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vendredi 17 mars 2023

Ecologie / Féminisme : Révolution ou mutation ?

 Réédition de cet essai de 1978 de Françoise d'Eaubonne chez Le Passager clandestin


" Mais, pourquoi, au nom de quoi, la Croissance ? Pourquoi le Profit ? Pourquoi le Pouvoir ? Cette voie n'est-elle pas inéluctablement la conséquence de celle, choisie depuis cinquante siècles, qui aboutit à son explosion actuelle, et qui fut choisie pour édifier la société sans les femmes, puis contre les femmes ? "

" L'hypercroissance industrielle assassine la Terre, épuise les ressources et se heurte aux limites d'un monde fini. Il faut donc tenter de préserver ce qu'il reste encore de l'environnement sous peine de mort ; mais il n'est pas question de remettre en cause cette expansion elle-même, puisque ce serait toucher au principe des "profits" (capitaliste) ou de "progrès" (socialiste) ! " 

Lectrice puis épistémologue (l'épistémologie est l'étude critique des sciences) de Engels, Marx et Lénine, Françoise d'Eaubonne (FdE) considère que ces derniers ont loupé, dans leur analyse des rapports de production classe ouvrière contre classe de capital, les rapports sociaux de sexe : la classe des femmes productrices de producteurs contre le patriarcat mâle exploiteur. Les femmes définies par leur classe de sexe subissent une superposition d'oppressions ; FdE aborde ainsi l'intersectionnalité comme on ne disait pas alors : la bourgeoise, "fille au pair" chez son patron de mari ; la prolétaire, fille au pair de son patron de mari est aussi exploitée par son patron d'usine ; et enfin, la femme qui subit l'oppression coloniale, troisième oppression en plus des deux déjà citées. 

Deux mythes : la femme (éternelle) et la Terre (inépuisable).

A partir du moment où les hommes ont pris connaissance de leur rôle dans la reproduction humaine, vraisemblablement au Néolithique en observant les animaux (auparavant ils croyaient que les femmes étaient fécondées par des entités divines), ils ont domestiqué, réduit les femmes à leur fonction reproductrice par la contrainte. Filles et femmes réduites à l'abjection du rapt, de la razzia, de l'enlèvement, du mariage forcé, de l'échange contre biens et terres, du viol, de la prostitution, traitées en troupeau de (re)productrices de producteurs et de guerriers, en séparant à la fin de l'enfance le fils de la mère, le fils trahissant la mère en passant dans la caste supérieure des mâles. 

Les hommes en compétition entre eux, ne supportant pas la concurrence pour l'espace et le pouvoir, déclenchent régulièrement des guerres où ils envoient la surproduction, la "ferraille humaine" écrit FdE se faire tuer à la guerre : ça fait de la place, évite le morcellement des héritages (sort des cadets sous l'Ancien Régime), et relance la construction, c'est bon pour les PIB. L'actuelle guerre en Ukraine ne déroge pas à cette règle d'airain. Dans les pays où il n'y a plus de guerres, typiquement nos sociétés européennes, le chômage indemnisé ou non, les emplois-formation, les petits boulots de l'économie informelle jouent ce rôle de voie de garage pour les surplus : on leur fait l'aumône d'un traitement social du chômage pour qu'ils ne se révoltent pas ou pas trop longtemps. On évite ainsi la surchauffe de la masse salariale des entreprises en maintenant les salaires bas et en faisant supporter la  culpabilité sur les chômeurs vite déclarés "inemployables". Dès 50 ans, vous êtes bon pour la casse. Anecdote, cri du cœur de François Lenglet, journaliste économique, entendu ces derniers jours, constatant la baisse du chômage : "le chômage baisse parce que la natalité baisse". Il fallait, je vous assure, être au bon endroit au bon moment pour tomber dessus, j'ai eu de la chance, c'est un aveu très rarement fait. 

Pour éviter ce stigmate de l'inutilité du chômeur, la classe ouvrière a l'obsession du plein emploi à tout prix : combien de fois voit-on les patrons et les syndicats, pour une fois main dans la main, défendre des projets accapareurs de terres cultivables et toxiques comme celui de Notre-Dame des Landes, nous fournissant des loisirs à Marrakech, ou des réacteurs nucléaires supplémentaires pour satisfaire nos insatiables besoins en énergie. Le tout au nom de l'emploi. L'extractivisme forcené des métaux rares pour la "ouature" électrique va remplacer l'extractivisme du pétrole pour la bagnole thermique, vu que cette dernière fait chauffer le climat. " Il vaut mieux un peu de pollution et des emplois que pas de pollution et pas d'emplois " dixit un maire du Havre, cité dans l'ouvrage, mais au slogan toujours furieusement actuel. De frugalité, de réorganisation de notre façon de nous déplacer à 8 milliards, point. Rien, zero.  

