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vendredi 24 janvier 2025

La politique sexuelle de la viande - Edition du 35ème anniversaire

C'est mon troisième article sur cet ouvrage fondateur de mon blog, avec Le féminisme ou la mort de Françoise d'Eaubonne, et c'est avec plaisir et contentement que je le rédige. Les choses avancent, les traductions se font, les autrices oubliées refont surface. 


A l'occasion de la reparution (dans les librairies le 24 janvier 2025) de l'édition du trente cinquième anniversaire de l'ouvrage, devenu désormais un classique de la littérature végane féministe chez Bloomsbury son éditeur américain, Le Passager Clandestin publie quasiment simultanément sa traduction en français, avec une longue postface actualisée de l'autrice Carol J Adams, enrichie de photos, tracts, dessins, avec bien sûr, des dernières déclarations et avancées sur la prise de conscience écoféministe et des torts causés aux autres terriens, les animaux..

Explorant à travers les textes littéraires les hiérarchies d'oppression patriarcale, élaborant la thèse du "référent absent", incluant intersectionnellement les animaux, en rappelant ce que l'activisme pour les animaux doit aux féministes, histoire largement ignorée (qui sait par exemple que les suffragistes britanniques étaient aussi antivisectionnistes ?), en redonnant toute leur place aux autrices dont les textes ont été oubliés ou fragmentés, 'démembrés' à l'instar d'une pièce de viande, autrices anti-guerre et végétariennes des temps passés, et notamment les européennes de l'après Grande Guerre, Carol J Adams signe un classique, devenu bible intersectionnelle du véganisme , une théorie critique féministe intersectionnelle, des oppressions subies par les femmes et les animaux. 

Adams redonne, par exemple, toute sa place à Mary Wollstonecraft Shelley, autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, dont s'est emparé Hollywood sans mentionner le véganisme de la Créature, rejetée par les humains pour sa monstruosité, et se jurant de ne plus manger que des fruits et des graines en se souvenant qu'elle est fabriquée de morceaux de cadavres d'humains et d'animaux fragmentés en abattoir ; Mary Shelley, à l'instar de Flaubert disant "Madame Bovary, c'est moi", aurait sans doute pu dire aussi "la créature de Frankenstein, c'est moi" en se souvenant que dans les salons de son milieu intellectuellement brillant et stimulant, elle écoutait plus qu'elle n'intervenait, car femme dans un milieu d'hommes, artiste elle-même, parmi ses pairs masculins, pairs qui ne la voyaient pas comme telle. Il est de fait que Hollywood qui a fabriqué le mythe Frankenstein en occultant l'autrice, ne s'embarrasse pas de son véganisme solidaire et altruiste des animaux, à la chair réifiée et démembrée dans les abattoirs pour être transformée en nourriture pour les humains. La viande, les abattoirs, c'est la guerre. Les bouchers comme les soldats font couler le sang, plaideront toutes ces féministes, de Margaret Cavendish, à Virginia Woolf, en passant par Colette, George Sand, Alice Walker, Margaret Atwood et tant d'autres, reconnues, leurs textes restitués, dans cet ouvrage à la réédition bienvenue.

Quelques citations :

" on ne mange pas de viande sans qu'il y ait mort d'un animal. Par conséquent, l'animal vivant est le référent absent du concept de la viande. Le référent absent nous permet d'oublier les animaux en tant qu'entités indépendantes ; il contribue aussi à notre résistance face aux efforts déployés pour imposer leur présence. "

" Qualifier de féminin ou d' "efféminé" le refus que des animaux soient tués pour servir d'aliments parce que son ton serait "émotif" contribue à son bâillonnement, puisqu'on l'associe à des femmes bâillonnées par la culture patriarcale." 

" En réalité, dans le monde occidental industrialisé actuel, les femmes ressemblent aux animaux dans un zoo moderne. Il n'y a pas de barreaux. Les cages semblent avoir été abolies. Pourtant, en pratique, on garde encore les femmes à leur place avec autant d'autorité que les animaux dans leurs enclos." Brigid Brophy, citée dans l'ouvrage.

Cochon :  animal vivant. Porc : mort, fragmenté, renommé. 

" Quelles sont les tyrannies que vous avalez jour après jour et que vous essayez de faire vôtres, jusqu'à vous en rendre malade et à en crever, en silence encore ? " Audre Lorde, citée dans l'ouvrage. 

" Le végétarisme [est] un complément essentiel du pacifisme. Par extension, en contestant la croyance dominante selon laquelle l'animal est fait pour être consommé par l'espèce humaine, nous remettons en cause un monde en guerre. "

" En réalité, l'élevage d'animaux et la guerre sont des institutions où l'homme s'est montré le plus compétent. Il joua le rôle de boucher et celui de soldat ; et lorsque la culture du sang prit le contrôle de la religion, les prêtresses furent mises de côté. " - " Les toutes premières mentions d'offrandes à la déesse ne citent que des grains et des fruits. Quand le massacre d'animaux y fut-il ajouté ? "

 
" Il est rare qu'au cours de l'histoire un homme soit tombé sous les balles d'un fusil tenu par une femme ; la vaste majorité des oiseaux, des animaux tués l'ont été par vous et non par nous. Il y a pour vous quelque gloire, une nécessité dans le conflit que nous n'avons jamais ressentie ou appréciée. " 
Virginia Woolf dans Trois guinées. 

Lien complémentaire :

Eat my fear, sculpture en fibre de verre proposée par David Lynch pour la Cow Parade de New York en  2000, sculpture refusée par les organisateurs de l'expo au motif qu'elle était choquante.  

FRANKENSTEIN 


" Ma nourriture n'est pas celle des hommes, je ne tue ni l'agneau ni le chevreuil pour apaiser ma faim. Les racines et les baies me suffisent largement. " 

Mary Shelley - Frankenstein ou le Prométhée moderne. (Merci à Vegan Rural pour m'avoir fourni la citation)

Mary et Percy Shelley, lui poète romantique anglais, étaient végétariens militants. Mary Shelley est la fille de Mary Wollstonecraft, philosophe, proto-féministe, autrice de A vindication of the rights of woman en 1792.   

samedi 27 octobre 2018

L'histoire violente du hamburger

Colonialisme, sexisme, défaunation, holocauste d'animaux d'élevage : l'HIStoire du burger, l'insoutenable solution moderniste à notre fourniture en protéines.

