jeudi 1 décembre 2022

Mars 1979, Kate Millett va en Iran

 Les événements en Iran de ce dernier mois, les femmes ayant amorcé le mouvement, en première ligne pour revendiquer leurs droits humains, ont fait que l'ouvrage de Kate Millett est revenu dans l'actualité. 

A partir de janvier 1978, les manifestations de la classe moyenne iranienne viennent à bout du régime du Shah, empereur depuis 1941, dictateur implacable, mais dans le camp de l'ordre anglo-américain. Le soulèvement est soutenu par l'Ayatollah Khomeini depuis son exil de Neauphle le Château en France.  Les Iraniennes voient d'un bon œil arriver ce qu'elles considèrent être une révolution. Sans mal : le tyran torture, mutile et fait disparaître ses opposants, la corruption règne. Elles iront même manifester une première fois en tchador, (erreur manifeste de jugement, on n'instrumentalise pas impunément un lourd symbole de l'oppression) pour soutenir l'accession des mollahs au pouvoir, signe de changement. L'Ayatollah, arrivé au pouvoir en 1979, donne des gages dans un premier temps, pour mieux maintenir la ferveur. Avant de tenter d'imposer le tchador aux femmes. Elles vont donc manifester une seconde fois pour leurs droits lors de la Journée Internationale des droits des femmes, le 8 mars 1979, en appelant à la rescousse et à la mobilisation des féministes internationales : Kate Millett, connue internationalement comme autrice de Sexual politics, est invitée. D'autant plus qu'elle a milité dans un collectif dénonçant avec des Iraniens en exil, les crimes du régime impérial. 


L'ouvrage est le journal de ces quelques jours d'avant le 8 mars où Kate Millett réfléchit, puis fléchit, se prépare au voyage, visas, bagages, enthousiasme, projets, amies accompagnatrices, contacts avec Simone de Beauvoir, Antoinette (Fouque), Claude (Servan-Schreiber)..., toutes promettent, soit de la rejoindre, soit de s'occuper des relations publiques, communiqués de soutien et contacts avec la presse depuis Paris. Récit aussi de son arrivée à Téhéran, des contre-temps de la manifestation, des contacts avec les féministes iraniennes, de ses changements de campement chez l'habitante ou à l'Intercontinental, son dernier hôtel. Jusqu'à son expulsion autoritaire par le nouveau régime qui la déclare indésirable sur le territoire iranien. Dans une soixantaine de dernières pages crucifiantes, Kate Millett décrit son angoisse d'être arrêtée arbitrairement, de devoir même faire un seul jour en prison. Elle est claustrophobe, elle écrit avoir déjà été enfermée en hôpital psychiatrique et elle ne supportera pas un nouvel enfermement. La désorganisation des différents services de police, l'incompétence bureaucratique ordinaire des dictatures, le pouvoir discrétionnaire qu'ils exercent sur elle et sur sa compagne Sophie Keir, arbitraire dont ces hommes qui savent qu'elles sont lesbiennes, vont jouer jusqu'au bout, les menaçant même de viol. 
 
Quelques citations : 

Conférence de presse :

" Il est difficile de croire que cette masse de gens appartient à la gauche. Il est difficile de croire que cette brutale atmosphère patriarcale puisse même s'associer aux idées socialistes ou révolutionnaires. Ce n'est pas le cas d'ailleurs. La révolution dans cet endroit n'est qu'un mot recouvrant un patriotisme tribal, un patriarcat tribal. Khomeini est omniprésent. Des fusils partout dans la salle.

Les fusils :

" Tant de fusils entre les mains de gens simples, pensé-je. Je hais les fusils. Découvrant dans une rage profonde combien je les hais -combien ils sont injustes, combien il est oppressif qu'un être humain puisse oser pointer cet instrument de mort instantanée sur un autre et le commander comme un esclave. Ce salaud qui ose menacer nos vies comme ça. "

" La loi militaire. La silhouette d'un homme avec un fusil. Parce que bien sûr personne d'autre n'en porte jamais, et celui qui le porte est pris d'une telle frénésie de virilité stupide qu'il devient une personne dangereuse. Armée. "

" La religion dans le chargeur d'un fusil. " 

" Mais le fond de la question, c'est que les femmes et les enfants constituent la population civile sur laquelle on expérimente les fusils. Elles doivent obéir à ceux qui les portent, quels que soient les liens de parenté avec eux. Amants, frères, cousins, maris. Elles ont toujours dû obéir et maintenant ceux qui les commandent sont armés. [...] Les femmes, prises entre une bande de mâles armés et une autre, Shah, Savak, Milice ou Kurdes -toujours otages- dans un état de menace perpétuelle... "

Dans la manifestation qui se tiendra finalement le 12 mars : 

" ... les slogans, les poings levés, le pouvoir de la foule me soutiennent totalement. Ce sont des femmes, comme on se sent en sécurité avec des femmes. Il y en a tout autour de moi, comme c'est étrange de ne jamais redouter de danger physique venant des femmes, seulement des hommes... "

A propos de la contre-révolution de Khomeini : 

" La religion patriarcale gouverne ici, ce qui est inhabituel c'est qu'ici elle ne s'en cache pas, ostensiblement elle soutient l'état qui, comme partout, est le gouvernement des hommes "

" Un groupe d'hommes explose parmi nous en criant : couvrez-vous la tête où on vous la casse ! Des fanatiques islamistes ".  

Les luttes des femmes, toujours secondaires que ce soient les maoïstes ou les islamistes (on retrouve toujours aujourd'hui ce travers à l'extrême gauche intersectionnelle obsédée par l'accusation de racisme si elle dénonce les méfaits des hommes de leur clan ou groupe réputé opprimé) :

" ... l'éternel refrain "Il ne faut pas diviser la révolution, la lutte des classes est plus importante et prioritaire sur l'émancipation des femmes. La femme [doit se tenir] loyalement aux côtés de l'homme qui seul représente ses intérêts. Sois l'ombre de ton homme.

" Les islamiques veulent que nous restions à la maison, les maoïstes que nous ne 'divisions pas la révolution' "

" La tribu ne fait que renforcer le patriarcat "

L'Ayatollah : 

" ... au-dessus, étalé sur le mur comme il l'est partout, l'Ayatollah, bien haut, la voix de Dieu, intermédiaire direct avec le ciel ; la religion patriarcale gouverne ici ; ce qui est inhabituel, c'est qu'ici elle ne s'en cache pas, ostensiblement elle soutient l'Etat, qui, comme partout, est le gouvernement des hommes. " 

Je dédie cette lecture et ce billet aux Iraniennes en lutte, mais aussi aux Afghanes, empêchées d'étudier, de travailler et de se  montrer dans la rue, par le régime Taliban, en train de faire reculer leurs droits au haut Moyen Age oriental. 

Pour un féminisme universel : Martine Storti

" C'est par l'Iran de 1979 que j'ai commencé mon livre Pour un féminisme universel.  " Je suis pour ma part arrivée à Téhéran le 19 mars 1979, le jour où la féministe américaine Kate Millett en était expulsée. " Sur ce lien

" Les hommes ne font pas de révolutions. Ils se contentent de remplacer les pères par les fils. " Françoise d'Eaubonne

dimanche 20 novembre 2022

Néo-libéralisme, choix individuels, tout se vaudrait ?

Comme si l'irréductible mentalité d'esclave des femmes ne suffisait pas, dès qu'elles ont une sensation (vertigineuse) de liberté, il serait désirable de l'aliéner "librement" au maître et possesseur de toute création, le mâle humain et ses déclinaisons endémiques : pères, grands-pères, oncles, frères, même plus jeunes qu'elles, clan des mâles tenancier de la poigne de fer du Bogeyman, du Père fouettard, placé hiérarchiquement au-dessus d'eux, qui leur donne leur légitimité terrestre. Dieu est grand et omnipotent, les hommes sont ses représentants d'autorité sur terre. 

Il n'aura pas suffi que les afghanes voient descendre de la montagne à motocyclette des barbus pas lavés mais pourvus de kalachnikovs phalliques qui leur interdisent toute sortie dans l'espace public et les privent d'école pour mieux les asservir à la bergerie, ni que les iraniennes paient de leur liberté et de leur vie la revendication d'aller vêtues comme elles l'entendent, refusant que les mollahs les enferment dans des kilomètres de tissus, chez nous certaines filles, de plus en plus en plus nombreuses, se présentent à l'école publique, comme on disait quand j'étais petite, vêtues d'une abaya ou en tous cas d'une robe longue flottante, autre façon, puisque le voile leur est interdit par la loi, de tester la fermeté des institutions. Fermeté bien flageolante à voir la mollesse des réactions. Elles peuvent même se déclarer persécutées, à preuve l'exemple caricatural des Hidjabeuses (footeuses qui veulent jouer en foulard couvrant la nuque, les cheveux) qui revendiquent de "vouloir juste jouer au foot" ! Belle inversion : personne ne les empêche de jouer au foot, à condition d'observer, comme tout le monde, le règlement des clubs qui interdisent sans exception le sexisme, le racisme, l'homophobie et les signes d'appartenance politique et cultuelle. J'ai également entendu sur une radio de service public que les afghanes étaient "trop occupées à défendre leur droit à l'école pour rejoindre le combat des iraniennes contre l'imposition du voile " : une cause à la fois, on ne peut pas être partout. Ainsi se justifient les pires statu quo. Par des femmes en plus. Personne ne peut parler pour les afghanes, vu qu'on ne les entend pas, on ne sait même pas si elles ont accès à l'information venant de l'étranger. 

