samedi 10 novembre 2018

Illimitisme patriarcal et surpopulation

2, 3 milliards d'humains en 1950 et 8 milliards d'humains en 2025, en l'espace d'une vie, certain-es auront vu quadrupler la population humaine sur une planète aux ressources forcément limitées. D'autant que les besoins humains sont exponentiels : toujours plus d'espaces occupés, d'animaux à viande élevés sur la destruction des forêts, et de terres rares pour nos terminaux et nos batteries !

La surpopulation, c'est toujours les "autres". Emmanuel Macron rappelait récemment dans un discours que l'éducation des femmes africaines était la clé du contrôle démographique sur ce continent. C'est évidemment exact, mais c'est un peu vite dit. Un enfant qui naît dans l'hémisphère sud n'utilisera pas les ressources de trois planètes pour couvrir ses besoins, (s'il dépasse 5 ans, dans certains pays en développement ce n'est pas garanti), ce qui est le cas d'un enfant de l'hémisphère nord, même né de façon "naturelle". Je vous laisse compter le poids en carbone, en comptant tous les déplacements et toutes les transactions, d'un enfant né par GPA, acheté aux Etats-Unis, et ramené en France.
L'espèce humaine si l'on en croit les anthropologues n'est pas si prolifique que ça. Aussi, pour qu'elle atteigne un tel succès en matière démographique, il a fallu contraindre les femmes à la reproduction par différents moyens : viols, viols de guerre, viol conjugal, mariages forcés et précoces, patrilocation éloignant la mariée de sa famille maternelle d'origine pour qu'elle n'ait pas de possibilité de retour en cas de mauvais traitements par exemple, poigne de fer des religions patriarcales prescrivant le mariage et la maternité comme seul destin pour les femmes, et bien sûr prohibition de tout moyen de contrôle des naissances et de l'avortement. Voici ce qu'écrivait Françoise d'Eaubonne sur le sujet en 1978 dans Ecologie et Féminisme :

Aperçu de la politique française 

" On ne peut guère mettre en parallèle le fait qu'en 1850 l'humanité atteignait son premier milliard et qu'en 1846, à peine cinq ans plus tôt, notre pays voyait se fonder l'Alliance nationale qui proposait de développer l'aide sociale "afin d'accroître la population", le problème démographique pour les rares théoriciens qui le posaient, se limitait à la reproduction des classes pauvres, à la fois "dangereuses" et nécessaires ; l'avare de Dickens, Ebenezer Scrooge, parle de la mort d'un enfant ouvrier comme "diminuant l'excédent de population"*. Le problème est donc un problème de classes ; les riches oscillent entre le besoin qu'ils ont de main d'oeuvre pour servir des intérêts du patronat et les idéaux patriotiques, et la crainte de voir les prolétaires se multiplier de façon menaçante ; attitude reconduite aujourd'hui par les pays d'économie développée face au tiers-monde. Nulle part n'apparaît le problème du rapport des forces entre sexes, et même l'explosion du féminisme de 1848 n'en fait aucune mention. Ici encore, comme nous le verrons si souvent, la lutte de classes occulte et gauchit la lutte des femmes pour leur libération. C'est dire qu'à plus forte raison personne ne se doute encore que les problèmes de population à l'échelon des pays s'inscrit dans une perspective autrement vaste, et qui ne va pas tarder à devenir planétaire, démasquant brutalement l'oppression de sexe et la surfécondation millénaire, universelle, internationale, due au régime de patriarcat qui va suffoquer l'espèce humaine à tous les niveaux par son ultime avatar, le capitalisme. 

