mardi 24 mars 2026

"Elles vont finir seules avec leurs chats"


 


Charlotte Debest est sociologue. Elle a soutenu une thèse publiée en 2014 aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre 'Le choix d'une vie sans enfant', pour laquelle elle a mené des entretiens avec des femmes (et des hommes) ayant fait le choix de braver en la refusant l'injonction patriarcale de produire un ou plusieurs enfants à leurs époux, qui ne peuvent pas se les fabriquer tout seuls. 

Piquée au vif par les quolibets que dut essuyer Kamala Harris sa concurrente, à qui Donald Trump reprocha pendant la campagne électorale de 2024 d'être une femme sans enfant, quoique mariée tardivement et ayant contribué à élever ceux de son mari, ce rappel injonctif renvoyait une femme politique à la longue carrière, à la tête dans le four, les mains dans les couches et la lessive, par le super viril Trump, ce qui déclencha le mouvement #ChildlessCatLadies, puisqu'aussi bien Trump nous renvoya toutes au triste sort de femme à chats sans enfant. Une sorte d'anomalie sociétale. En tous cas, c'est ainsi que nous voient Trump et ses thuriféraires, et ils abondent. En un retournement du stigmate, "Elles vont finir seules avec leurs chats" a été relayé un peu partout, certaine chanteuse populaire US publiant même sa photo enlaçant son chat avec le fameux hashtag.

Charlotte Debest a donc décidé de publier une piqûre de rappel de sa thèse dans ce petit ouvrage, en forme de mise au point salvatrice. J'ai lu cet essai cette semaine. 

L'autrice nous rappelle que l'injonction à produire des enfants (des garçons, c'est mieux) vient du fait que les hommes ne pouvant pas produire eux-mêmes leurs successeurs, il a fallu contraindre les femmes à l'hétérosexualité d'abord, à la reproduction ensuite, et contrôler étroitement leur vie sexuelle et reproductive, les enfermer dans les 'liens sacrés du mariage' car 'mater sempre certa est ' selon la phrase des Romains, et qu'il s'agit pour eux d'être certains que ce sont bien leurs enfants à eux ! Pas question de nous laisser la maîtrise de notre fécondité. La contraception et l'avortement ont été conquis de haute lutte. Les hommes mariés peuvent bien se permettre, eux, des coups de canif dans le contrat de mariage, cela ne prête pas à conséquences selon eux. Ils peuvent semer à tout vent, mais notre progéniture à nous, s'ils en revendiquent la propriété, doit être enregistrée à l'état-civil, et dûment estampillée Raymond Bitembois. 

Selon l'autrice, le non désir d'enfant est vu par la société comme une anomalie. Et l'infertilité humaine est considérée comme une maladie : la preuve, les lourdes techniques de PMA (Procréation Médicalement Assistée) sont prises en charge par la solidarité nationale, en substance la Sécurité Sociale. 

Il s'ensuit que les refusantes sont vécues comme une perpétuelle menace pour l'ordre multimillénaire patriarcal : de l'asservissement des femmes à la reproduction sans recours dans certains pays du monde, au 'réarmement de la natalité" de Macron, à la tentative de mise au pilori de sa brillante concurrente politique par Trump, et aux différents ressacs (backlash) que nous voyons se produire un peu partout. 



Aussi, Charlotte Debest contre-argumente-t-elle en rappelant quelques faits et statistiques cruelles pour la société  nataliste : un enfant meurt tous les six jours des mauvais traitements de ses parents en France ; une femme meurt tous les trois jours et demi sous les coups de son conjoint, toujours ici ; et enfin, ce n'est pas le manque d'enfants qui menace notre biotope Terre, mais bien leur surproduction ; en plus, il ne manque pas d'enfants malheureux, dans le dénuement, de qui s'occuper ici, ailleurs, et maintenant. Notamment ces enfants qui naissent dans les gravats des destructions, meurent sous les bombes, servent de soldats de fortune à des armées sanguinaires. Des fillettes sont razziées et privées de leurs droits les plus élémentaires à l'éducation et à la liberté, enlevées, violées, et mariées de force enfants, livrées à des vieux barbons pédocriminels.

Pour sa démonstration, l'autrice mobilise toute la littérature philosophique et sociologique à sa disposition : Beauvoir, Delphy, Tabet, et al. Si vous ne les avez pas lues, l'ouvrage vous fera le plus grand profit, si vous les avez toutes lues comme moi, cela vous fera un rappel.

