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dimanche 18 août 2024

Babysitter - Joyce Carol Oates : une critique des rapports sociaux de sexe

La fonction politique de l'amour.


Une belle trouvaille sur les étagères d'une de mes bibliothèques municipales avant fermeture saisonnière, j'ai lu cette semaine d'août, sans pouvoir le lâcher, cet avant-dernier roman de Joyce Carol Oates (2023), romancière valeur sûre. Bonne pioche une fois de plus. Ce roman est surtout une corrosive critique des rapports sociaux de sexe, bien que la quatrième de couverture annonce un antagonisme ethnique à Detroit (Michigan) où se déroule l'action située en 1974, entre quartiers blancs suburbains privilégiés encore traumatisés par les émeutes de 1967, et les quartiers noirs défavorisés du centre où seraient forcément regroupés tous les délinquants, violeurs et tueurs d'enfants (dont un, affublé du nom Babysitter par la police, fournit le titre de l'ouvrage). L'habituelle erreur de focus sur l'ethnie à propos de la violence et de la délinquance, alors que le commun dénominateur à tous ces crimes, c'est le sexe masculin.  

" Seuls les faibles tombent amoureux, ils ne voient pas d'autre façon de vivre. "

" Ma mère a découvert trop tard qu'on paie pour ce qu'on ne sait pas dans toute relation régie par un statut juridique. " 

Hannah, l'héroïne de 40 ans, s'est laissé glisser sur la pente sociale des femmes, le mariage et la maternité sans jamais avoir rien essayé d'autre. Epouse d'un cadre financier propre sur lui, mais qui la délaisse, dont elle ne sait rien des activités, et n'ose rien demander (je pense qu'il y a encore des femmes aujourd'hui dans les classes sociales supérieures qui sont dans cette ignorance), elle a deux enfants en bas âge, une fille de quatre ans et un garçon impérieux de sept ans ; elle est secondée dans ses tâches par une domestique philippine qui assure toute l'intendance. Bien que bénéficiant du prestige social des classes privilégiées, présidente ou membre de clubs de voisins ou de bienfaisance, Hannah est frustrée et se languit entre les quatre murs de sa grande maison. Elle est obsédée par un besoin pathologique d'amour, de passion torride. C'est dans cet état d'esprit qu'elle rencontre lors d'une fête de bienfaisance, un homme dont elle ne connaît que les initiales, qui va savoir la prendre dans ses filets en profitant de son besoin de passion, pour la conduire à ses fins d'agresseur implacable. Elle ne voit pas ou en tous cas ne veut pas voir le sinistre piège qui se forme sous ses (et nos) yeux. Elle est incapable de distinguer le plaisir de la douleur, les rapports sexuels violents de l'osmose à l'autre qu'ils doivent être, de faire la différence entre le viol accompagné de coups, de tentatives d'étouffement et de meurtre, de l'amour, même paroxystique. Elle est totalement subjuguée, dans le ravissement, incapable de la moindre lucidité, conditionnée par un masochisme, sans doute hérité de l'enfance, avec un père autoritaire, étouffant, tout-puissant. 

" Craignant pour sa vie, Hannah n'a pas osé s'opposer à lui, elle a essayé de le flatter, la virilité en lui si avide de flatterie, ne s'est-elle pas faite servile pour pouvoir survivre, ne s'est-elle pas dépouillée de toute volonté, la stratégie féminine instinctive, la stratégie féminine désespérée... " 

Avec une maîtrise totale de la narration, l'autrice nous distille durant 600 pages des informations disparates qui finissent par dessiner un puzzle terrifiant dont on découvre, à l'instar de l'héroïne qui, elle, s'aveugle, au fur et à mesure de la progression de l'action, qu'il forme un piège diabolique où va tomber irrémédiablement Hannah. Le tueur en série d'enfants n'est qu'un fond de scène, un prétexte permettant à la toile à multiples personnages de Joyce Carol Oates de se déployer : la corruption implacable de la société patriarcale, de son ordre social, et la fonction politique de l'amour : l'annihilation de celles qui marchent innocemment dans la combine, puis doivent marchander leur survie. S'installe même une dimension d'étrangeté, où par moment on ne sait si la Hannah qui parle est morte ou vivante, au vu d'évocations de salle d'autopsie et d'un drain situé sous son corps. 