Parmi les causes les moins examinées de la persistance des conflits armés et de leur relation avec le régime capitaliste, on peut signaler non seulement la compulsion agressive, superstructure née avec la dominance mâle et les premières fortifications de Jéricho (contemporaines de l'appropriation agricole), mais encore le frein contraceptif exigé par l'accroissement exponentiel. Joseph de Maistre, de la façon la plus déplaisante, mais non sans véracité, a décrit ce caractère, pour lui, "divin" du perpétuel déluge de sang -comparable dans ce système de surfécondation et d'accroissement illimité, aux bienfaisantes menstrues de l'organisme féminin. Là où l'homme ne considère en la femme que la "matrice" au sens mécanique du terme qui désigne les machines fabriquant des machines semblables, la mise à la ferraille de cette surproduction ne peut être que le conflit armé. 
C'est pourquoi la guerre n'est pas uniquement le résultat des rapports de force entre les propriétaires privés des différentes sources de production ; si elles s'accomplissent -de plus en plus paradoxalement, puisque le dévoilement des motifs économiques s'effectue très tôt- avec la complicité des victimes, c'est d'une part grâce au besoin de rompre avec l'intolérable quotidien de l'ennui qu'organise le pouvoir de profit, et de l'autre par la nécessité collectivement et obscurément ressentie de réprimer une démographie anarchique, absurde, dont le contrôle a échappé aux femmes et dont les hommes ne connaissent pas la maîtrise puisqu'ils en ignorent le problème

La Première Guerre mondiale ouvre une brèche dans la population française : un million et demi de morts. Entre cette guerre et la suivante, les naissances n'équilibreront pas les décès annuels. La fameuse loi de 1920 votée par la Chambre bleu horizon contre l'avortement et la contraception porte, jusque dans son excès nataliste, la marque de l'idéologie patriarcale ; la seule contraception totalement interdite est féminine. Les préservatifs masculins restent en vente libre, sous la restriction hypocrite de publicité défendue, ce qui était aisément tourné par la métaphore d'"article d'hygiène". Malgré la loi, comme on sait, l'avortement clandestin multiplia en France ses ravages, entraînant par dizaines de milliers maladies, accidents, cas de stérilisation,  morts. Il n'est pas indifférent de savoir que le taux des naissances après s'être relevé à la Libération, où les femmes, comme tout le pays, crurent à un véritable renouveau politique, tomba à nouveau pour se retrouver en 1968, année des barricades, au même chiffre exactement qu'en 1920. 

En 1945, le Général de Gaulle avait émis le vœu de voir la population française s'augmenter de 12 millions de naissances. Le Parti communiste, loin de protester, devait dix ans plus tard renchérir sur ce natalisme imbécile en s'opposant violemment à une législation de la contraception, et en foudroyant le malheureux Derogy, auteur de ce libre impie, Des enfants malgré nous. Entre temps, avait été publiée en 1946 la liste des produits abortifs interdits pas décret, et en 1953 la loi Bleu horizon avait été incorporée dans le Code de la santé publique, avec l'appui enthousiaste du très pétainiste Ordre des Médecins (dont beaucoup refusaient d'anesthésier l'avortée, même involontaire, en cours de curetage à vif.)
En 1962, le Général de Gaulle revenu au pouvoir revint également à la charge : cette fois-ci il souhaitait que la population française atteigne 100 millions. 
[...]
L'année suivante, c'est Michel Debré qui invoquait la compétition démographique en reprochant au pays ses pauvres petits 48 millions d'habitants à côté des 50,5 de l'Italie et des 55,5 de l'Allemagne de l'Ouest. A la même époque, dans le seul hôpital de Grenoble, nous révèle Elizabeth Draper (Conscience et contrôle des naissances) qu'il était établi que 61 % de 1197 femmes enceintes l'étaient contre leur volonté


