Puisque le collectif SOS Papa, petit lobby agissant auprès des politiques, refait parler de lui en proposant de modifier le code civil pour favoriser la garde alternée des enfants, (super fil à la patte destiné au final, entre autres, à empêcher la mobilité professionnelle des femmes) et en présentant les pères comme des victimes de juges inéquitables et insensibles à "l'intérêt de l'enfant", je vous propose des extraits d'un texte de Christine Delphy à propos du divorce parus dans L'ennemi principal, économie politique du patriarcat, Editions Syllepse, Chapitre Mariage et divorce. Il éclaire parfaitement la situation et démontre que le divorce est la parfaite continuité du mariage, et que l'inégalité est toujours en défaveur des femmes, ce qui arrange bien les hommes divorcés, et alimente l'institution du mariage.
LE MARIAGE
" En effet, si un divorce est la fin d'un mariage au sens d'une union particulière, il n'est nullement la fin du mariage en tant qu'institution. Il n'a pas été créé pour détruire le mariage puisqu'il ne serait pas nécessaire si le mariage n'existait pas. En ce sens comme bien des auteurs l'ont montré, même la fréquence des divorces peut être interprétée non comme un signe que l'institution du mariage est malade, mais au contraire comme un signe qu'elle est florissante.
[...]
le mariage est l'institution par laquelle un travail gratuit est extorqué à une catégorie de la population, les femmes-épouses. Ce travail est gratuit car il ne donne pas lieu à un salaire mais seulement à l'entretien.
[...]
les services domestiques peuvent être achetés sur le marché -ont une valeur- quand ils ne sont pas produits dans le cadre du mariage par des femmes-épouses. La gratuité du travail ménager -ce rapport de production particulier- ne dépend pas de sa nature puisque lorsque les femmes fournissent ce travail hors de la famille, il est rémunéré. Le même travail prend donc de la valeur -est rétribué- dès lors que la femme le fournit à des individus avec qui elle n'est pas mariée.
On doit donc en conclure que la non-valeur de ce travail est induite institutionnellement par le contrat de mariage et que le contrat de mariage est un contrat de travail. Plus précisément, c'est un contrat par lequel le chef de famille -le mari- s'approprie tout le travail effectué dans la famille puisqu'il peut le vendre sur le marché comme le sien propre, comme dans le cas de l'artisan ou de l'agriculteur. Inversement, le travail de la femme (épouse) est sans valeur parce qu'il ne peut pas être porté sur le marché, et il ne peut l'être en raison du contrat par lequel sa force de travail est appropriée par son mari.
Quand les femmes-épouses travaillent à l'extérieur, elles sont néanmoins tenues d'effectuer le travail ménager. Apparemment toute leur force de travail n'est pas appropriée puisqu'elles en divertissent une partie pour leur travail salarié.
[les femmes travaillant en salariat en dehors de la cellule familiale le font en consentant d'énormes sacrifices : "conciliation" vie de famille et carrière, moindre disponibilité donc moindre ascension de carrière, promotions plus rares, salaires inférieurs à leurs collègues masculins, épuisement..., tant et si bien que à diplômes égaux ou supérieurs, responsabilités égales]
le mariage amène une mobilité descendante de la femme et au contraire une mobilité ascendante de l'homme qui se conjuguent pour creuser un écart considérable entre les possibilités économiques des deux.
LE DIVORCE
... l'exercice d'un métier permettant à certaines d'envisager le divorce quand d'autres dans la même situation mais sans métier, font "aller" leur mariage, on peut penser que nombre de femmes divorcées ou en instance de l'être, abordent le marché du travail en catastrophe (comme les veuves d 'ailleurs) : sans qualification, sans expérience de travail, sans ancienneté, elles se trouvent reléguées dans les emplois les moins bien payés. Cette situation contraste souvent avec le niveau honorable de leurs études, les carrières qu'elles envisageaient ou pouvaient envisager avant le mariage, la position sociale de leurs parents, et non seulement la position sociale originelle de leur mari mais surtout celle qu'il a atteinte cinq, dix, vingt ans après le mariage, au moment du divorce. De surcroît, sur leur salaire, elles ont en général des enfants à entretenir, non seulement matériellement comme avant le divorce mais aussi financièrement, ce qui est nouveau.
[...] le niveau de vie des divorcés un an après le divorce, tombe de 40 % pour les femmes et s'élève de 70 % pour les hommes.
La charge des enfants est l'aspect de l'état de divorce qui éclaire le plus le mariage et en même temps confirme la continuation du mariage après le divorce. Cette charge assumée par la femme, confirme l'hypothèse de l'appropriation du travail de la femme par le mari, mais de plus elle fait entrevoir ce qui est moins évident : que cette appropriation, caractéristique du mariage, persiste après que celui-ci est rompu. Ce qui nous permet d'avancer que le divorce n'est pas le contraire du mariage, ni sa fin, mais un avatar, une transformation du mariage.