La vie des femmes en conjugalité, que ce soit de la main droite (mariage) ou de la main gauche (amour clandestin) est un roman gothique. Des Ann Boleyn maquées à des Henri VIII.

De quoi se poser la question : Si nous étions libres, aurions-nous besoin d'amour ? Un texte radical de Ti Grace Atkinson.

Un thriller brillant -et installant le malaise, mais toute l'oeuvre protestataire et noire ("American litterature is dark and protest", disait un de mes professeurs d'anglais) de Joyce Carol Oates n'est-elle pas troublante ?- qui m'a réconciliée avec le genre, alors que dernièrement je lui ai préféré la lecture d'essais, tellement les derniers thrillers que j'ai lu étaient mauvais !

Les citations de l'ouvrage sont en caractère gras et rouge. 

lundi 19 février 2018

Comment l'amour empoisonne les femmes


" Le problème avec certaines femmes, c'est qu'elles s'excitent à propos de rien - et qu'elles l'épousent " - Cher, artiste chanteuse.

Cette semaine je propose un billet tentant une critique politique de l'amour qui risque de ne pas trop aller dans le sens des féministes pop, celles qui " reprennent, sans avoir les armes pour le critiquer, le discours des magazines de mode qui détourne depuis longtemps le vocabulaire féministe à son profit "*, selon une citation de Christine Bard, historienne du féminisme, professeure à l'Université d'Angers. Ni dans celui des féministes réformistes libérales qui ont l'air de tout vouloir : le beurre, l'argent du beurre et le crémier. Se marier dans une perspective égalitaire, avoir des enfants, réussir une carrière professionnelle en "conciliant", restent un fort désir des femmes. L'injonction patriarcale et sociétale est puissante : on doit rencontrer l'amour, garder l'amoureux, et pour réussir sa "vie de femme", procréer et donner au moins deux ou trois beaux enfants au Prince Charmant. La politique nataliste française y pousse d'ailleurs fortement. Le problème c'est que la vie nous apprend que nous devons faire des choix et que choisir c'est élire une chose, et dire non aux autres possibilités. Le choix est discriminant. Et frustrant.

Mon fil d'abonnements Twitter est rempli de nouvelles et liens d'agressions sexuelles, de batailles homériques entre époux lors des divorces (demandés à 85 % par les femmes ainsi que la "garde" des enfants -alors qu'on devrait plutôt dire "la charge" (Delphy), mais le choix du vocabulaire fait aussi partie des conventions aliénantes ; il est truffé de recensement des meurtres maritaux relatés en formules euphémisantes comme il se doit par les journalistes complices de la société patriarcale tentant de noyer le poisson eux aussi, dans les pages Faits Divers de la Presse Quotidienne Régionale. Il faut préserver l'institution pour ses principaux bénéficiaires : les hommes. Bravo à ces militantes pour ce travail fastidieux et débilitant, car la fréquence des meurtres, tous les trois jours environ, ne faiblit pas. L'amour blesse et tue, déchire les parents et les enfants, quand il y en a, lors des divorces, mais aucune critique n'est émise sur ce singulier sentiment à l'évidence pathologique qu'est l'amour. Chacune travaille en profondeur son petit segment dénonçant sans relâche la violence masculine endémique, voire épidémique, puisque pour les cas extrêmes, des générations de femmes, de grand-mère, en mère, puis fille reproduisent la malédiction, en tombant comme par hasard systématiquement sur un violent, cogneur, violeur et incestueux. Lire par exemple Laetitia ou la fin des hommes par Yvan Jablonka, ou allez voir le film Jusqu'à la garde de Xavier Legrand où l'on voit clairement la fille tomber dans le même piège que sa mère pour fuir la violence familiale.

