vendredi 18 juin 2021

Malaise dans l'éducation des garçons

Il y a une quinzaine, j'ai vu Les Héritières, un bon téléfilm sur ARTE porté par d'excellentes actrices dont Tracy Gotoas dans le rôle principal. Douée en classe, Sanou, 15 ans, qui a grandi dans le 93, est sélectionnée pour faire une prépa avant d'intégrer le prestigieux lycée Henri IV à Paris. Le principal problème de Sanou, c'est sa famille et ce que celle-ci attend d'elle. Elle est enfermée dans un conflit de loyauté entre son milieu social d'origine, sa mère, son redoutable père et le service dû obligatoirement, puisqu'elle est une fille, à ses petits frères. C'est proprement infernal, on souffre tout du long pour elle. Sa mère, elle-même en conflit de loyauté avec son mari peine à défendre sa fille. Devoir travailler sans lieu à soi, sans bureau au calme dans une famille nombreuse, être "autorisée" à aller à Paris en train à condition toutefois de revenir chercher ponctuellement un petit frère à l'école quand sa mère travaille, tout cela pèse sur les efforts à accomplir et sur les résultats. Imagine-t-on une seconde une telle charge peser sur un garçon dans la même situation ? Au contraire, ses sœurs, mère... ne seraient-elles pas convoquées en soutien pour le porter vers le succès ? Pourquoi les parents qui mettent au monde des enfants -rappelons que depuis plus de 50 ans la contraception est libre dans ce pays- veulent ensuite que LEURS FILLES les aident dans leurs missions d'élevage, sauf à vouloir les brimer et les limiter ? 

Il ne s'agit pas bien entendu de décourager la serviabilité et la solidarité dans les liens familiaux, mais il faut tout de même reconnaître que ce sont les femmes et filles qui y sont le plus souvent, voire toujours mises à contribution. 

Dans le même ordre d'idée, puisque décidément les séries décrivent bien les assignations à rôles sociaux dans nos sociétés, la minisérie sur l'affaire Skripal (The Salisbury poisonings sur la BBC) survenue en 2018, raconte en 4 épisodes, et en mode quasi documentaire, avec les vrais héros du quotidien interprétés par des acteurs, toute l'affaire, son déroulé et sa fin. L'héroïne de la série est Tracy Daszciewicz, cheffe de la santé publique du comté de Salisbury, en charge de dizaines de milliers d'habitants. La personne réelle qu'est Tracy va le vivre comme une épreuve personnelle ; elle est mobilisée 24/7 pendant plusieurs semaines, le poison neurologique utilisé étant un puissant toxique neurologique qui a été disséminé sans savoir où et il provoque la mort. Devinez ce qu'il advient ? Son fils de 12 ans (environ) va lui faire une guerre sans merci parce qu'elle n'est plus à la maison pour lui servir son petit déjeuner, ni le soir pour surveiller ses devoirs. Trahison suprême. Si c'avait été le père (qui dans la vie est un psychologue !) on lui aurait expliqué que c'était un héros et qu'il sauvait la vie de milliers de gens. Mais c'est la mère, alors pas question. Elle a plus que du mal à remettre son fils unique en place, et à lui expliquer ce qu'elle fait, le garçon est d'une mauvaise foi totale, le père absent fait la gueule aussi, il y a même une scène où elle s'excuse en pleurant de travailler au bien public ! J'en aurais lacéré l'écran. Les hommes font carrière sans se poser de questions, la soupe est prête, les gosses ont fait leurs devoirs, sont lavés, couchés, mais les femmes sont prises dans d'inextricables conflits de loyauté avec toute la Famillllllia, surtout avec les hommes (maris, fils, pères..) d'ailleurs ! Et c'est le bruit de fond émis en permanence par la société. On leur doit des services. Eux, en contrepartie, ne nous doivent que des sévices. 

On reproche sans arrêt aux mères de ne pas avoir d'autorité, d'élever des enfants sans père, mais j'ai bien peur qu'elles n'y peuvent pas grand chose. Leurs garçons leur échappent plusieurs heures par jour : à la maternelle ou chez la nounou, puis à l'école, au collège, lycée, clubs de sports, tous ces endroits où on s'entend à les dresser contre les femmes, contre les "fiottes", à en faire de vrais durs, où on les acculture au manque d'empathie, où on flatte leurs mauvaises actions et incivilités, leur cossardise, la société adorant définitivement les bad boys. Toute la culture populaire en témoigne. 

La féminité c'est l'impuissance, la maternité aussi. Les mères sont alternativement portées au pinacle, puis bafouées en permanence : accusées de tous les maux, de défaillances, tenues incapables de nommer le problème puisque accusées d'avoir failli ; ce sont des "enfants qui tuent nos filles" entend-on. Comment dans ces conditions avoir la moindre autorité puisque l'image qu'elles renvoient c'est celle de la personne corvéable et diffamable en toutes circonstances, mais dignes. Digne dans ce cas voulant dire ne disant pas un mot plus haut que l'autre contre le système patriarcal ! Le piège est parfait. Comment s'y retrouver en étant malmenées ainsi ? Comment acquérir une assertivité, se défendre ? Pour acquérir une culture politique, il faut du temps à soi, l'immense majorité des femmes et mères n'a ni l'une ni l'autre. D'autant que c'est épuisant en plus. Et ça fait système. Epuisées, elles se débarrassent de leurs jeunes gars infernaux dans les espaces publics où ils tapent dans des ballons tandis qu'elles et leur filles préparent le repas. C'est plus simple que de négocier chaque service demandé. Pendant ce temps-là ils leur fichent la paix. Et il vaut mieux ne pas avoir besoin de traverser ! Il y a une semaine, sans réfléchir, j'ai dû aller d'un point A à un point B, le plus court chemin étant la place où ils jouent, j'ai traversé ; mal m'en a pris. Un garçon, 10 ans à tout casser, est venu faire des roues arrière sur son vélo de minus autour de moi. Je lui ai dit "pas terrible, ça" sans m'arrêter : j'ai été traitée de raciste par un môme de 10 ans totalement hors sujet ! Il m'a suivie en proférant des phrases auxquelles je n'ai rien compris, mais le sous-texte était bien clair : "ce n'est pas ici ta place". La place est à nous les garçons, et la tienne est à la cuisine. 

Une autre expérience qui m'est arrivée antérieurement : des mecs arrogants plus âgés occupent une rue à plusieurs avec jeux de ballons à chaque extrémité, je le leur fais remarquer. N'ayant pas de conflits de loyauté avec les hommes, ni d'intérêts dans La Firme d'ailleurs, je l'ouvre haut et fort, autant en profiter, c'est un avantage. Je leur rappelle donc que c'est un espace public où tout le monde passe, donc qu'ils n'ont pas à le privatiser. Réponse du Philistin (et ça prétend avoir un niveau en plus) : "puisque c'est à tout le monde, on a LE DROIT d'y jouer au ballon !" Bitocentré, tous les droits, de droit divin. Incurables. Notez qu'il n'y a pas grand monde pour les arrêter eux et leur morgue de saigneurs de la Terre : ce ne serait pas difficile d'interdire les jeux de ballons durs en plantant un panneau sur le lieu, et d'être ferme sur les principes. Mais quand on vit dans une ville où les investissements se font à perte sur les garcons (ce n'est pas une faute d'orthographe, c'est voulu, GARCONS) en skate parcs, terrains de foot, pistes bitumées où ils peuvent faire des rodéos et des roues arrière tout leur saoul -mais là c'est un acte manqué de la Maire tellement elle ne voit plus leurs privilèges indus auxquels elles abonde même-, pissotières où ils peuvent la sortir en public ce qui est interdit par la loi (mais what the fuck, franchement ?) tandis que les femmes peuvent faire des cystites, les incivilités masculines incontestablement majoritaires sont niées. Des mecs se tuent-ils entre eux (bon débarras !) à Villejean, à Maurepas, à Cleunay pour des places au marché de la drogue, réponse, devinez ? L'adjointe à la sécurité (j'ai bien regardé les articles de presse, au début je pensais naïvement que ça s'était fait à la demande des parents, mais non, l'initiative vient de la Mairie), l'adjointe à la sécurité donc a fait poser des voiles BRISE-VUE autour de la maternelle qui jouxte le point de deal et les éventuels canardages entre dealers. Alléluia. J'espère qu'elle est bien payée pour avoir des idées pareilles. Là, ce n'est même plus du consensus mou, c'est du coma dépassé, une tartufferie sans nom : cachez cette violence masculine que je ne veux pas voir. Un indice tout de même, les brise-vue n'arrêtent pas les balles de Kalachnikov. 




Les photos sont les miennes. Les expériences racontées aussi. 

Les parents et la société toute entière réussissent à nous persuader que nous aurions une dette envers eux, celle de la vie, alors que c'est eux qui nous ayant mis au monde en contractent une : ils doivent à leurs enfants assistance, sécurité, toit, nourriture et temps éducatif. Avec tous les moyens anti-conceptionnels offerts aujourd'hui, on peut faire des choix, c'est la nouvelle donne anthropologique, et c'est une bonne nouvelle. S'ils ne peuvent pas assumer toutes ces obligations, qu'ils s'abstiennent ou au moins se limitent. Ce n'est pas à la société de payer pour leurs mauvais choix ou pour leur production mal calculée. On ne devrait mettre au monde que les enfants qu'on peut élever sans forcer, sans s'épuiser. Les femmes et filles ne sont pas au service des garçons ni des hommes. Il faudrait que ça rentre. 

jeudi 27 mai 2021

Le coût de la virilité

En relation avec mes précédents billets évoquant les nombreuses conséquences de la virilité et de la masculinité dans une grande solitude et sans vrai écho, j'ai lu avec intérêt Le coût de la virilité, essai écrit par l'historienne Lucile Peytavin. Enfin, on avance, une historienne aborde le sujet. 



A l'instar de Muriel Robin et de son sketch où la voit regarder et agiter son pied chaussé d'escarpins neufs en disant "aujourd'hui, je me suis acheté de beaux rideaux", la société est aphasique sur la question des incivilités et de la délinquance masculine ; l'aphasie est une "surdité verbale", une pathologie où on emploie un mot à la place d'un autre. Dans le cas qui nous occupe, la société n'arrive pas à nommer les méfaits masculins, elle emploie donc des termes euphémisants ou mieux, invisibilisants : "jeunes" (de 14 à 50 ans en gros, les femmes n'étant jamais jeunes), "individu", "mineur", "personne", vocabulaire de théâtre antique signifiant masque, "loup solitaire", "barbares" permettant d'évacuer que ce sont des hommes, des représentants de l'espèce humaine, son maître-étalon même. Rappelons que "barbares" signifiait 'non grec' dans la Grèce antique, onomatopée signifiant qu'on ne comprenait rien à leurs "borborygmes" et que donc, ils étaient indignes de leur société. "Sauvageons", "ensauvagés", "porc"," vautour" et autres bestiaires renvoient aussi au manque de civilisation et à l'animalité. Ouf, pourvu qu'on n'ait pas à dire que ce sont en fait les mêmes gars que ceux qu'on a à la maison, et qu'on a élevés aux steaks saignants hachés, et qu'en gros, on serait un peu responsable du ratage. Camouflés par le neutre bienvenu, les deux sexes réunis (enfin) dans la même vilenie. "Ce sont des garçons" (moi) "non ce sont des enfants" (le neutre timoré de ma bibliothécaire) que j'ai fini par lâcher, fatiguée des insultes "grosse pute" en sortant de l'ascenseur, fatiguée d'enjamber les crachats et les pissats des mecs "enfants" de 1 m 80, squattant son devant de porte. Me taper en plus le déni des mères de familles, j'ai saturé. Ce ne sont pas les bibliothèques qui manquent. 