Le patriarcat et ses agents localisés dans les quartiers chics parisiens donnent également de la voix pour encourager subliminalement les femmes d'ici à rejoindre la bergerie familiale hors laquelle point de salut. Ainsi l'Obs, journal de gauche dont on se demande quel mouche le pique, publie-t-il une tribune du sociologue Eric Fassin (XVIè ou VIIème arrondissement de Paris sans doute, loin des maisons troglodytes d'Afghanistan où s'entassent brebis et femmes sous la garde des mêmes bergers) appuyé par l'historienne étasunienne communautariste Joan Scott trouvent que décidément, il n'y a aucune contradiction à défendre celles qui veulent porter le voile ici et celles qui le rejettent au péril de leur vie là-bas. Symétrie parfaite, tout se vaut à les lire et les entendre. On peut quand même chipoter sur les risques pris, inexistants ici dans nos douces démocraties molles, même si elles jouent les opprimées, mais mortels là-bas ? Consensus mou, arguments oxymores à base de "d'universalisme sacré et ethnocentré" SIC, ou de "religion de la laïcité" reSIC, "sacralisation de la laïcité" et d' "immanence de configurations sociales particulières". J'adore immanence. Je vous incite à lire sur ce lien. Les patriarcaux et leurs agents, c'est un feu d'artifice orwellien permanent. Heureusement, sans doute après avoir reçu une avalanche de courriers et de réactions sur les réseaux sociaux, dont la mienne, l'Obs publie une contre-tribune sensées faire balancier. Non, tous les choix individuels dont nous bassinent à longueur de colonnes les bons apôtres de la "tolérance" et du néo-libéralisme ne se valent pas, choix dont on peut se demander d'ailleurs s'ils sont faits librement, sans conflits de loyauté (ah le conflit de loyauté, des mecs on en a tellement à la maison, on est tellement cernées par leur présence, que ce serait méchant de leur faire de la peine à ces petits bouchons !), sans pressions ni manipulation. Le soft power fonctionne à plein : une fille, même voilée ici, sera toujours plus présentable que n'importe quel barbu pour faire avancer leurs idées liberticides. C'est ici qu'intervient la mentalité d'esclave mentionnée en début de billet : résultat de millénaires d'asservissement, les femmes ont été castrées psychiquement et métaphysiquement (Ti Grace Atkinson) depuis au moins 6 000 ans, dans ce but précisément, ils s'en servent, normal. La mithridatisation, le conflit de loyauté font le reste ! Mais attention danger. A force de manquer de fermeté sur nos principes, voici ce qu'il risque d'arriver :


Sur une autre plate-forme, et dans la même case "tout se vaut du moment que c'est notre choix, ne venez pas nous emmerder", j'ai eu à justifier le partage d'une vignette "votre moi originel était végane" montrant un garçonnet pleurant la mort d'un chien. Toujours les mêmes pseudo-arguments, le lion justificateur qui chasse et tue pour manger, (ni les vers de farine ni les cabillauds décidément n'exercent autant de ferveur identificatrice chez les hommes, trop "moches" à leur goût sans doute), on a toujours fait comme ça, c'est d'ailleurs pour ça qu'on est intelligents (ah bon, je n'avais pas remarqué, ça me paraît irraisonnablement optimiste qu'ils se trouvent intelligents), finalement me renvoyant à mon hypersensibilité / émotivité de femmelette, à mon "anthropomorphisme", argument des tenants de la corrida actuellement sur la sellette. Non, tous les choix ne se valent pas : mon choix à moi il est moral, pas de confort ni conformiste, moi et mes alliés végétariens nous sommes une utopie en marche, nous ne voulons pas tuer ni faire dévolution de la tuerie à des damnés de la terre, les ouvriers d'abattoirs, pour manger. Et cela fait une différence. N'en déplaise aux conformistes, aux immobiles par ailleurs "progressistes" sur d'autres sujets sociaux, aux tenants de la "tradition et de la ruralité", ce fantasme de politiciens frileux et réactionnaires. Le "rural" mangerait avec les doigts, sortirait les dimanches avec un fusil phallique, poserait des pièges à ours et à blaireaux, serait inaccessible à la modernité, et se réjouirait de torturer un bovin dans des arènes au nom d'une inamovible tradition, et évidemment, manger des légumes l'émasculerait. Qui croit ça ? On vient tous des mêmes cavernes obscures, mais certain-es, happy few, ruraux, rurales, rurbaines et citadines, voient passer quelques lueurs par les interstices.

lundi 31 octobre 2022

La seconde femme : vieillir au cinéma, industrie cannibale

" Naître femme, c'est naître à l'intérieur d'un espace restreint et délimité, sous la garde des hommes. La présence sociale des femmes, c'est le résultat de leur ingéniosité à vivre sous cette tutelle à l'intérieur d'un espace aussi limité. " 

" Un homme vit à travers son visage, il enregistre les étapes progressives de sa vie. En revanche, le visage d'une femme est potentiellement séparé de son corps. " Susan Sontag - Le double standard du vieillissement. 

A travers huit portraits d'actrices, Nicole Kidman, Thelma Ritter, Brigitte Bardot, Meryl Streep, Mae West, Frances McDormand, Isabelle Huppert et Bette Davis, les stratégies pour vieillir et durer dans une industrie cannibale qui se nourrit en permanence de chair fraîche, quand on est une femme. Les choses ne se présentent pas de la même manière pour les acteurs. 

La fugue

Il y a eu plusieurs sortes de fugueuses, plus ou moins radicales : par le suicide (Marilyn Monroe), la folie (Frances Farmer), l'alcool, la drogue (Judy Garland), liste loin d'être exhaustive, puis la fuite en prenant ses jambes à son cou pour ne jamais revenir. Dans ses mémoires, Brigitte Bardot rapporte que le dernier jour de tournage de L'histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-chemise, par Nina Companeez en 1973, tournage avec deux chèvres qui jouaient leur rôle de chèvres, sachant qu'une devait finir en méchoui pour célébrer la fin du tournage, Bardot se voit dans une glace et se dit : "qu'est-ce que je fous là, déguisée, ridicule, alors qu'une chèvre va mourir pour un méchoui ? " Elle a 38 ans, elle rachète la chèvre et se barre avec. Le cinéma ne la reverra jamais. Commence une magnifique reconversion pour laquelle elle devra vendre tous ses souvenirs afin de créer sa fondation en 1986, dont la photo inaugurale fut prise lors d'une expédition à Terre-Neuve en 1977 avec Greenpeace, à l'époque dirigé par Paul Watson, image qui fit le tour du monde, et qui fit aussi ricaner pas mal de monde. Aujourd'hui, plus personne ne rigole, la Fondation Brigitte Bardot est puissante, elle intervient sur la planète entière, emploie 200 salariés, elle a littéralement lancé le mouvement animaliste en France, à un moment où personne ne s'y intéressait. 

La photo à l'origine de la deuxième carrière de Bardot 


C'est vrai qu'elle dit pas mal de bêtises, qu'elle est régulièrement condamnée par les tribunaux pour propos racistes, qu'elle rend schizoïde n'importe quelle féministe en nous vouant aux gémonies, elle qui a réussi ce tour de force : se repositionner, renaître en quittant une industrie cannibale qui a eu la peau de tant de femmes. Mais, comme Murielle Joudet, je pense que BB à force de vivre entourée de chiens, est plus misanthrope que raciste. Elle exerce désormais, " le mauvais génie des vieilles, cette magie noire qui, parce que le regard des hommes ne structure plus leurs choix, leur autorise tout.". Je me souviens aussi d'avoir lu une phrase qui m'avait marquée, écrite par le regretté Cavanna au sujet de Bardot :"elle est la première à avoir défendu les animaux dits de boucherie et à avoir parlé de leur sort dans les abattoirs, dans les années 60, quand personne ne le faisait. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que le sujet n'était pas glamour". Tout oser par conviction. Bardot est devenue vieille à 38 ans.

Etre vieille tout le temps, comme Thelma Ritter. Avoir une tête de 55 ans pendant toute sa carrière ! Thelma Ritter a joué des seconds rôles (supporting characters). On se souvient d'elle dans le rôle de la gouvernante dispensant ses conseils de bon sens à l'indécis James Stewart dans Fenêtre sur cour ; toute sa carrière se passe à épauler les premiers rôles, héros ou héroïnes. Elle jouait des rôles de domestique, cuisinière..., ramenant sa fraise sans qu'on la sollicite, toujours des rôles de célibataire ou de veuve, presque toujours au service des autres. 

Se comporter comme les mecs ou exercer leurs métiers, en étant habillée comme eux : Frances McDormand, policière enceinte de 8 mois dans Fargo des Frères Cohen en 1996, poursuivant des tueurs et les mettant en joue dans la position du tireur couché, son gros ventre sous elle. Inoubliable. Dans un autre film plus récent, Three billboards, en 2017, la dernière scène la montre en train de mettre le feu à un commissariat de police ! Une sorte de dirty Harry en somme. Elle est aussi l'épouse d'un des Frères Cohen. 

La "hagsploitation" (de l'anglais hag qui désigne une vieille sorcière, composé sur le modèle "blacksploitation", mouvement des afro-américains pour exploiter eux-mêmes leurs talents) : être moche, vieille, et transgressive, d'abord en étant entrepreneuse de sa propre carrière, montrer les horreurs du vieillissement, en rajouter sans épargner personne, ni soi-même ni les spectateurs, ni surtout les producteurs mâles de Hollywood amateurs de chair fraîche, devenir une cannibale comme eux : les deux cas présentés sont Mae West (qui venait du théâtre) et Bette Davis. Toutes deux ont tourné jusqu'à 85 ans passés ! Dans l'inoubliable All about Eve, (Joseph Mankiewicz - 1950) Bette Davis, qui joue une actrice vieillissante, met en abîme la carrière des actrices, condamnées à être toujours remplacées par de plus jeunes, donc plus désirables. 


La méthode "Actors Studio" : la technique et rien que la technique, la performance de jeu. Et être "moche", en tous cas être cataloguée comme telle par l'Industrie ! Jouer les vieilles à 25 ans et les jeunes à 55, prendre 30 kilos, ou arrêter de manger pour un rôle, composer sans arrêt. Tout en jouant les vieilles dans La route de Madison, où elle interprète une ménagère épuisée, dans Pentagon Papers une veuve patronne de presse, dans Le diable s'habille en Prada une directrice de presse tyrannique, et dans le biopic sur Margaret Thatcher, La dame de fer, finalement Meryl Streep ne vieillit pas tant que cela. Selon Murielle Joudet, elle est atteinte du syndrome de la Schtroumpfette : seule et unique dans un monde d'hommes, elle doit donc à toute force tenir la place. Epuisant. 

Le transhumanisme ou la jeunesse éternelle : 35 years old forever ! Même à 60 ans. Nicole Kidman et Isabelle Huppert. A base de chirurgie esthétique, d'injections de botox, et concomitamment de retouches numériques en utilisant tous les progrès des deux techniques. A tel point qu'elles sont passées de l'autre côté du miroir. Ce ne sont plus des humaines, mais des machines. Dans Elle de Paul Verhoeven (2016), Isabelle Huppert dit légèrement  "je crois que j'ai été violée" ! Quand on a vu la scène, c'est on ne peut plus évident pour le spectateur. Nicole Kidman n'est plus que l'ombre d'elle-même, il faut la voir jusqu'au malaise dans Scandale, le film pré-#MeToo, ou plus récemment dans la série The Undoing ! La retouche numérique se fait avec un outil qui s'appelle le "Beauty work" : " une poignée d'artistes utilisent ce logiciel hautement spécialisé dans les dernières étapes de la post-production pour affiner, vieillir, améliorer les visages et les corps des acteurs. C'est cette version des stars que nous, le public, voyons à l'écran ". Et le Beauty work ne parle jamais du Beauty work, inutile donc d'essayer de leur ressembler, c'est peine perdue ; il a été amplement expérimenté et utilisé au moment de la production de L'étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher en 2008. Il efface tout, rides, boutons, poils, taches, il peut même corriger le travail des acteurs en renforçant un sourire ou en rajoutant des larmes, par exemple. 