Cette surfécondité, cette surpopulation, pèsent évidemment sur les ressources de notre planète qui doit satisfaire nos besoins incontinents, en place, en métaux rares, en nourriture, au détriment des terres cultivables, des forêts dont nous savons qu'elles font puits de carbone, des océans, et des autres animaux.

Voici ce qu'écrit FdE : " la destruction des sols et l'épuisement des ressources signalés par tous les travaux écologistes correspondent à une surexploitation parallèle à la surfécondation de l'espèce humaine. Cette surexploitation basée sur la structure mentale typique d'illimitisme et de soif d'absolu (qu'il s'agisse de profit matérialiste ou d'idéologie religieuse ou politique), qui est un des piliers du système mâle, s'est d'autant plus facilement et librement exercée en l'absence de la cogestion féminine, toujours considérée comme un frein et un alourdissement à cause de ses aspects conservateurs, antiaventuristes, anticompétitifs et antiviolents. L'appropriation patriarcale de la fertilité terrestre a donc bien abouti, directement, par la destruction des ressources par surexploitation, comme l'appropriation patriarcale de la fécondité à la surpopulation mondiale ; ces deux motifs fondamentaux du patriarcat auront persisté à travers tous les régimes économiques [FdE ne fait pas de différence entre capitalisme d'état -le socialisme ou communisme- et capitalisme privé, tous deux pareillement destructeurs] pour déboucher sur le capitalisme industriel meurtrier et sur-polluant, en maintenant à chaque époque l'oppression des femmes et la hiérarchie sexiste. Le profit est le dernier visage du pouvoir, et le Capitalisme le dernier stade du patriarcat. " FdE rappelle opportunément que le capitalisme n'a que 250 ans alors que le patriarcat a, lui, 6000 ans. 

FdE s'inscrit en faux sur l'idée que l'abolition du capitalisme permettra d'en finir avec toutes les oppressions, celle des femmes incluse, idée pourtant largement partagée et diffusée par les "camarades" d'extrême-gauche qui cantonnent les femmes à la confection des sandwichs et des cafés, et à la photocopieuse, répétant aux féministes que la lutte des travailleurs passe avant la leur, et que tout se règlera par cette formule magique, cette eschatologie, le triomphe universel du prolétariat ! Ils en sont même à se trouver des groupes opprimés de substitution au fur et à mesure de la libération (id est montées dans l'ascenseur social, devenues transfuges de classe) des précédentes classes laborieuses : on le voit actuellement avec la sanctification des ex-colonisés, devenus sur notre territoire où ils sont nés, la nouvelle classe opprimée, dont l'oppression de leurs femmes dans l'envoilement et la réduction au foyer, "filles au pair" de leur opprimé de mari par le Grand Capital, passe crème auprès de ces "révolutionnaires" ! 

Révolution ou mutation ? 

Prétendant à raison que les hommes n'ont jamais fait de révolutions, qu'ils se sont contentés de remplacer les pères par les fils, FdE s'interdit le mot révolution trop galvaudé. Les valeurs mâles étant les principales sources de malfaisances, et leurs révolutions n'étant que des remaniements, elle lui préfère MUTATION qu'elle écrit en majuscule. De la même manière, elle refuse le réformisme libéral, ce qu'elle appelle le "féminisme de maman" qui veut soit intégrer les femmes dans une société radicalement invivable, soit leur ménager une survie en prolongeant l'existence de l'injustice. Elle refuse que les femmes demandent un accès égal aux activités toxiques masculines dans un monde invivable qui n'a jamais pris en compte leurs intérêts, et conduisant à la destruction de la nature. Elle récuse les revendications des réformistes qui réclament des postes à parité avec les hommes dans leurs entreprises nocives comme l'industrie nucléaire ou celle de l'armement. FdE refuse de " masculiniser les femmes pour éviter de féminiser la planète ".

La MUTATION suppose la suppression de tout parasitisme économique, la rupture avec le capitalisme monopolistique aussi bien qu'avec le capitalisme socialiste bureaucratisé. Elle préconise et met en place des sources d'énergie décentralisées, une agriculture vivrière bio, le reboisement (déjà !), l'autonomisation des femmes qui conduira à la réduction de la natalité, des techniques douces et décentralisées, des communautés réduites et autogérées, la non spécialisation et le non élitisme, le pacifisme, le quiétisme et la sensibilité ludique. Par dessus tout, la suppression des activités inutiles et délétères : publicité, spéculation financière, les moyens de transport ultra-rapide et polluants, sauf nécessité d'urgence pour soigner des gens. 

