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mercredi 4 mars 2026

Protégez les filles ET éduquez les garçons

 Un abonné de mes skeets (Bluesky), sans doute agacé par mes posts sur les différents types de délinquance perpétrés par les hommes, de l'escroquerie numérique (l'avènement du numérique leur a surtout permis un saut technologique en matière de nuisance), en passant par le harcèlement, pour en finir par le viol et le meurtre, m'envoie cette photographie de panneau tenu par une militante, sans doute prise lors d'une manifestation contre les violences masculines faites aux filles et aux femmes. En me posant la question "Prévention ou répression ?" 


Cette photo, très réformiste libérale, autant que la remarque de mon abonné me heurtent. Le barrement de "Protège ta fille" m'horrifie. Je ne vois pas pourquoi les deux s'excluraient mutuellement, pourquoi l'un serait opposable à l'autre ? On ne pourrait pas faire les deux en même temps : éduquer les garçons et mettre en garde les filles, leur apprendre à se défendre ? Etrange et mortifère. Sauf à vouloir conserver le statu quo. Des femmes proies et des garçons razzieurs violents, à entretenir des associations débordées par des cas de femmes agressées à mettre à l'abri en encaissant les subventions de l'état patriarcal, en déplorant le 'manque de moyens', et le délaissement de la cause par la police et la justice. Le victimaire en somme, tellement prisé par notre société. 

N'étant pas totalement inconsciente, je sais bien que ce slogan veut surtout signifier que ce n'est pas aux femmes et filles que doit incomber la responsabilité totale de leur sauvegarde et que si elles n'y arrivent pas, ce serait entièrement de leur faute. Ce n'est pas la faute des femmes. Il ne s'agit pas d'exonérer les hommes de leurs mauvaises actions et de leurs crimes. Et la République doit y mettre son grain de sel, il s'agit de troubles graves à l'ordre public. Mais une fois qu'on a dit cela, on fait quoi ? On laisse faire ? Eduquer les garçons : cela fait un siècle qu'elles y sont ! Pour quel résultat ? C'est à se demander s'ils sont même éducables. D'autant qu'on expérimente en ce moment un backlash (ressac) masculiniste sans précédent. Au minimum, leur surmoi part très facilement au lavage. L'occasion fait toujours le larron, s'ils sont sûrs de ne pas être pris, ils n'hésitent pas trop longtemps, aussi 'éduqués' soient-ils. 

Ce slogan barré est contre-productif, voire carrément patriarcal, tellement l'idée de femmes assurant elles-mêmes leur propre sauvegarde est tabou. Les femmes doivent impérativement confier leur sécurité à l'ennemi intime, sinon elles sont vite accusées d'être "séparatistes". Tentez une pétition demandant des voitures réservées aux femmes à la RATP, et entendez, lisez les cris d'indignation sur un supposé 'apartheid', notion qui fait un retour en force à propos de tout, même chez les plus progressistes qui agitent le chiffon rouge, oubliant vite que si 'apartheid' il y a, ce sont surtout les hommes qui le pratiquent en s'arrangeant pour exclure les femmes des espaces qu'ils considèrent comme les leurs (partis politiques, espaces publics remplis de leurs cris, nuisances et déchets, transports...). Et boucle rétroactive négative : les femmes sont condamnées au victimaire. Alors ? 

Que faire ? écrivait Lénine.

Quand, la dernière fois, avez-vous demandé à une fillette de maternelle ou à la vôtre, si elle a 'un petit copain' ? C'est indiscutablement un dressage hétérosexuel patriarcal. Combien de fois l'avez-vous forcée à embrasser un homme (ou une femme), fût-il de la famille, alors qu'elle refusait ? Et combien de fois aussi avez-vous refusé de l'entendre quand elle se plaignait du comportement de garçons à son endroit, tant dans le milieu familial qu'à l'école ? Hérite-t-elle de tours de vaisselle supplémentaires ? L'obligez-vous à aider ses frères, même petits, tellement empotés -ou de mauvaise foi- dans leur entretien quotidien, que vous ne savez plus que faire ? A-t-elle le droit à sa chambre à elle, à l'abri des intrusions des hommes de la famille, et même des vôtres ? A-t-elle le droit au même temps de parole que ses frères ou cousins, si elle en a ? Peut-elle exposer son opinion, et est-elle considérée de même valeur que celle des garçons de son entourage ? Ou, au contraire, subit-elle en silence le diktat des garçons, sans discussion, leur parole à eux valorisée, la sienne dévalorisée, méprisée ? Lui permettez-vous de se défendre par simple justice, si elle est injustement agressée, ou au contraire lui enjoignez-vous de subir, les filles n'ayant pas le droit de se battre ? 

Vos garçons sont-ils responsabilisés au même titre que les filles de la famille et de l'entourage, et au même âge ? Participent-ils de manière égale à leur entretien -dans la mesure de leurs moyens et de leur âge- et à celui de leur lieu de vie ? Ont-ils le droit de parler haut et fort, de couper la parole aux femmes de la famille, et de leur imposer leurs vues et opinions sur la façon de se tenir en privé et en public ? Ont-ils des droits séparés, une reconnaissance, des attentions particulières, parce que garçons ? Existe-t-il un double standard entre frères et sœurs, cousins, cousines, sur les tâches à accomplir, les devoirs et comportements de chacun et chacune ? Ou tyrannisent-ils dès le plus jeune âge tout leur entourage, avec les excuses habituelles 'c'est un garçon, il doit s'affirmer' ? 

Ce ne sont que quelques pistes. Mais ce n'est pas en laissant les filles subir et ne pas défendre leurs prérogatives qui valent bien celles des garçons qu'elles y arriveront. Et Mesdames les filles, si vous passez par ici, puisque vous êtes mineures ce sont vos parents qui décident ce qui est bon pour vous, au moins jusqu'à vos 18 ans, mais vous avez le droit, en attendant, de vous forger une conscience politique, de vous insurger contre l'injustice, de faire du lobbying auprès de votre entourage, de noter tout ce que vous ne ferez plus quand vous aurez acquis votre autonomie. Il n'est jamais trop tôt pour commencer à décider par et pour soi-même, pour décider ce qui est bon pour vous, et qui peut être contraire à ce que la société du prêt-à-penser décide à votre place. Si on n'est pas contestataire et révolutionnaire à 16, 17 et 18 ans, avec toutes les outrances et exagérations du jeune âge, c'est fichu. Le grégarisme de la norme aura vaincu. Il ne vous restera qu'à vous ranger, en observant les diktats puissants dont on vous a nourries, à vous en trouver un par la porte ou par la fenêtre, et par dessus tout, à le garder ! Sinon, selon les normopathes, vous aurez 'raté votre vie' ! Il n'y a pas de vie ratée, il y a juste des gens qui font ce qu'ils peuvent, selon des circonstances qu'ils ne maîtrisent généralement pas, tout en gardant le respect d'eux-mêmes et en refusant l'injustice. Qui refusent d'être foulé-es aux pieds au nom de la norme sociale, et du sexe. 

Soyez vous-même. Ne laissez pas les salauds vous faire peur. *

*Je voulais mettre cette dernière phrase en anglais, sa langue originale, puisqu'elle a été dite par Dan Rather à Christine Ockrent (citée par elle) quand elle était jeune journaliste au Etats-Unis sous sa supervision. Mais le totalitaire Google / Blogger a décidé de traduire systématiquement en français tout ce que j'écris en anglais, que son logiciel est bourré de 'par défaut' indécochables tellement son 'aide en ligne' est truffée d'expressions en serbo-croate. Je mets cela sur le compte de la malfaisance totalitaire masculine, évidemment. 

dimanche 11 janvier 2026

L'écriture sur les corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez

Sous-titre : Territoire, souveraineté et crimes de second état.

Mexique, années 1993 - 2013 : un scandale relatant des faits de cadavres de femmes retrouvés abandonnés, manifestement assassinées, au Mexique, dans le désert de Sonora à la frontière nord du Mexique et sud des Etats-Unis, commence à émerger et à prendre une ampleur internationale. Des livres de journalistes sont écrits et des pétitions circulent. Ciudad Juarez est labellisée 'la ville qui tue les femmes'. En 2003, à la demande d'une association, je signe une pétition demandant à la justice mexicaine de diligenter de vraies enquêtes sur ces meurtres dont elle ne retrouve pas les coupables, meurtres sans doute traités à la légère par les policiers, tout en me documentant par des lectures sur le sujet. Des mois après, je reçois un recommandé de la Poste, avis déposé en absence dans ma boîte aux lettres d'aller le chercher. A la Poste, je profite que l'employée fouille dans ses tiroirs pour dire ce que je pense des lettres recommandées en général, service exclusif de la Poste, sans concurrence donc, et de la façon dont la Poste me traite en me chargeant de venir la chercher, puis elle revient en brandissant une grosse enveloppe qui  'vient du Mexique' ! En la décachetant chez moi, je m'aperçois que c'est la Présidence du Mexique et sa Cour Suprême qui m'écrivent pour me détailler tout ce qu'ils font pour résoudre ces assassinats, avec CD Rom joint. Force est de constater que faire du potin internationalement sur un scandale porte des fruits. 

Aussi quand j'ai trouvé, des années plus tard, la référence de cet ouvrage de 2021 ci-dessus représenté, épuisé chez l'éditeur, par une autrice que je ne connais pas, j'ai mis une alerte style bouteille à la mer chez le distributeur de livres d'occasion Recyclivre. Et ils me l'ont trouvé. 

L'autrice argentino-brésilienne Rita Laura Segato (RLS) enseignante en anthropologie, fait dans ce passionnant petit ouvrage une proposition théorique à propos des 1441 meurtres précédés de tortures, viols, corps dispersés dans le désert, plus 600 disparues entre 1993-2013, de 7 à 10 ans donc, à la 'grande frontière' du Nord du Mexique et du sud des Etats-Unis, 'frontière la plus patrouillée du monde', à Ciudad Juarez au bord du désert de Sonora, ville truffée de zones industrielles où se sont installées les usines des sous-traitants de la désindustrialisation / mondialisation de l'Europe et des USA des années 90-2000. 

" Voici les propos interprétatifs que je souhaite exposer ici. [...] Il s'agit, précisément de la relation entre les morts, produits illicites du néolibéralisme féroce qui s'est globalisé le long de la "grande frontière" après la signature de l'ALENA, et de la dérégulation de l'accumulation de capital qui s'est concentré entre les mains de quelques familles de Ciudad Juarez. "

En effet, les autorités mexicaines, leur police et leur justice pour expliquer ces crimes (une suite interminable d'ossements blanchis retrouvé dans le désert tandis que des familles abandonnées par les autorités, signalent et recherchent une disparue, sœur, mère, fiancée...) invoqueront successivement les narco-trafiquants, les cartels, la misère, le traffic des corps pour la prostitution, les crimes sexuels sériels, et les assassinats de femmes, compagnes, épouses, par l'agresseur intime, (très courants) ou par un familier proche. 