Alors que les chiffres sont publics et publiés, 96,3 % des détenus écroués et 93,6 % des suivis en milieu ouvert sont des hommes, chiffres 2018, -je suis sûre d'avoir vu 97 % sur un tweet du ministère de la Justice en 2019-, il a fallu à Lucile Peytavin "tomber" sur une statistique au cours de ses recherches pour que sa mâchoire du haut se décroche de celle du bas ! On a beau toutes se tenir au courant de l'actualité saturée de délinquance masculine, plébisciter comme le public des séries très populaires comme "Faites entrer l'accusé" ou "Au bout de l'enquête", voir que les hommes y sont surreprésentés dans le rôle d'assaillants, tueurs, violeurs, et les femmes y être surreprésentées parmi les victimes, apparemment, ça ne rentre pas. Pour le personnel de justice, même remarque : dans les tribunaux, face aux justiciables hommes, il y a une majorité de femmes juges, greffières, avocates, présidentes de tribunal. Il n'est pas possible qu'elles ne voient pas que d'un côté il n'y a que des hommes et de l'autre, des femmes. Cela fait des années que j'écris sur le sujet, personne ne commente ni ne partage. Muettes du sérail, pavé sur la langue, omerta, motus, silence dans les rangs, mutisme, déni de la société. Même les féministes ne nomment pas, en tous cas si elles le font, je ne les vois pas. Seules, quelques défenseures des animaux, qui savent qu'ils sont surreprésentés aussi dans la violence infligée aux bêtes, me partagent et sont solidaires. Virginia Woolf écrivait : "la plupart des oiseaux et des bêtes ont été tués par vous, pas par nous", protestation bien oubliée par les temps qui courent, ou accusée d'essentialisme. 

L'essai de Lucile Peytavin se divise en deux parties : première partie, les arguments biologiques et naturalistes justifiant la violence masculine, et leur réfutation par l'autrice. En deuxième partie, la méthode et le calcul des coûts de la virilité. Je vous propose un résumé.

Les arguments naturalistes sont le cerveau, la testostérone, et le "temps des cavernes" où les rôles se seraient spécialisés sous la pression à se reproduire : les hommes (forts) chassent, les femmes (fragiles) alourdies par la maternité restent au foyer et se seraient occupées des enfants ; on sait aujourd'hui que c'est une conception erronée, forgée au XIXème siècle, dont on a toujours du mal à se débarrasser et que les anthropologues traînent encore comme un boulet. Peytavin fait partie du petit club sélect, à l'instar de Jared Diamond, de Yuval Harari et de quelques autres, qui subodore que le Néolithique (il y a 10 000, 14 000 ans environ) a été une catastrophe pour l'humanité par la sédentarisation, l'invention de l'agriculture et de l'élevage, et la domestication y compris des femmes qui s'y sont produites. Les paléontologues qui fouillent des sites paléolithiques (période très longue précédant le Néolithique), y trouvent des squelettes humains sans dysmorphie entre les sexes qu'on peut départager désormais grâce aux analyses ADN : les femmes sont aussi grandes que les hommes, leurs os sont de même longueur, alors que les mêmes squelettes provenant du Néolithique postérieur montrent que les femmes sont plus petites (donc malnutrition présumée) et portent des blessures spécifiques, des contusions osseuses (les tissus mous ont évidemment disparu) qui prouveraient qu'elles étaient battues. Rien de tel au Paléolithique. Lucile Peytavin en déduit que tout le monde cueillait, chassait, fouissait (racines, larves), se livrait aux mêmes activités de charognage, que les régimes alimentaires étaient frugaux, équilibrés, y compris entre les sexes, qu'il n'y avait pas de famines, et que les femmes avaient peu d'enfants. On sait aujourd'hui que des tombes richement parées d'armes et de bijoux, longtemps attribuées à des guerriers et des chasseurs mâles sont en fait des tombes de femmes. L'ADN parle, ce qu'il ne faisait pas au XIXème ni au début du XXème siècle. 

Toutes les études scientifiques nous démontrent qu'il n'y a pas de cerveau féminin ni de cerveau masculin, la taille du cerveau ne signifie rien, le cerveau est plastique, il possède un petit capital dès la naissance, et engrange des connections entre neurones appelées synapses au fur et à mesure des apprentissages et des besoins de son possesseur. "90 % des connections cérébrales sont modelées par l'apprentissage". Les chauffeurs de taxi londoniens ont une bosse dans une zone précise de leur cerveau, qui signale les synapses engrangées par le métier pour se souvenir du... plan de Londres ! Le cerveau emmagasine et se modèle avec toutes les constructions sociales avec lesquelles on l'empoisonne : les filles jouant à la poupée à l'intérieur, les garçons au ballon à l'extérieur, un grand-père initie les garçons à la chasse pour les "acculturer à la violence", pour réprimer chez eux toute forme de douceur et d'empathie. Ces constructions se rigidifient à l'adolescence chez les deux sexes à force du bruit de fond émis par la famille, l'école, la société toute entière. On peut dire que " les garçons assimilent une culture qui leur est initialement étrangère, la virilité et le culte de la violence ". La testostérone n'a qu'un effet marginal, les femmes en produisant aussi, en moindres quantités, mais avec une forte variabilité d'une femme à l'autre, à preuve ces athlètes femmes dont on recale les exploits car elles émettraient "trop de testostérone", invalidant leurs exploits selon des instances toujours empressées d'aller regarder sous les jupes des filles, c'est même une pathologie historique chez les hommes, afin de les classer dans le bon ordre social. Jeanne d'Arc, cette transgressive de l'ordre des sexes, aurait pu en témoigner. 

La virilité est donc inculquée aux garçons, quel que soit par ailleurs le prix à payer pour eux, car " leurs privilèges iniques se paient cher ". Non seulement, on ne naît pas homme violent, on le devient, mais toute la société les y encourage et fait preuve d'une grande tolérance quand ça dérape : ivresse, "il tient l'alcool", comportements de groupe avec "examens de passage", brutalité, domination, agressivité, compétition, tout cela est encouragé, ou vu comme une fatalité : boys are boys, boys will be boys ! Que voulez-vous on n'y peut rien, selon l'habituel chœur des antiques. 


Cette photo d'infographie provient de l'ouvrage. Ce sont les statistiques du Ministère de l'Intérieur, tout ce qu'il y a d'officiel donc. " Il apparaît à la lecture de ces données que les activités des Ministère de la Justice et de l'Intérieur sont largement consacrées aux hommes. " N'y figurent toutefois pas les atteintes aux finances ni à la santé publiques, à l'environnement et à la fraude fiscale par manque de données ventilées par sexes. On peut penser que les multiples atteintes à l'environnement sont de leur fait : recycler et prendre soin de la planète, comme de tous ses autres habitants, est  perçu comme activités féminines, contraires aux pratiques viriles. Les femmes sont acculturées à l'empathie, à la douceur, au soin des autres. 

Comportements asociaux masculins Coût de la virilité

Le budget de la justice en France est de 9,06 milliards d'euros par an. Les prisons peuplées à  97 % d'hommes, c'est 70 000 écrous (103 personnes pour 100 000 habitants). La construction d'une cellule coûte entre 150 000 et 190 000 euros ; une année de prison coûte 32 000 euros. A quoi il faut rajouter les peines en milieu ouvert (174 000) soit 244 000 sous main de justice en France, ainsi que les effectifs de police et de gendarmerie qui dépendent respectivement de l'Intérieur et de l'Armée. Et les pompiers : secours santé et incendie (ce dernier à 7 %). Les hommes sont surreprésentés dans les services d'urgences, en accidentologie ; ils totalisent 52 % des km parcourus mais 85 % des accidents mortels, à tel point que Lucile Peytavin propose que le sticker A signalant le jeune conducteur ou la jeune conductrice (mais adorée, elle, des assureurs) soit remplacé par H pour homme à vie sur leurs voitures ! Violences conjugales, violences à enfants, viols, délits sexuels. Actes violents contre l'état et les Forces de l'ordre, 87 % d'hommes, 93 % pour les guet-apens, les attentats terroristes, le trafic de drogue et la traite humaine : clients de prostituées, 99 % d'hommes, 73 % des proxénètes. Même les incendies de forêt qui occupent les pompiers l'été sont majoritairement d'origine humaine donc de la délinquance. 99 % des pyromanes sont des hommes. Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts, 413 blessés, coût estimé pour la société à 2,2 milliards d'euros soit 0,1 % du PIB. Neuf terroristes, neuf hommes. Et la récidive concerne les hommes à 94 %. Je ne fais qu'un résumé de ces données fastidieuses et démoralisantes. Il faut lire le livre où figurent tous les comportement asociaux masculins, et les dépenses générées poste par poste. 

Après avoir expliqué précisément sa formule mathématique de calcul et avoir évalué le coût annuel de chaque poste, Lucile Peytavin arrive au chiffre de 95,2 milliards d'euros PAR AN

Les services de sécurité et de justice s'appuient sur une multitude de facteurs pour cerner le profil des délinquants : milieu social, âge, environnement éducatif, misère, alors que la surreprésentation des hommes nous dit que le facteur déterminant et prédictif de la délinquance est le sexe. Si la misère, les mauvais traitements et les discriminations sociales étaient prédictives de comportements asociaux, alors ce seraient les filles et femmes qui seraient majoritaires puisque ce sont elles qui les subissent : pauvreté économique, discriminations à l'embauche, violences sexuelles et familiales touchent massivement les filles. Alors que la délinquance des hommes n'est pas considérée comme objet social digne d'être nommé, Lucile Peytavin remarque que " du fait de son caractère exceptionnel et transgressif, les chercheurs en sciences humaines et les médias mettent régulièrement en avant la délinquance des femmes. ". On en fait même des émissions spectaculaires et multidiffusées, telles "Les femmes tueuses" chez Chérie25 ! Imaginez-vous la même titrée "Les hommes tueurs" ? 

