mercredi 15 juin 2022

Les analogies hasardeuses de Cécile Duflot sur France Inter

Mardi 31 mai, Cécile Duflot, ancienne femme politique écologiste chez Les Verts, désormais Présidente d'Oxfam France, et chroniqueuse une fois par semaine à France Inter, en toute subjectivité, consacre sa chronique au documentaire de Mélanie Diams, "Salam" lancé au Festival de Cannes, et fait le parallèle entre deux destins malheureux de chanteuses en abordant le sujet par le petit commun dénominateur du voile et de la religion. Diams, devenue mère de famille envoilée, et Jeanine Deckers alias Sœur Sourire, chanteuse des années soixante, ex religieuse choisissant elle, de se dévoiler. Et ça fait une différence de taille.

Le podcast est à retrouver en cliquant sur ce lien

Cécile Duflot se livre à différents amalgames qui invalident sa démonstration, dont elle semble pourtant contente. 

La comparaison entre les destins des deux artistes est hasardeuse. Les époques sont diamétralement différentes : les années yéyés cherchaient la libération du vieux carcan patriarcal, de la vieille société gaulliste, Simone de Beauvoir avait publié le deuxième sexe, elles voyaient éclore des mouvements contestataires, dont le féminisme du MLF n'est pas le moindre. A contrario, les années 2000 - 2010 et suivantes sont des années de backlash patriarcal, de sérieuse remise au pas puisque chaque mouvement libérateur est suivi de digestion, puis de récupération de ses idées libératrices pour le plus grand bien du système, à son profit, quitte à inventer une nouvelle réalité, bien entendu.

La comparaison entre une religieuse contemplative dominicaine hors du siècle (un ordre cloitré), donc une femme qui porte le dress code professionnel de sa congrégation, et une fille normalement plus émancipée car née un demi-siècle plus tard, désormais mère de famille dans le siècle qui décide de s'envoiler n'est pas pertinente ; rappelons qu'une religieuse est une femme consacrée qui s'est retirée de la société pour passer sa vie dans l'abstinence et la dévotion. Cela ne concerne qu'une minorité de femmes qu'on ne voit pas, qui ne font aucun prosélytisme dans l'espace public. Pas grand chose à voir donc avec une mère de famille qui fait ses courses, emmène ses enfants à l'école, va au travail, exerce un métier parfois public, et qui est donc entièrement à la vue de la société. Il n'est pas mal aussi de rappeler, j'y tiens, que les religieuses se mettent les pieds sous la table après leur journée de boulot, que personne ne leur dit le soir en rentrant "qu'est-ce qu'on mange ?" leur "époux" étant, les veinardes, tout ce qu'il y a de plus virtuel. 

Les choix faits par les deux, Deckers et Diams, ne sont pas symétriques : une religieuse après son entrée en notoriété, Jeanine Deckers, jette son voile par dessus les moulins pour faire une autre carrière, finit dans la misère, spoliée par sa maison de disque, se met en couple avec une femme ce qui révèle que son choix de la clôture dans un couvent de femmes était sans doute inconsciemment un choix de lesbienne. Mélanie Diams, dépressive éprouvant un douloureux vide existentiel, arrête volontairement sa carrière de rappeuse au sommet, pour devenir mère de famille convertie et voilée, mais dans le siècle, dans une théocratie, les Emirats Arabes Unis, théocratie peuplée de milliardaires. A priori, je ne discute pas, tant qu'elle ne fait pas de prosélytisme en France. Rappelons qu'elle a arrêté sa carrière pour se consacrer à sa famille, ce qui lui procure paix et stabilité. On est contentes pour elle. Chacun ses choix. 

En revanche, je leur vois des points communs autrement plus parlants que le voile : maltraitance dans l'enfance, et à l'âge adulte, dépression et affrontement difficile avec le star système et la scène médiatique anthropophage, surtout pour les femmes, notamment celles qui ont été affaiblies par les maltraitances patriarcales, et quête spirituelle insatiable donc frustrante, pour les deux. Jeanine Deckers souffrait d'être en conflit avec sa mère, femme d'artisan au foyer normopathe, avec les hommes dirigeants de sa maison de production qui ont profité de sa candeur, avec son ordre religieux patriarcal maltraitant qui était contre toute forme d'émancipation et d'autodétermination ; Mélanie Diams s'est plainte dans ses textes des violences conjugales dont elle fut victime par un précédent mari. Elle est manifestement aussi en conflit avec son père. Le port du voile n'est donc, n'en déplaise à Cécile Duflot, que leur petit commun dénominateur. Il est accessoire et inopérant. Ce qu'elles ont bien en commun en revanche, c'est le mal-être infligé par des institutions patriarcales faisant système. La fuite qu'elles ont tenté, définitive par le suicide pour l'une, l'enfermement dans le mariage et le retrait de la vie artistique pour l'autre... Jeanine Deckers n'a plus, elle, la possibilité de revenir répondre, ni de donner de ses nouvelles à ses fans à travers un film. 

J'ai fait moins d'études et occupé des postes moins importants que Cécile Duflot, aussi je suis étonnée par sa naïveté et par les approximations de sa démonstration ; à moins que ce ne soit de la roublardise de mettre ainsi en symétrie deux carrières de femmes qui n'auraient en commun que leur voilement et la stigmatisation qu'elles en auraient subi. La preuve une fois de plus que des gens influents issus de la gauche écologiste sont les idiots utiles de l'islam politique. Qu'un seul travail auquel se consacrer corps et âme ne leur suffit pas. Et France Inter qui ouvre grand ses micros, sans mise au point ou contradictrice pour contrebalancer ce qui n'est que la promotion du choix individuel versus les combats et victoires collectives, du libéralisme du tout se vaut du moment que je l'aurais choisi. Vendant à l'encan les droits chèrement acquis des femmes à leur libération de toutes formes d'oppressions patriarcales. 

Pendant ce temps : un rapport du Service Central du Renseignement Territorial (SCRT, ex RG) recense les entorses à la laïcité et à la loi de 2004 en recrudescence nette dans les écoles, collèges et lycées. Des adolescent-es testent de différentes façons la capacité de résistance de l'école en se présentant, garçons et filles ensemble, dans des tenues "culturelles" ou "ethniques" kamis, sarouels, et autres tuniques enveloppant le corps, qui sont tout sauf actuelles et occidentales. Les occurrences, qui correspondent aux seuls signalements faits par l'institution, dont on sait qu'elle n'est pas très ferme sur les principes, selon le très en vigueur "pas de vague", seraient sous-évaluées.  Il y a une façon simple de contrer les ardeurs prosélytes téléguidées par les imams ou les familles sectaires, c'est l'uniforme. Comme à Londres ou dans les pays du Commonwealth où on peut voir couramment le matin et le soir sur le chemin de l'école, des écolières et écoliers en vêtements bicolores veste à blason, jupe, pantalon. Sans aller jusqu'au blason, on peut transposer en veste marine, bordeaux ou vert sapin, sur chemise ou polo blanc et pantalon ou jupe de flanelle indifférents pour les deux sexes. On efface ainsi les différences de classes sociales et on met un coup d'arrêt, au moins pendant quelques heures, aux velléités des fashion victims et des conformistes sectaires. 

Lien vers l'interview de Mélanie menée de façon très complaisante pour mon goût par Augustin Trapenard pour Brut à l'occasion de la présentation à Cannes de son documentaire. Mélanie y est très touchante. 

On perdrait moins de temps à faire des dépressions et à se mettre martel en tête si on admettait que la vie n'a absolument aucun sens. Mais c'est difficile pour les humains de renoncer à la finalité, et au projet qui fait sens. Malgré les désastres et malheurs subis, la maladie dépressive, le vide existentiel, il convient encore d'inviter de nouveau convives au banquet. Etonnant. 

lundi 30 mai 2022

La maternité symbolique - Etre mère autrement par Marie-Jo Bonnet

Chose promise, chose due, voici donc ma chronique à propos de ce deuxième ouvrage de Marie-Jo Bonnet (MJB). 


" La vie la plus belle est celle qu'on passe à se créer soi-même, non à procréer "
. Nathalie Clifford Barney.

" Nous pouvons résister à la pression sociale, enfanter d'autres rêves, investir un autre devenir de l'humanité. " Les militantes du MLF.

La revendication de la non-maternité est vieille comme le monde, il y a toujours eu des femmes qui en leur for intérieur ont refusé cette injonction en prenant la tangente, en devenant artistes ou religieuses choisissant la spiritualité, voire le mysticisme, ce qui leur permettait de se consacrer à une vie spirituelle, seule condition où c'était toléré. Certaines ont d'ailleurs produit et laissé une oeuvre considérable : MJB explore le destin de quelques-unes dans la première partie de l'ouvrage. Jeanne d'Arc, elle, autre mystique, refusante de ce rôle dévolu aux femmes, prit les armes, ces outils réservés aux hommes, on sait ce qu'il lui en coûta. En 1949 est publiée une oeuvre majeure qui va faire scandale en même temps qu'un succès de librairie : dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir refuse le rôle biologique de la maternité pour des raisons philosophiques, au motif que ce n'était pas une activité mais une fonction naturelle. Dans Les mémoires d'une jeune fille rangée, premier tome de ses mémoires, elle rêvait d' "être sa propre cause et sa propre fin". Simone de Beauvoir considère n'avoir pas à subir passivement son destin biologique. Même si on peut discuter cette position (les femmes qui ont des enfants font des choix, elles ne subissent pas forcément leur destin biologique, au moins en certains rares pays avancés socialement), je suis et reste personnellement beauvoirienne, marquée sans doute par la lecture jeune, de cette oeuvre, révolutionnaire au moment où elle fut publiée. 

Les femmes du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) des années 68 - 70, inventèrent le slogan révolutionnaire "Un enfant, si je veux, quand je veux". Ce qui fit écrire par Christine Delphy, elle aussi partie prenante du mouvement : " La radicalité du si je veux, était très tempérée par le quand je veux". Hélas. A force de happenings, de manifestations, elles obtiennent la contraception (aux forceps, les décrets d'application traîneront quatre ans, les hommes ne lâchant pas comme cela leur statut de propriétaires de la fécondité des femmes), et surtout l'avortement. Les seventies, années effervescentes, créatives, joyeuses et productives en matière de droit des femmes laissent la place aux années 80, et comme écrit Marie-Jo Bonnet (MJB), backlash, retour en arrière ! 