Cet article est inspiré du chapitre 3 (Cow burger) de l'ouvrage de Carol J Adams "Burger" paru chez Bloomsbury dans leur collection Object Lessons qui raconte l'histoire d'objet usuels du quotidien. Édition non traduite en français.

Colonialisme

Tout commence en 1492 avec l'arrivée de Christophe Colomb dans le "nouveau monde", immédiatement suivi par les colons espagnols qui arrivent sur l’Île d'Hispaniola (l'actuelle République Dominicaine) avec leurs vaches Long Horn.
Au commencement était l'auroch, ancêtres de toutes les vaches actuellement connues, dont les derniers spécimens disparaissent définitivement aux alentours de 1500. Il est à noter que le "Nouveau Monde" est invariablement présenté comme " une terre vierge à conquérir " ce qui est évidemment une métaphore sexiste : la virginité, caractéristique des femmes -selon la rhétorique patriarcale- qui n'ont pas été dégradées par des rapports sexuels, comme écrira plus tard Andrea Dworkin dans Intercourse. Femmes et nature, ces deux "terres à conquérir" pour tout valeureux mâle digne de ce nom.

Y a-t-il des gens sur ces "terres vierges" avant l'arrivée de Colomb et Cortès ? Oui, il y a des indiens, ainsi nommés par Colomb car il se croyait aux Indes. Des autochtones, des gens du cru. Mais ce sont des "sauvages", ils seront commodément animalisés et féminisés dans le processus de colonisation et surtout, ils devront céder la place. Donc, voici les vaches Long horn débarquant des galions espagnols, pour la fourniture de lait et de travail de somme essentiellement, accompagnées des maladies qui vont avec les troupeaux : la tuberculose, la variole et la rougeole. Toutes les épidémies humaines viennent d'épizooties, de virus mutagènes dus au contact entre espèces et de la densité de populations animales et humaines. Comme on n'est pas des sauvages, on va "civiliser" les natifs "indiens" en les poussant à acquérir des vaches contre 8 loups présentés tués : tout bénef, on éradique le prédateur des troupeaux, et les indiens passent aussi d'une société de chasseurs à celle d'éleveurs-agriculteurs sédentaires, le modèle "civilisateur" occidental.
Le problème ou bénéfice (cela dépend du point de vue où on se place) avec des vaches, c'est qu'il faut les faire pâturer dans des champs clôturés de façon qu'elles ne se fassent pas la belle, ce qui tend à prouver que les animaux d'élevages sont détenus contre leur gré; en effet, dès qu'il y a une brèche dans une clôture, elles se carapatent ! Sauf que pour les clôtures à piquets de bois, il faut du bois, qui vient à manquer quand on a déforesté pour faire des pâtures. Comme il y a un dieu bienveillant pour les patriarcaux et qu'ils sont ingénieux en diable, en 1873 un certain Joseph F Glidden, fermier de l'Illinois, dépose un brevet pour le fil de fer barbelé qu'il vient d'inventer : un grand bond pour l'humanité éleveuse. Surnommé la "corde du diable" par les ranchers texans, le barbelé fonctionne sur la violence, contrairement à toute autre type de clôture, le barbelé utilise de corps du détenu contre lui-même : l'acte de forcer le barbelé cause des blessures au corps du fugitif ", écrit Carol J Adams.

Deux autres inventions techniques vont faire la fortune du hamburger : l'abattoir -annonciateur de l'ère industrielle, puisque le système précurseur de désassemblage des abattoirs de Chicago "la grande cité du bœuf de boucherie", sera copié à l'envers par le fordisme et ses usines d'assemblage d'automobiles, à Detroit. Ensuite la congélation et le système de vente au détail de pièces de viande : jusqu'à cette époque, la viande de porc était privilégiée pour la consommation humaine, à cause des modes de conservation dans la saumure, ou par séchage, mais qui ne permettent pas de manger de la viande fraîche tout le temps. L'essor du train quadrillant les grandes plaines des indiens décimés désormais parqués dans des réserves, permet de transporter rapidement des pièces de bœuf vers les lieux de détail, les boucheries, dans les villes. L'industrialisation de l'élevage -les grandes plaines du Far West rapidement transformées en pâtures clôturées, puis en "feedlots" parcs à bovins, on garde les clôtures mais ils sont sur de la terre battue, non plus nourris par de l'herbe mais par du maïs, tout cela fait que l'animal produit plus rapidement du muscle, une viande "persillée" (infiltrée de graisse), et qu'il est abattu "à maturité" plus jeune, d'où des gains de productivité, malgré le fait que 40 à 50 % de l'animal est non consommé (peaux, onglons, abats, cornes...).

Des voix s'élèvent-elles dès la fin du XIXème siècle en disant que la déforestation, la transformation des Prairies en pâtures, puis l'élevage intensif, épuisent les sols et, comme on ne disait pas alors, la biodiversité ? Extermination des loups et des bisons, la colonisation des terres par les fermiers et leurs bovins sonneront le glas des "native americans" les indiens, les quelques restants seront bientôt parqués dans des réserves, minés par la perte d'identité, la perte de leur histoire, de leur culture, et par l'alcoolisme qui va avec : biocide, zoocide, génocide se suivent, qu'à cela ne tienne, la faim humaine de viande aura raison de toute prudence. Burger pour tous. Les colons anglais mangeurs de bœuf ont définitivement gagné la partie.

L'infographie ci-dessous montre le poids des mammifères terrestres sur la planète aujourd'hui. Un petit carré équivaut à un million de tonnes. Les humains et leurs animaux de boucherie surclassent toutes les autres espèces de mammifères, représentés eux par les petites briques vertes.



Néo-colonialisme 

Les hindous et les irlandais, tous deux peuples stigmatisés, l'un comme mangeur de riz et l'autre comme mangeur de patates, tous deux victimes de la colonisation britannique, étaient vus comme des sous-développés et tenus en sujétion par les anglais qui se considéraient mieux nourris de viande de bœuf, et du coup apporteurs de civilisation. Les irlandais paieront le prix fort de la Grande Famine provoquée entre 1845 et 1852 par le colonisateur anglais, famine qui les contraindra à émigrer massivement vers cette autre colonie britannique, les Etats-Unis.

Dans les abattoirs industriels aujourd'hui, travaille en majorité une main d’œuvre immigrée, provenant, pour les États-Unis, du Mexique ou d'autres pays d'Amérique du Sud, les "dos mouillés" qui trouvent à s'employer dans les travaux, dont même les petits blancs pauvres ne veulent plus. En Europe, ce sont les maliens, roumains et portugais... qui fournissent les bataillons de l'abattage des millions de vaches pour votre hamburger McDonald's ou Burger King ! C'est le prix à payer pour une viande bon marché dont un seul steak haché peut compter jusqu'à un millier d'ADN différents !