Mais RLS entrevoit une autre explication. Les crimes de Ciudad Juarez ont débuté à la mise en application de l'accord de l'ALENA en 1994 : Accord de Libre-Echange Nord-Américain (NAFTA en anglais, TLCAN en espagnol). Au bord du désert, poussent de gigantesques zones industrielles à usines (maquiladoras) sous-traitantes des industriels US, européens... qui emploient des femmes pauvres, typées, métisses, brunes, mexicaines autochtones, mais émancipées économiquement par un salaire, une aubaine de la mondialisation pour elles, ce qui peut en effet rendre pas mal d'hommes jaloux, car elles leur échappent en gagnant leur autonomie économique ! Aussi, les autorités mexicaines ont voulu y voir des féminicides intimes, des hommes venant jeter dans le désert les corps de leurs compagnes après les avoir assassinées. 

" Il faut maîtriser le sujet ". Pensez, des femmes brunes, issues d'ethnies colonisées, habituellement exploitées dans le mariage et la maternité par les hommes de leur propre groupe, qui profitent de la mondialisation pour devenir ouvrières, même exploitées par des industriels arrogants et tout-puissants, et qui peuvent ainsi échapper à la tutelle des hommes, c'est carrément insupportable à certains hommes. Mais il y a pire.

Un mandat de masculinité 

L'apport théorique de Segato (RLS), c'est qu'elle élargit la définition de féminicide en y voyant une 'violence expressive', une écriture, un message sur le corps des femmes, message émis par des hommes, violant, torturant et tuant des femmes selon un 'mandat de masculinité' dont ils se prévaudraient, une organisation mafieuse d'hommes, supposant un but, des lieux de viol et tortures, une organisation logistique pour disperser les corps mutilés dans le désert, bref un 'second état' patriarcal, capitaliste, s'appuyant sur l'inaction du premier état Mexicain.

En résumé, la théorie de Segato est la suivante : "le mandat de masculinité se présente comme un mandat, plus encore qu'une injonction, car il contraint l'homme à se diplômer "masculin" par la mise en spectacle et l'exhibition de ses puissances." " Le viol est un acte de communication entre des interlocuteurs privilégiés. Le viol est une pédagogie de la cruauté." 

Avec cette définition élargie de crime contre le genre, le message-écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez s'applique aussi bien à ces femmes victimes de disparitions, tuées, assassinées, dont les cas n'ont jamais été élucidés. Un exemple parmi tant que cite RLS, les femmes -autochtones en majorité-, disparues, cas jamais résolus par les autorités canadiennes sur la 'Highway of tears', ce tronçon d'autoroute de 720 kilomètres, truffé de poids lourds, en Colombie Britannique sur lequel les femmes ethniques de cet état canadien ont disparu, tuées certainement alors qu'elles faisaient du stop pour rentrer dans leurs communautés, en territoires autochtones. Selon RLS, il s'agit bien de la signature du "mandat de masculinité." Les femmes sont tuées par les hommes parce qu'elles sont des femmes. Des femmes brunes, typées, socialement défavorisées, car ethnicisées. 

RLS associe dans son analyse, ces autres cadavres de femmes ou filles, qu'on trouve aussi chez nous sur les parkings ou bords d'autoroutes, femmes en itinérance ou migrantes, employées ou femmes de ménage, étudiantes, et dont on ne retrouve jamais les auteurs, ou alors des dizaines d'années après, confondus par hasard par leur ADN collecté pour un autre délit. Des meurtres d'opportunité : un homme de passage tue une femme qui passe 'au mauvais endroit au mauvais moment' ainsi que le présentent les medias toujours en veine de minimisation des torts faits aux femmes, dont ils font ensuite des feuilletons lucratifs. 

Segato en profite pour exposer sa thèse décoloniale que je trouve bien plus convaincante que celle développée en France par les 'décoloniales' françaises, thèse que j'estime essentialiste, donc risquant de déboucher sur le racisme. Les femmes de toutes couleurs et ethnies sont tuées parce que femmes, par l'ennemi intime aussi bien que par un 'prédateur' de passage qui affirme ainsi sa prévalence et son mandat de virilité.

Il est tout à fait sûr que l'universalisme, théorie de pensée qu'on peut et doit soumettre à l'épistémologie féministe, est critiquable en plein de points, notamment parce qu'elle invisibilise toutes les femmes, donc certainement les plus déshéritées d'entre elles, les descendantes de l'esclavage et de la colonisation.

J'ai trouvé cet ouvrage très stimulant intellectuellement. Malheureusement, il est épuisé dans sa version papier. On ne le trouve plus qu'en version numérique. Ou avec de la chance, chez les bouquinistes. Cet ouvrage de fond, digne de toute bonne bibliothèque féministe, est indispensable à lire. Je le recommande aux policiers, gendarmes, magistrates et auxiliaires de justice, ainsi qu'aux journalistes, jamais à court d'inepties sur les violences systémiques contre les femmes. Le texte de RLS est court, mais il est enrichi d'une longue préface, d'une postface, et du recueil d'une conversation avec l'autrice. 

CITATIONS : (en caractères gras et rouge)

" Je pense que nous, les femmes, sommes mieux à même de faire face à l'incertitude. Les hommes, eux, ont besoin d'avoir le monde en main, c'est-à-dire de contrôler les corps et la vie. La masculinité se définit par le pouvoir, et le pouvoir c'est la capacité de domination et de contrôle. Néanmoins, nous sommes dans une situation où le contrôle nous échappe en continu. Cette situation de frustration peut être violentogène [...] chez tout le monde, mais plus encore chez les hommes qui sont moins capables de faire face à ce qui les contredit et leur impose une limite en fonction de leur structure narcissique. Comme de nombreuses autrices l'ont déjà dit par le passé, la structure de la personnalité masculine est narcissique, elle ne reconnaît pas le manque, elle ne reconnaît pas ce dont elle a besoin. "

" Le modus operandi d'un agresseur n'est ni plus ni moins que la marque d'un style dans diverses allocutions. Identifier le style d'un acte violent tel que s'identifie le style d'un texte nous mènerait au criminel dans son rôle d'auteur. En ce sens, la signature n'est guère le résultat de la méditation, de la volonté, mais bien de l'automatisme même de l'énonciation : l'empreinte reconnaissable d'un sujet, de sa position et de ses intérêts, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il exprime en paroles ou en actes. "

Si le viol est un énoncé, il s'adresse à plusieurs interlocuteurs : sur l'axe vertical, il parle à la victime de punition, de morale sociale, car dans son imaginaire partagé par la société, " le destin de la femme est d'être maîtrisée, disciplinée, censurée, réduite par le geste violent de celui qui réincarne la fonction souveraine." 
Mais il y a un deuxième axe de communication, horizontal celui-là : " là, l'agresseur s'adresse à ses pairs : il leur demande de l'accepter dans leur société [la femme violée est la victime sacrificielle dans un rite initiatique] ; " Il rivalise avec eux en montrant qu'il mérite, de par son agressivité et pouvoir de mort, d'occuper un lieu dans la fraternité virile jusqu'à atteindre un statut important dans une fratrie qui ne reconnaît qu'un langage hiérarchique et une organisation pyramidale. "

Etonnez-vous après cela que les hommes ne sont que rarement solidaires d'une femme violée ou tuée selon ces modalités et signatures. La solidarité virile de classe les fait resserrer les rangs ; se solidariser avec la victime serait interprété comme une trahison de leur statut et de leurs pairs. Aussi, c'est toujours la 'faute à pas de chance', un viol 'qui a mal tourné' (quel est l'aspect d'un viol qui tourne bien ?), la "mauvaise rencontre", la faute rejetée sur la victime, et même l'indifférence. 



samedi 14 juin 2025

Procès Mazan, une résistance à dire le viol - En bons pères de famille


 
Ce petit ouvrage est à trouver dans les bonnes librairies, chez Payot et Rivages éditeurs. Cela m'a paru intéressant d'en faire un nouvel article pour être tout à fait complète sur l'affaire des viols de Mazan.

A travers la recension du champ lexical (ou verbatim) utilisé par les protagonistes du procès de Mazan (accusé, co-accusés, avocats, juges, experts, psychiatres...), cet ouvrage indispensable fait la démonstration que notre société est incapable de dire le viol.

" Après tout, personne n'est mort ! "  Le maire de Mazan.

Atténuations, euphémismes, oxymores et paradoxes déréalisants, détournements du sens des mots, déresponsabilisation, inversions, finissent par créer une réalité alternative. On change le sens des mots pour changer le réel. 

La fonction genrée du silence (des femmes) et des proclamations tonitruantes (des hommes) ; la performativité de l'aveu chez les accusés, ils reconnaissent le crime mais nient l'intention ; plus l'éternel et oiseux débat sur le consentement, comme si "la violence, la contrainte, la menace ou la surprise" précisant la notion de viol dans l'article 222-23 du Code pénal ne suffisaient pas à qualifier le non consentement ! ' Or, le viol n'est rien d'autre que ce qu'a décidé l'agresseur ' clame un avocat. L'objectification des femmes qui apparemment, pour pas mal d'accusés, appartiennent au mari et pater familias, les explications victimisantes des psychiatres, décidément 'molosses du patriarcat', ces pauvres bouchons d'accusés éternellement victimes de leurs enfances martyrisées, de leur 'misère sexuelle' et de leurs 'pulsions' ! 

Les filles et les femmes sont les plus maltraitées par la famille patriarcale, elles devraient donc, si ce postulat est exact, fournir la masse des agressions sexuelles, or ce n'est pas le cas. Il faut donc reconnaître qu'une victime de maltraitance dans l'enfance ne devient pas forcément agresseure ensuite, mais que ce sont les hommes qui transgressent massivement. Aussi, merci Madame de le dire aussi nettement : notre société est incapable de nommer le problème, la violence des hommes, et sans nommer clairement et collectivement un problème, on ne peut pas y porter remède.

Mathilde Levesque, l'autrice, qui a, elle aussi, assisté au procès de Mazan en observatrice, est agrégée de français, docteure en littérature française, professeure de français, et c'est l'objet annoncé de ses travaux au début de ce petit ouvrage percutant au format poche à 8 €uros qui m'a intriguée et décidée à l'acheter : en l'espèce 'usages et enjeux de la parole en milieu contraint'. 

A lire d'urgence.

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A la même occasion, je me suis laissée tenter par l'ouvrage du Monsieur Enquêtes judiciaires qu'on voit sur BFMTV, Laurent Valdiguié qui a fouillé les archives de police et de justice sur les vies de Dominique Pelicot avant les viols sur sa femme endormie sous soumission chimique, pendant 10 ans, et arrêté seulement en 2020. Or, sa carrière criminelle aurait commencé beaucoup plus tôt dans les années 1990 alors qu'il était agent immobilier en région parisienne. L'enquête, très exhaustive, est sérieuse et troublante. Le service 'cold case' du Parquet de Nanterre travaille sur ces dossiers restés irrésolus. 

