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dimanche 30 novembre 2025

Deux femmes oubliées ou effacées de l'histoire : Anna Kingsford et Marguerite Audoux

 Ces semaines du mois de novembre, j'ai découvert ou redécouvert deux femmes bien oubliées de l'histoire.


Anna Kingsford - 1846-1888 

Féministe suffragiste, antivivisectionniste, activiste de la cause animale, végétarienne militante, et une des premières femmes médecin de Grande-Bretagne où elle a le projet d'étudier le thème de la vivisection dans l'intention de découvrir si elle est aussi indispensable que prétendu par les autorités médicales. Serions-nous 67 kg de hamsters ? La belle Anna en doute. Mais comme à l'époque la profession de médecin était interdite aux femmes en Grande Bretagne, elle fait ses études en France, à Paris, et écrit et soutient sa thèse de doctorat en français, thèse qui est une recherche scientifique sur les protéines végétales, leurs qualités et quantité, comparées à celles de la viande, leur utilité pour enrayer le gaspillage, la malnutrition, les guerres pour les terres, en les consommant nous-mêmes (déjà !) : L'alimentation végétale de l'Homme en 1861. Traduite en anglais sous le titre The perfect way in diet. Elle est également autrice d'un pamphlet féministe, plaidoyer pour des femmes représentantes au Parlement : Essay on the admission of women to the parliamentary franchise en 1868. 

Evidemment, ses biographes la trouvent excentrique, les professeurs français de médecine rejettent sa thèse, et elle est accusée de sentimentalisme et de "tête brûlée" comme le fait Le Quotidien du médecin ! Typiques jugements d'hommes sur les végétariennes et défenseures des animaux ; les féministes, elles, sont hystériques. On connait. Et Kingsford cumule. Pourtant elle fut pionnière, défricheuse, contre la vivisection, défendant les bébés phoques et les cochons d'Inde ! Avec une grosse dose de misanthropie. 

" I cannot love both the animals and those who systematically ill-treat them ! " 

Malgré mes recherches sur les féministes, suffragistes engagées pour la cause animale, Anna Kingsford m'avait échappé ! Heureusement, un documentaire d'ARTE, L'adieu à la viande, la grande histoire des végétariens, diffusé cette fin novembre mettait en avant, entre autres, cette pionnière. Merci ARTE. Même si le documentaire était rapide et survolait le sujet en restant dans les ornières habituelles sur les végétariens. Une belle découverte que cette femme, donc. Il nous faudrait maintenant une sérieuse biographie de cette féministe et scientifique, pionnière de la médecine. Avis aux éditeurs.

Mes sources viennent de Wikipedia et de cet article écrit par un historien spécialiste du XIXe et début du XXe siècle, qui étudie les intersections entre culture, éthique, et relations humains-animaux. 

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Marguerite Audoux - 1863-1937 - Ecrivaine française.


Voici une jolie biographie d'une furtive passagère de la littérature : Marguerite Audoux, orpheline et bergère sous le Second Empire et la IIIe République, en Sologne, puis montée à Paris, devenue couturière, malgré une vue très déficiente, pour sans doute éviter la prostitution, unique proposition de  carrière pour les femmes pauvres à l'époque.  

Marguerite écrit, la nuit, sur des cahiers d'écolières à cinq sous, ses souvenirs et ses amours de bergère solognote, mémoires qu'elle planque dans les tiroirs de son minuscule atelier-cuisine. Puis Marguerite rencontre via le truchement de sa nièce, l'amant de cette dernière, qui appartient à un club littéraire. Parmi ces amis écrivains, à qui elle finit par avouer qu'elle aussi écrit, excusez du peu il y a André Gide, Henri-Alain Fournier, Francis Jourdain (qui deviendra créateur de meubles, activité dans laquelle il est plus connu qu'en littérature), d'autres aussi, plus oubliés, et le surtout puissant Octave Mirbeau, libertaire, végétarien, auteur du Journal d'une femme de chambre, qui fait la pluie et le beau temps chez l'éditeur parisien Fasquelle. Bien que truffés de fautes d'orthographe, les textes de Marguerite Audoux sont tellement poétiques que Mirbeau en impose la publication. 

Ce sera Marie-Claire, qui frôlera le Goncourt, (jury masculin : on ne va quand même pas donner le Goncourt à une bonne femme ?), obtiendra le Prix Femina* (créé en 1904 pour faire pièce au Goncourt, jury masculin qui ne décerne ses prix qu'à des hommes), en 1910. Son roman, aussitôt traduit en une dizaine de langues, se vendra à 100 000 exemplaires en quelques mois. Mais Marguerite Audoux, qui élève les enfants de sa sœur en continuant la couture, ne se voit pas en écrivaine parisienne de ce club sélect que forment ses amis. Elle publiera dix ans plus tard, à la suite, L'atelier de Marie-Claire et quelques nouvelles, puis sera oubliée. Pourtant ses textes ont fourni les dictées des enfants des écoles des années Cinquante, et Marie-Claire, histoire de son enfance, pudique et poétique, jamais misérabiliste, est une petite merveille, à mettre entre toutes les mains. Géraldine Doutriaux, sa biographe, dit qu'elle l'a fait lire à sa fille de neuf ans. Je l'ai pour ma part, fait remonter des archives des Champs Libres un dimanche, et me suis délectée de sa lecture pendant le même week-end. On y découvre qu'à 13 ans, bergère chez des paysans solognots, elle est la seule à savoir lire et écrire à la ferme où elle lit, en affamée, tout ce qui lui tombe sous la main ! Ses patron et patronne qui ne sont jamais allés à l'école, sont analphabètes. Mais l'orpheline, elle, dans son sévère orphelinat de religieuses, a appris à lire, écrire et compter. C'était avant l'Instruction Publique. Evidemment ses cahiers sont truffés de fautes d'orthographe, et elle ne connaît pas les règles de la grammaire. Moi j'appelle cela une artiste. Elle écrit comme elle peindrait ou dessinerait, en autodidacte, sous une impulsion irrésistible.

L'écriture de Géraldine Doutriaux est plus alambiquée que celle de Marguerite Audoux, toutefois cette biographie romancée (pour combler les manques documentaires) est très émouvante. Relisez et faites lire Marguerite Audoux. Et, conseil aux professeurs des écoles, faites des dictées de ses textes ! Son style est une merveille de poésie elliptique, d'atmosphères, procédant par allusions, aux phrases courtes et factuelles, complètement accessible. Merci aux Editions des Femmes pour cet hommage à une autrice injustement oubliée de l'histoire littéraire.

* Le jury Femina composé uniquement de femmes, décerne ses prix aussi bien aux auteurs femmes qu'hommes. 

jeudi 21 août 2025

Sociétés matriarcales du passé et émergence du patriarcat - Heide Goettner-Abendroth

 "Au commencement [archè], les mères ". 


C'est la définition que propose Heide Goettner-Abendroth (HGA) du mot matriarcat, qui n'est en aucun cas la figure inversée du patriarcat oppresseur. Archè, au début, comme dans Arche de Noé, ou Arche d'alliance, qui est un (re)commencement. 

Les femmes, les mères ont tout inventé. La culture que HGA a l'élégance de ne jamais appeler 'civilisation' mot pompeux que les hommes, eux, toujours grandiloquents, épris de grandiosité, utilisent jusqu'à l'abus. Elle ne l'emploie pas dans l'ouvrage. L'agriculture : en voyant regermer au printemps les restes de végétaux qu'elles jettent auprès de leurs cuisines, elles auront l'idée de semer ; et même l'élevage, puisque les animaux sauvages (sangliers, chèvres, loups... ) s'approcheront de leurs campements pour y manger les restes, se familiariseront, et elles finiront par leur proposer des enclos. C'est la définition de la commensalité. Puis les poteries, la céramique, qui servent tellement aux ethnologues modernes à comprendre et dater, le tressage et le tissage, même certainement les peintures et gravures pariétales, donc l'art. Les rites funéraires, puisqu'elles croient que les ancêtres reviennent à la vie dans leur utérus, tant et si bien que leurs défunts sont déposés dans des grottes-utérus, enterrés sous leurs maisons-utérus, ou sous des tertres (artificiels) et cairns en forme de ventre arrondi de femmes enceintes, cairns à couloirs qui se terminent en poches à forme d'œuf présageant leur retour à la vie. Durant des millénaires, personne, ni homme ni femme, ne saura le rôle des mâles dans la procréation. Elles inventent aussi la houe, et même la charrue rudimentaire pour creuser des sillons recevant ensuite les semences (petit épeautre, haricots) et les plantations de racines comestibles. 

Les hommes creusent des tranchées, construisent des maisons très longues pour loger les clans féminins de mères, filles, sœurs, cousines. Ils rentrent chez leur mère ensuite. L'homme important n'est pas le 'père' ou 'mari' personne ne comprenant rien à la filiation biologique, et le mariage n'existant pas, mais les frères des mères, les oncles, qui sont la figure masculine des petits et du groupe. Les hommes sont go-between, ambassadeurs, ils échangent avec les clans voisins. L'économie est essentiellement basée sur le don, la contrepartie, les cadeaux de valeur échangés pour l'amitié et pour services rendus. De temps en temps on sacrifie un animal tiré de l'enclos et on célèbre la fête entre voisins. Ce sont des sociétés matrilinéaires, matrilocales, claniques, agraires, pacifiques, durables dirait-on aujourd'hui, où les conflits se règlent par la négociation et la concertation. On ne trouve pratiquement pas de tombes de cette époque du mésolithique et du néolithique ancien avec des blessures de guerre, ou de morts violentes par sacrifices humains. Il ne faut toutefois pas croire que le destin des femmes de ces sociétés était un parcours semé de roses : elles devaient mourir en couches, perdre des enfants en bas-âge, en un mot payer le prix fort pour ce privilège d'engendrer. 

Les attributs spirituels de la Déesse sont la Terre, le ciel et le monde souterrain. Le cycle lunaire a le même nombre de jours que celui des femmes : 28 jours. Il est associé à la Déesse-mère et aux femmes. 

Cette situation très stable va durer des centaines de milliers d'années depuis le Paléolithique, puis au Mésolithique, jusqu'au Néolithique moyen vers 5000 - 3000 avant notre ère. A partir de là, ça va sérieusement partir en cou!lles : " les hordes mâles d'indo-européens déferlèrent " selon la formule de HGA, venant des steppes d'Asie, du Kazakhstan. Voici comment cela s'est passé (c'est la deuxième partie de l'ouvrage), en très accéléré. 

Cela commence par un changement climatique, assèchement des terres des agricultrices, les forêts et champs régressent au détriment de la steppe. Les évolutions des sociétés humaines sont très influencées par le climat et ses modifications depuis les tout débuts, et cela est encore vrai. 