Erudit, cinéphile, si vous êtes féministe et aimez le cinéma, cet ouvrage est fait pour vous. On apprend par exemple, que sur le tournage De Eyes Wide Shut, dernier film de Kubrick sorti en 1999, avec le couple Cruise - Kidman, le plateau grouillait de scientologues. Murielle Joudet est critique de cinéma. 


" Vieillir, c'est pas pour les chochottes " ! 

Une dernière citation en écho à la première en tête d'article : Nicole Kidman, belle captive, prise dans des sortilèges, dans des histoires de séquestration (Les Autres...), femme enfermée dans des citadelles métaphoriques du peu d'espace que les hommes laissent aux femmes dans l'industrie du cinéma, et ailleurs, " sa filmographie rumine et délire le motif "Kidman-Cruise" : le mari devient cet étranger qui dort chaque soir à côté de vous, tour à tour défaillant, autoritaire ou menaçant. La vie d'une femme, un roman gothique. " 

Les caractères en gras sont des citations tirées de l'ouvrage.   

jeudi 13 octobre 2022

Androcène, la masculinité du désastre

Avec un an de retard, la revue étant parue en 2021, mais il vaut mieux tard... ;) 


Sous-titre, de l'Anthropocène à l'Androcène, le genre de l'Anthropocène : qui sont les responsables de la dégradation du vivant, ceux qui en ont le plus bénéficié et qui continuent d'innover en la matière. 

Comment le patriarcat et le capitalisme se sont approprié la nature, thème hautement écoféministe, sous l'ère de l'anthropos (humain) qui a modifié au cours des millénaires son environnement. Et pas que l'humain moderne, on sait que d'autres sociétés prémodernes ont modifié au point de le ruiner, leur environnement. Mais le phénomène s'est considérablement emballé à partir du XVIIIe et du XIXe siècle, avec l'avènement de notre société thermique dont le développement est basé sur les énergies fossiles. Mais au fait, qui détient le capital économique dans nos sociétés, depuis les siècles passés ? Les femmes, les hommes ? " Dès 1962, Rachel Carson dans Printemps silencieux, souligne le rôle de l'industrie, des guerres, des sciences et des techniques dans l'effondrement environnemental en cours." Ont été proposées les dénominations Chthulucène, Plantationocène, Thermocène, CapitalocèneThanatocène..., mais les féministes et les écoféministes ont montré que les femmes (et d'autres catégories sociales dominées) non seulement ne profitaient pas dans la même mesure des profits et progrès de l'ère du pétrole, mais qu'en plus, elles supportaient de façon disproportionnée l'impact des désastres du changement climatique. Aussi ce numéro de la revue des Nouvelles Questions Féministes (NQF) se propose de le nommer Androcène (d'andros en grec, homme mâle, je précise parce qu'en français, l'homme -anthropos en grec- porte l'universel). Et elle argumente, via une succession d'articles proposés par différentes autrices et auteurs féministes, chercheuses en sciences sociales, sociologues, ethnologues, anthropologues, philosophes... français, belges, québécois ou étasuniens. 

L'Androcène est représenté sur la couverture, expliquent-elles, par un homme en tenue occidentale de bureau, chemise cravate, qui, en actionnant un levier, fait la pluie et le  beau temps selon sa volonté, ce qui évoque la géo-ingénierie, ses techniques capables de modifier les conditions de vie sur la planète ; nous savons que déjà les Chinois font pleuvoir à volonté ou, au contraire, chassaient les nuages au-dessus des JO de Pékin, tandis que d'autres proposent de tendre une gigantesque toile entre la Terre et le soleil pour renvoyer dans l'espace son rayonnement, faisant baisser la température terrestre de un ou deux degrés en moyenne, ou d'envoyer, sans retour, des terriens terraformer Mars. La fuite en avant extrême, la planète n'étant plus habitable, fuyons. Sauf que tout le monde ne partira pas. Seuls quelques très riches, sélectionnés pour leur potentiel iront, ce qui revient à diviser l'humanité en deux, les terriens, et les autres qui sauveront leur peau ? Mentionnons aussi que tout le monde ne paie pas du même inconfort ni le même prix pour ce changement climatique, les femmes et filles, les autres dominés et les vulnérables, dont les soins sont toujours assurés par les femmes, eux, sont davantage exposés alors qu'elles / ils contribuent moins à la catastrophe en cours. 

Il est impossible de résumer cet ouvrage foisonnant d'articles, cependant deux explorent comment on en est arrivé-es là : comment est advenue la "pétro-masculinité" et comme elle mute en "écomodernité", les hommes et leur mantra, la croissance illimitée dans un monde limité et la croyance au progrès technique qui va résoudre tous nos problèmes, il suffit, selon eux, de s'y atteler avec volontarisme. 

Pétro-masculinité.

Ce qui suit ne va pas dans le sens des gens de gauche et d'extrême gauche qui nous renvoient sans arrêt dans les dents qu'il suffit de vaincre le capitalisme pour que tout, ensuite, s'arrange pour nous les femmes et les autres dominés. Le patriarcat précède le capitalisme, de très loin. Le patriarcat date au moins du Néolithique, il y a entre 6 000 et 10 000 ans, le capitalisme, lui, date du XVIIIe siècle, seulement. 

Un des articles relate brillamment comme le capital économique s'est concentré entre les mains des seuls hommes ; à propos, il est indispensable de lire Le genre du capital de Céline Bessière et Sibylle Gollac que j'ai lu à sa parution en 2020, qui vient de paraître en poche -vous n'avez plus aucune excuse- les deux sociologues expliquant brillamment comment les femmes se font spolier, gruger, lors des transmissions d'héritages quand il y a "du bien", les divorces, et le mariage, ces injustices étant toujours d'actualité. Le capital économique (commerces, entreprises industrielles ou agricoles, terres...) va aux garçons, en général l'aîné, et les filles héritent de la portion congrue sous forme de dons en numéraires. Elles se construisent généralement un capital culturel en faisant des études, où il faut bien le dire, elles sont meilleures que les garçons * et font fructifier ensuite ce savoir-capital dans une carrière. Bien qu'explorant les dossiers des études de notaires et les bureaux d'avocats, l'ouvrage est aussi vivant et passionnant qu'un roman. 

Voici l'argument : tout commence réellement en Angleterre (poussant certains à parler aussi d'Anglocène) par l'adoption de la machine à vapeur par l'industrie textile anglaise, " fer de lance de l'industrialisation capitaliste ". Or, l'essentiel du charbon mondial était produit dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, et les champs de houilles et les mines de charbon étaient détenus par les hommes, la common law anglaise favorisant les hommes lors des transmissions d'héritages, dépouillant quasi systématiquement les épouses, veuves, femmes et filles, en utilisant la clause de la "primogéniture agnatique" (traduction en français courant, c'est le mâle aîné qui hérite, les cadets faisant carrière dans l'armée ou les ordres, et les filles faisant des mariages où leur dot, même conséquente, passait sous la tutelle de leur mari, elles ne pouvaient même pas arbitrer les usages qui en étaient faits, leurs fils héritant ensuite, et possiblement les dépouillant quand elles étaient veuves). 
Par ce système, on assista à une concentration de la propriété des houilles, mines, champs de pétrole aux mains des hommes. En spéculant, c'est en tous cas l'argument du contributeur à la revue, on peut penser que si les femmes avaient hérité équitablement avec les hommes, les propriétés auraient été moins concentrées, d'autres arbitrages auraient peut-être été faits, nous n'aurions pas aujourd'hui ces conglomérats énormes et tout-puissants qui ont contribué au réchauffement, dont les capitaux et le système de décision sont encore aujourd'hui aux mains des hommes. On peut donc bien parler de pétro-masculinité toujours selon l'historien contributeur, Armel Campagne, vu l'accumulation de capital fossile aux mains du genre masculin. Le réchauffement climatique n'étant plus contesté, au vu des désastres qui se produisent tous les quinze jours c'est devenu difficile, la pétro-masculinité évolue en "écomodernité" : on va faire de la croissance autrement, la croissance infinie étant leur mantra biblique indépassable et inamendable, puisque c'est Dieu qui l'a ordonné. On va rénover, réhabiliter, se chauffer et rouler autrement, à l'électricité, avec des centrales solaires, des champs d'éoliennes, des centrales nucléaires, en continuant à occuper l'espace terrestre ou marin, à creuser le déficit en minerais, à creuser des mines, sous l'océan au besoin, ou sous les pôles, et finalement sur Mars. Extractivisme et croyance au progrès technique qui va tout régler sont tenaces chez les écomodernes ; sont adeptes aussi bien les politiques de droite ou du centre (Macron et ses ministres), les socialistes et les communistes dont les applications ultras, soviétique et maoïste, ont ruiné le biotope, Mélenchon et sa croyance indéfectible en la science et la technique, et bien sûr les écolos, Yannick Jadot en tête. 

Mobilité, occupation de l'espace et préoccupations écologistes dans un cercle d'affaires bruxellois
      
Une des contributrices, doctorante en anthropologie "infiltre" en connaissance de cause et avec leur plein accord, un club de patrons bruxellois où, entre autres activités entre hommes (les femmes ne sont pas formellement exclues mais elles ne sont pas nombreuses, on peut penser qu'elles ont autre chose à faire dans la vie), on collectionne les voitures anciennes. Un des adhérents du club est d'ailleurs un Monsieur Peugeot. Bonne pioche pensent les club men : une femme de plus c'est bon à prendre, c'est sélect aussi de tendre vers une certaine parité, d'autant qu'une universitaire doctorante, c'est du capital culturel flatteur chez ces détenteurs de capital économique. A certains moments, ça fait tout de même penser à Lévi-Strauss chez les Bambaras, et même à Jane Goodall étudiant les chimpanzés ou Dian Fossey vivant parmi les gorilles. N'oublions pas que toutes deux étaient les élèves au départ du paléoanthropologue Louis Leakey. Les méthodes d'observation sont les mêmes. On va se rendre compte que " le progrès industriel est présenté par eux comme la cause des problèmes environnementaux et la solution pour les résoudre ", selon le principe d'écomodernité cité plus haut. Et que leur façon d'occuper l'espace public est sans commune mesure avec les  contraintes matérielles des autres groupes sociaux, femmes, autres dominés, vulnérables, outsiders. Fédérés autour d'une passion commune, ces moments partagés entre hommes entretiennent " leur sentiment de statut d'élite et leur aveuglement à des enjeux cruciaux pour d'autres groupes ". Clubs de chasse, clubs de golf, collectionneurs de voitures... trouvent normal -et la société avec eux- de s'approprier les espaces de nature pour leur seul bénéfice au détriment des promeneurs, ou cueilleurs de champignons par les chasseurs, la ressource en eau par les golfeurs comme on l'a vu cet été, pour arroser leurs terrains privés, places ou rues interdites à la circulation en temps normal pour le vulgaire peuple par les collectionneurs de voitures, le temps d'y montrer leurs engins. 