Mais ceci posé et documenté, que fait-on ? Quand il y a réponse, elle est toujours la même, partielle selon moi, éduquer les garçons, leur dire de ne pas cogner ni violer, de ne pas agresser les filles. Évidemment je suis 100 % d'accord avec ça, c'est bien la première chose à faire, quoiqu'on ne voit pas la société s'empresser réellement, il y a toujours d'autres sujets tellement brûlants à traiter avant ! Et puis ne rien préconiser pour les filles et femmes, n'est-ce pas répondre seulement à moitié au problème ? Les garçons et la désastreuse façon dont ils sont élevés sont un problème, les filles ne pourraient-elles pas être la solution ? Ne peut-on pas en tous cas travailler sur cette hypothèse ?

C'est quoi l'amour ? Une affaire d'ocytocine, de progestérone ? Une construction sociale ? Un comportement, dévoyé en sentiment pathologique et toxique ?


Selon Peggy Sastre, Docteure ne philosophie des sciences, spécialiste de Darwin, tout est affaire de biologie, de sélection naturelle : l'addictive ocytocine, hormone provoquant bien-être et apaisement secrétée lors de l'orgasme, et la progestérone qui régit les réactions du corps de la femme enceinte et bloque son système immunitaire tentant d'expulser la moitié "non-soi" du fœtus puisqu'une moitié vient du père, voilà les ennemies. " L'amour, même lorsqu'il n'est pas pathologique au sens strict, partage avec la dépendance une foule de structures cognitives, de schémas comportementaux et de processus neurochimiques". On ne présente plus Peggy Sastre : rien à voir avec la construction sociale, tout à voir avec la biologie. Si la préférence des femmes, même des féministes, dont une grande proportion sont des lesbiennes (si seulement, mais c'est faux !) "va à des partenaires physiquement et socialement dominants, des bad boys, des "babouins de compète", c'est parce que ces derniers sont capables de les protéger des prédateurs internes et externes de l'espèce". L'antispéciste que je suis s'insurge : comparer les babouins aux mecs de l'espèce humaine est diffamatoire pour les babouins, franchement :( C'est l'hypothèse du garde du corps. Elle a façonné notre psychologie de femelles. De même, notre aversion pour le sale et les charognes, c'est parce que nos organes génitaux sont plus sensibles, nous avons plus de chance de contracter des infections car nos muqueuses génitales sont plus importantes que celles des hommes ; du coup, nous faisons le ménage pour restaurer le propre, alors que nos mâles font le ménage pour contenir le sale ! Nuance. Ce dégoût qui toucherait plus facilement les femmes fait aussi que les végétariens sont aussi en immense majorité des végétariennes. Bref, Mesdames, libérez-vous de vos hormones. D'ailleurs, Peggy Sastre donne une explication originale : le féminisme se serait imposé à cause de la "pasteurisation de la société". L'hygiène, les vaccins, permettant une plus grande sécurité sanitaire pour les femmes, diminuant les pathogènes et les risques pour la santé auxquels ils exposent, auraient permis l'avènement du féminisme, et une plus grande promiscuité. Bien que truffé de notations scientifiques sur les hormones, le livre est drôle et enlevé, et par moments j'ai beaucoup ri.

Toutefois dans cette perspective du tout hormonal et de l'inscription dans les gènes, on se demande pourquoi la société perdrait un temps infini à nous pourrir la tête, à nous les filles, dès le berceau, avec des poupons et des dînettes en plastique, des contes à dormir debout sur le Prince Charmant -qui a la fâcheuse tendance à transformer la princesse charmante d'un jour en bonniche toujours-, et qu'en plus nous serions désireuses de leur passer la bague au doigt, pendant que les mecs eux, nettement moins investis dans l'aaamourrr -fait indéniable-, cette affaire de femmes dépendantes, seraient tout occupés à retarder le moment fatidique. Évidemment, c'est une grossière inversion patriarcale : eux seuls ont besoin du mariage pour savoir que leurs enfants sont les leurs ; ils détestent les femmes indépendantes, et toute tentative de prise de pouvoir de notre part, même lorsqu'il s'agit juste de maîtriser notre propre destin et notre corps, est vécu comme une tentative castratrice de grande ampleur. Gare aux effrontées.