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Et enfin, pour terminer cette chronique sur mes dernières passionnantes lectures, je recommande chaleureusement ce petit ouvrage de 2023 par Rose Lamy.


'En bon père de famille' est une expression juridique évoquant la prudence et un comportement sage. Jouir d'un bien 'en bon père de famille', sans faire de dégâts, ou, en matière financière, les actions de 'bons pères de famille' qui évoquent un portefeuille de valeurs stables, sans risques. Partant de cette expression qui a la peau dure, Rose Lamy, qui a appris tardivement que son père maltraitait sa mère, examine à la loupe féministe ce concept de 'bon père de famille'. Que cache-t-il, à la lumière de ce qu'on lit dans les journaux et médias, des statistiques de police et gendarmerie qui nous rappellent impitoyablement qu'une femme meurt tous les deux jours et demi en France de violences conjugales, qu'il y a quarante cinq interventions de police par heure pour venir en aide aux femmes battues, et que les violences conjugales sont en train de devenir la première cause d'intervention du GIGN auprès de 'forcenés' armés menaçant de tuer tout le monde parce que Madame les quitte, le 'forcené' étant une diversion commode pour ne pas nommer le problème ?

91 % des violences sexuelles et conjugales sont commises par un homme connu de la victime. L'endroit le plus dangereux pour une femme n'est pas l'extérieur, mais sa cuisine, son propre domicile ! Cependant, différentes stratégies et mythes sont mis en place par la société pour épargner le 'bon père de famille', notamment des diversions commodes pour conserver en l'état ce système criminel gardien de l'ordre établi : la théorie des monstres, le mythe de la joggeuse qui a fait 'une mauvaise rencontre' (typiquement Alexia Fouillot, épouse de Jonathann Daval, époux criminel qui a roulé son monde en sanglotant devant les cameras), le trop d'amour et la frustration de ne pas être au centre (Bertrand Cantat), la figure de l'étranger forcément moins civilisé que nous, ou plus frustre, mal dégrossi, donc violeur. 

Le commun dénominateur à tous ces actes violents et criminels n'est ni l'ethnie, ni le quartier ou la classe sociale de provenance, c'est bel et bien le sexe (masculin), mais c'est très mal porté de le dire. Ceci précisé, je ne suis pas d'accord avec la thèse du fémonationalisme (féminisme nationaliste ; par pitié, arrêtons d'inventer des mots et des concepts, servons-nous de ceux qui existent !) développée dans l'ouvrage. Les femmes sont opprimées partout, les hommes sont les oppresseurs, et cela fait système. C'est un fait anthropologique. Alors on peut toujours tenter de 'séparer l'homme de l'artiste', faire des micro-trottoir où les voisins du violeur tueur tombent des nues 'il était tellement serviable, un peu renfermé peut-être, mais animant le club de foot tous les week-ends', (Dino Scala, père de famille et violeur sériel bien planqué dans le mariage), il reste une persistance rétinienne indéniable, le bon père de famille à la bobine du violent dangereux.

Une autre critique aussi : les féministes (dont je suis pourtant) me laissent toujours sur ma faim. Analyse impeccable de l'oppression, arguments pesés au trébuchet, statistiques fouillées, conclusions implacables. Mais on fait quoi après avoir fait le constat que vivre avec les hommes est dangereux ? Apparemment, on appelle toujours la Cavalerie, qui ne vient pas, ou trop tard, en continuant à faire dévolution de sa sécurité au Prince Cogneur. Interdiction de boycotter ou de se défendre, cet autre tabou anthropologique. Ils détiennent en plus le monopole des outils et des armes, sinon, c'est le bordel.
A lire, surtout si vous n'êtes pas une habituée d'Andrea Dworkin, de Katharine MacKinnon, de Ti Grace Atkinson, ou de Kate Millett. Celles qui les lisent recevront juste une piqure de rappel.

Bonnes lectures !

jeudi 6 juillet 2023

L'ours est à nos portes !

Branle-bas de combat la semaine dernière : un maire ariégeois appelle à la prudence. Un homme a vu l'homme qui a vu un ours. Ou du moins, ses poils restés accrochés à un arbre. Et il aurait blessé un cheval, enquête en cours. Alerte à la population et aux potentiels randonneurs. DANGER. Le maire d'Oust, petit village de l'Ariège, informe ses administrés via son compte Facebook. Une petite bande d'environ soixante-dix ours pyrénéens seraient en résidence permanente dans le massif, pas nombreux face à l'omniprésence humaine, mais les humains ne sont pas partageux. Ils veulent aller randonner dans les collines, les bois et les massifs, eux aussi, eux surtout, forcément, les ours gênent. De plus, les humains sont comme toujours accompagnés de leurs indispensables animaux d'élevage, laissés dans les champs comme il se doit. Comme pour le loup, les éleveurs veulent des animaux sauvages derrière des barrières et des animaux d'élevage dans la nature sauvage, le contraire du contrat que nous avons établi avec les bêtes d'élevage : nourriture, soins, sécurité et abri contre les animaux sauvages qui ont faim. 

Mais au fait, l'ours, et le loup, combien de victimes humaines ? Il y aurait bien eu un randonneur tué en avril de cette année dans le Trentin, région alpine d'Italie, mais le fait n'est pas établi, les associations de protection animale contestent que l'ours soit responsable. Quant au loup, il aurait tué quatre personnes en Europe ces soixante dernières années selon les statistiques. Franchement, à côté du Top Model, étalon de toute humanité, l'homme, l'ours et le loup la jouent petits bras. 

Les hommes, mâles de l'espèce humaine (on est encore obligées de préciser vu le flou qui accompagne le concept), eux, tuent en France une femme tous les 3 jours, à coups de batte de baseball, à l'arme blanche, à mains nues par étranglement, ou au fusil de chasse. Suivez le compte Féminicide par compagnons ou ex qui tient les comptes sur les plateformes sociales. On ne le rappellera jamais assez, le fusil de chasse a deux fonctions : tuer des bêtes à la chasse, et accessoirement, se retourner contre la Princesse Charmante, si jamais elle a des velléités de déserter son Prince en son palais. Au besoin en tuant tout le monde, enfants inclus, et en ratant son suicide.

Pourtant, curieusement, dans le même état d'esprit CAUTION / DANGER, on ne voit jamais aucun panneau en ville : "Danger hommes en ville", "individus potentiellement dangereux en vadrouille", ou à la campagne : "Danger, potentiels rôdeurs" ; "Danger, possibilité de mauvaises rencontres", selon la formule consacrée par le vocabulaire ventriloque des chaînes d'infos à chaque fois qu'une femme disparaît. Ces panneaux seraient placés sur la route des joggeuses, sur les chemins où passent une majorité de femmes randonneuses, ou en ville à la sortie des boîtes de nuit, où ils s'achèvent incidemment à coups de couteaux. 

Ne pas oublier non plus d'inscrire au fronton des salles de mariage des mairies : Attention, mesdames, le mariage peut occasionner des blessures graves, et entraîner potentiellement la MORT ! 

Mais c'est juste un rêve. Comme dans les contes de fée, le loup et les bêtes sauvages tiennent invariablement le rôle des méchants. Très surfaits, les méchants. On nous le rappelle régulièrement à la faveur d'un article de journal, ou d'un "trace", poils, fèces, griffures ou photo. Evidemment, tout cela a une double fonction politique : ceci permet d'occulter, d'aveugler la dangerosité du Prince Charmant, la violence virile, impossible à nommer, il faut coûte que coûte maintenir la fiction du parfait bonheur en couple, sans cela, c'est la mort du petit cheval, ma bonne dame. Sinon, ce serait ceinture aux hommes pour les services domestiques, sexuels et reproductifs, désertion des femmes, donc surtout pas. Et une deuxième fonction justifiant le meurtre, la tuerie des animaux diffamés, parce que déclarés dangereux.

Il est temps de nommer le problème : la violence du viril. La chasse en fait partie, 98 % des chasseurs sont des hommes. Ses millions d'animaux tirés, blessés, tués par année en sont aussi les victimes ; le meurtre des animaux désinhibe, ainsi que l'écrit  Stéphanie Hochet dans son ouvrage L'animal et son biographe : " Le plaisir hypocrite des chasseurs, leur permis de tuer alloué par la société est-il autre chose qu'un blanc-seing accordé au désir de meurtre ? " 

Il ne vient jamais non plus à l'idée de l'espèce humaine qu'elle n'a pas tous les droits, notamment celui d'accaparer tout l'espace des autres animaux. L'effondrement des populations animales est causé en premier lieu par la destruction, puis la colonisation de leurs habitats par notre espèce invasive. Aussi, recule l'humanité, reste dans tes foyers, tes villes, bourgs et villages. Le monde est limité, la place des autres n'est pas usurpée. Ils ont les mêmes droits que nous d'habiter cette planète. Tous earthlings, tous terriens. 


PS - Le widget associé au flux RSS Twitter dans la side bar de mon blog est muet : je sais que certaines venaient lire mon compte Twitter par là. Ceci est dû à la décision prise par le très compétent, carrément génial Elon Musk de masquer les comptes de son nouveau jouet aux non abonnés et aux non connectés. Pour le moment, je laisse ce widget en espérant récupérer l'affichage de mon compte, mais cela dépend du mogul qui dirige si excellemment la plateforme. 

lundi 29 mai 2023

Sortir (enfin) du victimaire

Les actualités débordent d'affaires de viols, de femmes battues, tuées, victimes de féminicides, de rapts d'enfants pour "punir" la mère d'avoir quitté le Prince Cogneur ; les témoignages de femmes font les succès éditoriaux, à raison, car ils sont de grande qualité littéraire souvent, et les réalisatrices/teurs de cinéma s'emparent du sujet avec tout leur talent. Jusqu'à la garde de  Xavier Legrand en 2017, La nuit du douze qui relance la carrière de Dominik Moll en 2022, tous deux traités en mode thriller, et en ce moment sur les écrans, L'amour et les forêts de Valérie Donzelli, sur une emprise conjugale (maritale). Toutes ces productions attirent l'attention sur des faits criminels qui étaient jusqu'ici réservés à la rubrique des faits divers locaux, ou pire tus, les violences conjugales généralement considérées comme un comportement déviant des hommes, à seuil incompressible, une sorte de fatalité, le viol lui, réputé rare, et le fait de simples brutes, comme écrivait Françoise d'Eaubonne. Il était surtout rare parce qu'on n'en parlait pas. 