Masculinité hégémonique, asymétrie systémique.
L'illustration extrême de cet accaparement de la place est apportée de façon éclatante par Elon Musk, fondateur de Space X, en train, lui, de privatiser l'Espace ; détail qui tuerait n'importe quel "outsider" : lors du lancement de sa fusée Falcon Heavy, Musk a embarqué dedans sa voiture personnelle, une Tesla rouge cerise pilotée par un mannequin, affirmation du transport post-pétrole avec privatisation de l'espace intersidéral. Sa voiture électrique, symbolique de la masculinité écomoderne, est le " premier dick pic envoyé dans l'espace ". 

On peut donc bien dire que l'Anthropocène est un Androcène, ou au moins un Manthropocène avec ou sans parenthèse, (M)anthropocène. Evidemment, mon article ne propose qu'un résumé des arguments de deux articles, ceux qui m'ont le plus intéressée, j'en revendique d'ailleurs la partialité. Mais il a aussi un article sur l'intersectionnalité, et un sur ces femmes scientifiques qui ont trouvé une autre manière de "faire science" hors des modèles masculins en faisant un pas de côté, telle Jane Goodall avec ses chimpanzés à qui elle donnait des noms alors que les précédents primatologues hommes leur attribuaient, soi-disant dans un souci d'objectivité et de neutralité, des numéros ! Jane Goodall et ses consœurs, ont révolutionné la primatologie. A lire donc, pour comprendre les enjeux de l'environnementalisme du point de vue des dominants, et du standpoint des dominé-es et des outsiders, les enjeux de l'écoféminisme.  

Les Nouvelles Questions Féministes sont publiées sous la rédaction en chef de Christine Delphy, sociologue. Si vous avez lu L'ennemi principal, vous êtes familière avec sa terminologie de sociologue, son vocabulaire qu'on retrouve dans cette revue. L'ouvrage est disponible dans toutes les bonnes librairies sur commande, et en théorie sur le site Internet des NQF, mais je n'ai pas bien vu comment il fonctionne aussi, pour ma part, ce fut mon libraire. 

* Sur ce sujet de l'héritage transmis au mâle premier né, je vous recommande la lecture du chef-d'oeuvre de Thomas Mann, Les Buddenbrook, roman qui raconte sur trois générations l'accumulation de richesse, puis le déclin inexorable d'une famille allemande qui transmet l'héritage aux garçons aînés, alors qu'on assiste pendant tout le roman au gâchis de la fille mariée plusieurs fois, rongeant son frein comme épouse et mère de famille ratée, alors qu'on devine chez elle un énorme potentiel que ses frères n'ont pas, potentiel qui ne sera pas utilisé. Chef d'oeuvre inépuisable qui valut à Thomas Mann le prix Nobel de littérature, il montre magistralement, le gâchis des talents féminins au nom de la "primogéniture agnatique" comme écrivent les NQF. 

vendredi 23 septembre 2022

Personne n'aime les hommes

Combien de femmes, et combien de fois, celles qui s'annonçaient féministes dans une conversation à plusieurs ont été apostrophées brutalement par un homme aux mots de "tu n'aimes pas les hommes, finalement ?" et qu'avez-vous bredouillé comme réponse ? J'ai posé la question sur Twitter, et j'ai eu... une réponse. Le flop quasi intégral. Je pense que mes abonnées n'osent même pas dire qu'elles sont féministes. 

Moi j'ai bredouillé, mais de moins en moins à chaque fois, que c'était hors sujet, que les féministes luttent contre un système, le patriarcat, en précisant de plus en plus, à la longue, que les hommes en sont les agents et les principaux bénéficiaires tout de même. La réponse réglementaire, régulière, admise par les féministes. Donc aimer les hommes est un commandement tellement intégré qu'avouer, comme on avoue un péché, ne pas trop les aimer, en tous cas s'en méfier, c'est avouer une maladie honteuse. Quelle féministe exige des hommes qu'ils aiment les femmes ? Aucune à ma connaissance, et j'en ai lu une grande quantité. Elles réclament un traitement égal et équitable, c'est tout. Donc, regardons un peu, la question vaut bien un examen, qui aime les hommes au fond ? Hein ? 

Mais PERSONNE, absolument PERSONNE. A part quelques timides, en conflit de loyauté, mais je vais y revenir. Voyons un peu.

A tout saigneur tout honneur : les hommes. Les hommes aiment-ils les hommes ? Mais non. Toujours en compétition les uns contre les autres, ils sont à couteaux tirés, ils se battent, se plantent, se trahissent, se font la guerre, se blessent et se tuent. Les premières victimes de la violence masculine sont les hommes : neuf morts par meurtre sur dix sont des hommes. Le dixième meurtre concerne une femme, sachant que femmes ou hommes tués, les assassins dans presque tous les cas sont des hommes. Même la ville mexicaine de Ciudad Juarez qui, dans les années 2000, avait le douteux privilège d'être appelée "la ville qui tue les femmes", il y avait quatre meurtres de femmes pour six d'hommes, soit quatre fois la fréquence mondiale. Il y a toutefois un moment où ils arrivent à se coaliser, c'est pour faire la guerre aux femmes, pour garder leurs postes, pour nous tailler des costards, bref pour conserver leur pouvoir délétère et destructeur. Dans ce cas là, ils font front ensemble, dans la forteresse assiégée.

Leurs mères ? Il y a doute. Elles tremblent et se méfient en tous cas, ce qui n'est pas exactement la définition du bonheur tant vendu avec la maternité. Toujours à craindre que la gendarmerie ou la police vienne les prévenir au point du jour qu'ils ont été confondus par leur ADN et qu'ils sont en garde à vue. Un jour incroyable, il y a quelques années, j'ai entendu Françoise Giroud répondre à une interview de journaliste lui posant une question dont je ne me souviens pas la teneur : "Ne m'en parlez pas, ce serait comme d'avoir UN FILS en PRISON !" Pas une fille en prison, non, un fils en prison. Même les plus affermies dans leur mode d'éducation ne sont donc pas à l'abri de grosses frayeurs. D'ailleurs c'est prouvé que les mères de garçons ont une longévité moindre que les mères de filles. Pour des motifs tout à fait sexistes d'ailleurs, les filles sont plus aidantes et viennent voir leur vieille mère (et leur vieux père), elles. 

Leurs épouses, compagnes ? J'ai évidemment fait quelques sondages, vous pensez bien, auprès de mes amies, parentes, et collègues de boulot, ou même parfaites inconnues rencontrées dans un train, par exemple. Pendant mes voyages d'affaires, j'ai rencontré et noué conversation avec toutes sortes de gens, c'est même un des avantages du train par rapport à la voiture. D'après ce que j'ai entendu, il appert qu'elles "tirent le bon numéro" ! Je l'ai entendu des dizaines de fois, au bas mot : "j'ai de la chance, j'ai tiré le bon numéro !" Confier son avenir à la loterie, et avoir l'appréhension d'avoir touché le mauvais numéro ne me paraît pas être le comble de la sérénité, ni donc du bonheur tant désiré et investi, pourtant. Si et quand elles sont rassurées sur leur choix (quoique, Madame Vérove, épouse du Grêlé, tueur en série, et Madame Dino Scala, épouse du violeur en série, étaient tout à fait sereines vis-à-vis de leur mari, jusqu'au moment où la gendarmerie est venue à 6 h du matin leur expliquer que, voir paragraphe au-dessus), si et quand donc, elles sont rassurées sur leur choix, elles craignent les autres, ce qui renforce la perception du "bon numéro" qui serait chez elles, les mauvais numéros rôdant dehors à la recherche d'une proie. Je suis allée trois fois au départ de Rennes manifester à Paris pour la fermeture des abattoirs, en car affrété par l'association organisatrice, et je voyageais à chaque fois avec une activiste qui était devenue une copine de militantisme, on se retrouvait avec plaisir aux mêmes happenings ou manifestations. Le car nous ramenait le soir vers minuit sur le même parking qu'au départ. Soit à 3 km de chez moi, trajet que je refaisais à pied, comme le matin. A chaque fois, elle me posait la question angoissée : "tu n'as pas peur ?" Sous-texte, de rentrer seule. Peur de quoi ? demandais-je hypocritement, sachant qu'elle n'avait pas les mêmes opinions que moi en matière de féminisme (en gros, j'en faisais quand même un peu trop, voire beaucoup) pour la pousser dans ses retranchements. A la fin, je lui répondais que ce serait peut-être aux hommes d'avoir peur, qui sait de quoi je suis capable ? Donc, pour résumer, ce n'est pas la grande confiance. Et puis, régulièrement, un tueur familial de masse vient leur, nous rappeler que dévier du droit chemin, à savoir, que les services domestique, sexuel, reproductif leur sont dus, et que vouloir les laisser en rase campagne en les quittant peut se payer de notre vie, notre vie et celle des enfants. Des sortes d'opérations "shock and awe", de raids de représailles avertissant toutes les autres de se tenir à carreau. Ce qui vaut pour une, vaut pour les autres avertissement. 

La forteresse assiégée fait corps contre les femmes, leur excellence et leur grand calme, toujours non reconnus par la société viriarcale à dessein, il leur faut des raisons de nous tuer. Toujours à pleurer quand on attaque leurs privilèges indus de dominants incontestés et incontestables. Les hommes font peur, ils sont craints, même les animaux les craignent, à raison, car ils répandent la terreur, paroxystiquement. 

Alors qui reste-t-il ? Quelques-unes ayant peur d'être taxées d'anti-hommes (mais qu'est-ce qu'on s'en fout, eux sont anti-femmes et personne ne le leur reproche) et de vaillantes soldates qui ne veulent pas renier leurs choix. 

Le conflit de loyauté, ce chantage ultime.  Aucune classe sociale autre que celle des femmes n'est impliquée émotionnellement avec son oppresseur ; vous n'entendrez jamais un ouvrier socialiste proclamer en revenant de manifestation, ou terminant une grève, dire "mais finalement on les aime bien quand même nos patrons". Des hommes, nous les femmes, on en a à la maison, ils sont notre famille, ce résidu de système clanique : des pères, des frères, des oncles, des grands-pères, des beaux-pères, des fils, et nous sommes impliquées affectivement et émotionnellement avec eux, c'est donc difficile de dénoncer certains comportements machistes pourtant intolérables. Nous avons l'impression de trahir. Mais au fond, qui trahit qui et qui trahit l'amour et la confiance, notre sécurité, quand on est victime de viol conjugal, d'inceste ou simplement de tours de vaisselle supplémentaires ? Qui abuse de l'attachement et de l'affectif pour obtenir des services indus et des travaux qu'ils peuvent accomplir eux-mêmes ? Les hommes abusent, ils font peur, en jouent, leur règne sur les femmes et filles se perpétue par la terreur, la crainte, la crainte de la déloyauté aussi, de trahir un parent, un père, un frère, un compagnon. Celles qui veulent s'affranchir doivent donc faire sécession, ils ne nous laissent pas d'autre choix. Nos choix de liberté, d'émancipation, sont légitimes, quoi qu'ils en pensent. Il n'y a donc aucune raison de culpabiliser. La liberté se conquiert, personne ne nous la donne, elle implique donc des efforts et des choix forcément discriminants. 

