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lundi 27 juillet 2020

A armes égales - Les femmes armées dans les romans policiers contemporains

C'est l'été, c'est polars, lecture faciles et divertissantes, mais tout de même à haute teneur politique. Cette semaine, j'ai lu ça :


Vous en avez assez de Maigret et de sa femme pot-au-feu, ange du foyer ? De Philip Marlowe, de sa virilité en bandoulière et de ses conquêtes féminines quasi à son corps défendant ? De Simenon, l'homme aux vingt coups par jour, et son amour immodéré pour les femmes abîmées (soubrettes, prostituées au grand cœur, illusion patriarcale) propagande destinée à enrôler les femmes au service sexuel et domestique des mecs ? Vous en avez assez de l'implacable misogynie de Manchette ? 


Elles s'appellent Kay Scarpetta, Lisbeth Salander, Lucy Farinelli, Junko Go ou Lorraine Conner, DD Warren ; elles sont de toutes nationalités car le phénomène touche tous les pays : ce sont les femmes détectives, enquêtrices, profileuses, journalistes, médecins légistes, policières, agentes du FBI ou fonctionnaires au Quai des Orfèvres..., toutes traquant le meurtrier, exerçant la violence légale ou non, en payant souvent de leur personne, les femmes armées des nouveaux romans policiers. On peut dire qu'elles ont renouvelé un genre passablement essoufflé, et qu'elles font un tabac dans les librairies. Elles poursuivent la tradition des Agatha Christie pour qui fut créée en France la Collection du Masque, et Mary Higgins Clarke, pour qui Albin Michel crée sa collection Suspense. Transgressives, elles jouent même les tueuses redresseuses de tort dans certains polars noirs "Rape and Revenge : j'avais consacré un billet à mes préférées en 2017 : Bella, Solün et Fuckwoman en oubliant hélas le roman fondateur et très trash (punk) de Virginie Despentes où deux filles sèment la mort après avoir été violées : Baise moi sorti en 1994, provoquant un scandale. Comment ? Une femme peut écrire des saloperies pareilles ?  

Hommes violents, femmes victimes.

Caroline Granier dans son ouvrage A armes égales : les femmes armées dans les romans policiers contemporains soutient la thèse que tout ceci est empowering. Le polar a longtemps été conditionné par les hommes et des représentations phallocrates où les femmes vont le plus souvent à l'équarrissage. 
" Les auteurs masculins produisent bien souvent une littérature en adéquation avec le système sexiste. L'aspect misogyne des textes fondateurs (en littérature comme en philosophie) ... n'est pas sans conséquences. La lecture de textes classiques quand on est une femme est une violence symbolique ". En effet, les femmes y sont toujours passives, valorisées dans les services domestiques ou sexuels aux mecs, ou victimes tuées, suppliciées dans les polars. Un cadavre de femme, même décrit comme mis en pièce dans une scène bouchère, est toujours plus beau à voir, et plus érotique que celui d'un mec ! " Une femme lisant les oeuvres classiques est comme un juif qui lirait partout et exclusivement des oeuvres antisémites " citation par l'autrice d'une analogie de Colette Audry. " Les hommes n'arrêtent pas d'assassiner des femmes à longueur de romans. C'est un de leurs fantasmes chéris. Une manière de se venger peut-être pour leurs privilèges usurpés..." 

"Au-delà des discours sur l'égalité des droits, les medias culturels véhiculent des images de femmes soumises, passives -images que nous intériorisons et qui nous empêchent de nous révolter. L'influence de la littérature est immense. " Selon Jean-Patrick Manchette (1942-1995), auteur de polars, proche de l'extrême-gauche et de l'internationale situationniste, le polar est " la littérature en crise, le polar cause d'un monde déséquilibré, donc labile, appelé à tomber et à passer ". Ce monde déséquilibré, c'est selon les féministes, celui des rapports sociaux de sexe, reconduisant l'oppression et la domination.". " Le néo-polar, issu de l'extrême-gauche (Manchette) reste finalement très réactionnaire dans sa présentation des rapports sociaux de sexe. " Aussi : " Le policier est donc peut-être le genre le plus adapté pour parler de politique ou de critique sociale." 

A nous les flingues, guys ! 

La terreur change de camp : on coupe les nouilles au sécateur ! * (Contrepèterie, mais vous l'aviez trouvée bien sûr ;))

Héros et héroïne : les deux termes ne sont évidemment pas symétriques. J'ai entendu Marie Darrieussecq comparer les deux récemment : le héros est actif, il court dans la montagne, il coupe des ronces, toujours en mouvement il combat ; l'héroïne, elle se contente d'attendre passivement, voire elle pionce carrément durant 100 ans ! Donc, le héros qui " suit un schéma narratif initiatique au cours duquel il active des capacités hors du commun, est le principal personnage du récit, il accomplit des actes extraordinaires qui impliquent l'usage de la violence, il est autosuffisant en terme de quête à accomplir, il agit pour des motifs moraux supérieurs en mettant au second plan les aspects relationnels (amicaux, amoureux) de son existence. " C'est bien cette définition qu'utilise Caroline Granier pour sélectionner ses héros au féminin, elles ouvrent une brèche dans un univers fortement masculin. Elles sont donc transgressives. Elles ne sont pas nécessairement féministes, ce qui ne les empêche pas d'influencer nos représentations.Elles sont capables de se battre, de se passer de l'aide des hommes. 

 Elles sont dures à cuire (hard-boiled) : " elles encaissent aussi bien les coups et l'alcool que Philip Marlowe " ! Elles sont " divorcées, sans enfants ni autres emmerdeurs à charge " SIC (Kinsey Milhone) 
Elles peuvent éventuellement avoir un chien -d'extrême gauche, dans un cas ; elles " ne se privent pas de torturer psychologiquement un suspect en lui faisant baisser son pantalon en guise d'humiliation ". Elles peuvent même être " née dans un parking, sans connaître leur mère morte avant d'arriver à l'hôpital ". Sans antécédents, et avec un tel livret de famille, elles s'engendrent quasiment elles-mêmes ! Elles peuvent être riches comme Crésus : Kay Scarpetta, Lisbeth Salander sont indépendantes des hommes, célibataires ; Hanna Wolfe a " un faible pour les corps masculins vus de dos : j'éprouve du plaisir à voir les hommes s'éloigner de moi !" Kay Scarpetta (Patricia Cornwell) par exemple, elle, a un ami de cœur, agent du FBI comme elle, beau comme le jour, attentionné, et, qualité suprême, il n'est jamais là ! Sa nièce Lucy Farinelli est, elle, lesbienne et hackeuse informatique, aucun système aussi verrouillé soit-il, fût-il d'une banque ou d'un état ne lui résiste, tout comme Lisbeth Salander, leur seul partenaire est leur ordinateur. On est dans la fiction et dans la fiction on fait ce qu'on veut. Ce n'est pas plus invraisemblable que les aventures d'Ulysse, héros de la mythologie grecque. Elle portent toujours sur elles un gros calibre qu'elles n'hésitent pas à utiliser pour se défendre elles-mêmes, ou la société. Leurs talons aiguille, quand elles en portent, peuvent même devenir une arme. Elles boivent, (elles ont le whisky thérapeutique), elles fument et elles mangent. 

Ce sont mes préférées : les femmes d'acier dédiées à une seule chose dans la vie, et qui la font excellemment. La dispersion est l'ennemie de la qualité du travail. Il y a toutefois toutes sortes d'enquêtrices dans les polars de femmes : les mariées pourvues d'enfants par exemple. C'est le cas de DD Warren, la blonde policière récurrente de Lisa Gardner : elle a un mari aimant qui prend en charge leur fils, lui fait des purées de légumes qu'il cuit et mouline lui-même, mais quand elle rentre à la maison, elle doit se taper toute la lessive, il ne voit juste pas les montagnes de linge sale ! Il y a celles qui mènent l'enquête enceintes, et qui doivent sortir pisser pendant une autopsie. Elles peuvent aussi mener l'enquête en fauteuil roulant, avoir charge de parents âgés, être carrément autistes ou sourdes, aveugles et muettes ! Etre policière, épouse, amoureuse et mère est toutefois compliqué : l'une se fait rappeler à l'ordre par son adjointe :" L'amour, c'est pour ça que les féministes ont brûlé leurs soutifs dans les années 70, pour avoir le droit de bêler, telles des chèvres en chaleur ? "

Fascination masculine pour la femme ouverte.