Avant-gardiste sur la destruction des terres par la surpopulation humaine, sur la pollution chimique, sur l'amoncellement de déchets plastiques et nucléaires, FdE en 1978 ne parle pas de réchauffement climatique ni de l'effondrement des populations d'insectes, des vertébrés, d'oiseaux, de la biodiversité marine, ni animale terrestre sur laquelle les scientifiques nous alertent et que nous constatons tous les jours, en tous cas celles et ceux qui sont lucides. Françoise d'Eaubonne n'est pas que théoricienne, elle est aussi militante : en plus de ses engagements féministes mieux connus au MLF et auprès des gays, elle crée un groupe Ecologie et féminisme, soutient la campagne à la présidentielle de René Dumont de 1974 ; elle participe en 1975 à la "nuit bleue" sur le chantier de Fessenheim où, éco-guerrière anti-nucléaire à 57 ans, elle pose une bombe.

Quelques punchlines : 

" Révolution : règlement de compte entre deux classes de mâles. "

" Une femme sans homme choquait comme un bétail errant sans maître.

" La seule solution à l'inflation démographique, c'est la libération totale des femmes, et partout à la fois. "

" Il vaut mieux avoir rendez-vous avec les femmes qu'avec l'Apocalypse. " Françoise d'Eaubonne

Réédité chez le Passager Clandestin avec une préface de 51 pages de Geneviève Pruvost, sociologue du travail et du genre, qui y expose ses propres vues sur le "faire maisonnée", sur les luttes frontales des ZAD (Zones à défendre), et plus feutrées de l'écoféminisme "vernaculaire et de subsistance", résistant dans les pays en voie d'industrialisation galopante. Mais comme à chaque réédition, on a l'impression d'une volonté de désamorçage, d'une "mise à jour" des idées de Françoise d'Eaubonne, décidément trop années 70, trop révolutionnaire pour notre époque réformiste et intersectionnelle avec, larvé, le soupçon de "féminisme blanc", que personnellement je ne détecte nulle part chez elle. D'ailleurs ce sont les pays du monde tiers qui se sont emparés de ses idées, le féminisme réformiste d'ici étant plus préoccupé de conquérir la parité dans les emplois toxiques de dégradation de l'environnement jusqu'ici apanage des hommes. Je ne discute pas qu'on veuille être à parité avec eux, ce que je déplore, c'est qu'une fois la position (difficilement) acquise dans la majorité des cas, il n'y a aucune tentative de subversion, de changement en profondeur de la fonction prise. Tout se passe comme s'il fallait perpétuer le statu quo ante. En somme, on peut déplorer que les femmes politiques sont des hommes comme les autres. 

A lire. Cet article n'est qu'un court résumé, et parce que Françoise d'Eaubonne garde intact son potentiel de subversion. Ses idées nous secouent et nous changent du réformisme libéral, du féminisme bien tempéré actuels. 

En 2018, j'avais trouvé dans une première réédition de cet ouvrage, et publié sur mon blog, cet appel  des femmes du mouvement Ecologie-Féminisme révolutionnaire, texte proposé à la Conférence mondiale sur la population qui s'est tenue à Bucarest en 1974.  

dimanche 31 juillet 2022

Moins nombreux, plus heureux

Du néo-malthusianisme. Une épistémologie féministe.

Le 15 novembre 2022, nous devrions atteindre les 8 milliards d'humains sur la planète d'après les calculs de l'ONU. Ce 28 juillet, d'après les calculs du Global footprint network, nous sommes le jour du dépassement, à savoir que l'humanité a consommé toutes les ressources que la planète arrive à reconstituer en une année. Nous vivrons donc à crédit le reste de l'année. Crédit ouvert sur les générations futures, s'il y en a. Ce jour du dépassement arrive tous les ans un peu plus tôt. Pour continuer à soutenir ce train de vie, il nous faut les ressources d'une planète trois quarts, sachant qu'il existe des disparités entre pays, et entre le nord et le sud. Le jour du dépassement était cette année le 5 mai pour la France, ce qui équivaut à vivre avec les ressources de 2,8 planètes. Que nous n'avons pas évidemment. Nous ne pouvons donc pas continuer comme cela.