Les garçons jouent à Du Guesclin ou au Chevalier Bayard, nous il ne nous viendrait pas à l'idée de jouer à Jeanne d'arc, une martyre, mains jointes, yeux renversés regardant vers le ciel, les flammes du bûcher lui léchant les pieds ; les scènes de Jeanne qui ont existé aussi, guerrière en arme, vainqueure, triomphante à Orléans où elle fait lever le siège des anglais, puis sa chevauchée victorieuse jusqu'à Reims, ne soulèvent pas l'enthousiasme des filles en mal d'héroïnes. " Il n'est de bonne héroïne que morte. " Personne ne peut s'identifier à un destin aussi atroce !

" Je crois que c'est précisément sa mort qui justifie la place de Jeanne d'Arc dans les livres d'histoire (HIStoire, his story). Guerrière, victorieuse et heureuse, elle aurait sans doute perdu beaucoup de son prestige auprès des historiens qui, à tout le moins, auraient alors tenté de déprécier son image. Car la femme qui prend les armes, quelle que soit la justesse de sa cause, ne peut que mal finir, et on ne l'excuse que si c'est contre son gré (Jeanne, la douce bergère, obéissant à Dieu et à ses voix) et si elle finit mal. La guerrière n'est justifiée que par son sacrifice qui lui fait réintégrer le rôle de victime dévolu aux femmes, et par une vie irréprochable qui lui permet d'accéder à la sainteté. Il fallait que Jeanne soit réputée pucelle (quoique violée par ses gardes, mais le patriarcat couillu n'en est plus à une contradiction criminelle près) pour passer à la légende de l'HIStoire. "*  

Il faut toutefois se demander à l'instar de Marie-Jo Bonnet (voir billet ci-dessous) si toutes ces fictions et histoires épiques, tirées de la réalité la plus sombre ne pèsent pas sur notre moral, notre psyché, en nous traitant en perpétuelles victimes, les hommes agresseurs, et les femmes éternellement allant à l'équarrissage sous leurs couteaux de bouchers ou sur leurs bûchers. Essayez juste de parler ou de revendiquer la légitime défense, et on vous traite de pétroleuse, virago, bréhaigne, ou sorcière coupeuse de couilles. J'ai essayé plein de fois, en mode guérilla urbaine, je peux témoigner des réactions outrées que j'ai encaissées ; c'était moi l'agressive, pour hommes et femmes confondus.

Aussi, je propose dans ce billet quelques idées et modes de comportement pour cultiver son assertivité, sa présence corporelle dans les endroits réputés hostiles, sa confiance en soi. 

D'abord se nettoyer le cerveau des histoires de prince charmant et de dormeuse au bois. Vous aussi vous coupez des ronces et escaladez des murs. Donc vous n'avez pas forcément besoin de vous en "trouver un et le garder". Ce n'est de toutes façons pas écrit dans le marbre de la Constitution. Pas plus qu'il n'est écrit que les hommes ont droit à un paillasson souffre-douleur à la maison.

DANS LA SPHERE PRIVEE

 Si vous projetez toutefois de vous engager, ne perdez pas de vue que c'est lorsque vous êtes ferrée (même domicile, mariée, enceinte) que les personnalités perverses se déchaînent ; avant, ils ne sont que douceur et prévenances, vous n'y voyez que du bleu. Le double domicile, quoique économiquement dispendieux, est une garantie d'avoir une porte de sortie. Gardez votre profession et votre salaire : ils sont les garants de votre indépendance économique. Personne ne sait ce que l'avenir réserve. Ne vous laissez pas couper de votre entourage, ils font partie de votre jardin personnel, pas plus que vous n'êtes obligée de supporter les copains de votre conjoint s'ils ne vous plaisent pas ; le kibboutz socialiste c'est bien pour faire pousser des pamplemousses en Israël, son organisation communautaire n'est pas adaptée à votre espace domestique. 

DANS LA SPHERE PUBLIQUE

Dans la rue, réputée espace des hommes, hostile aux femmes, marchez au milieu du trottoir, ne rasez pas les murs. Votre attitude physique est signal pour les hommes qui passent. Si on vous aborde, soyez assertive : on vous demande l'heure (un classique, la pauvreté de leur imagination pour aborder une femme est confondante) ? Donnez l'heure et passez votre chemin. Pareil pour du feu, d'ailleurs vous n'en avez pas, vous ne fumez pas. Il vous tutoie ? Répondez en le vouvoyant, vous n'avez pas ramassé les patates ensemble. 

Apprenez à vous défendre. A l'instar de Françoise d'Eaubonne qui était judoka, prenez des cours de sports de combat : taïchi chuan, krav maga, épée, boxe, peu importe, vous y gagnerez en présence, vous n'aurez sans doute jamais à vous en servir mais au cas où, vous assurerez. Ayez un système de défense dans votre sac, spray anti-agression par exemple, même remarque, vous n'aurez sans doute pas à le sortir mais on ne sait jamais, il suffit d'une fois. Et il vous rassurera. 

Soyez vigilante pour vous et les autres, femmes, filles, enfants. Soyez solidaire : on n'insulte pas, ne menace pas, ne dégrade pas quelqu'un-e devant vous sans que vous réagissiez, minimum en mobilisant de l'aide, en reportant à la police si vous êtes témoin. 

EN SOCIETE, AU TRAVAIL

Vous n'êtes pas obligée de fréquenter les lourdauds. S'ils sont odieux, insistants, tenant des propos déplacés, cessez la relation. La situation devient scabreuse ? Protestez et sortez de la pièce. Vous allez passer pour prude et coincée, on s'en fout. C'est votre style, à prendre ou à laisser. Take it or leave it. Un rappel : on ne passe pas d'entretien d'embauche ni d'évaluation professionnelle dans une chambre ni à l'hôtel (sauf si on y a loué un bureau, des hôtels en offrent, mais on vous l'aura précisé lors de l'arrangement du rendez-vous). Si on vous le propose, refusez, l'affaire est de toutes façons mal engagée. Dans le même ordre d'idées, ne montez pas dans un ascenseur bourré de mecs (caractéristique des centres d'affaires) même si vous êtes pressée. Dites que vous allez attendre le prochain omnibus, ne leur demandez même pas où ils vont (en enfer, n'en doutez pas) pour avoir l'air de justifier votre refus. 

Si vous n'êtes pas organisatrice, ne soyez pas spontanément accueillante ni souriante dans un milieu que vous ne connaissez pas ; restez sur la réserve, le temps d'évaluer la situation. 

Les femmes qu'on n'élève pas en leur apprenant à se défendre sont de fait enclines à faire dévolution de leur sécurité à l'adversaire de classe. Pour remédier à cette déplorable habitude, engagez-vous dans des mouvements et collectifs féministes, environnementalistes, participez à leurs actions de rues, voire de guérilla urbaine. Les femmes ne naissent pas non-violentes, et elles ne sont pas condamnées à prendre des insultes et des coups. N'oubliez jamais qu'ils sont un moyen de contrôle social des femmes. La société, l'état, leur police et leur justice, sont les instruments de ce contrôle social, d'où leur faible capacité à mobiliser des moyens et à légiférer ou juger, de façon dissuasive. 

oOo

Se réapproprier son corps.

" Ce tabou levé sur notre violence initiale de femmes, toujours refoulée, toujours auto-censurée, qui fait si souvent de nous des 'non-violentes' à la façon du renard de la fable qui a la queue coupée et explique aux autres renards que c'est eux qui ont tort d'en avoir une, est-ce que ce n'est pas une explication du profond frémissement qui ébranle chacune d'entre nous devant l'histoire d'une Ulrike, d'une Gudrun **?

Sommes-nous donc à la veille de les imiter, nous qui craignons si fort l'escalade -à laquelle nous ramène chrétiennement Bruno Frappat qui dans Le Monde mit en garde contre les représailles les quelques féministes qui voudraient imiter les Dolle Mina d'Amsterdam et former des commandos anti-violeurs- nous qui avons peur de donner un coup de poing autant que de le recevoir, qui n'osons pas courir dans la rue, escalader un mur, nous asseoir sur un banc à côté d'un inconnu, nous aventurer dans un espace désert ? Avons-nous suffisamment réfléchi au sens de la formule : se réapproprier son corps ? Dans les milieux féministes, elle est toujours employée dans un sens sexuel : pouvoir faire l'amour ou le refuser, pouvoir être mère ou ne pas l'être ; au mieux, pouvoir contrôler l'espace public réservé aux hommes sans nous heurter à l'insulte physique, la drague, la violence. On n'a pas encore réfléchi sur la nécessité de nous réapproprier l'agressivité, ou plutôt, tout simplement, sa possibilité ; redécouvrir les attitudes ignorées, refoulées, qui nous font si peur, les plus simples positions combatives du corps ***. L'être humain ne se sert que des deux cinquièmes de son cerveau, dit-on ? S'il en est du deuxième sexe, il ne connaît que la moitié -ou moins encore- des attitudes corporelles. 

(Et c'est là encore, soit dit en passant, qu'on peut faire échec au retour par la bande des vieilles métaphysiques de la biologie et de tous les 'faits féminins' quand on prétend que la relation imparfaite de la femme à l'espace est innée !). "

* Texte d'Evelyne Le Garrec répondant à Françoise d'Eaubonne. Pour une salutaire piqure immunisante contre ce statut de martyre, lire le chapitre sur la femme vierge dans Coïts d'Andrea Dworkin, où elle rend un hommage vibrant à Jeanne, refusante de la trivialisation dans l'asservissement domestique et sexuel à un ou des hommes, et dont elle fait une proto-féministe. 

** Respectivement Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin, têtes pensantes de la RAF (Fraction Armée Rouge) ou groupe Baader, qui commettaient des attentats contre les centres de pouvoir dans les années 70 en RFA, sur la violence desquelles j'avais écrit un article consacré aux Amazones de la terreur, ouvrage de Fanny Bugnon, historienne des mouvements sociaux. 

*** Françoise d'Eaubonne a pratiqué le judo toute sa vie, dès la prime enfance. 

" A la rencontre une femme a dit : 'La violence est une dégénérescence de l'agressivité, le culte de la mort, de ce qui détruit...' Et cette femme conclut : '...alors que l'agressivité est une expression de l'instinct vital. NOUS DEVONS REVENDIQUER L'AGRESSIVITE. " (Histoire d'elles n°5) 

" Et cessons de croire que nous pouvons changer l'ennemi. "

** Ces citations en gras bleu ou rouge sont toutes tirées de Contre-violence ou la résistance à l'état de Françoise d'Eaubonne, chez Cambourakis Editeur. Mon résume est chez Babelio, ainsi qu'une citation qui représente bien le style épique de d'Eaubonne. 


mardi 24 janvier 2023

Sambre, Radioscopie d'un fait divers

Cet ouvrage sur l'affaire Dino Scala vient de paraître, je me suis précipitée. 