Selon Peggy Sastre, pour les femmes, "Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous". Même si nos explications diffèrent, au moins, nous arrivons à tomber d'accord sur le résultat. L'investissement dans l'amour est affaire de femmes et cet investissement est dissymétrique : elles investissent sur leur "féminité" qu'elles pensent puissante, encouragées par la presse féminine et toute la culture pop qui le leur serine à rythme hebdomadaire. Elles font tous les efforts et s'investissent, les hommes se laissent porter, font carrière, se mettent les pieds sous la table, et... perçoivent au final tous les gains économiques. Sauf que.

"La féminité, c'est ce qui est non masculin, ce qui est dépourvu de pouvoir" - Christine Bard.
Non, nous ne sommes pas toute puissantes : le système n'est pas fait pour nous. Cessez de chercher le "mari idéal", il n'existe pas ; et si vous rabattez vos prétentions, cessez de penser que vous "allez le changer" ! Il n'y a pas intérêt. Il passe confortablement de la charge de sa mère à la vôtre : vous nettoierez sa chambre, laverez son linge, élèverez ses enfants, comme a fait sa mère, le système est fait par eux, pour leur plus grand bénéfice. Le mariage est une perte d'identité et d'autonomie pour les femmes. Il y aura un moment où vous mettrez votre carrière entre parenthèse pour vous occuper des enfants. Non, vous pouvez juste limiter la voilure et les dommages pour vous. En attendant que les lois s'appliquent réellement, parce que les lois sont là.

L'amour est d'abord un comportement basé sur l'échange et la réciprocité, mis au point et affiné par l'évolution pour permettre aux êtres animaux d'élever leurs petits, dépendants de leurs parents pour leur sécurité et leur nourriture, les parents dépendants de leurs petits pour se perpétuer. Quand les petits sont grands, ils doivent quitter leurs parents, et soit le couple se défait, soit les deux restent fidèles l'un à l'autre. On trouve ce cas chez certains oiseaux. Que les humains aient fait de ce comportement mutualiste un sentiment pouvant aller jusqu'à la névrose (dans le sens de vouloir à tout prix se conformer à une injonction sociale), et même jusqu'à la pathologie pouvant blesser, tuer et détruire, c'est une construction sociale toxique qui pervertit la notion même d'amour. Même si cette construction sociale peut être aggravée par des pics hormonaux, j'en conviens. Hello, Peggy Sastre.

Que disent les féministes de l'amour ? Le Dictionnaire des féministes a une entrée "Amour" sur trois pages. En substance, "dans l'imaginaire patriarcal, la révolte des femmes constitue une menace pour l'amour". Tiens donc. Le positionnement féministe sur le sujet est que l'amour est "un échange inégal, une duperie, une réduction de l'être, un esclavage. Le féminisme déconstruit une culture de l'amour profondément sexuée et sexiste, condamnant les filles à l'attente du Prince Charmant et les condamnant à une déception programmée ". Le féminisme apporte des proposition neuves, adossées à d'autres courants de pensée politique : libertaire, communiste, queer... Et puis l'amour (lesbien) entre féministes est l'objet de valorisation, de Monique Wittig à Catherine Corsini, à Marie-Jo Bonnet, dont les œuvres "s'intéressent à cet amour qui donne la force de résister et de créer".