Sexisme

The Thick Burger
The Whopper
The Big Mac
Big Boy
Chubby Boy
Beefy Boy
Super Boy

Pour nommer leurs steaks hachés, les McDonald's et Burger King rivalisent de "double entendre" disent les anglais, d'allusions à des fonctions érectiles : il y est question d'organes masculins rivalisant de longueur, largeur et puissance, même si le français peine à les traduire et que les termes employés passent au-dessus de la tête des consommateurs non US, puisque leurs noms viennent du parler populaire de là-bas, nous colonisant à notre tour. Comptez toutefois sur les visuels publicitaires pour expliciter la chose. Ils sont forgés pour convaincre les hommes qui les consomment de leur virilité, et les femmes, de se les rentrer dans la bouche !


Ainsi, en deux centaines d'années, le burger conquit le monde ! 

Il a suffit de convaincre les sous-développés mangeurs de riz (les sauvages mangent du riz et autres graines ou céréales, et les bonnes femmes mangent des salades, selon la rhétorique des mâles éleveurs mangeurs de viande) de se mettre au bœuf haché.
Pour le suprême malheur des animaux dits "de boucherie", élevés dans des conditions indignes, promis à une mort précoce et industrielle, un holocauste de vaches, porcs, poulets, et poissons ;
Pour le malheur des animaux sauvages victimes depuis 150 ans de réduction, puis destruction de leur habitat, et de disparition inéluctable, dite défaunation ;
Pour le grand malheur de la terre appauvrie sous les sabots des vaches en corrals, et sous les cultures intensives de maïs, à base d'intrants, désherbants, insecticides et pesticides ;
Pour le malheur de la forêt amazonienne (entre autres) décimée au profit des cultures de soja fournissant les protéagineux nécessaires aux vaches dites "à viande et lait" ;
Pour le malheur des paysages et des communautés humaines forcés de suivre le mouvement du steak haché pour toutes les bourses, une sorte de dévoiement de la démocratie tout en prétendant faire le bonheur des classes moyennes ;
Et enfin, pour le grand malheur de l'humanité, frappée en premier lieu d'une pandémie d'obésité, de résistance aux antibiotiques qui pourrait réellement mal tourner, surtout si un superbug ultra résistant franchit la barrière des espèces ; de perte de ressources en biodiversité, humanité bientôt seule dans un monde désolé, uniformisé, dépourvu de toute beauté.
Ne comptez pas sur moi pour pleurer sur son sort.

Comment tuer une vache

" D'un côté de la salle, court une étroite galerie, à quelques pieds de l'atelier, vers lequel le bétail est conduit par des hommes qui leur donnent des chocs électriques. Une fois assemblés là, les créatures sont emprisonnées, séparées, chacune dans son enclos, par des portes qui se ferment, ne leur laissant aucune place pour se retourner ; et pendant qu'elles se tiennent meuglant et ruant, au-dessus de l'enclos, se penche un des "tueurs" armé d'une masse, cherchant un angle de frappe. La pièce est remplie des échos d'une succession de bruits sourds, du martèlement des sabots et des ruades des taurillons. " La Jungle d'Upton Sinclair, selon ma traduction.

Aujourd'hui, les tueurs sont armés de pistolets à tige perforante tirés dans la tête, sensés rendre les bovins inconscients (quand le pistolet ne s'enraie pas) avant d'être dépecés, membres découpés à la scie électrique, le tout en moins de cinq minutes. Certains sont dépecés non étourdis. Le convoyeur avance à 15 km par heure.

vendredi 14 avril 2017

Pâques fête catholique, et de quelques autres inversions patriarcales

"Je suis la résurrection et la vie" - Jean 11, 25

A entendre les scies publicitaires de Carrefour et de Casino à la radio, les gigots d'agneaux de Pâques sont arrivés dans leurs boucheries ! Les abattoirs fonctionnent au maximum de leurs capacités un mois avant la fête : noria de camions sur les routes transportant des bébés animaux aux abattoirs, heures supplémentaires pour le personnel abatteur. On prépare Pâques chez les catholiques. Chaque fête religieuse a son animal ou ses animaux dédiés, ça varie les plaisirs de table : massacre de chapons, oies, dindes à Noël, d'agneaux de quelques semaines à Pâques ; le Cifog essaie même de vous vendre du foie gras, histoire de se sortir du créneau étroit des fêtes de fin d'année et d'élargir la période de consommation d'un produit qui n'est même plus dans la "distinction sociale" (Bourdieu), ni dans le luxe, puisqu'on le trouve chez les hard discounters. Pour le plus grand malheur des canards. L'Aïd el kebir (fête du mouton !) se solde par une hécatombe de moutons chez les musulmans. Pour les juifs je ne sais pas, leur dieu n'étant, au moins, pas un dieu d'amour. Mais la Torah est un catalogue d'interdits alimentaires et de prescriptions sur la façon d'abattre et consommer les animaux et leurs sous-produits. Se nourrir chez les humains : cette construction sociale réglée par Dieu himself !


Une couverture de Beef Magazine, édition US, l'affirme : "Les plus belles œuvres de Dieu ont toujours été faites avec des côtes", allusion fine à la version biblique de la création d’Ève, tirée de la côte d'Adam, comme si les êtres humains ne sortaient pas tous du ventre d'une femme. Encore une inversion patriarcale, ce sont les hommes mâles qui donneraient la vie, selon la Bible ! Vie qui ressemble diantrement à la mort en patriarcat.