" L'acculturation des femmes à des comportements humanistes et celle des hommes à la violence et aux comportements à risque sont donc le fruit d'un véritable système culturel qui se perpétue de génération en génération. Les parents en premier lieu, mais également l'entourage de l'enfant et la société dans son ensemble en sont acteurs. Concernant la virilité, l'éducation donnée aux garçons est la clé de voute de ce paradigme. Les conséquences négatives sont considérables et touchent tous les individus de façon plus ou moins dramatique, avec plus ou moins de gravité. L'organisation de notre société s'est faite en fonction de cette donnée, des conduites individuelles jusqu'au politique. Les femmes mettent par exemple en place des stratégies d'évitement de ces violences dès qu'elles sont dans l'espace public, et l'état, [...] consacre des moyens humains et financier colossaux pour enrayer le phénomène. "

Et cela ne touche pas que notre pays, le phénomène est planétaire. Avec quelques légères disparités liées au droit et aux pratiques de criminalisation des femmes pauvres, comme par exemple aux Etats-Unis. 

" La France vit au-dessus de ses moyens
Raymond Barre, Premier Ministre en 1976.
Thierry Breton, Ministre de l'économie, des Finances et de L'industrie en 2006.
Manuel Valls, Premier Ministre en 2014.

Cette phrase est en exergue de l'ouvrage. Cependant, la France a les moyens de se payer sans questionnement et sans nommer le problème la lourde facture des méfaits de ses garçons et des hommes. Et c'est très au-dessus des moyens de la société et même des ressources de la planète, de l'énergie des femmes. La virilité a un coût, et un coût extrêmement élevé. Outre le coût économique, les pratiques de la virilité engendrent des souffrances physiques et psychologiques, impactent la santé, des centaines de milliers de vies pourraient être sauvées si l'archaïque élevage des garçons était amendé. Alors que les filles sont acculturées à la douceur, à l'empathie, au soin aux autres, à la patience, donc mieux socialisées, la société refuse de frustrer suffisamment les garçons pour qu'ils acceptent les limites et apprennent eux aussi la patience. 

Avec 95 milliards d'euros par an, coût supérieur à la fraude fiscale, nous pourrions sortir des politiques de redressement de la dette, des mises au régime minceur des retraites et de l'assurance chômage. Nous pourrions sortir de la dette des hôpitaux et investir dans une politique de santé publique dont nous avons vu qu'elle est une question cruciale lors de la crise sanitaire ; nous pourrions financer des politiques sociales et environnementales ambitieuses ; nous pourrions financer la recherche et financer les futurs régimes de retraite dont on commence à nous seriner, à nous les femmes, qu'ils sont indexés sur une natalité "dynamique". A quoi bon inciter les femmes à produire des malheureux dans une société boiteuse et dysfonctionnelle dont elles sont les premières à être impactées par les dysfonctionnements ? Oui, clairement la France vit au-dessus de ses moyens en terme d'archaïsme viril, d'incivilités et méfaits impactant ses citoyens et citoyennes. Le temps de la prise de conscience, le temps de nommer le problème est venu. Il va falloir décontaminer la planète des pratiques de la virilité. Nos sociétés, les femmes et filles, l'environnement, les bêtes, ne peuvent plus supporter en de telles proportions la violence, les incivilités et l'irresponsabilité liées à leur incapacité à résister à la frustration. C'est une question de survie. C'est une question prophylactique. Il va falloir sauver ce qui peut l'être, ce que nous n'avons pas encore saccagé. 

Lucile Peytavin est historienne, spécialiste du travail des femmes dans l'artisanat et le commerce. Son ouvrage est d'utilité publique, à lire et à faire connaître autour de soi.

Les citations de l'ouvrage sont en caractères rouges

Lien supplémentaire : Chez Révolution féministe, un article un peu tunnel mais intéressant et complétant mon sujet. La réhabilitation des hommes violents en Suède, qui ne donne pas les résultats attendus apparemment. Si le mal est figé par l'éducation à la racine, la "déradicalisation" des pratiques viriles ne peut plus rien à l'âge mûr, où les mauvaises habitudes sont prises. L'Espagne, elle au contraire, a choisi d'investir sur la mise à l'abri et la sécurité des femmes. Avec de meilleurs résultats. Les hommes sont des trous noirs, en matière d'investissement c'est à fond perdu, ils ne font aucun retour sur l'investissement consenti. 

vendredi 14 mai 2021

Syndrome de Stockholm

Quelle quinzaine abominable avons-nous vécue ! Après le féminicide de Chahinez, brûlée vive à Mérignac par son ex mari dont elle divorçait, un récidiviste déjà condamné et remis en liberté sans que la justice ait prévenu personne malgré les plaintes déposées et les témoins des violences, surgissement d'un meurtre violent et moyenâgeux qu'on ne pense jamais possible chez nous, une administrative accueil Police Stéphanie Montfermé égorgée par un terroriste islamiste dans l'entrée du commissariat de Rambouillet, des frustrés enragés s'acharnent sur une banale intervention de police sur un point de deal de cocaïne, un policier, Eric Masson, est tué, enfin, une fusillade dans les Cévennes par un survivaliste, chasseur, collectionneur d'armes qui règle ses différends patron-salarié au fusil ! J'apprends que l'homme en question (en fuite au moment où j'écris) est marié et a une fille ! 

Je sais que les medias, les pouvoirs publics et la police / gendarmerie ne font jamais le lien entre ces meurtres et assassinats, la compartimentation des manifestations de la terreur masculine arrange tout le monde, mais il me semble pourtant que tout cela ressort de l'incapacité des hommes, et seulement eux, à régler leurs différends, leur frustration, autrement qu'au couteau ou au fusil, voire à l'arme lourde. Il y a trois fois plus de risque de mort violente chez les possesseurs d'armes, ai-je lu dans un roman policier d'Olivier Norek, comme il est ancien capitaine de la PJ de Seine Saint Denis, je pense que sa documentation est bonne. Le dernier assassin présumé, Valentin Marcone était chasseur : il se faisait donc la main sur des animaux innocents, activité très bien tolérée par la société. Le lien qui va de de la violence faite aux animaux à celle infligée aux humains, n'est toujours pas reconnu. C'est que des bêtes, refrain habituel. 

Au même moment où le meurtre de Chahinez arrive dans l'actualité, il se trouve qu'une nouvelle locataire envoyée par une association prend possession du logement de l'étage au-dessus, dans mon immeuble : le studio est loué par une association qui, avais-je compris, y met à l'abri des femmes mineures ou jeunes adultes (jusqu'à présent on n'a eu que des femmes) de la précarité sociale et économique, de l'itinérance ou de la violence. Sauf que dans ce dernier cas, au bruit émis, les meubles volent, les admonestations et les engueulades d'un mec qui accompagne Madame tous les soirs pleuvent, les sanglots de Madame qui le poursuit dans l'escalier et l'agonit d'injures en chemise dès qu'il dégare son scoot du rez de chaussée ; l'évolution vestimentaire de Madame est allée de la mini-jupe très mini à la tenue longue et au voile sur la tête (sauf quand elle poursuit Valentin en chemise dans la rue) : tenue islamique, mais pop, fashionista, robe travaillée avec empiècements colorés, et mousselines sur la tête et les épaules, snickers dernière mode, chic et chères aux pieds. Son mec est banalement le mec en scooter garé devant la porte (jurisprudence masculine) casque et snicker aussi, mais plus communs. Bref, tout ça fait que secouée par l'assassinat atroce de Chahinez, je suis intervenue, et auprès de l'association et auprès des gêneurs. L'association m'a assurée que la bénéficiaire c'est la dame, et que leur règlement interdit d'y recevoir pour la nuit. J'ai insisté sur le parasitisme masculin forcené des espaces des femmes, notamment quand elles sont menacées : tête de l'employée, elle me regardait avec méfiance comme si j'avais la rage ou la gale, mondieu, mais elle dit du mal des mâles, celle-ci ! Je l'entendais penser. Quand au couple, elle, rimmel coulant et me tenant par le bras s'est excusée tout du long, pendant que son Valentin menaçant, avançait sur moi et m'a traitée de raciste en me montrant la peau de son bras. Ils s'engueulent en farsi ou en ourdou (ce n'est pas de l'arabe, j'en mettrais ma main à couper !) mais parlent un excellent français. Raciste ? Je ne me démonte jamais ; d'habitude c'est plutôt "grosse pute",  aussi j'ai de l'entraînement ! Je réponds comme à chaque fois sur le même ton "sexiste, misogyne, haineux des femmes". Ca marche plutôt bien. Je peux même développer "les mecs nous haïssent depuis le début des temps jusqu'à la fin des temps,c'est documenté". Et je suis remontée chez moi. Envoi d'un mail à l'asso, qui ne m'a pas répondu, sinistre sale habitude de "la ville où il fait teeellement bon vivre !". Les coups d'éclats continuent, mais il vaut mieux qu'ils s'engueulent ailleurs que sur mon palier, les amoureux. L'aaaamourr, cette grande affaire humaine entre les sexes. Si c'était son frère, je ne pense pas qu'elle courrait derrière en chemise et en hurlant quand il se casse après lui avoir remonté les bretelles : il lui parle d'un ton impérieux c'est la seule chose que je comprends, ensuite elle remonte tous les étages en sanglotant. 

Ce qui dépasse mon entendement, c'est cette incapacité des femmes et filles à vivre en auto-détermination même quand leur relation avec un homme est toxique. Notez que les précédentes bénéficiaires du même studio étaient, elles, cornaquées par leur smartphone tendu devant elles à un point invraisemblable. "Les femmes sont automobiles" ironisait Nicole-Claude Mathieu, anthropologue à propos du traitement des femmes chez les peuples premiers qu'elle étudiait : elles se meuvent seules à condition qu'il y ait quelqu'un au volant ! Il vaut tout de même mieux être seule que mal accompagnée non ? On dirait que non. Ils "leur chient dans les bottes" (je cite Nicolas Mathieu dans Leurs enfants après eux, si si) à toutes les étapes de leur vie mais bon, elles en veulent quand même, quitte à les produire elles-mêmes ! Je vais tenter une explication : 

Les femmes ont de tous temps été : niées, tuées avant d'être nées (fœticide) ou juste nées (infanticide) jamais désirées, en tous cas deuxième choix, traitée en butin, razziées (les razzias sont de retour au Nigeria perpétrées par Boko Haram, voir leurs enlèvements collectifs de collégiennes), enlevées, mariées précocement ou de force, voilées, invisibilisées, violées, violentées, battues par un mari tout puissant, incestuées par les mâles de la famille, maintenues dans la faiblesse économique et sociale à dessein pour leur fournir un cheptel de prostituées, domestiquées depuis des millénaires pour leur service sexuel, reproductif et domestique. Esclavagisées en somme, captivité et colonisation psychologique génétique des femmes. Ca laisse des traces durables dans la psyché, ça s'inscrit dans le cerveau reptilien et sans doute même dans la mémoire des gènes et franchit les générations. A tel point qu'elles ont développé des stratégies de survie : l'amour, faire cause commune avec l'agresseur, être amoureuse de lui, stratégie masochiste pour SURVIVRE ! En espérant diminuer les coups, leur produire des garçons leur choix du roi, pour avoir à peu près la paix, cet autre syndrome de Stockholm, celui des mères pour les fils qu'elles ont engendrés qui les préserverait des hommes qu'elles n'ont pas engendrés. Combien de fois avez-vous entendu une femme bafouée dans le conjugo venir vous expliquer qu'elle n'a pas tiré le trop mauvais numéro finalement, qu'elle n'a pas été si malheureuse après tout, toujours comptant en creux ses maigres gains. Finalement, il ne m'a pas tuée, Et si ça se trouve, il a empêché les autres hommes de me tuer, j'ai de la chance. La stratégie multimillénaire des femmes pour survivre. L'amour. 