Comme j'ai un lectorat masculin, et que je ne veux pas le décourager, je lui dirai qu'il n'y a pas de fatalité. On peut s'amender, arrêter de croire les boniments que nous sert la société, on peut se désintoxiquer de ses mantras, moi j'y suis arrivée, avec des rechutes bien sûr, mais tout de même j'y suis arrivée, il n'y a donc aucune raison que ce soit impossible pour vous aussi. Non, vous n'êtes pas des petits princes, pas plus que les filles ne sont des princesses, si on vous l'a dit, on vous a menti, et vous n'avez pas plus de droits que n'importe qui, et surtout pas plus que les filles et femmes de votre entourage familial, amical ou professionnel. Donc, vous prenez votre tour de ménage, et si et quand la tension monte, vous allez faire un tour d'une heure à pied, ça calme et ça remet les idées en place, moi je fais ça aussi. Et ça marche bien. 

Je conclus par une citation de Shulamith Firestone, citée par Andrea Dworkin dans Pornographie, dont la plus simple définition est la domination des femmes par les hommes. Il ne tient qu'à nous de renverser ce choix infernal : 

" Dans La Dialectique du sexe, Shulamith Firestone démontre que chaque garçon a le choix : rester fidèle à la mère qui est en réalité avilie, sans autorité contre le père, incapable de protéger l'enfant de la violence du père ni de celle d'autres hommes adultes, ou devenir un homme, celui qui détient le pouvoir et le privilège de blesser, de contraindre, d'utiliser sa volonté et sa force physique sur et contre les femmes et les enfants. Devenir la mère -faire le ménage- ou devenir le père -porter le phallus. Devenir la mère  -se faire baiser- ou le père -baiser l'autre. Le garçon a le choix. Le garçon choisit de devenir un homme parce qu'il est préférable d'être un homme que d'être une femme. " 

mercredi 31 août 2022

Cause animale, Luttes sociales

  

" Je veux ici plaider la cause d'une classe particulière de travailleurs et de salariés, classe nombreuse, car ses membres se comptent par millions ; classe misérable, car pour obtenir de quoi ne pas mourir de faim, ils sont assujettis au travail le plus dur, à la chaîne et sous le fouet ; classe qui a d'autant plus besoin de protection qu'elle est incapable de se défendre elle-même, n'ayant pas assez d'esprit pour se mettre en grève et ayant trop bonne âme pour faire une révolution ; je veux parler des animaux. "

Charles Gide - 1886

Charles Gide, 1847-1932, professeur d'économie, théoricien de la coopération, végétarien. 

J'ai lu cette semaine cette anthologie de textes d'auteurs et de militants de la cause animale. Ils / elles étaient anarchistes, libertaires, féministes, néo-malthusiennes, suffragistes, antivivisectionnistes, socialistes défendant la cause ouvrière. Elles / ils connurent le bagne, l'exil, et tous firent le lien entre oppression des humains et celle multimillénaire des animaux, leurs frères en oppression. Dénonçant la chasse, les courses espagnoles (corridas), témoignant des abattoirs, et faisant leur révolution personnelle en renonçant à manger de la chair animale. Je vous ai sélectionné quelques-unes de leurs phrases parmi les plus percutantes, mais l'ouvrage est à lire pour ne plus nous laisser dire à nous, végéta*iens, que nous serions des illuminés, des djihadistes, des terroristes extrémistes ; nous venons de loin, nous avons une filiation multimillénaire, et pas des moindres. Depuis que l'humanité s'est dressée sur ses pattes de derrière, tuer pour manger n'est jamais allé de soi. Il y eut aussi bien des cueilleurs que des cannibales. Nous sommes les descendants de ces cueilleurs végétariens, de la tradition pythagoréenne antique, ainsi que d'un courant libertaire socialiste et féministe. " Les végétariens sont une utopie active, l'honneur de l'humanité " dit la philosophe Elizabeth de Fontenay.  

" Parce que je ne suis 'qu'une' femme, parce que tu n'es 'qu'un' chien, parce qu'à des degrés différents sur l'échelle sociale des êtres, nous représentons des espèces inférieures au sexe masculin -si pétri de perfections !- le sentiment de notre mutuelle minorité a créé en nous plus de solidarité encore, un compréhension davantage parfaite. " Séverine (Caroline Rémy), 1855-1929, anarchiste, féministe, pionnière du journalisme, co-créatrice de La Fronde journal féministe, antispéciste.  

" Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu'il le souvienne l'horreur des tortures infligées aux bêtes... Et plus l'homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent. " Louise Michel, 1830-1905, anarchiste, féministe, institutrice, communarde condamnée au bagne de 1873 à 1880.  

" Matador, bourreau, tueur de bêtes, assassin d'amour, assemblage d'os, de muscles et de sang qu'on revêt de broderies d'argent et d'or ! Je ne te parlerai pas de sensibilité, de cruauté, de l'univers, des rapports des êtres entre eux, des droits de l'homme et de ceux de l'animal, du principe de ton existence et de la sienne. Tu ne sais rien de tout cela ; ton métier est de détruire pour vivre. " La corrida de toros en Espagne - Jours d'exil. Ernest Coeurderoy, 1825-1862 - Médecin, révolutionnaire socialiste de 1848, libertaire, condamné à l'exil, il séjourne dans plusieurs villes européennes, il écrit Jours d'exil, un long poème en prose ; refusant toute amnistie, il finit ses jours à Genève, où il se suicide à 37 ans. 

" Tout concourt, tout conspire à faire de l'animal une chair taillable et torturable à merci : ... la curiosité scientifique et l'égoïsme à le transformer dans les laboratoires en chair à scalpel et en réactif, lorsqu'il s'agit d'expérimenter les poisons qui convulsent et qui tuent. "  Marie Huot, 1846-1930, journaliste, féministe représentante du courant néo-malthusien, anarchiste et antivivisectionniste, elle est contre l'utilisation des animaux à des fins médicales ou ludiques. 

" Si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n'aurions certainement pas réalisé notre idéal. Pour ma part, j'embrasse aussi les animaux dans mon affection de solidarité socialiste. " Elisée Reclus, 1830-1905, géographe, libertaire, communard, exilé pour soutien à la Révolution de 1848, confronté dans son exil à l'esclavage en Louisiane. Il devient végétarien et prône une "grande confédération des égaux".

" Les chiens qui ne savent rien, comprennent tout ce que nous disons... Et nous qui savons tout, nous ne sommes pas encore parvenus en dépit de tant d'expériences, de tant de travaux, à comprendre ce qu'ils disent. Et ils sont polyglottes. Sans les avoir jamais appris, ils parlent le français, l'anglais, l'allemand, l'arabe, le cafre... tous les argots et tous les patois... "  Octave Mirbeau, 1848-1917. Journaliste puis romancier, immortel auteur de l'implacable Journal d'une femme de chambre, critique sociale féroce, les animaux traversent toute son oeuvre littéraire. Sympathisant anarchiste, il perçoit une communauté de destin entre tous les êtres.   

" Le régime végétalien est séduisant, éthique, esthétique, même socialement incontestablement libérateur par ses conséquences, car il permet à l'individu de vivre en Robinson à l'écart de la vie des civilisés ou soutenir la lutte avec le capitalisme plus longtemps. " Sophie Zaïkowska, 1874-1939, anarchiste et féministe, fondatrice avec Georges Butaud de deux foyers végétaliens à Paris puis à Nice. Ils partagent avec Louis Rimbault, autre libertaire, la conviction que le végétalisme " c'est la révolution immédiate contre tous les parasitismes, sans effusion de sang, sans haine, sans violence, sans dictature, sans maîtres, sans faux espoirs et sans désillusions. ". Conférenciers, elle et lui parlent de socialisme, proposent des repas végétaliens aux sans abris, militent contre la chasse et pour la libération des animaux de la domination des humains. " Le végétalien ne reconnaît pas à l'homme le droit de dominer, d'abuser de sa force sur des êtres sensibles.

Vous découvrirez également des écrits de Léon Tolstoï 1828-1910, le grand romancier russe né entre deux révolutions, élevé en aristocrate dans une campagne où règne le servage, chasseur repenti et ayant connu les horreurs de la guerre. A partir de 54 ans, il place la morale au centre de ses actes, il lie les meurtres des animaux aux guerres humaines, devient végétalien. Puis enfin, de l'écrivain britannique Henry Salt 1851-1939, cofondateur du Parti Travailliste et fondateur de la Humanitarian League en 1891, articulant les luttes sociales et celles en faveur des animaux. 

Un ouvrage à mettre entre toutes les mains et à consulter régulièrement. 

mercredi 17 août 2022

Les femmes du Paléolithique, précurseures sans descendance ?

Un nouvel engouement promu par les féministes se fait jour dans la presse et sur les réseaux sociaux, à tel point qu'on ne peut plus faire un pas sans tomber dessus : les femmes de la Préhistoire ne se contentaient pas de balayer la grotte, elles chassaient aussi ! Autant les anthropologues hommes s'intéressant aux tribus primitives (qui sont nos contemporaines, rappelons-le) ne voyaient jamais les femmes, le cas le plus frappant ayant été Claude Lévi-Strauss, donc ne savaient pas, en tous cas ne s'intéressaient pas à ce qu'elles faisaient, autant désormais les nouvelles féministes leur trouvent des occupations de mecs. Guerrières avec la découverte d'une tombe viking occupée par une femme, entourée de ses armes et de ses biens funéraires, chasseuses comme tentent de le démontrer quelques ouvrages dont L'homme préhistorique est aussi une femme de Marylène Patou-Mathis, ou encore Femmes de la Préhistoire de Claudine Cohen chez Taillandier, et bien sûr, Lady Sapiens écrit par trois auteurs, et édité par Les Arènes. Ce dernier livre m'a même personnellement narguée sur l'étagère d'une de mes bibliothèques. Les arguments sont minces : il n'y a pas de preuves d'une division genrée des activités écrit Marylène Patou-Mathis relayée par Terriennes, et les premiers préhistoriens étaient tous des mâles affreusement phallocentrés, ce qui ne fait aucun doute, et s'il n'y avait que les préhistoriens ! 

Pourquoi pas après tout ? Personne n'est revenu vivant du Paléolithique ni de la Préhistoire, donc on peut écrire ce qu'on veut sur le sujet qu'on soit homme ou femme anthropologue. Deux indices mettent toutefois la puce à l'oreille : et si à la vision affreusement divisée des tâches par genres du XIXe siècle nous répondions exactement par le même travers ? Si nous calquions ces analyses sur la sensibilité inverse de notre époque ? La multiplication des ouvrages sur le sujet permettent en effet de flairer qu'il est porteur et qu'il se calque sur l'esprit contemporain, le zeitgeist, l'air du temps, comme disent les anglais et les allemands, où les femmes ont l'impression de gagner un peu d'égalité avec les hommes dans certaines fonctions à eux réservées jusqu'à récemment : militaires, amirales, pompières, Première Ministre, maires ou députées. Si cela peut rendre les femmes et filles plus assertives, plus sûres d'elles pour briguer ces fonctions, pourquoi pas ? 