" Dans la mort, le corps d'un homme présente toujours mieux que celui d'une femme. En principe, les vêtements sont tous là, et il n'y a pas de traces de sévices : pas de seins ou de mamelons en moins, pas de petits cadeaux dans les parties intimes. " 

 La femme victime n'est pas une fatalité, c'est ce que nous dit cette littérature "puissance d'agir" (empowering) : on y voit des femmes puissantes, capables de se défendre, et qui se définissent sans référence aux hommes. Politiquement incorrecte, la violence des femmes est souvent vue comme illégitime, y compris par des féministes ! Il n'y a qu'à lire et entendre leurs contradictions concernant les femmes violentées, toujours sommées de ne pas se défendre, car c'est susceptible de leur revenir en boomerang. No future, laissez vous tabasser, Mesdames. On a compris, c'est un business, ça permet de faire entrer l'argent dans les caisses des associations. La dépendance au financement patriarcal est un puissant garant du maintien du système, les patriarcaux l'ont bien compris. Cependant " avoir accès à la violence n'implique pas d'y céder " écrit Caroline Granier.  

Décolonisons notre imaginaire : provoquons une rupture anthropologique
 
" Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux filles à ne pas se défendre " Virginie Despentes. 

" Comment ça se fait qu'on n'entende jamais parler d'armées de filles avec des grands couteaux qui éventreraient des mecs, juste pour rétablir l'équilibre ? " Toujours Virginie Despentes 

" Il y a bien une guerre des sexes et les femmes l'ont toujours perdue. C'est à peine si les femmes le remarquent parce qu'elles considèrent comme accordé le fait de perdre, tout comme les hommes considèrent comme accordé le fait de gagner. " Phyllis Chesler.

" La colère représente un tabou individuel et social chez la plupart des femmes. Le recours à la colère ne leur est consenti que lorsqu'elles défendent AUTRUI, mais pas pour se défendre elles-mêmes. "

Les femmes ont besoin de ces personnages pour pouvoir prendre confiance en elles, selon Nicole Décuré ; " la colère est notre amie ; la colère a un potentiel révolutionnaire dans un contexte d"oppression." 

"... laisser aux hommes le contrôle exclusif des instruments de violence cautionne la division entre protecteur et protégée, met les femmes en danger et, ironiquement, alimente aussi bien l'idéologie militaire que l'idéologie masculiniste. " Sarah Ruddick, activiste qui se définit comme anti-militariste.  

Vous avez compris, j'ai adoré lire cet ouvrage. A la fin vous trouverez tous ces héros femmes classées par ordre alphabétique, avec les noms de leurs autrices, et un ou deux titres marquants, sachant qu'il y a des séries. Cahier des charges de Caroline Granier : elle ne parle que de femmes armées dans des romans policiers écrits par des femmes autrices. Ainsi, Lisbeth Salander est nommée et décrite, mais ne figure pas dans le dictionnaire des enquêtrices citées, car son auteur est Stieg Larsson, un homme. En effet, quelques hommes, ayant compris leur potentiel subversif, écrivent aussi des romans avec des femmes héros armées. Tant mieux. Vous pourrez donc piocher dans cette liste une bonne sélection de polars à rechercher dans votre librairie ou votre bibliothèque favorite. Une vraie mine. Bonnes lectures ! Ne vous laissez pas marcher sur les pieds, qui sont les seuls organes que vous avez de fragiles. 

* Contrepèterie célèbre de Mersonne ne m'aime, polar féministe parodique de 1978, par Cardot et Bernheim. Désopilant ! 
Les citations tirées de l'ouvrage sont en caractères gras et rouge. 

vendredi 29 novembre 2019

Sortir les couteaux

En passant dans un rond-point cette semaine, un drap blanc immanquable était accroché sur des plots au niveau des voitures avec une inscription parfaitement visible en lettres à la peinture de couleurs vives :

MOINS DE FLICS, PLUS d' INSTITS !

Phrase lapidaire, slogan en apparence généreux, attrape-tout, consensuel. A priori, intellectuellement satisfaisant. Qui souhaiterait le contraire, plus de flics moins d'instits ? Sauf qu'il ne résiste pas à l'examen quand on a un tant soit peu l'esprit critique. Derrière l'apparence de générosité et de bon sens : des angles morts, des constructions sociales, des non dits, un lourd impensé. Qui occupe "les flics", comme dit le slogan ? Lesquelles ne sont pas entendues lorsqu'elles s'adressent aux flics ? Les hommes cognent sur leurs femmes, les tuent, violent, harcèlent, braquent les banques, cassent, volent... Le travail de police est accaparé par la mauvaise conduite des hommes. En marchant en ville, on tombe sur des mausolées fraîchement fleuris, entretenus par des mères de famille déplorant la perte d'un fils poignardé en sortie de boîte de nuit à la fin de soirées très arrosées, certain poursuivi longuement dans les rues pour mourir plusieurs centaines de mètres plus loin ; des femmes sont violées sur les sentiers des canaux de la Vilaine en pleine ville, ce dernier "fait divers" s'est passé la semaine dernière. La police recherche toujours le violeur. Je ne parle même pas des feux de poubelles soit-disant accidentels, même lorsqu'ils dégénèrent en incendies des bâtiments autour ! Motus. Ne pas affoler les populations.

Mais que peut un-e instit devant l'aveuglement d'une société entière, femmes et hommes compris, sur la rage et la frustration masculines ? Ce n'est pourtant pas faute de dépenser l'argent des contribuables pour leur offrir des équipements qu'ils sont les seuls à utiliser, même si ces derniers ne leurs sont pas formellement dédiés. Les filles n'y vont pas, c'est un fait incontournable, ce sont donc des équipements (stades, skate parks, pissotières spéciales soulards incontinents..) qui leur sont offerts à eux ! Beaucoup d'efforts sont consentis pour tenter de les occuper, les calmer, pendant que les filles cèdent la place, rasent les murs, se font raccompagner (quand elles osent sortir) ou agresser à 3 H du matin, et qu'on refuse aux femmes battues des prises de plaintes. Sous-texte : les effectifs de police (et de justice) débordés par les mauvaises actions masculines ont d'autres chats fouetter que de s'occuper de quelques bleus, épaules luxées ou cheveux arrachés ? Sans parler des violeurs en embuscade, attendant une passante ?

Le type de goche généreuse, croissantiste illimitiste -il ne lui vient pas à l'idée de proposer de limiter la production-  mais quand même très tolérante, et objectivement solidaire du terrorisme masculin, de la terreur virile, qui a écrit ce slogan trouvera probablement normal que la police l'accueille lorsqu'il aura été cambriolé, ou que sa voiture sera partie en fumée dans quelque quartier, même pas mal famé, puisque j'en ai vu de calcinées dans des quartiers réputés calmes. Oui, un jour, il va falloir que la peur change de camp. L'aveuglement et le déni accompagnés de slogans lénifiants pour donner le change ne font pas une politique. Halte à la mithridatisation.


Je propose ci-dessous (il figurera ainsi sur mon blog, je n'aurai pas à aller le chercher ailleurs), ce court texte indispensable de Christiane Rochefort : la définition de l'Opprimé-e. Christiane Rochefort (1917-1998) est une journaliste et écrivaine française, autrice de plusieurs romans, militante anticoloniale et féministe universaliste ne mâchant pas ses mots. Elle reçoit le Prix Médicis en 1988 pour La porte du fond.