La domestication du cheval par les hommes qui deviennent pasteurs nomades, surveillent et déplacent ainsi de grands troupeaux de chèvres ou moutons. 

Explosion de l'élevage dans les steppes d'Asie Occidentale (Kazakhstan) ce qui rend la steppe encore plus aride : l'agriculture recule au détriment de l'élevage et de la chasse, activités masculines. Les femmes commencent à perdre leur statut d'agricultrices.

Conflits de pâturages, ce qui va provoquer des querelles obligeant à former des armées défensives avec des chefs à leur tête ; échanges conflictuels pour les ressources, le prestige, puis conflits pour des intérêts individuels. 

Invention de la roue et  avec la maîtrise des alliages (bronze), d'où des armes plus efficaces, et invention du chariot conduit par un ou des chevaux. Bien plus tard, l'âge du fer (VIIIè - VIè siècle avant notre ère) connaîtra une nouvelle montée de violence avec l'expansion des Celtes. Lances et épées en fer à double tranchant laissent voir des blessures graves comme en attestent les squelettes des hommes retrouvés dans des tombes lors de fouilles. 

Nomadisme : les troupeaux de plus en plus grands doivent changer d'herbages en fonction des saisons et de l'épuisement des ressources. Les récits oraux en seront truffés d'histoires de paradis perdus. 

Dégradation des conditions de vie et du statut des femmes. HGA professe d'ailleurs que la perte du statut des femmes et celui des animaux sont concomitants. 

Le chariot devient une arme de guerre, un char d'assaut. On imagine des agricultrices et agriculteurs pacifiques voyant arriver des hommes inconnus et vociférant des langues étrangères sur des chariots en métal tirés par des chevaux au galop, déferlant dans leurs champs (Huns, Mongols) et villages, pourvus d'armes en bronze, puis après un saut technologique, en fer. Cela devait faire de sérieux ravages au moral. 

Appétit pour les métaux, pour ne pas dire goinfrerie : l'extractivisme, très ancien, n'a jamais été aussi féroce qu'aujourd'hui. Les guerres terminées par le légendaire Trump qui n'aime pas le sang, le sont avec des arrière-pensées extractivistes. On signe un accord de paix, mais surtout, on fait un "bon deal" sur une mine de coltan.   

 Le fait de côtoyer des animaux pour l'élevage va permettre aux hommes de "découvrir les conditions nécessaires à la fécondation des femelles, l'insémination par les mâles." Les hommes se découvrent un pouvoir, et comme ils ne peuvent produire d'héritier eux-mêmes pour leur succéder, ceux de l'élite guerrière vont transférer leur approche de la propriété et de l'exploitation des animaux dans la sphère humaine. Les bêtes désacralisées, il leur restait à désacraliser les femmes, à les instrumentaliser et les asservir à la production d'héritiers mâles, comme eux. 

Emerge le terme 'père' (à racine indo-européenne) qui est un terme de pouvoir, de possession, et non d'affection. 

Ils n'auront de cesse que de destituer les Grandes Mères, la Déesse. Elle sera réduite au rôle d'épouses, d'amantes subjuguées, ou si refusantes, condamnées à disparaître sous une autre forme, filles de, bref trivialisées, le mot provenant de la triple Déesse des temps anciens, muée, longtemps après, en Sainte Trinité masculine du Christianisme, lui aussi religion des renversements où les hommes s'auto-engendrent sans passer par les femmes. La paternité et les lignées paternelles sont bien des tactiques de pouvoir. L'association mythologique Soleil / homme / père remplace la Terre-Mère. 

" C'est là qu'on peut voir le renoncement brutal à l'ancienne religion matriarcale, détruite dans tous ses aspects. La vision androcentrique de la période dynastique ancienne ne reconnaît plus la déesse ni la vision cyclique du monde. La sinistre vision patriarcale de la mort éternelle dans un monde d'en bas fait d'ombres remplace l'amour sacré avec les déesses et la croyance en les renaissances. Tout tourne autour du pouvoir et de la gloire, qui se font évidents dans la construction de bâtiments monumentaux, et c'est ainsi que la vie des populations se déséquilibre gravement. "

Les femmes résisteront mille ans. Ce seront les Amazones. Mais les poètes épiques (Homère), les historiens, et autres conteurs, s'acharneront à les effacer, et si ce n'est pas possible, à les dégrader, à les présenter comme diaboliques, belliqueuses et féroces, alors qu'elles ne faisaient que se défendre. Ou à en parler comme de contes à dormir debout. Ce qui revient à nier leur existence historique attestée par des sépultures et leur persistance dans les témoignages et récits antiques, et même contemporains. Lyautey en ses guerres coloniales en aurait affronté en Afrique. 

Naissance des cités-états. Puis des états dans le croissant fertile, au Moyen-Orient. Guerres permanentes, soumission de peuples, les soldats des armées vaincues sont soit tués, soit réduits en esclavage ou obligés de faire chair à canon pour les vainqueurs. Les femmes sont razziées, partagées entre chefs qui en ont besoin pour produire des héritiers, ou vendues, mariées contre un prix (dot), en tous cas, réduites en esclavage. 

Extensions d'empires qui, contrairement aux nations, n'ont pas de frontières : les empires (Urukien, Babylonien, Assyrien, Romain) doivent  en permanence conquérir de nouveaux espaces pour assouvir leurs besoins de métaux (armes), de conquêtes et de victoires pour asseoir et justifier le pouvoir du plus féroce, et de population pour se pourvoir en esclaves et en soldats, comme on le voit actuellement avec la guerre d'invasion de l'Ukraine par Poutine, pour des raisons de natalité en berne, l'annexion pure et simple de l'Ukraine permettrait à la Grande Russie (et son PIB de l'Espagne) de passer de 145 millions à 200 millions d'habitants.

Le patriarcat est la religion des renversements. Pour les hommes historiens (et les historiennes qui ont suivi), la Préhistoire, c'est quand les femmes vivaient dans des sociétés pacifiques au Paléolithique et au Mésolithique. L'histoire -His story phonétiquement en anglais- (les choses vraiment sérieuses, donc) commencent avec leurs invasions, rapts, et tueries pour la conquête de nouveaux territoires. Ils ont concomitamment inventé la "civilisation", terme grandiose et justificatif, selon leurs termes et récits sanglants de guerres perpétuelles qui durent encore. D'ailleurs, on a frôlé le fin de l'HIStoire en 1990 avec la menace d'une paix perpétuelle, toujours selon eux, après la chute du Mur de Berlin. On a bien failli se ré-emmerder comme à la PréHIStoire mais finalement non, leur soir de sang et de ressources, ouf, est inextinguible ! 

HGA n'emploie dans son ouvrage que le mot 'cultures', ce que j'ai bien apprécié. Le mot 'civilisation' me révulse moi aussi, depuis bien longtemps.  

" Ces empires patriarcaux et mondiaux (Urukien, Babylonien, Akkadien...) sont apparus et ont disparu dans une succession rapide avec la perte de millions de vies humaines. Leur apparition est aux mêmes principes de domination et d'exploitation inventés en Mésopotamie, et leur chute à l'instabilité de ces modèles car ils aboutissaient à l'expansion et à la maximalisation sans limite. On peut observer les mêmes modèles aujourd'hui mais c'est à présent la Terre elle-même, planète limitée qui y mettra fin ". 

Là où les Grandes Mères vivaient en bonne entente avec le biotope Terre, en ayant un enfant tous les cinq ans (estimation de HGA), les patriarcaux hommes mettront cinq mille ans à en piller les ressources, à épuiser la Terre et les femmes dont ils contrôlent de main de fer la reproduction, provoquant une explosion de population, à mettre la biodiversité à l'agonie par accaparement de ses territoires, à mettre le feu à la planète, et en extraire toujours plus de ressources sans que leur hargne de domination et leur soif inextinguible d'armes et de biens matériels en soient calmées. Maintenant, certains spécimens de cette classe arrogante proclament que le destin des humains (quelques happy few sélectionnés tout au plus) est d'aller épuiser Mars, illusion mortifère. Tout cela risque de mal finir.

Cela fait 15 ans que j'écris et blogue sur ces sujets : grandes déesses, écoféminisme, épuisement des ressources sous leurs instruments phalliques inarrêtables, Amazones, résistantes férales, herstoire -her story- des femmes, me basant sur mes lectures d'anthropologie, de philosophie, d'histoire, de littérature, de défense des animaux et des femmes, de traductions aussi (Mary Daly), de Françoise d'Eaubonne bien sûr, incontournable, et même d'ouvrages écrits par des hommes (le regretté David Graeber), et à la lecture de cet ouvrage, je m'aperçois que je n'ai pas écrit trop de bêtises. Finalement, HGA confirme tous mes textes, que j'ai parfois écrits en tremblant et ne me disant qu'il était audacieux de parler de théories controversées, la plupart du temps par les hommes. 

Pour terminer : le 'plus vieux métier du monde', c'est POTIERE sans discussion possible, après agricultrice. Toute autre proposition n'est que propagande patriarcale. Les femmes pour des raisons pragmatiques ont inventé la poterie. Terre crue, terre cuite, puis céramique. En plus de la praticité (c'est commode pour ranger des vivres et ses petites affaires), si c'est beau, c'est encore mieux. Elles inventent des dessins et des géométries colorées et les mettent dessus. C'est grâce à ces pots et jarres 'préhistoriques' que les ethnologues qui fouillent aujourd'hui, exhument, révèlent au jour, et datent ces anciennes cultures inventées par les femmes et les mères. 

Nous tenons ici un essai engagé, à démarche scientifique se basant sur les travaux d'autres (Gimbuntas, notamment), sur des fouilles et des archives, écrit par une philosophe et anthropologue féministe, une contre-histoire, celle des femmes, des mères, et de leurs apports aux cultures humaines. Il est érudit, documenté, complet, il s'arrête à la fin de l'Antiquité. L'ouvrage est parsemé de cartes, de dessins, de photos en noir et blanc, de tumulus, de pierres levées, et de dolmens. Il est passionnant, et il est nécessaire. A lire, cet article n'est qu'un court résumé, et à proposer à la lecture dans les bibliothèques municipales, avis aux bibliothécaires. 

Les citations tirées du livre sont en caractères gras et rouge. 

Sa sortie est prévue le 4 septembre, date à laquelle il sera dans vos librairies. Les Editions des Femmes -Antoinette Fouque me l'ont envoyé au titre d'un service de presse blogueuse, ce qui n'altère pas ma critique de l'ouvrage. J'ai aimé, je l'écris. Cet ouvrage est important. 

jeudi 13 juin 2024

The Duchess : Georgiana Spencer Cavendish. Ou les stratégies des femmes pour survivre en patriarcat

Ce film, sorti en 2008, production franco-italo-britannique réalisé par Paul Dibb tourne en boucle sur les chaînes de la TNT. Il y est multi diffusé. Je l'ai revu récemment : il me semble être un bonne somme des stratégies que durent déployer les femmes, ici du XVIIIe siècle, mais sans doute aussi des siècles précédents et suivants, pour survivre sous la féroce loi des vieux pères. 


