mardi 21 janvier 2020

Processions masculines

En ces temps de Forum de Davos, il est pertinent de montrer en images lesquels tiennent toujours fermement la barre du monde, les "processions masculines", ces défilés en rangs, tous dans le même uniforme, décrites par Virginia Woolf dans Trois Guinées. Pour celles et ceux qui douteraient ou seraient tentés par le déni, Davos 2020, World Economic Forum :
Un jour avant Davos 2020, "Versailles, Choose France" organisé par le Président Macron, le club d'industriels qui planchent sur l'énergie du futur, l'hydrogène :
La war room de la Maison Blanche lors du tir sur la position du général iranien Soleimani en Irak début janvier :
Les twittos, comme à chaque fois s'en sont donné à cœur joie sur l'interprétation de l'amas de câbles branchés sur rien au milieu de la table, un suggérant même que la Wifi ça se piratait facilement !


Pas mieux du côté iranien lors de la prise de décision de riposte aboutissant à un tir raté : un avion de ligne commerciale abattu, 176 morts.  Notez bien que cela n'a pas provoqué grande indignation (civils passés par profits et pertes dans le grand concours de teubs des démonstrations de muscles des états mâles) ni dans l'opinion mondiale, ni chez les étatsuniens, un peu plus chez les iraniens qui ont manifesté dans la rue, la popularité du régime étant au plus bas.

Côté turc, superbe culte de la personnalité, le sultan salue les représentants du peuple : pas mieux.


En France, les éleveurs de l'Ariège sont vent debout contre la réintroduction de l'ours. Contrairement aux loups qui reviennent tout seuls d'Italie en traversant les cols alpins, l'ours est réintroduit dans les Pyrénées, importé de Slovénie, ours sur lesquels les éleveurs de brebis ariégeois rêvent de faire un carton. Comme on est au bord de la guerre civile, Macron-Make-Our-Planet-Great-Again s'est courageusement précipité en ce début d'année 2020 pour leur dire que basta, c'est terminé les réintroductions (promesse orale qui n'engage que ceux qui l'écoutent !), le lobby antibiodiversité gagne temporairement. Du coup, re-fête de la saucisse ! Bon, ok, il y a Emmanuelle Wargon, comme elle est tout de même ministre, ils n'ont pas osé la fiche dehors. Sur le Facebook de la Chambre d'Agriculture de l'Ariège cette semaine :


Et pour que nul n'ignore qu'il faut les craindre, que la terreur fonctionne bien, qu'ils ne vont pas lâcher les manettes comme ça, la traditionnelle photo posée des serial killers qui hantent toutes les campagnes avec leurs victimes trophées alignées à leurs pieds. La photo émane de Grande-Bretagne publiée apparemment sur le Facebook du Parlement Britannique. A leurs pieds des tétras dont les populations sont globalement en chute.
Et puis, cette apologie de la tuerie de masse !


" Regardons cette procession. Nous y traînons loin à la queue. La voici, défilant devant nous, cette procession des fils d'hommes cultivés, accédant à ces chaires, gravissant ces marches, entrant et sortant par ces portes, prêchant, enseignant, faisant la justice, pratiquant la médecine, gagnant de l'argent. " Virginia Woolf - Trois guinées. 

On pourrait rajouter, faisant la guerre, toutes les guerres, y compris contre les autres espèces.

L'alliance du sabre et du goupillon, en tenue d'apparat, avec la victime mise en scène au milieu :


Virginia Woolf, encore :


"Rarement un être humain au cours de l'histoire est tombé sous les balles d'une femme ; la grande majorité des oiseaux et des bêtes a été tuée par vous, pas par nous. A l'évidence, il y a pour vous une gloire, une nécessité, une satisfaction à combattre que nous n'avons jamais ressentie ni appréciée."
Virginia Woolf (selon ma traduction).
Un poil essentialiste, trouveront certaines ? Factuel surtout, et résultat d'un apprentissage et d'un exercice de la terreur qu'ils infligent à tous les vivants.

mardi 7 janvier 2020

Quand la forêt brûle : les megafires, une menace pour l'humanité ?

Comme les incendies qui durent depuis des mois en Australie vont s'éteindre en février PARCE QU'IL PLEUT, -ce fut le cas lors du Camp fire en Californie en 2018 qui n'a cessé que grâce à la pluie-, après les mois d'efforts des pompiers soldats du feu, de leurs engins sophistiqués et de leur volonté combattante, je viens de terminer de lire cet ouvrage écrit par la philosophe Joëlle Zask.