En 1982, se produit un évènement qui va considérablement modifier notre perception de la maternité. Les hommes vont se coller à ce qu'on peut appeler après coup le " forçage des corps " ! Deux médecins René Frydman, gynécologue obstétricien, et Jacques Testard, ancien chercheur de l'INRA (Institut National de Recherche Agronomique, qui travaillait sur les vaches laitières -ça ne s'invente pas !, devenu biologiste) font naître Amandine, premier bébé éprouvette, le premier bébé "hors la mère" ou "bébé high tech". Sous un prétexte totalement altruiste et humaniste bien sûr, on n'est pas des brutes, on permet à des couples infertiles d'engendrer. Le pouvoir médical (biopouvoir) aux mains des hommes reprend le contrôle de la reproduction humaine. J'ai déjà eu l'occasion d'en parler ici et ailleurs : les hommes adorent segmenter, analyser, disséquer les processus. J'ai eu tout le loisir durant ma carrière avec eux dans l'industrie, de le constater. Ils découpent, analysent et décrivent l'action en segments, au millimètre près, le gravent dans le marbre, en font un manuel de 600 pages avec plein de paragraphes et de sous-paragraphes, même des sous sous-paragraphes, juxtaposent ensuite les segments sur une chaîne de montage longue, et il n'y a plus qu'à lancer le truc en appuyant sur un bouton. Après pas mal d'affres et de ratages, de corrections, mais ils sont tenaces. Ils adorent tellement presser des boutons, et que des machines se mettent en branle pour en bout de chaîne, récupérer le bébé ou produit fini. Ils vous en font comme ça 5000 dans une journée chez PSA ou Renault. Après, vous m'avez comprise, il n'y a plus qu'à délocaliser dans un pays à bas coût, avec des règles et lois moins coercitives que les nôtres, et le tour est joué. Vous croyez que je plaisante ? Pas du tout. On est passées du bébé-éprouvette par banques de sperme, prélèvement et congélation d'ovocytes, tri et réimplantation d'embryons, traitement hormonal de cheval pour le succès de l'opération, le tout enrobé dans des sigles imbuvables, à la mère porteuse Ukrainienne (qui accouche sous les bombes, mais je m'égare). En mettant d'ailleurs tout sur le même plan : prélèvement de sperme et prélèvement d'ovocytes par exemple. Le deuxième est diablement plus invasif, et on peut se poser la question de savoir s'il y aurait autant de candidats hommes au don de sperme s'il fallait les charcuter pour le leur prendre ? 

Mais au fait, interroge très justement MJB, l'infertilité c'est quoi ? Elle a des causes psychologiques ignorées dans pas mal de cas, le premier organe sexuel des humains étant leur cerveau. On a toutes entendu l'anecdote de la dame qui ayant jeté les gants et bazardé toute sa layette d'occasion après deux ou trois ans d'essais infructueux, se retrouve enceinte une semaine plus tard. Moi, je l'ai entendue. Alors, les gens infertiles, posez-vous les bonnes questions si vous n'arrivez pas à concevoir ! Peut-être que votre cerveau vous envoie un message de bon sens, qui sait ? Et puis, est-ce un drame après tout ? Je sais, je suis très mal placée pour appréhender les souffrances (?) des couples qui n'arrivent pas à concevoir puisque je suis une refusante et que je n'ai jamais rêvé d'accomplissement par la maternité, mais franchement, je me demande si tout cela n'est pas un peu surjoué. Avec ces techniques de reproduction, posant par ailleurs de graves problèmes éthiques, on assiste à incontestable retour de l'injonction patriarcale à la maternité. Alors que le problème de la planète ce n'est pas l'infertilité, c'est la surpopulation et la consommation effrénée des ressources. 

" L'absence de critique féministe de ces pratiques médicales aliénantes pour la santé des femmes est-elle le symptôme d'une régression de la pensée féministe sur les rôles traditionnels des femmes ? " se demande MJB. Effectivement, la question vaut d'être posée. Le féminisme s'est mis à défendre les droits des mères, notamment au moment de la séparation du couple, mais sans jamais remettre en question cette injonction normative faite aux femmes de s'apparier et se reproduire. 

On a toutes et tous des mères (et des pères) symboliques : ce sont ces femmes qui nous révèlent à nous-mêmes, que nous côtoyons durant notre enfance, qui nous éveillent par une phrase ou un comportement qui nous marqueront et nous orienteront. Pour MJB, ce furent des artistes (Charlotte Calmis entre autres), des inspiratrices, des penseuses et des mystiques. Ses camarades de lutte aussi. Des enfants, il y en a partout, on peut s'occuper de ses neveux et nièces, des enfants du voisinage, leur donner à voir des comportements différents, à entendre des propos un peu plus subversifs que ceux qu'ils entendent dans leur famille normative, dont la portée révolutionnaire et créative est limitée. Ce ne sont pas les jeunes gays et lesbiennes qui me contrediront. Je suis partisane qu'on s'occupe d'abord de celles et ceux qui sont ici (même venant de loin, fuyant des pays inhospitaliers) et maintenant, avant d'inviter de nouveaux convives au banquet. 

MJB conclut son livre par une tentative de mettre en face de la norme reproductive des voies un peu plus féministes, surtout hors des sentiers rebattus. Mais je suis dubitative sur l'efficacité des sabbats de sorcières, des tentes rouges et autres maisons de la lune, toutes solutions intermédiaires proposées par MJB dans son livre. Je me demande si elles sont d'une réelle efficacité sur la crapulerie d'en face. Mais on sait qu'il faut conclure un essai et ne pas désespérer les lectrices. Personnellement, je préconiserais des solutions plus radicales. D'autant plus qu'ils n'ont pas plutôt quitté leurs mères et les femmes qui les ont mis au monde et élevés, qu'ils n'ont rien de plus pressé à faire que de nous envoyer leurs bombes sur la figure. Ils fabriquent la vie et font la guerre, nos maîtres et possesseurs. Ils prennent leurs décisions en se passant bien de notre avis.


La primitive maison des hommes décrite par les anthropologues : Conseil de sécurité au Kremlin le 21 février 2022 avec haut niveau de testostérone. Il y a une femme, bien seule, Valentina Matvienko, la présidente de la chambre haute de Russie. Photo Aleksey Nikolskyi / Sputnik AFP 

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Pour conclure mon billet forcément réducteur de cet ouvrage que je conseille de lire, même si les chapitres sur la psychanalyse, le mysticisme, et à la fin, sur l'incendie de Notre-Dame, ne m'ont pas tout à fait convaincue, il me paraît intéressant de proposer un résumé de l'action des 6000 dernières années pour celles et ceux qui auraient loupé des épisodes : au néolithique, sédentarisation des populations humaines, invention de l'agriculture et de l'élevage par domestication des animaux et, dans la foulée, des femmes de l'espèce humaine sur le même modèle, pour servir de domestiques rendant des services sexuels et reproductifs aux hommes, au besoin par la contrainte, le rapt et le viol, l'interdiction des armes, donc l'interdiction de se défendre. Pendant que les hommes s'affrontent, agrandissent leurs territoires, dominions et empires, asservissent les femmes des vaincus. L'apport de protéines plus le forçage à la reproduction provoquent un accroissement sans précédent de la population humaine, pourtant naturellement assez peu fertile. Tout cela s'est encore accru en allant piller des ressources, notamment minières, dans les pays tiers en éliminant ou asservissant des peuples commodément accusés de sauvagerie et renvoyés à l'altérité. Permettant l'essor de l'industrie et un niveau d'armement jamais atteints. Nous sommes désormais 8 milliards à nous regarder en chiens de faïence, la biodiversité animale et végétale s'effondrant autour de nous par destruction des habitats sous la pression humaine, notre biotope gravement dégradé, mais avec des besoins et un appétit comme l'espèce humaine n'en a jamais montrés. Il nous faut désormais les ressources de trois à sept planètes selon l'endroit où l'on vit pour soutenir notre train de vie. Pas touche à mes privilèges de classe moyenne, privilèges qu'il sera difficile de refuser aux anciens colonisés et spoliés, qui attendent eux aussi une retombée de la manne. L'accumulation et le fétichisme de la marchandise ne font pas relâche, disséminant dans la nature des tonnes de déchets, pour la plupart non dégradables. Les guerres continuent, par nationalisme ou pour garder un espace vital, ou juste pour que des hommes de pouvoir montrent qu'ils en ont et parce que les stocks d'armes c'est quand même fait pour servir, sinon à quoi bon ?  Actuellement, le tsar rouge nationaliste de l'Oural, bien enfermé dans son bunker et son univers parallèle, plonge ses voisins dans l'enfer et la destruction, et déclare la guerre alimentaire aux pays du Sud dans un chantage abominable sur le Nord qui l'a sanctionné pour agression et viol du droit international, en empêchant les porte-conteneurs de céréales de quitter le port d'Odessa, pendant qu'ici nous continuons à nourrir des millions d'animaux avec des céréales. Franchement, je me demande si c'est bien le moment de mettre au monde, au besoin par forçage, des enfants, dans ce chaudron du diable surpeuplé et proie de féroces testostéronés, qu'est devenue la Terre ? Le problème de la planète ce n'est pas l'infertilité, c'est la surpopulation. 

Marie-Jo Bonnet est historienne, spécialiste de l'art. Féministe universaliste et lesbienne ayant su très tôt qu'elle aimerait les femmes et n'aurait pas d'enfant. 

A lire pour échapper au tohu-bohu injonctif et productiviste ambiant. 

Les citations de l'autrice sont en caractères gras et rouges.

dimanche 15 mai 2022

Adieu les rebelles ! La normalisation des gays par le mariage

Cette quinzaine, j'ai lu deux ouvrages de Marie-Jo Bonnet. D'abord La Maternité symbolique, Etre mère autrement, publié fin 2020, et ensuite Adieu les rebelles, publié fin 2013, aussitôt après la promulgation de la loi Taubira sur le mariage pour tous, une lecture en entraînant une autre. Décidément j'ai du retard dans mes lectures.  

Je vais donc chroniquer ces deux ouvrages de Marie-Jo Bonnet (MJB) dans le sens chronologique en deux articles afin que mes lectrices / lecteurs aient en tête la pensée de cette féministe, lesbienne militante des années 70, et historienne écrivant es qualités. 

" Le mariage considéré comme un progrès social : c'est un comble. "

Féministe du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) des années 70, MJB a toujours contesté le mariage petit-bourgeois, cette institution contractuelle patriarcale subordonnant les femmes aux hommes, institution dont le pédigrée et l'ADN sont fondamentalement inégalitaires dans la pratique sinon dans le droit. Personnellement, ayant refusé pour moi-même le mariage et la maternité pour ces raisons, je n'étais pas non plus à l'aise pendant ces débats de 2012. Mais le vent féministe ayant tourné néolibéral, la suspicion d'homophobie étant pendante, il était quasi impossible de ne pas soutenir ce projet des gays (surtout) et des lesbiennes, au nom de l'égalité ! Mais on peut réfuter cette position avec de bons arguments, c'est ce que fait Marie-Jo Bonnet dans ce court mais percutant ouvrage de 150 pages. 