A force de temps, on développe un solide et incurable syndrome de Stockholm. Le syndrome de Stockholm se développe d'autant plus et durablement quand le rapt, l'empêchement de circuler, la captivité, durent longtemps. Tous les otages, quand ils ne sont pas tués ni trop blessés, finissent par adhérer à la cause de leurs agresseurs. La dernière libérée en date du 8 octobre 2020, Sophie Pétronin, 75 ans, malade, séquestrée 4 ans au Mali, a réapparu voilée, défendant quasiment ses ravisseurs, convertie à l'Islam, prête à repartir "aider les pauvres". Bon, comme elle était catho avant, il n'y a avait qu'un petit pas à franchir, et elle était entraînée à pardonner. La deuxième composante de ce syndrome, c'est que c'est le séquestreur qui vous abrite -c'est ce qu'il prétend-, garantit votre sécurité, pas la police ni la justice, ni les associations, présentés par lui comme menaçants. Et vous le croyez. Chez les femmes et les enfants maltraités dans le foyer familial, c'est frappant, cela les incite à refuser toute aide venant de l'extérieur. 

Il est évident qu'avec une histoire multimillénaire pareille c'est difficile de se penser autonome, assurant soi-même sa sauvegarde. Et pourtant, quand on sait que les meurtres de femmes se produisent majoritairement dans leur foyer, il vaudrait mieux être son propre défenseur, ne jamais en confier la dévolution à un homme, fût-il le compagnon, le mari, l'amant, et être solidaires entre femmes. Elles ont peur des chiens, peur de se faire vacciner à l'Astra Zeneca, mais PAS de laisser le volant à Valentin, alors que 85 % des accidents graves de la route, ce sont les mecs qui en sont responsables. Violence routière et violence routinière. Il faut apprendre à se méfier des hommes et les tenir EUX pour responsables de leurs propres violences.

Il est temps d'apprendre l'autonomie et l'auto-détermination aux femmes, arrêter la propagande hétéro-patriarcale, l'hétéronormativité du conjugo et de la maternité comme alpha et omega d'une vie réussie. Qu'on arrête de nous casser les oreilles avec les papas et les mamans, les papys et les mamies, les tontons et les taties, vocabulaire régressif ! Le COVID nous en a remis une couche. Il faut apprendre aux garçons dès le berceau que les femmes ne leur doivent RIEN, qu'elles n'ont pas été crées pour eux. Il n'y a pas de droit au sexe, ni à l'enfant d'ailleurs dans les droits humains, ils ne sont pas des ayant-droit, qu'ils se démerdent seuls ou qu'ils restent chez leurs mères si elle veut d'eux, ce qui ne leur est pas garanti. Et il faut en finir avec la romance qui leur fournit de la chair à canon, pour évacuer leur trop plein de frustrations et leur soif de domination. Leur apprendre aussi à résister à la frustration au lieu de d'accourir au moindre bobo à leur rescousse comme le font les femmes de leur entourage, éternelles béquilles, infirmières, assistantes sociales et secrétaires comptables, trésorières, visiteuses de prison, en finir avec cette féminité patriarcale qui les rend solidaires de leurs hommes alors que c'est la solidarité entre femmes qui leur serait profitable. Eux ne pratiquent que cette solidarité entre pairs de même sexe. L'autonomie c'est pour tout le monde : pour les hommes comme pour les femmes. Et l'autonomie c'est le contraire des niaiseries de Prince et Princesse Charmante. L'autonomie c'est faire mentir l'idée que "avoir son propre point de vue c'est haïr les hommes, mais que tuer et violer des femmes, ce ne serait pas haïr les femmes", idée fausse destinée à perpétuer la colonisation psychique génétique des femmes. L'autodétermination, c'est se choisir un chemin aussi bien hors du troupeau, et défendre sa position face aux injonctions, aux anathèmes, en promouvant les avantages qu'elle vous a apportés. Il n'y a pas de fatalité à marcher trois pas derrière un homme. Ni à lui laisser le volant. 

Pour approfondir le sujet du syndrome de Stockholm et des stratégies de survie des femmes, allez lire " Aimer pour  survivre : l'emprise et la colonisation psychique des femmes " excellent article de Martin Dufresne chez Tradfem qui a inspiré ce billet. 

Actualisation 15/5/21 : Finalement le fugitif du Gard s'est rendu "hagard" aux gendarmes en "s'excusant" après une sorte de battue aux sangliers appliquée à un humain, qui a duré 3 jours et demi ; ça permet à la Gendarmerie de mettre en avant ses compétences, le patriarcat c'est quand même bien foutu. Deux personnes ne sont pas rentrées le soir après être allées au travail le matin mais bon, les victimes, ce n'est pas le propos. Je me doute qu'on va lui trouver plein d'excuses à ce garçon. Le Président de la Fédération de Chasse du Gard a fermement démenti que Valentin Marcone ait été d'une manière ou d'une autre un chasseur, c'était un "tireur sportif", nuance. Le club des sanglants, victime collatérale, obligé de défendre sa réputation -qui n'est pourtant plus à faire ! 

Une jeune femme de 17 ans a été poignardée à mort à Ivry sur Seine hier vendredi par un mec ado de 14 ans pour avoir voulu s'intermédier entre un harceleur sur les réseaux sociaux et sa petite sœur ; il semble que s'interposer et vouloir arranger les choses ne soit finalement pas une bonne idée face à ces  enragés couteau entre les dents. L'affaire ne sera pas considérée comme féminicide puisque le féminicide c'est quand c'est Roméo qui tue. 

dimanche 25 avril 2021

Le manifeste des 343 - Histoire d'un combat





C'était l'époque où les femmes "se débrouillaient", l'époque où elles se "faisaient mettre enceintes" où elles se retrouvaient "avec un polichinelle dans le tiroir", où chaque rapport sexuel les faisait trembler, le temps de l'enfant-malheur. A notre époque d'enfants-rois, c'est difficile à concevoir, devoir aller chez une avorteuse qui vous "débarrassait" avec des aiguilles à tricoter ou un cintre de pressing ! Dans une grande injustice de classe, car les filles d'archevêques, les maîtresses de sénateurs et de ministres, elles, étaient introduites dans une bonne clinique ou un service hospitalier grâce au carnet d'adresse de Monsieur. Les femmes du peuple devaient se débrouiller en prenant tous les risques pour leur santé et leur vie. La loi Neuwirth sur la libéralisation de la contraception était votée depuis 1967 mais il a fallu 4 ans pour publier les décrets d'application, et en 1971, elle n'est prescrite sous le manteau que par quelques médecins "progressistes". 


Les risques judiciaires : c'était aussi l'époque où pour se ménager les bonnes grâces de la police et de la justice, on pouvait dénoncer une avorteuse ou une avortée, ce qui fut le cas pour le violeur du procès de Bobigny. Marie-Claire, victime d'un viol subit un avortement clandestin avec le soutien de sa mère ; le violeur, petit délinquant minable, les dénonce pour obtenir la clémence de la justice. L'avortement était utilisé par la police pour user de toutes sortes de pressions : 


L'acte fondateur du MLF (Mouvement de Libération des Femmes, un collectif informel de féministes convaincues et de tous horizons) : le dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu "plus inconnue" que lui. 

Comme l'idée germe qu'il faudrait taper un grand coup pour faire changer la loi de 1920 réprimant la contraception et l'avortement, une journaliste du Nouvel Observateur, Nicole Muchnik, propose à son rédacteur en chef de travailler sur le sujet. Elle appelle les filles du MLF qui acceptent de réfléchir ensemble à une stratégie. Une propose d'aller voir Simone de Beauvoir, comme ça en sonnant chez elle : Simone de Beauvoir les accueille ; par la suite les réunions se tiendront chez Simone qui écoute beaucoup, parle peu, propose de leur ouvrir son carnet d'adresses comprenant maintes signataires du Manifeste, et en proposant de pressentir Beuve-Méry, patron du Monde pour la publication du Manifeste; Il refusera ! Finalement, Beauvoir rédigera le texte du Manifeste qui sera publié par le Nouvel Observateur numéro 334 du 5 avril 1971 avec la liste des 343 noms déclarant avoir avorté. 


Cette planche évoque le conflit de loyauté des féministes avec les militants d'extrême-gauche et montre bien qu'il ne date pas d'aujourd'hui ! Les combats des femmes ont cette particularité, plombante à mon avis, le conflit de loyauté avec les mâles qu'on a à la maison et EN PLUS, comme si le premier ne suffisait pas, celui avec les "camarades" militants pour celles qui sont engagées à gauche. 

Quelques-unes des signataires : on sait aujourd'hui que pas mal d'entre elles n'avaient jamais avorté, dont Simone de Beauvoir, ce qui rendait le geste encore plus beau et courageux, engagé avec et pour les femmes, un pur geste de solidarité.




Le Manifeste ouvre la voie : quelques semaines plus tard Maître Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir créent l'association " Choisir" pour défendre les femmes accusées d'avortement ; l'année suivante le Procès de Bobigny est médiatisé et politisé à dessein par Gisèle Halimi, Marie-Claire et sa mère sont acquittées. En 1973, 331 médecins déclarent, toujours dans le Nouvel Observateur, avoir pratiqué des avortements. La même année, création du MLAC Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception, où des femmes apprennent elles-mêmes à avorter par la méthode d'aspiration Karman. Le 17 janvier 1975, la loi de dépénalisation de l'avortement défendue par Simone Veil est votée pour 5 ans. 

A lire, à offrir sans modération à vos filles, petites filles, filleules, élèves, via la bibliothèque de votre collège ou lycée : c'est une BD d'utilité publique. Cela s'est passé il y a cinquante ans, et pour celles qui pensent que tout est gagné, que tout cela est derrière nous, il est bon de rappeler que les archaïques ne lâchent JAMAIS le morceau eux, et qu'ils sont en embuscade, qu'ils soient curés, imams, soldats de Dieu, éleveurs de chèvres, ou simplement mâles lambda qui ne verrait pas d'un mauvais œil les femmes rentrer au gynécée pour leur laisser toute la place qu'ils pensent leur revenir, l'exercice du pouvoir partout où s'exprime leur médiocrité et leur insatiété. Ils arrivent en droite ligne du Néolithique, cette époque où l'humanité a pris le mauvais tournant, et dont les choix sévissent encore aujourd'hui, pour le pire. 