En tous cas, quoi qu'il en soit, deuxième indice, tout ça a salement foiré ! A un moment, les femmes sont retournées balayer la grotte (comme si ce n'était pas une tâche indispensable, au moins autant que d'aller faire connement la guerre et chasser) et les mecs ont bien repris le contrôle des outils et des armes ! A tel point qu'aujourd'hui les femmes ne sont même pas capables de se défendre d'un simple harceleur de rues, et qu'elles font dévolution de leur sécurité aux hommes qui les accompagnent, ce qui n'est pas forcément une bonne idée, demandez à Féminicides par compagnons ou Ex. 

Triste état des lieux : 

Les Etats-uniennes ont été férocement attaquées dans leurs droits fédéraux sur l'interruption volontaire de grossesse en juin dernier par la Cour suprême des Etats-Unis, les renvoyant à la juridiction de leur état, à la majorité de 6 voix conservatrices contre 3. Dont celle de l'influent juge Clarence Thomas, un temps militant pour les droits civiques, avant de se tourner vers le conservatisme le plus étroit. Les féministes intersectionnelles doivent toujours être en pleine perplexité devant le dossier Thomas, en tous cas on ne les entend pas. On comprend que c'est complexe : un homme noir attaquant les droits des femmes noires et pauvres, il y a de quoi y perdre son latin. Même pensum pour les femmes polonaises interdites d'IVG par leur très catholique et conservateur gouvernement, et par ricochet pour les ukrainiennes arrivant en Pologne, fuyant la guerre et les bombardements russes, certaines ayant été violées par la soldatesque de l'agresseur, ce traitement spécial femmes pendant les guerres masculines. 

Les femmes russes qui avaient réussi à hausser la voix devant l'hécatombe de leurs garçons durant la guerre de Tchétchénie se taisent aujourd'hui alors qu'elles n'ont aucune nouvelle des leurs envoyés au front en Ukraine, ou qu'elles les voient rentrer affreusement blessés ou invisibles dans un cercueil plombé. Poutine, qui n'a aucun égard pour la vie humaine, à l'instar de tous ses prédécesseurs, achète leur silence en enrôlant à prix fort, surtout les hommes des républiques les plus pauvres de la Fédération de Russie. Le sultan Erdogan n'en finit pas de réduire les droits chèrement acquis par les femmes turques pendant l'ère kémaliste. Les femmes africaines sont régulièrement la proie des soldats perdus de guerres oubliées, violant, pillant, enrôlant leurs enfants, mutilant et tuant villageois et villageoises ; elles ne prennent toujours pas les armes pour se défendre à l'instar de leurs consœurs du Paléolithique, il y aurait pourtant de quoi. Je ne vois pas pourquoi les femmes n'auraient pas le droit de se défendre. Même remarque pour les Asiatiques qui subissent les oukases de leurs dirigeants, une fois sommées de produire de la chair à usine, une autre fois d'arrêter, toujours par la contrainte, le choix du roi allant dans ce cas aux garçons, les filles elles, avortées comme en Inde, ou finissant infanticidées sur des tas de fumier à la campagne, sur des tas de gravats en ville. Avons-nous entendu qu'elles aient pris les armes pour arrêter le massacre ? Si les femmes se sont un jour servies d'armes et d'outils pour la chasse et la guerre, elles ont curieusement oublié le mode d'emploi et perdu la clé de l'armurerie ! 

Les femmes afghanes ont vu il y a un an, des talibans analphabètes barbus sentant des pieds et des dessous de bras descendre des montagnes en motocyclettes, kalachnikov en bandoulière, prendre Kaboul sans coup férir. Un an plus tard, elles sont ensevelies sous des kilomètres de tissus, interdites d'école, interdites de travailler comme fonctionnaires, effacées de la vie publique, priées de retourner au gynécée se consacrer à la reproduction humaine, mariées de force si nécessaire. La régression touche surtout les villes où les femmes avaient bénéficié de 20 ans d'occupation américaine, mais dans les campagnes les filles sont toujours restées vouées au service sexuel et domestique des hommes, y compris les fillettes mineures. Pédocriminalité au nom de la tradition et de la pauvreté. 

Chez nous ? Les féministes comptent les féminicides, sans jamais proposer de prophylaxie, l'aaaamourrr restant l'alpha et l'oméga de toute vie de femme. Il vaut toujours mieux être mal (mâle) accompagnée que seule. L'espèce humaine, notamment ses femmes, ont tellement besoin de se vouer à quelqu'un, que la liberté et l'autonomie, l'autodétermination ne sont pas en option. Rendez-vous compte, prendre des décisions, faire ses choix seule et en assumer les conséquences, pour certain-es c'est inenvisageable. Et puis on a toujours fait comme ça. 

Elles règnent pourtant toutes sur "leur" cuisine, ce lieu dangereux par excellence, le lieu le plus dangereux dans une maison : feu, huile et eau bouillantes, couteaux, hachoirs, poêles à frire et rouleaux à pâtisserie, toutes sortes de produits ménagers toxiques et de poisons, mais il semble qu'il ne reste dangereux que pour nous, les femmes. C'est incompréhensible. L'interdiction des outils et des armes, l'interdiction de se défendre restent des injonctions inoxydables, impossibles à transgresser. Les femmes en meurent tous les jours par milliers à travers le monde. Avec la complicité de la société. Conflits de loyauté, syndrome de Stockholm, éducation brimée, bourrage de crâne, dévalorisation, voire dégradation systématiques expliquent en grande partie.  

Pour illustrer mes propos, un cas clinique de soumission à retardement relaté sous la plume de Gérard Biard dans Charlie Hebdo de mercredi 10 août : Fatima Payman, 27 ans, élue en juin sous les couleurs du parti travailliste en Australie, ce pays du Commonwealth dont la maison-mère la Grande-Bretagne s'est compromise avec les pires exceptions cultuelles de l'Islam politique, notamment en permettant des tribunaux chariatiques sur son sol. Payman est une Afghane qui a fui au péril de sa jeune vie, à 8 ans, avec ses parents, le premier régime taliban. L'Australie lui a offert sa chance : elle a brillamment réussi des études en plusieurs disciplines à l'Université de Perth. Désormais sénatrice, elle arbore fièrement le hijab et milite pour le "droit" de toutes les musulmanes de le porter. Bien oublieuse que les femmes de son pays d'origine sont désormais interdites d'école et d'université, reléguées à la domesticité, voilées par force et non par "fierté", désormais effacées, fantômes de tissu rasant les murs, par contrainte, sinon elles sont battues ou emprisonnées. Une recherche de son nom sur Internet rapporte surtout des liens vers des sites idéologiques de l'islam politique qui ne tarissent pas de louanges, la mettant en avant, à tel point qu'on se demande si tout ça est bien canonique, étant donné que la "pudeur" tellement valorisée chez les femmes en prend un sacré coup. Mais il faut ce qu'il faut, une femme de 27 ans envoilée attirera toujours plus d'adeptes qu'un barbu présumé ne pas sentir le frais. Ainsi fonctionne le soft power. Gérard Biard rappelle que " le droit de porter le voile n'est qu'une obligation déguisée s'il n'est pas associé au droit de ne pas le porter. Or ce droit-là, ces militantes de la liberté n'en parlent jamais ". 

Si les femmes des temps préhistoriques ont fait la guerre comme et avec les hommes, ont chassé pour subvenir à leurs besoins alimentaires ou pour se défendre des bêtes sauvages, il y a eu incontestablement un moment où elles ont déposé les armes, ou en ont été spoliées. Il y a eu un moment où est intervenu le tabou des outils et des armes dont l'utilisation est devenue le privilège exclusif des hommes, permettant les gains de productivité et la capacité à se défendre ou... à attaquer. En conclusion, j'ai envie de citer Ti Grace Atkinson, féministe radicale, dans Odyssée d'une amazone, sachant qu'elle y parle de l'amour pathos, du sentiment amoureux qui nous a souvent dans l'histoire été imposé par la force, le rapt ou le viol, laissant de lourdes traces dans la psyché, pas de l'amour, généralement parental, ce comportement mis au point par l'évolution qui permet aux mammifères d'élever leurs petits : 

" Avez-vous jamais réfléchi au rapport entre l'amour et la violence ? La violence est la transgression commise sur la personne d'autrui ou son individualité. L'amour n'est -il pas une transgression de l'individualité ? Céder ce qui, autrement nous serait pris par force ? L'amour est-il la réponse de l'esclave à l'esclavage ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il n'était plus nécessaire d'enchaîner la deuxième génération d'esclaves ? Si nous étions libres aurions-nous besoin d'amour ? " 

Les arguments de ce billet sur les outils et les armes m'ont été inspirés par L'anatomie politique tomes 1 et 2 de Nicole-Claude Mathieu, et par deux ouvrages de Paola Tabet, La construction sociale de l'inégalité des sexes, La grande arnaque : sexualité des femmes et échange économico-sexuel. Toutes deux sont anthropologues ayant observé et étudié les tribus premières et notamment les femmes. Ces quatre ouvrages sont des classiques, des valeurs sûres, à mettre dans toute bibliothèque féministe. 

dimanche 31 juillet 2022

Moins nombreux, plus heureux

Du néo-malthusianisme. Une épistémologie féministe.

Le 15 novembre 2022, nous devrions atteindre les 8 milliards d'humains sur la planète d'après les calculs de l'ONU. Ce 28 juillet, d'après les calculs du Global footprint network, nous sommes le jour du dépassement, à savoir que l'humanité a consommé toutes les ressources que la planète arrive à reconstituer en une année. Nous vivrons donc à crédit le reste de l'année. Crédit ouvert sur les générations futures, s'il y en a. Ce jour du dépassement arrive tous les ans un peu plus tôt. Pour continuer à soutenir ce train de vie, il nous faut les ressources d'une planète trois quarts, sachant qu'il existe des disparités entre pays, et entre le nord et le sud. Le jour du dépassement était cette année le 5 mai pour la France, ce qui équivaut à vivre avec les ressources de 2,8 planètes. Que nous n'avons pas évidemment. Nous ne pouvons donc pas continuer comme cela.