[au nom officiel de "l'intérêt de l'enfant"]
Officieusement (action négative) la garde des enfants est considérée comme un privilège et même une compensation pour les femmes, mal loties par ailleurs. Toute une mise en scène a pour but de dresser les conjoints l'un contre l'autre, de faire peser des incertitudes quand à l'issue du combat, et d'ériger la garde des enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle, celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir remporté une victoire. Bien entendu, il n'est jamais question de leur entretien -de leur charge- mais seulement de leur "garde" -notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et officieusement le droit d'en jouir comme d'une propriété. Officiellement encore la charge est répartie entre les deux parents. Dans les faits les femmes ont toujours la garde des enfants jeunes. Leur revenu après le divorce est toujours très inférieur à celui de leur mari. Les pensions fixées par le tribunal sont toujours dérisoires. La contribution financière de la femme est nécessairement supérieure en valeur absolue à celle du mari, ce qui, compte tenu de son revenu inférieur, représente une valeur et un sacrifice relatif beaucoup plus grand pour elle. De toutes façons, les pensions ne sont jamais versées. Mais même en restant dans le cadre officiel -dans l'hypothèse où elles sont versées- les pensions ne prennent jamais en compte l'entretien matériel : le temps et le travail de la femme.
Ainsi, à la fois par des actions positives : l'attribution de la garde à la mère, la fixation d'une pension dérisoire, et par des actions négatives : l'omission de veiller à ce que les pensions soient versées, le tribunal consacre la responsabilité exclusive des femmes. Que ses guides officiels ne soient que des prétextes pour parvenir à ces résultats est prouvé par le fait que l'intérêt de l'enfant ne commande impérativement que celui-ci soit confié à sa mère, qu'elle soit pauvre, "immorale", ou malade, que tant qu'il nécessite un travail d'entretien important : tant qu'il y a des couches à laver, des biberons à donner, des courses à faire pour lui, etc. Dès que l'enfant a atteint quinze ans la Cour regarde généralement son père avec plus de faveur que la mère : elle ne saurait lui donner autant d'avantages que le père, plus riche (et pour cause). Un enfant confié à sa mère jusqu'à cet âge peut alors être redonné au père, toujours en considération de son intérêt ; mais cet aspect de l'intérêt de l'enfant -la richesse du parent- n'a curieusement pas joué quand l'enfant était plus jeune, son intérêt étant alors d'être langé par sa mère (et non par son père ou une personne payée par lui). Objectivement, "l'intérêt de l'enfant" a contribué à appauvrir sa mère, à enrichir son père, et à créer ainsi les conditions dans lesquelles son intérêt ultérieur est de revenir à son père.
[...]
L'association mère-enfant ne constitue donc pas une famille ou un type de famille mais, dans sa virtualité, une condition, et dans sa réalité, une des modalités, de la seule famille : la famille patriarcale patrifocale. La misère qui accable les paires concrètes mère-enfant n'est pas un accident remédiable ou une injustice réparable. Elle est nécessaire, organisée, inévitable et constitutive du système. L'existence de ces paires est inséparable de leur condition misérable. De même qu'elles doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l'exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. " Christine Delphy
Christine Delphy est sociologue, chercheuse au CNRS, spécialiste des études féministes.
J'ai respecté scrupuleusement la ponctuation et les caractères. Mais les caractères en gras sont de mon fait.
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samedi 24 septembre 2016
vendredi 24 octobre 2014
La part du lion - Consommation différentielle en Patriarcat - Partie II
Extrait de Économie Politique du Patriarcat : Famille et consommation (suite)
"Si la coercition est employée surtout pour suppléer à l'intériorisation des interdits, absente chez les jeunes, et pour la créer, celle-ci n'est jamais si parfaite que des relâchements ne se produisent. Entre la coercition pure et l'intériorisation pure, le qu'en dira-t-on joue sur les deux tableaux, faisant intervenir à la fin la présence d'autrui et la honte ou son inverse, l'honneur. "On peut, dit toujours Cazaurang, signaler un petit geste d'une maîtresse de maison d'autrefois. Il arrivait qu'elle profite de l'absence des autres membres de la famille pour céder à la gourmandise. Elle se confectionnait en aparté quelque petit plat ou simplement le café. Un importun survenait-il ? Vite, l'objet du péché était glissé dans le four éteint, près du foyer."
Alors que pour les jeunes, les interdictions alimentaires restent -même intériorisées- de l'ordre de la contrainte, et d'autant plus qu'elles sont liées à un statut nécessairement transitoire, elles sont intégrées, pour les femmes, à un système répressif plus vaste, qui permet une plus grande souplesse dans le détail. Ce système est l'idéologie du rôle d'épouse et de mère.
En effet, les femmes sont gérantes de la maison, et comme tout contremaître, se trouvent confrontées à des situations pour lesquelles aucune consigne n'existe. A ce moment, un principe général prend le relais des interdictions précises qui deviennent inappropriées. Ce principe général est simple : l'épouse et mère doit en toute occasion préserver les privilèges de l'époux et père, et se "sacrifier".
"Les plus belles œuvres de Dieu ont toujours été créées avec des côtes", Beef Magazine, Édition étasunienne. Allusion, fine comme du gros pâté, au récit biblique selon lequel Eve (bas morceau de la Création, donc) a été créée de la côte d'Adam.
Les choses ne se passent pas de la même façon dans toutes les sociétés. Ainsi en Tunisie, la consommation différentielle est obtenue par des modalités radicalement différentes. Les hommes font deux ou trois repas par jour, les femmes en font un ou deux, et ces repas ne coïncident jamais. Les femmes utilisent pour les leurs des aliments préparés une fois par an, et obtenus à partir de denrées de deuxième qualité. Les repas qu'elles préparent pour les hommes utilisent au contraire des produits frais de première qualité. La séparation rigoureuse du lieu, du moment et de la substance de base des repas rend toute concurrence pour les aliments impossible entre hommes et femmes (Ferchiou 1968).