Ce blog existe depuis 12 ans : il a été conçu sur la ligne éditoriale de la lutte contre le patriarcat sans langue de bois et sans compromission telle que peuvent en proposer certaines réformistes libérales ; ma source d'inspiration a été Françoise d'Eaubonne, féministe matérialiste universaliste, militante du MLF, ayant produit une oeuvre considérable, mais au moment de sa disparition en août 2005, son oeuvre était à peu près oubliée. Un de mes billets fondateurs fut un résumé de Le féminisme ou la mort, son ouvrage écoféministe où elle s'attaque notamment à la surpopulation humaine sur une planète de 40 075 kilomètres de circonférence, auquel on ne rajoutera pas 100 mètres, écrivait-elle. Depuis ces billets, mon travail a payé, désormais Françoise d'Eaubonne et son oeuvre sont republiées par différents éditeurs, et ses idées sont reprises et promues par des féministes intersectionnelles, qui, selon moi, réactualisent ses idées selon la sensibilité de notre époque, et oublient qu'elle était avant tout universaliste. Françoise d'Eaubonne, même si elle n'a pas revendiqué l'expression, était néo-malthusienne, c'est-à-dire pour la limitation des naissances dans l'intérêt des femmes qui ont payé de leur vie et paient encore le plus lourd tribut à la reproduction humaine. Et dans l'intérêt de l'humanité.  

Le malthusianisme est une théorie de l'économiste Malthus (1766 - 1834), par ailleurs prêtre anglican, et patriarcal grand teint. Sa thèse sur les rapports de production préconise un contrôle strict des naissances, en comparant la rareté des ressources, forcément limitées sur une planète finie, avec l'augmentation de la population qui elle, est exponentielle, ce qui est exact. Les solutions qu'il propose pour y remédier sont un contrôle des couples, des femmes naturellement, et l'arrêt des aides aux plus pauvres. Bien sûr, il n'émet aucune critique sociale sur la façon dont les femmes notamment, sont contraintes à la reproduction par l'idéologie patriarcale (dont il est lui-même sans doute un fier représentant). En tant que curé, je pense qu'il ne s'est pas reproduit, tout au moins pas officiellement, mais avec les hommes on ne sait jamais. Malgré un nombre important de pauvres sur la terre, cause invoquée, le sous-développement, ses thèses ne s'avéreront pas à cause des gains de  productivité industrielle et de la révolution de la productivité agricole, au moins pendant les deux siècles suivants. Mais pas de chance, ses idées seront reprises par les pires immondes tyrans que produit l'histoire pour justifier leurs politiques coloniales de destruction, et par contrainte sur les corps. Car le patriarcat procède par la contrainte sur le corps des femmes et son exploitation en leur enjoignant de se reproduire ou en le leur interdisant, en les contraignant au service domestique, sexuel et reproductif des hommes et de la société, en les privant d'éducation, selon la méthode des talibans renvoyant actuellement les femmes afghanes au Néolithique. 

Fin du XIXè siècle, début du XXè siècle, des hommes anarchistes et quelques féministes, dont Madeleine Pelletier et Emma Goldman, Nelly Roussel, Gabrielle Petit..., décidèrent que c'était trop. Les femmes, selon eux, payaient un trop lourd prix sur leur santé physique d'abord, sur leur santé psychique, sociale et économique ensuite. Surchargées d'enfants sans autre possibilité de développer leurs talents propres, épuisées, esclavagisées au service reproductif de l'espèce, par l'entretien de leurs nombreux enfants, pour fournir des bras aux patrons d'usines, tels étaient les griefs de ces néo-malthusiens. Ils et elles revendiquent aussi de ne plus fournir de chair à canon à la Patrie, au nom de la défense des intérêts de la classe ouvrière. Certains de ces anarchistes sont de fervents partisans de la contraception et de la stérilisation masculine volontaire, dans une société historiquement nataliste. Les femmes du mouvement s'engagent aussi contre la prostitution. 

Malheureusement pour ces pionniers, le mouvement anarchiste néo-malthusien, réprimé depuis son surgissement, subit un coup d'arrêt à la fin de la Première Guerre mondiale. Après 5 ans de boucherie, 20 millions de morts dont près de 10 millions de militaires, on pria les femmes de retourner au gynécée produire de la chair à usine et de la chair à canon. Il fallait remplacer les pertes. Le premier féminisme, celui des droits civiques, dopé par le pouvoir qu'avaient pris les femmes lorsque les hommes étaient à la guerre, calqué sur le mouvement civique des Afro-américains, revendiqua lui aussi le droit de vote pour les femmes que les françaises obtinrent péniblement en 1948. Il fallut encore attendre les années 60 et 70 pour que les femmes s'emparent de la question de leur fécondité, jusque-là contrôlée étroitement par les hommes, et revendiquent pour elles la contraception et l'avortement. 