Avant toute chose, il faut préciser que tous les combats des femmes et les gains qu'elles obtiennent profitent largement aux autres classes de la société. Mais ils sont aussi systématiquement digérés par la société patriarcale, récupérés, et se retournent contre nous, voient un retour à l'ordre ancien (backlash), ou échappent aux principales intéressées. On l'a constaté lors de la révolution sexuelle des années 60 qui ont vu les hommes largement en profiter en accumulant les aventures sexuelles et les partenaires, au besoin en taxant de prudes celles qui refusaient, et en continuant à ne pas assumer leurs responsabilités en cas de grossesses. On l'a vu aussi après la lutte féministe des années 70 pour le contrôle par les femmes de leur propre fécondité (jusqu'ici contrôlée étroitement par les hommes qui ont toujours du mal à s'abstraire du sujet) par l'obtention de lois sur la contraception et l'avortement qui déboucheront sur le retour de la maternité triomphante, voire obligatoire, par les techniques de la PMA ou fivete, en agitant le chiffon rouge de l'infertilité réelle ou supposée. Mais ce sujet sera traité plus largement, il le mérite, dans mon prochain article sur La maternité symbolique, qui développe largement ce point. Et enfin, désormais, la revendication du port du voile par des militantes de l'islam politique, reprenant sans vergogne les slogans du combat collectif du MLF : mon corps mon choix pour revendiquer un choix individuel aliénant, ce qui est le comble. 

Le mariage gay en trois étapes selon MJB : comment les gays (les lesbiennes, selon le principe intangible de l'universalisme au masculin de la langue française, ont été amalgamées aux gays et progressivement effacées, toute contestation semblant impossible) ont accédé à la normativité patriarcale et à la reconnaissance de leurs couples via le sacro-saint mariage. 

C'était dans le programme de François Hollande élu en 2012, seul président célibataire de la 5ème République ! Il n'est pas question ici de contester une loi qui a été votée par la représentation nationale et qui s'applique, qui accorde les mêmes droits aux couples homosexuels qu'aux couples hétérosexuels ; on peut juste analyser comme le fait MJB qu'après s'être battues pour l'égalité entre les hommes et les femmes, on est passées " insensiblement à une problématique d'égalité entre les sexualités, c'est-à-dire entre les homosexuels et les hétérosexuels ", concept d'égalité sexuelle " permettant finalement de placer les gays du côté des dominés et non plus des hommes appartenant à la catégorie sociale des dominants ". Ce faisant, personne ne s'est posé la question de l'égalité des célibataires avec les gens mariés, il y aurait tant à dire, mais les célibataires rasent les murs et, sans doute persuadés de leur indignité serinée à longueur de journée explicitement ou implicitement, ils / elles n'osent jamais revendiquer quoi que ce soit. D'ailleurs ils ont le PACS, statut contracté devant un fonctionnaire ou un notaire, que les gays jugeaient imparfait par rapport aux droits accordés par le mariage. 

Première étape : le MLF des années 70. Le Mouvement de Libération des Femmes dont les réunions et les manifestations étaient non mixtes acceptait cependant que des gays les accompagnent en fin de cortège et défilent avec elles. Ils sentaient que le mouvement était porteur d'un projet révolutionnaire et d'une libération qu'ils appelaient eux aussi de leurs vœux. Ce sont d'ailleurs des femmes, dont Françoise d'Eaubonne, qui ont créé le FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire), puis ensuite les Gouines Rouges dont MJB a été une active militante. Les féministes hétéros ou lesbiennes et les gays étaient donc alliés contre le patriarcat en ces années-là. 

Deuxième étape, l'arrivée du SIDA au début des années 80 : les gays se mettent à mourir de cette infection contre laquelle la médecine n'a aucune parade. Les gays vivant en couple se retrouvent sans aucun droit quand leur compagnon concubin décède. La société va prendre conscience à ce moment-là que les gays paient le prix du sang : " l'histoire du PACS et du mariage pour tous s'est développée dans le contexte très particulier de l'épidémie de SIDA " écrit MJB. " C'est en s'organisant pour lutter contre l'épidémie de SIDA que les gays vont acquérir une visibilité, une force communautaire et un pouvoir d'achat sans équivalent avec celui des lesbiennes et des femmes en général ". Et ce désir de normativité ne souffrira aucune contestation ; nous sommes en plus dans les années 80, dans un ordre libéral mondialisé qui ringardise la lutte anticapitaliste. Les gays prides où défilent des hommes virils, musclés, avec un sens affirmé du spectacle et de la fête vont finir par gagner la sympathie publique et imposer les gays dans le paysage. 

Il va y avoir réaction : les rassemblements spectaculaires de la Manif Pour Tous, leur conservatisme où l'on voit "des papas et des mamans" selon l'insupportable lexique régressif de l'époque, promenant des enfants habillés de rose ou de bleu genrés dans des poussettes, vont servir de repoussoir avec leurs slogans binaires ; la loi finit par passer, les gays sont désormais des gens comme tout le monde, leur lutte pour la visibilité et leur désir de normativité va les conduire à l'invisibilité. Ils ont le droit de se marier, et bientôt suivra le droit d'avoir des enfants. On est loin de l'idéal révolutionnaire des féministes des années 70 qui se battaient contre toutes ces injonctions patriarcales aliénantes. L'ordre familial est de retour et ce, curieusement, par le biais des homosexuels ! Un vrai backlash.

La PMA pour toutes en 2021 : L'ouvrage de MJB a été publié en 2013, la loi dite de bioéthique n'existait donc pas, mais déjà la revendication de la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes se faisait jour, selon la même revendication d'égalité ; puisque les femmes hétérosexuelles en couple avec un homme et les célibataires y avaient droit, pourquoi la refuser aux lesbiennes visiblement en couple ? Or, argumente MJB, la PMA n'est pas un droit, c'est une technique médicale contre l'infertilité remboursée par la sécurité sociale (comme si l'infertilité était d'ailleurs le problème de la planète, ajoute-t-elle, le problème de la planète c'est la surpopulation !). Et il y a une différence entre l'infertilité somatique (ou psychosomatique !) traitable médicalement, et l'infertilité sociale des lesbiennes due au fait que l'espèce humaine a besoin pour se reproduire d'un gamète mâle et d'un gamète femelle. On nage donc en pleine confusion des concepts et des définitions.

Toutes ces dispositions ouvrent la voie à la GPA (Gestation pour autrui), les couples d'hommes (majoritaires et à fort capital économique et social généralement) devraient revendiquer l'égalité avec les lesbiennes, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Or comme le souligne MJB, il y a une différence entre paternité et maternité (cette expérience organique de 9 mois), entre don de sperme et don d'ovules, entre insémination artificielle (après traitement hormonal de cheval) pour une femme en vue d'une grossesse pour elle-même, et location de ventre par un couple gay (ou hétérosexuel) pour obtenir un enfant. On n'en a certainement pas fini avec le brouillage des concepts, ni avec l'asservissement des femmes par les hommes dans la reproduction. Les hommes hétérosexuels l'exigeaient, sous couvert d'égalité les hommes homosexuels vont-ils l'exiger aussi ? Avant l'utérus artificiel, déjà expérimenté sur les animaux, permettant qu'advienne cet archaïque rêve patriarcal de se reproduire entre eux sans passer par les femmes. Prochaine étape, la maternité pour tous ? 

Bien sûr, nous savons que tous les gays et toutes les lesbiennes ne veulent pas du mariage, ni même vivre en couple en ayant des enfants. La logique libérale portée par un petit nombre de faux progressistes écrit MJB, n'a pas encore contaminé tout le monde. Mais le risque est grand que sous prétexte d'égalité, un petit nombre fasse " le jeu d'un néolibéralisme puissant, porté par le dieu argent qui n'en finit pas de déstructurer les vies, les consciences, l'économie, le lien social et l'avenir de la planète. " 

L'ouvrage de Marie-Jo Bonnet est indisponible, sans doute épuisé, chez l'éditeur ; on peut le trouver dans certaines bibliothèques, en tout cas chez Recyclivre et ses revendeurs, où j'ai trouvé le mien. Livre à lire de toute façon. 

Les citations tirées du livre sont en caractères gras et rouges

samedi 30 avril 2022

Tant qu'il y aura des abattoirs...

Charniers d'ici et d'ailleurs. 

Trois semaines après mon article du 25 mars, (mais c'est certainement pure coïncidence !) une très compétente anthropologue reprend à peu près le thème de la virilité de Vladimir Poutine pour un article de La Croix daté du 11 avril 2022, " Chez Poutine, la cruauté et la virilité vont ensemble ". Pour l'instant, c'est encore le seul Poutine (bouffi de suffisance, de testostérone et de haine contre la démocratie et les peuples qui entendent l'essayer, c'est vrai que ce pauvre garçon charge particulièrement la barque) qui est désigné. Ne nous fâchons pas avec nos tyrans familiaux. Poutine se conduit avec l'Ukraine comme un amoureux éconduit, un mari fichu à la porte par sa femme : "Poutine tue le même", celui, CELLE de sa famille qui tente de reprendre son autodétermination et sa liberté en dehors du cercle vicieux de la famille, et bien entendu, c'est intolérable. Poutine pourrait même, dans un moment de folie se laisser aspirer comme dans les meurtres familiaux (maritaux) par un délire de furieux considérant que ses droits acquis sont lésés, comme dans ces cas courants de tueurs de masse et familiaux qui préfèrent tuer tout le monde et se tuer après, plutôt que de composer avec la frustrante réalité : les êtres autour de nous sont libres de leurs choix, n'en déplaise au pater familias infatué par ses supposées prérogatives de Maître et Possesseur. 

Sur les plateaux télé, les "experts" et autres "spécialistes de la guerre" quasi tous mâles, comparent la taille des fusées, leur rayon de destruction de quelques kilomètres à 10 000, comme l'essai fructueux le 20 avril (qui "a dû lui coûter un bras et une jambe" selon un expert) du missile intercontinental Sarmat II envoyé par les Russes dans la presqu'île du Kamtchatka, choisie pour son isolement. Concours de bite réussi, ça a fait parler ; ça sème la destruction dans les endroits "isolés" et dans des villes surpeuplées -sachant que les "endroits isolés" sont tout de même peuplés de biodiversité. Dès le retrait des troupes Russes des zones occupées, les femmes ukrainiennes se relèvent blessées, violées en réunion, les dents cassées, dépouillées... par la soldatesque poutinienne, habituelles "dommages collatéraux" de leurs guerres stupides. Femmes ayant côtoyé la mort de trop près pour ne plus tout à fait appartenir aux vivants. Les Ukrainiens enterrent dans des fosses communes, en les recouvrant de chaux, leurs civils tombés sous les bombes de la guerre aérienne russe, la seule qu'ils maîtrisent apparemment, leurs chars tombant en panne ou à court de carburant, ou simplement arrêtés par les populations civiles ! 