Personnellement, j'ai un gros faible pour les travaux des anthropologues sur ces injonctions patriarcales datant du Néolithique, car elles en découvrent les racines dans l'histoire, alors que les sociologues se contentent plus sobrement d'une analyse sociétale.

Il est à souligner aussi que le patriarcat est l'art des inversions : les garçons sont élevés à être des 'individus par excès', et les filles sont formatées à la vulnérabilité, ce qui les fait rechercher la protection d'un homme. "Tu n'as pas peur ?" me suis-je tant de fois entendu rappeler quand je rentrais de soirée ou de manifestation, seule, à pied, à mon domicile situé à quelques kilomètres en ville ! Mais là encore, et c'est cruel pour eux, une femme husbandfree est bien plus en sécurité seule chez elle qu'une femme en conjugalité : statistiquement, l'endroit le plus dangereux pour une femme en couple avec un homme est son foyer. Leur choix de compagnons se limite souvent entre Henri VIII, Dracula ou Barbe Bleue. Pour une femme, la conjugalité a tous les aspects du roman d'épouvante gothique. Voir les 'faits divers' de vos journaux. 

On comprend donc l'opiniâtreté de la société patriarcale à défendre son ordre en stigmatisant par toutes sortes de façons dépréciatives et humiliantes celles qui le refusent. Eussent-elles réussi, par ailleurs et avec éclat, une carrière professionnelle, artistique et politique, elles seront irrémédiablement, d'après leurs boniments, dans l'incomplétude.




mercredi 4 mars 2026

Protégez les filles ET éduquez les garçons

 Un abonné de mes skeets (Bluesky), sans doute agacé par mes posts sur les différents types de délinquance perpétrés par les hommes, de l'escroquerie numérique (l'avènement du numérique leur a surtout permis un saut technologique en matière de nuisance), en passant par le harcèlement, pour en finir par le viol et le meurtre, m'envoie cette photographie de panneau tenu par une militante, sans doute prise lors d'une manifestation contre les violences masculines faites aux filles et aux femmes. En me posant la question "Prévention ou répression ?" 


Cette photo, très réformiste libérale, autant que la remarque de mon abonné me heurtent. Le barrement de "Protège ta fille" m'horrifie. Je ne vois pas pourquoi les deux s'excluraient mutuellement, pourquoi l'un serait opposable à l'autre ? On ne pourrait pas faire les deux en même temps : éduquer les garçons et mettre en garde les filles, leur apprendre à se défendre ? Etrange et mortifère. Sauf à vouloir conserver le statu quo. Des femmes proies et des garçons razzieurs violents, à entretenir des associations débordées par des cas de femmes agressées à mettre à l'abri en encaissant les subventions de l'état patriarcal, en déplorant le 'manque de moyens', et le délaissement de la cause par la police et la justice. Le victimaire en somme, tellement prisé par notre société. 

N'étant pas totalement inconsciente, je sais bien que ce slogan veut surtout signifier que ce n'est pas aux femmes et filles que doit incomber la responsabilité totale de leur sauvegarde et que si elles n'y arrivent pas, ce serait entièrement de leur faute. Ce n'est pas la faute des femmes. Il ne s'agit pas d'exonérer les hommes de leurs mauvaises actions et de leurs crimes. Et la République doit y mettre son grain de sel, il s'agit de troubles graves à l'ordre public. Mais une fois qu'on a dit cela, on fait quoi ? On laisse faire ? Eduquer les garçons : cela fait un siècle qu'elles y sont ! Pour quel résultat ? C'est à se demander s'ils sont même éducables. D'autant qu'on expérimente en ce moment un backlash (ressac) masculiniste sans précédent. Au minimum, leur surmoi part très facilement au lavage. L'occasion fait toujours le larron, s'ils sont sûrs de ne pas être pris, ils n'hésitent pas trop longtemps, aussi 'éduqués' soient-ils. 

Ce slogan barré est contre-productif, voire carrément patriarcal, tellement l'idée de femmes assurant elles-mêmes leur propre sauvegarde est tabou. Les femmes doivent impérativement confier leur sécurité à l'ennemi intime, sinon elles sont vite accusées d'être "séparatistes". Tentez une pétition demandant des voitures réservées aux femmes à la RATP, et entendez, lisez les cris d'indignation sur un supposé 'apartheid', notion qui fait un retour en force à propos de tout, même chez les plus progressistes qui agitent le chiffon rouge, oubliant vite que si 'apartheid' il y a, ce sont surtout les hommes qui le pratiquent en s'arrangeant pour exclure les femmes des espaces qu'ils considèrent comme les leurs (partis politiques, espaces publics remplis de leurs cris, nuisances et déchets, transports...). Et boucle rétroactive négative : les femmes sont condamnées au victimaire. Alors ? 