Scénaristes : Adeline Laffitte, journaliste ; Hélène Strag, ancienne élève de l'ENA, scénariste et réalisatrice. Le dessinateur est Hervé Duphot, illustrateur et graphiste. Edité chez Hachette / Marabout. 

lundi 12 avril 2021

Violences aux femmes : prophylaxie et décontamination

Malgré le fait que des femmes subissent des violences ou meurent  assassinées dans le conjugo (mariage, concubinage, ou durant la procédure de divorce), alors que nous connaissons en Ille et Vilaine un cas de féminicide récent, et une disparition de femme depuis un mois, le cas récent aussi d'Aurélie Vaquier à Bédarieux, nous restons dans la dénonciation des crimes et la déploration de la perte de victimes femmes du fait de la violence masculine. On a l'impression que ça n'arrêtera jamais et même que le phénomène empire. En revanche, aucune mesure de prophylaxie n'est jamais envisagée. Les mots d'ordre, c'est toujours le brainwashing hétérosexuel, se trouver un mec et le garder, la mise au pinacle de femmes effacées ou supportant tout sans broncher, résilientes même, qui se laissent poser de façon impavide mais insistante, après un témoignage glaçant et révoltant de sévices subis (viols, coups, menaces...) la question qui tue selon moi "si malgré tout, elles font encore confiance aux hommes ?". Faustine Bollaert est la spécialiste du dressage hétéropatriarcal sur France 2 à 14h pétantes, vaisselle faite et bonhommes partis au travail ou au... cimetière, la tranche d'âge visée étant les retraitées. Jamais de relâche, même à 70 balais, elles doivent TRANSMETTRE la tradition d'oppression je suppose ! Sinon où va-t-on ? Qui va faire la bouffe et la vaisselle, pendant que les mecs s'occupent des choses sérieuses franchement ?  Evidemment, je ne regarde pas, je me contente de la bande annonce, un accident de matériel est vite arrivé avec une personne irascible, moi, en face. 

Prophylaxie donc, décontamination. Il va falloir s'y coller. Franchement, on a l'impression que c'est un fond de commerce la maltraitance aux femmes, comme la faim dans le monde et la réparation des dommages de guerre : si jamais ça s'arrête ou ralentit même un peu, on va perdre nos beautiful Toyota, notre aide alimentaire et nos subventions ! Le charity business, la déploration et la compassion vivent de la misère du monde et des femmes, puisque c'est elles qui en bavent le plus de toutes façons. 

La combinaison de l'assignation patriarcale à s'en trouver un et le garder sinon vous n'êtes qu'une moitié de quelque chose c'est à dire RIEN, à se trouver "un protecteur" SIC, -plein de femmes vivent encore avec cet archaïsme vissé dans la tête- avec l'interdiction anthropologique de se défendre, cette combinaison donc, provoque un mélange mortel pour les femmes. L'indifférence de la société, de sa police et de sa justice complètent le tableau clinique. Le cas d'Aurélie Debaillie (sa famille vient de déposer plainte contre le Ministère de l'Intérieur pour défaut d'intervention) est emblématique : assassinée en réunion par son ex et trois complices recrutés et payés 300 euros chacun par le compte bancaire d'Aurélie, enlevée sur son lieu de travail, après de multiples menaces, suivie dans la rue, sur son lieu de travail, voisinage et famille témoins des exactions de l'ex, police prévenue par plusieurs mains courantes et une plainte avec un dossier constitué des preuves du harcèlement, Aurélie n'a pas été protégée par la police qui s'est présentée au domicile après l'enlèvement et n'est même pas entrée, parce qu'on n'a pas répondu au coup de sonnette ! Elle était peut-être encore vivante à l'intérieur, ne pouvant bouger. L'argument opposé aux femmes battues et maltraitées dans le couple est toujours que les violences se produisent dans le huis-clos privé familial, alors que dans ce dernier cas, tout s'est passé "outdoor" comme disait l'avocate de la famille sur BFMTV, tout le monde savait, avait les preuves, puisque ça se passait sur le lieu de travail, dans la rue, dans le voisinage et auprès de la famille de la victime, mais, terrorisme mâle obligeant, la police n'a pas bougé. Solidarité de classe ? Grande tolérance au malheur des femmes toujours soupçonnées de jouer un rôle dans les exactions qu'elles subissent ? 

A ce train, et au vu des événements qui se suivent et se ressemblent, je me demande s'il ne serait pas temps de laisser se déssécher dans leur coin ces ayant-droit incapables de faire face à leurs frustrations sans cogner ou tuer ? Pourquoi les femmes devraient-elles aller au casse-pipe ? Le jeu en vaut-il la chandelle quand une meurt tous les 3 jours sous les coups ? Quand on est face à un pathogène, une substance toxique ou dangereuse, on prend des précautions, on met en place des mesures prophylactiques, des "gestes barrières", de la "distanciation physique", on décontamine ! Pourquoi les femmes devraient elles être exclues de mesures de précaution mises en place par toute société préoccupée par la sauvegarde et la santé de ses citoyen-nes ? Pourquoi ne pourrions-nous pas être sur la défensive ? Pourquoi toujours se présenter comme accueillante et open alors qu'on a en face un agresseur potentiel à gros pédigrée ? Il est temps d'apprendre à évaluer la menace et à se défendre : légalement, juridiquement et physiquement. Même si on n'a pas à s'en servir, l'aptitude à se défendre sert à dissuader les potentiels agresseurs qui ont un don pour détecter la proie boiteuse. Se fabriquer son propre fluide glacial dissuasif a toujours un avantage, au moins le temps d'hésitation peut être mis à profit pour mobiliser des ressources, appeler à l'aide, répondre en cognant aussi, ou simplement fuir.

Aujourd'hui les femmes ne sont plus obligées de faire compagnonnage et famille pour trouver un rang dans la société. Nous pouvons désormais faire des études où nous sommes meilleures qu'eux, nous réussissons mieux nos concours et examens que les hommes (ça doit d'ailleurs les énerver et ne pas améliorer leurs dispositions à notre égard à mon avis ;( ; nous pouvons faire carrière où nous voulons, toutes sortes d'opportunités nous sont offertes de gagner notre vie, parfois en nous amusant et faisant des choses passionnantes (engagement associatif, public, politique, dans nos propres entreprises...) alors pourquoi en plus s'encombrer d'un mec qui peut se révéler un boulet, aigri au fil du temps, parce que la société l'a préparé à être un éternel ayant-droit ? Pourquoi les laisser nous boucher la vue avec ou sans pectoraux ? Quand à avoir des enfants, à pas loin de 8 milliards, on est peinardes, pas besoin d'en réinviter tout de suite. Le biotope est en train de périr sous notre omniprésence colonialiste envahissante. Il faudrait d'abord faire l'inventaire des stocks restants avant de convier des invités à un nouveau banquet. Et puis, ça fera des maltraité-es en moins, parce que là aussi, côté enfants, il y aurait à redire. 

Il y a un siècle, Virginia Woolf héritait d'une tante la somme de 500 livres qui la mettait à l'abri du besoin et donc du conjugo. Virginia voulait vouer sa vie à l'écriture et à l'art, avoir un bureau à elle. Aujourd'hui, nous n'avons plus forcément besoin de faire un héritage (quoique si ça se présente ne le refusez pas, en revanche, le partager ou en confier la gestion à Valentin peut être une très mauvaise manœuvre, voir ce qui est arrivé à cette pauvre Madame De Ligonnès !) ; aujourd'hui, nous avons infiniment plus de possibilités que Virginia Woolf  n'en avait il y a un siècle, avec tout son talent ! 

Aussi voici la déclaration d'indépendance de Virginia Woolf dans Un lieu à soi : comment se ménager un "ciel dégagé"

" Il faut que je vous dise que ma tante, Mary Beton, est morte en tombant de son cheval alors qu'elle se promenait pour prendre l'air à Bombay. La nouvelle de mon héritage m'est arrivée un soir, à peu près à l'époque où fut passée la loi qui donna le droit de vote aux femmes. La lettre d'un notaire tomba dans ma boîte aux lettres et quand je l'ouvris je découvris que ma tante m'avait laissé 500 livres par an pour toujours. Des deux -le vote et l'argent- l'argent, je l'avoue me sembla infiniment plus important. Avant ça, j'avais gagné ma vie en mendiant toute une variété d'étranges travaux auprès des journaux, ici sur une foire aux ânes, là sur un mariage ; j'avais gagné quelques livres sterling en écrivant des adresses sur des enveloppes, en faisant la lecture à des vieilles dames, en fabriquant des fleurs artificielles, en enseignant l'alphabet dans un jardin d'enfants. C'étaient là les principales occupations ouvertes aux femmes avant 1918. Je n'ai pas besoin, je le crains, de décrire en détail la difficulté du travail, car vous connaissez peut-être des femmes qui l'ont fait ; ni la difficulté de vivre de l'argent ainsi gagné, car vous avez peut-être essayé. Mais ce qui me reste encore comme pire blessure, c'était le poison de la peur et de l'amertume que ces jours généraient en moi. Pour commencer, toujours faire un travail sans envie de le faire, et le faire comme une esclave, à flatter et complaire, sans toujours de nécessité peut-être, mais la nécessité semblait réelle et les enjeux trop grands pour courir des risques ; et puis la pensée de cet unique talent -c'était la mort de le cacher- ce talent petit mais cher à celle qui le possédait -qui périssait, et avec lui mon moi, mon âme- tout cela devenait comme une rouille dévorant l'éclosion du printemps, détruisant l'arbre au cœur. Cependant, comme je l'ai dit, ma tante mourut ; et chaque fois que je change un billet de dix livres, un peu de cette rouille, de cette corrosion, est décapée ; la peur et l'amertume s'en vont. Vraiment, me disais-je en glissant les pièces d'argent dans mon porte-monnaie, quand je me rappelle l'amertume de cette époque, quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter. Aucune force au monde ne peut me retirer mes cinq cents livres. Je suis logée, nourrie, blanchie pour toujours. En conséquence, non seulement cessent l'effort et le labeur, mais aussi la haine et l'amertume. Je n'ai besoin de haïr aucun homme ; il ne peut pas me blesser. Je n'ai besoin de flatter aucun homme ; il n'a rien à me donner. Ainsi, imperceptiblement, me suis-je retrouvée à adopter une nouvelle attitude envers l'autre moitié de la race humaine. Il était absurde de blâmer une classe ou un sexe dans son ensemble. Les grandes masses des peuples ne sont jamais responsables de ce qu'elle font.  Elles sont menées par leurs instincts, qui sont hors de leur contrôle. Eux aussi, les patriarches, les professeurs, ont eu des difficultés sans fin, et de terribles obstacles à affronter. Leur éducation, par certains aspects, a été aussi déficiente que la mienne. Elle leur a inculqué d'aussi grands défauts. Certes, ils avaient l'argent et le pouvoir, à un coût cependant, celui de nourrir en leur sein un aigle, un vautour, pour toujours leur dévorant le foie et leur déchirant les poumons- l'instinct de la possession, la rage de l'acquisition, qui les pousse à désirer les terres et les biens des autres, perpétuellement; à fabriquer des frontières et des drapeaux ; des vaisseaux de guerre et des gaz empoisonnés ; à offrir leur propre vie et celle de leurs enfants. 