En France aujourd'hui, hormis quelques interdits spécifiques, tels que ceux de l'alcool et du tabac, hommes et femmes se nourrissent au même "pain et pot". La consommation différentielle ne procède pas, pour l'essentiel, de l'interdiction de tel ou tel aliment, mais par l'attribution de la part la plus petite et la plus médiocre de chaque aliment aux femmes. Il est difficile de dire si les circonstances -le partage de la même cuisine- rendent nécessaire la création et l'application d'un principe général, ou si l'existence de ce principe rend possible la confection d'une seule cuisine. Peut-être serait-il plus approprié d'avancer que seul un tel principe peut rendre compte de la variabilité du contenu de la consommation différentielle.
Dans un milieu, dans une famille, pour un niveau de vie donné, le contenu n'est pas si flexible : les mêmes plats reviennent régulièrement sur la table de semaine en semaine, et il n'est pas nécessaire de procéder à chaque fois à une nouvelle évaluation ou à une nouvelle répartition. Les parts sont fixées une fois pour toutes: dans chaque famille et dans chaque poulet, il y a le "morceau de papa".
Beef magazine - Pour les hommes qui ont du goût ! Obus : engins phalliques, virils et guerriers s'il en est.
Là encore, les restrictions sont vécues différemment, selon le degré d'intériorisation et le caractère transitoire ou définitif du statut auxquels elles sont attachées. Les enfants, et surtout les enfants mâles, les vivent comme des brimades, dont ils se vengeront dès la première occasion où ils auront accès au "morceau de papa" convoité durant des années. Les femmes croient avoir choisi le morceau auquel elles ont droit.
[...]
Mais point n'est besoin que le sacrifice soit aimé : il devient une seconde nature. C'est sans réfléchir que la maîtresse de maison prend le plus petit biftèque et, n'en prend pas du tout si, d'aventure, il n'y en a pas assez pour tout le monde. Elle dit : "Je n'en veux pas" et personne ne s'étonne, elle la dernière, que ce soit toujours la même qui "n'en veuille pas". Point n'est besoin non plus qu'elle se réfère à l'idéologie du sacrifice comme partie intégrante de la nature féminine, qu'elle ait conscience de sa générosité ou de son abnégation : le recours à un principe universel supposerait une situation sortant de l'ordinaire où les automatismes de la vie quotidienne ne suffisent plus à conduire l'action.
Quand on passe de la campagne à la ville et quand on passe des tranches basses de revenus aux tranches les plus élevées, la consommation de nourriture s'accroît. La consommation différentielle devient moins marquée dans ce domaine. Le niveau de consommation alimentaire étant plus élevé, on peut penser que les besoins de base sont mieux couverts et que les différences de consommation portent de plus en plus sur des qualités et des modalités moins visibles. D'autre part, la nourriture étant suffisamment abondante, on peut penser que les différences de consommation alimentaire tendent à disparaître tout à fait, et à se déplacer, ou à ne subsister que dans d'autres domaines.
Cependant, le caractère flexible de la consommation différentielle, le fait -commenté plus haut- que ce ne sont pas des contenus spécifiques qui sont définis mais des principes d'attribution, permet des retours en arrière quand pour une raison ou une autre l'échelle des valeurs relatives du ménage est modifiée. Un exemple permet d'illustrer ces retours en arrière qui eux-mêmes illustrent cette flexibilité. Dans la décennie des années 60, la France, et plus particulièrement Paris, connurent pendant une quinzaine de jours une pénurie de pommes de terre. La demande pour cette denrée de base étant peu élastique, les prix montèrent et des queues se formèrent devant les épiceries. Interrogée dans une de ces queues par un reporter radiophonique une femme répondit : "Je garde les pommes de terre pour mon mari ; les enfants et moi nous mangerons des pâtes ou du riz...". En dépit de la cherté relative des pommes de terre, l'acquisition d'un volume suffisant pour toute la famille n'eut pas grevé outre mesure le budget, eu égard tout au moins au prix subjectif important accordé par cette famille aux pommes de terre. Par contre, si, la valeur de gratification ne compensait pas le sacrifice budgétaire, comme la renonciation par la femme et les enfants le laisse à penser, le mari eût dû logiquement consommer aussi des pâtes et du riz. Il semble que la solution adoptée ne s'explique pas par l'impossibilité physiologique d'absorber des produits (de remplacement dans cette situation particulière) qui sont pourtant consommés de façon aussi régulière que les pommes de terre, ni par la situation économique de la famille, mais par la nécessité symbolique de marquer l'accès privilégié du mari-père aux biens rares ou devenus rares, cet accès privilégié étant à la fois signe et raison d'être de la hiérarchie de consommation.
Beef Magazine - Pour les hommes qui ont du goût - Tentatrices ! peut être interprété d'au moins deux façons.
Si la différentiation était étudiée dans tous les secteurs de consommation, on peut faire l'hypothèse que ce principe et ses corollaires se trouveraient confirmés ; les biens les plus rares dans chaque domaine et les domaines de consommation les plus prestigieux font l'objet d'un accès privilégié ; l'écart relatif entre les niveaux de vie des différents membres de la famille reste à peu près constant dans tous les milieux (et s'accuse en valeur absolue au fur et à mesure que l'accès privilégié porte sur des biens de plus en plus coûteux et que la différentiation s'exerce sur un volume global accru). En effet, avec l'accroissement de la part du budget disponible pour des dépenses non alimentaires, des consommations auparavant peu importantes ou inexistantes se développent. L'élévation du niveau de vie général peut donc permettre le développement de la différentiation dans certains domaines. En outre, elle permet l'émergence de domaines nouveaux de consommation, qui sont autant de nouveaux champs ouverts à l'exercice de la différentiation. Ainsi l'acquisition d'une voiture, dans un ménage où auparavant tous prenaient le métro, non seulement accroît considérablement la différence globale de consommation -l'écart de niveau de vie- entre l'utilisateur de la voiture* et les autres membres de la famille, mais aussi introduit la différentiation dans un domaine -le transport- jusqu'alors non différencié."