Malgré l'évocation par plusieurs victimes de la "volonté de Dieu" : "Comment Dieu peut-il emporter une ville qui s'appelle Paradis" (Paradise, Californie, brûlée intégralement, ses 5000 habitants dispersés dans des pavillons dans les bois à l'automne 2018, chassés par des megafires), s'interroge une témoin, le feu est un être social écrit Joëlle Zask (JZ). Sans le feu, l'humanité ne serait pas ce qu'elle est. Depuis qu'elle a appris à le transporter, puis à l'allumer et l'éteindre, elle fait tout avec : cuire ses aliments (ce qui libère l'énergie de la digestion pour que notre cerveau s'occupe à autre chose) puis défricher et cultiver la terre (cultures ancestrales sur brûlis pratiquées par les Primitifs encore aujourd'hui), pour faire la guerre. Le feu est indissociable de l'humanité.

Pourtant notre lutte contre les feux provoqués par le réchauffement climatique (pour JZ il n'y a aucun doute) convoque un complexe (militaro)-industriel de "soldats du feu", hélicoptères, retardants, extincteurs, canadairs, réserves d'eau..., tout un arsenal guerrier pour un coût abyssal (3 milliards et demi de dollars pour la seule Californie en 2018) ; malgré cela, la lutte semble perdue. Les mégafeux ont leur propre comportement, provoquent des tornades, sautent des dizaines de mètres, reviennent en arrière, sidèrent les populations humaines et animales, sont proprement invincibles, car seule la pluie les arrête. Normalement cela devrait soigner l'hybris de l'espèce humaine qui est entrée non dans l'anthropocène mais dans le pyrocène, l'ère des megafires, nous dit JZ. Ils sont tellement inquiétants que la NASA en surveille les occurrences avec ses réseaux de satellites, prenant la menace qu'ils posent à l'espèce humaine très au sérieux.

Savez-vous que plus de 80 % des incendies sont pourtant d'origine humaine ? Mis de côté le réchauffement climatique anthropique qui les favorise en desséchant la végétation, ils sont provoqués pour un tiers d'imprudences (mégots de cigarettes, barbecues mal éteints...,) et tout le reste par des actes de malveillance, y compris les incendies criminels industriels tels que ceux de la forêt indonésienne pour planter des palmiers à huile, et ceux de la forêt amazonienne à l'été 2019, pour y implanter des bovins d'élevage. Plus les pyromanes (pervers) et les incendiaires crapuleux qui incendient par vengeance ou par cupidité (escroquerie aux assurances) et même des actes terroristes (pyro-terrorisme : la guerre des ballons de la terreur menée en 2018 par le Hamas contre Israël qui résulta en incendie d'une réserve d'animaux), son chapitre le plus inquiétant.

Joëlle Zask plaide pour une troisième voie opposée au binarisme actuel : d'un côté les aménageurs brutaux en lutte perpétuelle et mortelle contre la nature qui exploitent les forêts en plantant en rang d'oignons une seule essence (sapins de Douglas, pinèdes inflammables), déforestant pour de la viande, de la pâte aux noisettes chocolatée..., ou pour le tourisme de masse ; de l'autre, les écologistes dogmatiques et raides qui veulent qu'on foute la paix à la nature en créant des sanctuaires où on la laisserait se débrouiller seule, alors que ce que nous appelons "la nature" résulte en réalité de millénaires de transformation par les humains. JZ plaide pour que nous cultivions, entretenions en gens responsables les espaces dits naturels pour nos besoins, à condition que ceux-ci n'excèdent pas ce qu'elle peut produire. Elle propose aussi une belle réflexion sur les paysages qui nous façonnent, sur les traumatismes induits pour de longues années chez les gens et les animaux victimes des feux, qui ne reconnaissent plus rien après l'"abomination".

" L'homme n'est pas le souverain de la nature, mais son accompagnateur et son assistant. Il partage avec elle un même futur. "

Un petit livre de 180 pages, absolument passionnant et assez terrifiant ! 17 euros chez Premier Parallèle Editeur. A lire. Mon billet n'est qu'un court résumé.

Lien : Atlas des feux de la Nasa " qui envisage très sérieusement l'hypothèse d'un incendie à l'échelle mondiale, insistant sur la proximité grandissante des foyers et l'augmentation constante des risques de mégafeux en raison de la faible humidité de l'air, de vents plus forts, et de températures estivales extrêmes. "

Les citations de l'auteure sont en typographie rouge.