En février 1969, au moment où un congrès de savants réunis au Musée de l'Homme déclarait que le monde entrait dans une période irréversible de destruction écologique (ce que confirmait U Thant, [homme politique birman, 3ème secrétaire général des Nations Unies de 1961 à 1971] et tandis que l'affolement commençait à se manifester avec les travaux du Club de Rome, le gouvernement français relève les allocations familiales et abaisse le prix des transports familiaux ; mesures sociales heureusement trop futiles pour combattre le décroissance de la natalité. Après le combat soutenu de façon virulente par les mouvements de libération, parallèlement à des projets réformistes comme celui de la loi Neuwirth, l'avortement devient légal le 14 novembre 1974, après diverses mesures assouplissant la législation de la contraception. [La presse patriarcale parle alors de "berceaux vides", "700 000 français de moins en 1974", et la "diminution non moins affolante des mariages des jeunes" nous menaçant d'une "catastrophe économique et sociale sans précédent".] la société capitaliste et industrielle, dernier stade du patriarcat, se sent menacée au cœur par la diminution de la natalité sur ses territoires d'origine même si la démographie mondiale lui est problème ; la révolte collective des femmes en ce qui concerne leur destin individuel a projeté brutalement sur la scène politique le conflit cru privé ; en se réemparant du "produit de son travail" en domaine biologique, à savoir la procréation, le sexe féminin, en dehors de toute lutte de type féministe-passéiste pour l'insertion d'une société faite sans les femmes, prouve que le véritable pouvoir se trouve entre ses mains ; et que pour citer Spengler, si l'homme fait l'histoire, la femme est l'histoire. 
[...]
la destruction des sols et l'épuisement des ressources signalées par tous les travaux écologistes correspondent à une surexploitation parallèle à la surfécondation de l'espèce humaine. Cette surexploitation basée sur la structure mentale typique d'illimisme et de soif d'absolu (qu'il s'agisse de profit matérialiste ou d'idéologie religieuse ou politique) qui est un des piliers culturels du système mâle, s'est d'autant plus facilement et librement exercée en l'absence de la cogestion féminine, toujours considérée comme un frein et un alourdissement à cause de ses aspects conservateurs, anti aventuristes, anticompétitifs, et antiviolents (jusqu'à l'apparition d'une contre violence féminine comme l'écoguerilla antinucléaire). 

L'appropriation patriarcale de la fertilité terrestre a donc bien abouti, directement, à la destruction des ressources par surexploitation, comme l'appropriation patriarcale de la fécondité à la surpopulation mondiale ; ces deux motifs fondamentaux du patriarcat auront persisté à travers tous les régimes économiques pour déboucher sur le capitalisme industriel meurtrier et sur-polluant, en maintenant à chaque époque l'oppression des femmes et la hiérarchie sexiste. 
Le profit est le dernier visage du pouvoir, et le capitalisme le dernier stade du patriarcat."
Françoise d'Eaubonne - 1978 - Ecologie et Féminisme - Réédité en en 2018

Le sujet de la surpopulation ayant été traité jusqu'à maintenant par des gens peu recommandables, il est indispensable de préciser que la seule façon de lutter contre la surpopulation est l'empouvoirement des femmes**, leur émancipation et autonomisation via l'école, le collège, le lycée et l'université pour toutes celles qui en ont le désir et s'en sentent les capacités, un libre choix de leur destin, le mariage et la maternité n'étant plus considérées comme leur assurance-vie, mais au contraire en faisant une carrière dans le domaine souhaité, secteur marchand ou non marchand, procurant la capacité de vivre dignement de ses activités en y trouvant la créativité, l'accomplissement et l'épanouissement personnel. Evidemment, tous les moyens de contraception doivent être mis à leur disposition, et l'avortement dépénalisé partout, est en accès libre et gratuit dans les meilleurs conditions médicales. Et ce sur l'ensemble de la planète, sans restrictions. Ces outils sont très puissants, la preuve c'est que les résistances à l'autonomie des femmes sont nombreuses et omniprésentes. Les femmes doivent choisir d'avoir ou non des enfants, le nombre d'enfants qu'elles veulent, sans que personne ne leur dicte quoi que ce soit. Le pouvoir procréateur remis sans restriction  aux femmes, c'est notre seule chance de survivre en tant qu'espèce. Que les hommes se taisent enfin. Ils ont fait assez de dégâts.

Les caractères gras sont de mon fait, les caractères agrandis sont les soulignés de Françoise d'Eaubonne. 

Liens : Au croisement du féminisme et de l'écologie, l'écoféminisme
**L'empouvoirement c'est prendre le pouvoir sur sa vie 
Faites des parents (kins, proches), pas des bébés ; tous les terriens, animaux inclus sont parents proches" - Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène, faire des parents - Par Donna Haraway 

* On peut se poser la question de savoir si la natalité en France -1,9 enfant par femme- qui rajoute 140 000 primo demandeurs chaque année au solde incompressible de chômeurs et précaires- n'est pas voulu pour maintenir des salaires bas, une population de salariés précarisés mais dociles, et des propositions néo-libérales de rogner sur les cotisations sociales, renommées fort à propos "charges sociales".

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