Françoise d'Eaubonne reprend le flambeau dans Le féminisme ou la mort. Partant du constat que les femmes ont été annihilées dans la littérature, notamment par les textes sacrés des pères de l'Eglise (des églises avec ou sans clergé, de toutes obédiences, c'est une constante), après avoir constaté l'injustice des rapports de production, notamment entre la classe sociale hommes et la classe sociale femmes, elle arrive aux mêmes conclusions que Malthus, en faisant une analyse différente et surtout en proposant non pas le contrôle, mais au contraire la libération des femmes : donner le pouvoir aux femmes, afin de le rendre ensuite généreusement à l'humanité tout entière. Son néo-malthusianisme est donc bien une épistémologie féministe. Et on ne peut qu'adhérer. Le féminisme ou la mort a été publié en 1974 : nous étions alors 4 milliards sur la planète. Il ne nous a fallu qu'un demi-siècle pour doubler ce nombre. Nous voyons la biodiversité animale et végétale s'effondrer autour de nous, les terres cultivables se couvrir de béton, les rendements agricoles baisser, le cycle de l'eau se modifier, les températures monter, le climat s'emballer. Françoise d'Eaubonne, visionnaire. 

Mon corps, mon choix.

Un enfant si je veux. Quand je veux

Ce furent les slogans du deuxième féminisme des années 60 / 70, celui des droits reproductifs. On peut déplorer avec Christine Delphy que la radicalité du "si je veux", était bien tempérée par le "quand je veux". Malheureusement, au moment où ces droits au contrôle de leur fécondité est gagné par les femmes, ce qui est bien le moins, et après que les hommes ces éleveurs, aient fermement résisté, apparurent en 1982 les techniques de procréation médicalement assistée, opportunément destinées à soigner l'infertilité des couples aboutissant, comme écrit Marie-Jo Bonnet, "au forçage des corps" (thème évoqué dans un précédent billet  dans son ouvrage La maternité symbolique). Les moyens de contraception se diffusant dans la société, la maternité choisie aboutit à l'enfant roi ; après des siècles de maternité malheur, d'infanticides, puis d'enfants quand je veux, on arriva inévitablement à l'enfant à tout prix. Si tu n'es pas mère, tu as raté ta vie. Nous avons été durement rattrapées par l'injonction patriarcale à la maternité. Provoquant femmes abandonnées, surchargées, "conciliant" vie professionnelle et vie de famille, divorces, séparations, difficultés économiques, violences maritales. 

Piégées, les féministes durent se mettre à défendre les mères, les femmes battues, les femmes élevant seules les enfants, et à compter les mortes par féminicide. Etonnamment, sans rien proposer comme mesures de prophylaxie : à savoir rappeler que le mariage et la maternité sont des injonctions patriarcales, que les femmes sont toujours les perdantes de ce jeu social, que la maternité est toujours exercée au détriment des femmes qui y sacrifient leurs autres potentialités, et tout bien étudié, le célibat avec des amoureux ou des amoureuses, au fond ce n'est peut-être pas si mal ? Si vous voulez passer pour une virago, une ennemie du genre humain, c'est exactement l'idée à lancer, la phrase à dire dans les dîners de famille et même les réunions féministes : on vous fusille immédiatement sans sommation. 

Il est temps de mettre un peu de subversion dans tout cela. Pour être moins nombreux et plus heureux, sans contrainte (l'injonction à la maternité est une contrainte) mais au contraire par l'autonomisation, l'autodétermination des femmes : il est temps d'éduquer les filles autrement. En premier lieu, chez nous, je préconiserais d'interdire les émissions de Faustine Bollaert et ses témoignages de femmes sacrificielles qui ont subi les pires avanies et outrages, mais s'en sont sorties par l'aaaamourrrr. Le tout raconté avec force sourires niais. Ce n'est pas anecdotique, cela fait système, on sait le public de femmes qui regardent, qu'il faut les conforter dans la transmission sociale de la tradition, si délétère soit-elle. Excusez-moi, mais je ne supporte pas. Même chose pour les émissions de M6, docs et reportages sur les femmes sacrifiées sur l'autel de la conjugalité mais tellement victorieuses tout de même, vantant la féminité, cette impuissance. Elles prétendent bien sûr le contraire. 

