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samedi 16 mai 2020

Théorie politique : Carte du territoire ennemi, stratégie de renversement

Cette semaine je vous propose un texte politique de Ti Grace Atkinson, féministe radicale, auteure de Odyssée d'une Amazone dont provient cet extrait. Il a le mérite d'aller à la racine des choses et de les nommer. Elle est à mon avis la seule féministe qui, après avoir fait le diagnostic, propose une stratégie pour parvenir à bout de l'oppression. Evidemment cette stratégie est radicale. Elle ne peut être que radicale, toute autre n'étant qu'aménagement (réforme).

Ti Grace Atkinson attends conference held at Barnard College - Photo Bettye Lane

" Ces deux dernières années, j'ai insisté sur la nécessité pour les féministes d'élaborer une analyse politique. Une théorie politique suppose une carte du territoire ennemi . Sans elle, il est impossible de développer une stratégie appropriée. On pourrait aussi proposer une analogie moins polémique : un médecin doit faire un diagnostic avant de prescrire un traitement. [...]

L'oppression est une activité créée, développée et soutenue par l'Oppresseur. La classe des femmes est déterminée par certaines caractéristiques sexuelles. Appelons-la la classe "sexuelle". Or, un aspect de la nature des classes politiques est leur dichotomisation : blanc / noir, riche / pauvre, et homme / femme. Pour la classe opprimée, il n'existe qu'une autre classe : son antagoniste. C'est donc nécessairement la classe antagoniste à la classe des femmes qui est l'Oppresseur. La classe des hommes est l'oppresseur de la classe des femmes. En termes politiques, les hommes oppriment les femmes. Or, ceci veut dire tous les hommes, et aussi toutes les femmes. Ce point doit être bien clair. 

L'activité de l'oppression implique, semble-t-il, plusieurs tours de passe-passe, rapidement exécutés. D'abord, l'Oppresseur stimule et développe sa conscience de classe, en réponse à certaines caractéristiques communes de la classe qu'il opprimera. La classe oppressive se détermine donc, en un sens, par voie de négation. Dans le cas des femmes, la caractéristique perçue par l'Oppresseur est évidemment la possibilité d'avoir des enfants, et par extension, les caractéristiques sexuelles secondaires.

Il existe différentes descriptions anthropologiques de ce phénomène historique, le premier tour de passe passe.

[Capacité à mettre des enfants au monde, source enviée de pouvoir politique ; mise en avant du pénis, organe reproducteur des hommes dont ils sont obsédés, qui devient l'organe de la suprématie de classe, l'acte sexuel évoluant en rappel de l'infériorité de classe des femmes]

Le premier stade de l'oppression est plus ou moins franc. L'Oppresseur peut révéler son jeu dans le contexte de la seconde étape. Il lui faut en effet dissimuler son activité de formation d'une classe politique en vue d'éviter la résistance. La consolidation et le maintien de l'oppression exigent que la charge de l'oppression revienne aux Opprimés afin de justifier l'oppression comme partie nécessaire et naturelle de l'ordre de l'univers. Les Opprimés, groupe d'individus, se retrouvent ainsi transformés en fonction particulière de la société. Cette fonction devient alors un instrument ou un prolongement de la société. Il me semble évident que l'aptitude à mettre au monde des enfants, aptitude que possèdent certains individus de la société, est devenue une fonction nécessaire à la société. Il est évident aussi que cette aptitude individuelle a été transformée politiquement, c'est à dire artificiellement,en incapacité de classe. Après avoir sournoisement amené les femmes dans cette fausse position, les hommes furent à même de consolider l'activité oppressive en schémas sociaux appelés aujourd'hui "institutions".

Ces premiers tours de passe passe permirent aux hommes de faire passer ces institutions pour des "protections". Le mariage en est l'exemple le plus évident. Les lois parlent clairement. La femme est le prolongement de son mari. Etant donné ce principe, la structure de l'institution ne peut surprendre personne : aucune liberté de mouvement, aucune rétribution du travail domestique, et des relations sexuelles selon le bon vouloir et la décision du mari. [...] Une des "réalisations" les plus célèbres de l'ancien Mouvement des Femmes fut "l'Acte de Propriété de la Femme Mariée". Sur quelle base éventuelle pourrait-on sauver l'institution du mariage ?