Pendant que le "dernier tsar rouge" (je ne parierai pas un kopeck dessus, il a dû se reproduire plus que de raison c'est leur travers habituel, et leur hubris, leur malfaisance sont inarrêtables, un meurt, un autre prend le relais) fait peur à tout le monde, ici les journaux télévisés, magnétophones choraux, ouvrent sempiternellement sur des rayons d'huile vides, des automobilistes s'arrachant les cheveux à la pompe, et des rayons boucherie étalant complaisamment leur morceaux de cadavres. Nous servant la mélopée du "pouvoir d'achat" qui baisse inexorablement, des inciviques qui thésaurisent et, malheur de malheur, "on ne trouve plus de poulets dans les boucheries !" Mais que va-t-on devenir ? 

Plus de 20 millions de volailles en 6 mois (entre grosso merdo novembre 2021 et aujourd'hui, et ce n'est pas fini) ont été gazées, ou simplement laissées asphyxier en coupant la ventilation de leur bâtiment tunnel, pour cause de dissémination de la grippe aviaire aussi appelée peste aviaire, une zoonose mortelle particulièrement virulente pour les oiseaux. Il a donc fallu "euthanasier" SIC les oiseaux des élevages touchés ou ceux à proximité, même lorsqu'il n'y avait que quelques oiseaux malades, pour éviter la dissémination entre élevages surpeuplés, quasiment tous dans les mêmes secteurs, sud-ouest, Vendée, Pays de Loire et Ille et Vilaine. Tous envoyés à la benne, poussins comme adultes, cannetons, dindonneaux, poulets de chair, canards à foie gras. En pleine crise des matières premières (pétrole, gaz pour les chauffer, intrants et céréales* pour les nourrir) tout a été envoyé à la benne

Enfin, la benne, c'est un euphémisme : les éleveurs industriels ont été comme d'habitude laissés livrés à eux-mêmes, obligés de faire face, les usines d'équarrissage étant depuis longtemps débordées par la catastrophe. On a donc creusé, en désespoir de cause, sur réquisition préfectorale, des fosses géantes auprès d'un chantier d'autoroute pour entasser ces millions de victimes de la peste aviaire. En en perdant d'ailleurs pendant le trajet vers le centre d'équarrissage ou la fosse commune, ce qui avouez, pour une zoonose particulièrement virulente, est le comble de l'inepte. Ainsi vont les gribouilles cruels et irresponsables de l'élevage. Sans que le plus pour longtemps ministre de l'Agriculture (mais la nouvelle équipe va sûrement trouver à employer ses talents de médiocre, n'en doutons pas) Julien Denormandie, thuriféraire de la FNSEA et de l'élevage industriel mortifère, n'en pipe mot sur son pourtant actif compte Twitter. Un peu comme certaines femmes sempiternellement en conflit de loyauté avec l'ennemi de classe, il a du mal à parler des choses qui fâchent. 

J'en entends d'ici au fond, qui trouvent un peu too much ma comparaison entre les fosses communes d'Ukraine et celles du chantier de l'autoroute A83 en Maine-et-Loire. Mais croyez-vous réellement que tout cela ne relève pas des mêmes imprudences, incurie, intempérance, incontinence, désastre, goût pour la destruction ? Apparemment, nous sommes une espèce destructrice incapable de s'amender, incapable d'apprendre de ses échecs répétés à travers les âges. Quand le mur climatique, la surpopulation, la destruction des terres par l'usure des sols et la pollution, des températures à plus de 40 °c, la raréfaction de l'eau douce, l'effondrement de la vie animale vont frapper, comment notre désastreuse et égoïste espèce toujours accusant les autres d'être des "nuisibles", incapable de se priver en affrontant un petit inconvénient pour en éviter un plus grand, va-t-elle réagir ? Le plus probablement par la guerre, parce que lorsqu'il n'y plus à manger ni à boire, plus d'espace vital, avec toujours les mêmes excités au pouvoir, je ne vois pas comment on peut s'en tirer autrement. Ils ont suffisamment d'arsenaux qui n'attendent que de servir. La guerre en Ukraine, j'en ai peur, donne en avant-goût de ce qui nous attend. Il n'est même pas exclu que cette fois-ci, cet excité de Poutine appuie sur le bouton. Mais bon, la catastrophe d'aujourd'hui, c'est quand même qu'il n'y a plus de poulets dans les boucheries !

" Tant qu'il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille. " 

La phrase est de Tolstoï, auteur russe, mais surtout universel. Et visionnaire. 

* Céréales que nous pouvons manger nous-mêmes, dans ce cas il en faut cinq fois moins ! Une bonne façon de faire baisser la pression haussière. Et d'en garder pour les pays qui sont étranglés par les cours mondiaux. 

lundi 11 avril 2022

Mystique de la guerre - Les hommes enfantent des monstres

" Les hommes jouent et le jeu suprême, c'est la guerre  ". Pierre Bourdieu

Même si j'ai quelques lectrices habituées qui, elles (eux), connaissent mes idiosyncrasies lexicales et savent que lorsque j'écris homme il s'agit bien sûr d'andros pas d'anthropos, je reprécise pour les lectrices de passage car j'en ai aussi, envoyées par Google et surtout par des agrégateurs de contenus que je remercie au passage. Les hommes : andros donc.

Quand nous voyons depuis le début de la guerre en Ukraine, sur nos écrans, la destruction dont ils se rendent coupables, des grandes villes rendues à l'état de gravats, villes totalement détruites, dont pas un immeuble ne tient debout après le retrait des troupes et supplétifs russes, sans parler des morts, on est secouées par ce pouvoir de destruction qu'ont les hommes, cette rage et cette efficacité qu'ils mettent à détruire. 

Les femmes enfantent les hommes, les hommes enfantent des monstres. 

Sans doute traumatisés par la puissance des grandes déesses primitives qui donnaient et entretenaient la vie sur Terre, après les avoir abattues et remplacées par des cultes sanglants et des sacrifices humains puis animaux, les hommes ont adopté le langage d'initiés des anciens grands prêtres afin de tenir les non initiés dans le mystère, l'ignorance et l'effroi de leur toute-puissance. Aussi emploient-ils un vocabulaire empreint de religiosité ; à l'origine, la science nucléaire des applications militaires est remplie de mystique religieuse. Ainsi le nom de code du premier essai nucléaire d'Alamogordo (Nouveau Mexique) le 16 juillet 1945 était-il Trinity d'après la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, les "forces mâles de la Création" ; quand les hommes engendrent, ils le font entre eux, sans passer par les femmes. Déjà Jupiter tirait ses enfants de sa cuisse ou de sa tête, jamais de son ventre, organe de la reproduction, trop femelle certainement.  D'ailleurs pour continuer dans l'hybris et se prenant pour Dieu, Oppenheimer voyant les exploits de son "bébé" (c'est ainsi que les scientifiques appelaient la bombe atomique) prononce les mots de la Bhagavad Gita, écrit fondamental de l''hindouisme : " Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes ". Vertige de toute-puissance. Dans le même ordre d'idées, la bombe H ou bombe thermonucléaire sera appelée le "bébé de Teller" du nom de son père, l'américano-hongrois Edward Teller. 

Dans la mystique religieuse masculine, les mâles ne produisent que des mâles. Le bébé d'Oppenheimer et celui de Teller sont donc des garçons. Après les premiers tests, les généraux télégraphient en langage codé au secrétaire à la Défense US que "les bébés sont nés de façon satisfaisante" et que ce sont de "gros garçons". La première bombe à hydrogène en 1952 s'appelle Mike : "c'est un garçon" est le langage codé par lequel on transmet que l'essai est couronné de succès. Les deux bombes atomiques larguées sur Hiroshima le 6 août 1945 et trois jours plus tard, le 9 août 1945 sur Nagasaki, s'appellent respectivement "Little Boy" et "Fat man". L'histoire entière du projet de la bombe semble imprégnée de l'imagerie que le stupéfiant pouvoir technologique des hommes confond le pouvoir de création avec le pouvoir de destruction de la Nature.

De plus, il semble que dans l'imaginaire de la guerre, seul le pouvoir compte, que la vie n'a aucune valeur. Les scientifiques du nucléaire se référant aux tueries provoquées par la bombe parlent de "dommages collatéraux" pour désigner les morts du camp adverse. L'expression a fait une belle carrière depuis, notamment lors de la guerre du Golfe de 1990-1991 dont le nombre de morts n'est toujours pas exactement connu. Les "frappes chirurgicales" suggèrent qu'il n'y a que des installations militaires sous les bombes, pas des gens ; les ennemis chacun à leur endroit du monde s'envoyant des roquettes (rockets en anglais, fusées) depuis leurs centres de commandement semblent se livrer à un jeu vidéo. Les bombes "sales" suggèrent qu'il y en aurait de propres. Les acronymes des Etasuniens évoquent des copains, PAL en anglais (Permissive Action Link, un système de sécurité nucléaire) ou de sympathiques héros de Disney, tel le système balistique antimissile BAMBI (BAllistic Missile Boost Intercept). On peut d'ailleurs se poser la question de leur degré de maturité d'adulte quand on évoque ce champ lexical de garçonnets. 

Le désarmement est vécu comme une émasculation. Je ne vais pas vous montrer de dessins, allez voir vous-mêmes et ouvrez bien les yeux : des roquettes aux lanceurs, propulseurs, canons, chars de combat de toutes sortes, tous ressemblent furieusement à des bites soutenues par deux couilles. Force de pénétration, vitesse, tailles des cratères, missiles des sous-marins nucléaires attachés au bâtiment par un filin de plusieurs kilomètres, l'imagerie phallique et séminale imprègne tout. Lors des essais nucléaires menés à Mururoa entre 1960 et 1996, à la fin (les premiers tirs avaient lieu en plein air), les français logeaient leurs têtes nucléaires dans des trous du volcan (l'atoll est un chapeau de corail sur un immense volcan éteint) puis les rebouchaient avec du ciment à prise rapide avant d'appuyer sur le bouton. Ils leur donnaient aussi paraît-il des noms de femmes, mais après recherche, je n'ai rien trouvé. Quand l'Inde réussit son premier essai nucléaire lui permettant d'entrer dans le club des nations qui avaient la bombe, les journalistes titrèrent que "l'Inde a(vait) perdu sa virginité nucléaire". 

Avec une telle perversité de langage et le champ lexical qui l'illustre, il est évident que ce ne sont pas les vies humaines ni la sécurité des populations qui les occupent au premier chef, mais bel et bien le pouvoir, l'exploit militaire, l'arsenal d'armes qui leur permet de jouer à la guerre, leur occupation favorite. C'est sans doute la raison de l'indignation des consultants et experts qui commentent sur les plateaux de télévision la guerre de Poutine (agresseur) contre l'Ukraine (agressée), guerre sale, guerre du XXème siècle, guerre où sont engagées des milices supplétives syriennes, tchétchènes et un groupe privé, le désormais célèbre Groupe Wagner que notre ministre des Affaires Etrangères n'a pas de mots assez forts pour stigmatiser. En effet, ces gens frustes n'ont que faire des Conventions de Genève et des "lois de la guerre". La guerre, c'est sale, malgré leurs tentatives de la rendre sexy, ce sont des tripes à l'air, du sang, et des corps en décomposition dans des body bags, quand on en a en stock ! Et leurs guerres se font aussi sur le corps des femmes. 