" Il y a un moment où il faut sortir les couteaux.
C'est juste un fait. Purement technique. 
Il est hors de question que l'oppresseur aille comprendre de lui-même qu'il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place.
Ce n'est pas son chemin.
Le lui expliquer est sans utilité.
L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C'est dans la définition de l'oppression.
En particulier les "plaintes" de l'opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l'oppresseur il n'y a pas d'oppression, forcément, mais un fait de nature.
Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu'entériner un fait de nature, que s'inscrire dans le décor planté par l'oppresseur. 
L'oppresseur qui fait le louable effort d'écouter (libéral intellectuel) n'entend pas mieux.
Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C'est ainsi que de nombreux mots ont pour l'oppresseur une connotation-jouissance, et pour l'opprimé une connotation-souffrance. Ou : divertissement-corvée. Ou : loisir-travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases. 
C'est ainsi que la générale réaction de l'oppresseur qui a "écouté" son opprimé est en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça, c'est épatant. 
Au niveau de l'explication, c'est tout à fait sans espoir. Quand l'opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant. 
Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. 
Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l'opprimé. 
C'est le premier pas réel hors du cercle.
C'est nécessaire. "

Christiane Rochefort


Inscription, banderole et photo prise par une anonyme sur la Place de la République à Paris, le 23 novembre 2019 lors de la Marche contre les violences faites aux femmes Nous Toutes, photo qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Évidemment, la PATRI sans E n'est pas une faute, c'est intentionnel. La Patrie est de toute façon vampire : elle boit le sang de ses enfants, son genre grammatical féminin ne fait que donner le change, la Patrie c'est la Maison des Pères tout puissants. Elle est aussi implacable qu'eux. C'est une parâtre, masculinisation de marâtre, par mes soins. Il vient un moment où il faut appeler les choses par leur nom.
Personne ne l'a relevé, mais les casseurs (il y a eu plusieurs marches en régions, pas qu'à Paris) sont restés tranquillement au chaud chez eux : défilés dans le calme partout. Bien sûr, Mesdames, cela ne vous sera pas crédité. L'hélicoptère de gendarmerie était en position stationnaire à l'aplomb des centres commerciaux où se déroulait une autre manifestation. Nous ne les inquiétons pas du tout ! Dommage.

vendredi 7 décembre 2018

L'incivilité, ce serait morphologique !

En allant dans l'une de mes bibliothèques un jour dernier, j'échange quelques phrases avec la dame de l'entrée et prends des nouvelles de sa santé et de son moral (ça m'apprendra à être courtoise, tiens !) : ça ne va pas bien du tout, vivement les vacances ;(( elle en a marre du quartier, quand elles arrivent le matin "elles trouvent des crachats et des marres de pisse tout autour de l'immeuble, leur lieu de travail ", raconte-t-elle. Il faut dire que le quartier est bétonné à mort, clapiers modernes éclusant la surpopulation urbaine, alignés, relativement neufs de cité dortoir, autour d'une avenue commerçante piétonne, point chaud réverbérant la chaleur, vite insupportable en cas de canicule, mais accessible aux voitures, où les soirs d'été les garçons tapent dans le ballon pendant que les ménagères rasent les murs avec leurs paniers à provisions et leurs poussettes ; ça aussi, ça me vrille les nerfs.

D'ailleurs c'est dans ce même endroit où il y a deux ans, quand je sortais d'un parking souterrain par un ascenseur débouchant dans une allée, des garçons (14 /19 ans) adossés aux murs, et squattant les abords (des espèces de débords et de marches poussant au crime), mangeant gras et buvant sucré en laissant leurs déchets derrière eux, me traitaient de " grosse pute " histoire, je suppose, de me souhaiter la bienvenue. Plusieurs fois de suite, bien fort, pour que nulle n'en ignore. Une lettre adressée à la mairie, restée sans réponse, a tout de même fait effet : des trucs très moches bloquant les abords ont été installés, du coup personne ne peut plus s'installer dessus, les gars sont allés insulter ailleurs, inconvénient déplacé, non résolu. Répression plutôt qu'éducation, et bien sûr, mutisme, non réponse aux plaintes. Je hais ces élus et leur petit personnel arrogant et méprisant, mâles et femelles.

Donc, premier réflexe, je dis à la bibliothécaire que "c'est des mecs" qui crachent et pissent partout comme d'habitude. Je la vois aussitôt rentrer dans sa coquille : pas touche aux couilles des mecs, pas politically correct, j'en ai à la maison, j'en fais même l'élevage, sous-texte. Avant de passer au prochain client et de se débarrasser de moi et de ma franchise décidément sans filtre, elle rajoute toutefois que "c'est morphologique", de pisser contre les murs, sinon de cracher partout. Argument décisif, passons à autre chose.

C'est morphologique de se sortir la nouille et de pisser contre les murs et contre les bâtiments publics ? Sans rigoler ? Finissons-en avec les légendes patriarcales auto-justifiantes, cache-misère : ma mère pissait debout, ma grand-mère pissait debout, et il m'arrive de pisser debout. Les mâles n'ont pas le monopole. Les paysannes ont toujours pissé debout à la campagne, pisser assise c'est un truc de citadines timorées, on dirait, assez récent en plus. A mes deux parentes, il leur suffisait d'un peu soulever leurs jupes et d'écarter leur culotte, le tour était joué, ça éclabousse un peu les pompes, mais pas plus que celles des mecs qui font pareil ; pour moi, qui suis en pantalon, c'est un peu plus compliqué mais franchement, j'y arrive avec ou sans pisse-debout et à peu près partout, discrètement. Et ce n'est pas plus déshonorant ni visible que de se sortir la teub : au moins chez nous, pas d'organe en vue. Pas d'exhibition donc.

La morphologie n'a rien à voir, l'éducation tout. D'un côté de la classe sociale, c'est admis, de l'autre, NON. L'incivisme, la mauvaise conduite, le mépris des règles sociales les plus élémentaires, ce besoin de salir, d'avilir les lieux publics, lieux où tout le monde passe, il n'y a qu'eux qui fassent cela. Le non dit, le déni, les pudeurs de mères de famille qui pignent tout en refusant de nommer le problème, les pouvoirs publics qui font pareil, mais viennent en catimini poser du matériel urbain pour empêcher ces enragés d'accéder et de nuire, après leur avoir payé avec l'argent de toutes les contribuables des skate parks, des terrains de foot, en pure perte, mais en réaffirmant que leurs besoins de parasites priment avant ceux des filles et des femmes, tout cela ne me convient plus. Les stratégies d'évitement, le politiquement correct mal appliqué, juste parce que la société s'arrange bien au fond de ces comportements de délinquants et que les femmes sont en conflit de loyauté, qu'elles sont affectivement et émotionnellement impliquées avec eux, pire, qu'elles produisent de l'ennemi de classe par 70 kg, personnellement j'en ai assez.

Même si moi je n'ai pas peur d'eux et que je ne pratique pas de stratégies d'évitement, que je passe là où je dois passer sans faire de détours, que je pense que je n'ai pas à céder la place à la mâlerie (comme écrivait Léo Thiers Vidal), par là l'avalisant sans jamais rien affronter, même si je l'ouvre en annulant une éventuelle popularité (je me fous bien de ma popularité), il y en a vraiment marre de ces pudeurs d'asservies qui refusent de nommer le problème. On dirait que la conscience de classe est un luxe, réservé à quelques-unes, et qu'au nom de plein de timorées, les premières n'ont plus qu'à la boucler et filer doux comme elles. Vous n'êtes pas toutes seules, Mesdames, je considère n'avoir pas à avaler les couleuvres que vous avalez jour après jour. Pensez aux autres, un peu de solidarité de classe ne nuirait à personne, elle ne marche pas que dans un sens. Et elle permettrait de faire reculer l'impunité. A moins que vous ne vous trouviez bien comme ça après tout ? On peut se poser la question.