Christine Delphy - Economie politique du patriarcat - Tome I de L'ennemi principal - Syllepse 3ème édition 2013 - Pages 79 à 88. Les phrases en caractère gras sont de mon fait. Les couvertures de Beef Magazine, destiné clairement à une clientèle masculine, fournissent les illustrations.
* Tous les ménages que je connais où il y a deux voitures, c'est Madame qui roule avec la petite vieille voiture, et Monsieur qui roule avec la grosse voiture neuve, et le nombre de km parcourus n'entre même pas en ligne de compte dans cette répartition inégale : net accès privilégié au dominant !
"Si la coercition est employée surtout pour suppléer à l'intériorisation des interdits, absente chez les jeunes, et pour la créer, celle-ci n'est jamais si parfaite que des relâchements ne se produisent. Entre la coercition pure et l'intériorisation pure, le qu'en dira-t-on joue sur les deux tableaux, faisant intervenir à la fin la présence d'autrui et la honte ou son inverse, l'honneur. "On peut, dit toujours Cazaurang, signaler un petit geste d'une maîtresse de maison d'autrefois. Il arrivait qu'elle profite de l'absence des autres membres de la famille pour céder à la gourmandise. Elle se confectionnait en aparté quelque petit plat ou simplement le café. Un importun survenait-il ? Vite, l'objet du péché était glissé dans le four éteint, près du foyer."
Alors que pour les jeunes, les interdictions alimentaires restent -même intériorisées- de l'ordre de la contrainte, et d'autant plus qu'elles sont liées à un statut nécessairement transitoire, elles sont intégrées, pour les femmes, à un système répressif plus vaste, qui permet une plus grande souplesse dans le détail. Ce système est l'idéologie du rôle d'épouse et de mère.
En effet, les femmes sont gérantes de la maison, et comme tout contremaître, se trouvent confrontées à des situations pour lesquelles aucune consigne n'existe. A ce moment, un principe général prend le relais des interdictions précises qui deviennent inappropriées. Ce principe général est simple : l'épouse et mère doit en toute occasion préserver les privilèges de l'époux et père, et se "sacrifier".
Les choses ne se passent pas de la même façon dans toutes les sociétés. Ainsi en Tunisie, la consommation différentielle est obtenue par des modalités radicalement différentes. Les hommes font deux ou trois repas par jour, les femmes en font un ou deux, et ces repas ne coïncident jamais. Les femmes utilisent pour les leurs des aliments préparés une fois par an, et obtenus à partir de denrées de deuxième qualité. Les repas qu'elles préparent pour les hommes utilisent au contraire des produits frais de première qualité. La séparation rigoureuse du lieu, du moment et de la substance de base des repas rend toute concurrence pour les aliments impossible entre hommes et femmes (Ferchiou 1968).
En France aujourd'hui, hormis quelques interdits spécifiques, tels que ceux de l'alcool et du tabac, hommes et femmes se nourrissent au même "pain et pot". La consommation différentielle ne procède pas, pour l'essentiel, de l'interdiction de tel ou tel aliment, mais par l'attribution de la part la plus petite et la plus médiocre de chaque aliment aux femmes. Il est difficile de dire si les circonstances -le partage de la même cuisine- rendent nécessaire la création et l'application d'un principe général, ou si l'existence de ce principe rend possible la confection d'une seule cuisine. Peut-être serait-il plus approprié d'avancer que seul un tel principe peut rendre compte de la variabilité du contenu de la consommation différentielle.
Dans un milieu, dans une famille, pour un niveau de vie donné, le contenu n'est pas si flexible : les mêmes plats reviennent régulièrement sur la table de semaine en semaine, et il n'est pas nécessaire de procéder à chaque fois à une nouvelle évaluation ou à une nouvelle répartition. Les parts sont fixées une fois pour toutes: dans chaque famille et dans chaque poulet, il y a le "morceau de papa".
Beef magazine - Pour les hommes qui ont du goût ! Obus : engins phalliques, virils et guerriers s'il en est.
Là encore, les restrictions sont vécues différemment, selon le degré d'intériorisation et le caractère transitoire ou définitif du statut auxquels elles sont attachées. Les enfants, et surtout les enfants mâles, les vivent comme des brimades, dont ils se vengeront dès la première occasion où ils auront accès au "morceau de papa" convoité durant des années. Les femmes croient avoir choisi le morceau auquel elles ont droit.
[...]
Mais point n'est besoin que le sacrifice soit aimé : il devient une seconde nature. C'est sans réfléchir que la maîtresse de maison prend le plus petit biftèque et, n'en prend pas du tout si, d'aventure, il n'y en a pas assez pour tout le monde. Elle dit : "Je n'en veux pas" et personne ne s'étonne, elle la dernière, que ce soit toujours la même qui "n'en veuille pas". Point n'est besoin non plus qu'elle se réfère à l'idéologie du sacrifice comme partie intégrante de la nature féminine, qu'elle ait conscience de sa générosité ou de son abnégation : le recours à un principe universel supposerait une situation sortant de l'ordinaire où les automatismes de la vie quotidienne ne suffisent plus à conduire l'action.