mardi 31 décembre 2019

Ragondins, "nuisibles" et incohérences

Bouteilles plastique PET glissant doucement dans la Vilaine et ses canaux, canettes de bière, bouteilles de vodka, toutes sortes de déchets d'emballages alimentaires certains contenant encore de la nourriture, sacs plastique, mégots de cigarettes en bas de logements où les gens fument à la fenêtre pour ne pas enfumer l'entourage, ou sous les porches des entrées pour ceux qui descendent : que je marche à pied dans n'importe quel quartier, ou que je me gare sur les parkings des zones industrielles ou artisanales que je fréquente, sur les parkings de mes cinémas aussi, sur les bords des routes, je ne vois que des traces dégoûtantes de l'espèce humaine qui décidément mange et boit dehors, à n'importe quelle heure, même l'hiver. J'ai nettoyé pas mal de parkings cet été ; il y a même une zone industrielle qui a été nettoyée par moi seule apparemment, deux étés de suite, mes sacs restant aux endroits où je les avais mis des semaines d'affilée ! La semaine dernière, dans les fossés remplis d'eau, les bouteilles, les canettes flottaient dans l'eau, car nous avons eu des inondations. Un crève-cœur. Personnellement, je ne supporte plus. C'est à un point où si je trouvais un texte de loi permettant d'attaquer la municipalité en justice, je tenterais ma chance. De quel droit mes contemporains m'infligent-ils de me déplacer dans leurs saloperies ?
Je suppose que si j'habitais Tours, Nantes ou Paris, je serais fondée à faire les mêmes remarques ; à Paris, c'est certain puisque, aux parisiens râlant que Paris est sale, Anne Hidalgo répond que ce n'est pas Paris qui est sale, ce sont les parisiens. Je plussoie, ce sont les administrés des villes qui sont sales et irresponsables. Le pire, c'est qu'eux ont des descendants, alors que moi qui ne jette rien, je n'en ai pas, malgré cela je me trouve plus responsable vis à vis des générations futures, s'il y en a.

Pendant ce temps, des battues de chasse, des campagnes de dératisation, de lutte contre les pigeons des villes, contre les sangliers qui ravageraient les récoltes des agriculteurs, voire les plates-bandes en ville, sont organisées par les préfectures et les municipalités pour lutter contre les animaux liminaires. Les animaux liminaires sont les animaux sauvages qui vivent parmi nous : rats, souris, ragondins, pigeons, goélands, pies, corneilles, hérissons, renards et même sangliers..., dans nos villes. Or, nous les nourrissons ces animaux, par nos tas d'ordures, nos emballages de nourriture à moitié pleins, disséminés partout ; ensuite ils sont déclarés illicites, car considérés "sales", vecteurs de parasites, ou de maladies, alors que ce sont des sortes de réfugiés opportunistes qui viennent en ville parce qu'ils y trouvent des ressources alimentaires, et qu'on devrait les considérer comme des résidents temporaires ou permanents. Ils ont mauvaise réputation, d'autant que les élus leur taillent régulièrement des costards pour mieux déclencher contre eux des campagnes d'éradication. Pour éviter qu'ils "prolifèrent" (il n'y a jamais qu'eux pour proliférer bien entendu !) il suffirait de ne pas les nourrir, d'arrêter de jeter des reliefs alimentaires partout, de manger au restaurant ou chez soi, d'éviter de sortir et d'abandonner de la nourriture dehors, et d'arrêter la production de matériel à usage unique.

Le radicalisme suprémaciste humain et l'irresponsabilité citadines sont tels que des pièges à "dératisation" ont été disséminés sur les chemins de halage devant certains immeubles bordant la Vilaine. Je suis allée les retourner avec d'autant moins de remord que ces imbéciles n'ont même pas pris le soin de nettoyer les endroits où ils sont disposés, des détritus que l'espèce humaine y a laissés. Qui est le sale dégoûtant dans l'affaire ? La vertu ne paie pas, Mesdames ; à moi, on ne construit pas de skate parks ni de stades de foot pour calmer mes éventuelles frustrations. Je n'arrive pas à la cheville de certains en matière d'incivilités. Donc, que mes contemporains citadins commencent eux à devenir vertueux.

Un aperçu du malaise : des pièges disséminés au milieu des déchets des humains :


Un sac plastique qui sera à la Roche-Bernard, estuaire de la Vilaine, c'est à dire dans l'Océan Atlantique, dans trois semaines ou trois mois !
De même que les déchets de toute sorte bloqués par les écluses :


Des rubans de sacs plastique accrochés aux racines et aux branches flottant dans la rivière :


Et au milieu de tout ça, plusieurs pièges à rats ou ragondins de deux types différents dont celui-ci :


J'ai choisi mon camp : je ne supporte plus ces exactions. Ces pièges contiennent du poison, ils sont indiscriminants, c'est à dire que des chats, des chiens, de pigeons, des canards, des poules d'eau..., peuvent s'y fourrer et s'y empoisonner.

Outre la nécessité de sévir pour stopper les jets ou dépôts d'ordures dans les espaces publics et de nature (on ne trouve plus de crottes de chiens en ville, c'est donc que c'est possible !), il est temps de donner un statut juridique aux animaux, c'est la seule façon de contrer les exactions arbitraires et incohérentes des humains à leur encontre, de préserver ce qui est encore vivant de l'invasion humaine, de la destruction de leurs habitats en artificialisant, et après, en leur faisant la guerre en déclarant qu'ils y sont indésirables, alors qu'ils en étaient souvent les premiers occupants. Je propose le schéma des auteurs de Zoopolis, Sue Donaldson et Will Kymlicka, philosophes :

Animaux sauvages : nations souveraines (cela les mettrait à l'abri de nos intrusions insupportables)
Animaux liminaires : résidents 
Animaux domestiques : citoyens. 