" Quelles sont les tyrannies que vous avalez jour après jour, et que vous essayez de faire vôtres, jusqu'à vous en rendre malade et à en crever, en silence encore ?  " Audre Lorde - Féministe, écoféministe radicale.
Je rajoute : et à en faire crever les autres ? 

lundi 19 février 2018

Comment l'amour empoisonne les femmes


" Le problème avec certaines femmes, c'est qu'elles s'excitent à propos de rien - et qu'elles l'épousent " - Cher, artiste chanteuse.

Cette semaine je propose un billet tentant une critique politique de l'amour qui risque de ne pas trop aller dans le sens des féministes pop, celles qui " reprennent, sans avoir les armes pour le critiquer, le discours des magazines de mode qui détourne depuis longtemps le vocabulaire féministe à son profit "*, selon une citation de Christine Bard, historienne du féminisme, professeure à l'Université d'Angers. Ni dans celui des féministes réformistes libérales qui ont l'air de tout vouloir : le beurre, l'argent du beurre et le crémier. Se marier dans une perspective égalitaire, avoir des enfants, réussir une carrière professionnelle en "conciliant", restent un fort désir des femmes. L'injonction patriarcale et sociétale est puissante : on doit rencontrer l'amour, garder l'amoureux, et pour réussir sa "vie de femme", procréer et donner au moins deux ou trois beaux enfants au Prince Charmant. La politique nataliste française y pousse d'ailleurs fortement. Le problème c'est que la vie nous apprend que nous devons faire des choix et que choisir c'est élire une chose, et dire non aux autres possibilités. Le choix est discriminant. Et frustrant.

Mon fil d'abonnements Twitter est rempli de nouvelles et liens d'agressions sexuelles, de batailles homériques entre époux lors des divorces (demandés à 85 % par les femmes ainsi que la "garde" des enfants -alors qu'on devrait plutôt dire "la charge" (Delphy), mais le choix du vocabulaire fait aussi partie des conventions aliénantes ; il est truffé de recensement des meurtres maritaux relatés en formules euphémisantes comme il se doit par les journalistes complices de la société patriarcale tentant de noyer le poisson eux aussi, dans les pages Faits Divers de la Presse Quotidienne Régionale. Il faut préserver l'institution pour ses principaux bénéficiaires : les hommes. Bravo à ces militantes pour ce travail fastidieux et débilitant, car la fréquence des meurtres, tous les trois jours environ, ne faiblit pas. L'amour blesse et tue, déchire les parents et les enfants, quand il y en a, lors des divorces, mais aucune critique n'est émise sur ce singulier sentiment à l'évidence pathologique qu'est l'amour. Chacune travaille en profondeur son petit segment dénonçant sans relâche la violence masculine endémique, voire épidémique, puisque pour les cas extrêmes, des générations de femmes, de grand-mère, en mère, puis fille reproduisent la malédiction, en tombant comme par hasard systématiquement sur un violent, cogneur, violeur et incestueux. Lire par exemple Laetitia ou la fin des hommes par Yvan Jablonka, ou allez voir le film Jusqu'à la garde de Xavier Legrand où l'on voit clairement la fille tomber dans le même piège que sa mère pour fuir la violence familiale.

Mais ceci posé et documenté, que fait-on ? Quand il y a réponse, elle est toujours la même, partielle selon moi, éduquer les garçons, leur dire de ne pas cogner ni violer, de ne pas agresser les filles. Évidemment je suis 100 % d'accord avec ça, c'est bien la première chose à faire, quoiqu'on ne voit pas la société s'empresser réellement, il y a toujours d'autres sujets tellement brûlants à traiter avant ! Et puis ne rien préconiser pour les filles et femmes, n'est-ce pas répondre seulement à moitié au problème ? Les garçons et la désastreuse façon dont ils sont élevés sont un problème, les filles ne pourraient-elles pas être la solution ? Ne peut-on pas en tous cas travailler sur cette hypothèse ?

C'est quoi l'amour ? Une affaire d'ocytocine, de progestérone ? Une construction sociale ? Un comportement, dévoyé en sentiment pathologique et toxique ?


Selon Peggy Sastre, Docteure ne philosophie des sciences, spécialiste de Darwin, tout est affaire de biologie, de sélection naturelle : l'addictive ocytocine, hormone provoquant bien-être et apaisement secrétée lors de l'orgasme, et la progestérone qui régit les réactions du corps de la femme enceinte et bloque son système immunitaire tentant d'expulser la moitié "non-soi" du fœtus puisqu'une moitié vient du père, voilà les ennemies. " L'amour, même lorsqu'il n'est pas pathologique au sens strict, partage avec la dépendance une foule de structures cognitives, de schémas comportementaux et de processus neurochimiques". On ne présente plus Peggy Sastre : rien à voir avec la construction sociale, tout à voir avec la biologie. Si la préférence des femmes, même des féministes, dont une grande proportion sont des lesbiennes (si seulement, mais c'est faux !) "va à des partenaires physiquement et socialement dominants, des bad boys, des "babouins de compète", c'est parce que ces derniers sont capables de les protéger des prédateurs internes et externes de l'espèce". L'antispéciste que je suis s'insurge : comparer les babouins aux mecs de l'espèce humaine est diffamatoire pour les babouins, franchement :( C'est l'hypothèse du garde du corps. Elle a façonné notre psychologie de femelles. De même, notre aversion pour le sale et les charognes, c'est parce que nos organes génitaux sont plus sensibles, nous avons plus de chance de contracter des infections car nos muqueuses génitales sont plus importantes que celles des hommes ; du coup, nous faisons le ménage pour restaurer le propre, alors que nos mâles font le ménage pour contenir le sale ! Nuance. Ce dégoût qui toucherait plus facilement les femmes fait aussi que les végétariens sont aussi en immense majorité des végétariennes. Bref, Mesdames, libérez-vous de vos hormones. D'ailleurs, Peggy Sastre donne une explication originale : le féminisme se serait imposé à cause de la "pasteurisation de la société". L'hygiène, les vaccins, permettant une plus grande sécurité sanitaire pour les femmes, diminuant les pathogènes et les risques pour la santé auxquels ils exposent, auraient permis l'avènement du féminisme, et une plus grande promiscuité. Bien que truffé de notations scientifiques sur les hormones, le livre est drôle et enlevé, et par moments j'ai beaucoup ri.

Toutefois dans cette perspective du tout hormonal et de l'inscription dans les gènes, on se demande pourquoi la société perdrait un temps infini à nous pourrir la tête, à nous les filles, dès le berceau, avec des poupons et des dînettes en plastique, des contes à dormir debout sur le Prince Charmant -qui a la fâcheuse tendance à transformer la princesse charmante d'un jour en bonniche toujours-, et qu'en plus nous serions désireuses de leur passer la bague au doigt, pendant que les mecs eux, nettement moins investis dans l'aaamourrr -fait indéniable-, cette affaire de femmes dépendantes, seraient tout occupés à retarder le moment fatidique. Évidemment, c'est une grossière inversion patriarcale : eux seuls ont besoin du mariage pour savoir que leurs enfants sont les leurs ; ils détestent les femmes indépendantes, et toute tentative de prise de pouvoir de notre part, même lorsqu'il s'agit juste de maîtriser notre propre destin et notre corps, est vécu comme une tentative castratrice de grande ampleur. Gare aux effrontées.

Selon Peggy Sastre, pour les femmes, "Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous". Même si nos explications diffèrent, au moins, nous arrivons à tomber d'accord sur le résultat. L'investissement dans l'amour est affaire de femmes et cet investissement est dissymétrique : elles investissent sur leur "féminité" qu'elles pensent puissante, encouragées par la presse féminine et toute la culture pop qui le leur serine à rythme hebdomadaire. Elles font tous les efforts et s'investissent, les hommes se laissent porter, font carrière, se mettent les pieds sous la table, et... perçoivent au final tous les gains économiques. Sauf que.