Quand on passe de la campagne à la ville et quand on passe des tranches basses de revenus aux tranches les plus élevées, la consommation de nourriture s'accroît. La consommation différentielle devient moins marquée dans ce domaine. Le niveau de consommation alimentaire étant plus élevé, on peut penser que les besoins de base sont mieux couverts et que les différences de consommation portent de plus en plus sur des qualités et des modalités moins visibles. D'autre part, la nourriture étant suffisamment abondante, on peut penser que les différences de consommation alimentaire tendent à disparaître tout à fait, et à se déplacer, ou à ne subsister que dans d'autres domaines.
Cependant, le caractère flexible de la consommation différentielle, le fait -commenté plus haut- que ce ne sont pas des contenus spécifiques qui sont définis mais des principes d'attribution, permet des retours en arrière quand pour une raison ou une autre l'échelle des valeurs relatives du ménage est modifiée. Un exemple permet d'illustrer ces retours en arrière qui eux-mêmes illustrent cette flexibilité. Dans la décennie des années 60, la France, et plus particulièrement Paris, connurent pendant une quinzaine de jours une pénurie de pommes de terre. La demande pour cette denrée de base étant peu élastique, les prix montèrent et des queues se formèrent devant les épiceries. Interrogée dans une de ces queues par un reporter radiophonique une femme répondit : "Je garde les pommes de terre pour mon mari ; les enfants et moi nous mangerons des pâtes ou du riz...". En dépit de la cherté relative des pommes de terre, l'acquisition d'un volume suffisant pour toute la famille n'eut pas grevé outre mesure le budget, eu égard tout au moins au prix subjectif important accordé par cette famille aux pommes de terre. Par contre, si, la valeur de gratification ne compensait pas le sacrifice budgétaire, comme la renonciation par la femme et les enfants le laisse à penser, le mari eût dû logiquement consommer aussi des pâtes et du riz. Il semble que la solution adoptée ne s'explique pas par l'impossibilité physiologique d'absorber des produits (de remplacement dans cette situation particulière) qui sont pourtant consommés de façon aussi régulière que les pommes de terre, ni par la situation économique de la famille, mais par la nécessité symbolique de marquer l'accès privilégié du mari-père aux biens rares ou devenus rares, cet accès privilégié étant à la fois signe et raison d'être de la hiérarchie de consommation.
Beef Magazine - Pour les hommes qui ont du goût - Tentatrices ! peut être interprété d'au moins deux façons.
Si la différentiation était étudiée dans tous les secteurs de consommation, on peut faire l'hypothèse que ce principe et ses corollaires se trouveraient confirmés ; les biens les plus rares dans chaque domaine et les domaines de consommation les plus prestigieux font l'objet d'un accès privilégié ; l'écart relatif entre les niveaux de vie des différents membres de la famille reste à peu près constant dans tous les milieux (et s'accuse en valeur absolue au fur et à mesure que l'accès privilégié porte sur des biens de plus en plus coûteux et que la différentiation s'exerce sur un volume global accru). En effet, avec l'accroissement de la part du budget disponible pour des dépenses non alimentaires, des consommations auparavant peu importantes ou inexistantes se développent. L'élévation du niveau de vie général peut donc permettre le développement de la différentiation dans certains domaines. En outre, elle permet l'émergence de domaines nouveaux de consommation, qui sont autant de nouveaux champs ouverts à l'exercice de la différentiation. Ainsi l'acquisition d'une voiture, dans un ménage où auparavant tous prenaient le métro, non seulement accroît considérablement la différence globale de consommation -l'écart de niveau de vie- entre l'utilisateur de la voiture* et les autres membres de la famille, mais aussi introduit la différentiation dans un domaine -le transport- jusqu'alors non différencié."
Christine Delphy - Economie politique du patriarcat - Tome I de L'ennemi principal - Syllepse 3ème édition 2013 - Pages 79 à 88. Les phrases en caractère gras sont de mon fait. Les couvertures de Beef Magazine, destiné clairement à une clientèle masculine, fournissent les illustrations.
* Tous les ménages que je connais où il y a deux voitures, c'est Madame qui roule avec la petite vieille voiture, et Monsieur qui roule avec la grosse voiture neuve, et le nombre de km parcourus n'entre même pas en ligne de compte dans cette répartition inégale : net accès privilégié au dominant !
vendredi 17 octobre 2014
La part du lion - Consommation différentielle en Patriarcat - Partie 1
Dans son tome I de L'ennemi principal : Économie politique du patriarcat, Christine Delphy aborde en sociologue le sujet de la consommation dans les familles. Notamment de la consommation de nourriture, différente selon la position hiérarchique de chacun-e dans la cellule familiale. Je vous en propose ci-dessous un extrait (en deux billets, suite la semaine prochaine). Évidemment, les seules protéines considérées valables sont les protéines animales. Mais c'est évidemment un choix non discutable et non discuté du dominant : si le tofu avait été considéré par lui comme désirable, ce serait le tofu qui constituerait la part du lion. Preuve ? Attendez juste d'arriver au paragraphe qui parle d'une pénurie de patates à Paris dans les années 60 en Partie II. J'ai mis en illustration des couvertures éloquentes du magazine Beef, version française ou étasunienne.