Nous ne sommes pas toutes lesbiennes, bien sûr. Mais je crois qu'on peut résister à la propagande et à la pollution patriarcales, choisir en connaissance de cause, bien évaluer ce qu'on veut vraiment dans l'existence, ne pas forcément suivre aveuglément le troupeau et les bons conseils de gens dont les choix ont été clairement non couronnés de succès, et faire des arbitrages qui de toutes façons seront discriminants. Non, on ne peut pas tout avoir dans la vie. C'est une idée dangereuse propagée par des gens qui veulent du mal aux femmes. L'amour qui ne propose que la dépendance est infantilisant. L'amour entre adultes doit être un partage contractuel -tacite ou écrit. Il peut ne pas durer toute la vie, cette fiction culpabilisante : élevez vos enfants le mieux possible si vous en avez, quand ils seront partis, vivez vos passions et le temps qui vous reste : à deux, seule, ou avec un-e autre partenaire. Il n'y a pas de mal à cela. Et je rappelle que la maternité est un choix, pas un destin. Un choix qui impacte davantage les vie des femmes que celle des hommes.

" Le problème est la violence qu'entretient la domination masculine et ce que nous faisons (ou ne faisons pas) pour la prévenir, la réprimer d'une manière appropriée et donner à celles et ceux qui en sont victimes, ou risquent de l'être, les moyens de se défendre psychologiquement et physiquement ". Christine Bard.

*Les citations en typographie rouge de Christine Bard, historienne du féminisme et professeure à l'Université d'Angers, sont extraites de son ouvrage Ce que soulève la jupe - Identités, transgressions, résistances. paru en 2010 aux Editions Autrement.
Celles en bleu sont de Peggy Sastre : Comment l'amour empoisonne les femmes - Du surinvestissement sentimental et des moyens d'y remédier, aux Éditions Anne Carrière.

On peut aussi lire l'article de Ti Grace Atkinson, féministe radicale, consacré à l'amour et à l'institution du mariage publié il y a quelques temps sur mon blog : De l'amour, du mariage et du servage. C'est un texte radical.

mardi 4 juillet 2017

Si nous étions libres, aurions-nous besoin d'amour ?

Je vous propose aujourd'hui un texte radical : il faut savoir, de temps en temps, se brûler un sein et aller bloguer depuis une tribu d'Amazones. Ti Grace Atkinson livre dans ce discours une réflexion sur l'amour et sa fonction politique pour l'oppresseur, le Patriarcat. Accrochez-vous, vents de force 11, avis de tempête. Et décapage de neurones assuré. En tous cas, séparatisme ou non, il décrit bien le dilemme auquel les femmes sont confrontées en permanence.

La FEMME POLITIQUE : fonction politique de l'amour

Discours prononcé le 21 février 1970 au Juniata College, Huntington, Pennsylvannia par Ti Grace Atkinson - Odyssée d'une amazone.

" Plusieurs femmes, pendant le week-end, ont manifesté une certaine réticence à considérer les hommes comme l'ennemi.  Je serais la dernière personne au monde à penser que cette réticence n'est pas naturelle. C'est tout ce qu'il y a de plus normal. C'est ce qu'on appelle, je crois, instinct de conservation.

D'autres femmes admettent sans aucun doute que la logique des hommes est notre ennemi de classe. Mais, par quelque heureux hasard, leur fiancé actuel est l'une des rares exceptions à la règle.  A moins que certaines femmes ne produisent une évidence politique vérifiable à l'appui de ce genre d'affirmation, cette position n'est qu'un compromis.
Et puis, il nous a fallu aussi digérer l'argument de la "rareté", avancé par un homme du Dakota : "La raison de la rapide croissance du Mouvement des Femmes, a-t-il dit, et de son apparente amertume à l'égard des hommes, ne provient pas du fait que les hommes oppriment les femmes. Non, le problème, c'est qu'il n'y a plus assez de vrais hommes (c'est à dire de suprématie masculine) pour toutes".

Il n'y a rien de très compliqué à devenir "politique". Une personne politique est un individu qui a un ensemble de croyances particulières et qui agit en accord avec ces croyances. Ce qui a rendu si difficile la politisation des femmes, ce sont les échappatoires qu'on a trouvées pour la deuxième partie de la définition : agir en accord avec un ensemble donné de croyances politiques.