D'habitude, les essais journalistiques sur les violeurs et tueurs sériels sont centrés sur le criminel. Dans Sambre, Alice Géraud prend le parti inverse, toutes les victimes sont entendues, leur histoire racontée, exhaustivement, les péripéties de la vie du crasseux Dino Scala faisant une phrase entre les récits de ses victimes. Elle ne reviendra sur le parcours de Scala que dans le chapitre sur le procès : enfant d'un père incestueux et violent agressant ses sœurs, mais inséré vaille que vaille dans la société, criminel furtif opérant dans un tout petit périmètre géographique, répétant le même modus operandi (attaques de femmes tôt le matin de nuit, plutôt l'hiver -ce qui fera écarter les crimes commis par lui l'été-, violente attaque de dos, strangulation, coups, tripotage des seins, obligation de lui faire une fellation, puis disparition), toujours échappant à la police et à la justice pour le moins indifférentes au sort de ses victimes.

Le livre est donc une " lente descente dans les anfractuosités de notre société. Celle où se loge le sort réservé aux femmes victimes de violences sexuelles. [...] Une centaine de dépôts de plaintes prises dans une poignée de commissariats et quelques gendarmeries contigus, cela ne vaut pas statistique, mais cela raconte beaucoup du traitement des victimes d'agressions sexuelles et de viols ces trente dernières années. Le sort réservé à ces femmes sera l'objet de ce livre. " 

Et c'est crucifiant toutes ces femmes démolies dont la vie se casse le jour de l'agression, qui ne s'en remettront jamais, adopteront des comportements d'hypervigilance, deviendront obèses, déménageront à des kilomètres de leurs familles, arrêteront leur formation, changeront de métier ou n'en retrouveront pas. Peu rebondissent, et même celles qui y arrivent gardent une blessure. Le terrorisme masculin joue à plein et on ne peut s'empêcher de penser qu'il est un programme politique. Qu'on en juge. Dès les premières pages on apprend que la police ne notait pas "il m'a touché les seins" pour pouvoir requalifier l'agression sexuelle en vol de sac à main. Florilège.

Clara (violemment agressée) est reçue dans un bureau par quatre policiers. Quatre hommes. Un des policiers essaie de la rassurer. Il lui répète qu'elle a eu de la chance parce qu'elle est vivante. "De la chance" Elle ne sait que faire de ce mot. La conception masculine de la chance, apparemment. Les victimes ne seront jamais prévenues qu'elles ne sont pas seules, que la police sait que plusieurs agressions ont eu lieu. La fragmentation est vraiment affaire patriarcale, comme écrit Patrizia Romito dans Un silence de mortes. Fragmentation des dossiers entre trois commissariats qui ne se parlent pas, entre  police et gendarmerie, même quand ils sont dans la même ville, entre deux pays, Scala frappant en Belgique toute proche, entre tribunaux et juges d'instruction ; scellés perdus, empreintes biologiques non relevées alors que Scala éjacule sur les arbres et les haies, et qu'on voit des traces de son sperme. Rien n'est jamais coordonné, transmis, relié. 

Mais le policier qui n'enregistre la plainte de Clara que dix jours plus tard en décide finalement autrement : " une première qualification des faits est barrée par une rangée de XXXX. On devine encore sous la rangée noircie les quatre lettres barrées V-I-O-L. A la place il écrit "attentat à la pudeur avec violences". L'attentat à la pudeur n'existe plus dans le code pénal français depuis 1982. Les premières agressions recensées l'ont été en 1988. " De longs mois après l'entrée en vigueur du nouveau code pénal, les policiers continueront à qualifier les faits selon des infractions qui n'existent plus. Et à s'interroger sur la bonne moralité de la victime.".

Mais c'est quoi ça ? Ces enquêtes de personnalité des victimes d'agressions sexuelles ? Durant toutes les enquêtes sur les victimes du violeur de la Sambre, leur parole a été soit discréditée, les faits requalifiés en vol de sacs à main avec violence, et en plus, elles devaient rencontrer une psychologue, molosse du patriarcat, pour vérification de leur crédibilité : avaient-elles un petit ami, avaient-elles un examen le matin des faits auquel elles auraient voulu échapper, ceci alors que leur récit est cohérent, qu'elles portaient tous les signes, balafres, traces de strangulation visibles, yeux exorbités, plaies infligées par leur agresseur ? Demande-t-on une enquête psychologique lors de leurs dépôts de plainte aux victimes de cambriolages ou de braquages de banques ? La vérité c'est qu'on ne croit pas les femmes. Un témoin a des couilles, définitivement. 

La presse quotidienne régionale dont les localiers écument pourtant les commissariats, n'a vent de rien. La voix du Nord, le journal de la Sambre ne voient, n'entendent rien, ne publient pas les portraits-robots pourtant affichés dans les commissariats. Contrairement aux anglo-saxons et aux Belges, la France pâtit d'une croyance policière : par peur d'informer le tueur, violeur, agresseur, par peur qu'il change son mode opératoire, qu'il change de territoire, par peur de susciter une psychose dans la population, les flics gardent leurs informations pour eux. Des femmes sont agressées ? Ce n'est pas un sujet : elles ne sauront pas que leur voisine, camarade de classe, directrice d'école, employée municipale... qu'elles côtoient, ont subi le même sort. Pas de chance, doivent-elles se dire, ça n'est arrivé qu'à moi !  

A partir de 1997, onze ans après le premier viol, un portrait-robot est enfin affiché dans la pièce d'accueil du commissariat d'Aulnoye-Aymeries (59) : Dino Scala passe devant à l'occasion, en venant boire le café, il a des copains dans le commissariat. 

Examen médical d'une des victimes : examen de l'hymen par un gynécologue-obstétricien (!, j'aurais pas mal à dire sur les obstétriciens personnellement, je me demande s'ils voient les femmes autrement que comme reproductrices ?). Pour lui, l'hymen n'est pas déchiré donc il n'y a pas viol. A peu près tout le monde sait que l'hymen n'est une preuve de rien du tout, SAUF les obstétriciens ! La virginité, ce fétiche masculin leur sert à tout, pas d'hymen déchiré donc pas de viol, s'il est déchiré, c'est qu'elle a déjà eu des rapports sexuels à 14 ans donc elle veut juste faire l'intéressante ou le dissimuler. Notons aussi qu'ils ne voient que les parties basses de la victime, pas ses yeux exorbités, ni les traces de coups ou de strangulation, ni son visage gonflé ! " Quels que soient les résultats de l'examen de l'hymen, ils peuvent toujours se retourner contre la victime. Intact, comme preuve d'absence de viol. Déchiré ou absent, comme preuve de moralité suspecte. "

Il est à noter aussi le racisme, y compris social, rampant dans la police : signale-t-on un bronzage et des cheveux noirs, c'est un Maghrébin. On contrôle des Noirs, des Arabes, des SDF sitôt innocentés par leur ADN. Ils se voient mieux dans une société uniformément blanche. Racisme social : une directrice d'école violée chez elle par Scala qui s'est introduit par la porte du garage laissée ouverte, sera traitée différemment par la justice, d'autant qu'elle sera la seule à se constituer partie civile et à prendre un avocat, que les collégiennes, les apprenties en BEP restauration ou mode, majoritaires parmi les victimes, à qui on ne conseille rien, qu'on éconduit quand elles s'enquièrent de la progression de l'enquête, et qui finissent par jeter l'éponge parce qu'elles ont l'impression de "déranger". Double peine, comme s'il n'y avait pas assez des experts, gynécologues, policiers, les armées viriles de la société patriarcale casseuses de femmes se mettent en marche. Les mâles collégiens des écoles des jeunes femmes violées ont-ils vent de l'agression ? Ils en font des gorges chaudes, la désignent au public, se moquent d'elles. Elles changent d'école ou n'y vont plus. 

Surnagent du naufrage une poignée de femmes : 12 juges d'instruction, toutes des femmes fraîchement diplômées de l'Ecole de la magistrature, premier poste ; une maire obstinée, trois archivistes de la police classant toutes les plaintes et mains courantes de la région, dont une d'elles tient sur des années un tableau synoptique et géographique par dates, lieux et MO des agressions sur des feuilles A4 scotchées bout à bout. Mais le tableau très précieux restera dans leur placard car "elles ne sont pas enquêtrices" SIC. C'est de l'une d'elles que proviendra le coup de fil décisif qui fera finalement arrêter Scala. 

En Belgique, c'est un peu mieux : depuis l'affaire Dutroux, la police belge a compris l'enjeu du suivi des affaires, de la collaboration et de l'information entre équipes, entre services, entre administrations ; ils ont carrément, ô luxe, des cellules de coordination ! Ils ont des psychologues qui prennent en main toute la logistique d'accompagnement des victimes depuis la clinique ou l'hôpital jusqu'à chez elles : le truc bête auquel un flic ne pensera JAMAIS, des vêtements et sous-vêtements de rechange quand on leur a mis sous scellés tout ce qu'elles avaient sur le dos ! 

Une autre calamité du système : la gestion des ressources humaines de la police et de la justice par l'état français, en admettant qu'on puisse appeler "gestion des RH" les mutations tous les deux ans de magistrats et policiers qui travaillent sur des dossiers au long cours (30 ans pour l'affaire Scala), qui fait que quand ils partent, la mémoire qu'ils ont accumulée sur les affaires s'efface avec eux, il ne reste plus que la mémoire formelle des commissions rogatoires, des comptes-rendus de procédures et des résumés de deux pages laissés sur le bureau pour le suivant par le précédent. 

Toutefois, il faut mettre à leur crédit qu'ils ne lâchent jamais. Un flic opiniâtre, une juge débordée qui sort un dossier de dessous la pile, et on finit un beau jour, après 30 ans, par retrouver et arrêter le violeur. Mais après l'arrestation, ça continue, des victimes oubliées dont on a égaré les procédures se manifestent et sont, soit éconduites, soit mal conseillées !  

Scala, pédocriminel (30 % de ses victimes  sont mineures), inséré dans la société, bien planqué dans le mariage (ses femmes au courant de rien) et son club d'entraînement de foot, ses "pulsions incontrôlables", chialeur à propos de ses épouses "casse-couilles" en dépression, c'est toujours la faute des femmes bien entendu, envieux de ses collègues de travail, mateur de ses belles-sœurs (premier mariage), fermé, manipulateur. Une purge.  

Le 10 juin 2022, Dino Scala est condamné à 20 ans de prison pour faits de 54 agressions sexuelles et viols (dont 30 % sur mineures, circonstance aggravante, d'où les vingt ans), commis durant 30 ans, entre 1988 et 2018. Soit une peine de 4 mois par victime, et à moins d'années de prison que la durée de ses méfaits. Le droit français est ainsi fait que les circonstances aggravantes ne prennent pas en compte la durée de commission des délits ni le nombre des victimes. Il a fait appel du verdict. Il y aura donc un deuxième procès en 2023 ou 2024. Le parquet général se réserve la possibilité d'un troisième procès où seraient incluses les "oubliées" des procédures. Mieux vaut tard...