Promenez-vous sous l'arche de l'Amirauté (j'avais atteint ce monument) ou toute autre avenue dédiée aux trophées et aux canons, et songez au genre de gloire célébrée ici. Ou regardez, au soleil du printemps, l'agent de change et le ténor du barreau s'enfermer pour faire de l'argent et plus d'argent et encore plus d'argent quand il est avéré que cinq cents livres par an suffisent à rester vivant sous le ciel. Ce sont là de déplaisants instincts à nourrir ; ils sont le fruit des conditions de vie ; du manque de civilisation, songeais-je en regardant la statue du Duc de Cambridge, et en particulier les plumes de son bicorne, avec une fixité qu'elles ont rarement reçue jusque-là. Et comme je prenais conscience de ces obstacles, graduellement la peur et l'amertume se changeaient en pitié et tolérance; et au bout  d'un an ou deux, c'en était fait de la pitié et de la tolérance, pour laisser place au véritable lâcher-prise, qui est la liberté de penser les choses en elles-mêmes. Cet édifice, par exemple, est-ce que je l'aime ou pas ? Ce tableau est -il bon ou non ? Ce livre, à mon avis, est-il bon ou pas ? Vraiment, l'héritage de ma tante m'a dévoilé le ciel, et a mis à la place de la vaste et imposante figure d'un monsieur, que Milton recommandait à mon adoration perpétuelle, la vue d'un ciel dégagé. "


Une excellente lecture, décapante et radicale : Un lieu à soi - Virginia Woolf, nouvelle traduction par Marie Darrieussecq chez Denoël Editeur. 

samedi 27 mars 2021

Capharnaüm : je veux porter plainte contre mes parents pour m'avoir mis au monde.

Cette semaine, c'est un film qui m'a tapé dans l'œil  !


Scène de tribunal : Zain, garçon de 12 ans (c'est ce qu'il pense, il n'a jamais été enregistré à l'état civil, et il en paraît 10) sorti de prison, arrive menotté devant un juge, ses père et mère sont dans l'assistance. L'enfant s'adresse au juge : " je peux porter plainte contre mes parents pour m'avoir fait naître. La seule chose que j'ai entendu, c'est 'dégage d'ici, fils de pute' dit-il au juge. Je veux que les gens qui sont incapables d'élever des enfants n'en aient pas". 

Né dans un bidonville de Beyrouth, Zain survit au milieu d'une famille innombrable, entre ses frères et sœurs qui dorment serrés les uns aux autres sur des matelas étalés au sol la nuit, ses journées se passant à tenter d'acheter ou marchander de la nourriture contre de menus services aux commerçants dans les rues grouillantes et sales, entre les abris de tôle et de cartons ; le soir quand il rentre c'est pour tâter des torgnioles de son père qui le traite communément de "fils de pute" devant sa mère. Zain est un grand récalcitrant lucide à la langue bien pendue, il fait la gueule, ne sait pas sourire. Il ne connaît pas l'insouciance de l'enfance. Les choses se gâtent encore plus alors qu'il rentre un soir et qu'il voit sa sœur cadette de 11 ans maquillée, pomponnée, présentée à un mec de 40 ans. Pressentant ce qui va se passer, il engueule tout le monde, et tente de dissuader sa petite sœur de jouer le jeu des présentations. Finalement, la fillette s'en va, suppliée par Zain qui tente en vain de la retenir. Révolté contre ce dernier coup familial, il part de chez ses parents avec son baluchon dans un sac poubelle. La suite du film montre Zain survivant dans la rue, recueilli par Rahil, migrante éthiopienne sans papiers bientôt virée par son "référent" pour qui elle travaille chez des bourgeois beyrouthins, et qui a sa vie entre ses mains puisqu'elle n'a aucun papier et qu'il lui a confisqué son passeport. La dame a un bébé, Yonas, non sevré, qu'elle confie à Zain quand elle travaille. Jusqu'au jour où Rahil ne reparaît pas. Zain est en charge de bébé Yonas : le nourrir au biberon alors qu'il a toujours tété le lait de sa mère, et lui assurer des couches propres. Une épreuve évidemment. D'autant qu'un commerçant trafiquant de chair humaine lui propose de l'argent contre le bébé, Zain refuse. Il construit de ses mains avec des ustensiles récupérés un véhicule dans lequel transporter le bébé avec lui, et quand il doit s'éloigner pour chercher leur pitance, il attache Yonas par le pied au chariot. A bout de ressources, il finit par céder, la mort dans l'âme, Yonas au commerçant qui le lui demandait et rentre à la maison. Pour y apprendre que sa sœur est morte de sa grossesse à l'entrée de l'hôpital où on l'a refusée pour manque de papiers d'identité. Zain saisit alors un couteau et va tenter de tuer le "beau-frère" pédophile arrivant juste à le blesser, c'est la raison pour laquelle il est devant un juge et qu'il inverse le procès, c'est lui qui demande qu'on juge ses parents pour l'avoir fait naître. 

" Je ne veux pas que mes parents aient d'autres enfants ; la vie, c'est de la merde ". " T'as pas de cœur, t'es un monstre ", hurle-t-il à sa mère qui lui annonce dans sa prison qu'elle est de nouveau enceinte et qu'elle attend une nouvelle petite sœur pour Zain. Le rêve de Zain, c'est d'aller en Suède : " les enfants meurent de mort naturelle là-bas " dit-il dans un contre-sens qu'il ne perçoit pas. Noir, très pessimiste, cash, pas un gramme de guimauve, sans concession. Les seules bonnes nouvelles, c'est que Rahil réapparaîtra et qu'elle retrouvera son bébé Yonas. 

Film coup de poing, juste et poignant, on se demande durant tout le film quand la metteuse en scène va mollir, vu la charge livrée ici contre la sacro-sainte parentalité, sur le sort que les humains réservent à leur enfants, sans aucun compromis ni aucune mièvrerie. Zain accuse ses parents et ce monde de misère qui l'a si mal accueilli lui, le bébé Yonas et sa sœur, vendue par ses parents à un pédophile contre mariage précoce et prise en charge du fardeau. Car c'est ainsi que les humains traitent leur progéniture, comme un compte en banque, une marchandise aliénable au plus offrant. 

Formellement, le film tourné dans un bidonville de Beyrouth, est magnifiquement mis en scène ; Nadine Labaki sait faire bouger sa camera et nous offre des plans séquences virtuoses et de toute beauté. Elle mérite ses trois prix, dont le prestigieux Prix spécial du Jury de Cannes 2018. Merci à ARTE de l'avoir diffusé. On ne le retrouve pas en accès direct sur leur plateforme, mais sur des sites de cinéma en VOD. 

Depuis le tournage du film, la situation à Beyrouth s'est encore aggravée par la destruction du port, due à l'explosion de 2750 tonnes de nitrate d'ammonium en août 2020. Si chez nous, il n'y a pas de situation couramment comparable, on peut tout de même penser que les quatre enfants de Magali Blandin, dont le père a tué la mère le 10 février 2021 de deux coups de batte de baseball, pourraient tenir le même discours que celui de Zain. Cette odieuse affaire de féminicide, qui a eu lieu en Ille et Vilaine, démontre une fois de plus que des pater familias pervers narcissiques violents tuent la mère de leurs enfants, et que ce n'est pas rare. Incestueux, violeurs, alors même que la société leur reproche d'être absents, je me demande si ce n'est pas mieux qu'ils ne soient pas là ! Mais le mieux est de ne pas les mettre au monde, Zain a raison, les faire naître juste parce qu'on a un appareil génital et qu'on ne sait rien faire d'autre est la pire des motivations. Foutez la paix aux enfants à naître les parents, ils vous le demandent, occupez-vous de ceux qui sont déjà là et que personne n'a accueillis dans la dignité, l'intégrité physique, la sécurité, un toit, et de quoi manger. Ils n'ont besoin de rien d'autre. Foutez nous la paix avec vos protestations d'amour, plus personne n'est dupe. 

La semaine dernière dans un coin d'écran j'ai aperçu le témoignage d'une femme battue et incestuée avec sa sœur par son père durant des années, leur mère complice : la justice a condamné le père abuseur violeur à seulement deux ans de prison, considérant qu'elles étaient consentantes. La culture de l'insémination et de la dégradation par le viol fait des ravages. A la fin de l'interview il était précisé à son de trompe que cette dame était l'heureuse mère de cinq enfants. J'en suis restée commotionnée ; on sait que le viol et l'inceste sont épidémiques, que le traumatisme laisse des traces, suit les générations et expose d'autres victimes à subir le même crime, l'affaire Laeticia Perrais le confirme à souhait, le viol était endémique dans la famille. La propagande patriarcale nataliste bat toujours son plein, sans aucun recul, aucune prophylaxie, ni aucune mise en garde aux victimes qui, sûrement, compensent ainsi le délaissement que des parents lobotomisés par la propagande, irresponsables et indignes, leur ont infligé dans l'enfance, en s'entourant d'enfants béquilles, alors qu'elles sont extrêmement fragiles, proies désignées de nouveaux agresseurs. La maltraitance humaine aux enfants est une histoire sans fin. 

lundi 15 mars 2021

La Retenue : récit d'un inceste

 " Lorsque j'ai dit à ma grand-mère ce qui se passait, juste avant mes 14 ans, une bombe a explosé. Sa réaction dans le lieu clos de la voiture a été fracassante : 'Tu l'as bien cherché.' "


C'est le récit en 140 pages d'un inceste qui se commet durant 7 longues années, des 7 aux 14 ans de l'autrice, et de la sortie de l'état de victime par une rupture familiale longue, chaotique et difficile, et enfin le récit et la dénonciation par l'écrit des faits subis. La sortie du livre était programmée aux Editions des Femmes, seul "éditeur militant", écrit Corinne Grandemange, à avoir accepté de la publier, bien avant de savoir qu'il y aurait une affaire Duhamel / Kouchner. 

L'autrice victime est issue du même milieu social, et les faits se passent à la même époque que dans l'ouvrage de Kouchner, les années post-soixante-huit, années érotiques. Le grand-père est un écrivain connu sur le tard, on ne saura pas qui, tout est anonymisé, ce qui permet de se concentrer sur le crime et les circonstances de son accomplissement. Une grande famille recomposée, à gros capital culturel donc, la grand-mère aristocrate bohème, admirée et adorée, ayant eu des enfants de plusieurs lits, malgré ses conditions de vie précaires, et aimant les recevoir tous sous le même toit dans une grande gentilhommière qu'elle a réussi à acheter et restaurer. L'oncle cadet, ils ont dix ans d'écart, est logé au même étage que sa nièce dont il abuse. Tout le monde couche avec tout le monde. Evidemment, tout le monde sait ou a un sérieux doute, mais dans le huis-clos familial élargi, personne ne parle, personne ne donne l'alerte. Ce qui arrive est la faute de la victime, tel qu'énoncé par la grand-mère au moment de l'annonce. Pas de porte de sortie, hormis par l'écriture et la publication, l'oncle sera sermonné à huis-clos par sa mère, personne ne présentera de regrets ni d'excuses. La Famille, lieu clos de toutes les turpitudes, lieu d'amoralité, mais sacrée, intouchable. 