 " Les témoignages s'accumulent que le viol est utilisé comme arme de guerre en Ukraine ".

 Source LCI - 8 avril 2022.

Parce que tout cela à un moment ou un autre se retourne contre les femmes, ils nous ont commodément sous la main chez eux, ou devant les roues de leurs chars, à portée de leurs canons, de leurs kalachnikovs. Ils n'aiment pas les femmes ni la vie tout en la multipliant fanatiquement, ça marche ensemble, elle devient ainsi dispensable, expandable comme disent les anglophones. Ils comptent sur nous, après des accords de paix où il n'y aura qu'EUX, où ils s'entendront entre EUX, pour retourner dans nos gynécées produire de nouveaux soldats pour leurs prochaines guerres. Par la contrainte s'il le faut. 

Le texte de ce billet a largement été inspiré par The War Against Women de Marilyn French paru en 1992, non traduit en français, notamment son sous-chapitre War against women as revealed in military language. 

Fuck war and fuck warmongers ! 


vendredi 25 mars 2022

Le coût de la virilité de Vladimir Poutine

 

Vladimir Vladimirovitch Poutine : la dictature de la virilité.

" Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter " (Sud Ouest)

C'est avec cette phrase de violeur, tirée d'une comptine et adressée à l'Ukraine, que Vladimir Poutine a annoncé sa guerre, fin février. 

Quel est le coût de la virilité de Poutine à Marioupol, à Kharkiv, Kiev, villes assiégées ? Pendant les guerres, les villes sont femellisées, traitées comme ils traitent les femmes : elles sont d'abord assiégées, puis "prises" par la force, elles "succombent" "sous les assauts des hommes violents et guerriers, tombent aux mains des agresseurs, sont "anéanties" comme le font certains tueurs et auteurs de féminicides qui s'acharnent sur leurs victimes. D'ailleurs, elles ne sont pas les seules : on a abondamment entendu les commentateurs et spécialistes expliquer la haine de l'Europe que porte le nouveau tsar russe : femelle, ravagée par les lobbies LGBT, toutes ces "tapettes" qui dévirilisent les hommes. D'autant que pas mal sont dirigées par des femmes. Nostalgique d'empire, revanchard sans doute maltraité à cause de sa petite taille par ses camarades de classe dans une époque brutale, c'est en tout cas ce que prétend Marc Dugain dans Une exécution ordinaire, et nationaliste. Sans égard pour la vie humaine, son premier exploit en arrivant au pouvoir a été de condamner les marins du Koursk à mourir à bout d'oxygène dans leur cercueil sous-marin ravagé par une explosion alors que la zone (Mer de Barents) était truffée de sous-marins, et que les Norvégiens avaient proposé leur aide. Il y eut d'autres "exploits" de ce type. L'attaque par des séparatistes Tchétchènes et la "libération" par les forces spéciales russes de l'école de Beslan en 2004 qui se solda par plusieurs centaines de morts dont 186 enfants brûlés vifs. Ce fut sa réponse d'une brutalité féroce à la violence des preneurs d'otages. C'est une tradition des tyrans russes, de leurs empereurs cautionnant le servage, à Staline qui déportait arbitrairement ses compatriotes opposants ou supposés tels dans des camps en Sibérie où ils mouraient de faim, de froid, et d'épuisement.  

Poutine est un nationaliste, un fasciste rouge, nostalgique de l'Empire russe et de l'époque soviétique qui l'a formé. Il a commencé sa carrière d'espion au KGB. Le nationalisme est une croyance obscurantiste, une fiction présentée par les chefferies généralement masculines pour mieux dissimuler les échecs de leur politique, ici la Russie, "puissance pauvre" ai-je entendu, richesses minières et pétrolières sous la coupe d'une oligarchie kleptocrate qui vole littéralement les Russes, les spolie des richesses de leur pays. Poutine a un contrat "social" avec les oligarques qu'il a mis au pas, plumez le pays à votre guise mais laissez-moi gouverner comme je l'entends. Les peuples ne veulent pas la guerre, donc pour les contraindre à y aller, leurs dirigeants inventent une fiction nationale, une histoire épique sanglante à base de héros et de martyrs, ils y rajoutent un bouc émissaire (les Juifs pour Hitler, les"nazis" ukrainiens pour Poutine), et les peuples vont ensuite mourir pour des marchands de canons. Parce que toutes ces armes accumulées durant des décennies, il faut bien les utiliser ne serait-ce que pour renouveler le stock et tester grandeur nature ce qu'on a petitement mis au point en laboratoire. 

Où sont les femmes ? Elles se prennent les bombes sur la tronche et pleurent. Un classique, les hommes font la guerre et les femmes pleurent. Elles subissent, elles endurent, elles et leurs enfants. Regardez bien les plateaux de télé ici, et surtout les ministres et stratèges qui entourent Poutine là-bas : c'est carrément la fête de la saucisse, boys' club crapuleux, et syndrome des couilles de cristal. Ils sont installés, cuisses écartées sur leurs fauteuils, tant chez eux, qu'en visite à l'étranger. Mais me direz-vous, où étaient-elles avant la guerre, tandis qu'on ne les voyait jamais ? Je suppose qu'elles se contentaient de "traîner dans le coin"*, assurant l'intendance, le secrétariat, les communiqués de presse, les repas, le service des cafés et la vaisselle quand ils quittent la table. Laissons les choses sérieuses aux gars. Et la guerre est une chose sérieuse, pas un truc de gonzesse. Elles produisent les oppresseurs, elles les élèvent, et dès l'adolescence ils se retournent contre elles, sortent du camp des femmes pour aller dans celui des hommes, achetant leur passeport pour la virilité. Ils deviennent des tueurs et retournent leurs armes, auxquelles les femmes n'ont jamais accès, contre elles. Des siècles que ça dure. 

Je tente une prospective et je pense ne pas prendre de risques : au moment des négociations de paix, car forcément le temps arrivera de se mettre autour d'une table et de discuter (entre hommes, la paix est chose trop sérieuse pour la laisser aux bonnes femmes), quand Poutine aura assez répandu de sang et de tapis de bombes, elles en seront absentes. Après des milliers de morts militaires et civils, ils négocieront une sortie du conflit entre hommes, un mauvais traité de paix pour une Ukraine en charpie. Ensuite, ils extrairont encore plus de sable pour faire du béton et reconstruire leurs villes tentaculaires, cela nourrira la Mégamachine et fera du PIB (Produit Intérieur Brut) puisqu'aussi bien, ils font de l'or avec la destruction. Ce sera le coût de la virilité du Président Poutine, chiffrable en milliards, externalités négatives non incluses puisqu'ils se sont déclarés saigneurs, maîtres et possesseurs de tout ce qui vit et bouge, mettant le feu encore un peu plus à la Maison Terre. Les femmes s'en  retourneront produire des miliciens pour le camp mâle, avec un peu de pas de chance, d'autres méchants, menteurs et retors Poutine. 

Une bonne nouvelle tout de même, les Russes ont le plus grand pays du monde mais ils ne sont "que" 150 millions, natalité en berne (les femmes ont enfin compris que leurs efforts étaient remerciés au mieux par la condescendance sociale, la pauvreté économique, l'abnégation forcée, au pire par le tapis de bombes, c'est ça la bonne nouvelle) et un PIB du niveau de celui de l'Espagne. Mais le permafrost de Sibérie fond, une aubaine après les restrictions de guerre. Il leur reste à détruire ce qui reste de climat à peu près supportable pour extraire avec leurs gros engins phalliques ce que la Terre peut encore cracher de pétrole et de métaux pour alimenter leur/notre goinfrerie incontinente, leur hybris de saigneurs. Mais il faut faire vite. Avant les 50 °c invivables et là, un Vladimir, celui-ci ou un autre, appuiera cette fois sur le bouton (il n'est pas exclu du tout qu'il le fasse cette fois-ci). Pour accaparer les dernières ressources et garder un espace vital. 

Cela va sans dire que je suis solidaire des femmes russes, autres victimes de cette sale guerre, qui réceptionnent déjà les corps de leurs pères, compagnons et frères dans des cercueils plombés.

Mary Daly

* " Le génie absolu des hommes. Veux tu savoir ce que c'est ? Les hommes veulent. Les femmes se contentent de traîner dans le coin. Les femmes croient qu'elles font une carrière de tonnerre de Dieu. Tut tut. Rien, elles ne vont nulle part, je peux te le dire. Les hommes veulent. L'impact, nom de Dieu. Les hommes veulent tellement. Ca nous étourdit un peu, nous fait perdre les pédales. Que sommes nous devant cet énorme désir, ce besoin universel et buveur de sang qui les tient ainsi ? " 

" Ils sont fous, c'est leur génie secondaire. Ils sont totalement fous. Fous furieux. Réfléchis. Pense un peu. Ils sont dingues. Et nous sommes leurs femmes. Nous vivons avec eux. "

Don de Lillo - Chien galeux (Running dog) - 1978, 1993 pour la traduction en français

dimanche 6 mars 2022

Le mépris des bêtes : un lexique de la ségrégation animale

J'ai lu ce petit ouvrage écrit par Marie-Claude Marsolier, biologiste, ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure, chercheuse au CEA. Elle publie aussi sur la linguistique. 


" Le dictionnaire est une création idéologique. Il reflète la société et l'idéologie dominante. En tant qu'autorité indiscutable, en tant qu'outil culturel, le dictionnaire joue un rôle de fixation et de conservation, non seulement de la langue mais aussi des mentalités et de l'idéologie. Toute révolution devrait s'accompagner d'une réforme du dictionnaire, comme le disait Hugo. 

Marina Yaguello, Les mots et les femmes.