Dans son ouvrage Au NON des femmes, Jennifer Tamas écrit que notre époque est incapable d'imaginer la violence des rapports entre les hommes et les femmes avant la fin du XVIIIe siècle, violence exercée par les hommes contre les femmes évidemment. The Duchess raconte la vie d'une personne historique : la Duchesse Georgiana Cavendish née Spencer, femme aristocrate qui vécut entre 1757 et 1806 en Angleterre.

Les stratégies de survie des femmes, ici aristocrates, se révèlent à travers divers personnages féminins, de la mère comtesse à la fille devenue duchesse, en passant par la concubine maîtresse du Duc. Ca m'a paru terrifiant. 

La mère, stratège marieuse accomplie, vend sa fille de 17 ans contre un titre de noblesse supérieur au sien, de comtesse à duchesse, pour acquérir plus de statut social, concentrer les fortunes et agrandir les domaines. Il y a une contrepartie bien entendu, la production par la femme vendue, sa fille, d'un héritier mâle au Duc Cavendish. Aucune révolte chez Georgiana, elle accepte le contrat sauf qu'elle doit subir la naissance de deux filles aînées, que le garçon se fait attendre, et que le contrat peut être dénoncé puisque sa partie à elle est non remplie. D'où les visites de la comtesse mère à sa duchesse de fille pour l'exhorter à tout bien faire comme il faut, même accepter des affronts cuisants. Par exemple, Georgiana se laisse imposer sans discussion une fille bâtarde du Duc, provenant d'une liaison extra conjugale, fille qu'elle élèvera comme les siennes et à laquelle elle s'attachera. On verra dans le développement du récit que cela ne marche plus de la même manière quand c'est elle qui met au monde un bâtard, issu d'un amour romantique avec un jeune homme politique prometteur. Son enfant lui sera arraché sans pitié par le mari tout-puissant dès la naissance, et envoyé chez une nourrice à la campagne, au grand déchirement de sa mère. 

Le Duc dans le film est un pleutre mal élevé, capricieux et mauvais coucheur, mais comment pourrait-il en être autrement puisqu'il n'a qu'à exiger pour être obéi, maître, saigneur et possesseur qu'il est ? A une réception chez lui, il plante sa duchesse seule en bout de table où elle joue à l'hôtesse parfaite, "parce que la compagnie est ennuyeuse" et qu'il préfère aller dormir plutôt que d'écouter des inepties. Surtout celles de sa femme qui se pique de donner son avis politique et que ses hôtes écoutent ? Elle se retrouve donc seule à taper la discute, elle qui n'a aucun droit, surtout pas celui de voter, avec une cinquantaine de mâles titrés.

Evidemment, pour le plaisir amoureux ne comptez pas sur le duc non plus ! Il consomme. Pour lui, l'acte sexuel est une sorte de viol, il y a d'ailleurs une pénible scène de viol conjugal à un moment du film, il n'y met aucune forme, tant et si bien que Georgiana sera initiée au plaisir sexuel et aura son premier orgasme avec.... une femme, son amie Elizabeth Foster, divorcée et mère de deux enfants, qui n'a plus de toit parce que plus de mari. Le conjugo au XVIIIe siècle, précédents et suivants : le mari qui n'a rien à démontrer est un mauvais coup au lit. 

Elizabeth Foster doit elle, utiliser une stratégie d'entrisme, se faire bien voir, et trahir la Duchesse en acceptant (je ne parlerai pas de consentement, les forces en présence étant peu en faveur de cette pauvre femme éperdue) que le Duc l'impose comme maîtresse et vienne dans son lit. Les deux femmes (amies au départ, rappelons-le) se retrouvent donc rivales dans le foyer du Duc Cavendish qui les montre ensemble en toutes circonstances sociales. Elizabeth est évidemment victime elle aussi : elle plaide sa cause comme une question de survie pour elle et ses enfants. Divorcée, désargentée, sans toit ni revenus, elle doit accepter de tromper sa meilleure amie avec le mari de cette dernière. Les deux sont bel et bien piégées en système patriarcal tout puissant, et doivent s'arranger avec le système puisqu'elles ne peuvent le changer. 

D'un bout à l'autre du film, on voit des femmes asservies, malgré leur haut rang et leur statut social, et un patriarcal arrogant qui impose son bon plaisir à tout le monde, épouse et maîtresses incluses. Epouse qui supplie qu'on lui laisse ses enfants, soumise au chantage de devoir abandonner un nouveau-né sous peine de se voir retirer ses enfants légitimes. Le double standard est omniprésent. On a comparé le destin de Georgiana à celui de sa lointaine parente, Lady Diana Spencer, princesse de Galles (1961-1997). A part le fait qu'elles étaient toutes deux mariées à des pleutres capricieux exigeant qu'elles poulinent un héritier mâle, la comparaison s'arrête là, leur destin est différent. Georgiana s'intéressait et se mêlait de politique, Diana se dépensait en bonnes oeuvres. Pas exactement un surclassement. Georgiana Spencer était consciente que les dés étaient pipés en sa défaveur, elle s'en arrangeait en renâclant auprès de sa mère, en négociant le plus possible avec le tyran. Diana s'est fait piéger par l'aaaamourrrr, elle est tombée dans les rets d'une famille cynique et arrogante qui l'a plantée dans ses appartements après sa nuit de noces, le mari retournant à ses amours antérieures. Georgiana ne s'embarrasse pas de sentiments sauf ceux, indéfectibles, qu'elle éprouve pour tous les enfants qu'elle a élevés, elle sait qu'elle est l'enjeu d'un contrat social, qu'elle a un prix. Diana se laisse embobiner dans le conte du Prince Charmant. 

Autre époque, même classe sociale, mêmes pratiques. 

Tout cela pour montrer que c'est de là que nous venons, nous les femmes. De l'esclavage, de l'échange néolithique des femmes pour faire société, gagées, même encore à naître, dans le ventre de nos mères, vendues, prêtées pour la domesticité ou la prostitution, servant de lettre de change et de reconnaissance de dettes. Serves. Attachées à une propriété, violées, raptées, ravies ; butins de guerre, échangées lors des razzias, trophées distribués aux vainqueurs (survivance qu'on retrouve dans la stratégie actuelle de Boko Haram, de Daech, des Talibans...) et qu'il a fallu survivre, monnayer en courbant l'échine le fait de rester en vie. Nous sommes toutes des survivantes. De la famine, des guerres, de la reproduction à laquelle nous avons payé sur notre santé et notre vie un lourd tribut, des rivalités mâles et de l'injustice de notre sort. Tout cela a traumatisé, laissé des traces, abîmé notre psyché, nous a castrées métaphysiquement, si bien que nos réflexes en face de leur violence, c'est la sidération, la trouille, la peur de faire mal à un agresseur, mal qui se retournerait contre nous, le masochisme, le réflexe d'obéir et de subir l'emprise plutôt que se révolter, la soumission en somme. Aucun animal, à ma connaissance, n'est "sidéré" quand il est attaqué, il se défend, jette toutes ses forces et sa ruse pour se tirer des griffes et des crocs du prédateur, il arrive même qu'ils y échappent laissant l'attaquant tout étonné que ce fut si peu facile. 

Un exemple vécu cette semaine, que n'importe qui d'un peu attentif peut reconnaître dans sa vie de tous les jours. Un chantier dans ma rue creuse un grand trou pour changer une canalisation veille de 40 ans. Barrières partout, dalles explosées, escaliers et trous périlleux à franchir, une tractopelle à grand renfort de boucan creuse, deux mecs regardent ailleurs. J'arrive, j'en ai plein de dos, j'ai une lombalgie, je vais au culot (je suis culottée, ça m'a sauvé la vie des quantités de fois, le culot c'est ma stratégie de survie à moi !) vers le gars près de l'accès barriéré. Puisque je suis là, je vais vous ouvrir me dit-il. Vous êtes trop bon Monseigneur ai-je failli répondre en faisant la bossue à pied bot, mais, poliment, je me suis contentée d'un sobre merci. Et ayant traversé, se matérialise devant moi, out of the blue, une dame conduisant un énorme trolley avec quatre enfants du même âge dedans. Et portant de grosses séquelles de ce que je viens de décrire ci-dessus, comme vous allez constater. S'adressant au gars du BTP elle demande si elle peut elle aussi bénéficier du passage. Je vous promets, elle a REMERCIE le mec qui l'a laissée passer TROIS FOIS ! A la troisième, j'ai un peu fondu une durite et exaspérée, je l'ai suppliée d'arrêter de s'excuser. "Mais ils travaillent quand même", me signale-t-elle ! Et vous, vous vous baguenaudez avec vos quatre mômes du même âge qui ne sont pas à vous ? J'en ai perdu mon sang-froid et toute mon élégance habituels. Nounou, c'est moins bien que gars du BTP ? Nounou, c'est pas un boulot ? Payé. Mal. Mais payé ?  Le conducteur de tractopelle n'en a pas perdu une miette. Je suis partie exaspérée, il sont restés discuter, sans doute en me cassant du sucre sur le dos. L'énervée du quartier. Je ne comprends pas qu'elles ne voient pas l'escroquerie, l'esbroufe qu'est l'emploi masculin ! La pire application en est la balayeuse de ville à moteur thermique qu'eux seuls conduisent. Ils font mine de nettoyer les caniveaux tout propres, en laissant des trottoirs et des places entières jonchées de mégots et des saloperies diverses parce l'accès est impossible à leur machine. Mais il en existe plein d'autres de ces escroqueries.  Les mecs s'emploient à des boulots inutiles, touchent un salaire, les femmes travaillent, en bénévolat ou mal payées, dans le soin. 

Elles assurent toutes les corvées utiles du globe, elles soignent les corps jeunes, vieux, malades, la Terre, elles réparent l'entropie, elles gardent, éduquent, élèvent les enfants, avenir de l'espèce (voir billet précédent), mais leur travail, leurs emplois sont toujours subsidiaires, l'emploi étalon est toujours celui des mâles, fût-il inutile, destructeur, nuisible même. Le conditionnement est tel qu'ils n'ont même plus besoin de froncer les sourcils, elles se précipitent au secours de la forteresse assiégée, la reddition est totale. La conscience investie, phagocytée, à la manière de ces jumeaux chimériques, deux en un, dont l'un a définitivement absorbé l'autre. Tout cela est le résultat d'un asservissement que seules les bêtes ont connu au même niveau à travers la protohistoire et l'histoire qui, comme chacune sait est toujours racontée par les vainqueurs, et où les femmes occupent toujours le rôle des vaincues. L'héritage de Lady Georgiana Spencer Cavendish, résistante, survivante, militante politique émérite un siècle avant les Suffragistes, s'est perdu dans les sables de l'Histoire des vainqueurs.  