Dans Le Royaume, Emmanuel Carrère écrit que les cultes anciens aux déesses primordiales étaient des cultes de plein air (il ne dit pas qu'on n'y faisait pas de sacrifices !), puis quand les dieux mâles ont remplacé les déesses, leur culte s'est déplacé dans des temples où on sacrifiait des animaux pour calmer leur colère. Oui, parce que les dieux mâles sont coléreux : Freud fait l'hypothèse que les déesses mères bienveillantes ont été destituées pour cause de faillite à protéger leurs enfants humains après quelques tremblements de terres, raz de marées, éruptions volcaniques qui tuaient pas mal de monde, il faut bien dire. Du coup, elles furent licenciées pour faute grave et remplacées par des mecs beaucoup plus compétents, mais de sale poil, qui veulent nous faire expier nos fautes. Jupiter représenté avec la foudre à la main et les sourcils froncés fait perpétuellement les gros yeux, un vrai père fouettard, et comme c'est lui le modèle étalon pour toute la suite... Mais revenons aux temples masculins d'Emmanuel Carrère : pour ne pas gâcher, et aussi pour payer les frais généraux, les grands prêtres vendaient ensuite la viande des animaux sacrifiés aux fidèles, ce qui fait que les temples aux dieux masculins étaient en fait de prospères boucheries. Et selon une contribution de Françoise d'Eaubonne dans Le féminisme ou la mort, le malheur des animaux vient aussi de Caïn, le doux agriculteur, et d'Abel l'éleveur. Abel, ce fayot, faisait des offrandes d'animaux sacrifiés à Dieu pour rester dans ses petits papiers, ce qui énervait Caïn qui le jalousait parce que, du coup, Dieu le préférait.  Résultat de cette rivalité de gamins jaloux : Caïn tue Abel et jette l'opprobre sur toute sa descendance d'agriculteurs. Abel victimisé, les éleveurs sacrificateurs avaient gagné : malheur aux animaux. C'est écrit dans la Bible, on ne peut pas lutter.

Du coup, CHARAL a le monopole du cœur. Pour l'éternité.


Voilà comment sont nées les boucheries patriarcales.

Joyeuses Pâques quand même, sans violence, si possible.

samedi 28 mai 2016

La politique sexuelle de la viande

"Quelles sont les tyrannies que vous avalez jour après jour et que vous essayez de faire vôtres, jusqu'à vous en rendre malade et à en crever, en silence encore ? " 
Audre Lorde - Citée dans La Politique sexuelle de la viande



Une théorie critique féministe végétarienne, par Carol J Adams vient de paraître en français, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Danielle Petitclerc chez L'âge d'Homme.
Préfaces d'Elise Desaulniers et de Nelly McKay
Je reproduis ici avec sa permission la préface d'Elise Desaulniers, Le sang des autres, puisque j'ai déjà écrit il y a 6 ans un précédent billet sur cet ouvrage, non traduit à l'époque.

" La première fois que j'ai vu La Politique sexuelle de la viande de Carol J Adams, je parcourais les rayons d'une librairie de livres d'occasion. La couverture mauve détonnait parmi les classiques de la question animale. Je l'ai pris pour le reposer aussitôt : n'y avait-il pas plus urgent et plus important à lire que les élucubrations d'une féministe ? Il faut dire que j'avais depuis longtemps rangé le féminisme aux côtés des théories marxistes, dans le tiroir des utopies qui avaient fait leur temps et perdu de leur pertinence en jaunissant. Quelques années plus tard, je regrettais mon geste irréfléchi. J'écrivais sur les vaches laitières inséminées de force, séparées de leurs veaux à la naissance, contraintes de donner leur lait à la trayeuse, elles sont envoyées à l'abattoir après avoir été utilisées comme de pures machines pendant quatre ou cinq ans. Je me souviens même d'avoir écrit la phrase "les vaches sont exploitées parce qu'elles sont des vaches". Le parallèle avec la situation des femmes devenait troublant. Je me suis rappelé ce livre à la couverture mauve et l'ai commandé. Neuf.

Carol J. Adams est née en 1951. Après avoir grandi dans une famille ouvertement féministe, elle a lu les grandes théories des années soixante et soixante-dix qui s’écrivaient sous ses yeux. Elle l’avoue, elle était féministe bien avant de réfléchir à la question animale. Ce n’est que durant sa maîtrise en théologie à Yale qu’elle est devenue végétarienne. Ce soir-là, elle pleurait la disparition de son cheval mort dans un accident de chasse en mangeant un hamburger. Elle eut alors une sorte de révélation: «je mange une vache morte. » Dans les semaines qui suivent, les choses se précipitent. «Je prenais conscience que mon féminisme et mon végétarisme étaient étroitement liés […] : le patriarcat qui rend possible la violence faite aux femmes perpétue aussi l’exception humaine qui rend possible l’exploitation des autres êtres 1.»

Adams mettra plus de quinze ans à écrire son premier essai La Politique sexuelle de la viande. Mais ce long processus aura porté ses fruits : l'ouvrage constitue un colossal travail de recherche où les références sociales et historiques se mêlent aux analyses littéraires (Mary Shelley, Brigid Brophy, Margaret Atwood, Colette...). Tant par sa rigueur que par l'originalité de son propos, La Politique sexuelle de la viande mérite amplement sa place parmi les classiques du féminisme et de l'animalisme. Depuis vingt-cinq ans, Carol J Adams a publié des dizaines de livres et d'articles, en plus de militer activement pour la justice sociale, contre la violence conjugale, le racisme et la violence faite aux animaux. Cette traduction de La Politique sexuelle de la viande comble donc une lacune éditoriale importante en la rendant accessible aux lectrices et aux lecteurs francophones. A ce jour, c'est aussi la première oeuvre de Carol J Adams à être publiée dans la langue de Simone de Beauvoir.


Lire Carol J Adams m'aura permis de confirmer mes intuitions et d'approfondir ma réflexion sur l'analogie entre la viande et l'identité masculine. Ce livre rapporte minutieusement comment le concept de masculinité s'est d'abord construit sur deux axes : la viande et le contrôle du corps des femmes. Ces deux formes de violence que sont la violence sexuelle et la consommation de viande ce retrouvent dans ce qu'Adams nomme le référent absent : pour que la viande puisse exister, les animaux doivent être absents. De la même manière, les femmes doivent disparaître pour qu'on puisse exploiter leur corps. Elle explique simplement : "La manière dont la pornographie nous renvoie un message sur l'identité des femmes correspond à la manière dont la culture de la consommation de viande parle de ce que sont les animaux -et non de qui ils sont." 2. La vie ou les préférences des animaux sacrifiés pour des merguez ou des hot dogs doivent être occultées pour ne pas se couper l'appétit. La vie et les préférences des filles qu'on regarde se faire humilier sur le web ou à qui on envoie des dick pics aussi.