Changer : méthode

Donc puisqu'il faut être force de proposition, planétairement : éducation des filles en priorité, école, collège, lycée, université. Incitation à faire carrière, peu importe laquelle, ce qu'elles veulent, dans le secteur marchand, associatif, politique, dans la défense de animaux, de la biodiversité, dans les arts, les sciences, la technique ou la littérature, la diplomatie. Les femmes sont créatives. En étant payées ou en bénévolat, avec un revenu assuré autrement, sans dépendre d'un homme. Ce. Qu'elles. Veulent. On sait que partout une fille qui fait des études se mariera plus tardivement, aura moins d'enfants. Donc on investit sur les filles et femmes, ça nous changera. Si elles se marient et décident d'avoir des enfants, on les aide aussi, allocations familiales ou équivalent, mais pas à guichet ouvert comme maintenant, dégressives à partir du 3ème enfant. Et SURTOUT, on met sérieusement en branle la protection des enfants et des femmes, on arrête de sanctuariser la famille, cette cellule privée où on sait que peuvent advenir les pires saloperies. On a arrêté de vous bourrer la tête avec des contes de fées, mais vous voulez des enfants ?  Pas d'objection, mais vous les élevez comme des parents responsables, biologiques ou non d'ailleurs (il faut vraiment arrêter avec la biologie !), vous leur assurez un avenir et vous rendez des comptes à la société qui vous aide. Société qui ne laisse plus passer aucun coup, aucune agression, aucune femme, aucun enfant maltraité. Parce que là aussi, il y aurait à dire. L'enfant instrumentalisé pour l'ego de ses parents, ou pour lui servir de revenu ou de bâton de vieillesse, de poupée béquille, c'est terminé. De toutes façons, c'est intolérable, on n'instrumentalise pas un être né libre, c'est ce que dit le droit, à ses propres fins et usages. Enfin devenus adultes responsables, on n'élève autant que possible que les enfants dont on peut assurer l'avenir dans un monde aux ressources limitées, sachant qu'un enfant né dans l'hémisphère nord consomme plus de ressources que celui né dans l'hémisphère sud. Investir sur les filles et femmes, c'est retour sur investissement assuré. D'autant plus si on ne leur a pas cassé la tête au préalable. Le patriarcat, imposture universelle, entreprise de démolition.

Pour conclure, moins d'invités au banquet, ça ne veut pas dire que le banquet est raté ou moins amusant, moins réussi, au contraire. On peut s'y occuper mieux des invités, être aux petits soins, être plus attentif aux besoins de chacune et chacun. On peut mieux y prendre en compte ce qu'il reste dans le garde-manger, mieux gérer la ressource qui n'est pas infinie. On a aussi le droit de choisir de n'inviter personne, d'aider les autres, de préférer une solitude pleine, féconde, et productive, créative. Autrement. Nous naissons par hasard dans un monde indifférent, écrivait Raphaël Enthoven dans Franc-Tireur la semaine passée, donc inutile en plus de forcer le malheur et le tragique sur des innocents qui ne nous ont rien demandé. 

lundi 4 octobre 2021

Sur les récentes appropriations des idées de Françoise d'Eaubonne

Quand j'ai commencé ce blog, il y a 11 ans, il devait être écoféministe en s'inspirant des idées développées par Françoise d'Eaubonne dans Le féminisme ou la mort publié en 1974. J'ai eu l'idée d'un blog en lisant ceux des autres, mais je ne voulais surtout pas qu'il soit réformiste ; il y avait assez de blogueuses comme cela qui écrivaient sur la parité, l'égalité, le plafond de verre. L'approche féministe par la segmentation ne me convenait pas : mon blog serait surplombant, il critiquerait un système global d'exploitation et de parasitisme, ou il ne serait pas. Evidemment, il comporte aussi des articles sur la parité et l'égalité, bien obligée, mais ses sujets sont plus larges et plus généraux. Et il devait s'appeler Blog écoféministe, c'était ma première idée. Sauf qu'en testant le mot "écoféministe" auprès de mon entourage, j'ai vite compris que le mot n'évoquait plus rien en France. Il m'a donc fallu trouver un autre titre : il est devenu "blog féministe et anti-spéciste". Il y a onze ans, les notions de spécisme et d'antispécisme n'étaient pas très connues non plus, mais c'était "moins pire" que la notion d'écoféminisme. Françoise d'Eaubonne et ses idées étaient bien oubliées, et même longtemps avant son décès en 2005.