Lady Georgiana Spencer Cavendish peinte par Thomas Gainsborough : 


samedi 9 décembre 2023

La revanche des autrices - Enquête sur l'invisibilisation des femmes en littérature

Par Julien Marsay, agrégé de lettres modernes, administrateur du compte Twitter Autrices Invisibilisées. 


" Il vaut mieux être ma femme qu'un écrivain de second ordre. " 
André Malraux, à propos de sa femme Clara, écrivaine à l'oeuvre importante, et traductrice en français de Une chambre à soi de Virginia Woolf, une pas-grand-chose selon son glorieux mari.   

Elles s'appellent Héloïse, Louise, Christine, Marie-Madeleine, Aurore, Sidonie, Germaine, Louise encore, Marie, Marguerite, Madeleine, Olympe, Antoinette. Elles ont écrit des poèmes, des manifestes, inventé le roman moderne, publié de leur vivant des best-sellers comme on ne disait pas de leur temps, été rééditées tellement leurs oeuvres avaient de succès, cartonnaient dirait-on aujourd'hui, certaines étaient même traduites en plusieurs langues. Elles sont veuves, célibataires ou divorcées, elles cherchent à s'émanciper des tutelles masculines qui subordonnent les femmes, et elles vivent de leur plume comme les hommes. Qu'à cela ne tienne, à part quelques incontournables qui surnagent, la postérité a oublié leur nom. Bien aidée, la postérité, par le torpillage masculin de leur talent et de leur héritage. Selon plusieurs techniques et coups bas, comme ils savent en commettre.

La moquerie d'abord : "Précieuses (ridicules)", "femmes savantes" (Molière), ou "bluestockings" (les anglais), traduit par bas-bleus en français, les qualificatifs ridicules et péjoratifs ne manquent pas pour moquer les autrices.
L'omission dans les anthologies et les académies qui attribuent des prix littéraires, composées par de savants littérateurs se piquant de différencier le bon du mauvais goût, le génie du médiocre, le bon grain de l'ivraie, est le premier stade de l'effacement, le génie étant apanage masculin, avec en second l'attribution de l'oeuvre d'une femme à un homme. Comme si une anthologie n'était pas subjective, et le bon goût, juste le (mauvais ?) goût que quelqu'un (et d'une époque) qui se pousse du col et distribue des médailles. Les autrices femmes ont été systématiquement écartées des anthologies et des manuels scolaires, tous écrits par des hommes, bien sûr. Le Lagarde et Michard qu'on ne présente plus, en prend pour son grade. Que dire de l'Académie Française, ce bastion resté longtemps hostile à la pénétration des autrices ? Même pensum du côté des Prix littéraires dont les récompenses vont toujours majoritairement aux auteurs hommes quand bien même la production de littérature serait devenue paritaire, ainsi que l'élection du public lecteur. A tel point que le Prix Femina (jury féminin, attribuant ses prix indifféremment à l'un ou l'autre sexe) est créé en 1904 pour contrebalancer le prestigieux mais misogyne Goncourt, sélectionnant et récompensant toujours des hommes. 

Echappent au sort commun Louise Labé, Marie-Madeleine Pioche Lavergne dite Madame de Lafayette du nom de son époux, Sidonie-Gabrielle Colette (dont l'oeuvre était usurpée par son mari Willy, seul signataire, à ses débuts), Olympe de Gouges et George Sand née Aurore Dupin, qui choisit, elle, de publier sous un pseudonyme à prénom d'homme, autre façon de s'effacer en tant qu'autrice, de s'auto-invisibiliser, l'environnement étant supposé à raison défavorable. Elles sont toutes désormais consacrées dans et par les programmes scolaires. Ne pas signer ses oeuvres est un autre moyen de s'auto-annuler. Les autrices signaient peu leurs oeuvres, hélas. Il est ainsi plus facile de les attribuer à un mâle de leur entourage, au motif qu'il est impensable qu'une femme puisse produire de tels chefs-d'oeuvre. Ainsi se moque la postérité. 

Le musellement, l'étouffement, sous le qualificatif de "muse de" est aussi une autre bonne façon de faire taire l'artiste ou l'autrice. Une muse se contente d'inspirer, elle ne dit rien, ne produit rien. Or, la plupart de celles qu'on nous présente aujourd'hui comme "muses" ont leur production d'oeuvres en propre. Marie de Gournay, éditrice de Montaigne et écrivaine elle-même, illustre bien ce statut. Epouse de, sœur de, amante de, combien d'autrices ont-elles subi le sort de l'effacement, du pillage de leurs oeuvres par un homme, cancelisées, annulées, leur auctorialité déniée. L'ouvrage regorge d'exemples de femmes plagiées, dépouillées de leur statut d'autrice au profit d'hommes de leur entourage. 

L'autodafé est aussi un efficace moyen d'effacer une autrice : la correspondance de Flaubert avec Louise Colet, autrice prolifique du XIXè siècle de récits de voyage, de romans autofictionnels, de manifestes protestataires et féministes, reconnue, éditée, mieux, traduite, n'est constituée que des lettres de Flaubert à Louise, les lettres de  Louise ayant été brûlées un soir par Gustave Flaubert lui-même, avec l'aide de Maupassant, Gustave ne voulant pas laisser à la postérité une 'correspondance trop intime', vu que Louise était accessoirement son amante. Notez qu'il ne vient pas à l'idée de Gustave de brûler ses propres lettres au nom de la préservation de son intimité ! L'enfer des femmes est pavé des bonnes intentions, ou des intentions hypocrites des hommes. La misogynie de l'époque fait le reste. Pour des ressources sur Louise Colet : lien vers Louise, fière de lettres, sur le site numérique de la BNF. 

La postérité des autrices.
Grâce au travail d'exhumation des féministes, qui n'hésitent d'ailleurs pas à retourner le stigmate (bas-bleu par exemple, ou pétroleuses, qu'elles s'attribuent à elles-mêmes), grâce au cinéma, à ses metteuses en scène et scénaristes, grâce aux femmes autrices qui leur consacrent des biographies, grâce aux réseaux numériques sociaux et leur hashtags #herstory, #womensart, autrices invisibilisées, compte Twitter administré par Julien Marsay, Les Sans Pages pour Wikipedia, cette encyclopédie numérique à la testostérone, bien d'autres ; grâce également à des sites internet spécialisés, elles sortent de l'ombre et prennent leur revanche. Et grâce à ce louable livre-enquête, écrit par Julien Marsay, professeur de lettres modernes, voulu pour donner des outils et des ressources aux professeur-es de littérature et de philosophie. N'hésitez pas à vous en emparer, à vous en inspirer si vous êtes professeure, il est bourré de ressources, enrichi de longues citations des autrices évoquées, et sa lecture fait du bien. 

Au vu de tout ce qui précède, je me permets quelques conseils si vous avez un projet d'écriture ou d'oeuvre artistique :

Si vous tenez à vous marier, ne faites pas comme Clara Malraux (qui était riche et André, non, lequel a d'ailleurs profité du mariage pour dilapider la fortune de sa femme). Optez pour le contrat de mariage qui préserve vos avoirs personnels, même modestes, présents et à venir. Vous n'êtes pas à l'abri du succès. Et au contraire de Clara Goldschmidt / Malraux, gardez impérativement votre nom, même (surtout) si votre mari est lui aussi artiste ou auteur. 
Signez vos oeuvres. On apprend à la lecture du livre que les femmes signaient peu leurs oeuvres, même Madame de la Fayette ne signait pas. 
Revendiquez votre signature et poursuivez tous les plagiats et toutes les contrefaçons. On ne vient pas se servir dans votre production, c'est odieux. Vous pouvez aussi publier sous pseudonyme, ainsi pas de confusion possible avec André ou Jean-Michel, auteur lui aussi, si vous portez son nom. Se faire un prénom est déjà difficile pour un homme, alors pour une femme, c'est quasi mission impossible.
Défendez votre personnalité indépendante et votre oeuvre, vous avez la valeur que les éditeurs et votre public vous reconnaissent, pas celle de femme de, fille de, mère de, maîtresse de, muse de. 
Si vous avez des enfants, défendez pied à pied votre espace : le bureau où maman travaille, à la porte duquel on frappe avant d'entrer, et où d'ailleurs, comme dans le "bureau de papa" on ne rentre de préférence pas. Sauf s'il y a le feu, et encore ! 
D'ailleurs, voici un modèle d'indépendance qui peut inspirer : Siri Ustvedt. Presque personne ne sait que Paul Auster et elle forment un couple à la ville, et vivent ensemble à Brooklyn, mais dans des espaces séparés, jalouse qu'elle est de son indépendance et de son oeuvre traduite en seize langues. J'ai chroniqué sur ce blog Un monde flamboyant, son chef d'oeuvre, sur le sujet artiste et femme de, mère de, artiste invisibilisée et annulée. 

A vos plumes. Exprimez-vous, défendez vos idées et vos oeuvres, en mémoire de toutes ces femmes autrices inspirantes. 

dimanche 17 septembre 2023

Marie Huot Libertaire, néomalthusienne, antispéciste, féministe...


L'Atelier de Création Libertaire a publié en 2023 cet ouvrage sur Marie Huot, femme oubliée de l'histoire. Son auteur, l'historien Sylvain Wagnon de l'Université de Montpellier, m'a proposé de le lire. En voici un court résumé.

Marie Huot est née Mathilde Marie Constance Ménétrier en 1846 dans l'Yonne, d'un milieu bourgeois, et est décédée en 1930. Avec son mari Anatole Théodore Marie Huot, un fonctionnaire de l'Instruction Publique et libre-penseur, elle évolue et milite dans le mouvement libertaire de la fin du XIXe siècle. Poétesse, journaliste, grande voyageuse, oratrice hors-pair, elle devient conférencière et milite contre la vivisection, contre la tauromachie introduite en France au moment du Second Empire, réhabilite Malthus avec des camarades, et préconise la grève des ventres, prône l'amour libre et l'éducation sexuelle, et aborde la question de l'avortement auprès des femmes qui pâtissent de grande pauvreté comme soutiens d'immenses familles, puisque les moyens de contraception arriveront bien plus tard. Marie Huot est passionnante par sa faculté de voir les choses globalement, top down, et de lier les problématiques sociales entre elles. Alors que le patriarcat a la capacité d'instaurer les déconnexions, le féminisme radical, lui, rétablit les connections, lie la pensée et l'action, d'où sa dangerosité pour l'ordre établi, selon une citation de Robin Morgan. Marie Huot, comme ses contemporaines, a cette capacité de restaurer les connections, elle pense large, comme son style. Elle cherche et tâtonne, explore sans réticences l'eugénisme et le malthusianisme, participe à un mouvement antivaccins du temps de Pasteur. Mais comment la juger à l'aune de ce que l'on sait aujourd'hui, elle qui vivait à la charnière des deux derniers siècles ? 