FÉMINISME ET VÉGÉTARISME : UNE HISTOIRE COMMUNE

En lisant Adams, ce qui me paraissait jusqu'alors banal devenait soudainement saillant. Je voyais les signes de la politique sexuelle de la viande aux quatre coins de ma ville : dans le numéro "spécial hommes" d'un magazine de cuisine rempli de bacon et de barbecues, dans les grils où des serveuses juchées sur des talons hauts et portant micro jupes et
T-shirts moulants nous reçoivent, dans la bouche des humoristes qui aiment bien rappeler que la salade, c'est pour les madames. J'ai aussi été frappée du point auquel le rôle des femmes dans le mouvement animaliste avait été oublié, voire occulté. Tout au long de La Politique sexuelle de la viande, Carol J Adams montre comment le refus de la viande apparaît dans les écrits des femmes avec des personnages féminins qui s'émancipent du patriarcat et gagnent leur autonomie dans une reconquête de leur corps et de leurs rapports aux animaux. Mais on ne rencontre pas seulement ces héroïnes dans les romans : depuis le 19ème siècle au moins, l'histoire du mouvement animaliste se conjugue d'abord au féminin.

En effet, pour la plupart d'entre nous, l'histoire des animaux se résume aux réflexions de quelques Grecs, d'une poignée d'Européens au 18ème siècle, puis de perspicaces étudiants d'Oxford dans les années 1970. Combien de fois ai-je lu que Peter Singer était le père de la libération animale ? Pourtant de nombreuses femmes ont écrit et milité pour mettre fin à l'exploitation animale. Des femmes qui étaient aussi souvent des militantes féministes. Comme le remarque Carol J Adams, "les grands mouvements de l'histoire féministe et les figures majeures de la littérature des femmes ont uni le féminisme et le végétarisme de manière à marquer une continuité, non une discontinuité."3


Déjà en 1907, on écrit dans le journal de la Vegetarian Society qu'"il est intéressant de voir comment le végétarisme est lié aux mouvements progressistes. Un certain nombre de leaders du mouvement des suffragettes sont végétariennes".4 Une quinzaine d'années plus tard, la féministe anarchiste d'origine polonaise Sophie Zaïkowska fonde à Paris un premier foyer végétalien. Pendant ce temps, à Londres, c'est la Suédoise Lizzy Lind af Hageby qui s'inscrit dans une école de médecine pour mieux comprendre la vivisection. Après avoir assisté à une expérimentation, elle accuse, appuyée par une collègue, le chercheur d'avoir disséqué un chien sans anesthésie. Le médecin, outré, poursuit les deux femmes pour atteinte à sa réputation et gagne sa cause. Les militantes anti-vivisection répliquent en faisant ériger une statue à l'effigie du terrier sacrifié. L'affaire qui s'ensuit divise le pays -c'est ce qu'on appelle aujourd'hui la Brown Dog Affair. D'un côté, les suffragettes qui lient l'oppression des femmes à celles des animaux. De l'autre, les étudiants en médecine qui défendent leur droit à la vivisection et condamnent les animalistes pour leur sensiblerie et bien sûr... leur hystérie.

Pour Hageby, c'est De l'origine des Espèces de Darwin un demi-siècle plus tôt qui a donné son envol au mouvement pour le droit des animaux. Elle a "provoqué la désintégration de l'ancienne idée anthropocentrique de l'homme" en plus de montrer, par la parenté physique entre tous les êtres vivants, que "nous avons la responsabilité de protéger des abus de pouvoir, des mauvais traitements, de cruauté et d'abus toutes les créatures qui partagent nos nerfs, notre sang et notre chair". Elle ajoute que "le mouvement pour une plus grande liberté des femmes, pour leur affranchissement, leur accès aux études supérieures et aux professions, de même que pour l'élimination des incapacités juridiques sont l'application de cette prise de conscience de la solidarité et de la parenté entre tous les êtres vivants." 5 C'était il y a cent ans : Hageby avait tout compris.



NON, CE N'EST PAS MAL D'AVOIR DES ÉMOTIONS

Il ne fait aucun doute que le mouvement pour les droits des animaux s'est essentiellement construit grâce au militantisme de plusieurs générations de femmes qui reconnaissent leur propre sang dans celui qui coule des bêtes. Pourtant, c'est un mouvement qui trop souvent encore tourne le dos au féminisme pour chercher à valoriser des méthodes et une imagerie masculine. Combien de fois les activistes sont-elles accusées d'être trop émotives et anti-intellectuelles et invitées à utiliser des arguments "sérieux" ? Dans Women in the Animals Rights Movement d'Emily Gaarder, une femme raconte qu'elle s'est tournée vers l'utilitarisme pour donner une structure à ses propos et éviter de parler de ses émotions. Combien de fois m'a-t-on félicitée pour mes livres "argumentés de façon rationnelle et qui ne tombent pas dans le sentimentalisme" ? Dans notre société patriarcale, les émotions ne sont pas prises au sérieux. C'est bien ainsi que le système dominant fonctionne : en ridiculisant tout ce qui conteste son empire. La défense des animaux ne peut être qu'une affaire de raison.

Pourtant, nombreux sont celles et ceux qui sont devenus véganes après avoir été choqués par une vidéo d'abattoir, après avoir fait le rapprochement entre leur amour pour leur chat et la détresse des poules dans les élevages et encore, comme Carol J Adams il y a quarante ans, entre l'amour pour un cheval et la mort des vaches. Le système est maintenu en place en masquant une réalité qui ne peut qu'émouvoir. Le fond du problème, et Carol J Adams le montre bien, c'est la domination patriarcale. Parce que la viande est un symbole masculin, l'enlever de la table transforme les relations de pouvoir. Lorsqu'on refuse de servir de la viande aux hommes et qu'on en appelle à l'abolition de l'élevage, on défie les structures établies en insistant sur notre propre subjectivité et celles des autres animaux. Il ne suffit pas de promouvoir le véganisme : voilà ce que j'aurais appris en lisant Adams et ses consœurs -et je pense en particulier à ces auteures qui comme Lori Gruen, Breeze Harper, Marti Kheel ou Pattrice Jones, réfléchissent à l'intersectionnalité des oppressions. Les militantes et militants pour les droits des animaux ont besoin du féminisme pour mettre à plat les structures qui déterminent l'oppression des animaux.