Nous avons tué le loup avec des mots "

" La misothérie de notre langage légitime l'oppression des non-humains "

Dinde, chienne, truie, bécasse, pie (bavarde), buse (stupide), oie (blanche, niaise), ces vocables présentent l'avantage d'être méprisants à la fois pour les animaux et pour les femmes ; à la misothérie, mot créé par Marie-Claude Marsolier à partir de deux racines grecques (miso : haine) et ther (bête), zoôn incluant tous les êtres animés, l'humanité est dedans vu que l'humanité fait partie du règne animal, désolée pour l'ego de certain-es, sur le modèle de misogyne (gynè : femme, haine des femmes) il faut donc rajouter la misogynie. Mais aussi, butor (un peu désuet, homme grossier), chacal, pieuvre, requin, crabe (panier de), corbeau (écrit des lettres sans signature), autruche (politique peureuse de), porc (balance ton), âne (qu'on ne présente plus), dindon (de la farce), loup (voir le loup, l'homme est un loup pour l'homme). Pigeon et mouton, qui ont même donné "mougeon" être hybride, sorte de chimère cumulant le crédule et le grégaire, la créativité humaine est sans limites. Fourmiller, fourmilière : ils sont nuisibles et pullulent, il faut donc les "réguler", verbe très prisé des chasseurs pour justifier leurs tueries insatiables. Et en ces temps de retour de guerre froide, un twitto me souffle "vipère lubrique", "crapaud venimeux", " rat visqueux", "chien courant de l'impérialisme yankee"... utilisés par les marxistes et maoïstes des seventies pour désigner l'ennemi de classe. Comme on le voit notre lexique est pétri de haine des bêtes. 

Les animaux (du latin anima, âme) et bêtes (de bestia, brute) désignent selon la taxonomie humaine un tout indifférencié incluant aussi bien les mammifères, poissons, insectes et arthropodes, lesquels n'ont absolument rien à voir les uns avec les autres. Ce sont des termes purement négatifs, au sens de "non-humains" qui ne renvoient jamais à des individus, mais qui sont destinés à séparer les humains des autres animaux. Le mépris des bêtes est inscrit dans nos classifications à base de fautes de logique. Platon déjà dans La République, et Montaigne dans ses essais, relevaient cette misothérie et sa fonction spéciste (préjugé raciste mais appliqué aux autres espèces) qui consiste en réalité à séparer radicalement les humains des non-humains, alors que nous faisons tous partie du même règne animal.

Marie-Claude Marsolier écrit que "animal" ou "bête" renvoie à un statut social, à un statut d'individus sans droit moral, sur lesquels les humains ont tout pouvoir, individus que nous avons réduits à notre merci, sur lesquels nous avons sans discussion droit de vie et de mort. Individus à" réguler" car décidément ils "pullulent", à "euthanasier", mettre à mort rituellement ou "artistiquement" dans les corridas, exploiter jusqu'au trognon dans les courses de chevaux pour envoyer impitoyablement les perdants à l'abattoir, enchaîner en mode forçats au Salon de l'agriculture, encager, enfermer dans des lieux concentrationnaires, transporter dans des conditions sordides, et finalement mettre à mort dans des abattoirs. 

Le mot abattoir est apparu en 1806, en même temps que la réorganisation napoléonienne qui expulse des villes les "tueries" et "écorcheries", anciens noms plus explicites des lieux d'abattage des bêtes. Abattre précise Marie-Claude Marsolier, " met en avant l'effort puissant, massif d'une activité qui s'exerce sur un ensemble, une masse indéterminée (des arbres, des bêtes, de la besogne -des clients, pour les prostituées dont on dit qu'elles vont à l'abattage quand elles reçoivent 30 clients par jour), sans aucune place pour la notion d'individu au sein de la masse mise à mort ". Après, on ne parle plus que de tonnages sortant des abattoirs (terrestres, ou flottants pour la pêche) d'où mes difficultés pour retrouver dans les tableaux d'Agreste Bretagne par exemple, le nombre d'individus tués pour notre insatiable consommation de viande. Il va de soi qu'une tonne de carcasses de bœufs, de dindes et de poulets ne contient pas le même nombre d'individus. Il me faut donc fouiller dans des masses de chiffres et parfois faire des divisions à partir du poids d'après les données que je connais, un bœuf fait 800 kg et un poulet deux kilos, pour trouver leur nombre. Tout cela est bien entendu voulu, pour cacher l'étendue du massacre. 

À tout cela s'ajoutent l'euphémisation et le déni des pratiques de boucherie par ce que Marie-Claude Marsolier appelle "la disjonction lexicale" : en anglais par exemple, l'animal n'a pas le même nom que la viande correspondante. Pig, swine devient pork sur leur table ; cow, ox, calf (veau), devient beef et veal dans les assiettes ; sheep devient mutton, et deer devient venison. En français, la disjonction lexicale s'opère non pas sur l'animal mais sur la désignation des morceaux de viande qui n'ont aucun rapport et donc effacent la bête. Sélection non exhaustive : filet, faux-filet, rond de gîte, gîte à la noix, bavette d'aloyau, macreuse, merlan, poire, etc. 

La consommation de viande s'entoure également d'idées fausses sans arrêt répétées qui finissent par former un corpus de contre-vérités sur ce qu'est une bonne alimentation. Il faut bien, vu qu'on ne ramasse toujours pas les végétariens ni les véganes par pleines ambulances, comateux effondré-es dans les rues, au grand dam des carnistes qui nous font avaler leurs bobards avant de nous enfourner, enfants sans défenses que nous sommes, et sans avoir même la possibilité de dire non, du cadavre d'animal dans la bouche ! Ainsi du discours sur les féculents toujours opposés aux nobles, car viriles protéines animales, taxonomie (classement) occultant aussi des fautes de logique. Les "féculents" sont une classe d'aliments d'origines très différentes (riz, maïs, céréales et leurs dérivés), pommes de terre (solanacées comme les tomates), blé noir (polygonacée), légumineuses (graines dans des cosses), châtaignes et toutes les noix. Ils sont abondants en amidon et glucides complexes mais aussi en protéines (gluten, protéine du blé) tous les pois, haricots, notamment le haricot mungo (soja) qu'on donne aux herbivores et aux oiseaux pour faire du muscle. S'ils font du muscle aux bêtes, pourquoi n'en feraient-ils pas aussi aux humains qui font partie du règne animal ? Le tour de passe est complet. Les graines sont quasi éternelles, on en a fait germer qui ont été trouvées dans les pyramides d'Egypte, dans la panse d'animaux congelés dans le permafrost : elles sont des protéines, ces briques de la vie encapsulées sous une coque bouclier, avec pour la durée du voyage dans le temps, des graisses et des glucides nourriciers. Indestructibles. Eternelles. " Je suis orge, je ne péris point ", dit la déesse Isis. 

Ce livre est un bijou de lexique spéciste et de sa mauvaise foi, de fautes de logique, destiné à opposer radicalement les animaux humains et non-humains, à nous faire accepter toutes les violences que nous infligeons aux bêtes. Un lexique du mépris, de la cruauté, justifiant l'implacable exploitation que nous leur faisons subir. D'ailleurs, l'animal n'a jamais le statut de victime précise l'autrice : ce qui donne les titres dans la presse relayant les incendies d'élevages, ou les accidents routiers où périssent aussi les bêtes " 40 000 poussins brûlés vifs dans un bâtiment d'élevage dont les pompiers ont mis 4 heures pour venir à bout : aucune victime n'est à déplorer " SIC. Les victimes sont toujours les animaux humains. Ce que moi je relaie par la phrase corrigée, et renvoyée à l'émetteur : " Incendie dans un tunnel à poulets : on déplore 40 000 victimes brûlées vives". 

Il est temps de prendre conscience, que notre regard évolue pour que cessent ces violences contre les autres terriens, nos frères et sœurs en animalité ayant des droits moraux, ils sont dignes de notre considération. Pour cela, il faut revoir notre champ lexical de fond en comble. C'est ce que proposent après analyse cet ouvrage de 170 pages et son dernier chapitre, Pour une évolution de notre langage.

En bonus, je mets le lien vers l'inénarrable publicité que la RATP avait commise en 2012 contre l'incivilité dans son métro parisien : deux avantages, continuer à diffamer les bêtes, et éviter de nommer le problème, l'incivilité en majorité masculine, les porcs, phacochères et ânes reprenant du service à leur place. Le spécisme et la misothérie ne font jamais relâche. 

mardi 15 février 2022

Utilisateurs de la gestation pour autrui : souffrants ou égoïstes ?

Mercredi 9 février, France 2 télévision de service public, diffusait en première partie de soirée un téléfilm faisant la promotion de la GPA (gestation pour autrui) au scénario adapté du récit de Marc-Olivier Fogiel sur son parcours de couple ayant eu recours à cette technique aux USA pour avoir deux filles. Rappelons que cette pratique est illégale en France, qu'il est donc étrange qu'une chaîne de service public en fasse la promotion avec l'argent de notre redevance. J'avoue ne pas avoir regardé, ni le téléfilm, ni le débat qui suivait : à lire les critiques et les interviews, comme à chaque fois, cela donne un scénario bourré de pathos ; le débat devait être un alibi mettant face à face deux camps à jamais irréconciliables, procédé dont la télévision raffole. Je suis tout de même tombée sur quelques tweets et vidéos confirmant ce que je craignais. 

Sofia Essaïdi, actrice principale, dans cet article du Figaro parle d'amour (ah l'amour, comment aller contre ?) et surtout s'exprime dans cette phrase, titre d'article : "La gestation pour autrui, c'est une histoire de gens qui souffrent". De ne pas pouvoir enfanter, et ensuite du regard des autres, quand surmontant la réticence de la société, ils décident malgré tout de braver la loi. Peut-on rappeler à Sofia Essaïdi que la maternité, cette "affaire de femmes" a longtemps été un océan de souffrance pour les femmes ? En cinquante ans, on est passées de la maternité malédiction à la maternité à tout prix. De l'enfant malheur à l'enfant-roi, puis à l'enfant à tout prix. Allez juste jeter un œil sur le bouleversant film de Claude Chabrol sur la seule femme Marie-Louise Giraud, condamnée à mort et guillotinée en France en 1943 pour avoir pratiqué 27 avortements : les arguments des femmes qui ont recours à elle sont déchirants. Ma propre enfance a été bercée de témoignages de femmes du voisinage, et de mes aïeules se lâchant quand elles étaient entre elles sur leurs grossesses (pas souvent désirées) et leurs accouchements (la plupart du temps décrits comme des boucheries). J'aurais un souvenir de récit d'un parcours de roses, promis, j'en ferais état, mais je n'en ai pas. Rajoutons que la longue période de l'histoire où l'espérance de vie de l'humanité ne dépassait pas 25 ou 30 ans, était majoritairement due aux mortes lors de la grossesse et de l'accouchement. Les femmes mouraient en couche, les femmes souffraient, les femmes payaient de leur vie ce douteux privilège de donner la vie. Ne parlons même pas des comportements masculins irresponsables, semant à tout vent et n'endossant que rarement leur paternité ni même une quelconque responsabilité, les femmes portaient seules la charge et souvent l'opprobre de la société. Donc, désolée, je ne partage pas cette idée de souffrance, je préfère vivre au XXe et XXIe siècles dans un pays où la GPA désirable par quelques couples, en majorité hétérosexuels d'ailleurs, est interdite pour des raisons d'éthique. Et surtout, où les moyens de contraception sont accessibles, bon marché voire gratuits, et l'IVG légale. 