Libertaire, elle milite au sein des cercles anarchistes avec son amie de Louise Michel dont elle gardait les chats quand celle-ci était arrêtée ou absente, en exil. Leurs chemins divergeront quand Louise Michel privilégiera la lutte sociale à la lutte antispéciste, car elle ne voulait pas disperser ses forces.

Néomalthusienne : avec l'anarchiste Paul Robin, arguant que la bourgeoisie pratique l'eugénisme et la restriction des naissances pour éviter le morcellement des héritages, tout en encourageant le peuple à fournir toujours plus de chair à usines, maintenant ainsi les salaires bas, et de chair à canon pour régler les problèmes de ressources, frontières et trop-plein, ils tentent de réhabiliter le malthusianisme en l'intégrant à la lutte révolutionnaire. Education sexuelle, connaissance du corps et apprentissage de l'hygiène, déconnexion de la sexualité et de la procréation (hantise des clercs obsédés par la procréation), amour libre et émancipation des femmes sont les causes qu'elle défend au sein de la Ligue de la Régénération humaine et ses publications. Là où son néomalthusianisme défend l'émancipation des femmes et la maternité libre, ses camarades anarchistes verront, eux, une émancipation de la classe ouvrière du capital, désarmant ce dernier par un manque de bras, espérant provoquer par la pénurie de main d'oeuvre des salaires élevés. Etonnant pour notre époque contemporaine où le malthusianisme nous est toujours présenté comme une idée de droite réactionnaire, ces anarchistes, quoique minoritaires, réussissent à en faire une idée révolutionnaire. 

" Tant que la femme ne sera pas délivrée de la maternité obligatoire, il lui sera impossible de s'affranchir réellement et d'échapper à la tutelle de l'homme comme au joug de la société. "

Déjà minoritaire au sein de la mouvance révolutionnaire, le coup d'arrêt au mouvement néomalthusianiste viendra en 1920, après la grande boucherie de la deuxième guerre mondiale, avec la loi du 31 juillet 1920 "réprimant provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle" texte où l'avortement est défini comme un crime. Cette loi confirme donc a posteriori l'exactitude des analyses des néo-malthusiens : les femmes sont renvoyées au gynécée, priées de pondre pour refaire le stock de chair à manufacture et de chair à canon, dont se repaît l'ogre patriarcal. 

Antispéciste, antivivisectionniste. Déjà militante de la SPA de l'époque qu'elle juge trop laxiste sur le sujet, elle crée la Ligue populaire contre la vivisection en 1883, ligue qui lutte contre toute forme de maltraitance, en interpellant directement ses opposants : elle frappe de son ombrelle le nez d'un médecin, l'accusant de torturer de façon inutile des chiens et des singes dans son laboratoire de recherche. Elle aura aussi une querelle avec Pasteur, car elle lui reproche ses expériences sur des chiens pour valider son vaccin contre la rage. Marie Huot s'oppose aux courses de taureaux, lorsque l'impératrice Eugénie de Montijo se met en tête d'introduire la corrida, tradition sudiste, en France. Elle publie des textes, monte à la tribune, pétitionne des ministres, et va à des corridas à Paris et à Nice avec des groupes de militant-es armées de sifflets, imagine même un moment y aller avec un revolver, puis se ravise car "entre des mains antivivisectionnistes, ça détonne avec les principes". Il est à noter que le mouvement féministe anglo-saxon, puis étasunien pour le suffrage des femmes, comptait dans ses rangs des antivivisectionnistes, un lien bien oublié aujourd'hui, puisque lorsque les historiens se penchent sur les débuts du mouvement social de défense des animaux, ils ne lui trouvent plus que des "pères". Comme à l'habitude, les femmes pionnières sont effacées de l'histoire pour laisser place à des hommes qui se sont ralliés tardivement à la cause, mais qui s'imposent et récoltent tous les lauriers à la place de leurs devancières. Pour retrouver ce lien historique, lire le billet de Fred Côté-Boudreau sur l'origine du mouvement anti-vivisection.
   
Végétarienne : ridiculisée par les (hommes) amateurs de potées et autres cassoulets, elle revendique "ne plus manger que des légumes et boire de l'eau". Elle fait l'expérience aussi d'être jugée d'une sensiblerie de femmelette, on lui renvoie au nez la concurrence des causes, elle qui juge durement la "tartufferie humanitaire". Comme on peut le voir, rien n'a changé, c'en est quasiment désespérant. 

POSTERITE de MARIE HUOT

Ses héritièr-es sont évidemment tout-es les valeureux-ses activistes contemporains pour les animaux, aussi bien les végétariens et véganes que les antivivisectionnistes / anti expérimentation animale, les militants pour l'arrêt de l'élevage intensif et pour la fermeture des abattoirs. D'autant que depuis plus d'un siècle, la population mondiale est passée de 1,5 milliards à 8 milliards, que les classes moyennes (4 milliards) revendiquent leur statut social en mangeant de la viande (industrielle) dans des proportions inégalées. Sans oublier les anti-corridas, puisque les choses sont quasiment encore dans le même état qu'il y a un siècle. 

Les DINKies : Double Income No Kids, foyers à double revenu sans enfant, plutôt identifiés couples de lesbiennes et de gays, mais pas seulement.
Les refusant-es de la parentalité, dits childfree puisque ce sont plutôt les anglo-saxons qui portent le mouvement #NoKids #StopHavingKids, et que les français-es sont très timides sur le sujet, hésitant toujours à sortir du placard. Refusez d'ôter la vie pour passer à table, et de l'infliger à des innocents qui ne vous ont rien demandé, et vous serez voué-es aux gémonies, aurait-elle pu écrire. 

Le mouvement Birth Strike (grève des ventres) de 2019 : initié dans la dynamique des collectifs Extinction Rebellion, le mouvement veut attirer l'attention sur les dégradations environnementales, économiques et sociales de notre biotope, et interroge nos choix individuels de mettre des enfants dans un monde soumis au bouleversement climatique. Des dissensions au sein du mouvement amènent à sa dissolution à l'été 2021, et témoignent comme à l'époque de Marie Huot, de la grande difficulté de faire du refus de la maternité une lutte politique contre les injonctions patriarcales, et bien sûr de la difficulté à faire percer dans nos consciences et comportements les effets catastrophiques du changement climatique. Pas plus que la pauvreté la plus sordide des couples et des femmes ne dissuadait les maternités multiples du temps de Marie Huot, le changement climatique n'infléchit aujourd'hui notre "propension au lapinisme", comme écrivait Françoise d'Eaubonne il y a cinquante ans.

L'auteur de la biographie de Marie Huot, Sylvain Wagnon, conclut en ces termes sur l'échec du Mouvement Birth Strike : 

" L'échec de cette campagne illustre, comme lors de la prise de position de Marie Huot, la grande difficulté de faire de la maternité un levier de lutte politique. Pour autant la question est de plus en plus présente devant l'immobilisme et la résistance à toute prise en compte réelle de la situation environnementale et climatique. Cela pose comme au XIXe siècle, la place d'une telle revendication au sein de la question sociale et politique. "

Quelques unes des phrases de Marie Huot en guise de viatique, car la route est encore longue et le combat continue : 

Faire des enfants après une guerre ? 
" Comment osent-ils recommencer des berceaux ceux qui viennent de fermer des tombes ? "

" Selon le droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit. Qui a dit cela ? Bossuet, et après lui tous les anarchistes. Prêchez d'exemple, au moins. "

" Oui ça me va de vous dire à tous que vous méritez les affres et les souffrances. Est-ce que vous les épargnez aux autres créatures ? N'admettez-vous pas l'esclavage à l'étage en-dessous ? Et traitez-vous mieux qu'on ne vous traite vos frères asservis ? "

" Combattre pour l'animal, à la bonne heure ! La tâche est plus ingrate, le ridicule l'a sanctifiée ; et comme il faut y apporter plus de désintéressement, d'amour et de haine, ça me va ! Et puis combattre pour l'homme ça manque d'abnégation, l'égoïsme et la vanité y trouvant bénéfice..."   
 
Deux de ses textes écrits dans une langue magnifique sont reproduits en fin d'ouvrage. 


mercredi 17 août 2022

Les femmes du Paléolithique, précurseures sans descendance ?

Un nouvel engouement promu par les féministes se fait jour dans la presse et sur les réseaux sociaux, à tel point qu'on ne peut plus faire un pas sans tomber dessus : les femmes de la Préhistoire ne se contentaient pas de balayer la grotte, elles chassaient aussi ! Autant les anthropologues hommes s'intéressant aux tribus primitives (qui sont nos contemporaines, rappelons-le) ne voyaient jamais les femmes, le cas le plus frappant ayant été Claude Lévi-Strauss, donc ne savaient pas, en tous cas ne s'intéressaient pas à ce qu'elles faisaient, autant désormais les nouvelles féministes leur trouvent des occupations de mecs. Guerrières avec la découverte d'une tombe viking occupée par une femme, entourée de ses armes et de ses biens funéraires, chasseuses comme tentent de le démontrer quelques ouvrages dont L'homme préhistorique est aussi une femme de Marylène Patou-Mathis, ou encore Femmes de la Préhistoire de Claudine Cohen chez Taillandier, et bien sûr, Lady Sapiens écrit par trois auteurs, et édité par Les Arènes. Ce dernier livre m'a même personnellement narguée sur l'étagère d'une de mes bibliothèques. Les arguments sont minces : il n'y a pas de preuves d'une division genrée des activités écrit Marylène Patou-Mathis relayée par Terriennes, et les premiers préhistoriens étaient tous des mâles affreusement phallocentrés, ce qui ne fait aucun doute, et s'il n'y avait que les préhistoriens ! 

Pourquoi pas après tout ? Personne n'est revenu vivant du Paléolithique ni de la Préhistoire, donc on peut écrire ce qu'on veut sur le sujet qu'on soit homme ou femme anthropologue. Deux indices mettent toutefois la puce à l'oreille : et si à la vision affreusement divisée des tâches par genres du XIXe siècle nous répondions exactement par le même travers ? Si nous calquions ces analyses sur la sensibilité inverse de notre époque ? La multiplication des ouvrages sur le sujet permettent en effet de flairer qu'il est porteur et qu'il se calque sur l'esprit contemporain, le zeitgeist, l'air du temps, comme disent les anglais et les allemands, où les femmes ont l'impression de gagner un peu d'égalité avec les hommes dans certaines fonctions à eux réservées jusqu'à récemment : militaires, amirales, pompières, Première Ministre, maires ou députées. Si cela peut rendre les femmes et filles plus assertives, plus sûres d'elles pour briguer ces fonctions, pourquoi pas ? 