Depuis toujours, les systèmes d'oppression tentent de nous faire taire. En nous reléguant aux fourneaux, en nous refusant le droit de vote, en nous mutilant, en nous enfermant, en remettant en cause notre parole lorsqu'on dénonce une agression ou en inondant le Web et nos boîtes de courriels de commentaires sexistes. Militer, que ce soit sur la place publique ou dans une cuisine, c'est refuser le silence qui nous est depuis toujours imposé. Le mouvement animaliste a été et doit continuer à être féministe. Plus que jamais, il a besoin du féminisme pour prendre sa place et s'épanouir. On en peut que remercier Carol J Adams de nous le montrer avec tant de rigueur et de compassion. "
Elise Desaulniers,
Montréal et Vancouver, avril 2016

1.Which came first, https://vimeo.com/152899198



Les images illustrant l'article sont toutes issues de compagnies ou de campagnes françaises de publicité : Poulets de Loué, CNIEL, Petit Basque, et deux publicités régionales de 2015 : un restaurant à Rennes et un 4X3 en région parisienne. Elles peuvent être agrandies en cliquant dessus. 

mardi 9 novembre 2010

The sexual Politics of Meat : Carol J Adams



Politique sexuelle de la viande - Une théorie critique féministe végétarienne.
Publié en 1980 aux États-Unis, il est disponible en français depuis mai 2016.


En voici les idées force :

LE POUVOIR de DONNER des NOMS 
UNE RHÉTORIQUE IMPLACABLE
Essayez dans un dîner en ville ou avec la famille de placer ces deux phrases : Je suis féministe !
Réponse invariable en vous coupant d'ailleurs grossièrement :
Ah, tu n'aimes pas les zomes ?
ET/OU
Non, merci, je suis végétarienne, en repoussant le plat de viande.
Même invariabilité de l'objection : Ah, tu n'aimes pas la viande ?

Même structure négative de phrase dans les deux cas. On pourrait vous répliquer d'un air intéressé et positif : Ah, tu défends l'égalité entre les hommes et les femmes, c'est bien ? Ou "Tu es solidaire de la vie animale, comme c'est intéressant !" qui sont quand même plus valorisants et EXACTS ! Mais non, JAMAIS vous n'aurez ce genre de réponse. Pire, vous devez vous justifier d'appartenir à la catégorie féministe ou à la catégorie végétarienne, alors que personne parmi les convives ne demandera à l'autre camp de justifier l'asservissement des femmes et des animaux dans une consommation consensuelle de leur force de travail, de leur capacité reproductive et de leur chair. Cela va de soi !

Nous vivons dans un monde patriarcal ou les hommes sont indiscutablement le maître-étalon de toute espèce humaine (d'ailleurs la question de savoir si les hommes eux, aiment les femmes ne sera pas évoquée -alors que les hommes démontrent tous les jours qu'ils n'aiment pas les femmes pour dire le moins !) et un monde où les mangeurs de viande sont légitimes, la question ne se pose même plus ! Pire, vous endossez le mauvais rôle de 1) la mégère aigrie anti-mec à poils sur les jambes ou 2) la triste convive qui essaie de dégoûter les autres des plaisirs de la table et du... lit, bref, la mal baisée, la « mauvaise vivante » par opposition à la populaire bonne vivante qui sait se comporter au lit et à table.
Je déconseille d'ailleurs de vous y risquer : votre beau-frère Jacky va vous embêter pendant tout le repas en faisant des remarques fines sur vos opinions, en se resservant trois fois de gigot en précisant qu'il n'a pas « d'états d'âmes » envers les animaux qui sont « faits pour être tués et mangés », et/ou qu'il "adore les femmes, lui" ! Ce qui n'a absolument aucun rapport. Le débat est faussé dans les deux cas, puisque vous ne parlez pas de la même chose. La réalité c'est que les féministes se battent pour l'Égalité et que les végétariens mangent sans tuer.

Les femmes, comme les végétariens n'ont pas le pouvoir de nommer : elles/ils sont tous deux face à un dominant qui a tout intérêt à les faire taire, soit en les ridiculisant, soit en diminuant la portée de ce qu'ils disent, afin de garder ce pouvoir de donner des noms. C'est la fonction du système dominant : il ridiculise tout ce qui n'est pas SON message, il vous rejette dans l'altérité, il n'y a que sa voix qui porte et son message qui est audible et recevable, et tous les moyens sont bons pour maintenir le système en l'état.

EXPLOITATION DES CORPS des femelles animales
HIÉRARCHIE ENTRE LES PROTÉINES femelles et mâles
Dans l'élevage industriel comme dans l'élevage traditionnel, le cheptel se compose de femelles exclusivement ; dans les élevages de poules pondeuses, les poussins mâles sont éliminés impitoyablement dès leur sortie de la couveuse, grosse armoire chauffée ; ils sont broyés vivants dans une vis sans fin après sexage brutal, puisque le législateur n'a pas prévu d'étourdissement avant mise à mort pour les poussins. Les porcelets mâles destinés à faire du porc charcutier sont castrés brutalement sans anesthésie avant 7 jours (conformément à la loi) car la viande de porc mâle libère des odeurs d'urine perçues toutefois par moins de 10 % de la population. Il y a bien quelques taurillons à viande destinés à faire du boeuf, mais le boeuf qu'on trouve dans les boucheries est généralement de la vache dite de réforme, c'est à dire de la vache laitière envoyée à l'abattoir, après une carrière de vêlages et de séparations d'avec son veau afin que nous puissions récupérer son lait ! La plupart des mâles sont considérés comme à peu près inutiles, voire gênants en élevage. Dans le cas des truies gestantes, (re)productrices de porcs charcutiers, on peut trouver un verrat pour 350 truies, verrat destiné à provoquer les chaleurs, mais il n'aura jamais la possibilité d'en approcher une puisqu'elles sont inséminées, artificiellement et brutalement, coincées dans leur stalle, par un technicien d'élevage, ce qui fait dire à certains que l'opération ressemble à un viol ! Le verrat est dispensable puisque dans les élevages hors-sol, on pratique la stimulation ovarienne pour aller plus vite. Pour la même raison, les mises-bas sont déclenchées. L'élevage et ses techniques devenues systématiques (insémination artificielle, stimulation ovarienne, mères porteuses, tri, sélection et implantation d'embryons, clonage), sont donc une exploitation industrielle du corps des femelles animales : on en obtient des œufs, du lait, des petits pour leur viande et le remplacement des adultes, et finalement on mange leur corps fatigué en fin de cycle. Dans ce système, les femelles animales subissent une double exploitation : durant leur vie (production de lait, oeufs, veaux, petits...) et à l'heure de la mort où elles sont envoyées à la boucherie et transformées en viande.