J'ai dit plus haut que le seul changement possible de l'oppression féminine aurait été la conscience de l'oppression chez les Opprimés. Il a fallu enchaîner les esclaves de la première génération. Mais dès la seconde génération, seuls quelques esclaves durent subir les chaînes ou la coercition. Quand les opprimés sont isolés les uns des autres, quand ils voient depuis la naissance les membres de leur classe jouer certains rôles et quand les conditions de libération ne représentent qu'une modification de la situation immédiate, les esclaves peuvent accepter leur définition politique d'Opprimés ou d'Inférieurs. Mais aucun être humain ne peut "accepter" l'oppression en tant que telle. Le dilemme, du point de vue psychologique, est de résister à l'Oppresseur ou d'accepter d'être inférieur, avec tout ce que cela implique. L'alternative à ce dilemme est d'accepter la notion d'identité comme prolongement d'un autre individu. La vie même d'une femme en tant qu'être humain dépend de son adhésion et de son identification à la classe qui lui est opposée, à savoir les hommes.

Certaines femmes du Mouvement prétendent que le phénomène de l'amour, en particulier celui de "l'amour romantique", est relativement récent. Mais avant d'entrer dans la polémique, je dois signaler l'importance même du problème de l'amour. [...]
Cette condition mentale, si désespérément recherchée par les femmes ne me semble pas particulièrement mystérieuse. Apparemment "l'Amour" est une réponse traditionnelle à l'oppression accablante. De plus, il fait partie du processus d'identification avec "l'Homme". Aimer c'est s'abandonner. C'est probablement pour l'opprimée la seule façon d'échapper à son oppression.

La prostitution est le type même de fausse alternative au mariage. Cette sinistre leçon de choses permet à l'Oppresseur de maintenir la femme moyenne enfermée dans la prison du mariage, subordonnée à son Oppresseur.
Le viol est une activité terroriste.
Les rôles, distincts de la fonction*, sont l'expression des caractères de classe des institutions.

Ce que le Mouvement appelle les activités pour les "droits civils", par exemple la lutte contre la discrimination dans l'emploi, sont à n'en pas douter des aspects secondaires de l'oppression des femmes dans la mesure où ils reflètent les rôles attribués aux femmes au sein des principales institutions sexuelles. Combattre la discrimination dans l'emploi et en faire le pivot de la lutte contre l'oppression des femmes est plus ou moins analogue au cas des noirs qui combattaient pour la même cause dans les années 1850, croyant attaquer le cœur de leur oppression. Tactique suicide !
La religion est, semble-t-il, le type d'instrument officiel destiné à faciliter l'adaptation de la conscience des femmes à l'oppression. Il ne faut pas oublier qu'une théorie de l'oppression des femmes doit envisager tous les cas, toutes les structures et toutes les institutions de cette oppression.

... et que dire de toutes ces lois faites par les hommes qui décident de l'utilisation du corps des femmes, comme par exemple les lois sur le contrôle de la natalité et les lois sur l'avortement.

Je  voudrais proposer brièvement un programme destiné à enrayer l'oppression des femmes. Manifestement, les femmes -le plus grand nombre de femmes- doivent avant tout se couper des institutions sexuelles et s'organiser pour créer un contre-pouvoir opposé à celui des hommes. Aussi, je vous en prie, pour votre bien et celui du Mouvement, ne vous mariez pas. Une fois les institutions majeures minées ainsi, il faut lutter pour trouver les moyens de passer de l'oppression à la liberté.

Les Féministes (The Feminists) ont avancé un programme de dédommagements élaboré sur le modèle des programmes de l'Administration des Anciens Combattants. Ceci pourrait être fait par un Ordre de l'Exécutif. Ce programme, comme celui de l'Administration des Anciens Combattants, comprendrait trois catégories de bénéficiaires : femmes célibataires, femmes mariées et femmes ayant des personnes à charge. Ce serait un engagement national à une telle échelle que les dépenses se rapprocheraient vraisemblablement de celles que nous consacrons actuellement à la "défense" militaire. Il serait naïf de croire que n'importe quel gouvernement, et à plus forte raison le nôtre, est prêt à admettre la nécessité d'un tel engagement sans une énorme pression.