En tous cas, quoi qu'il en soit, deuxième indice, tout ça a salement foiré ! A un moment, les femmes sont retournées balayer la grotte (comme si ce n'était pas une tâche indispensable, au moins autant que d'aller faire connement la guerre et chasser) et les mecs ont bien repris le contrôle des outils et des armes ! A tel point qu'aujourd'hui les femmes ne sont même pas capables de se défendre d'un simple harceleur de rues, et qu'elles font dévolution de leur sécurité aux hommes qui les accompagnent, ce qui n'est pas forcément une bonne idée, demandez à Féminicides par compagnons ou Ex. 

Triste état des lieux : 

Les Etats-uniennes ont été férocement attaquées dans leurs droits fédéraux sur l'interruption volontaire de grossesse en juin dernier par la Cour suprême des Etats-Unis, les renvoyant à la juridiction de leur état, à la majorité de 6 voix conservatrices contre 3. Dont celle de l'influent juge Clarence Thomas, un temps militant pour les droits civiques, avant de se tourner vers le conservatisme le plus étroit. Les féministes intersectionnelles doivent toujours être en pleine perplexité devant le dossier Thomas, en tous cas on ne les entend pas. On comprend que c'est complexe : un homme noir attaquant les droits des femmes noires et pauvres, il y a de quoi y perdre son latin. Même pensum pour les femmes polonaises interdites d'IVG par leur très catholique et conservateur gouvernement, et par ricochet pour les ukrainiennes arrivant en Pologne, fuyant la guerre et les bombardements russes, certaines ayant été violées par la soldatesque de l'agresseur, ce traitement spécial femmes pendant les guerres masculines. 

Les femmes russes qui avaient réussi à hausser la voix devant l'hécatombe de leurs garçons durant la guerre de Tchétchénie se taisent aujourd'hui alors qu'elles n'ont aucune nouvelle des leurs envoyés au front en Ukraine, ou qu'elles les voient rentrer affreusement blessés ou invisibles dans un cercueil plombé. Poutine, qui n'a aucun égard pour la vie humaine, à l'instar de tous ses prédécesseurs, achète leur silence en enrôlant à prix fort, surtout les hommes des républiques les plus pauvres de la Fédération de Russie. Le sultan Erdogan n'en finit pas de réduire les droits chèrement acquis par les femmes turques pendant l'ère kémaliste. Les femmes africaines sont régulièrement la proie des soldats perdus de guerres oubliées, violant, pillant, enrôlant leurs enfants, mutilant et tuant villageois et villageoises ; elles ne prennent toujours pas les armes pour se défendre à l'instar de leurs consœurs du Paléolithique, il y aurait pourtant de quoi. Je ne vois pas pourquoi les femmes n'auraient pas le droit de se défendre. Même remarque pour les Asiatiques qui subissent les oukases de leurs dirigeants, une fois sommées de produire de la chair à usine, une autre fois d'arrêter, toujours par la contrainte, le choix du roi allant dans ce cas aux garçons, les filles elles, avortées comme en Inde, ou finissant infanticidées sur des tas de fumier à la campagne, sur des tas de gravats en ville. Avons-nous entendu qu'elles aient pris les armes pour arrêter le massacre ? Si les femmes se sont un jour servies d'armes et d'outils pour la chasse et la guerre, elles ont curieusement oublié le mode d'emploi et perdu la clé de l'armurerie ! 

Les femmes afghanes ont vu il y a un an, des talibans analphabètes barbus sentant des pieds et des dessous de bras descendre des montagnes en motocyclettes, kalachnikov en bandoulière, prendre Kaboul sans coup férir. Un an plus tard, elles sont ensevelies sous des kilomètres de tissus, interdites d'école, interdites de travailler comme fonctionnaires, effacées de la vie publique, priées de retourner au gynécée se consacrer à la reproduction humaine, mariées de force si nécessaire. La régression touche surtout les villes où les femmes avaient bénéficié de 20 ans d'occupation américaine, mais dans les campagnes les filles sont toujours restées vouées au service sexuel et domestique des hommes, y compris les fillettes mineures. Pédocriminalité au nom de la tradition et de la pauvreté. 

Chez nous ? Les féministes comptent les féminicides, sans jamais proposer de prophylaxie, l'aaaamourrr restant l'alpha et l'oméga de toute vie de femme. Il vaut toujours mieux être mal (mâle) accompagnée que seule. L'espèce humaine, notamment ses femmes, ont tellement besoin de se vouer à quelqu'un, que la liberté et l'autonomie, l'autodétermination ne sont pas en option. Rendez-vous compte, prendre des décisions, faire ses choix seule et en assumer les conséquences, pour certain-es c'est inenvisageable. Et puis on a toujours fait comme ça. 

Elles règnent pourtant toutes sur "leur" cuisine, ce lieu dangereux par excellence, le lieu le plus dangereux dans une maison : feu, huile et eau bouillantes, couteaux, hachoirs, poêles à frire et rouleaux à pâtisserie, toutes sortes de produits ménagers toxiques et de poisons, mais il semble qu'il ne reste dangereux que pour nous, les femmes. C'est incompréhensible. L'interdiction des outils et des armes, l'interdiction de se défendre restent des injonctions inoxydables, impossibles à transgresser. Les femmes en meurent tous les jours par milliers à travers le monde. Avec la complicité de la société. Conflits de loyauté, syndrome de Stockholm, éducation brimée, bourrage de crâne, dévalorisation, voire dégradation systématiques expliquent en grande partie.  

Pour illustrer mes propos, un cas clinique de soumission à retardement relaté sous la plume de Gérard Biard dans Charlie Hebdo de mercredi 10 août : Fatima Payman, 27 ans, élue en juin sous les couleurs du parti travailliste en Australie, ce pays du Commonwealth dont la maison-mère la Grande-Bretagne s'est compromise avec les pires exceptions cultuelles de l'Islam politique, notamment en permettant des tribunaux chariatiques sur son sol. Payman est une Afghane qui a fui au péril de sa jeune vie, à 8 ans, avec ses parents, le premier régime taliban. L'Australie lui a offert sa chance : elle a brillamment réussi des études en plusieurs disciplines à l'Université de Perth. Désormais sénatrice, elle arbore fièrement le hijab et milite pour le "droit" de toutes les musulmanes de le porter. Bien oublieuse que les femmes de son pays d'origine sont désormais interdites d'école et d'université, reléguées à la domesticité, voilées par force et non par "fierté", désormais effacées, fantômes de tissu rasant les murs, par contrainte, sinon elles sont battues ou emprisonnées. Une recherche de son nom sur Internet rapporte surtout des liens vers des sites idéologiques de l'islam politique qui ne tarissent pas de louanges, la mettant en avant, à tel point qu'on se demande si tout ça est bien canonique, étant donné que la "pudeur" tellement valorisée chez les femmes en prend un sacré coup. Mais il faut ce qu'il faut, une femme de 27 ans envoilée attirera toujours plus d'adeptes qu'un barbu présumé ne pas sentir le frais. Ainsi fonctionne le soft power. Gérard Biard rappelle que " le droit de porter le voile n'est qu'une obligation déguisée s'il n'est pas associé au droit de ne pas le porter. Or ce droit-là, ces militantes de la liberté n'en parlent jamais ". 

Si les femmes des temps préhistoriques ont fait la guerre comme et avec les hommes, ont chassé pour subvenir à leurs besoins alimentaires ou pour se défendre des bêtes sauvages, il y a eu incontestablement un moment où elles ont déposé les armes, ou en ont été spoliées. Il y a eu un moment où est intervenu le tabou des outils et des armes dont l'utilisation est devenue le privilège exclusif des hommes, permettant les gains de productivité et la capacité à se défendre ou... à attaquer. En conclusion, j'ai envie de citer Ti Grace Atkinson, féministe radicale, dans Odyssée d'une amazone, sachant qu'elle y parle de l'amour pathos, du sentiment amoureux qui nous a souvent dans l'histoire été imposé par la force, le rapt ou le viol, laissant de lourdes traces dans la psyché, pas de l'amour, généralement parental, ce comportement mis au point par l'évolution qui permet aux mammifères d'élever leurs petits : 

" Avez-vous jamais réfléchi au rapport entre l'amour et la violence ? La violence est la transgression commise sur la personne d'autrui ou son individualité. L'amour n'est -il pas une transgression de l'individualité ? Céder ce qui, autrement nous serait pris par force ? L'amour est-il la réponse de l'esclave à l'esclavage ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il n'était plus nécessaire d'enchaîner la deuxième génération d'esclaves ? Si nous étions libres aurions-nous besoin d'amour ? " 

Les arguments de ce billet sur les outils et les armes m'ont été inspirés par L'anatomie politique tomes 1 et 2 de Nicole-Claude Mathieu, et par deux ouvrages de Paola Tabet, La construction sociale de l'inégalité des sexes, La grande arnaque : sexualité des femmes et échange économico-sexuel. Toutes deux sont anthropologues ayant observé et étudié les tribus premières et notamment les femmes. Ces quatre ouvrages sont des classiques, des valeurs sûres, à mettre dans toute bibliothèque féministe. 

mardi 26 octobre 2021

Effacée de l'histoire : Alice Guy, premier réalisateur de cinéma


Cinématographe : du grec Kinèma, mouvement, et gràphein, écrire. L'invention d'une écriture, d'une grammaire, d'un mode d'expression avec des images qui bougent et qui racontent une histoire. Le septième art emprunte à l'écriture, à la photographie, et au théâtre pour la mise en scène.

Alice Guy, née en 1873 en France, première réalisatrice, a pour père un libraire éditeur de livres français ou traduits en espagnol à Valparaiso et Santiago au Chili, la lecture lui est familière ; dans son école de religieuses, elle fait du théâtre amateur et est un moment tentée par la carrière de comédienne mais une interdiction familiale l'en empêche, faire l'actrice n'est pas compatible avec la dignité d'une femme de la bourgeoisie ! Sa formation de sténodactylo imposée par la famille et la nécessité de travailler après la faillite des affaires de son père au Chili la ramène en France et la conduit chez un fabricant d'appareils photos où travaille un jeune ingénieur, Léon Gaumont. Elle y côtoie des photographes portraitistes et paysagistes. Elle sait vite apprécier une belle photo d'art. Notez qu'une formation de secrétariat peut conduire loin et n'est pas forcément un étouffoir professionnel pour une femme ; il y en a une autre mondialement illustre et contemporaine qui a fait, sur l'injonction de sa mère, une formation de secrétariat (tu feras des études universitaires après si tu veux, mais avec un brevet de secrétariat tu trouveras toujours du travail !) : c'est la primatologue Jane Goodall qu'on ne présente plus. Elle raconte ça dans ses mémoires et elle y dit même que cela lui a enseigné la méthode et l'organisation dans son futur métier de primatologue. Il apparaît donc que le secrétariat mène à tout. 