Que faire ? écrivait Lénine.

Quand, la dernière fois, avez-vous demandé à une fillette de maternelle ou à la vôtre, si elle a 'un petit copain' ? C'est indiscutablement un dressage hétérosexuel patriarcal. Combien de fois l'avez-vous forcée à embrasser un homme (ou une femme), fût-il de la famille, alors qu'elle refusait ? Et combien de fois aussi avez-vous refusé de l'entendre quand elle se plaignait du comportement de garçons à son endroit, tant dans le milieu familial qu'à l'école ? Hérite-t-elle de tours de vaisselle supplémentaires ? L'obligez-vous à aider ses frères, même petits, tellement empotés -ou de mauvaise foi- dans leur entretien quotidien, que vous ne savez plus que faire ? A-t-elle le droit à sa chambre à elle, à l'abri des intrusions des hommes de la famille, et même des vôtres ? A-t-elle le droit au même temps de parole que ses frères ou cousins, si elle en a ? Peut-elle exposer son opinion, et est-elle considérée de même valeur que celle des garçons de son entourage ? Ou, au contraire, subit-elle en silence le diktat des garçons, sans discussion, leur parole à eux valorisée, la sienne dévalorisée, méprisée ? Lui permettez-vous de se défendre par simple justice, si elle est injustement agressée, ou au contraire lui enjoignez-vous de subir, les filles n'ayant pas le droit de se battre ? 

Vos garçons sont-ils responsabilisés au même titre que les filles de la famille et de l'entourage, et au même âge ? Participent-ils de manière égale à leur entretien -dans la mesure de leurs moyens et de leur âge- et à celui de leur lieu de vie ? Ont-ils le droit de parler haut et fort, de couper la parole aux femmes de la famille, et de leur imposer leurs vues et opinions sur la façon de se tenir en privé et en public ? Ont-ils des droits séparés, une reconnaissance, des attentions particulières, parce que garçons ? Existe-t-il un double standard entre frères et sœurs, cousins, cousines, sur les tâches à accomplir, les devoirs et comportements de chacun et chacune ? Ou tyrannisent-ils dès le plus jeune âge tout leur entourage, avec les excuses habituelles 'c'est un garçon, il doit s'affirmer' ? 

Ce ne sont que quelques pistes. Mais ce n'est pas en laissant les filles subir et ne pas défendre leurs prérogatives qui valent bien celles des garçons qu'elles y arriveront. Et Mesdames les filles, si vous passez par ici, puisque vous êtes mineures ce sont vos parents qui décident ce qui est bon pour vous, au moins jusqu'à vos 18 ans, mais vous avez le droit, en attendant, de vous forger une conscience politique, de vous insurger contre l'injustice, de faire du lobbying auprès de votre entourage, de noter tout ce que vous ne ferez plus quand vous aurez acquis votre autonomie. Il n'est jamais trop tôt pour commencer à décider par et pour soi-même, pour décider ce qui est bon pour vous, et qui peut être contraire à ce que la société du prêt-à-penser décide à votre place. Si on n'est pas contestataire et révolutionnaire à 16, 17 et 18 ans, avec toutes les outrances et exagérations du jeune âge, c'est fichu. Le grégarisme de la norme aura vaincu. Il ne vous restera qu'à vous ranger, en observant les diktats puissants dont on vous a nourries, à vous en trouver un par la porte ou par la fenêtre, et par dessus tout, à le garder ! Sinon, selon les normopathes, vous aurez 'raté votre vie' ! Il n'y a pas de vie ratée, il y a juste des gens qui font ce qu'ils peuvent, selon des circonstances qu'ils ne maîtrisent généralement pas, tout en gardant le respect d'eux-mêmes et en refusant l'injustice. Qui refusent d'être foulé-es aux pieds au nom de la norme sociale, et du sexe. 

Soyez vous-même. Ne laissez pas les salauds vous faire peur. *

*Je voulais mettre cette dernière phrase en anglais, sa langue originale, puisqu'elle a été dite par Dan Rather à Christine Ockrent (citée par elle) quand elle était jeune journaliste au Etats-Unis sous sa supervision. Mais le totalitaire Google / Blogger a décidé de traduire systématiquement en français tout ce que j'écris en anglais, que son logiciel est bourré de 'par défaut' indécochables tellement son 'aide en ligne' est truffée d'expressions en serbo-croate. Je mets cela sur le compte de la malfaisance totalitaire masculine, évidemment.