Quant à la tactique, je crois que la méthode la plus efficace consiste à isoler l'objectif et à l'attaquer sous tous les angles, jusqu'à la chute définitive. Prenons le cas du mariage. Il faudra développer une campagne d'éducation massive. Et ensuite faire un procès au mariage en s'inspirant du Treizième Amendement de la Constitution des Etats-Unis qui déclare l'illégalité de l'esclavage et du servage involontaires. Notre gouvernement, comme tous ceux que je connais, peut prétendre que le mariage est une forme de servitude volontaire. Mais les femmes n'étant pas informées des termes du contrat et cette ignorance étant à l'origine de l'annulation de toute autre forme de contrat de travail, force est de déclarer nul le contrat de mariage. Même les Nations Unies peu favorables aux points de vue "radicaux", affirment que le servage** ne va pas de soi dans la condition humaine. Ainsi, à moins de proclamer que les femmes ne sont pas humaines -idée qui n'est pas neuve- la "servitude volontaire" est une contradiction dans les termes. "

Ti Grace Atkinson 
Conférence à Kingston, Rhode Island, 4 mars 1970
Ti Grace Atkinson est une féministe en rupture avec le féminisme réformiste, théoricienne du féminisme radical et des rôles sociaux des sexes. 

J'ai supprimé ou résumé quelques phrases et paragraphes, suppressions et résumés signalés par des [entre crochets]. Une conférence-discours, pour celles qui en ont fait, peuvent et doivent même être redondantes, c'est une façon de rythmer son propos, comme un refrain dans un chant. A l'écrit, au contraire, la redondance est à proscrire.

* Cette notion de rôle, distinct de la fonction, est repris par Orna Donath dans Le regret d'être mère.

** Le servage ou péonage n'est pas la même forme d'asservissement que l'esclavage ; le serf ou péon, contrairement à l'esclave qui ne s'appartient pas, qui peut être acheté ou vendu, le serf, lui est un humain libre, à ceci près qu'il n'est pas libre de ses mouvements. Il doit en effet à son suzerain une dette qu'il rembourse sous forme de corvées et de dîmes, de paiements en récoltes ou en produit de chasse ou d'élevage. Il doit donc habiter jusqu'à extinction de sa dette sur les terres de son suzerain.
Lire Dette, 5000 ans d'histoire de David Graeber. 

jeudi 3 mai 2018

Le Mouvement des Femmes n'a pas d'ennemis ?

La récente attaque terroriste (cela ne fait pas de doute) de Toronto par un masculiniste "incel" qui voulait se venger des femmes qui lui refusent l'amour, l'attention, et les services sexuels auxquels il croit avoir droit, faisant un nombre important de victimes femmes, implique qu'Alek Minassian désigne les femmes comme étant l'ennemi qui ne veut pas coucher avec lui. Infortuné "célibataire involontaire", il se venge, comme avant lui Marc Lépine et Elliot Rodger, respectivement tueur de Polytechnique Montréal en 1989 dont les femmes prenaient la place réservée, et le "gentleman suprême", auteur de la tuerie d'Isla Vista Californie en 2014. Les femmes n'auraient pas d'ennemis, mais les hommes oui, et ce sont ces satanées femmes subverties par le féminisme qui ne veulent pas coucher avec eux ! Je vous propose un texte écrit par Ti Grace Atkinson en 1969. Les femmes n'ont pas d'ennemis ? Il est peut-être venu, le temps de la clairvoyance.

DÉCLARATION DE GUERRE

" Almanina Barbour, une révolutionnaire noire de Philadelphie me disait un jour : "Le Mouvement des Femmes est le premier de l'histoire qui soit en guerre sans avoir d'ennemi". Je sursautai. Sa critique était pertinente. Je me creusai la tête, cherchant une réponse. Cet ennemi, nous l'avions sûrement défini à un moment ou à un autre, sinon qu'avions-nous cherché à abattre au cours de ces deux dernières années ? Avions-nous juste tiré en l'air ?
Deux réponses seulement me vinrent à l'esprit, mais en les cherchant je compris que la question avait été jusqu'alors soigneusement évitée. La première, et de loin la plus fréquente des réponses était "la société". La deuxième, moins fréquente et toujours furtive, était "les hommes".
Cette affirmation que "la société" est l'ennemi, comment faut-il l'entendre ? Si les femmes sont opprimées, il n'existe qu'un seul groupe qui puisse les opprimer : ce sont les hommes. Alors pourquoi les appeler "société" ? En disant "société" voudrait-on indiquer les "institutions" qui oppriment les femmes ? Mais il faut bien que les institutions soient maintenues, et la même question se pose : par qui ? La réponse à la question "qui est l'ennemi ?" est tellement évidente que le problème intéressant devient vite "pourquoi l'a-t-on évitée ?".
Le maître pouvait tolérer bien des réformes dans l'esclavage, mais aucune qui menaçât son rôle  essentiel de maître. Les femmes l'ont toujours su, et comme "hommes" et "société" sont en effet synonymes, elles ont eu peur de les affronter. Privé de cet affrontement et d'une compréhension rigoureuse de la stratégie masculine de lutte, si habile à ligoter les femmes, le "Mouvement des Femmes" est plus nocif qu'utile. Il provoque la réaction en retour des hommes sans faire progresser les femmes.