" Un enfant si je veux ", le slogan radical des militantes féministes des décennies 60 /70 luttant pour la contraception et l'avortement, hélas tempéré par sa subordonnée " quand je veux " se retourne contre nous : "mon corps, mon choix, mon droit" est désormais invoqué par les libéraux et libérales pour justifier les pires exploitations du corps des femmes dans la pornographie, la prostitution rebaptisée "travail du sexe", et dans la reproduction sous couvert d'altruisme et d'empowerment des femmes dans la GPA. Le patriarcat, jamais défait, toujours renaissant, toujours diviseur, après avoir été chassé par la porte revient par la fenêtre en détournant à ses fins -l'accès au corps des femmes et à leur fonction reproductive-, invoquant le libre choix individuel et le libéralisme, et détournant à son profit les slogans des féministes et de leurs acquis collectifs.  

Comment être contre l'altruisme ? Comment dire que oui, il y a des couples stériles physiquement (hétéros) et socialement (gays et lesbiennes) que je comprends que cela les met à l'épreuve, mais que ce n'est pas aux femmes d'aliéner leur corps pour leur servir de pansement sans passer pour une égoïste ? Au contraire n'est-ce pas eux les égoïstes, louant un corps de femme, achetant un enfant, qui aura toutes les peines à acquérir la nationalité française puisqu'acheté / né à l'étranger, ce que la loi française condamne. N'est-ce pas imposer son égotisme en mettant les autorités d'un pays devant le fait accompli en créant des précédents, en imposant leurs enfants et exigeant du législateur la reconnaissance de leur action illégale en le mettant en demeure de considérer l'intérêt de leur enfant, intérêt dont eux ont fait bon marché pour commencer ? 

Dans cette vidéo Youtube de C à vous sur la chaîne France 5, on voit Marc Olivier Fogiel (MOF) "raconter son combat pour la GPA" en face d'Anne-Elizabeth Lemoine : la télé invite la télé, et notion toujours floue pour les Français, on frôle le conflit d'intérêts puisque MOF est le puissant patron du groupe de télévision RMC /BFM TV et qu'Anne-Elizabeth Lemoine peut avoir de bonnes raisons de ne pas insulter son avenir face à un futur éventuel employeur. Je ne dis pas qu'elle le ferait, je dis seulement qu'elle se met dans une position délicate et qu'on peut poser la question. Outre cette première remarque, le verbatim de la vidéo est orienté don de soi, amour, générosité des femmes porteuses, quasi incompréhensible pour les féministes "qui n'ont jamais parlé avec elles", donc seraient incompétentes sur la question, et le slogan libéral est dit par MOF citant une femme porteuse sans doute étasunienne "ma plus grande liberté c'est de faire ce que je veux de mon corps". Aliéner sa liberté au moins pendant neuf mois, ce serait poser un acte de liberté suprême, discours habituel des libéraux, dès lors qu'il s'agit d'un choix individuel qui, du fait, ne serait pas critiquable. Tout cela baigne dans une émotion et une émotivité bourbeuse qu'on reprocherait ailleurs, par exemple à une défenseure des animaux sur le même genre de plateau, comme un travers de femmelette pleureuse, tout comme on lui reprocherait de projeter ses affects et sensations sur les autres. Evidemment, "l'insécurité des enfants non reconnus par l'état" -refus de nationalité- est totalement à charge contre notre vilaine société, certainement pas des parents qui bravent la loi votée par le collectif social, alors qu'ils imposent leurs choix individuels qu'on peut, dans un cadre normal, qualifier d'égoïstes, en mettant la société devant le fait accompli en rentrant avec un enfant "illégal" et en intentant ensuite des actions en justice. 

Alors oui, j'avoue, je n'ai jamais parlé avec une mère porteuse, ce qui me disqualifierait pour avoir une idée sensée et surtout des principes sur le sujet, à cause de mon ignorance profonde ? Si je rencontrais une mère porteuse je l'écouterais parler de son choix en espérant seulement qu'elle l'a fait en auto-détermination, sans pression sociale ni économique, ni due à son éducation. Je pourrais aussi croire à sa sincérité. Ce qui me m'empêcherait pas d'avoir et d'être ferme sur les principes selon ce que je sais du statut social des femmes : les femmes ont toujours été considérées comme devant des services domestiques, sexuels et reproductifs aux hommes et à la société ; les femmes constituent l'énorme masse des économiquement faibles partout dans le monde. Le risque est donc immense de céder à la tentation de gagner de l'argent -ce que je ne condamne pas non plus en soi- en aliénant une partie de leur temps et de leur corps, en le louant ou le vendant au plus offrant pour accéder à plus de confort personnel pour elles et surtout pour les leurs, l'expérience nous montrant que les femmes dépensent leur argent pour le confort des autres. Ceci en se faisant appliquer des techniques d'élevage au préalable expérimentées sur les corps des femelles animales (ce qui me révulse également !) surexploitées jusqu'au trognon par notre arrogante et capricieuse espèce. Le ver est dans le fruit, le modèle est délétère.

Donc, oui, rationnellement et j'insiste sur la démarche rationnelle : je défends que le corps humain est incessible, inaliénable, donc qu'on ne le vend ni ne le loue, en totalité dans l'esclavage, ni à la découpe, en pièces détachées, comme dans la prostitution commodément rebaptisée "travail du sexe", dans la pornographie, ou dans la fonction de mère porteuse. On ne vend ni n'achète pas non plus un enfant. Je soutiens aussi que la loi précède en force les choix individuels aliénants, car pour citer Lacordaire, "entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et c'est la loi qui affranchit. " Je défends aussi que les lois dont nous nous sommes dotés démocratiquement, voulues collectivement après une longue exigence et parfois de durs combats, sont d'essence supérieure à tous les choix fussent-ils individuels, fussent-ils affublés de la notion de "libre-choix". On sait les inversions, les détournements de notions dont se rendent régulièrement coupables les patriarcaux pour nous faire admettre leur agenda politique. Donc, prudence. Que des gens fassent du militantisme, je le comprends aussi, mais dans ce cas-là disons-le nettement, ces émissions ouvrent leurs micros à des militant-es qui ont un projet politique, faire admettre qu'une femme porte un enfant dont elle n'est pas légalement la mère parce que l'ovocyte fécondé vient d'autres qui veulent être parents à tout prix contre paiement et annexion de sa liberté pendant neuf mois, parce que par contrat on exigera qu'elle se soumette entièrement à des techniques invasives et hormonales avant et pendant sa grossesse pour qu'elle livre  son "produit", enfant auquel elle a renoncé, conformément au contrat qu'elle a signé. C'est cela la réalité de la gestation pour autrui. 

Lien pour aller plus loin : Un article publié en mars 2019 sur le livre Tristes grossesses, l'affaire des époux Bac qui fera prendre conscience à la France nataliste des années 50 du sort des femmes accablées de grossesses, prise de conscience qui débouchera sur la loi Neuwirth en 1967. 

samedi 29 janvier 2022

Auto-défense *

Le 31 décembre 2021, un tweet d'un collectif de femmes africaines auquel je suis abonnée nous envoie un gentil message de joyeuse Saint-Sylvestre en recommandant toutefois d'être prudentes, mettant les femmes en garde contre la drogue du violeur avec une illustration ; j'ai bien aimé, aussi j'ai partagé. Hélas le lendemain, le tweet était repartagé par une avocate de femmes battues avec en commentaire au-dessus : Il faut dire aux hommes de ne pas violer !, désamorçant le conseil aux femmes d'être prudentes. Et quand on a dit aux hommes de ne pas violer, qu'est-ce qu'on fait après ? On va en soirée, et on leur fait confiance, en laissant traîner nos verres ? Sur le moment, j'ai été choquée, et ensuite carrément indignée. Le tabou de se défendre est toujours d'actualité, suspendu sur la tête des femmes. C'est bien plus sexy pour nous, pauvres filles sans défense, de finir à l'équarrissage plutôt que d'être prudente et de se défendre avec ce qu'on a sous la main, une grosse barre de fer par exemple ! La prostituée n'agresse pas (notez la teneur patriarcale du titre), elle se défend contre un mauvais payeur qui lui crache dessus en pleine pandémie. 

Interdiction de se défendre, le vieux tabou anthropologique, un tabou patriarcal construit, fabriqué, les outils et les armes sont aux hommes. Gagner en productivité (outils) et se défendre (armes) sont toujours leurs privilèges exclusifs. Nous femmes, devons faire dévolution de notre sécurité aux hommes de la famille, c'est une idée tenace, ancrée dans notre psyché, une idée toxique car elle nous rend impuissantes et nous met à leur merci, alors qu'on sait la violence masculine endémique, violence spécifique destinée à nous faire tenir à carreau, à se garder une femme à leur service. Il faut crever de peur, sortir désarmée physiquement et psychiquement, et compter en soirée sur leur éducation dont on sait ce qu'elle vaut, pour rester en sécurité et en vie. Quelques féministes cautionnent, c'est dire la puissance de l'injonction, sa persistance dans le temps. 

Il ne manque pourtant pas de feu, de brandons, d'eau bouillante et de couteaux dans "nos" cuisines, comme soulignent les anthropologues femmes, mais curieusement ils se retournent toujours contre nous, la cuisine est la pièce la plus dangereuse pour les femmes à leur propre domicile. L'anthropologie et l'histoire nous enseignent que les femmes sont un bien meuble des hommes de la famille : elles ne s'appartiennent pas, elles sont la propriété des mâles, qui nous défendent comme on défend un bien. Les premières lois criminalisant le viol disposaient que le lésé était l'homme, père ou mari, dont le violeur avait dégradé le bien, la victime c'étaient eux, la femme n'ayant servi que de moyen pour les atteindre. Je vous laisse imaginer les traces que cela laisse dans la culture et la psyché. Nous avons été dressées "à trouver le Grand Fromage légendaire au bout du labyrinthe piégé, après avoir subi des chocs électriques" (la formule est d'Andrea Dworkin), toutes ces avanies que les femmes subissent avant de tomber dans le piège patriarcal. Eux n'ont qu'à poser quelques lignes et attendre que ça morde sans faire trop d'efforts, puisque nous devons nous en trouver un et le garder, sans quoi nous aurions raté notre vie de femme, selon la scie sociétale.

Evidemment, les femmes ne sont JAMAIS responsables des saloperies commises à leur détriment. Mais comme c'est toujours nous qui avons porté la honte des méfaits commis par l'adversaire de classe, cela devrait nous inciter à être aux commandes de notre propre sauvegarde et sécurité. Ou on continue à élever une pauvre future victime sans défense parce qu'on lui a expliqué que c'est cuit, que de toutes façons elle ne s'en sortira pas seule sans un preux chevalier à ses côtés, ou on en fait une femme avertie, affirmée, qui pense à elle en premier et commence par s'armer la tête en garnissant son sac d'un spray au poivre ou d'un argument frappant : entre les deux il y a toute l'épaisseur de l'assertivité, ce qui n'est pas rien, cela change le comportement, l'attaquant ayant l'œil pour repérer la boiteuse, celle pas très affermie sur ses guiboles. 