Je ne vois pas d'autre façon d'arrêter le biocide en cours sous nos yeux. Il est temps d'arrêter cette guerre, temps de leur faire une place en réduisant la nôtre. A moins que nous ne voulions d'une planète où il n'y aurait plus que nous ?
Je souhaite aux amis des animaux, à leurs défenseurs, aux activistes de tous poils, aux autres bienveillants et de bonne volonté, une heureuse année 2020.

VIDEO capturée sur Twitter :)
Vivement 2077, qu'on utilise enfin de vrais moyens industriels définitifs pour nous débarrasser de toutes ces "sales bêtes" qui nous environnent !


jeudi 19 décembre 2019

De l'utilité et du bon usage de la misandrie



Précision pour commencer, vu que certain-es risquent de grimper aux rideaux, la misogynie et la misandrie ne sont pas symétriques, pas plus que le sexisme. Le sexisme ne coule que dans un sens, comme les fleuves : de l'oppresseur vers l'opprimée. Donc, ne vous laissez pas taxer de sexiste envers les hommes si vous êtes une femme : quel que soit votre statut social, vous ne faites pas partie de la classe des seigneurs de la Terre ; à tout moment, un homme, même de statut social supposé inférieur au vôtre, peut vous renvoyer à votre statut de femelle juste bonne à être inséminée et/ou à servir les cafés. En revanche, une femme peut être sexiste envers une autre femme en adoptant le comportement de l'oppresseur ! De même pour la misogynie : elle fait système politique, elle a un but, tenir les femmes à l'écart de tas d'avantages et même du statut d'être autonome et entier sans avoir un Jules au bras, Jules pouvant en même temps dire tout le mal qu'il pense du mariage et de sa femme, de sa belle-mère..., sans que personne ne relève la contradiction. La misogynie est "normale" "sociétale", elle est même très bien portée. Avouable. Surtout, elle tue tous les jours dans l'apathie générale, et même dans l'euphémisation ou la minimisation des torts qui nous sont faits.

La misandrie n'a pas ce pouvoir puisque ce sont quelques (rares) femmes qui la pratiquent, ces impuissantes, ces "Cassandres" que personne ne croit, dont la parole, soit-elle de vérité, ne porte pas, la misandrie donc, n'a aucune conséquence sociale, sauf à retourner la société -y compris les femmes qui font kibboutz avec l'oppresseur- contre nous. Il faut donc être très affermie dans ses convictions pour l'afficher publiquement. Mais comme m'écrit une de mes abonnées sur Twitter, la misandrie peut sauver des vies. A priori, une misandre n'ira pas croire tous les contes lénifiants dont la société nous abreuve sur les hommes. Elle veillera plus que les autres à sa propre sauvegarde sans la confier au premier "Prince Charmant" venu.

En cette semaine de grève des transports parisiens dues à la Réforme des retraites par le gouvernement Philippe, devant la rareté des trains et la cohue qui s'ensuit, les cadres de la SNCF dûment accompagnés de policiers ont décidé de faire un peu de service d'ordre sur les quais du RER : écartant à l'entrée de certaines voitures les passagers masculins, ils chargent en priorité des femmes. On saura après, par un communiqué de la Responsable de communication de la SNCF, qu'ils laissaient aussi monter les vieux, les handicapés, les femmes enceintes. Par grosse affluence, le frotteur / harceleur, ce lâche opportuniste peut agir en toute quiétude. Donc, merci la SNCF, pour une fois.


Sauf que des cris sont aussitôt poussés par certaines tenantes de la laïcité et des féministes. Comment ? Quoi ? C'est quoi cet apartheid des sexes comme au Japon ? Ou comment aller contre les intérêts de son camp. Il faudrait savoir : où les policiers et gendarmes ne protègent pas les femmes quand elles en ont besoin (dixit toutes les féministes qui luttent contre les violences et le harcèlement) ou quand ils le font, on le leur reprocherait ? Il y a un moment, il faut choisir un positionnement et être cohérente.
Evidemment, je suis contre l'apartheid des sexes, je ne suis pas pour des wagons réservés aux femmes, mais à circonstances exceptionnelles, moyens exceptionnels temporaires. Pendant une grève des transports en commun en Ile de France, on peut adopter des mesures temporaires d'éviction des hommes de certaines voitures. Rappelons qu'ils ne sont pas forcément tous fréquentables, que le violeur, le harceleur, ne porte pas un tatouage sur le front dès sa naissance, et qu'il faut être au minimum circonspecte. Je sais que ce n'est pas dans la doxa, et que pour le coup, déclarer cela est mal porté. Comparez avec plus haut, à propos de la misogynie.

Donc, petit cours de bon usage de la misandrie qui peut vous sauver la vie !