Ce blog existe depuis 12 ans : il a été conçu sur la ligne éditoriale de la lutte contre le patriarcat sans langue de bois et sans compromission telle que peuvent en proposer certaines réformistes libérales ; ma source d'inspiration a été Françoise d'Eaubonne, féministe matérialiste universaliste, militante du MLF, ayant produit une oeuvre considérable, mais au moment de sa disparition en août 2005, son oeuvre était à peu près oubliée. Un de mes billets fondateurs fut un résumé de Le féminisme ou la mort, son ouvrage écoféministe où elle s'attaque notamment à la surpopulation humaine sur une planète de 40 075 kilomètres de circonférence, auquel on ne rajoutera pas 100 mètres, écrivait-elle. Depuis ces billets, mon travail a payé, désormais Françoise d'Eaubonne et son oeuvre sont republiées par différents éditeurs, et ses idées sont reprises et promues par des féministes intersectionnelles, qui, selon moi, réactualisent ses idées selon la sensibilité de notre époque, et oublient qu'elle était avant tout universaliste. Françoise d'Eaubonne, même si elle n'a pas revendiqué l'expression, était néo-malthusienne, c'est-à-dire pour la limitation des naissances dans l'intérêt des femmes qui ont payé de leur vie et paient encore le plus lourd tribut à la reproduction humaine. Et dans l'intérêt de l'humanité.  

Le malthusianisme est une théorie de l'économiste Malthus (1766 - 1834), par ailleurs prêtre anglican, et patriarcal grand teint. Sa thèse sur les rapports de production préconise un contrôle strict des naissances, en comparant la rareté des ressources, forcément limitées sur une planète finie, avec l'augmentation de la population qui elle, est exponentielle, ce qui est exact. Les solutions qu'il propose pour y remédier sont un contrôle des couples, des femmes naturellement, et l'arrêt des aides aux plus pauvres. Bien sûr, il n'émet aucune critique sociale sur la façon dont les femmes notamment, sont contraintes à la reproduction par l'idéologie patriarcale (dont il est lui-même sans doute un fier représentant). En tant que curé, je pense qu'il ne s'est pas reproduit, tout au moins pas officiellement, mais avec les hommes on ne sait jamais. Malgré un nombre important de pauvres sur la terre, cause invoquée, le sous-développement, ses thèses ne s'avéreront pas à cause des gains de  productivité industrielle et de la révolution de la productivité agricole, au moins pendant les deux siècles suivants. Mais pas de chance, ses idées seront reprises par les pires immondes tyrans que produit l'histoire pour justifier leurs politiques coloniales de destruction, et par contrainte sur les corps. Car le patriarcat procède par la contrainte sur le corps des femmes et son exploitation en leur enjoignant de se reproduire ou en le leur interdisant, en les contraignant au service domestique, sexuel et reproductif des hommes et de la société, en les privant d'éducation, selon la méthode des talibans renvoyant actuellement les femmes afghanes au Néolithique. 

Fin du XIXè siècle, début du XXè siècle, des hommes anarchistes et quelques féministes, dont Madeleine Pelletier et Emma Goldman, Nelly Roussel, Gabrielle Petit..., décidèrent que c'était trop. Les femmes, selon eux, payaient un trop lourd prix sur leur santé physique d'abord, sur leur santé psychique, sociale et économique ensuite. Surchargées d'enfants sans autre possibilité de développer leurs talents propres, épuisées, esclavagisées au service reproductif de l'espèce, par l'entretien de leurs nombreux enfants, pour fournir des bras aux patrons d'usines, tels étaient les griefs de ces néo-malthusiens. Ils et elles revendiquent aussi de ne plus fournir de chair à canon à la Patrie, au nom de la défense des intérêts de la classe ouvrière. Certains de ces anarchistes sont de fervents partisans de la contraception et de la stérilisation masculine volontaire, dans une société historiquement nataliste. Les femmes du mouvement s'engagent aussi contre la prostitution. 

Malheureusement pour ces pionniers, le mouvement anarchiste néo-malthusien, réprimé depuis son surgissement, subit un coup d'arrêt à la fin de la Première Guerre mondiale. Après 5 ans de boucherie, 20 millions de morts dont près de 10 millions de militaires, on pria les femmes de retourner au gynécée produire de la chair à usine et de la chair à canon. Il fallait remplacer les pertes. Le premier féminisme, celui des droits civiques, dopé par le pouvoir qu'avaient pris les femmes lorsque les hommes étaient à la guerre, calqué sur le mouvement civique des Afro-américains, revendiqua lui aussi le droit de vote pour les femmes que les françaises obtinrent péniblement en 1948. Il fallut encore attendre les années 60 et 70 pour que les femmes s'emparent de la question de leur fécondité, jusque-là contrôlée étroitement par les hommes, et revendiquent pour elles la contraception et l'avortement. 

Françoise d'Eaubonne reprend le flambeau dans Le féminisme ou la mort. Partant du constat que les femmes ont été annihilées dans la littérature, notamment par les textes sacrés des pères de l'Eglise (des églises avec ou sans clergé, de toutes obédiences, c'est une constante), après avoir constaté l'injustice des rapports de production, notamment entre la classe sociale hommes et la classe sociale femmes, elle arrive aux mêmes conclusions que Malthus, en faisant une analyse différente et surtout en proposant non pas le contrôle, mais au contraire la libération des femmes : donner le pouvoir aux femmes, afin de le rendre ensuite généreusement à l'humanité tout entière. Son néo-malthusianisme est donc bien une épistémologie féministe. Et on ne peut qu'adhérer. Le féminisme ou la mort a été publié en 1974 : nous étions alors 4 milliards sur la planète. Il ne nous a fallu qu'un demi-siècle pour doubler ce nombre. Nous voyons la biodiversité animale et végétale s'effondrer autour de nous, les terres cultivables se couvrir de béton, les rendements agricoles baisser, le cycle de l'eau se modifier, les températures monter, le climat s'emballer. Françoise d'Eaubonne, visionnaire. 

Mon corps, mon choix.

Un enfant si je veux. Quand je veux

Ce furent les slogans du deuxième féminisme des années 60 / 70, celui des droits reproductifs. On peut déplorer avec Christine Delphy que la radicalité du "si je veux", était bien tempérée par le "quand je veux". Malheureusement, au moment où ces droits au contrôle de leur fécondité est gagné par les femmes, ce qui est bien le moins, et après que les hommes ces éleveurs, aient fermement résisté, apparurent en 1982 les techniques de procréation médicalement assistée, opportunément destinées à soigner l'infertilité des couples aboutissant, comme écrit Marie-Jo Bonnet, "au forçage des corps" (thème évoqué dans un précédent billet  dans son ouvrage La maternité symbolique). Les moyens de contraception se diffusant dans la société, la maternité choisie aboutit à l'enfant roi ; après des siècles de maternité malheur, d'infanticides, puis d'enfants quand je veux, on arriva inévitablement à l'enfant à tout prix. Si tu n'es pas mère, tu as raté ta vie. Nous avons été durement rattrapées par l'injonction patriarcale à la maternité. Provoquant femmes abandonnées, surchargées, "conciliant" vie professionnelle et vie de famille, divorces, séparations, difficultés économiques, violences maritales. 

Piégées, les féministes durent se mettre à défendre les mères, les femmes battues, les femmes élevant seules les enfants, et à compter les mortes par féminicide. Etonnamment, sans rien proposer comme mesures de prophylaxie : à savoir rappeler que le mariage et la maternité sont des injonctions patriarcales, que les femmes sont toujours les perdantes de ce jeu social, que la maternité est toujours exercée au détriment des femmes qui y sacrifient leurs autres potentialités, et tout bien étudié, le célibat avec des amoureux ou des amoureuses, au fond ce n'est peut-être pas si mal ? Si vous voulez passer pour une virago, une ennemie du genre humain, c'est exactement l'idée à lancer, la phrase à dire dans les dîners de famille et même les réunions féministes : on vous fusille immédiatement sans sommation. 

Il est temps de mettre un peu de subversion dans tout cela. Pour être moins nombreux et plus heureux, sans contrainte (l'injonction à la maternité est une contrainte) mais au contraire par l'autonomisation, l'autodétermination des femmes : il est temps d'éduquer les filles autrement. En premier lieu, chez nous, je préconiserais d'interdire les émissions de Faustine Bollaert et ses témoignages de femmes sacrificielles qui ont subi les pires avanies et outrages, mais s'en sont sorties par l'aaaamourrrr. Le tout raconté avec force sourires niais. Ce n'est pas anecdotique, cela fait système, on sait le public de femmes qui regardent, qu'il faut les conforter dans la transmission sociale de la tradition, si délétère soit-elle. Excusez-moi, mais je ne supporte pas. Même chose pour les émissions de M6, docs et reportages sur les femmes sacrifiées sur l'autel de la conjugalité mais tellement victorieuses tout de même, vantant la féminité, cette impuissance. Elles prétendent bien sûr le contraire. 

Changer : méthode

Donc puisqu'il faut être force de proposition, planétairement : éducation des filles en priorité, école, collège, lycée, université. Incitation à faire carrière, peu importe laquelle, ce qu'elles veulent, dans le secteur marchand, associatif, politique, dans la défense de animaux, de la biodiversité, dans les arts, les sciences, la technique ou la littérature, la diplomatie. Les femmes sont créatives. En étant payées ou en bénévolat, avec un revenu assuré autrement, sans dépendre d'un homme. Ce. Qu'elles. Veulent. On sait que partout une fille qui fait des études se mariera plus tardivement, aura moins d'enfants. Donc on investit sur les filles et femmes, ça nous changera. Si elles se marient et décident d'avoir des enfants, on les aide aussi, allocations familiales ou équivalent, mais pas à guichet ouvert comme maintenant, dégressives à partir du 3ème enfant. Et SURTOUT, on met sérieusement en branle la protection des enfants et des femmes, on arrête de sanctuariser la famille, cette cellule privée où on sait que peuvent advenir les pires saloperies. On a arrêté de vous bourrer la tête avec des contes de fées, mais vous voulez des enfants ?  Pas d'objection, mais vous les élevez comme des parents responsables, biologiques ou non d'ailleurs (il faut vraiment arrêter avec la biologie !), vous leur assurez un avenir et vous rendez des comptes à la société qui vous aide. Société qui ne laisse plus passer aucun coup, aucune agression, aucune femme, aucun enfant maltraité. Parce que là aussi, il y aurait à dire. L'enfant instrumentalisé pour l'ego de ses parents, ou pour lui servir de revenu ou de bâton de vieillesse, de poupée béquille, c'est terminé. De toutes façons, c'est intolérable, on n'instrumentalise pas un être né libre, c'est ce que dit le droit, à ses propres fins et usages. Enfin devenus adultes responsables, on n'élève autant que possible que les enfants dont on peut assurer l'avenir dans un monde aux ressources limitées, sachant qu'un enfant né dans l'hémisphère nord consomme plus de ressources que celui né dans l'hémisphère sud. Investir sur les filles et femmes, c'est retour sur investissement assuré. D'autant plus si on ne leur a pas cassé la tête au préalable. Le patriarcat, imposture universelle, entreprise de démolition.