Les protéines animales les plus consommées et les MOINS CHÈRES, ou encore de SECONDE CLASSE sont les œufs, le lait et les sous-produits du lait, protéines femelles par excellence, la viande blanche (poulets, poules de réforme, veau,...) et enfin la viande rouge : bœuf essentiellement, cette viande étant la plus chère et considérée comme protéines de PREMIÈRE CLASSE, et destinées plutôt aux garçons -voir tous les films Charal où une mère debout dans sa cuisine, sert du steak à son garçon (toujours), démontrant que le carnisme fait partie de la culture dominante patriarcale. "La viande est constante pour les hommes, intermittente pour les femmes et les filles..., la part du lion va aux hommes, aux époux... ; les femmes souffrent de famine à un  taux disproportionné par rapport aux hommes" (7 Filles ou femmes pour 3 garçons) précise Carol Adams ; Françoise Héritier à aussi écrit quelques textes sur le sujet, j'aurai certainement l'occasion d'y revenir.

Carol Adams (parmi d'autres) distingue quatre stades progressifs dans la façon dont l'humanité s'est nourrie au fil des âges :
1- La cueillette (baie, graines, racines...) de plantes sans doute accompagnées d'insectes, de vers ou autres rampants, ou de fourmis attrapées avec un bâton, comme font les primates ;
2 - La chasse aux animaux sauvages qui suppose des instruments (lances, pointes de flèches...) et une organisation de groupe (traque) ; elle implique le violence envers (plutôt) les herbivores et à terme une division de la société entre chasseurs et non chasseurs ;
3 - La domestication des animaux et l'élevage qui impose aux animaux le contrat suivant : je te donne la sécurité contre les prédateurs, je te soigne, je te fournis la nourriture et ... je t'exécute. Les éleveurs qui vont les tuer et les animaux vivent ensemble, quelque fois dans une grande proximité/promiscuité. La mort donnée est au bout. Avec deux conséquences, la quantité donc la consommation de viande augmentent, et les protéines femelles deviennent accessibles ;
4 - Enfin, le stade actuel : l'emprisonnement des animaux via l'élevage industriel et la séparation drastique des consommateurs d'avec l'animal consommé (et d'avec les éleveurs et des tueurs d'abattoirs mal considérés et mal payés dont personne ne veut rien savoir) : ils sont tous les référents absents du chapitre suivant ; s'ensuit une augmentation exponentielle des protéines animales disponibles, donc consommées (voir billet sur la consommation de viande -conférence du SPACE) et des protéines femelles sous forme de lait et d'œufs. Avec un besoin lui aussi exponentiel de terres cultivables pour... nourrir des animaux ! Platon dans La République moquait déjà le fait que les gens de son époque gaspillaient des quantités considérables de nourriture pour leurs animaux au lieu de les utiliser pour eux-mêmes. En effet, la viande n'est que du végétal de seconde-main, les animaux se nourrissant de céréales et de légumineuses !

LE RÉFÉRENT ABSENT : Pornographie de la viande
Au rayon boucherie de votre supermarché, vous achetez des côtes de porc, du jarret de veau, une côte de bœuf.... Le morceau de viande est dans une barquette de polystyrène, posé sur une lingette qui absorbe les éventuelles gouttes de sang qui couleraient encore, le tout sous film étiqueté avec les mentions obligatoires y inclus une date de péremption. Toute référence à l'animal vivant est gommée volontairement, toute référence à un individu animal est prohibée ; LE RÉFÉRENT est ABSENT de la pièce de viande que vous achetez. En anglais, le mot qui désigne la viande d'un animal est même changé : cow, ox pour boeuf, calf pour veau, hen, chick pour poulet, pig, hog pour porc, deviennent quand ils sont viande : beef, veal, broiler et pork (animals dead, fragmented and 
renamed : animaux morts, fragmentés et renommés). La langue française n'a au moins pas cette hypocrisie !. Bien des années en arrière, dans les vitrines des bouchers on trouvait des têtes de veau ou de vaches blêmes exposées dans des plats avec des bouquets de persil dans les narines, des lapins dépiautés dont les yeux vous regardaient dans leur vitrine réfrigérée !  Aujourd'hui, c'est strictement impossible, car pas vendeur ! La volaillère chez qui il m'arrive d'acheter quelques œufs (de plein air) m'a même expliqué un matin que dans la chambre d'artisanat où elle a pris ses cours de commerce, on lui a appris à montrer une volaille au client en cachant la tête cadavérique du poulet ou de la faisane dans le creux de sa main ! Déréalisation de l'animal en MORCEAUX de viande. Les éleveurs ne donnent pas de nom à leurs animaux, ils sont identifiables seulement par un numéro ou un code barre dans le cou ou en boucle d'oreilles. Si vous donnez un nom à un animal, ce qui équivaut à faire intervenir de l'affect et une personnalisation de la relation, vous ne pourrez jamais le tuer, c'est fichu d'avance !

L'analogie avec l'industrie de la prostitution et de la pornographie est frappante : les corps de femmes dont on a au préalable changé le nom (elles travaillent toutes sous des pseudonymes) sont livrés aux clients en morceaux ; ils achètent et consomment des parties des corps : vagins, bouches, seins, etc... Il n'y a aucune relation interpersonnelle dans la marchandisation des corps. On retrouve ces mêmes parties de corps de femmes consommables et servant à vendre dans la publicité : croupes, jambes, épaules, femmes sans tête de l'industrie publicitaire que les féministes dénoncent sans relâche. Ou femmes consommables sous forme de pizzas, comparées à des blancs de poulets ou des morceaux de boeuf comme dans la dernière publicité PIZZA HUT (Trouvée chez Le féminin l'emporte - Pour voir les autres pizzas, faites défiler le bandeau). Là également on peut parler de l'absence du référent femme : on n'est pas en face d'une personne mais de morceaux de corps traités comme de la viande.
On trouve dans la pornographie une proximité avec le vocabulaire de la boucherie : quand on impose à une femme 40 à 80 ou 100 clients par nuit ou par jour, on parle "d'abattage", les femmes violées témoignent qu'on les a traitées comme un "morceau de viande", Jack l'Eventreur dans l'Angleterre du XIXème siècle dépeçait ses victimes et découpait leur cadavre, à telle enseigne que les policiers de l'époque avaient enquêté auprès des ouvriers d'abattoirs et des bouchers, et plus près de nous, les films et séries américaines nous présentent jusqu'à la nausée des scènes de crimes où il faut bien le dire, les femmes fournissent le gros des victimes équarries (on peut lire mon billet sur la série Dexter) !
La consommation de la sexualité par les hommes dans la pornographie a été perçue et critiquée par les féministes sous les expressions suivantes : "arrogance carnivore" (Simone de Beauvoir), "gloutonnerie gynocidaire" (Mary Daly), "cannibalisme sexuel" (Kate Millet), "cannibalisme psychique" (Andrea Dworkin), "cannibalisme métaphysique" (Ty-Grace Atkinson). L'ouvrage d'Adams fourmille de citations littéraires où les images d'abattoirs, de crochets de bouchers, des pénis comparés à des couteaux par les auteurs, bref des citations où les femmes sont consommées sexuellement  comme de la viande.