Il n'y a jamais eu d'analyse féministe. Le mécontentement des femmes et les tentatives de remédier à ce mécontentement, ont montré implicitement que les femmes formaient une classe, mais n'ont jamais donné lieu à une analyse politique de classe, en terme de causes et effets. Autrement dit, la persécution des femmes n'a jamais été prise pour point de départ d'une analyse politique de la société. Si l'on considère que la dernière grande vague de mécontentement des femmes a couvert 70 ans (1850-1920) et fait le tour du monde, et qu'une récente accumulation de griefs a commencé, ici, en Amérique, voilà environ trois ans, l'absence d'une explication structurale du problème est à première vue incompréhensible. C'est pour comprendre les raisons de cette omission dévastatrice et les conséquences de ce problème que nous en sommes venues au "féminisme radical".
Les femmes qui ont essayé de résoudre leurs problèmes en tant que classe ont posé des dilemmes mais n'ont pas proposé de solution. Les féministes traditionnelles demandent l'égalité des droits des femmes et des hommes. Mais sur quelles bases ? Si les femmes ont une fonction différente de celle des hommes, cette différence n'affecte-t-elle pas nécessairement les "droits" des femmes ? Par exemple, est-ce que toutes les femmes ont le "droit" de ne pas avoir d'enfants ? Le féminisme traditionnel est pris dans le dilemme de demander une égalité de traitement pour des fonctions différentes, parce qu'il est peu disposé à affronter la classification politique (des fonctions) par sexe.
Les femmes radicales, par contre, comprennent que considérer les femmes comme un groupe, c'est rendre possible une analyse politique de la société, mais elles ont tort de refuser de comprendre pourquoi les femmes forment une classe, pourquoi cette classe est particulière, et quelles sont les conséquences de cette description pour le système des classes politiques. Les féministes traditionnelles aussi bien que les femmes radicales ont évité de remettre en question une fraction quelconque de leur raison d'être ; si les femmes sont une classe, les termes de ce postulat initial doivent être examinés.
Le dilemme féministe est le suivant : c'est en tant que femmes -ou "femelles"- que les femmes sont persécutées ; de même c'était en tant qu'esclaves -ou "noirs"- que les esclaves étaient persécutés. Pour améliorer leur condition, ces individus qu'on définit aujourd'hui comme femmes doivent détruire la définition de leur être. En un sens, les femmes doivent se suicider, et le trajet qui mène de la féminité jusqu'à une société d'individus est hasardeux. Le dilemme féministe est que nous devons faire le maximum avec un minimum de moyens. Aucun autre groupe dans l'histoire n'a été contraint comme nous de tout recréer depuis le début.
La "guerre des sexes" est un lieu commun, depuis toujours et partout. Mais c'est une description inexacte des faits. Une "guerre" implique un certain équilibre des pouvoirs. Quand les pertes sont toutes du même côté, comme dans certains types de raids (souvent appelés "viols" d'une région), cela s'appelle un massacre. Les femmes en tant qu'êtres humains ont été massacrées à travers toute l'histoire, et ce destin découle de leur définition. Commencer à se grouper, voilà le premier pas que les femmes doivent faire pour ne plus être massacrées, et pour engager la bataille (la résistance). Espérons que ceci conduira éventuellement à la négociation -dans un futur très lointain- et à la paix. "

Ti Grace Atkinson
Odyssée d'une Amazone - Des femmes Editeur
Avril 1969.