Passionnant de bout en bout, une lecture à conseiller aux policiers, aux magistrats, à tous les auxiliaires de justice, afin qu'ils en retirent toutes les leçons. Et à tout le monde, car il est instructif.

Les citations ci-dessus du livre sont en caractères gras et rouge.

Alice Géraud est journaliste indépendante. 

Le viol (comme l'inceste) est une entreprise de démolition, et vu son ampleur et la tolérance de la société, de sa police et de sa justice à ces faits, c'est un programme politique de terreur. Les violeurs et les incestueux marchent et marcheront encore longtemps parmi nous. 

Rappel de la définition du viol par le Code pénal, article 222-23 : 

Tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu'il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d'autrui, ou sur la personne de l'auteur par violence, menace, contrainte ou surprise est un viol.  Le viol est puni de 15 ans de réclusion criminelle. 

vendredi 23 septembre 2022

Personne n'aime les hommes

Combien de femmes, et combien de fois, celles qui s'annonçaient féministes dans une conversation à plusieurs ont été apostrophées brutalement par un homme aux mots de "tu n'aimes pas les hommes, finalement ?" et qu'avez-vous bredouillé comme réponse ? J'ai posé la question sur Twitter, et j'ai eu... une réponse. Le flop quasi intégral. Je pense que mes abonnées n'osent même pas dire qu'elles sont féministes. 

Moi j'ai bredouillé, mais de moins en moins à chaque fois, que c'était hors sujet, que les féministes luttent contre un système, le patriarcat, en précisant de plus en plus, à la longue, que les hommes en sont les agents et les principaux bénéficiaires tout de même. La réponse réglementaire, régulière, admise par les féministes. Donc aimer les hommes est un commandement tellement intégré qu'avouer, comme on avoue un péché, ne pas trop les aimer, en tous cas s'en méfier, c'est avouer une maladie honteuse. Quelle féministe exige des hommes qu'ils aiment les femmes ? Aucune à ma connaissance, et j'en ai lu une grande quantité. Elles réclament un traitement égal et équitable, c'est tout. Donc, regardons un peu, la question vaut bien un examen, qui aime les hommes au fond ? Hein ? 

Mais PERSONNE, absolument PERSONNE. A part quelques timides, en conflit de loyauté, mais je vais y revenir. Voyons un peu.

A tout saigneur tout honneur : les hommes. Les hommes aiment-ils les hommes ? Mais non. Toujours en compétition les uns contre les autres, ils sont à couteaux tirés, ils se battent, se plantent, se trahissent, se font la guerre, se blessent et se tuent. Les premières victimes de la violence masculine sont les hommes : neuf morts par meurtre sur dix sont des hommes. Le dixième meurtre concerne une femme, sachant que femmes ou hommes tués, les assassins dans presque tous les cas sont des hommes. Même la ville mexicaine de Ciudad Juarez qui, dans les années 2000, avait le douteux privilège d'être appelée "la ville qui tue les femmes", il y avait quatre meurtres de femmes pour six d'hommes, soit quatre fois la fréquence mondiale. Il y a toutefois un moment où ils arrivent à se coaliser, c'est pour faire la guerre aux femmes, pour garder leurs postes, pour nous tailler des costards, bref pour conserver leur pouvoir délétère et destructeur. Dans ce cas là, ils font front ensemble, dans la forteresse assiégée.

Leurs mères ? Il y a doute. Elles tremblent et se méfient en tous cas, ce qui n'est pas exactement la définition du bonheur tant vendu avec la maternité. Toujours à craindre que la gendarmerie ou la police vienne les prévenir au point du jour qu'ils ont été confondus par leur ADN et qu'ils sont en garde à vue. Un jour incroyable, il y a quelques années, j'ai entendu Françoise Giroud répondre à une interview de journaliste lui posant une question dont je ne me souviens pas la teneur : "Ne m'en parlez pas, ce serait comme d'avoir UN FILS en PRISON !" Pas une fille en prison, non, un fils en prison. Même les plus affermies dans leur mode d'éducation ne sont donc pas à l'abri de grosses frayeurs. D'ailleurs c'est prouvé que les mères de garçons ont une longévité moindre que les mères de filles. Pour des motifs tout à fait sexistes d'ailleurs, les filles sont plus aidantes et viennent voir leur vieille mère (et leur vieux père), elles. 

Leurs épouses, compagnes ? J'ai évidemment fait quelques sondages, vous pensez bien, auprès de mes amies, parentes, et collègues de boulot, ou même parfaites inconnues rencontrées dans un train, par exemple. Pendant mes voyages d'affaires, j'ai rencontré et noué conversation avec toutes sortes de gens, c'est même un des avantages du train par rapport à la voiture. D'après ce que j'ai entendu, il appert qu'elles "tirent le bon numéro" ! Je l'ai entendu des dizaines de fois, au bas mot : "j'ai de la chance, j'ai tiré le bon numéro !" Confier son avenir à la loterie, et avoir l'appréhension d'avoir touché le mauvais numéro ne me paraît pas être le comble de la sérénité, ni donc du bonheur tant désiré et investi, pourtant. Si et quand elles sont rassurées sur leur choix (quoique, Madame Vérove, épouse du Grêlé, tueur en série, et Madame Dino Scala, épouse du violeur en série, étaient tout à fait sereines vis-à-vis de leur mari, jusqu'au moment où la gendarmerie est venue à 6 h du matin leur expliquer que, voir paragraphe au-dessus), si et quand donc, elles sont rassurées sur leur choix, elles craignent les autres, ce qui renforce la perception du "bon numéro" qui serait chez elles, les mauvais numéros rôdant dehors à la recherche d'une proie. Je suis allée trois fois au départ de Rennes manifester à Paris pour la fermeture des abattoirs, en car affrété par l'association organisatrice, et je voyageais à chaque fois avec une activiste qui était devenue une copine de militantisme, on se retrouvait avec plaisir aux mêmes happenings ou manifestations. Le car nous ramenait le soir vers minuit sur le même parking qu'au départ. Soit à 3 km de chez moi, trajet que je refaisais à pied, comme le matin. A chaque fois, elle me posait la question angoissée : "tu n'as pas peur ?" Sous-texte, de rentrer seule. Peur de quoi ? demandais-je hypocritement, sachant qu'elle n'avait pas les mêmes opinions que moi en matière de féminisme (en gros, j'en faisais quand même un peu trop, voire beaucoup) pour la pousser dans ses retranchements. A la fin, je lui répondais que ce serait peut-être aux hommes d'avoir peur, qui sait de quoi je suis capable ? Donc, pour résumer, ce n'est pas la grande confiance. Et puis, régulièrement, un tueur familial de masse vient leur, nous rappeler que dévier du droit chemin, à savoir, que les services domestique, sexuel, reproductif leur sont dus, et que vouloir les laisser en rase campagne en les quittant peut se payer de notre vie, notre vie et celle des enfants. Des sortes d'opérations "shock and awe", de raids de représailles avertissant toutes les autres de se tenir à carreau. Ce qui vaut pour une, vaut pour les autres avertissement. 

La forteresse assiégée fait corps contre les femmes, leur excellence et leur grand calme, toujours non reconnus par la société viriarcale à dessein, il leur faut des raisons de nous tuer. Toujours à pleurer quand on attaque leurs privilèges indus de dominants incontestés et incontestables. Les hommes font peur, ils sont craints, même les animaux les craignent, à raison, car ils répandent la terreur, paroxystiquement. 

Alors qui reste-t-il ? Quelques-unes ayant peur d'être taxées d'anti-hommes (mais qu'est-ce qu'on s'en fout, eux sont anti-femmes et personne ne le leur reproche) et de vaillantes soldates qui ne veulent pas renier leurs choix. 

Le conflit de loyauté, ce chantage ultime.  Aucune classe sociale autre que celle des femmes n'est impliquée émotionnellement avec son oppresseur ; vous n'entendrez jamais un ouvrier socialiste proclamer en revenant de manifestation, ou terminant une grève, dire "mais finalement on les aime bien quand même nos patrons". Des hommes, nous les femmes, on en a à la maison, ils sont notre famille, ce résidu de système clanique : des pères, des frères, des oncles, des grands-pères, des beaux-pères, des fils, et nous sommes impliquées affectivement et émotionnellement avec eux, c'est donc difficile de dénoncer certains comportements machistes pourtant intolérables. Nous avons l'impression de trahir. Mais au fond, qui trahit qui et qui trahit l'amour et la confiance, notre sécurité, quand on est victime de viol conjugal, d'inceste ou simplement de tours de vaisselle supplémentaires ? Qui abuse de l'attachement et de l'affectif pour obtenir des services indus et des travaux qu'ils peuvent accomplir eux-mêmes ? Les hommes abusent, ils font peur, en jouent, leur règne sur les femmes et filles se perpétue par la terreur, la crainte, la crainte de la déloyauté aussi, de trahir un parent, un père, un frère, un compagnon. Celles qui veulent s'affranchir doivent donc faire sécession, ils ne nous laissent pas d'autre choix. Nos choix de liberté, d'émancipation, sont légitimes, quoi qu'ils en pensent. Il n'y a donc aucune raison de culpabiliser. La liberté se conquiert, personne ne nous la donne, elle implique donc des efforts et des choix forcément discriminants. 

Comme j'ai un lectorat masculin, et que je ne veux pas le décourager, je lui dirai qu'il n'y a pas de fatalité. On peut s'amender, arrêter de croire les boniments que nous sert la société, on peut se désintoxiquer de ses mantras, moi j'y suis arrivée, avec des rechutes bien sûr, mais tout de même j'y suis arrivée, il n'y a donc aucune raison que ce soit impossible pour vous aussi. Non, vous n'êtes pas des petits princes, pas plus que les filles ne sont des princesses, si on vous l'a dit, on vous a menti, et vous n'avez pas plus de droits que n'importe qui, et surtout pas plus que les filles et femmes de votre entourage familial, amical ou professionnel. Donc, vous prenez votre tour de ménage, et si et quand la tension monte, vous allez faire un tour d'une heure à pied, ça calme et ça remet les idées en place, moi je fais ça aussi. Et ça marche bien. 