"Dans la famille rurale traditionnelle (du 19è siècle) et aujourd'hui encore dans les exploitations familiales marginales comme celles qui prédominent dans le Sud-Ouest de la France, la consommation de nourriture est extrêmement diversifiée selon le statut de l'individu dans la famille.
Cette diversification porte sur la quantité de nourriture et oppose d'abord enfants et adultes, femmes à hommes. Mais parmi les adultes, les vieux mangent moins que les gens d'âge mûr, les membres subalternes moins que le chef de famille. Celui-ci prend les plus gros morceaux. Il prend aussi les meilleurs : la diversification porte autant sur la qualité que sur la quantité.
Les enfants sont nourris jusqu'à deux ou trois ans de lait, de farine et de sucre exclusivement. Les vieux, particulièrement les vieillards impotents retrouvent le même régime à base de céréales et de lait, les panades et les bouillies.
La viande est rarement au menu, et encore plus rarement au menu de tous. Souvent, elle n'apparaît sur la table que pour être consommée par le seul chef de famille, surtout s'il s'agit de viande de boucherie. Les viandes moins chères -les volailles élevées à la ferme, les conserves faites maison- ne sont pas l'objet d'un privilège aussi exclusif. Cependant, jamais les femmes et les enfants n'auront le morceau de choix réservé au père (ou dans les occasions sociales, aux invités de marque : ainsi les morceaux nobles de jambon, aliment noble en soi, échoient au futur gendre, dit Jean-Jacques Cazaurang -1968) et les nourrissons et les vieux n'y toucheront pas. L'alcool est un autre aliment dont la consommation est fortement différentiée. Elle est le fait des hommes adultes, à l'exclusion des femmes et des enfants.
Le respect des interdictions alimentaires est obtenu à la fois par la coercition et par l'intériorisation de ces interdictions.
L'impotence physique des enfants en bas âge et des vieux rend la coercition si facile qu'elle en devient non pas inutile, mais invisible. Elle est surtout nécessaire, et devient visible vis à vis des enfants pendant la période où ils sont "voleurs", c'est à dire celle où ils n'ont pas encore intériorisé les interdictions.
C'est ainsi que beaucoup d'aliments qui restent dans la cuisine sont placés en hauteur, sur des planches à pain, ou sur le dessus des armoires, où les seuls individus de taille adulte peuvent les atteindre. Cette coercition par l'altitude est si classique que maint conte populaire a pour héros un enfant décidé à la déjouer. Le conte relate généralement et la solution avantageuse du problème par le héros au moyen d'un escabeau, et la résolution malheureuse de l'histoire par une punition, soit médiate -infligée de main d'adulte- soit immédiate -venue du ciel sous forme d'indigestion. Une marque de confiture a choisi pour réclame l'image d'une petite fille qui trempe ses doigts dans un pot : elle est perchée sur une chaise.
Mais si certains aliments ne sont protégés physiquement que des enfants, d'autres le sont de toute la maisonnée : "Les provisions qu'on estime bon de ne pas laisser dans le cuisine, sont montées dans la chambre, surtout la chambre des maîtres. Quand il s'agit des pièces de la viande de porc telles que les saucissons, le séjour à l'étage supérieur leur permet de parfaire le séchage. Il les met en outre à l'abri des tentations de jeunes, toujours affamés. C'est dans le même ordre d'idée qu'on y pose une planche qui supportera la provision de pain de la semaine, et qui sera distribuée selon les besoins" (Cazaurang 1968). Certaines mesures, appuyant les interdits d'empêchement physique, s'appliquent à toute la maisonnée, moins les femmes, ou plutôt hormis la maîtresse de maison. Ces mesures seraient gênantes en effet, appliquées à elle qui prépare toute la nourriture. Aussi a-t-elle accès à tous les aliments, même ceux qu'elle ne consomme pas. Mais cet accès est clairement lié à son intervention en tant que préparatrice. L'alcool échappe à cette intervention puisque sa préparation est une prérogative masculine. Le tabou physique dont il est l'objet peut atteindre la maîtresse de maison : souvent la bouteille "du patron" n'est touchée que par ses mains.
[La répression] est essentiellement un fait de coutume, c'est à dire que ses contraintes sont intériorisées et reproduites comme une conduite spontanée par les intéressées.Tout un corpus de proverbes, dictons, croyances, enseigne à la fois le contenu des rôles et la justification de ces rôles.
Parfois ces préceptes prennent l'allure de constatations : "les femmes mangent moins que les hommes". Parfois, ils ont la forme de conseils d'hygiène : "tels aliments sont "mauvais" ou "bons". [...] Ainsi "les confitures gâtent les dents des (seuls) enfants, "le vin donne de la force aux (seuls) hommes, etc.
[...] on pense que les bébés et les enfants n'ont pas besoin de viande , et que les femmes en ont "moins besoin". En revanche, les hommes ont "besoin" de ces aliments nobles. Les légumes qui ne "tiennent pas au corps", "ne nourrissent pas leur homme", mais, apparemment, nourrissent les femmes et les enfants.
Couverture de Beef magazine (sous-titre : Pour les hommes qui ont du goût) Mars 2014 Édition française : le magazine carnivore interdit aux femmes - Article du Nouvel Obs qui traduit bien la croyance carniste et l'intériorisation culturelle du privilège viril.