" Il a fallu programmer les structures psychiques des femmes pour la non résistance, et la raison en est simple : elles représentent plus de la moitié de la population du monde. "

jeudi 9 novembre 2017

Ti Grace Atkinson : Identité et Cannibalisme métaphysique

Le 10 mars 1968

   J'ai maintenant 45 ans et quatre fils, l'aîné a 20 ans et le cadet 11. 
Je viens d'une famille pauvre de treize enfants (je suis la fille aînée) et on m'a vite appris la leçon, les hommes ont droit à un repas chaud le soir en rentrant. Ce sont eux qui gagnent le pain, un point c'est tout...
  Il y a de bonnes et de mauvaises gens et le devoir des femmes est d'être "toujours là", au foyer...
Tout ça, j'y ai passé vingt-trois ans et comme mon éducation était insuffisante, je viens de terminer mes études secondaires et j'ai réussi aux examens.
  J'avais passé des tests au centre national de l'emploi, et on m'a dit (c'était un Q.I.) : "Vous êtes bonne pour les travaux manuels, vous pouvez emballer de la viande dans un supermarché, ou faire du repassage, ou mieux encore travailler dans une usine."
  J'ai toujours beaucoup lu et appris sur l'art, et j'ai dit à cet homme, si vous me faites travailler dans une usine, je vais crever, je ne saurais pas de quoi parler avec ces gens-là...
  Il ne savait pas que je voulais être fière de ce que je pourrais faire, que je voulais la dignité bien plus que 1,75 dollar de l'heure.
  Aux écoles on m'a dit vous êtes trop vieille, pourquoi vous en faire, restez à la maison et amusez-vous.
  J'ai donné dans le bénévolat, nous ressemblions à une bande de gosses qui jouent pour de rire... ça n'avait rien de réel.
  Je ne voudrais pas que cette lettre ait l'air d'une tirade à la Ann Landers... mais mon mari ne veut plus de repas chauds, il a sa vie à part et ça me fait horriblement mal, il était tout ce que je connaissais, je ne connais rien d'autre. 
  Ma fille aînée est à l'Université, et elle dit que c'est à moi de trouver ma vie.Vous travaillez pendant trente ans dans une compagnie, et en allant travailler un beau matin, votre nom n'est plus sur la porte... et un autre occupe votre chaise...
  Il y a sûrement des tas de femmes comme moi.
Je vais suivre un cours de sténo-dactylo mais le coeur n'y est pas... 
  Voudriez-vous avoir la gentillesse de répondre à ma lettre ? Vous ne pouvez pas me dire ce que je dois faire... mais vous pourriez au moins me suggérer une orientation générale. Il faut bien que je serve à quelque chose dans ce monde...
  Certes, je ne vais pas faire des étincelles je ne suis pas forte en mathématiques.
En général, on me répond : trouvez-vous une place de vendeuse dans une maison de commerce, ou bien faites partie d'un club.
  J'ai assisté à des défilés de mode et à des dîners. Il y a quelque chose de tragique chez ces femmes qui n'emploient pas les ressources qu'elles possèdent... un vrai gâchis...
  Je n'étais pas préparée à mes 40 ans, ma maison était un endroit si sûr...
J'attends de vos nouvelles...

Sincèrement,
Phyllis M Kennedy
51 Kings Highway
Middletown, N.J.
07748

Cette lettre déchirante était manifestement destinée à Ti Grace Atkinson, en tous cas elle lui est parvenue. Elle date de 1968, mais je pense que sur pas mal de points elle pourrait être écrite aujourd'hui. Elle est préliminaire à son chapitre : Notes pour une théorie de l'identité, qui parle du potentiel humain gâché des femmes, et de l'impossible égalité des droits puisque écrit-elle, "les droits qu'ils possèdent sont les droits de l'oppresseur". A lire cette lettre, le moins que l'on puisse dire c'est que le mariage et la maternité ne sont pas "comblants" comme tentent de nous le faire croire la propagande patriarcale, l'hystérie sur la maternité qui ne serait "que du bonheur", et sur les mères (haro sur celles qui ne le sont pas, il leur manque quelque chose !). Escroqueries destinées à éloigner les femmes des emplois lucratifs et valorisants, du pouvoir et du savoir, j'ai moi-même tâté de leur peur de la concurrence des femmes, effrayantes pour leur carrière, d'autant plus quand nous n'avons pas à la maison de quoi divertir notre potentiel professionnel ou créatif au service d'une famille : pater familias et enfants. Pourtant imaginez : au vu des femmes excellentes qu'à produites l'HIStoire, surmontant des obstacles réputés infranchissables, hostilité masculine, maintien dans l'ignorance et l'analphabétisme, éducation pauvre juste destinée à tenir  décemment l'économie d'un foyer, pas plus, on peut s'émerveiller de tant de contributions de filles et femmes artistes, guerrières, littératrices, fondatrices, médeciennes, philosophes, et physiciennes mêmes !
Alors imaginez des sociétés qui auraient éduqué les femmes de la même manière que les garçons au moins celles/ceux des classes privilégiées, puisque c'était elles qui étaient pionnières en éducation, depuis la Révolution Néolithique, des sociétés où le potentiel de la moitié de l'espèce aurait été exploité et valorisé, l'espèce humaine contemporaine n'en serait-elle pas changée et même améliorée ? Je ne suis pas en train de dévaloriser l'apport des femmes via la maternité, mais leur cantonnement exclusif à cette fonction reproductive est bel et bien un manque et une entrave. A preuve, la lettre ci-dessus.