Je conclus par une citation de Shulamith Firestone, citée par Andrea Dworkin dans Pornographie, dont la plus simple définition est la domination des femmes par les hommes. Il ne tient qu'à nous de renverser ce choix infernal : 

" Dans La Dialectique du sexe, Shulamith Firestone démontre que chaque garçon a le choix : rester fidèle à la mère qui est en réalité avilie, sans autorité contre le père, incapable de protéger l'enfant de la violence du père ni de celle d'autres hommes adultes, ou devenir un homme, celui qui détient le pouvoir et le privilège de blesser, de contraindre, d'utiliser sa volonté et sa force physique sur et contre les femmes et les enfants. Devenir la mère -faire le ménage- ou devenir le père -porter le phallus. Devenir la mère  -se faire baiser- ou le père -baiser l'autre. Le garçon a le choix. Le garçon choisit de devenir un homme parce qu'il est préférable d'être un homme que d'être une femme. " 

lundi 12 avril 2021

Violences aux femmes : prophylaxie et décontamination

Malgré le fait que des femmes subissent des violences ou meurent  assassinées dans le conjugo (mariage, concubinage, ou durant la procédure de divorce), alors que nous connaissons en Ille et Vilaine un cas de féminicide récent, et une disparition de femme depuis un mois, le cas récent aussi d'Aurélie Vaquier à Bédarieux, nous restons dans la dénonciation des crimes et la déploration de la perte de victimes femmes du fait de la violence masculine. On a l'impression que ça n'arrêtera jamais et même que le phénomène empire. En revanche, aucune mesure de prophylaxie n'est jamais envisagée. Les mots d'ordre, c'est toujours le brainwashing hétérosexuel, se trouver un mec et le garder, la mise au pinacle de femmes effacées ou supportant tout sans broncher, résilientes même, qui se laissent poser de façon impavide mais insistante, après un témoignage glaçant et révoltant de sévices subis (viols, coups, menaces...) la question qui tue selon moi "si malgré tout, elles font encore confiance aux hommes ?". Faustine Bollaert est la spécialiste du dressage hétéropatriarcal sur France 2 à 14h pétantes, vaisselle faite et bonhommes partis au travail ou au... cimetière, la tranche d'âge visée étant les retraitées. Jamais de relâche, même à 70 balais, elles doivent TRANSMETTRE la tradition d'oppression je suppose ! Sinon où va-t-on ? Qui va faire la bouffe et la vaisselle, pendant que les mecs s'occupent des choses sérieuses franchement ?  Evidemment, je ne regarde pas, je me contente de la bande annonce, un accident de matériel est vite arrivé avec une personne irascible, moi, en face. 

Prophylaxie donc, décontamination. Il va falloir s'y coller. Franchement, on a l'impression que c'est un fond de commerce la maltraitance aux femmes, comme la faim dans le monde et la réparation des dommages de guerre : si jamais ça s'arrête ou ralentit même un peu, on va perdre nos beautiful Toyota, notre aide alimentaire et nos subventions ! Le charity business, la déploration et la compassion vivent de la misère du monde et des femmes, puisque c'est elles qui en bavent le plus de toutes façons. 

La combinaison de l'assignation patriarcale à s'en trouver un et le garder sinon vous n'êtes qu'une moitié de quelque chose c'est à dire RIEN, à se trouver "un protecteur" SIC, -plein de femmes vivent encore avec cet archaïsme vissé dans la tête- avec l'interdiction anthropologique de se défendre, cette combinaison donc, provoque un mélange mortel pour les femmes. L'indifférence de la société, de sa police et de sa justice complètent le tableau clinique. Le cas d'Aurélie Debaillie (sa famille vient de déposer plainte contre le Ministère de l'Intérieur pour défaut d'intervention) est emblématique : assassinée en réunion par son ex et trois complices recrutés et payés 300 euros chacun par le compte bancaire d'Aurélie, enlevée sur son lieu de travail, après de multiples menaces, suivie dans la rue, sur son lieu de travail, voisinage et famille témoins des exactions de l'ex, police prévenue par plusieurs mains courantes et une plainte avec un dossier constitué des preuves du harcèlement, Aurélie n'a pas été protégée par la police qui s'est présentée au domicile après l'enlèvement et n'est même pas entrée, parce qu'on n'a pas répondu au coup de sonnette ! Elle était peut-être encore vivante à l'intérieur, ne pouvant bouger. L'argument opposé aux femmes battues et maltraitées dans le couple est toujours que les violences se produisent dans le huis-clos privé familial, alors que dans ce dernier cas, tout s'est passé "outdoor" comme disait l'avocate de la famille sur BFMTV, tout le monde savait, avait les preuves, puisque ça se passait sur le lieu de travail, dans la rue, dans le voisinage et auprès de la famille de la victime, mais, terrorisme mâle obligeant, la police n'a pas bougé. Solidarité de classe ? Grande tolérance au malheur des femmes toujours soupçonnées de jouer un rôle dans les exactions qu'elles subissent ? 

A ce train, et au vu des événements qui se suivent et se ressemblent, je me demande s'il ne serait pas temps de laisser se déssécher dans leur coin ces ayant-droit incapables de faire face à leurs frustrations sans cogner ou tuer ? Pourquoi les femmes devraient-elles aller au casse-pipe ? Le jeu en vaut-il la chandelle quand une meurt tous les 3 jours sous les coups ? Quand on est face à un pathogène, une substance toxique ou dangereuse, on prend des précautions, on met en place des mesures prophylactiques, des "gestes barrières", de la "distanciation physique", on décontamine ! Pourquoi les femmes devraient elles être exclues de mesures de précaution mises en place par toute société préoccupée par la sauvegarde et la santé de ses citoyen-nes ? Pourquoi ne pourrions-nous pas être sur la défensive ? Pourquoi toujours se présenter comme accueillante et open alors qu'on a en face un agresseur potentiel à gros pédigrée ? Il est temps d'apprendre à évaluer la menace et à se défendre : légalement, juridiquement et physiquement. Même si on n'a pas à s'en servir, l'aptitude à se défendre sert à dissuader les potentiels agresseurs qui ont un don pour détecter la proie boiteuse. Se fabriquer son propre fluide glacial dissuasif a toujours un avantage, au moins le temps d'hésitation peut être mis à profit pour mobiliser des ressources, appeler à l'aide, répondre en cognant aussi, ou simplement fuir.

Aujourd'hui les femmes ne sont plus obligées de faire compagnonnage et famille pour trouver un rang dans la société. Nous pouvons désormais faire des études où nous sommes meilleures qu'eux, nous réussissons mieux nos concours et examens que les hommes (ça doit d'ailleurs les énerver et ne pas améliorer leurs dispositions à notre égard à mon avis ;( ; nous pouvons faire carrière où nous voulons, toutes sortes d'opportunités nous sont offertes de gagner notre vie, parfois en nous amusant et faisant des choses passionnantes (engagement associatif, public, politique, dans nos propres entreprises...) alors pourquoi en plus s'encombrer d'un mec qui peut se révéler un boulet, aigri au fil du temps, parce que la société l'a préparé à être un éternel ayant-droit ? Pourquoi les laisser nous boucher la vue avec ou sans pectoraux ? Quand à avoir des enfants, à pas loin de 8 milliards, on est peinardes, pas besoin d'en réinviter tout de suite. Le biotope est en train de périr sous notre omniprésence colonialiste envahissante. Il faudrait d'abord faire l'inventaire des stocks restants avant de convier des invités à un nouveau banquet. Et puis, ça fera des maltraité-es en moins, parce que là aussi, côté enfants, il y aurait à redire. 

Il y a un siècle, Virginia Woolf héritait d'une tante la somme de 500 livres qui la mettait à l'abri du besoin et donc du conjugo. Virginia voulait vouer sa vie à l'écriture et à l'art, avoir un bureau à elle. Aujourd'hui, nous n'avons plus forcément besoin de faire un héritage (quoique si ça se présente ne le refusez pas, en revanche, le partager ou en confier la gestion à Valentin peut être une très mauvaise manœuvre, voir ce qui est arrivé à cette pauvre Madame De Ligonnès !) ; aujourd'hui, nous avons infiniment plus de possibilités que Virginia Woolf  n'en avait il y a un siècle, avec tout son talent ! 

Aussi voici la déclaration d'indépendance de Virginia Woolf dans Un lieu à soi : comment se ménager un "ciel dégagé" ! 

" Il faut que je vous dise que ma tante, Mary Beton, est morte en tombant de son cheval alors qu'elle se promenait pour prendre l'air à Bombay. La nouvelle de mon héritage m'est arrivée un soir, à peu près à l'époque où fut passée la loi qui donna le droit de vote aux femmes. La lettre d'un notaire tomba dans ma boîte aux lettres et quand je l'ouvris je découvris que ma tante m'avait laissé 500 livres par an pour toujours. Des deux -le vote et l'argent- l'argent, je l'avoue me sembla infiniment plus important. Avant ça, j'avais gagné ma vie en mendiant toute une variété d'étranges travaux auprès des journaux, ici sur une foire aux ânes, là sur un mariage ; j'avais gagné quelques livres sterling en écrivant des adresses sur des enveloppes, en faisant la lecture à des vieilles dames, en fabriquant des fleurs artificielles, en enseignant l'alphabet dans un jardin d'enfants. C'étaient là les principales occupations ouvertes aux femmes avant 1918. Je n'ai pas besoin, je le crains, de décrire en détail la difficulté du travail, car vous connaissez peut-être des femmes qui l'ont fait ; ni la difficulté de vivre de l'argent ainsi gagné, car vous avez peut-être essayé. Mais ce qui me reste encore comme pire blessure, c'était le poison de la peur et de l'amertume que ces jours généraient en moi. Pour commencer, toujours faire un travail sans envie de le faire, et le faire comme une esclave, à flatter et complaire, sans toujours de nécessité peut-être, mais la nécessité semblait réelle et les enjeux trop grands pour courir des risques ; et puis la pensée de cet unique talent -c'était la mort de le cacher- ce talent petit mais cher à celle qui le possédait -qui périssait, et avec lui mon moi, mon âme- tout cela devenait comme une rouille dévorant l'éclosion du printemps, détruisant l'arbre au cœur. Cependant, comme je l'ai dit, ma tante mourut ; et chaque fois que je change un billet de dix livres, un peu de cette rouille, de cette corrosion, est décapée ; la peur et l'amertume s'en vont. Vraiment, me disais-je en glissant les pièces d'argent dans mon porte-monnaie, quand je me rappelle l'amertume de cette époque, quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter. Aucune force au monde ne peut me retirer mes cinq cents livres. Je suis logée, nourrie, blanchie pour toujours. En conséquence, non seulement cessent l'effort et le labeur, mais aussi la haine et l'amertume. Je n'ai besoin de haïr aucun homme ; il ne peut pas me blesser. Je n'ai besoin de flatter aucun homme ; il n'a rien à me donner. Ainsi, imperceptiblement, me suis-je retrouvée à adopter une nouvelle attitude envers l'autre moitié de la race humaine. Il était absurde de blâmer une classe ou un sexe dans son ensemble. Les grandes masses des peuples ne sont jamais responsables de ce qu'elle font.  Elles sont menées par leurs instincts, qui sont hors de leur contrôle. Eux aussi, les patriarches, les professeurs, ont eu des difficultés sans fin, et de terribles obstacles à affronter. Leur éducation, par certains aspects, a été aussi déficiente que la mienne. Elle leur a inculqué d'aussi grands défauts. Certes, ils avaient l'argent et le pouvoir, à un coût cependant, celui de nourrir en leur sein un aigle, un vautour, pour toujours leur dévorant le foie et leur déchirant les poumons- l'instinct de la possession, la rage de l'acquisition, qui les pousse à désirer les terres et les biens des autres, perpétuellement; à fabriquer des frontières et des drapeaux ; des vaisseaux de guerre et des gaz empoisonnés ; à offrir leur propre vie et celle de leurs enfants. 