"La féminité, c'est ce qui est non masculin, ce qui est dépourvu de pouvoir" - Christine Bard.
Non, nous ne sommes pas toute puissantes : le système n'est pas fait pour nous. Cessez de chercher le "mari idéal", il n'existe pas ; et si vous rabattez vos prétentions, cessez de penser que vous "allez le changer" ! Il n'y a pas intérêt. Il passe confortablement de la charge de sa mère à la vôtre : vous nettoierez sa chambre, laverez son linge, élèverez ses enfants, comme a fait sa mère, le système est fait par eux, pour leur plus grand bénéfice. Le mariage est une perte d'identité et d'autonomie pour les femmes. Il y aura un moment où vous mettrez votre carrière entre parenthèse pour vous occuper des enfants. Non, vous pouvez juste limiter la voilure et les dommages pour vous. En attendant que les lois s'appliquent réellement, parce que les lois sont là.

L'amour est d'abord un comportement basé sur l'échange et la réciprocité, mis au point et affiné par l'évolution pour permettre aux êtres animaux d'élever leurs petits, dépendants de leurs parents pour leur sécurité et leur nourriture, les parents dépendants de leurs petits pour se perpétuer. Quand les petits sont grands, ils doivent quitter leurs parents, et soit le couple se défait, soit les deux restent fidèles l'un à l'autre. On trouve ce cas chez certains oiseaux. Que les humains aient fait de ce comportement mutualiste un sentiment pouvant aller jusqu'à la névrose (dans le sens de vouloir à tout prix se conformer à une injonction sociale), et même jusqu'à la pathologie pouvant blesser, tuer et détruire, c'est une construction sociale toxique qui pervertit la notion même d'amour. Même si cette construction sociale peut être aggravée par des pics hormonaux, j'en conviens. Hello, Peggy Sastre.

Que disent les féministes de l'amour ? Le Dictionnaire des féministes a une entrée "Amour" sur trois pages. En substance, "dans l'imaginaire patriarcal, la révolte des femmes constitue une menace pour l'amour". Tiens donc. Le positionnement féministe sur le sujet est que l'amour est "un échange inégal, une duperie, une réduction de l'être, un esclavage. Le féminisme déconstruit une culture de l'amour profondément sexuée et sexiste, condamnant les filles à l'attente du Prince Charmant et les condamnant à une déception programmée ". Le féminisme apporte des proposition neuves, adossées à d'autres courants de pensée politique : libertaire, communiste, queer... Et puis l'amour (lesbien) entre féministes est l'objet de valorisation, de Monique Wittig à Catherine Corsini, à Marie-Jo Bonnet, dont les œuvres "s'intéressent à cet amour qui donne la force de résister et de créer".

Nous ne sommes pas toutes lesbiennes, bien sûr. Mais je crois qu'on peut résister à la propagande et à la pollution patriarcales, choisir en connaissance de cause, bien évaluer ce qu'on veut vraiment dans l'existence, ne pas forcément suivre aveuglément le troupeau et les bons conseils de gens dont les choix ont été clairement non couronnés de succès, et faire des arbitrages qui de toutes façons seront discriminants. Non, on ne peut pas tout avoir dans la vie. C'est une idée dangereuse propagée par des gens qui veulent du mal aux femmes. L'amour qui ne propose que la dépendance est infantilisant. L'amour entre adultes doit être un partage contractuel -tacite ou écrit. Il peut ne pas durer toute la vie, cette fiction culpabilisante : élevez vos enfants le mieux possible si vous en avez, quand ils seront partis, vivez vos passions et le temps qui vous reste : à deux, seule, ou avec un-e autre partenaire. Il n'y a pas de mal à cela. Et je rappelle que la maternité est un choix, pas un destin. Un choix qui impacte davantage les vie des femmes que celle des hommes.

" Le problème est la violence qu'entretient la domination masculine et ce que nous faisons (ou ne faisons pas) pour la prévenir, la réprimer d'une manière appropriée et donner à celles et ceux qui en sont victimes, ou risquent de l'être, les moyens de se défendre psychologiquement et physiquement ". Christine Bard.

*Les citations en typographie rouge de Christine Bard, historienne du féminisme et professeure à l'Université d'Angers, sont extraites de son ouvrage Ce que soulève la jupe - Identités, transgressions, résistances. paru en 2010 aux Editions Autrement.
Celles en bleu sont de Peggy Sastre : Comment l'amour empoisonne les femmes - Du surinvestissement sentimental et des moyens d'y remédier, aux Éditions Anne Carrière.

On peut aussi lire l'article de Ti Grace Atkinson, féministe radicale, consacré à l'amour et à l'institution du mariage publié il y a quelques temps sur mon blog : De l'amour, du mariage et du servage. C'est un texte radical.

vendredi 4 décembre 2015

Des hommes rongeant des steaks

Après la traduction du billet de Corey Wrenn « Des femmes riant seules avec des salades », je propose la traduction du deuxième volet : « Men gnawing on steaks » sur son blog Vegan Feminist Network.



" A la suite de mon essai "Des femmes riant seules avec des salades ", un collègue curieux google-ise ce qu'on pourrait considérer comme le contraire : des hommes mangeant des steaks. Ce qu'il a trouvé, et qui s'est trouvé confirmé lors de mes propres recherches d'images sur Google, est le thème répétitif  d'hommes s'agaçant les dents sur une grosse tranche de viande, souvent avec la fourchette et le couteau fermement plantés de chaque côté de leur assiette. 

Le message primordial envoyé par ces images semble être " JE SUIS UN HOMME ; L'HOMME A BESOIN DE VIANDE ". Ses poings bien alignés et leur prise ferme sur les ustensiles sont des codes genrés communs, présentant les hommes aux commandes et au contrôle de leur environnement. 


De façon intéressante, les steaks sont presque toujours montrés crus. L'intention vraisemblable est de montrer la consommation de chair crue par les hommes (un comportement anti-naturel) comme naturelle. Le fait est souligné par l'abondance de photographies qui montrent des hommes consommant le steak directement sans l'aide de couverts, rongeant la chair comme s'ils étaient une espèce carnivore non humaine. A contrario, quand je cherche des images de femmes mangeant des steaks, à maintes reprises, elles sont aux prises avec de la viande crue positionnée au-dessus de leur tête, l'air accablé -personne ne mange la tête à la renverse. Ceci suggère aussi la soumission, une soumission souvent sexualisée à travers leur pose et leur nudité. Quand elles ont des couverts, elles sont davantage montrées les utilisant de manière faible ou peu sûre.



Par dessus tout, les images de femmes mangeant des steaks sont moins nombreuses, car la notion est contraire aux normes de genre. Quand on en trouve, il est clair que la hiérarchie des genres doit être préservée en démontrant que la consommation de chair (un acte de domination et de pouvoir) est moins naturelle et plus maladroite chez les femmes.


La viande est un symbole de masculinité. Donc, les hommes interagissent avec la viande pour démontrer leurs prouesses, les femmes interagissent avec la viande pour démontrer leur soumission. "

Ce billet est reposté simultanément en français sur le blog Vegan Feminist Network.

Corey Wrenn est professeure de sociologie et activiste éco-féministe de la cause animale. Elle anime le Vegan Feminist Network et Human-Animal Studies Images, entre autres activités.

mercredi 11 novembre 2015

Des femmes riant seules avec des salades !

Je vous propose aujourd'hui la traduction d'un billet du blog Vegan Feminist Network " Women laughing alone with salads", blog administré par Corey Wrenn.