Pour conclure, moins d'invités au banquet, ça ne veut pas dire que le banquet est raté ou moins amusant, moins réussi, au contraire. On peut s'y occuper mieux des invités, être aux petits soins, être plus attentif aux besoins de chacune et chacun. On peut mieux y prendre en compte ce qu'il reste dans le garde-manger, mieux gérer la ressource qui n'est pas infinie. On a aussi le droit de choisir de n'inviter personne, d'aider les autres, de préférer une solitude pleine, féconde, et productive, créative. Autrement. Nous naissons par hasard dans un monde indifférent, écrivait Raphaël Enthoven dans Franc-Tireur la semaine passée, donc inutile en plus de forcer le malheur et le tragique sur des innocents qui ne nous ont rien demandé. 

jeudi 14 juillet 2022

Réfutation de quelques arguments carnistes

Un mastodonaute ayant fait part de son incapacité partielle à réfuter les (faux) arguments des carnistes recensés sur le bingo ci-dessous, je propose quelques-uns des miens. En espérant éclaircir le débat. S'il y a encore débat d'ailleurs, à 8 milliards d'habitants vivant sur la bête prévus pour le 15 novembre prochain, il vaudrait mieux qu'il n'y en ait plus. Je vais employer dans ce billet le substantif végétarien pour faire simple, on est tous des végétariens de toute façon, et pour éviter de compartimenter le petit club en sous-ghettos. Si en tout nous sommes 5 % en tout en France, c'est le bout du monde. 


Les trois meilleurs, degré zéro de la discussion :"J'aime trop la viande, j'aime pas les légumes, "j'aime pas les animaux de toute façon". Les végétariens (terme générique on est tous des végétariens) n'ont jamais dit qu'ils n'aimaient pas la viande, ils disent qu'illes n'en mangent pas. Ce n'est pas la même chose, le premier argument relève du conditionnement social, et du goût, de la préférence, forgés dans l'enfance, le second argument suppose une réflexion et une prise de distance avec ce conditionnement, il est politique et moral. Aussi merci de ne pas dépolitiser notre message. Plein de végétariens n'aiment pas les légumes, mais ce n'est pas le sujet ; les végétariens ne sont pas condamnés aux légumes, ils peuvent manger autre chose, des céréales et des légumineuses transformées par exemple. Enfin tous les végétariens ne sont pas idolâtres des animaux et plein n'en ont pas chez eux, en revanche, les végétariens savent que l'égoïsme et le suprémacisme humains sont surtout de commodes excuses pour ne rien amender de comportements construits socialement, acceptés, et applicables sans discussion. 

"C'est grâce à la viande que l'humain est aussi intelligent" ! Tout d'abord poser comme postulat que l'humain est intelligent c'est prendre un vrai risque, car certains doutent carrément. En premier lieu, il faudrait réussir à définir l'intelligence. En revanche, si on parle de langage articulé qui permet d'exprimer des concepts et des idées, c'est la station debout qui a permis la descente du larynx dans la position où il est chez nous, ce qui permet notre langage. Les animaux eux s'expriment autrement ; la station debout a en outre permis de libérer les mains pour construire des outils élaborés. Mais je l'écris avec humilité, je ne sais pas bien me servir de mes dix doigts pourvus d'outils d'une part, les animaux utilisent aussi des outils, et pour quelques-uns, des métas-outils (ça calme), en second lieu. La consommation de viande n'a rien à y voir. 

"On ne va quand même pas s'empêcher de vivre". Non bien sûr, on va juste ôter la vie à d'autres êtres et les empêcher de vivre. A rapprocher d' "il y a les animaux domestiques et les animaux d'élevage", l'argument spéciste typique, hiérarchiser les animaux en fonction de l'exploitation à laquelle nous les soumettons. Les animaux tiennent à leur vie, tous, elle a du prix pour eux, ils se défendent contre la violence, ils luttent contre la domestication qu'on veut leur imposer. Ils fuient, ils se font la malle sans arrêt, ils tiennent à leur liberté, tous leurs actes le démontrent. 

"J'ai pas envie d'être carencé". Dommage pour les carnistes, mais ça se saurait si les végétariens et véganes se ramassaient par pleines ambulances, effondrés dans les rues. Nous ne sommes pas carencés et nous sommes en aussi bonne santé qu'eux. L'argument que le végétarisme est un truc de bobos est scandaleux : les légumes et légumineuses sont bien moins chers que la charcuterie, les fromages AOP ou la viande d'animaux élevés à l'herbe que se vantent de manger les bobos carnistes qui prétendent acheter "directement chez le producteur" où "les animaux sont forcément bien traités". Les pauvres eux, mangent de la viande d'animaux élevés en silos. Non, les bobos ne sont pas de notre côté. 

Bis, ter, repetita placent. On n'arrête pas de l'écrire, le soja destiné à la consommation humaine ne provient pas d'Amazonie, puisqu'il est interdit par l'Europe de proposer des OGM pour la consommation directement humaine. Le soja d'Amazonie, du Brésil, d'Argentine, est importé pour nourrir les vaches laitières d'Ille-et-Vilaine (plus d'un million sur le département) pour la consommation de lait et de fromages. Ce sont donc les consommateurs de ces aliments qui déforestent l'Amazonie. Le soja qui nous fournit notre tofu pousse dans le sud de la France généralement, et il est non transgénique. Donc, en en mangeant nous soutenons les agriculteurs locaux plus sûrement que les carnistes. Et ce n'est pas triste, et non, nous ne mangeons pas de cailloux. En outre, même si l'humanité entière renonçait aux produits laitiers et à la viande pour se mettre au tofu, nous n'atteindrions jamais les volumes mangés par les bêtes parce qu'elles se fabriquent des onglons, des cornes, des poils, de la peau et des viscères que nous ne mangeons pas, mais qui leur sont indispensables à elles : les bêtes ont donc un très mauvais rendement, le rapport est de un à 5 ou 7. Il faut minimum 5 protéines végétales pour fabriquer une protéine animale. Platon le déplorait déjà dans La République. Le soja ne crie pas quand on le moissonne, les carottes ne gigotent pas quand on les tronçonne, au contraire des animaux qu'on égorge. Le végétarisme est vieux comme l'espèce humaine, depuis que nous sommes sur nos pattes de derrière, il y a eu des cueilleurs qui refusaient le meurtre animal pour se nourrir. Ce n'est jamais allé de soi de tuer un animal pour manger, l'espèce humaine a certainement mangé pas mal de cadavres laissés par les autres animaux. comme font les charognards. Et quand on vous traite d'extrémiste, répondez que Pythagore était végétarien, c'est même son nom qui a qualifié les végétariens jusqu'au milieu du XIXè siècle. La tradition mathématicienne continue d'ailleurs à fournir des végétariens dans nos sociétés modernes. Pour ceux qui font du sport et "ont besoin de protéines", il y a des protéines d'excellente qualité dans le règne végétal : Nick Kyrgios, tennisman, vice champion de Wimbledon 2022 explique sur ce lien pourquoi il est végétalien ; il a été battu lors de ce même tournoi par un autre végétalien, Novak Djokovic. 

#Euxcpaspareil

La semaine dernière, à l'occasion de la fête de l'Aïd tombant le 9 juillet, le journaliste Hugo Clément a pris courageusement position dans un tweet contre la pratique dérogatoire des abattages rituels halal et casher qui autorise toutes sortes d'abus : abattages clandestins par exemple, formellement interdits par la loi pour des raisons sanitaires. En rendant hommage à la Fondation Brigitte Bardot qui, avec d'autres associations fait des investigations, repère les marchés clandestins, et avec l'aide de la gendarmerie saisit les moutons promis à un égorgement insalubre et sordide, et qui les place dans ses ou des sanctuaires. Immédiatement, les Torquemada et les Bernard Gui de l'extrême gauche commencent à entasser le bois dont on fait les bûchers, en pleine canicule d'ailleurs, pendant que neuf cents pompiers du Tarn luttaient courageusement contre un méga feu, vraiment ce n'était pas malin. Il s'est même plaint de menaces de mort sur Twitter. Accusations de racisme, amalgame entre Brigitte Bardot qui a déjà été condamnée à juste titre pour propos racistes, et la fondation portant son nom qui défend les animaux sans failles. La FBB n'est d'ailleurs pas la seule association à demander la fin de cette exception cultu(r)elle dans un pays qui s'enorgueillit de sa loi de 1905. Avec mes petits bras, j'ai soutenu Hugo Clément, du coup quelques twittas ont eu des vapeurs et en ont profité pour se désabonner en se bouchant le nez. Certaines d'ailleurs, revenant aussitôt après lire par dessus mon épaule; Mais j'en ai vu d'autres. 

Ce n'est pas nouveau : l'extrême gauche nous a habituées à hiérarchiser les causes en mettant en haut de son agenda les hommes de la classe ouvrière. Les féministes des années 70 en savaient quelque chose, quand les militantes étaient renvoyées brutalement à leur ménage au motif que la défense de la classe ouvrière était la priorité, passant au-dessus de leurs histoires de bonnes femmes ; le reste suivrait forcément ! Remarque conclue généralement par "au fait, tu as terminé le ronéotage des tracts pour la prochaine manif ?".  Aujourd'hui, fidèles à eux-mêmes et inchangés, ils se sont trouvé d'autres damnés de la terre fantasmés : "les musulmans" essentialisés dans un magma indifférencié, qui ne seraient pas arrivés aux mêmes prises de conscience que "nous" ? "Eux" et "nous"? Pas conscientisés de la même manière à la cause animale. Alors qu'ils sont nés en France, ont fréquenté l'école, ont des téléphones portables et le même Internet que "nous", et qu'ils ne se déplacent pas à dos de chameau ! Descendants des victimes de la colonisation, on ne pourrait décemment pas leur demander d'obéir aux mêmes lois, qu'ils ne comprendraient pas ? Mais ce sont précisément des racistes qui utilisent ce genre d'arguments essentialistes. Quelques véganes dans le lot, véganes aux blanches mains parce qu'ils / elles ne mangent pas de viande et se disent radicales (tant qu'on n'a pas supprimé les abattoirs il faut bien que quelques-unes s'y collent au sort des animaux dans ces endroits-là aussi) ajoutent que les souffrances des animaux, ce n'est pas trop leur problème. Le problème c'est que quand on perd de vue la loi et qu'on relativise son application, on peut aborder le pire : j'ai lu un tweet d'une conversation faisant l'amalgame entre tuer des animaux et "tuer" des foetus. Dérapage complet. Je ne vois pas le rapport. Aussi méfiance les véganes, des malins de tous bords instrumentalisent la cause animale pour pousser leurs agendas et leurs programmes obscurantistes, voyez ce qu'il s'est passé aux Etats-Unis. Soyez vigilantes et achetez-vous un manuel de droit. Les personnes morales ne sont pas confondables avec les humains qui les ont fondées, et le droit français emploie un vocabulaire et des définitions précises, il ne confond pas un enfant né avec un embryon.