Promenez-vous sous l'arche de l'Amirauté (j'avais atteint ce monument) ou toute autre avenue dédiée aux trophées et aux canons, et songez au genre de gloire célébrée ici. Ou regardez, au soleil du printemps, l'agent de change et le ténor du barreau s'enfermer pour faire de l'argent et plus d'argent et encore plus d'argent quand il est avéré que cinq cents livres par an suffisent à rester vivant sous le ciel. Ce sont là de déplaisants instincts à nourrir ; ils sont le fruit des conditions de vie ; du manque de civilisation, songeais-je en regardant la statue du Duc de Cambridge, et en particulier les plumes de son bicorne, avec une fixité qu'elles ont rarement reçue jusque-là. Et comme je prenais conscience de ces obstacles, graduellement la peur et l'amertume se changeaient en pitié et tolérance; et au bout  d'un an ou deux, c'en était fait de la pitié et de la tolérance, pour laisser place au véritable lâcher-prise, qui est la liberté de penser les choses en elles-mêmes. Cet édifice, par exemple, est-ce que je l'aime ou pas ? Ce tableau est -il bon ou non ? Ce livre, à mon avis, est-il bon ou pas ? Vraiment, l'héritage de ma tante m'a dévoilé le ciel, et a mis à la place de la vaste et imposante figure d'un monsieur, que Milton recommandait à mon adoration perpétuelle, la vue d'un ciel dégagé. "


Une excellente lecture, décapante et radicale : Un lieu à soi - Virginia Woolf, nouvelle traduction par Marie Darrieussecq chez Denoël Editeur. 

samedi 13 février 2021

Une bonne question

Comment 

empêcher les hommes 

de violer et de tuer ? 

Une twitta influente a vu son compte suspendu par Twitter il y a une quinzaine de jours pour avoir envoyé le tweet "comment empêcher les hommes de violer ?" Aussitôt le compte suspendu, branle-bas de combat parmi les féministes qui se sont coalisées pour envoyer le même tweet en mettant Twitter et Twitter France en copie, histoire de voir s'ils allaient suspendre tous leurs comptes. Au bout de 48 heures environ, l'émettrice était rétablie dans ses droits de publication, et un autre jour plus tard, Twitter présentait ses plates excuses. La twitta en question aurait écrit "comment empêcher les "barbares, jeunes, individus, personnes, mauvaises rencontres, au pire le désuet lascars, tous vocables permettant un superbe noyage de poisson à la place d'hommes, ça passait crème ! Les algorithmes modérateurs de Twitter n'y auraient vu que du bleu. Mais désigner l'ennemi aussi frontalement, les modérateurs, surtout devrais-je dire, les algorithmes des modérateurs ont des vapeurs ! Comment, comment, on sous-entendrait aussi brutalement que les hommes violent ? Verboten. Interdit.  Accoler le mot homme au mot violeur ou tueur, c'est prohibé. Jeunes, individus, barbares, sauvages..., pas de problème, le "loup solitaire" sert aussi beaucoup pour désigner le terroriste free lance, le porc aussi évidemment, cet animal réputé dégoûtant avec "balance ton porc", et dernièrement on voit apparaître "rapaces" : tout ce qui permet de faire diversion est parfaitement toléré et même encouragé. Les renvoyer à l'ordre animal, "ils se comportent comme des animaux" entend-on, est tout bénéfice : comme il est de bon ton de tuer des animaux pour la table, la chasse, par pur sadisme, très toléré par la société quand il s'agit de bêtes, le sadisme et la cruauté étant pratiqué par la classe sociale hommes en majorité, mais personne ne faisant même semblant de voir le lien, pas de problème donc pour les animaliser, au contraire, cette habitude justifie A POSTERIORI, la façon dont nous traitons les bêtes ! 

Satané conflit de loyauté

Et puis, des hommes on en a à la maison : on les épouse, on reproduit leurs troupes, avec de gros coups de pas de bol, on les approvisionne en miliciens du patriarcat, alors que faire, comme disait Lénine ? What should we do ? A part se battre les flancs et pleurer quand la gendarmerie sonne à la porte au petit matin pour apprendre aux mères, aux épouses, aux fiancées que Valentin est de fait un braqueur de banque, un violeur, voire un tueur en série, et que "désolé Madame, nous l'avons confondu par son ADN, test fiable à 99,99 %, on a été obligés de le fiche en prison pour la sauvegarde de la société, il ne rentrera pas". Comme dans cette affaire Chillou de Saint-Albert, "cold case" résolue 19 ans après, le tueur présumé, son ADN retrouvé sur la scène de crime, coulait des jours heureux, indétecté, auprès de sa femme et de ses filles interviewées dans le documentaire en question ! Ca a un nom : CONFLIT de LOYAUTE. Comment vivre avec eux tout en reconnaissant que oui, on en côtoie tous les jours dans la  rue au boulot à la maison à l'église à la mosquée au temple dans les occasions sociales où ils portent beau : des incestueurs, des violeurs, des batteurs de femmes, ces crimes étant très répandus, et même des tueurs de l'ombre et de la nuit, des tueurs d'occasion, des opportunistes, faisant régner le terrorisme viril sur les quelques-unes qui seraient tenter de se faire la belle hors du conjugo, mariage devant le maire et le curé, ou de la main gauche, ou même en pratiquant le féralisme * ! "Une femme sans époux est comme une vache sans propriétaire", d'ailleurs les préfets butent au fusil ces vaches qui prétendent pouvoir vivre dans leurs pâtures sans qu'on mette des barrières électrifiées autour ! Non mais quel culot ? Où va-t-on si on laisse les femmes sans propriétaires ? En tuer une est un avertissement sans frais à toutes les autres. Ainsi font-ils régner la terreur. 

Tiens, je vous ai trouvé un article du Monde (Le Monde himself !), un bijou de cet art de noyer le poisson et de brouiller les pistes. Epidémie de COVID et épidémie de violences "conjugales" et "sexuelles" : si vous trouvez dans l'article un indice sur qui viole, sur qui cogne, et sur qui ils cognent, je vous paie des prunes, quelle que soit la saison. Dépêchez-vous de le lire avant qu'ils le mettent en réservé aux abonné-es ! Une merveille d'application du neutre. Parce que le neutre sert à ça : à brouiller les pistes, à laisser sous-entendre que les tueries, les viols, la violence en général, seraient symétriquement partagé-es à égalité par les deux sexes. Or, malgré un bon siècle de féminisme, il faut le reconnaître, les femmes sont bien plus calmes que les mecs ; et si les femmes fournissent leur contingent de criminelles, ce n'est pas du tout dans les mêmes proportions. 

Autre argument mis au neutre sans bien entendu préciser que la population carcérale c'est 97 % d'hommes donc seulement 3 % de femmes, cette phrase programmatique des politiciens de gauche en général : "la prison, c'est la fabrique de la récidive", pour ces prétendus humanistes anti-prisons. Oubliant toutefois de préciser que les femmes sortant de prison ne RECIDIVENT PAS, elles. Le plafond de verre sévit là aussi. Mais les femmes fournissent les gros bataillons des victimes aux hommes violents pour la raison spécifique qu'elles sont des filles ou des femmes, les crimes et violences qu'elles subissent étant spécifiques à leur classe sociale d'opprimées, prétextes qu'ils entendent bien transmettre aux générations futures -s'il y en a des générations futures d'ailleurs, ce qui n'est pas garanti, étant donné qu'ils ont le pouvoir partout, et qu'ils sont en guerre perpétuelle entre eux, avec les femmes, et avec la biodiversité animale et végétale ! 

Rien n'existe qui n'ait été nommé. 

Ainsi fonctionne le langage performatif humain. Il suffit de dire pour qu'advienne, que se réalise l'énoncé. Je le déclare ici, le neutre pris en français par le masculin est une forfaiture. Il est temps de nommer le problème. On ne peut pas s'attaquer sérieusement à un problème si on ne le nomme pas, vu que ne pas le nommer implique tout simplement qu'il n'existe pas. La violence masculine impossible à nommer n'existe tout simplement pas. Les femmes rasent les murs, les femmes mettent en place des stratégies d'évitement, les femmes subissent dans le silence de la société les pires entraves à leur liberté et à leurs possibilités d'êtres humains, les femmes vont à l'équarrissage, les femmes se taisent, mais surtout les femmes ne peuvent pas dire, le neutre agit comme un bâillon en occultant, le conflit de loyauté fait le reste.

Syndrome de Cassandre, pavé sur la langue, bâillon sociétal. Mutisme. Silencio. Omerta. 

J'ai lu cette semaine le petit ouvrage nécessaire de Martine Storti, Pour un féminisme universel, 103 pages chez Seuil, Collection La république des idées. Cet ouvrage est très utilement argumenté pour se sortir des débats étatsuniens étouffants et hors sol sur l'intersectionnalité vu que nous nos deux pays n'ont pas la même histoire, des anathèmes sur les "féministes bourgeoises blanches" nous faisant oublier qu'on a toutes les mêmes oppresseurs, nous imposant de nous taire au motif qu'il y a aussi des opprimés dans la classe sociale hommes, et tentant de ce fait de nous diviser, stratégie toujours payante et toujours renaissante des agent-es du Patriarcat. Martine Storti aborde en fin d'ouvrage le neutre, pas dans la même perspective que moi mais indiscutablement ça marche aussi dans ce sens : 

" Le neutre n'existe pas. Cependant il peut servir. Par exemple, il a longtemps été utile en France, il l'est encore pour refuser la féminisation des mots, en particulier des mots désignant des professions ou des fonctions. Le neutre est un tour de passe passe pour NE PAS rendre VISIBLE le masculin, et pour déguiser le pouvoir qui va avec. Ainsi, la secrétaire du secrétaire d'état, le même mot qui, décliné au féminin ou au masculin, n'indique pas seulement une différence de métier ou de fonction, mais bien une HIERARCHIE. Dire "la" secrétaire d'état a pris du temps. Et tant d'autres exemples. Ainsi, pendant longtemps, on a dit "directrice" d'école élémentaire ou de crèche, mais "directeur" d'administration centrale ou "recteur". De même, "ambassadrice" pour désigner l'épouse d'un "ambassadeur", mais pas la fonction exercée par une femme. " Les majuscules et les caractères en gras sont de mon fait. 

Maintenant relisez ce billet en gardant en tête la phrase en gras et les négatifs en majuscule. Oui, en matière de délinquance le neutre est aussi une façon volontaire de rendre invisible le masculin. 

* On dit d'un animal qu'il est féral quand il est passé de l'état domestique à l'état sauvage.