1 - Cultivez votre autonomie, ça vous servira toujours. L'autonomie, c'est la capacité à se mettre en mouvement seule, sans l'aide d'un tiers. Je suis toujours étonnée de voir des femmes de 20 ans, 30 sans, 50 ans et même 60 ne jamais rien faire seules ! Manger au restaurant le midi ou même le soir, se faire une toile au cinéma, aller au théâtre ou au concert, voir une exposition, aller à une manif, elles n'osent pas : il faut toujours qu'elles se trouvent un-e partenaire de sortie. Sinon, elles n'y vont pas. Etre autonome, c'est se prendre en charge, conduire sa voiture seule, avoir le sens de l'orientation, prendre une décision au débotté et la réaliser sans demander la permission à personne. Un voyage, même court, une virée pour participer à une action militante pour la journée..., toutes ces actions augmenteront votre entraînement à l'assertivité. Vous ferez même des rencontres (facultatives, vous pouvez défendre votre solitude) : quand on voyage, ou manifeste seul-e, on marche avec des gens qu'on ne rencontrerait pas quand on est accompagnée, puisqu'être accompagnée c'est réserver l'exclusivité aux gens qui sont avec vous. Ces femmes qui ne trouvent pas leur route ou qui se perdent parce qu'elles laissent Jules conduire, c'est affolant et plus fréquent qu'on ne croit !

2 Il vaut mieux être seule que mal accompagnée :
Sachez que la société patriarcale vous a fait un sévère lavage de cerveau pour 1) que vous vous trouviez un mec, et 2), pour que vous le gardiez. "Les célibataires ? Ces gens ont des maladies" écrivait Flaubert dans son Dictionnaire de la bêtise et des idées reçues. Ce lavage de cerveau n'est pas de même intensité pour les garçons, leurs coups de canifs dans le contrat démontrent que garder Madame ou pas, ce n'est pas leur problème à eux : ils veulent la garder pour le confort, mais sans trop d'efforts. L'obligation vous incombe à vous. "Même pas foutue de me trouver ou de garder un mec" fait partie des punchlines des comiques femmes, ad nauseam. Le pire, c'est qu'elles font rire avec ça. Le piège fonctionne parfaitement : couplé avec peu de confiance en soi, et devoir affronter l'opprobre de la société, il ne faut pas s'étonner qu'elles ne partent que lorsque Jules attaque leurs mômes ou leur chien (rigoureusement SIC, je l'ai entendu dans un coin de lucarne sur le service public il y a une quinzaine). Dites vous que le célibat est tendance. Comme la légèreté environnementale, le minimalisme, la déconsommation et l'agilité professionnelle et adaptative. On n'a plus les moyens. La planète n'a plus les moyens. Même les féministes sont frappées de sidération à ce sujet tellement elles ont peur de l'accusation d'être anti-mecs, l'injure suprême. Pour elles, il y a deux sortes de mecs : les "porcs", diversion commode, et ceux avec lesquels elles vivent, des gars serviables qu'elles remercient de les laisser militer en féminisme ou d'écrire des livres, ce qui perturbe forcément les devoirs domestiques qu'elles doivent par contrat de mariage. Du coup, elles (et pas des moindres, je garde les noms pour moi, mais j'ai été témoin de cas étonnants chez certaines que je n'aurais jamais imaginé dans le rôle ;(( remercient Jules de ses grandes tolérance et disponibilité.

Si malgré tout vous avez le goût du risque et optez pour le conjugo, malgré les avertissements précédents, sachez -surtout si vous avez déjà subi une ou des agressions répétées et mal prises en charge-, que les moments où vous vous êtes le plus en danger seront :
1)  quand vous emménagez chez Jules ou qu'il emménage chez vous ; vous avez du coup tous les deux la même porte de sortie, et s'il veut vous empêcher de sortir, je ne vous fais pas de dessin...
2) quand vous passez devant le maire et le curé : une menotte de plus au poignet, et devant témoins !
ou 3) quand vous "tombez enceinte" expression consacrée (!) : là, vous êtes à sa merci. C'est à ces moments que les violences peuvent commencer.
Il est donc prudent de mettre les choses au point dès le début : vous réserver une pièce à vous comme disait Virginia Woolf ! Un endroit dont vous seule avez la clé, où on frappe avant d'entrer, ça peut même être un box de garage, au pire. Défendez vos prérogatives, ne vous laissez jamais envahir ni par Jules ni par les enfants de Jules.
N'oubliez jamais que, comme disait Andrea Dworkin, la première cellule du patriarcat, c'est la famille, l'endroit où règne le Père Tout Puissant ! Famulus en latin : serviteur, esclave, par extension tous les membres de la maison du Dominus (maître). Les psys disent au moins une chose vraie : il faut écouter le langage. Les femmes passent dans le mariage (et le divorce qui peut s'ensuivre) un marché de dupes : travail/services sexuels et domestiques non rémunérés et non inclus dans les PIB marchands. Services MEPRISES en plus ! Vous lui donnez un statut social rassurant et prometteur, alors que vous, vous allez morfler plein pot de votre choix par vos employeurs, la société, votre carrière et votre future retraite. Sans compter que si vous avez un poste à responsabilité (préfète par exemple) il peut tenter de nuire à votre carrière. Cas extrême ? Je doute.