"La théorie indigène pose une relation entre la taille des individus et la quantité de nourriture nécessaire à leur organisme. Qu'il s'agisse d'une rationalisation et non d'un principe de répartition est rendu évident par le nombre d'exceptions que cette relation souffre : un mari, un patron, un père, un aîné, aussi chétifs soient-ils n'abandonnent pas leur part privilégiée à une femme, un ouvrier, un enfant, un cadet, aussi importante soit leur taille.
La théorie des besoins différentiels comporte un troisième niveau d'argumentation, celui des dépenses différentielles d'énergie. Cette argumentation ne s'appuie pas sur la mesure de l'énergie réellement dépensée par l'individu, mais établit une relation impersonnelle entre l'activité et la dépense d'énergie. Cette relation est basée sur la classification des activités en "gros travaux" et en "petits travaux". Or, cette classification n'est pas établie d'après la dépense d'énergie requise par l'activité considérée, mais par la nature des activités.
Cependant, l'opération technique elle-même n'est pas le critère réel de la classification : le portage d'eau est considéré comme un "petit travail", le portage de fumier un "gros travail" : la pénibilité de la tâche non plus : le moissonnage à la faux est un "gros travail", le bottelage et le liage sont regardés comme un "petit travail". Partout en France, portage d'eau et bottelage sont ou étaient exclusivement des travaux de femmes, les autres portages et le moissonnage des travaux d'hommes.
Le critère de classification des travaux en "gros" et "petits", réside en fait dans le statut de ceux qui les effectuent ordinairement. Certains travaux réservés aux hommes et donc réputés "gros" dans certaines régions, sont réservés aux femmes dans d'autres et perdent leur qualification. Ainsi en est-il pour ne citer que ceux-là parmi beaucoup d'autres travaux à affectation sexuelle, du binage des pommes de terre, de la conduite des animaux de trait.
Quand les femmes effectuent des travaux réputés "gros" dans la région considérée -d'une façon exceptionnelle, à certaines périodes, ou d'une façon ordinaire, comme en Bretagne ou dans les Alpes où elles réalisent tous les travaux agricoles- l'évaluation de leurs dépenses et besoins en énergie n'en est pas modifiée pour autant. Ceci n'est pas pour étonner, puisque cette dépense et les besoins réels ne sont jamais mesurés ni comparés : le simple décompte du temps d'activité physique journalier, plus élevé en moyenne d'un tiers pour les femmes que pour les hommes, donnerait à penser que, contrairement à la croyance indigène, ces dépenses et donc les besoins d'énergie sont plus grands chez elles. La théorie des "besoins" quoique invoquant explicitement ou se référant implicitement à des impératifs physiologiques objectifs, les ignore totalement."
(Les phrases en caractères gras sont de mon fait).
La part du lion - Consommation différentielle en Patriarcat - Partie 2 sur ce lien
"Dans la famille rurale traditionnelle (du 19è siècle) et aujourd'hui encore dans les exploitations familiales marginales comme celles qui prédominent dans le Sud-Ouest de la France, la consommation de nourriture est extrêmement diversifiée selon le statut de l'individu dans la famille.
Cette diversification porte sur la quantité de nourriture et oppose d'abord enfants et adultes, femmes à hommes. Mais parmi les adultes, les vieux mangent moins que les gens d'âge mûr, les membres subalternes moins que le chef de famille. Celui-ci prend les plus gros morceaux. Il prend aussi les meilleurs : la diversification porte autant sur la qualité que sur la quantité.
Les enfants sont nourris jusqu'à deux ou trois ans de lait, de farine et de sucre exclusivement. Les vieux, particulièrement les vieillards impotents retrouvent le même régime à base de céréales et de lait, les panades et les bouillies.
La viande est rarement au menu, et encore plus rarement au menu de tous. Souvent, elle n'apparaît sur la table que pour être consommée par le seul chef de famille, surtout s'il s'agit de viande de boucherie. Les viandes moins chères -les volailles élevées à la ferme, les conserves faites maison- ne sont pas l'objet d'un privilège aussi exclusif. Cependant, jamais les femmes et les enfants n'auront le morceau de choix réservé au père (ou dans les occasions sociales, aux invités de marque : ainsi les morceaux nobles de jambon, aliment noble en soi, échoient au futur gendre, dit Jean-Jacques Cazaurang -1968) et les nourrissons et les vieux n'y toucheront pas. L'alcool est un autre aliment dont la consommation est fortement différentiée. Elle est le fait des hommes adultes, à l'exclusion des femmes et des enfants.
Le respect des interdictions alimentaires est obtenu à la fois par la coercition et par l'intériorisation de ces interdictions.
L'impotence physique des enfants en bas âge et des vieux rend la coercition si facile qu'elle en devient non pas inutile, mais invisible. Elle est surtout nécessaire, et devient visible vis à vis des enfants pendant la période où ils sont "voleurs", c'est à dire celle où ils n'ont pas encore intériorisé les interdictions.
C'est ainsi que beaucoup d'aliments qui restent dans la cuisine sont placés en hauteur, sur des planches à pain, ou sur le dessus des armoires, où les seuls individus de taille adulte peuvent les atteindre. Cette coercition par l'altitude est si classique que maint conte populaire a pour héros un enfant décidé à la déjouer. Le conte relate généralement et la solution avantageuse du problème par le héros au moyen d'un escabeau, et la résolution malheureuse de l'histoire par une punition, soit médiate -infligée de main d'adulte- soit immédiate -venue du ciel sous forme d'indigestion. Une marque de confiture a choisi pour réclame l'image d'une petite fille qui trempe ses doigts dans un pot : elle est perchée sur une chaise.