Les hommes parlent aux femmes de guerre des sexes depuis l'origine des temps. Bien sûr, de notre point de vue, il s'est agi d'un massacre. Il est plus facile de comprendre ce que font les hommes, c'est à dire mentir, que de comprendre ce que font les femmes. Les hommes ont baisé les Indiens jusqu'à la mort, l'idiotie et la cécité. Ensuite les blancs ont présenté le "conflit" à leur manière en décrivant les hordes rouges à l'attaque des pieux pionniers, des femmes blondes et des enfants.

Mais la "pathologie" de l'oppression, en l'occurrence la division des classes masculine et féminine, est présente chez des femmes qui nient ce que les hommes eux-mêmes sont en train d'avouer. Pour s'accrocher à l'ennemi, il faut être prêt à y mettre le prix : sa propre vie. Entrer en relation avec un homme aussi dépouillé soit-il (complètement et publiquement) du rôle masculin, serait encore un risque. Mais s'unir à un homme qui a fait moins encore, c'est du suicide. Prouver sa conscience de classe c'est se couper des hommes, de ces unités de deux personnes face à face (par exemple le mariage et la maternité). Aucune amélioration significative de la situation des femmes ne sera possible sans cette décision.

Jusqu'à présent, le mouvement féministe a rassemblé des femmes qui voulaient surtout se plaindre. Mais ces plaintes n'ont rien de nouveau. Les femme se plaignent entre elles depuis des siècles, mais elles se traînent ensuite chaque jour dans leurs cuisines pour préparer les dîners de leurs maris. Cette pratique a développé au cours des siècles une sorte de personnalité multiple chez les femmes, dont chaque aspect est resté intact. Je peux illustrer hic et nunc ce que je viens de dire. La plupart des femmes ici présentes ont sans doute une alliance institutionnelle avec les hommes, le mariage ou bien
 l' "amour". Si vous ne l'avez pas, vous êtes probablement en train de la chercher.  Alors, comment pouvez-vous chercher une telle alliance et être en même temps ici ? Cette contradiction n'est pas seulement présente ici, mais dans tout le Mouvement. Les féministes les plus anti-mâles, celles qui disent que tout homme est l'ennemi -et pas seulement comme je le dis que ce n'est que la conduite ou le rôle du mâle qui sont inacceptables- se montrent pourtant en même temps dans la rue, la main dans la main avec l'ennemi même !


Personnellement, j'ai pris la décision de ne pas me montrer en public avec un homme, dans les lieux où l'on pourrait croire à une amitié entre nous. Puisque selon moi, c'est la conduite des hommes (à définir) qui est l'ennemi, il me faut, à l'appui de ma thèse, tout un dispositif de différentiation. Donc, faire une exception à ma règle serait admettre : "cet homme s'est publiquement et tangiblement (donc c'est significatif), désolidarisé du rôle masculin, du mieux qu'il peut. Les journaux prétendent que cet acte assez modeste du point de vue politique fait de moi une séparatiste. Techniquement, une séparatiste est une personne qui préconise un état séparé pour un groupe particulier de gens. Je n'ai jamais fait cela... jusqu'ici. Quant à moi, je crois que je suis simplement cohérente. C'est le moins qu'on puisse faire pour sa propre estime.

Un des traits les plus frappants de ce Mouvement est qu'il ne préoccupe pas vraiment le gouvernement. Mais pourquoi l'inquiéterait-il ?
Nous les femmes, je vous le concède, nous exprimons des idées assez "radicales". Mais nous n'avons pas fourni de preuves qu'il existe le moindre rapport entre ce que nous disons et ce que nous pensons faire.  Actuellement, nous sommes ridicules et drôles. La contradiction, après tout, est le "cœur" de la comédie.