Il y a dans ces récits d'inceste deux énigmes anthropologiques à mon avis. Corinne Grandemange en pose une : comment peut-on avoir du désir sexuel pour un-e enfant ? Je rajouterais pour ma part, par quel archaïsme issu des cavernes, les hommes sautent-ils ainsi sur tout ce qui bouge, 
sans états d'âme ? Pourquoi les femmes sèment-elles aussi avec insouciance pour dire le moins, les enfants, et donc le malheur dans pas mal de cas, alors que généralement, elles vivent dans une grande faiblesse économique et dans une grande précarité, et qu'elles les laissent ainsi évoluer dans un environnement toxique avec insouciance ? De mon point de vue, ce sont deux énigmes anthropologiques totalement sans réponse. Un autre archaïsme est celui de ces femmes solidaires quoiqu'il arrive, solidarité de femelles envers les mâles auxquels elles sont alliées par mariage, ou qu'elles ont mis au monde. Mais ce dernier s'explique selon moi, et sans leur trouver d'excuses, par la domestication multimillénaire à laquelle nous avons été soumises, par eux, pour leur reproduction. Cela pèse lourdement sur notre psyché, bien que de en plus de femmes, d'autant plus méritantes d'aller à contre-courant, se soulèvent contre cette aliénation, dénoncent, défendent leurs enfants avec acharnement devant une société tolérante à l'inceste au motif que la famille est un lieu d'amour et de sécurité, alors qu'on sait que ce n'est pas toujours vrai. Le déni et le silence ne protègent que les agresseurs. Le sentiment d'impunité chez les inces-tueurs est total. 

" Il se relève et me regarde. Il me dit que de toute façon un jour je le dénoncerai. Il est debout face à moi. Je suis toute nue sur le lit. Je sais qu'il a raison. Un jour je le dénoncerai. 
Il y a ses mots qui cognent : 
"Non je ne t'aime pas. Je t'aime bien "

Aux Editions des Femmes. Une écriture précise, "sans gras" seul conseil 
-d'écrivain- donné par le grand-père, indifférent par ailleurs au ressenti de sa petite fille. Corinne Grandemange se consacre désormais à l'écoute de jeunes enfants à mi-temps pour l'Education Nationale et à la poésie. 

dimanche 28 février 2021

Un voile sur le monde

J'ai lu ce livre-enquête de Chantal de Rudder, grande reporter, ancienne rédactrice en chef du Nouvel Observateur, qui vient de paraître aux éditions de l'Observatoire


Chantal de Rudder "bâchée" la plupart du temps lors de ses rencontres pour écrire son ouvrage, nous entraîne dans un passionnant voyage à travers l'histoire et les géographies. 

Comment le voile a progressé là où on ne l'avait jamais vu, là où ne le voyait plus ? 

Tout commence en 1979 en Iran par la "révolution" ultra-conservatrice de l'Ayatollah Khomeiny arrivant en Iran de Neauphle-le-Château, où il fut hébergé durant 4 mois par la France, Iran d'où il chasse le tyran tortionnaire pro-occidental Reza Shah. Les femmes qui participaient à la révolution islamique en manifestant massivement voilées de la tête aux pieds, firent elles aussi un accueil triomphal au barbu, le premier février 1979 à Téhéran. Le 7 mars, l'Ayatollah décrétait le port du voile obligatoire ; le 8 mars 1979, les femmes redescendaient dans la rue tête nue pour protester contre cette atteinte à leur liberté. Les mollahs reculent ; ils mettront 10 ans pour arriver à leurs fins, voiler les iraniennes. L'Iran et l'Arabie saoudite (le frère ennemi) sont les seuls pays à l'avoir rendu obligatoire. Aujourd'hui, les femmes iraniennes se battent pour reconquérir des droits qu'elles croyaient acquis puisqu'elles les avaient obtenus 20 ans avant la "révolution" iranienne. Pour commencer, enlever son voile dans la rue via le mouvement #WhiteWednesdays" où elles portent un foulard blanc les mercredis en signe de protestation. On est 40 ans après. Les droits des femmes, jamais acquis.

[ Mesdames, je fais ici une incise : toutes les révolutions que nous avons faites en solidarité avec les hommes, de la Révolution française, en passant par les algériennes combattant pour l'Indépendance de l'Algérie dans les années 50, à la pseudo-révolution islamiste iranienne et tant d'autres, ont tourné à la fin à notre renvoi à la cuisine et au gynécée. Même après la révolte antiautoritaire de 1968, les femmes se sont retrouvées couvertes de mômes issus de plusieurs pères, en train de les élever dans des ashrams pendant que les mecs buvaient des bières. Prendre des pavés dans la figure, être torturée ou embastillée, avoir été guillotinée (Olympe de Gouge) ne suffisent pas, il faut être encouillé, et nous on ne l'est pas ! Les hommes se contentent de remplacer les pères par les fils, les hommes d'avant par les hommes d'après, ils ne font pas de révolutions. Aussi, arrêtons de gober leurs bobards, arrêtons de courir derrière eux et de s'attribuer les  symboles de leurs "révolutions" ça finit toujours par un retour à la production de futurs petits révolutionnaires / ouvriers / croyants. Au moins Daech était franc du collier : les femmes selon une solide tradition de bédouins éleveurs de chèvres, lecture littérale et d'époque du Coran oblige, y étaient dédiées à la seule ponte. Les militantes d'extrême-gauche qui prônent aux côtés de leurs bons camarades la démolition du capitalisme, le patriarcat suivra au-to-ma-ti-que-ment (elles m'embêtent avec ça sur Twitter) feraient bien d'y réfléchir à deux fois. D'autant qu'à force de soutenir le voile au nom du "libre-choix", elles vont finir "bâchées " et les autres avec ! Les luttes des femmes pour leur autodétermination ne sont pas secondaires, subordonnables à celles des hommes, elles sont primaires et affaire de femmes. Fin de l'incise.]

Chez les Saoud, " ces similis-wahhabites salafistes pharisiens amerloquisés " selon Daech (on s'adore entre salafistes, c'est fou !) la coquetterie est permise au contraire de chez ces coincés d'ayatollahs chiites iraniens. Dessous, parce que dessus c'est niqab obligatoire. On ne montre que les yeux. D'ailleurs en arrivant à Riyad, une saoudienne enquêtée s'empresse d'offrir à notre grande reporter une tenue compatible sunnisme wahhabite alors que Chantal de Rudder arbore partout la même tenue noire râpée chiite iranienne, en s'étonnant des regards torves que provoquent sa tenue. Elle rencontre ces femmes saoudiennes très éduquées qui tentent leur émancipation dans une implacable théocratie combinant une lecture littérale du Coran du temps des transports à dos de chameaux, tout en affichant tous les éléments de la modernité : villes gigantesques ultra-modernes gagnées sur le désert, 5G, téléphones cellulaires, Internet et gros SUV ! " Les femmes du pays ont la démarche du crabe, elles avancent en faisant des pas de côté ", impossible d'être frontales (elles en sont tout de même à se battre pour pouvoir conduire leurs voitures elles-mêmes !), aussi ces femmes occidentales qui " font perdurer une époque de plomb " dont elles-mêmes essaient de se débarrasser leur insupportent ; les voilées françaises n'ont pas la cote :" Je déteste ces européennes en burqa, ces filles se font manipuler, on ne leur vend pas l'islam mais une identité qui n'est pas la leur, " affirme Sheika.

D'Iran à Grenade en Andalousie, où un rond-point sert de pèlerinage aux décoloniaux, on passe d'abord par la Belgique gangrenée par le salafisme, où l'on apprend l'accord historique entre le pieux roi catholique Beaudouin et les rois saoudiens, accord qui a mis sous tutelle saoudienne les musulmans du pays, " solidarité habituelle de calotins" ; puis par le Danemark, petit pays de 6 millions d'habitants qui a payé le prix fort au terrorisme islamique, et dont le welfare state généreux attire les émigrés venant de pays en guerre : son actuel gouvernement de centre droit qui mène une politique volontariste et pragmatique contre les ghettos a institué des cérémonies de naturalisation où serrer la main de toutes les personnes présentes est obligatoire, la covid a d'ailleurs suspendu ces cérémonies jusqu'à nouvel ordre tellement ils ne plaisantent plus sur le sujet de l'égalité femmes hommes ; par la Bosnie musulmane où les accords de Dayton ont figé la situation de la fin de guerre et qui subit plein pot l'influence de la Turquie et celle concurrente des saoudiens qui y financent des mosquées géantes, où le voile islamique jilbeb fait une grande progression au nom de l'identité musulmane. Islamisation par la guerre. Par la Grande-Bretagne gangrenée par le communautarisme où les tribunaux chariatiques sont tolérés, tribunaux dont les jugements sont toujours défavorables aux femmes, mais qui, prétexte, soulageraient la justice britannique mise à mal par les restrictions budgétaires imposées par les régimes néolibéraux. Alliance du libéralisme ultra et des religieux, des pétrodollars et de McWorld. Par les USA enfin où perdure la " bigoterie de la race ". 

Enfin, le dernier et étonnant chapitre chez les décoloniaux à Grenade où ils tiennent un séminaire décolonial, où parvient avec difficulté à s'infiltrer de Rudder en planquant sa judéité, invoquant sa famille berbère dans son dossier de candidature. Ce chapitre nous apprend plein de choses sur ce mouvement fondé par un portoricain, et nous mène au bout d'un voyage où Chantal de Rudder a repris son métier de grand reporter, ses carnets d'adresses et ses souvenirs d'ancienne journaliste ; on comprend comment les révolutions, mais aussi les guerres (Bosnie), la fin de la guerre froide, tous les soubresauts de l'histoire, l'argent des pétro-monarchies qui coule à flot et permet de tout acheter, les démissions occidentales ravagées par le consensualisme, la mollesse sur les principes, la mauvaise conscience et les compromissions, l'impuissance rigidifiée, ont permis le retour de la bigoterie, du religieux, et du coup, à ce vieux stigmate des femmes (le voile est pré-islamique évidemment), d'être revendiqué comme un gage de révolte, un attribut féministe et révolutionnaire. Ce qu'il n'est pas. " C'est fascinant ce pouvoir de détourner les mots, de dévoyer des valeurs ". Il faut réaffirmer haut et fort que les lois qui limitent le port du voile dans l'espace républicain sont faites pour protéger celles qui ne le portent pas du prosélytisme de l'islam radical, rien de moins. Celles qui le portent en étendard revendiquent une limitation, pas une émancipation. 