Mais si certains aliments ne sont protégés physiquement que des enfants, d'autres le sont de toute la maisonnée : "Les provisions qu'on estime bon de ne pas laisser dans le cuisine, sont montées dans la chambre, surtout la chambre des maîtres. Quand il s'agit des pièces de la viande de porc telles que les saucissons, le séjour à l'étage supérieur leur permet de parfaire le séchage. Il les met en outre à l'abri des tentations de jeunes, toujours affamés. C'est dans le même ordre d'idée qu'on y pose une planche qui supportera la provision de pain de la semaine, et qui sera distribuée selon les besoins" (Cazaurang 1968). Certaines mesures, appuyant les interdits d'empêchement physique, s'appliquent à toute la maisonnée, moins les femmes, ou plutôt hormis la maîtresse de maison. Ces mesures seraient gênantes en effet, appliquées à elle qui prépare toute la nourriture. Aussi a-t-elle accès à tous les aliments, même ceux qu'elle ne consomme pas. Mais cet accès est clairement lié à son intervention en tant que préparatrice. L'alcool échappe à cette intervention puisque sa préparation est une prérogative masculine. Le tabou physique dont il est l'objet peut atteindre la maîtresse de maison : souvent la bouteille "du patron" n'est touchée que par ses mains.
[La répression] est essentiellement un fait de coutume, c'est à dire que ses contraintes sont intériorisées et reproduites comme une conduite spontanée par les intéressées.Tout un corpus de proverbes, dictons, croyances, enseigne à la fois le contenu des rôles et la justification de ces rôles.
Parfois ces préceptes prennent l'allure de constatations : "les femmes mangent moins que les hommes". Parfois, ils ont la forme de conseils d'hygiène : "tels aliments sont "mauvais" ou "bons". [...] Ainsi "les confitures gâtent les dents des (seuls) enfants, "le vin donne de la force aux (seuls) hommes, etc.
[...] on pense que les bébés et les enfants n'ont pas besoin de viande , et que les femmes en ont "moins besoin". En revanche, les hommes ont "besoin" de ces aliments nobles. Les légumes qui ne "tiennent pas au corps", "ne nourrissent pas leur homme", mais, apparemment, nourrissent les femmes et les enfants.
Couverture de Beef magazine (sous-titre : Pour les hommes qui ont du goût) Mars 2014 Édition française : le magazine carnivore interdit aux femmes - Article du Nouvel Obs qui traduit bien la croyance carniste et l'intériorisation culturelle du privilège viril.
"La théorie indigène pose une relation entre la taille des individus et la quantité de nourriture nécessaire à leur organisme. Qu'il s'agisse d'une rationalisation et non d'un principe de répartition est rendu évident par le nombre d'exceptions que cette relation souffre : un mari, un patron, un père, un aîné, aussi chétifs soient-ils n'abandonnent pas leur part privilégiée à une femme, un ouvrier, un enfant, un cadet, aussi importante soit leur taille.
La théorie des besoins différentiels comporte un troisième niveau d'argumentation, celui des dépenses différentielles d'énergie. Cette argumentation ne s'appuie pas sur la mesure de l'énergie réellement dépensée par l'individu, mais établit une relation impersonnelle entre l'activité et la dépense d'énergie. Cette relation est basée sur la classification des activités en "gros travaux" et en "petits travaux". Or, cette classification n'est pas établie d'après la dépense d'énergie requise par l'activité considérée, mais par la nature des activités.
Cependant, l'opération technique elle-même n'est pas le critère réel de la classification : le portage d'eau est considéré comme un "petit travail", le portage de fumier un "gros travail" : la pénibilité de la tâche non plus : le moissonnage à la faux est un "gros travail", le bottelage et le liage sont regardés comme un "petit travail". Partout en France, portage d'eau et bottelage sont ou étaient exclusivement des travaux de femmes, les autres portages et le moissonnage des travaux d'hommes.
Le critère de classification des travaux en "gros" et "petits", réside en fait dans le statut de ceux qui les effectuent ordinairement. Certains travaux réservés aux hommes et donc réputés "gros" dans certaines régions, sont réservés aux femmes dans d'autres et perdent leur qualification. Ainsi en est-il pour ne citer que ceux-là parmi beaucoup d'autres travaux à affectation sexuelle, du binage des pommes de terre, de la conduite des animaux de trait.
Quand les femmes effectuent des travaux réputés "gros" dans la région considérée -d'une façon exceptionnelle, à certaines périodes, ou d'une façon ordinaire, comme en Bretagne ou dans les Alpes où elles réalisent tous les travaux agricoles- l'évaluation de leurs dépenses et besoins en énergie n'en est pas modifiée pour autant. Ceci n'est pas pour étonner, puisque cette dépense et les besoins réels ne sont jamais mesurés ni comparés : le simple décompte du temps d'activité physique journalier, plus élevé en moyenne d'un tiers pour les femmes que pour les hommes, donnerait à penser que, contrairement à la croyance indigène, ces dépenses et donc les besoins d'énergie sont plus grands chez elles. La théorie des "besoins" quoique invoquant explicitement ou se référant implicitement à des impératifs physiologiques objectifs, les ignore totalement."
(Les phrases en caractères gras sont de mon fait).
La part du lion - Consommation différentielle en Patriarcat - Partie 2 sur ce lien
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