Qu'une féministe relaie ainsi les tabous patriarcaux auprès des femmes en dit long sur les ravages laissés par une telle histoire. Je comprends très bien que tout le monde veuille garder ses sources de revenus, notez.  Car s'il y avait la volonté de lutter efficacement, puis d'éradiquer les pratiques toxiques de la virilité, les PIB diminueraient, vu qu'on y intègre les réparations des dommages et souffrances par les assurances. On diminuerait drastiquement les budgets de la police et de la justice, on aurait beaucoup moins besoin de policiers, d'avocats, de magistrats, de greffières, et on n'aurait pratiquement plus besoin de prisons ! Le bâtiment qui les construit et les sociétés d'hôtellerie qui les gèrent en pâtiraient, ce serait un vrai mauvais coup pour leurs chiffres d'affaires. Rappel : 97 % des places de prison en France sont occupées par des hommes. Les assureurs n'auraient plus à régler que les dommages liés aux catastrophes naturelles ! Pas mal mettraient la clé sous la porte, et leurs salariés en reconversion professionnelle. Sans la délinquance masculine, leurs guerres incessantes, leur capacité à détruire, les reconstructions et "rebonds économiques" qui suivent, ce serait le marasme. C'est sans doute une bonne  raison pour que personne ne dénonce leur comportement. La croissance économique est basée, comptabilisée sur leurs destructions envers la nature, les femmes, et la société en général. Les externalités négatives ne sont jamais décomptées en moins. Les PIB sont des additions et rien que des additions !

Alors oui, trois fois oui, il faut dire aux hommes d'arrêter de violer et d'agresser, mais une fois qu'on a fait ça, on continue à les élever comme des ayants-droit incapables de résister à la frustration, des futurs lésés réglant leurs comptes à coup de couteaux et de fusil ? On continue à valoriser les pratiques dites viriles ? Pas mal d'entre eux savent qu'il est facile d'agresser les femmes parce qu'ils savent qu'en face il n'y aura aucun répondant. Et parce que la "civilisation"** dont ils se targuent, et que nous mettrions à mal en revendiquant nos simples droits à l'équité, à l'égalité et à la reconnaissance pleine de notre statut d'êtres humains entiers sans moitié à trouver,  la civilisation donc n'a chez eux que l'épaisseur d'un cheveu ; après 5 bières et l'effet d'entraînement de la horde, ils retournent très facilement à la sauvagerie. Aussi, exiger un couvercle sur nos verres en boîte, même si c'est blasphémer contre leur ordre, c'est juste faire preuve de prudence et de sagesse, rien de plus, et c'est parfaitement légitime. Moins de pudeur, eux n'en ont pas, et vive les femmes prudentes qui préfèrent prendre le volant que de se laisser conduire, celles qui surveillent leurs abords et possessions, qu'elles ne confondent pas avec celles des hommes (j'ai beaucoup de mal avec les femmes oblates qui font kibboutz avec les hommes de leur famille, toujours en train d'affirmer leur loyauté indéfectible, voire qui les défendent quand on ose une remarque qui ne va pas dans leur sens !), et vive les femmes averties qui ne s'en laissent pas conter et qui se prennent en main. 

* Légitime défense en titre aurait aussi convenu, mais j'ai préféré auto-défense, parce que Andrea Dworkin emploie cette expression plus forte dans Notre sang. 

** Ils font un abus du mot "civilisation" : ils sont toujours en train de sauver la civilisation (Zemmour, toutes les trois phrases) sans cesse menacée par des hordes de barbares, les mêmes qu'eux d'ailleurs, avec les mêmes habitudes délétères, alors qu'ils sont antagonistes à tout ce qui n'est pas eux, au sexe opposé, à la nature, aux animaux, franchement, les entendre parler de civilisation c'est à mourir de rire. L'habituelle grandiosité, la pompe masculine. 

mercredi 19 janvier 2022

Le monstre est parmi nous - Pandémies et autres fléaux du capitalisme

 The monster at our door - The global threat of avian flu - 2006 par Mike Davis 

The monster enters, nouvelle édition 2021, enrichie d'une préface écrite en avril 2021 en plein confinement aux Etats-Unis et partout ailleurs, préface dédiée bien sûr au SARS-Cov2.


Mike Davis est historien de l'urbanisme. J'ai eu l'occasion de citer sur ce blog un de ses textes (en fin de billet) sur le bidonville global ; son oeuvre décrit des villes mortes (Dead Cities), des villes de quartz (City of quartz / Los Angeles) et "le stade Dubaï de capitalisme" dans un style inimitable, maniant la métaphore avec intelligence et érudition. Ses ouvrages se lisent comme des romans. Mike Davis est marxiste. Le marxisme propose encore une critique acceptable du stade global du capitalisme que nous vivons actuellement. Dans Le monstre est parmi nous, Mike Davis annonce que la prochaine pandémie de grippe, le monstre c'est l'influenza -flu- du même type que celle de 1918-1920 dont le nombre de victimes, toujours non parfaitement dénombrées, a été évalué entre 14 millions à 100 millions de morts. En cas de "monstre" comparable (le SARS-COV2 est une promenade de santé à côté de la grippe HxNy) présentant la même virulence, vu que la population mondiale a sextuplé (X 6) en un siècle, on obtiendrait un nombre de morts entre 325 millions à 1 milliard pour les projections les plus pessimistes. Sachant que les taudis du début du XXème siècle, comme le manque d'hygiène dans les tranchées de la Grande Guerre, sont avantageusement remplacés et surmultipliés par les bidonvilles où s'entassent actuellement pratiquement 2 milliards d'humains. Humains déracinés, paysans sans terres, ruinés par l'agro-industrie intensive intégrée, paysans éleveurs extensifs, par exemple thaïlandais, clochardisés, dont "les filles peuplent désormais les bordels de Bangkok". Tandis que la grippe aviaire court dans les élevages d'Asie et dans le Sud-Ouest de la France, que nos désespérées "nuits des longs couteaux" (abattages massifs d'animaux) n'éradiquent plus, qu'elle flambe de plus belle ailleurs, sachant que la grippe porcine est dans les élevages des Côtes d'Armor, inspirée par l'ouvrage, voici la recette de la prochaine grippe, comme il y a un siècle.

MANUEL D'APOCALYPSE EN 11 ETAPES 

Poursuivre le peuplement humain incontinent, envahissant les espaces sauvages, à base de déforestation, de destruction de la biodiversité, de braconnage pour vendre de la viande de brousse (Afrique) et sur les wet markets (marchés humides vendant toutes sortes de bêtes vivantes en Asie) aux classes moyennes ;

Pour avoir de la viande à tous les repas, élever une mégafaune d'animaux entassés et serrés par dizaines de milliers dans des hangars ou des bâtiments à étages, avec la mortelle combinaison porcs / poulets concentrés sur des régions entières, animaux au système immunitaire déficient, affaibli par leurs conditions de vie, aggravé par l'uniformité des races cultivées / élevées ; 

S'aveugler sur la capacité de nuisance des capitalistes avides et corrupteurs qui ne croient qu'à la rentabilité immédiate, en jetant des millions de paysans familiaux et extensifs dans des mégalopoles et les bidonvilles du tiers-monde ; 

Pratiquer le tourisme de masse, les transhumances massives, les voyages en avion, lors des "fêtes traditionnelles" (Nouvel an Chinois, pèlerinages, tourisme...), et le vagabondage sexuel ;

Externaliser dans des pays à faible coût de main d'oeuvre la production industrielle de masques, respirateurs, seringues, aiguilles, de médicaments, de vaccins dont la fabrication est jugée peu rentable ; pour la prochaine, on ressortira les sacs poubelles en guise de surblouse pour les soignants. S'il en reste, ils seront les premiers à mourir en soignant leurs patients. 

Privilégier la recherche de molécules pour les maladies cardio-vasculaires, le diabète et les cancers, les troubles de l'érection des hommes (l'inénarrable Viagra et son marché de riches), et hystériser la menace bioterroriste ; l'assassin bioterroriste à notre porte, c'est la grippe notamment d'origine aviaire H5N1 et ses grandes capacités recombinantes ; virus à ARN se cherchant en permanence des hôtes pour se perpétuer, il cherche en permanence la clé d'entrée de nos cellules, en mode essai erreur, il va finir par la trouver ; 

Pratiquer l'austérité financière à l'hôpital et vis à vis du système de santé en vidant les stocks stratégiques pour faire des économies, de la gestion à flux tendus ; fermer des services de recherche et d'excellence ; privilégier les intérêts économiques aux questions de santé publique dont l'actuelle pandémie a démontré que sans services de santé agiles, il n'y a plus d'activité économique ;

Continuer l'égoïste politique vaccinale et de vente de médicaments (Tamiflu) "America and Europe first, Africa last" : nous sommes, en matière de pandémies, interdépendants ; entasser des pauvres dans des bidonvilles surpeuplés avec une seule toilette pour 2000 habitants ;

Continuer à saturer l'air de polluants (fumées, substances chimiques…) ; évidemment, ne rien faire pour combattre la crise climatique ni l'effondrement de la biodiversité. La diversité des espèces nous protège des virus, en leur opposant des systèmes immunitaires différents et robustes. Or nous privilégions uniformément la "culture de la betterave", pour paraphraser Claude Lévi-Strauss.  

Cacher ou minimiser une épidémie, mentir à l'OMS pour des raisons économiques et de prestige, menacer les lanceurs d'alerte comme en 2019 en Chine, et avant, en Thaïlande, lors d'une épidémie de IHAP Influenza Aviaire Hautement Pathogène où des gens, des enfants, sont morts en même temps que de millions d'oiseaux étaient enterrés vivants ou éliminés par le gaz ; 

Continuer la concentration de la production de nourriture, notamment de viande, aux mains de quelques industriels tout-puissants, souvent corrompus et opaques.  

La voilà la recette du désastre. Le pire n'est pas forcément sûr, Mike Davis rapporte en toute équité que la grippe espagnole (appelée ainsi parce que ce sont des journaux espagnols libres qui l'ont annoncée les premiers) serait selon un épidémiologiste un accident unique dans l'histoire humaine. On peut espérer. Mais il est tout de même prudent de prendre des précautions. Il est incontestable que le rythme des épidémies s'accélère. Les deux SRAS (2003 et 2019) ne sont peut-être que des émissaires. Tenons compte de l'avertissement. La lecture de cet ouvrage est informative et salutaire.

" Le SRAS comme le VIH est un dérivé effroyable du commerce international d'animaux vivants, commerce le plus souvent illégal et étroitement corrélé à l'exploitation forestière et la déforestation. Mike Davis