" Vous les avez vues des centaines de fois. Vous savez, la dame croquant dans une salade, les yeux brillants. Tête rejetée en arrière avec une jubilation hystérique, elle est surprise par le glorieux mélange de végétaux qui agrémentent son assiette. Le tract promotionnel de votre coopérative locale d'alimentation naturelle en est orné. Le site web de votre chaîne d'épicerie les utilise. Ainsi que les affiches sur les murs de la salle d'attente de votre médecin. Des tonnes d'organisations véganes les utilisent. Zut, je parie que si je vérifie bien, j'en ai probablement montré une pour illustrer un des billets de ce blog au moins une fois.

Des stocks de femmes... assises seules... avec une salade tellement hilarante, qu'elles ne peuvent s'empêcher d'exploser de rire et de délice.

L'absurdité de ces images a attiré l'attention d'Internet, avec pour résultat des imitations : une page Tumblr, et même une pièce de théâtre.

Manger une salade n'est pas particulièrement drôle. Ça induit rarement l'extase. Habituellement, c'est plutôt une expérience difficile consistant à introduire maladroitement des feuilles de laitue ans votre bouche. C'est souvent insatisfaisant : trop ou pas assez d'assaisonnement. En réalité, vous craignez qu'un bout de laitue reste coincé entre vos dents, et ça vous empêche de sourire d'une oreille à l'autre entre chaque bouchée. En général, manger de la salade est une activité ennuyeuse et ordinaire.

Quand votre salade n'arrête pas de faire des plaisanteries :
Mais manger de la salade est une activité de femme, et comme telle, elle doit être accomplie de façon à raconter une histoire particulière qui a une fonction quand on l'observe et la documente.

La théorie féministe végane nous dit que la nourriture -ce que nous mangeons et comment nous le mangeons- est fermement enracinée dans des normes de genre. La consommation de légumes (avec la salade comme omniprésent cliché) est un comportement hautement féminisé. Les codes publicitaires genrés montrent aussi de façon régulière une hyper émotivité chez les femmes. D'où découle qu'elles y sont portraiturées avec des réponses émotionnelles extrêmes et inappropriées. Ces représentations ajoutent l'émotivité, l'infantilité et l'immaturité, à l'habituelle compréhension culturelle de la féminité. Ces images renforcent le statut de subordination des femmes. Apparier des femmes hyper-émotives avec des nourritures hyper-féminisées compose une parfaite iconographie sexiste.


Bien sûr, on m'a opposé l'inévitable argument "les hommes aussi". Vrai, on nous montre des hommes s'excitant légèrement avec des salades, mais soyons honnêtes, ils sont moins fréquemment dépeints riant la tête rejetée en arrière, en sous-vêtements ou enceint.es ! La frivolité genrée de la consommation de salades est terriblement une affaire de femmes.


Quand on nous montrera des hommes -scénario improbable- mangeant une salade, prostrés dans un lit, en string blanc, alors, OK, on en reparle." 

Ce billet est reposté simultanément sur le blog du Corey Wrenn. Je l'en remercie.

Corey Wrenn est professeure de sociologie et activiste éco-féministe de la cause animale. Elle anime le Vegan Feminist Network et Human-Animal Studies Images, entre autres activités.

jeudi 8 octobre 2015

Revue de web : IVG, Auchan, Court-Métrange

Le Ministère de la Santé lance une nouvelle campagne d'information sur l'IVG avec cette affiche : IVG, c'est mon droit !

On peut discuter du visuel, cette épaule de femme tatouée ou marquée, mais on peut aussi trouver qu'elle porte les couleurs des droits des femmes. Il est important de cliquer sur le site IVG.GOUV.FR d'abord pour s'informer, puis pour le relayer auprès des femmes qui peuvent avoir besoin d'informations sur le sujet ; ensuite parce que les anti-choix sont omniprésents sur Internet et que les résultats au mot-clé IVG tapé sur Google affichent en tête les sites de ces ennemis de l'égalité et de la liberté de choix des femmes. Plus vous cliquez et faites cliquer sur le site du Ministère, plus il montera en puissance dans l'algorithme de Google. Un rappel salutaire. Les positions des "pro-vie" et celles des défenseurs de l' IVG ne sont pas symétriques : avec une solide loi sur l'IVG et une bonne application, vous avez le droit d'avoir autant d'enfants que vous voulez, ou de ne pas en avoir ; sans loi, le projet des anti-choix, vous êtes contrainte à la maternité de toutes façons, en bonne santé (physique, mentale, économique..) ou pas. La liberté d'une part, la contrainte, l'assignation à la reproduction de l'autre.

Politique sexuelle de la viande : 

Auchan qui a besoin de promouvoir son rayon boucherie et de vendre sa barbaque s'est fendu du petit film publicitaire ci-dessous :



"De bons produits" (ça reste à démontrer) pour de "bons moments", sauf pour Madame, forcément en cuisine. C'est ça Auchan : le parti-pris pour la goujaterie de l'enfumeur, grilleur de saucisses en plein air, et de ses invités, contre la femme qui cuisine des mets délicats pour ses amis, qu'on invisibilise et ridiculise. D'ailleurs toutes les femmes sont ridiculisées dans ce film. Le faux chasseur qui grille sur les braises impose, sous couvert de mettre les rieurs se son côté, ses saucisses grillées hors de la cuisine, contre les verrines de sa compagne. L'assommoir culturel patriarcal carniste : c'est ça Auchan ! Le (faux) chasseur contre la cuisinière. L'évolution n'a pas de prise sur certains, décidément.


Le festival Court-Métrange a lieu, comme tous les ans à Rennes depuis 12 ans. Je n'y suis jamais allée, donc je ne juge pas la programmation ni le contenu mais le problème ce sont ses affiches sur les sucettes en ville. 2015 : une noyée nue sans tête, couverte de grenouilles

Les années précédentes : une bouche ouverte dans laquelle on entre quelque chose
 











Et quand il n'y a pas de corps de femme, il y a un accessoire évoquant une femme : un escarpin rempli de vers de terre. Je ne suis pas phobique, je n'ai pas de dégoût particulier des animaux mêmes rampants, ni des batraciens, mais ce qui me dérange, c'est que c'est toujours les mêmes codes qui sont utilisés (exploités jusqu'au trognon) : le corps des femmes en morceaux et celui d'animaux pour signifier le dégoût, l'insolite ou l'étrangeté.


Qu'on nous lâche enfin !


samedi 15 août 2015

15 août : Marie Isis

Le 15 août est la fête de Marie, le modèle de femme agréé par l'Eglise catholique vaticane, et ses pères fondateurs. Parce qu'il s'agit bien d'une religion de pères où on a tenté d'évacuer le féminin !


Marie est une déclinaison de la déesse Isis, la grande mère solaire des égyptiens. Isis est  veuve d'Osiris, son frère, et mère d'Horus : j'avais écrit un billet sur sa biographie par Florence Quentin, il y a quelque temps. Cette église intolérante aux femmes a tout de même dû se plier au désir populaire d'une figure féminine qui lui manquait terriblement. Marie, sainte populaire, est elle, tout à fait acceptable par le Vatican après les contre-modèles (normal pour une religion misogyne) de quelques femmes qu'on trouve dans la Bible judéo-chrétienne : Lillith qui dit carrément non à Dieu (quel culot !) quand il lui propose un compagnon, Eve la curieuse, qui dit oui, mais par qui la Chute et l'invention du péché arrivent, enfin Marie, troisième prototype, le bon enfin, qui dit oui à tout : "Je suis la servante du Seigneur".