Nous devons essayer de comprendre cette anomalie. Nous, femmes, nous devons nous demander pourquoi nous aimons faire couple avec les hommes. Il faut commencer à comprendre la fonction politique de l'amour. Réfléchissez à l'importance de l' "amour " dans cette structure politique qu'on appelle "religion". "Aimez votre prochain". Bien sûr, c'est un hasard, dira-t-on si les religions les plus puissantes, comme la religion catholique par exemple, sont surtout composées de pauvres. Et si les pauvres n'aimaient pas leurs frères ? Et s'ils voyaient leurs "frères" comme la classe ennemie, et s'ils se révoltaient ?

Avez-vous jamais réfléchi au rapport entre l'amour et la violence ? La violence est la transgression commise sur la personne d'autrui ou son individualité. L'amour n'est-il pas une transgression de l'individualité ? Céder ce qui, autrement, nous serait pris par la force ? L' "amour" est-il la réponse de l'esclave à l'esclavage ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il n'était plus nécessaire d'enchaîner la deuxième génération d'esclaves ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi tant de prédicateurs prêchent la non-violence et le "aime ton ennemi" ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les églises étaient détruites dans toutes les révolutions ?
Si nous étions libres, aurions-nous besoin d'amour ? "

Ti Grace Atkinson (Féministe radicale)
Odyssée d'une Amazone
Editions Des femmes 


Liens :
Red stocking Manifesto (en anglais)
"Le genre est une fiction sociale" : John Stoltenberg Sexualité masculine -ce qui rend sexy la possession d'autrui.

dimanche 18 décembre 2016

De l'amour, du mariage et du servage - Ti Grace Atkinson

Servage - Définition Wikipedia :
" Succédant à l'esclavage, le servage, dans l'analyse marxiste, représente l'une des trois formes d'exploitation du travail avec l'esclavage précisément et le salariat. Au niveau général, l'exploitation désigne le fait qu'une personne travaille gratuitement pour une autre. Ce travail gratuit peut prendre des formes simples, comme dans l'esclavage, ou complexes. Au niveau du servage, le serf se voit contraint de travailler gratuitement sur les terres du seigneur et de lui donner en nature une partie de sa récolte. Pour indiquer ce travail gratuit on dit qu'il est soumis à la taille et à la corvée seigneuriale : entretien du château, des douves ou des bois."

" L'Histoire n'a connu aucune vraie révolution. Les nombreux incidents qu'on a appelés "révolutions" n'étaient à proprement parler que des révoltes. Ces prétendues révolutions n'ont jamais rien touché à l'oppression des femmes ".  Ti Grace Atkinson - Odyssée d'une amazone -Manifeste féministe radical.

Cette semaine, je vous propose un texte tiré de Odyssée d'une amazone, proposant carrément de détruire le mariage, ce contrat de travail issu du servage, le serf étant une personne (contrairement à l'esclave qui est un bien meuble, comme les animaux actuellement) attachée à un fief, à une terre, liée par un contrat et devant des "corvées" à son suzerain, sans rétribution, sans pouvoir changer sa condition, sans pouvoir quitter sa terre. La seule contrepartie est la protection du suzerain et un lopin pour se nourrir ainsi que sa famille. Ce statut social rappelle furieusement la condition des femmes dans le mariage, condition souvent évoquée sur ce blog, voir mes articles Christine Delphy. 