Si ça tourne vinaigre : détecter la violence et partir.
Je m'inspire de la série de tweets de @JeanHatchet, une féministe sur Twitter, qui dit les choses sans détours elle aussi, ce que j'apprécie chez elle.
Il ne vous frappe pas, mais il jette ou casse des objets dans votre direction pour vous faire peur ?
Il vous parle mal, vous déprécie sans arrêt (même sur le ton de la plaisanterie) en société ou en tête à tête ?
Vous vous sentez stressée et incapable de vous concentrer ? Vous avez l'impression d'oublier des choses et vous sentez déstabilisée par d'incessants changements dans son attitude ? Il vous brutalise puis présente des excuses, alternativement ? Vous avez affaire à un pervers manipulateur.
Il vous montre le poing même sans frapper, en vous traitant de tous les noms ?
Vous vous demandez ce que vous pourriez changer pour le satisfaire ? De vêtements, d'attitude, d'amis, de hobby ? Inutile, ça ne marchera pas parce que c'est lui qu'il faut changer, et il ne changera pas.
Il vous harcèle pour obtenir du sexe ? De préférence dans des moments inappropriés, par exemple quand vous partez au travail ? C'est de la maltraitance.
Abstenez vous de comparer l'avant et maintenant : c'était un faux, une comédie, pour vous attirer dans ses filets.
Pas de culpabilité ni de regrets, vous ne l'avez pas choisi : c'est LUI qui vous a choisie en profitant de votre gentillesse et de votre timidité ; il choisit d'ailleurs tout pour vous, essayez de vous rappeler quand vous avez fait un choix en propre. Vous pouvez partir, vous n'êtes pas fautive du ratage, vous êtes tombée dans un piège.
Oui, malgré vos efforts, vos enfants savent qu'il vous maltraite. Il vous dit qu'il n'est pas violent que tout est de votre faute. C'est un abuseur.
Je rajoute, parce que ça arrive très souvent : il maltraite votre animal. C'est un symptôme : le crime envers les animaux désinhibe la violence envers les humains. Et puis, c'est de toutes façons inadmissible.
Vous avez le droit de chercher de l'aide, vous avez le droit de partir. C'est lui et lui seul qui met des coups de canif dans le contrat, pire, c'était planifié depuis le début.

Prévenez vos enfants (filles et garçons) - Pas de fausse pudeur, dites les choses.
J'ai lu plusieurs fois sur des forums dédiés au sujet "comment avertir ses enfants des dangers qu'elles/ils courent au contact de certains adultes, d'hommes dangereux" : certaines mères ne veulent "tout de même pas faire peur à mes filles avec les garçons, ce serait impacter négativement leur future vie amoureuse". Parce que souvenez-vous, plus haut : il faut s'en trouver un et le garder ! Eh oui, c'est une injonction qui perpétue le servage et accessoirement le malheur, et elle est relayée par les femmes, c'est le tour de passe passe réussi du patriarcat, nous faire croire qu'il n'y est pour rien. Je pense au contraire qu'il faut dire les choses, prévenir : non tous les adultes n'ont pas forcément raison, notamment quand l'enfant ne se sent pas à l'aise dans certaines situations, il a le droit de dire non, stop, et d'aller en parler avec une ou plusieurs personne de confiance, de prendre conseil. Il faut sortir de la bien-pensance : oui la famille ça peut être un endroit sécuritaire chaleureux, mais ça peut être aussi l'endroit du malheur et de la dégradation. Deux faces comme toujours, il faut mettre en garde et être vigilante auprès des enfants, savoir repérer les comportements indiquant qu'elle/il est victime d'un harceleur, d'un incestueux ou d'un pédophile.
La littérature peut aussi rendre de grands services : faites-les lire très tôt Zazie dans le métro : une fille qui dit les mots sans fausse pudeur et qui se défend de façon très assertive. Très empowering et formateur.

"Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d'appoint, aussi longtemps qu'elles seront leurs propres ennemies."

Benoîte Groult



C'étaient mes propositions au malaise, elles ne sont pas mainstream, mais au moins ce sont mes solutions, puisque le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles n'abondent pas ; il n'est pas de bon ton de s'attaquer au conjugo, ni d'ailleurs à la maternité, ces vaches sacrées. J'ai même lu un tweet à la teneur suivante "mais arrêtez de leur dire de partir, c'est au moment où elles partent qu'elles sont tuées !" Là, je dois dire que j'ai senti l'univers vaciller : no future, le choix ce serait entre rester, battue comme plâtre en attendant une mort lointaine, ou partir et provoquer une mort rapide par Jules interposé.
Si le conjugo était une activité sportive provoquant autant de mortes, des préfets auraient trouvé le moyen de l'interdire ; on écrirait sur les frontons des mairies, comme sur les paquets de cigarettes, "Mesdames, se marier peut tuer ou provoquer des accidents graves".