Les citations suivantes de Ti Grace Atkinson tentent une définition de l'Individu, puis démontrent l'arnaque de l'"égalité" entre sexes. Les hommes, classe d'oppresseurs, cannibalisent à leur profit l'énergie et le génie des femmes : cannibalisme métaphysique.  Imagine-r-on l'égalité maître-esclave dans un système d'esclavage ? Non. L'égalité femmes-hommes nous paraît au moins aussi impossible dans le système du mariage.

Une théorie de l'identité

" Puisque chaque individu nait et meurt seul, et qu'il est lui-même son compagnon le plus fidèle, il semble raisonnable d'affirmer que la réalisation du potentiel humain intéresse d'abord chaque individu. Et la définition de ce "potentiel humain" est évidemment essentielle.
Dans Le féminisme radical : le cannibalisme métaphysique j'ai suggéré que la qualité distinctive de l'humanité est l'imagination constructrice. Le "potentiel humain" peut se définir comme l'exploration et l'expérimentation de toutes les capacités de l'individu, qui se réalisent alors comme la somme et l'ordre de ces activités. Une transposition en images rendra peut-être plus claire l'exposition : imaginez l'individu comme la fusion de l'artiste et de l'oeuvre d'art. L'individu est à la fois le connaisseur, l'être conscient ou objectif, et le processus artistique lui-même, l'aspect inconscient, unique et personnel de l'individu ".

Cannibalisme métaphysique 

" Les Opprimés en rébellion (je prends ici les femmes pour modèles) se lancent habituellement dans la "folie à deux".
La folie à deux est un phénomène psychologique, plus techniquement dénommé "psychose fonctionnelle". On la trouve chez les couples d'individus laissés longuement au contact l'un de l'autre. La folie à deux est le transfert de schémas de réactions anormales d'une personne à l'autre. Les femmes sont atteintes en nombre trois fois plus grand que les hommes, mais cela, on ne le remarque pas. [...]
Je considère que la classe opprimée est victime de la folie à deux. Des preuves nombreuses et variées pourraient étayer ma thèse.
L'ancien Mouvement des Femmes et les fondatrices du nouveau insistaient sur "l'égalité" entre hommes et femmes. "Egalité" étant pris ici au sens "droits égaux", il ne peut s'agir de la même égalité. Du point de vue politique, la classe des hommes est artificielle. Les droits qu'ils possèdent maintenant sont évidemment les droits de l'Oppresseur. Il serait contradictoire, donc impossible, que l'Oppresseur et l'Opprimé puissent jamais avoir des droits "égaux". Folie à deux !
Quand on examine les lois qui le définissent, le mariage paraît favoriser les hommes autant, sinon plus, que l'esclavage favorisait le maître. Et pourtant le Mouvement vise la disparition des abus au sein du mariage, l'égalisation des rôles, mais, pour l'amour de Dieu, le maintien de l'institution. Est-il possible d'égaliser des rôles dont la nature essentielle est de s'opposer ? Aurait-on pu maintenir l'esclavage en "égalisant" les rôles de maître-esclave à ceux de maître-maître ? Folie à deux !
Il est vrai que les hommes autant que les femmes forment une classe. Mais leurs fonctions séparées dans le cadre du système de classe (le système de classes hommes-femmes) rendent toute analogie ultérieure impossible.  
La classe opressive est définie par ses propres membres, c'est à dire par ceux qui obtiennent les avantages découlant de cette définition. 
La classe opprimée représente le cas opposé. Ses membres ne le sont pas par choix, mais par défaut. Ils ne se définissent pas eux-mêmes, ils sont définis par leur classe opposée.
Il est dans l'intérêt de l'Oppresseur de proclamer son identité de classe parce que cette identité lui assure l'expansion de son privilège et, par là, son identité en tant qu'individu. 
Mais la condition d'Opprimé implique tout au contraire la limitation garantie de l'identité dudit Opprimé en tant qu'individu. 
La classe oppressive a besoin du pouvoir pour garder sa position. "