Si elle a réellement existé, cette très jeune femme a très probablement été violée par un soldat romain dans la Judée occupée, et comme en patriarcat, idéologie des renversements, la victime devient fautive, pécheresse, le salopard de violeur ayant mis les bouts, et qu'une femme -enceinte de surcroît- est toujours plus facile à coincer, elle risque d'être mise au ban de la société en portant un enfant illégitime : "fille-mère", ça ne pardonne pas, même encore aujourd'hui dans plein d'endroits du monde ! Heureusement pour elle, un vieillard voulant joindre la charité à l'agréable, se propose de l'épouser : l'honneur est sauf, puisque son enfant a un père, tout finit bien. "Que la volonté de Dieu soit faite". Admirez le tour de passe passe : plus de violeur, plus de méchant, Marie est enceinte du "Saint-Esprit" et elle accepte son sort.
Cette thèse du Christ produit d'un viol n'est pas née dans mon cerveau enfiévré de mécréante, je l'ai entendue dans la bouche d'un respectable exégète de la passionnante série de Prieur et Mordillat  "L'origine du Christianisme" diffusée en 10 épisodes en 2006 sur Arte.
Je vous propose quatre icônes montrant comment la Vierge Marie a réincarné Isis l'Eternelle en s'en inspirant :



Trois "Isis lactans" de l'époque pharaonique (amulette, faïence).

La vierge en majesté de Notre-Dame d'Orcival (Puy de Dôme), vierge noire médiévale du XIIème siècle, carrément isiaque. On s'y tromperait.


Enfin, La Vierge au buisson de roses de Stephan Lockner (vers 1450), Marie, la "rose sans épines", sauf que la rose est un des attributs d'Isis : vie éternelle, connaissance et résurrection. Le serpent, symbole chthonien de vie et de fécondité est aussi un des attributs d'Isis, que Marie foule aux pieds dans l'iconographie chrétienne laquelle, ne pouvant s'en débarrasser, tente par là de le transformer en symbole du Malin. Sexisme et spécisme alliés de toujours, les serpents, universellement honnis comme les femmes, n'ont jamais fini de le payer. On voit un serpent sur la manche richement brodée de ce portrait d'Elizabeth 1ère en Isis.

Liens supplémentaires :
Puisque nous sommes en août, triste anniversaire des bombardements de Hiroshima et Nagazaki, allez jeter un œil sur ce billet de blog "Une histoire de mecs", à propos des "Little boy", "Fatman" et "Boksman" : quand les hommes enfantent, leur obsession de toujours, ils produisent des monstres.
En recherchant de l'iconographie pour ce billet, je suis tombée sur ce site matricien : Les mystères d'Isis, source de vie et inversion judéo-chrétienne. Je ne vous mets qu'un écran, mais on peut explorer le site. J'ai bien regardé, ils n'ont pas l'air de sectaires allumés, sauf si quelque chose m'a échappé.

Actualisation 21/8/15 : Grâce à la vigilance d'une lectrice que je remercie (voir les commentaires), sur deux écrans il y a des points de vue inconciliables avec les idées féministes : on peut lire que "le patriarcat n'existe pas plus que le matriarcat" sur le dernier paragraphe de ce lien ; et aussi que "le féminisme qui exige le partage de tout" est patriarcal (!), également dans le dernier paragraphe de cet autre lien.

" Je vis, je meurs, je suis orge, je ne péris point " *.

* D'où Jean, le "Taliban du Christ" selon Emmanuel Carrère dans Le Royaume, a tiré sa phrase "Si le grain ne meurt, il reste seul, s'il meurt, il porte beaucoup de fruits". C'est vraiment le coin des copieurs sans imagination. 

samedi 27 juin 2015

"Les femmes c'est le diable" par Juliette - La Radio de blogueurs de l'été

La radio de blogueurs/blogueuses de l'été 2015, organisée depuis 6 saisons par Lolobobo, is back !
Pour ma participation de cet été, j'ai choisi la chanson de Juliette Noureddine, "Les femmes c'est le diable".



Un texte interprété, chanté sur la diabolisation des femmes, le business lucratif de la religion dictatoriale nommée Patriarcat. Et, puisque c'est la règle du jeu, je tague Euterpe et Zoé Lucider : si elles veulent participer (mais elles feront ce qu'elles voudront), la manière de faire est aussi bien expliquée chez Affichage libre.

Mes précédents chansons de l'été pour la Radio de Blogueurs :

Get a job par Beth Ditto - Gossip en 2013
Jenny par De Palmas en 2014
Le player de la radio des blogueurs/euses

Je rajoute en cadeau Bonux : un Chaperon Rouge antispéciste et antisexiste, assez dans le ton de ce qui précède :



Antisexiste, parce que Chaperon Rouge n'a plus peur du Grand méchant loup, destiné à effrayer les filles pour les faire rentrer et rester à la maison. Au contraire, elle a même l'air plus inquiétante que le lui.
Antispéciste, car les deux se protègent l'une l'autre : elle, un main dans sa fourrure, lui devant elle, montrant les crocs. Un tandem pareil ne craint plus personne, ce sont les garçons qui font peur qui doivent surveiller leurs arrières : le conte traditionnel loupe sa cible et son propos, la fille et la bête ont fait alliance.
Tremblez, boys.

Lien supplémentaire :  De 15 au 18 juillet 2015, la Maison des Métallos Paris 11è adapte le texte subversif et culte de Valerie Solanas SCUM manifesto : Scum RODEO Valerie Solanas / Sara Chaumette / Mirabelle Rousseau. Si vous êtes à Paris ou avez l'occasion d'y aller, réservez une soirée dans les dates ci-dessus, dites que vous venez de ma part (vous serez bien reçu.e.s) et... racontez-moi dans un commentaire ;))

vendredi 24 avril 2015

Un monde flamboyant

"Je suis Ulysse.
Mais je m'en suis aperçue trop tard"


" Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises , reçoivent un meilleur accueil dans l'esprit de la foule lorsque la foule sait qu'elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. "

Je viens de lire "Un monde flamboyant" de Siri Hustvedt. Roman biographie d'une artiste fictive disparue, Harriet "Harry" Burden, qui n'a pas trouvé de son vivant la reconnaissance qu'elle croyait mériter. Harry se marie à un marchand d'art richissime et fait deux enfants. Mais cela ne suffit pas à Harry qui est une artiste puissante, et comme elle n'est pas reconnue en tant que telle, elle va essayer des masques, d'hommes, puisque l'artiste indiscuté et indiscutable est toujours un homme. Mais ce faisant, elle va se perdre : des usurpateurs vont s'attribuer son travail. Le roman est éclaté en différents témoignages de ses proches, puzzle assez difficile à pénétrer avec de nombreux renvois de l'auteure en bas de page, j'ai failli laisser tomber avant le tiers du livre. Puis j'ai persévéré, et j'ai bien fait. Ce roman féministe se mérite : réflexion sur la puissance créatrice des femmes -hors maternité- leur effacement de l'HIStoire, hommage à des artistes brillantes dont les œuvres ont été attribuées à des hommes, ou ont été vampirisées par des artistes mâles, ou simplement "oubliées" pendant des siècles, pour ressortir au jour, exhumées par des historiens, des metteurs de scène de cinéma ou par des féministes. Siri Hustvedt doit savoir de quoi elle parle : dans la vraie vie, elle a épousé Paul Auster, le grand écrivain new-yorkais de Brooklyn. Siri Hustvedt est aussi une grande écrivaine, elle mérite notre attention.

Citations : toutes les citations du livre sont en caractères rouges.
"Artemisia Gentileschi, traitée avec mépris par la postérité, son œuvre majeure attribuée à son père. Judith Leyster, admirée en son temps et puis effacée. Son œuvre passée à Frans Hals. La réputation de Camille Claudel engloutie par celle de Rodin. L'erreur suprême de Dora Maar : coucher avec Picasso, erreur qui oblitéré ses splendides photographies surréalistes. Pères, maîtres et amants suffoquent les réputations des femmes. Ces quatre là sont celles dont je me souviens. Harry en détenait une réserve inépuisable. Avec les femmes, disait-elle, c'est toujours personnel, amour et saloperies, qui elles baisent. Et, thème de prédilection de Harry, femmes traitées comme des enfants par des critiques paternalistes, qui les appellent par leurs prénoms : Artémisia, Judith, Camille, Dora."