Le soft power, les femmes instrumentalisée par des vieux barbus, ça vous a tout de suite une allure (trompeuse) pop et moderne, plus en tous cas que les ensoutanés que plus personne ne supporte, surtout dans les pays musulmans qui n'en finissent pas de s'émanciper du joug de la religion et des tyrannies, les Printemps arabes des populations urbanisées nous l'ont clairement montré en 2011, 2012, tandis que les campagnes résistaient comme en Turquie ; il n'y a que la petite Tunisie qui a accouché du sien dans la douleur. La démocratie est un long chemin. Chantal de Rudder écrit un livre plein de verve, résolument impertinent, avec même un solide sens de l'humour, où chaque chapitre est bouclé comme dans une série, on peut donc choisir son ordre de lecture. Ce qui frappe tout de même, c'est la haine générale que provoquent les femmes, et ce besoin fanatique des hommes de nous soumettre, de surveiller nos corps, tandis qu'eux s'autorisent toutes les privautés, ne s'interdisent rien ou presque !

Le capitalisme s'accommode très bien de la post-modernité et de la bigoterie : 

" L'essentiel pour McWorld, comme le soulignait Benjamin Barber, c'est d'agrandir sa clientèle. L'Institut Thomson-Reuters évalue le marché mondial de la mode islamique à 484 milliards de dollars pour 2019. En toute logique économique, les marchands de la mosquée -comme on dit les marchands du temple- prolifèrent désormais, tous avides d'occuper désormais ce nouveau créneau porteur de la consommation. Dans les sweatshops du Tiers-monde, de pauvres créatures piquent et cousent du hijab au kilomètre pour qu'en Occident et ailleurs des femmes affichent leur musulmanité orthodoxe. " Révolutionnaire, vous avez dit ? 

A lire donc, pour remettre les pendules à l'heure. 

Les citations du livre sont en caractère gras et rouge

samedi 13 février 2021

Une bonne question

Comment 

empêcher les hommes 

de violer et de tuer ? 

Une twitta influente a vu son compte suspendu par Twitter il y a une quinzaine de jours pour avoir envoyé le tweet "comment empêcher les hommes de violer ?" Aussitôt le compte suspendu, branle-bas de combat parmi les féministes qui se sont coalisées pour envoyer le même tweet en mettant Twitter et Twitter France en copie, histoire de voir s'ils allaient suspendre tous leurs comptes. Au bout de 48 heures environ, l'émettrice était rétablie dans ses droits de publication, et un autre jour plus tard, Twitter présentait ses plates excuses. La twitta en question aurait écrit "comment empêcher les "barbares, jeunes, individus, personnes, mauvaises rencontres, au pire le désuet lascars, tous vocables permettant un superbe noyage de poisson à la place d'hommes, ça passait crème ! Les algorithmes modérateurs de Twitter n'y auraient vu que du bleu. Mais désigner l'ennemi aussi frontalement, les modérateurs, surtout devrais-je dire, les algorithmes des modérateurs ont des vapeurs ! Comment, comment, on sous-entendrait aussi brutalement que les hommes violent ? Verboten. Interdit.  Accoler le mot homme au mot violeur ou tueur, c'est prohibé. Jeunes, individus, barbares, sauvages..., pas de problème, le "loup solitaire" sert aussi beaucoup pour désigner le terroriste free lance, le porc aussi évidemment, cet animal réputé dégoûtant avec "balance ton porc", et dernièrement on voit apparaître "rapaces" : tout ce qui permet de faire diversion est parfaitement toléré et même encouragé. Les renvoyer à l'ordre animal, "ils se comportent comme des animaux" entend-on, est tout bénéfice : comme il est de bon ton de tuer des animaux pour la table, la chasse, par pur sadisme, très toléré par la société quand il s'agit de bêtes, le sadisme et la cruauté étant pratiqué par la classe sociale hommes en majorité, mais personne ne faisant même semblant de voir le lien, pas de problème donc pour les animaliser, au contraire, cette habitude justifie A POSTERIORI, la façon dont nous traitons les bêtes ! 

Satané conflit de loyauté

Et puis, des hommes on en a à la maison : on les épouse, on reproduit leurs troupes, avec de gros coups de pas de bol, on les approvisionne en miliciens du patriarcat, alors que faire, comme disait Lénine ? What should we do ? A part se battre les flancs et pleurer quand la gendarmerie sonne à la porte au petit matin pour apprendre aux mères, aux épouses, aux fiancées que Valentin est de fait un braqueur de banque, un violeur, voire un tueur en série, et que "désolé Madame, nous l'avons confondu par son ADN, test fiable à 99,99 %, on a été obligés de le fiche en prison pour la sauvegarde de la société, il ne rentrera pas". Comme dans cette affaire Chillou de Saint-Albert, "cold case" résolue 19 ans après, le tueur présumé, son ADN retrouvé sur la scène de crime, coulait des jours heureux, indétecté, auprès de sa femme et de ses filles interviewées dans le documentaire en question ! Ca a un nom : CONFLIT de LOYAUTE. Comment vivre avec eux tout en reconnaissant que oui, on en côtoie tous les jours dans la  rue au boulot à la maison à l'église à la mosquée au temple dans les occasions sociales où ils portent beau : des incestueurs, des violeurs, des batteurs de femmes, ces crimes étant très répandus, et même des tueurs de l'ombre et de la nuit, des tueurs d'occasion, des opportunistes, faisant régner le terrorisme viril sur les quelques-unes qui seraient tenter de se faire la belle hors du conjugo, mariage devant le maire et le curé, ou de la main gauche, ou même en pratiquant le féralisme * ! "Une femme sans époux est comme une vache sans propriétaire", d'ailleurs les préfets butent au fusil ces vaches qui prétendent pouvoir vivre dans leurs pâtures sans qu'on mette des barrières électrifiées autour ! Non mais quel culot ? Où va-t-on si on laisse les femmes sans propriétaires ? En tuer une est un avertissement sans frais à toutes les autres. Ainsi font-ils régner la terreur. 

Tiens, je vous ai trouvé un article du Monde (Le Monde himself !), un bijou de cet art de noyer le poisson et de brouiller les pistes. Epidémie de COVID et épidémie de violences "conjugales" et "sexuelles" : si vous trouvez dans l'article un indice sur qui viole, sur qui cogne, et sur qui ils cognent, je vous paie des prunes, quelle que soit la saison. Dépêchez-vous de le lire avant qu'ils le mettent en réservé aux abonné-es ! Une merveille d'application du neutre. Parce que le neutre sert à ça : à brouiller les pistes, à laisser sous-entendre que les tueries, les viols, la violence en général, seraient symétriquement partagé-es à égalité par les deux sexes. Or, malgré un bon siècle de féminisme, il faut le reconnaître, les femmes sont bien plus calmes que les mecs ; et si les femmes fournissent leur contingent de criminelles, ce n'est pas du tout dans les mêmes proportions. 

Autre argument mis au neutre sans bien entendu préciser que la population carcérale c'est 97 % d'hommes donc seulement 3 % de femmes, cette phrase programmatique des politiciens de gauche en général : "la prison, c'est la fabrique de la récidive", pour ces prétendus humanistes anti-prisons. Oubliant toutefois de préciser que les femmes sortant de prison ne RECIDIVENT PAS, elles. Le plafond de verre sévit là aussi. Mais les femmes fournissent les gros bataillons des victimes aux hommes violents pour la raison spécifique qu'elles sont des filles ou des femmes, les crimes et violences qu'elles subissent étant spécifiques à leur classe sociale d'opprimées, prétextes qu'ils entendent bien transmettre aux générations futures -s'il y en a des générations futures d'ailleurs, ce qui n'est pas garanti, étant donné qu'ils ont le pouvoir partout, et qu'ils sont en guerre perpétuelle entre eux, avec les femmes, et avec la biodiversité animale et végétale ! 

Rien n'existe qui n'ait été nommé

Ainsi fonctionne le langage performatif humain. Il suffit de dire pour qu'advienne, que se réalise l'énoncé. Je le déclare ici, le neutre pris en français par le masculin est une forfaiture. Il est temps de nommer le problème. On ne peut pas s'attaquer sérieusement à un problème si on ne le nomme pas, vu que ne pas le nommer implique tout simplement qu'il n'existe pas. La violence masculine impossible à nommer n'existe tout simplement pas. Les femmes rasent les murs, les femmes mettent en place des stratégies d'évitement, les femmes subissent dans le silence de la société les pires entraves à leur liberté et à leurs possibilités d'êtres humains, les femmes vont à l'équarrissage, les femmes se taisent, mais surtout les femmes ne peuvent pas dire, le neutre agit comme un bâillon en occultant, le conflit de loyauté fait le reste.

Syndrome de Cassandre, pavé sur la langue, bâillon sociétal. Mutisme. Silencio. Omerta. 

J'ai lu cette semaine le petit ouvrage nécessaire de Martine Storti, Pour un féminisme universel, 103 pages chez Seuil, Collection La république des idées. Cet ouvrage est très utilement argumenté pour se sortir des débats étatsuniens étouffants et hors sol sur l'intersectionnalité vu que nous nos deux pays n'ont pas la même histoire, des anathèmes sur les "féministes bourgeoises blanches" nous faisant oublier qu'on a toutes les mêmes oppresseurs, nous imposant de nous taire au motif qu'il y a aussi des opprimés dans la classe sociale hommes, et tentant de ce fait de nous diviser, stratégie toujours payante et toujours renaissante des agent-es du Patriarcat. Martine Storti aborde en fin d'ouvrage le neutre, pas dans la même perspective que moi mais indiscutablement ça marche aussi dans ce sens : 

" Le neutre n'existe pas. Cependant il peut servir. Par exemple, il a longtemps été utile en France, il l'est encore pour refuser la féminisation des mots, en particulier des mots désignant des professions ou des fonctions. Le neutre est un tour de passe passe pour NE PAS rendre VISIBLE le masculin, et pour déguiser le pouvoir qui va avec. Ainsi, la secrétaire du secrétaire d'état, le même mot qui, décliné au féminin ou au masculin, n'indique pas seulement une différence de métier ou de fonction, mais bien une HIERARCHIE. Dire "la" secrétaire d'état a pris du temps. Et tant d'autres exemples. Ainsi, pendant longtemps, on a dit "directrice" d'école élémentaire ou de crèche, mais "directeur" d'administration centrale ou "recteur". De même, "ambassadrice" pour désigner l'épouse d'un "ambassadeur", mais pas la fonction exercée par une femme. " Les majuscules et les caractères en gras sont de mon fait. 

Maintenant relisez ce billet en gardant en tête la phrase en gras et les négatifs en majuscule. Oui, en matière de délinquance le neutre est aussi une façon volontaire de rendre invisible le masculin. 

* On dit d'un animal qu'il est féral quand il est passé de l'état domestique à l'état sauvage.