Bon, après un article comme ça, je vais revêtir une robe de bure, me couvrir la tête de cendres, et me retirer temporairement du monde en demandant l'asile politique aux Clarisses. Elles sont végétariennes : poireaux et carottes bouillies à tous les repas, pas de chauffage dans les cellules. Dans l'intervalle, j'espère ne pas perdre des quintaux d'abonnées sur Twitter. Si vous avez des idées ou de tuyaux supplémentaires qui peuvent être utiles, postez les en commentaires. Le malaise est tel que toute idée est bonne à prendre. Merci.

Lien : Comment les femmes ont détourné avec humour les accusations de misandrie (où j'ai trouvé mes illustrations).

mardi 3 décembre 2019

ADA ou la beauté des nombres - Biographie par Catherine Dufour


Biographie de la Comtesse Lovelace, mathématicienne du XIXème siècle : 1815-1852, publiée chez Fayard Editeur. La couverture est moche, mais la biographie est vraiment très bien.

" En ce 2 janvier 1815, le très célèbre Lord Byron, poète débauché et ruiné, épouse à Seaham Hall, dans le nord de l'Angleterre, la très sage Annabella Milbanke. Il la surnomme la "princesse des parallélogrammes", à cause de son goût pour les mathématiques, assez rare chez les riches ladies. Un an plus tard, dans le bel appartement londonien des Byron-Milbanke, une petite fille vient au monde : Ada. Dans la pièce à côté, Lord Byron, ivre d'opium et de brandy, tire au pistolet sur le peu de mobilier que les huissiers lui ont laissé. Annabella prend son bébé et va se réfugier chez ses parents. Les deux époux ne se reverront jamais. 
Vingt-cinq ans plus tard, Ada Byron, épouse King et comtesse Lovelace, déjà mère de trois enfants, se lance dans l'étude des mathématiques. Elle se hisse en trois ans à un niveau suffisant pour apprécier le travail d'un inventeur génial  : Charles Babbage. Celui-ci vient de mettre au point un énorme calculateur automatique. Ada se penche sur ces rouages complexes lorsqu'une intuition lui vient : et si, au lieu de ne manier que des chiffres, cet engin traitait aussi des symboles ? Elle met son intuition au propre : ce sera la fameuse "Note G", le premier programme informatique au monde. 
Ni Ada ni Babbage ne sauront jamais à quel point ils ont été géniaux. Ada meurt jeune, aussi droguée et endettée que son père. Babbage s'enfonce lentement dans la solitude et l'amertume. C'est son fils Henri qui, conscient du génie de son père, fabrique certaines parties de son calculateur. Hélas, ces prototypes ne convainquent personne. Ils finissent au grenier. 
En 1937, un physicien américain Howard Haiken va faire un tour dans le grenier de Harvard. Il découvre un des prototypes laissés à l'abandon. Il propose à IBM de fabriquer une machine à partir de ces engrenages : Mark I. Celui-ci aura une nombreuse descendance : les ordinateurs. Tous nos ordinateurs. 
En 1950, un mathématicien anglais nommé Alan Turing, celui qui a conceptualisé l'informatique et craqué le code des nazis, s'inspire des travaux d'Ada et baptise un de ses arguments scientifiques L'objection de Lady Lovelace
Grace Hopper, une collègue d'Aiken, dit au sujet d'Ada : "C'est elle qui a écrit la première boucle. Je ne l'oublierai jamais. Aucun de nous ne l'oubliera jamais." En 1978, le nouveau langage informatique du département de la Défense américain est nommé Ada. C'est le début de la reconnaissance. Ada Lovelace cesse, enfin, de n'être qu'une note de bas de page dans les biographies de son père. 
Rien ne prédisposait Ada à devenir informaticienne. Issue de deux très nobles familles, c'est une vraie lady anglaise perdue dans les brumes du romantisme. Pâle, perpétuellement malade, serrée dans des robes de cour aussi coûteuses qu'inconfortables, elle vit coincée entre une mère intraitable et un mari maltraitant. Elle aurait pu dépenser sa brève existence dans des occupations compatibles avec son statut social et son époque : boire du thé, broder des nappes ou mourir des fièvres en Inde. Seul un formidable effort de transcendance l'a poussée à mettre au point sa "Note G". Elle a imaginé l'informatique, elle l'a tirée du néant en un temps où il n'y avait pas encore la moindre trace de modernité. Toute seule avec sa plume d'oie, devant son écritoire râpé. Ada a réussi à marquer notre civilisation autant que Pasteur, Einstein ou Fleming. Elle a bricolé une lampe qui s'est levée comme un soleil sur la seconde moitié du XXème siècle et qui illumine le troisième millénaire, modifiant la forme et le devenir de toute activité humaine. "