 Artemisia Gentileschi - 1593-1653 - Auto-portrait, allégorie de la peinture - Œuvre attribuée à son père, peintre, avec lequel elle travaillait.

"Judith Leyster (1609-1660) peintre baroque hollandaise, membre de la guilde de Saint-Luc, à Haarlem, célèbre en son temps mais oubliée après sa mort. Parce que son œuvre ressemblait à celle de Frans Hals, beaucoup de ses tableaux furent attribués à celui-ci. En 1893, le Louvre acheta ce que l'on prenait pour un Frans Hals, mais il s'avéra que c'était un Leyster. Cette découverte a contribué à restaurer le réputation artistique de Leyster."

Camille Claudel - 1864-1943 - Sculptrice, internée, abandonnée par sa famille dans un asile, morte de faim et de solitude en 1943. Son œuvre attribuée à Rodin. Le film éponyme de Bruno Nuytten avec Isabelle Adjani en 1988 contribue largement à la sortir de l'ombre.Désormais, on lui dédie des expositions.

Dora Maar - Self-portrait - 1907-1997 - Photographe surréaliste littéralement vampirisée par sa liaison avec Picasso, alors qu'elle ne quitta jamais son atelier. Depuis 1999, des expositions font redécouvrir son œuvre.
"Picasso a peint Maar comme La femme qui pleure, comme l'Espagne en deuil, mais le bouc aimait à faire pleurer les femmes. Dès que les larmes déboulaient, le pénis du bouc se raidissait. Quel petit misogyne énergique et ardent il était, Picasso !"

Margaret Cavendish, Duchesse de Newcastle -1623-1673


Son ouvrage majeur : Le Monde Flamboyant ( ou Le monde Glorieux), premier roman d'anticipation répertorié de l'Histoire.
Siri Hustvedt exhume cette écrivaine du 17ème siècle, qui a une ressemblance avec son héroïne Harry :
"Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, cette monstruosité du XVIIè siècle : une femme intellectuelle. Auteur de pièces de théâtre, de romans, de poèmes, de lettres, d'essais de philosophie naturelle et d'une fiction utopiste, The Blazing World : Le Monde Flamboyant. J'intitulerai ma femme Le Monde Flamboyant en mémoire de la Duchesse. [...] Mad Madge, Margot la Folle, était embarrassante, pustule enflammée sur le visage de la nature. [...] On laisse mourir ses mots ou ses images. On détourne la tête. Les siècles passent. L'année où la première femme fut admise à la Royal Society ? 1945. "

" Margot la Folle n'avait pas d'enfants à elle, pas de bébés à élever pour en faire des adultes. Elle avait ses "corps de papier", ses œuvres vivantes, et elle les chérissait."


"Ainsi ne me suis-pas persuadée que ma philosophie, étant neuve et récemment mise au monde, s'avèrera dès l'abord en maître de compréhension, mais il se peut, s'il plaît à Dieu, qu'elle y parvienne, non en cet âge-ci, mais en un temps à venir. Et si elle est aujourd'hui ignorée et enfouie dans le silence, peut être se dressera-t-elle alors plus glorieuse ; car étant fondée en bon sens et raison, elle peut connaître un âge où elle sera mieux considérée que dans celui-ci."
Margaret Cavendish, Observations upon Experimental Philosophy (1668) - Cambridge University Press. 

Quelques citations visionnaires par Harriet / Siri :
"  Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une 
représentation. "

"La "Singularité", c'est à la fois une échappatoire et une vision fantasmée de la naissance. Je lui ai dit : Un rêve jupitérien qui évite complètement le corps biologique. Des créatures flambant neuves surgissent de la tête des hommes. Presto ! Disparition de la mère et de son diabolique vagin."

"Nous sommes entrés dans une ère de biorobots hybrides, un âge où les scientifiques édifient les modèles informatiques de structures métareprésentatives de la conscience elle-même. Nombreux sont ceux qui évaluent l'affaire de deux, peut-être trois décennies, le délai dans lequel les corrélats neuronaux seront découverts et artificiellement reproduits. Un mystère considéré de longue date comme impénétrable sera résolu. Il en sera du problème ardu de la conscience comme de la double hélice."

Voilà. J'en recommande chaudement la lecture, dans n'importe quel sens, même en sautant les cahiers de Harriet ! Réflexion sur la société du spectacle, sur la disneylandisation et la marchandisation de l'art, sur le cynisme des artistes actuels qui ressemblent à des banquiers et de leurs marchands, ce roman est foisonnant et comme dans toutes les grandes œuvres, il y a plusieurs niveaux de lectures, il est une inépuisable réflexion sur l'art et la création.

Autres points de vue : Le journal de François ; Les méconnus ; La critique de Télérama ; La critique de France Culture.

Il y a une floppée de femmes effacées de l'histoire des arts et de la
culture : je ne cite que celles dont parle Siri Hustvedt dans son roman. On pourrait ajouter Sappho, la poétesse lyrique de l'Antiquité dont la légende nous est parvenue mais pas ses poèmes, détruits ou attribués à d'autres ; même remarque pour Hypatie d'Alexandrie, dont les travaux n'ont sans doute pas disparu, mais auraient été attribués à des mathématiciens hommes. A l'injustice, on rajoute la tromperie intellectuelle.

lundi 29 avril 2013

Le monde selon LEGO

Men at work ! Les zomes au travail : on ne passe pas ! Just my day job : mon travail de tous les jours, dig dirt, gettin' dirty, creuser la boue et se salir.  J'aime ce boulot, it's a dirty job, c'est un boulot salissant ! But somebody's gotta do it, mais quelqu'un doit bien le faire ! I love the smell of  concrete in the morning : j'adore l'odeur du béton au petit matin ! Hey Babe ! On drague les filles au passage : de toutes façons, on est les rois du bitume, on occupe l'espace public, poussez vos cabas les ménagères, ou rentrez dans vos cuisines.


LEGO, ses packagings, son hyper-virilité.

D'ailleurs, on aime tellement ça, creuser la terre, c'est tellement dans notre nature de la maltraiter avec nos gros engins, qu'on va couvrir la planète de béton. Toute cette nature, ça fait désordre, c'est incontrôlable, avec des "nuisibles" et des "mauvaises herbes" partout ! A mort la nature.

Men at work, ça fait du boucan,  comme ça on montre qu'on travaille, nous, avec nos moteurs vrombissants : plus on fait de boucan, plus on est contents ! Le boucan, le potin sont notre véritable nature. Si on demandait à n'importe quel service de R&D (Recherche et Développement), en y mettant le paquet et les moyens, d'assourdir les moteurs, ils y arriveraient en 6 mois, mais pas question. On aurait l'air de quoi avec nos gros engins sans potin, hein ?

Et puis travailler sans faire de boucan, tout le monde se demande si vous n'êtes pas en train de roupiller sur votre clavier ! Travailler, ça doit s'entendre et se voir, suivez mon regard. D'ailleurs, les médias ne s'y trompent pas : montrer des mecs chagrin portant casques de sécurité et gilets fluos à bandes réfléchissantes pour illustrer les plans sociaux (à faible poids sur les statistiques du chômage selon cet  article du Monde), avec le photogénique Edouard Martin de Florange, ça a quand même plus d'allure que le licenciement de milliers de femmes employées de commerce qui alimentent une à une, chaque mois, la tragédie du chômage. Dans un silence assourdissant. Sous-texte : le travail des femmes n'est finalement pas si légitime, elles font salaire d'appoint, le vrai travail qui compte c'est celui des hommes. Vieilles pesanteurs sociologiques et sexistes : on peut même dire qu'en temps de "crise" elles sont soupçonnées de piquer le travail des mecs, puisqu'il n'y a pas assez de place pour tout le monde !