Onze ans après la naissance de mon blog, nous y voilà ! Une biographie, la réédition de plusieurs de ses ouvrages écoféministes, et les femmes politiques qui se réclament des idées de Françoise d'Eaubonne, mais souvent en les déformant à la sauce "woke" et "décoloniale", ou en mode "sorcière", figure devenue pop, mais oublieuse du fait que les sorcières étaient des femmes qui ont été supprimées, éradiquées férocement, parce que femmes et qu'elles dérangeaient l'ordre social patriarcal et clérical. Les pratiques de "sorcellerie" n'étaient qu'un prétexte du clergé. L'histoire et les statistiques de cette épuration restent à écrire et à établir. Le féminisme ou la mort, ouvrage fondateur de l'écoféminisme, a été republié en 2020, mais hélas corrigé par un aggiornamento, une préface woke et décoloniale, une vraie mauvaise action. Jugez-en : "l'écoféminisme et la blanchité SIC de son histoire" ; Le féminisme ou la mort serait "problématique parce qu'il ignore la colonisation, donnée fondamentale" et qu'on y trouve des expressions comme "arriération économique et culturelle" ; est même invoquée une "histoire coloniale de la pilule" ! Vous pouvez constater tout cela en allant lire cette préface sur la page Amazon de l'ouvrage, en feuilletant le livre, puisque ce service est proposé. C'est hallucinant. Pauvre Françoise d'Eaubonne. 

Se passer de l'intelligence de la moitié la plus intelligente de la population c'est se condamner à l'arriération et au sous-développement. Une habitude masculine.

Avec la reprise en main de l'Afghanistan par les Talibans qui vont faire le pays retourner 1700 ans en arrière (mais avec des smartphones quand même !), c'est un retour en arrière que les femmes, surtout, vont subir de plein fouet par la perte de leur autonomie économique, car ils sont en train de leur interdire de travailler pour les forcer à se marier et produire des enfants, -bizarre on n'entend pas trop les décoloniales sur le sujet. Il n'est pas exagéré de dire que vouloir se passer de l'intelligence de la moitié la plus intelligente et la plus calme de l'espèce humaine, c'est se condamner à "l'arriération et au sous-développement" et que c'est une habitude masculine universelle. On peut toujours compter sur eux pour de fantastiques bons en arrière. Ce serait raciste de le dire ? Ce n'est plus possible de dénoncer la mainmise viriarcale universelle sur les femmes ? 

Donc rappelons qui est Françoise d'Eaubonne : née en 1920, donc la plus âgée des cofondatrices du MLF, cadette et amie de Simone de Beauvoir (née en 1908), universaliste, matérialiste, de formation marxiste, car militante quelques années au PCF où elle a été politiquement formée, elle fait émerger une conscience écologiste dans les années 70, fait la première le lien de l'exploitation des ressources terrestres avec l'exploitation des femmes : le slogan un peu simplificateur "on se sert on jette" de Sandrine Rousseau pour la Primaire écologiste. Elle est en plus dans la mouvance néo-malthusienne. C'est quoi le néo-malthusianisme ? Pas grand-chose à voir avec le malthusianisme, théorie nommée d'après l'économiste Malthus, et ce n'est pas accessoire, curé anglican, donc patriarcal, analyste des rapports entre population et production. En gros, on fait trop d'enfants (les femmes, air connu, font seules les enfants) pas vraiment une critique des grands livres et des injonctions du Patriarcat. Le néo-malthusianisme, au contraire, est une épistémologie féministe (une critique) du fait que les femmes sont tellement assujetties à la maternité, que certaines passaient leur vie enceintes et que cela avait un impact lourd sur leur santé. Le mouvement, qui comprend des femmes, commence au tout début du siècle dernier et est arrêté, devinez ? mais par la Grande Guerre, cette saignée de jeunes hommes envoyés mourir dans une guerre pour rien, puisque les mêmes remettront ça 20 ans plus tard. Donc, les filles, faites des enfants c'est un ordre : il nous faut de la chair à canon pour la prochaine. Et de la chair à usines pour fabriquer des sous-marins nucléaires et des Kalachnikov pour que les mecs puissent se dézinguer entre eux. 

La pauvre Françoise se retournerait dans sa tombe en lisant le texte de la préface de la réédition de son Féminisme ou la mort. Reprises par opportunisme politique, parce que ses idées sont d'actualité dans un milieu politique qui n'a plus d'idées, mais reprises gauchies, tordues, pour servir les propos du féminisme réformiste, des décoloniales et du wokisme, il va de soi que c'est un mauvais coup. 