DÉSTABILISER LE PATRIARCAT

Les livres des religions patriarcales qui célèbrent un dieu mâle racontent la chute d'Adam, le Premier Homme, sous les efforts conjugués d'une femme, Ève et d'un animal, le Serpent ; ces deux derniers sont donc désormais vilipendés et renvoyés à l'altérité, perdant ainsi le pouvoir de donner des noms, de dire le juste, le beau, le bon et le vrai. Les animaux sont chassés, tués et mangés sous le nom de viande, au prétexte d'absorber "leur force" (lors même que dans ce 4ème stade d'élevage où nous sommes, c'est la chair épuisée des femelles animales que nous mangeons, contrairement aux temps anciens de la chasse), et les sociétés virilistes mangeuses de viande tentent de dominer la nature en absorbant des monceaux de cadavres.

Dans un système où les femmes partageraient à égalité le pouvoir, il serait normal de consommer les végétaux, ces cadeaux de la nature, synonymes d'évolution lente pour leur capacité à germer, fleurir, pourrir et renaître selon le cycle des saisons, selon Carol Adams. Récolter plutôt que chasser, violenter et tuer, vivre en harmonie avec les autres plutôt que les contrôler par le pouvoir. Eat rice, have faith in women. (Mangez du riz, faites confiance aux femmes dit Fran Winant).

"Le féminisme est la théorie, le végétarisme la pratique" dit Adams paraphrasant la percutante formule de Ti-Grace Atkinson : "Le féminisme est la théorie, le lesbianisme la pratique" !

"Scarcely a human being in the course of history has fallen to a woman's rifle; the vast majority of birds and beasts have been killed by you, not by us". (Rarement un être humain dans le cours de l'histoire est tombé sous les balles d'une femme ; la vaste majorité des oiseaux et des bêtes ont été tués par vous, pas par nous". Virginia Woolf in Three Guineas.

En guise de CONCLUSION
L'ouvrage de Carol Adams est fort de plus de 200 pages -300 en comptant les notes et les références ; il est truffé de citations et de références littéraires qui documentent une superposition d'oppressions hiérarchisées commençant par les animaux (politique de la viande), les femmes (politique sexuelle), les primitifs et les noirs (politique de la colonisation) ; devant les assiettes de riz et de pommes de terre des gens du Tiers-Monde, les journalistes hommes, blancs, occidentaux s'exclament "mais vous n'avez pas mangé de viande depuis combien de temps ?" ignorant que 80 % des protéines de ces pays proviennent traditionnellement de céréales et de légumineuses à l'inverse de nous, dont 80 % des protéines sont des céréales et des légumineuses de seconde main, issues d'animaux , protéines femelles ou protéines plus viriles de la viande rouge. J'espère que son livre sera rapidement traduit en français, car il manque au corpus des féministes françaises. Je rappelle que la famine touche un humain sur 6 : 1 milliard de personnes, parmi lesquelles 7 sur 10 sont des femmes et des filles. Il faut 7 protéines végétales pour "produire" une protéine animale.


Quelques définitions. 
Carnivores : L'institution bouchère est uniquement humaine ; tous les animaux carnivores tuent et consomment leurs proies eux-mêmes et sans instruments -"la violence [chez les humains] a besoin d'instruments" proclame Hannah Arendt. D'où la création du mot carnisme pour désigner l'idéologie de ceux qui trouvent normal de manger des animaux : en effet, ceux-ci ne tuent pas l'animal qu'ils mangent et ne le connaissent pas ; ils laissent à d'autres le soin de tuer par procuration (référents absents : ouvrier d'abattoir, animal, lieu d'abattage.. ils ne veulent rien en savoir, pire s'ils savaient ou devaient tuer eux-mêmes, ils n'en mangeraient sans doute pas !). 
Omnivores : les omnivores se nourrissent aussi bien de plantes que d'animaux, ce qui leur permet de choisir ce qu'ils ne veulent pas manger, la viande et le poisson par exemple dans le cas des végétariens ; le chien qui est omnivore peut donc être végétarien si son maître l'est ! Le chat en revanche, est définitivement carnivore.
Végétarien : mot créé en 1847, quelques années avant le mot "féministe" ! Avant, on les nommait Pythagoréens (de Pythagore, le célèbre mathématicien qui se demandait comment on pouvait manger de la chair animale !). Le mot vient du latin vegetus qui signifie complet, frais et vivant, n'en déplaise à l'idéologie sexuelle de la viande qui tend à montrer le végétal comme un légume, mot que le discours dominant à rendu péjoratif, présenté comme une nourriture de femmelette ou de dévirilisé -je pense ici aux hommes végétariens qui subissent les quolibets des carnistes. Les végétariens ne mangent pas d'animaux (ni viande blanche, ni rouge, ni poissons, ni coquillages ou crustacés) et les végétaliens ou vegan-s en anglais, ne mangent aucune substance animale (ni lait, ni œuf, ni leurs sous-produits), et pour certains, pas non plus de miel. Les végéta*iens trouvent leur ration de protéines (végétales) dans toutes les graines de céréales (blé, riz, maïs...), fruits-graines (noix, noisettes,....) ou de légumineuses (lentilles, pois, haricots dont le soja...) et différents tubercules ; ils y rajoutent évidemment les légumes feuilles, fruits et racines de saison comme les omnivores. Les protéines d'excellente qualité sont partout dans le règne végétal : ceci pour répondre à l'éventuelle -mais lancinante et omniprésente question- "Mais qu'est-ce que tu manges, alors ?" des carnistes atterrés !

Carol J ADAMS est une féministe universaliste américaine née en 1951. Végétalienne, (employant toutefois dans son ouvrage uniquement les mots vegetarianism et vegetarian), elle étudie les similarités entre les oppressions de genre et d'espèces. Son principal ouvrage The sexual politics of meat publié en 1980 est régulièrement réédité.