Alice Guy employée d'une maison qui vend des appareils de photographie et le récent kinétographe qui déroule des photos sur des crochets, et donc invente le mouvement, voit rapidement le potentiel de cet appareil. Elle propose à son patron Léon Gaumont d'exploiter l'invention en tournant des saynètes animées de quelques minutes, Gaumont accepte, à condition qu'elle le fasse en dehors de ses heures de travail de dactylographie. L'arrangement va durer le temps que le cinéma atteigne la notoriété par les foires et les cirques (les premières séances de cinéma sont montrées dans ces endroits, c'est d'ailleurs tout le génie de Léon Gaumont d'être passé de vendeur d'appareils photos à l'exploitation de salles où seront projetés des films). Gaumont est devenu un exploitant de salles avec un énorme catalogue de films. 

Cette bande dessinée en noir et blanc de Catel Muller au dessin, et José-Louis Bocquet au scénario, raconte l'histoire de la pionnière Alice Guy : première metteuse en scène de quelque 300 courts métrages puis de longs métrages, d'abord en amatrice et inventeuse ; elle engage très vite des scénaristes pour améliorer ses histoires, un directeur de casting pour ses films comptant jusqu'à 300 figurants, devient productrice, puis crée son propre studio aux Etats-Unis (le cinéma est inventé en France, mais ce sont les Etats-Unis qui en feront une industrie, provoquant une impitoyable guerre des brevets) puis, de retour en France, elle tente sans succès de racheter les studios de la Victorine à Nice. Elle tourne le premier péplum (une vie du Christ), engage la première un acteur noir pour jouer un rôle de noir (!), -les premières versions de La case de l'Oncle Tom sont tournées avec des acteurs blancs grimés, jusqu'à la 6ème qui sera tournée avec un noir ; elle invente même les "franchises", ces films sériels avec héro récurrent ; elle subit la toute-puissance des producteurs mâles qui harcèlent et violent de jeunes actrices ; bref, elle invente et connaît tout du cinéma tel qu'on le connaît aujourd'hui, sauf sa mutation numérique. 

Côté vie familiale, elle se marie tardivement à 34 ans avec Herbert Blaché, un de ses apprentis opérateur qui deviendra producteur, après avoir longtemps hésité (elle aurait presque pu faire sienne la phrase de Nathalie Baye dans La nuit américaine (Truffaut, 1973), "je pourrais quitter un mec pour un film, mais je ne pourrais pas quitter un film pour un mec !") et en a deux enfants, une fille et un garçon, nés tous deux aux Etats-Unis. Mal mariée, son mari la trompe avec une actrice et fait de mauvaises affaires en bourse. Ils finiront par divorcer. Elle rentre en France quasiment ruinée, obligée de vendre ses fourrures et bijoux pour survivre, la pension alimentaire de son mari n'arrivant que sporadiquement pour s'interrompre définitivement, elle reprend quelques travaux d'assistante réalisateur, mais sa carrière s'arrête, elle a 47 ans. L'histoire se répète : comme sa mère avant elle, dont elle a assuré la survie après la faillite et la mort du père en l'hébergeant chez elle, Alice Guy vivra la fin de ses jours avec sa propre fille, employée de l'Ambassade des Etats-Unis, la suivant en Europe au gré de ses mutations. Elle écrira ses mémoires et se battra jusqu'à la fin pour que le cinéma lui restitue son histoire, ses contributions, son oeuvre ; en effet, les historiens du cinéma l'effaceront en attribuant son oeuvre à des auteurs masculins, (Georges Sadoul dans son Histoire générale du cinéma attribue son oeuvre à Henri Gallet, Alice a beau protester, personne ne corrige) ou en l'effaçant de l'histoire de la maison Gaumont. Ses archives et ses films seront détruits ou rejoués plusieurs fois sans mention de la première autrice. Alice Guy arrive toutefois péniblement à faire accepter par un éditeur de publier son autobiographie (parution en 1976 après sa mort). Elle décède en 1968 à 95 ans à Wayne dans le New-Jersey où elle est inhumée. 

Ainsi fonctionne l'HIStoire, les femmes inventent, créent, s'activent, imaginent dans leur coin, bureau, maison, sur leur temps de repos, les hommes industrieux regardent, tolèrent ces caprices "de bonnes femmes", puis quand ça se révèle un succès, arrivent, standardisent, industrialisent (alinéa, sous-alinéa, tiret à la ligne, petit aA, grand Bb, coupent les cheveux en 16, établissent un "process") et... effacent les pionnières en s'attribuant la paternité de l'invention. Du coup, on n'a plus que des pères (paires ?) de. Sauf que dans le cas d'Alice Guy, on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir industrialisé le process cinématographique, puisqu'elle a créé et dirigé ses propres studios de cinéma dans le New Jersey bien avant qu'Hollywood soit créé à Los Angeles. On peut dire qu'elle a contribué à la mise en place d'une industrie extrêmement florissante. Rappelons que l'industrie du cinéma est l'industrie exportatrice qui rapporte le plus de devises au PIB des Etats-Unis.  

Alice Guy est une "clandestine de l'histoire" comme dit Catel Muller, la dessinatrice dans cette video du making of ; ce gros volume biographique très fourni de 322 pages, plus 70 pages de biographies des gens illustres ou des oubliés eux aussi (James Russel notamment, son acteur noir, dont on ne sait plus rien aujourd'hui) qui ont traversé sa vie, plus sa chronologie, en font une somme sur la vie d'Alice Guy, et plus largement, une histoire de l'invention du cinématographe. C'est documenté et passionnant, le dessin clair et très agréable à l'encre de Chine noir et blanc. J'ai beaucoup aimé. Une bonne idée de cadeau si vous en faites. A lire en tous cas. Ce billet n'est que le court résumé d'un ouvrage de 392 pages ! 


" Fille d'éditeur, j'avais beaucoup lu, pas mal retenu, j'avais fait un peu de théâtre amateur et je pensais qu'on pouvait faire mieux. M'armant de courage, je proposai timidement à Gaumont d'écrire une ou deux saynètes et de les faire jouer par des amis. Si on avait prévu le développement que prendrait l'affaire, je n'aurais jamais obtenu ce consentement. Ma jeunesse, mon inexpérience, mon sexe, tout conspirait contre moi. "
Autobiographie d'une pionnière du cinéma par Alice Guy 1873-1868 - Editions Denoël-Gonthier 1976 

Liens : 
La page de l'album chez Casterman (où on peut trouver les autres albums des deux mêmes auteurs de cette belle collection). 

Un de ses courts, muet, "Falling leaves", charmant et poétique, tourné en 1912, à voir sur le site Les Bords de Scènes, qui lui a consacré une exposition.

dimanche 8 août 2021

Les femmes aussi sont du voyage - L'émancipation par le départ

Cette semaine, j'ai lu ce livre sur prescription de Zoé Lucider qui en parle dans un de ses billets sur son blog.

Tout d'abord précisons que voyager, ce n'est pas faire du tourisme, ni non plus, être instagrammeuse et partager ses "bons plans" et destinations préférées, qui ne sont que consommation du monde et des paysages, au préalable façonnés pour que les touristes s'y sentent à peine dépaysés. Non, voyager, c'est partir loin, longtemps, affronter sa propre solitude et des contrées inconnues, répondre à l'appel du large. Rien de féminin donc, si l'on en croit les injonctions patriarcales gravées dans le marbre des récits épiques, du premier récit de voyage, sans doute d'abord tradition orale, que Homère coucha par écrit sous le titre de l'Odyssée : Ulysse parcourt le monde, affronte des épreuves, se fraie un chemin parmi les embûches, tandis que sa femme Pénélope l'attend patiemment au foyer, en tricotant. On voit le modèle auquel les grands voyageurs qui nous ont laissé leurs mémoires se conformeront : une femme au port, (ou une dans chaque port, pour eux ce n'est pas antinomique) où ils ne reviennent que pour recharger les accus pour mieux repartir en ayant mis enceinte leur femme. Un, cité dans l'ouvrage, ne sera que 5 mois à la maison en plusieurs dizaines d'années de mariage, mais réussira à faire 5 enfants à sa femme qui les élèvera seule ! Aussi les grandes voyageuses sont-elles transgressives : dressées comme toutes les filles à avoir peur, à craindre les embûches et le vaste monde peuplé de monstres, dressées à être défendues par leur mâle qu'elles doivent se trouver après avoir appris à se pomponner pour être fraîche et jolie ce que ne permet pas le campement même avec un sherpa, ni le désert à dos de chameau, harnachées de superpositions de jupes et de crinolines, il faut avoir un sacré quant à soi pour larguer les amarres, se travestir en revêtant un habit masculin pour nos plus anciennes exploratrices (Jeanne Barret), vaincre sa timidité et sa peur, réduire son baluchon à une robe de voyage (Nellie Bly), épouser un homme pour pouvoir disposer de sa propre fortune de femme riche (Alexandra David-Néel et quelques autres), et partir visiter l'Asie pendant 15 ans en ayant dit qu'on sera de retour au plus tard sous 6 mois (David-Néel encore). 

Alexandra David-Néel, premier européen à pénétrer à Lhassa au Tibet a proprement inversé le mythe d'Ulysse : elle avait un époux qui l'attendait au foyer, lui envoyait des mandats poste restante, en piochant dans l'argent de sa femme qui ne pouvait pas en disposer seule, on est avant 1907, moyennant qu'elle lui écrivait tous les jours une lettre où elle notait ses observations de voyage. A l'âge de 100 ans, elle est décédée à 101 ans, elle faisait encore une demande de renouvellement de passeport ! 