Le matérialisme universaliste du MLF des seventies a évolué en la défense des mères (je ne dis pas qu'il ne faut pas les défendre, mais les défendre sans mettre en garde, sans prophylaxie, ça ressemble à une adhésion indiscutée aux injonctions patriarcales, ce que rejetait précisément le MLF), évacuées les féministes no kid, on ne parle plus que de femmes battues, des femmes appauvries dans la domesticité avec la nouveauté qu'elles élèvent désormais leurs enfants seules, la guerre livrée pour avoir "la garde" qui est en réalité la charge des enfants lors des divorces, la libération économique (partielle) des femmes est passée par là, la maternité brille au zénith, il n'y a qu'à voir les émissions hagiographiques sur la télé de service public, et que plus personne ne dénonce cette impérieuse injonction patriarcale, même les couples gays totalement normalisés la revendiquent, quitte à louer des ventres de femmes pour se perpétuer. Ce qui met une fois de plus en péril la santé et l'autonomie des femmes. Monique Wittig, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Christine Delphy (muette sur le mariage et la PMA), Christiane Rochefort, Marie-Jo Bonnet (et sa Maternité symbolique)... toutes sont plus que méfiantes et s'abstiendront. Curieusement Françoise d'Eaubonne elle, a plusieurs enfants. 

Misère de misère : en plus le débat actuel est pollué par les envoilées et leur entrisme, elles utilisent même, en les détournant, les slogans des combats collectifs du MLF pour imposer dans l'espace public leur vêture et leur adhésion à un vieux symbole patriarcal en lui donnant, miracle, un coup de jeune. Les religions, tellement accusées d'asservir les femmes après les avoir vilipendées et diffamées, dans Le féminisme ou la mort, font leur retour, sans critique des "néoféministes". Et, effet du libéralisme ravageur de l'époque, tous les choix se vaudraient, auraient la même "valence" selon le mot de Françoise Héritier, du moment qu'ils sont individuels et librement consentis. Oubliée la lutte collective des femmes, évacué le conditionnement social par la famille et le groupe, non mentionné le conflit de loyauté, niée la pression des hommes qui n'oublient jamais leur intérêt qui est la limitation des femmes et de leurs mouvements, la négation de leur qualité d'êtres humains entières sans avoir besoin de tutorat ou de mentorat. Retour à la domesticité "par choix". Si jamais vous insinuez qu'il pourrait en plus y avoir quelques activistes dans le lot, alors là vous êtes carrément ostracisée, effacée, taxée de racisme et de laïcarde intolérante. 

Pour conclure cet article prophylactique et de défense des idées de Françoise d'Eaubonne, je mets cette vidéo où Caroline Fourest qui, invitée sur LCI, remet la rationalité et l'universalisme de Françoise d'Eaubonne au centre, l'essentialisme n'ayant jamais été dans sa pensée, puisque certaines écoféministes, 50 ans plus tard, tentent de nous revendre cette vieille lune patriarcale de la complémentarité et de la spécialisation des sexes. Non, nos caractéristiques biologiques sexuelles ne nous spécialisent pas : l'espèce humaine n'est plus dans la nature mais dans la culture, on peut avoir un utérus et ne pas s'en servir, les femmes ne sont pas au service reproductif, sexuel ou domestique des hommes, cette classe sociale qui s'est proclamée au-dessus des autres ; pas plus que la terre n'est un vaste supermarché où se servir sans réserve, la réserve n'étant pas inépuisable. Il faut en finir aussi avec ce révisionnisme permanent où les idées de maintenant éclaireraient les idées d'hier, forcément obscures puisqu'aujourd'hui serait forcément plus éclairé qu'hier. C'est simpliste, et on aimerait bien que l'humanité avance, toujours plus éclairée, mais c'est oublier ses rechutes dans les cavernes de l'obscurantisme quand les circonstances deviennent menaçantes et que l'autoritarisme redevient séduisant. On sait aujourd'hui des choses qu'on ne savait pas hier, mais aujourd'hui peut aussi ignorer ou avoir oublié les idées progressistes d'hier, et demain nous aurons fait des prises de conscience qui annuleront ce qu'on pense éclairé aujourd'hui. Alors un peu d'humilité. Et bien se rappeler que les droits chèrement des femmes sont toujours vus comme secondaires, subsidiaires à la lutte contre le capitalisme (par l'extrême-gauche notamment) et toujours menacés au moindre coup de Trafalgar. La vigilance et la fermeté sur les principes s'imposent.  


Liens 

Féminisme et néo-malthusianisme sur l'Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe.

Sur mon blog : Le féminisme ou la mort 1 et 2 ; Illimitisme patriarcal et surpopulation ; L'appel des femmes du mouvement écologie-féminisme révolutionnaire publié dans les appendices d'Ecologie et féminisme réédité en 2018, et dans Charlie Hebdo en 1974 parce que les années 70, c'étaient les années de la prise de conscience populaire de l'écologie. Il semble que cela aussi ait été oublié.