" Certaines femmes du Mouvement prétendent que le phénomène de l'amour, en particulier celui de "l'amour romantique" , est relativement récent. Mais avant d'entrer dans la polémique, je dois signaler l'importance même du problème de l'amour. Le trait peut-être le plus pernicieux de la classe des femmes est probablement que, devant la terrible évidence de leur situation, elles affirment obstinément que malgré tout, elles "aiment" leur Oppresseur. Or, quelques féministes soutiennent que les femmes, jusqu'à une date plus ou moins récente, résistaient à leur oppression et que le passage de la haine à l'amour est un phénomène relativement moderne.
Cette condition mentale, si désespérément recherchée par les femmes, ne me semble pas particulièrement mystérieuse. Apparemment "l'amour" est une réponse traditionnelle à l'oppression accablante. De plus, il fait partie du processus d'identification avec "l'Homme". Aimer c'est s'abandonner. C'est probablement pour l'opprimée la seule façon d'échapper à son oppression. Elle "flippe".
La prostitution est le type même de fausse alternative au mariage. Cette sinistre leçon de choses permet à l'Oppresseur de maintenir la femme moyenne enfermée dans la prison du mariage, subordonnée à son Oppresseur.
Le viol est une activité terroriste.
Les rôles, distincts de la fonction, sont l'expression des caractères de classe des institutions.
Ce que le Mouvement appelle les activités pour les "droits civils", par exemple la lutte contre la discrimination dans l'emploi, sont à n'en pas douter des aspects secondaires de l'oppression des femmes dans la mesure où ils reflètent les rôles attribués aux femmes au sein des principales institutions sexuelles. Combattre la discrimination dans l'emploi et en faire le pivot de la lutte contre l'oppression des femmes est plus ou moins analogue au cas des noirs qui combattaient pour la même cause dans les années 1850, croyant attaquer le cœur de leur oppression. Tactique suicide !
La religion est, semble-t-il, le type d'instrument officiel destiné à faciliter l'adaptation de la conscience des femmes à l'oppression. Il ne faut pas oublier qu'une théorie de l'oppression des femmes doit envisager tous les cas, toutes les structures et toutes les institutions de cette oppression.

Je voudrais proposer brièvement un programme* destiné à enrayer l'oppression des femmes. Manifestement, les femmes -le plus grand nombre de femmes- doivent avant tout se couper des institutions sexuelles et s'organiser pour créer un contre-pouvoir opposé à celui des hommes. Aussi, je vous en prie, pour votre bien et celui du Mouvement, ne vous mariez pas. Une fois les institutions majeures minées ainsi, il faut lutter pour trouver les moyens de passer de l'oppression à la liberté.
Les féministes (The Feminists) ont avancé un programme de dédommagements élaboré sur le modèle des programmes de l'Administration des Anciens Combattants. Ceci pourrait être fait par un Ordre de l'Exécutif. Ce programme, comme celui de l'Administration des Anciens Combattants, comprendrait trois catégories de bénéficiaires : femmes célibataires, femmes mariées et femmes ayant des personnes à charge. Ce serait un engagement national à une telle échelle que les dépenses se rapprocheraient vraisemblablement de celles que nous consacrons à la "défense" militaire. Il serait naïf de croire que n'importe quel gouvernement, et à plus forte raison le nôtre, est prêt à admettre la nécessité d'un tel engagement sans une énorme pression.
Quant à la tactique, je crois que la méthode la plus efficace consiste à isoler l'objectif et à l'attaquer sous tous les angles, jusqu'à la chute définitive. Prenons le cas du mariage. Il faudra développer une campagne d'éducation massive. Et ensuite faire un procès au mariage en s'inspirant du Treizième Amendement de la Constitution des États-Unis qui déclare l'illégalité de l'esclavage et du servage involontaires.
Notre gouvernement, comme tous ceux que je connais, peut prétendre que le mariage est une forme de servitude volontaire. Mais les femmes n'étant pas informées des termes du contrat et cette ignorance étant à l'origine de l'annulation de toute autre forme de contrat de travail, force est de déclarer nul le contrat de mariage.
Même les Nations Unies, peu favorables aux points de vue "radicaux" affirment que le servage ne va pas de soi dans la condition humaine. Ainsi, à moins de proclamer que les femmes ne sont pas humaines - idée qui n'est pas neuve- la servitude volontaire est une contradiction dans les termes. "
Ti Grace Atkinson
Odyssée d'une amazone
4 mars 1970 : Kingston, Rhode Island.

*De toutes mes lectures féministes, la théoricienne mais pragmatique Ti Grace Atkinson est la seule à ma connaissance à proposer un programme de lutte contre le patriarcat, toutes les autres sont dans l'analyse et la dissection du patriarcat et de ses conséquences. Ti Grace Atkinson est une féministe radicale qui dès le début affirme que l'oppression des femmes est liée à un affrontement de classe.