En conclusion : le système de l'esclavage n'a pas été amendé, il n'a pas été "amélioré" pour plus d'égalité entre maîtres et esclaves, il a été déclaré hors la loi, il a été aboli. Subordination d'une classe à une autre, il n'était pas révisable. Et comme l'asservissement des femmes par les hommes est selon des anthropologues la matrice de l'esclavage, le mariage et ses différents avatars sont-ils améliorables en vue de plus d'égalité entre sexes ? Pour Ti Grace Atkinson, féministe radicale, la réponse est non. On n'aménage pas le patriarcat, on le termine.


mardi 4 juillet 2017

Si nous étions libres, aurions-nous besoin d'amour ?

Je vous propose aujourd'hui un texte radical : il faut savoir, de temps en temps, se brûler un sein et aller bloguer depuis une tribu d'Amazones. Ti Grace Atkinson livre dans ce discours une réflexion sur l'amour et sa fonction politique pour l'oppresseur, le Patriarcat. Accrochez-vous, vents de force 11, avis de tempête. Et décapage de neurones assuré. En tous cas, séparatisme ou non, il décrit bien le dilemme auquel les femmes sont confrontées en permanence.

La FEMME POLITIQUE : fonction politique de l'amour

Discours prononcé le 21 février 1970 au Juniata College, Huntington, Pennsylvannia par Ti Grace Atkinson - Odyssée d'une amazone.

" Plusieurs femmes, pendant le week-end, ont manifesté une certaine réticence à considérer les hommes comme l'ennemi.  Je serais la dernière personne au monde à penser que cette réticence n'est pas naturelle. C'est tout ce qu'il y a de plus normal. C'est ce qu'on appelle, je crois, instinct de conservation.

D'autres femmes admettent sans aucun doute que la logique des hommes est notre ennemi de classe. Mais, par quelque heureux hasard, leur fiancé actuel est l'une des rares exceptions à la règle.  A moins que certaines femmes ne produisent une évidence politique vérifiable à l'appui de ce genre d'affirmation, cette position n'est qu'un compromis.
Et puis, il nous a fallu aussi digérer l'argument de la "rareté", avancé par un homme du Dakota : "La raison de la rapide croissance du Mouvement des Femmes, a-t-il dit, et de son apparente amertume à l'égard des hommes, ne provient pas du fait que les hommes oppriment les femmes. Non, le problème, c'est qu'il n'y a plus assez de vrais hommes (c'est à dire de suprématie masculine) pour toutes".

Il n'y a rien de très compliqué à devenir "politique". Une personne politique est un individu qui a un ensemble de croyances particulières et qui agit en accord avec ces croyances. Ce qui a rendu si difficile la politisation des femmes, ce sont les échappatoires qu'on a trouvées pour la deuxième partie de la définition : agir en accord avec un ensemble donné de croyances politiques.

Les hommes parlent aux femmes de guerre des sexes depuis l'origine des temps. Bien sûr, de notre point de vue, il s'est agi d'un massacre. Il est plus facile de comprendre ce que font les hommes, c'est à dire mentir, que de comprendre ce que font les femmes. Les hommes ont baisé les Indiens jusqu'à la mort, l'idiotie et la cécité. Ensuite les blancs ont présenté le "conflit" à leur manière en décrivant les hordes rouges à l'attaque des pieux pionniers, des femmes blondes et des enfants.

Mais la "pathologie" de l'oppression, en l'occurrence la division des classes masculine et féminine, est présente chez des femmes qui nient ce que les hommes eux-mêmes sont en train d'avouer. Pour s'accrocher à l'ennemi, il faut être prêt à y mettre le prix : sa propre vie. Entrer en relation avec un homme aussi dépouillé soit-il (complètement et publiquement) du rôle masculin, serait encore un risque. Mais s'unir à un homme qui a fait moins encore, c'est du suicide. Prouver sa conscience de classe c'est se couper des hommes, de ces unités de deux personnes face à face (par exemple le mariage et la maternité). Aucune amélioration significative de la situation des femmes ne sera possible sans cette décision.