Mais les femmes ont toujours voyagé, note Lucie Azema, la plupart du temps à fond de cale en butin de guerre ou à dos de chameau, razziées, enlevées dans les colonies pour peupler de lointaines contrées, en étant violées par l'équipage durant le voyage. Elles voyageaient aussi sous statut de domestiques, cuisinières, interprètes, sans elles toute exploration eût été impossible, écrit Lucie Azema. Tout comme les esclaves ramenés d'Afrique voyageaient eux aussi sous les chaînes. Certains de ces oublié-es ont même laissé des récits de voyage. Vasco de Gama voyageait avec des condamnés à mort chargés d'aller au devant des "sauvages" afin de tester en préalable au débarquement leur hospitalité ! Intrépides et téméraires, dites-vous ?  C'est la raison pour laquelle, le colonial male gaze : le regard "universel" du mâle blanc domine largement les récits de voyage masculins. Celui de Pierre Loti, homosexuel refoulé, une femme dans chaque pays visité, mariée sous la contrainte, semant les enfants sur son passage, en extase devant la lascivité des femmes exotiques, leur passivité et leur obéissance à tous ses désirs -une se révolterait qu'il est bien incapable de voir quoi que ce soit, pénétré qu'il est de sa supériorité de mâle européen. L'Orient et l'Afrique femellisés, renvoyés à l'ordre de la nature, leurs hommes décrits comme frustres et sauvages. Le sommet pictural de ce colonial mal gaze est Le bain turc de Jean-Auguste Ingres peint au XIXème siècle sous Napoléon III. Celui de Stendhal, de Flaubert, de Gauguin qui sème lui la syphilis sur des filles mineures en Polynésie, mais qui les peint tellement bien ! Celui du créateur du mouvement de la Beat Generation Jack Kerouac, inventant le mouvement perpétuel sans ponctuation (Sur la  route, mythique !) dans ses récits de voyage, ne voyant que des "poupées", des "salopes" des "petites blondes" sans jamais de prénoms, les maltraitant lors de ses beuveries épiques, n'oubliant toutefois pas de demander en se plaignant à sa mère puis à sa tante de financer ses voyages sur leurs propres deniers à elles ! Comment se couvrir de gloire en parasitant et en diffamant dans le même mouvement les femmes : une sacrée habitude masculine ancrée. Curieusement les récits de voyage des femmes eux feront rapidement contrepoint. Etonnant, les femmes ne perçoivent pas les mêmes choses ! Plus empathiques, plus observatrices, moins "reines du Monde", élevées à être humbles, elles ? 

Autant les hommes sèment à tous vents des "bâtards" (c'est eux, toujours élégants, qui le disent ainsi) dans chaque port, autant les femmes elles perçoivent la grossesse et la maternité comme des freins, des boulets. D'ailleurs, souvent, elles choisissent le voyage pour échapper au mariage et ses contraintes. La voyageuse se fait ligaturer les trompes ou poser un stérilet dès que la technique médicale le lui permet. Les femmes elles, n'ont pas un mari au foyer pour s'occuper des enfants. Ce qu'on ne reproche pas aux hommes, laisser femme et enfants en plan pour répondre à un "appel irrésistible", on le reprochera aux femmes qui font de même. Un exemple parmi tant : Lucie Ceccaldi, aventurière de la génération hippie ; elle a le tort d'épouser et de partir avec l'Epoux, c'est ainsi qu'elle l'appelle dans ses récits de voyage, en 2CV en Afrique dans les années 60. Elle aura un fils qu'elle s'empressera de confier à sa mère : c'est ainsi que le petit Michel Houellebecq sera élevé en Algérie par sa grand-mère et écrira Les particules élémentaires où il accuse sa mère de tous les maux, puis Plateforme, roman sur le tourisme sexuel. Voyage émancipateur qu'on reproche avec véhémence à l'une, tourisme sexuel, aboutissement des récits de voyage masculins pour l'autre, ah ah.  

Formidable livre optimiste, écrit par une grande voyageuse elle-même, Lucie Azema nous propose un voyage dans l'histoire et dans la géographie, un plaidoyer émancipateur pour le voyage et la flânerie, une mine de citations érudites, et de noms de grandes voyageuses pionnières ou plus modestes, mais toutes passionnantes. Etre soi, être bien en tête à tête avec soi-même, ne pas craindre la solitude ni le danger (pour quelques-unes, il rôde plus sûrement dans leur cuisine ou leur salon !), oser revendiquer le vaste monde, flâner, " J'ETAIS MOI " écrit Simone de Beauvoir, grande crapahuteuse, à pied, à vélo apprenant à changer un boyau, en train, voyageant généralement seule, un peu avec Sartre -j'ai relu après de longues années cet été La force de l'âge- flânant dans Paris, étudiant et écrivant à une table du café Le Flore, vivant à l'hôtel, dans des meublés, ou chez l'habitant, ne craignant rien, frénétique de mouvement, affirmant son existentialisme, vivant sa vie d'être libre, accomplissant son destin. Fabuleuse Simone de Beauvoir. 

Et tant d'autres : 

Jeanne Barret (exploratrice marin travestie en homme, violée par l'équipage quand elle fut découverte, les hommes ces éternels dresseurs, homosexuels refoulés, car violer une femme en réunion ce n'est pas de l'hétérosexualité)

Agatha Christie

Isabelle Eberhardt

Ella Maillart

Annemarie Swarzenbach

Odette Du Puigaudeau

Anita Conti

Jane Dieulafoy

Flora Tristan

Gloria Steinheim

Sarah Marquis

Nellie Bly

Alexandra David-Néel

Mary Seacole

Karen Blixen

L'ouvrage de Lucie Azema est agrémenté d'une somptueuse bibliographie dans laquelle on peut piocher pour se faire une culture sur le voyage, écrivain-es voyageuses/eurs, aussi bien femmes qu'hommes. Pour ma part, je retiens : Les grandes aventurières de Françoise d'Eaubonne, Ada Blackjack, survivante de l'Arctique par Jennifer Niven non traduit de l'anglais, la bande dessinée Groenland Manhattan (un enfant Eskimo ramené comme souvenir de voyage) par Chloé Cruchaudet, Ecrits sur le sable par Isabelle Eberhardt, Les travesties de l'histoire par Hélène Soumet, avec parmi elles des voyageuses, L'Innocente par Lucie Ceccaldi, et pour rire enfin, de Mathias Debureaux, De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages. 

D'autre part, j'ai chroniqué ici même une BD sur Nellie Bly, grande reporter et journaliste d'investigation. 

" Voyager, pour une femme, c'est une mise à feu -de toutes les interdictions, de toutes les injonctions. C'est dire : 'Je veux aller là-bas, et vouloir me suffit, personne ne m'en empêchera'. La liberté ne se demande pas poliment, elle se prend. " Lucie Azema.

Lien : Flammarion éditeur

mercredi 27 janvier 2021

Lee Miller, artiste amoureuse vampirisée



J'ai trouvé ce roman-biographie de Lee Miller sur une étagère de ma bibliothèque municipale, je l'ai dévoré en deux jours. Lee Miller est une artiste photographe (1907-1977) qui eut à la fois le bonheur et le malheur de rencontrer en 1929, alors qu'arrivant des Etats-Unis son pays de naissance, elle vient juste de s'installer à Paris, Man Ray, né Emmanuel Radnitsky, peintre, sculpteur et photographe, 1890-1976, dont elle devient l'assistante mal payée, puis l'amante passionnée pendant quelques mois. Une liaison fulgurante et féconde pour les deux artistes. Le père d'Elizabeth Miller est photographe et elle est elle-même ancienne mannequin de Vogue Magazine ; elle est tombée dans la photographie toute petite et n'en est jamais sortie. Elle arrive à Paris avec un vieil appareil de son père, dont elle ne sait pas bien se servir mais dont elle ne se sépare jamais. Elle apprend avec Man Ray les techniques photographiques : réglages des appareils, exposition, développement, produits chimiques ; au début, elle partage la même chambre noire dans l'atelier de Man Ray. Elle y développe ses propres photos prises dans les rues parisiennes des quartiers qu'elle hante, Saint Germain, la Sorbonne, le Jardin du Luxembourg, le Quartier latin. Elle invente la technique de solarisation à la suite d'une erreur de calcul de temps d'exposition, (beaucoup de trouvailles géniales sont dues à des erreurs) qu'elle va essayer de reproduire parce qu'elle trouve le résultat intéressant artistiquement. Le procédé de solarisation " consiste à obtenir une inversion partielle ou totale du noir ou blanc sur un négatif ou un tirage photographique " en obtenant sur certains clichés un détourage noir ainsi que montre la photo de Lee Miller reproduite sur la couverture ci-dessus du roman de Whitney Scharer, ou comme ci-dessous : 


deux portraits de Lee Miller par Man Ray selon le procédé Lee Miller. La brouille puis la séparation entre les deux artistes interviendront lorsqu'elle réalise qu'une de ses séries de photographies "The Bell Jar Series" a été envoyée par Man Ray sous sa signature à lui, à une galerie d'exposition de Philadelphie, et qu'un prix lui est attribué pour cette oeuvre.  

Le roman nous fait vivre la période Man Ray de Lee Miller, dans le Paris des Surréalistes : elle fréquente André Breton et sa bande d'artistes : Kiki de Montparnasse, Philippe Soupault, Claude Cahun, Tristan Tzara (mouvement Dada).., et elle tourne brièvement avec Jean Cocteau dans son long métrage Le sang d'un poète où elle joue le rôle d'une statue qui marche ! 


La vie romanesque de Lee Miller se prête à ce type de biographie romancée : les différents chapitres sont intercalés avec sa vie d'après. Devenue grand reporter pour l'Armée américaine à partir de 1942, elle suivra l'armée de libération US à travers toute l'Europe pour le magazine Vogue qui lui achète ses photos. Rien de glamour désormais : elle met son œil imparable et tout son art à capturer les destructions des alliés et des armées en débâcle de Hitler, d'Angleterre à Saint-Malo et à Cologne dont elle photographie les ruines, à Munich où elle prend un bain dans la villa de Hitler ; elle est la première à entrer à Dachau en 1945 et à découvrir et photographier l'horreur des camps. 

Toute sa vie, Lee Miller souffre du "syndrome de l'imposteur": tout en se sachant au fond d'elle artiste avec un grand talent, elle a du mal à revendiquer son oeuvre ; elle a été abîmée à 7 ans par un viol commis par un "oncle" sans doute ami de la famille appelé ainsi, ce qui en fait un inceste. Ceci explique sans doute ses prises de risques et sa désignation en tant que proie à un artiste dominateur et peu scrupuleux. Une simple recherche sur Internet et on s'aperçoit que les oeuvres de sa période surréaliste sont impossibles à discerner de l'oeuvre de Man Ray. Pas mal de ses clichés sont encore attribués à Man Ray, ou ont une double signature. 

Ce premier roman de Whitney Scharer "The age of light", paru en français en 2019, est une réhabilitation d'une belle artiste effacée de l'HIStoire. Il fait oeuvre utile et se dévore d'un bout à l'autre. Il donne envie d'en savoir plus et de faire des recherches sur Internet sur cette artiste magnifique à deux niveaux : une femme à visage androgyne en lame de couteau prenant remarquablement la lumière intéressant les hommes de ce fait, et une artiste talentueuse par elle-même. 

Tandis que Man Ray délaisse progressivement la photo comme moyen d'expression artistique à mesure que l'appareil se démocratise, Lee Miller, elle, s'en empare pour témoigner auprès du public des horreurs de la guerre. 


Lee Miller sur le front avec des soldats américains 
Anthony Penrose - Source : Ouest-France

Lee Miller - Saint-Malo - 1944

Lee Miller - Femme tondue Rennes - 1944

" I would rather take a picture than be one " 
Lee Miller. 

Liens : Photos trouvées sur le site Zoom photographe : Lee Miller.

Page du roman aux Editions de l'observatoire