Jusqu'à présent, le mouvement féministe a rassemblé des femmes qui voulaient surtout se plaindre. Mais ces plaintes n'ont rien de nouveau. Les femme se plaignent entre elles depuis des siècles, mais elles se traînent ensuite chaque jour dans leurs cuisines pour préparer les dîners de leurs maris. Cette pratique a développé au cours des siècles une sorte de personnalité multiple chez les femmes, dont chaque aspect est resté intact. Je peux illustrer hic et nunc ce que je viens de dire. La plupart des femmes ici présentes ont sans doute une alliance institutionnelle avec les hommes, le mariage ou bien
 l' "amour". Si vous ne l'avez pas, vous êtes probablement en train de la chercher.  Alors, comment pouvez-vous chercher une telle alliance et être en même temps ici ? Cette contradiction n'est pas seulement présente ici, mais dans tout le Mouvement. Les féministes les plus anti-mâles, celles qui disent que tout homme est l'ennemi -et pas seulement comme je le dis que ce n'est que la conduite ou le rôle du mâle qui sont inacceptables- se montrent pourtant en même temps dans la rue, la main dans la main avec l'ennemi même !


Personnellement, j'ai pris la décision de ne pas me montrer en public avec un homme, dans les lieux où l'on pourrait croire à une amitié entre nous. Puisque selon moi, c'est la conduite des hommes (à définir) qui est l'ennemi, il me faut, à l'appui de ma thèse, tout un dispositif de différentiation. Donc, faire une exception à ma règle serait admettre : "cet homme s'est publiquement et tangiblement (donc c'est significatif), désolidarisé du rôle masculin, du mieux qu'il peut. Les journaux prétendent que cet acte assez modeste du point de vue politique fait de moi une séparatiste. Techniquement, une séparatiste est une personne qui préconise un état séparé pour un groupe particulier de gens. Je n'ai jamais fait cela... jusqu'ici. Quant à moi, je crois que je suis simplement cohérente. C'est le moins qu'on puisse faire pour sa propre estime.

Un des traits les plus frappants de ce Mouvement est qu'il ne préoccupe pas vraiment le gouvernement. Mais pourquoi l'inquiéterait-il ?
Nous les femmes, je vous le concède, nous exprimons des idées assez "radicales". Mais nous n'avons pas fourni de preuves qu'il existe le moindre rapport entre ce que nous disons et ce que nous pensons faire.  Actuellement, nous sommes ridicules et drôles. La contradiction, après tout, est le "cœur" de la comédie.

Nous devons essayer de comprendre cette anomalie. Nous, femmes, nous devons nous demander pourquoi nous aimons faire couple avec les hommes. Il faut commencer à comprendre la fonction politique de l'amour. Réfléchissez à l'importance de l' "amour " dans cette structure politique qu'on appelle "religion". "Aimez votre prochain". Bien sûr, c'est un hasard, dira-t-on si les religions les plus puissantes, comme la religion catholique par exemple, sont surtout composées de pauvres. Et si les pauvres n'aimaient pas leurs frères ? Et s'ils voyaient leurs "frères" comme la classe ennemie, et s'ils se révoltaient ?

Avez-vous jamais réfléchi au rapport entre l'amour et la violence ? La violence est la transgression commise sur la personne d'autrui ou son individualité. L'amour n'est-il pas une transgression de l'individualité ? Céder ce qui, autrement, nous serait pris par la force ? L' "amour" est-il la réponse de l'esclave à l'esclavage ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il n'était plus nécessaire d'enchaîner la deuxième génération d'esclaves ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi tant de prédicateurs prêchent la non-violence et le "aime ton ennemi" ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les églises étaient détruites dans toutes les révolutions ?
Si nous étions libres, aurions-nous besoin d'amour ? "

Ti Grace Atkinson (Féministe radicale)
Odyssée d'une Amazone
Editions Des femmes 


Liens :
Red stocking Manifesto (en anglais)
"Le genre est une fiction sociale" : John Stoltenberg Sexualité masculine -ce qui rend sexy la possession d'autrui.