Introduction de Catherine Dufour à cette biographie d'Augusta Ada Lovelace, AAL, initiales dont elle signait ses articles, traductions, commentaires et notes, avec la permission de son mari, puisque son nom (et son argent) ne lui appartenaient pas ! Nous sommes dans l'épouvantable XIXème siècle, mâletraitant aux femmes et aux enfants, dont on nie le statut d'êtres humains, qu'on soigne en les empoisonnant, et qu'on éduque au knout.

Étoile brillante, mais surtout filante de la Galaxie Byron, courte vie, 1815 - 1852, carrière idem mais dense, moins de dix années de publications traductions et annotations, Lady Lovelace, bien que sa famille côtoie la Reine Victoria, n'a pas accès aux bibliothèques scientifiques, en tous cas pas à celle de la Royal Society ; Ada Augusta King, Comtesse Lovelace meurt à 36 ans d'un cancer de l'utérus métastasé, mal diagnostiqué et mal soigné, après une longue et douloureuse agonie. Fille d'une mathématicienne qui lui fait donner des cours de mathématiques par Mary Somerville, traductrice et commentatrice des travaux de Laplace, (laquelle est atteinte du syndrome de l'imposteur selon Catherine Dufour qui balance à tout va) et du légendaire poète romantique Byron auprès duquel il est très difficile d'exister, elle fréquente aussi le chimiste et physicien Michael Faraday, ami de l'ingénieur Charles Babbage qui tente de fabriquer un calculateur dit "machine à différences" qui lui donnera bien du fil à retordre avant qu'il lâche l'affaire, mais qui inspirera à Lady Lovelace sa fameuse note G premier programme informatique jamais écrit, basé sur les nombres de Bernoulli. Fin de l'histoire.

La seconde vie d'Ada Lovelace commence en 1937 quand un ingénieur d'IBM, Howard Aiken, retrouve dans le grenier de Harvard la machine de Babbage prenant la poussière. On décide de reprendre les travaux en construisant un computer (calculateur) Mark I ; en relisant les plans et notes de Babbage on retrouve la fameuse "table et diagramme de la note G, le premier programme jamais écrit dans l'article paru en 1843 " Sketch of the analytical engine Invented by Charles Babbage, Esq, by L.F. Menabrea, of Turin, Officer of the Military Engineers, With notes upon the Memoir by the translator AAL ", ses initiales. Augusta Ada Lovelace a littéralement été tirée de l'oubli par des ingénieur-es informaticien-nes (les premières programmeuses sont des femmes) se félicite Catherine Dufour ; l'ordinateur Mark I programmé par Grace Hopper qui invente le compilateur (votre PC, sur lequel vous lisez peut-être ce billet, est un compilateur) dit d'Ada Lovelace : " Elle a écrit la première boucle, je ne l'oublierai jamais ". En 1978, c'est le début de la reconnaissance : le Département de la Défense des États-Unis décide de se doter d'un langage standard ; il lance un concours international remporté par la société française CII, le standard militaire est nommé MIL-STD-1815, d'après la date de naissance d'Ada Lovelace. Puis, avec l'accord du dernier héritier Lovelace, le prénom Ada est donné à ce nouveau langage. Aujourd'hui encore " le langage Ada est toujours utilisé par l'armée américaine, ainsi que dans les systèmes embarqués pour l'automobile, les transports ferroviaires, l'aéronautique et le spatial." Le langage C++ inventé en 1980, langage informatique le plus utilisé de nos jours, est inspiré de ses deux boucles récursives, de sa liste numérotée d'instructions d'encodage, et de ses registres de destination ! La formalisation imaginée par Ada Lovelace irrigue toujours nos serveurs.
Depuis, les hommages et les biographies se succèdent, une plaque est apposée sur sa maison et sa sépulture, qui se visitent désormais.

Tenue de geek en 1836 : " taille serrée dans une ceinture large, à boucle, épaules basses, manches gigot, jupe d'ampleur raisonnable, et décolleté vertigineux d'une robe de satin blanc à tirer les larmes à un glacier " écrit Catherine Dufour. (Portrait par Margaret Carpenter) :


Ou encore coiffure de Princesse Leia, gros papillon dans les cheveux (portrait par Edward Chalon 1838) :


Et bien sûr, AAL inaugure les mêmes mauvaises habitudes alimentaires et de boissons que maintenant, mais de l'époque : cuites au laudanum et à l'opium ! Ça calme, hein, les buveurs de sodas trop sucrés qui n'avez rien inventé ?

A lire, pour la verve de la prose de Catherine Dufour, son parti-pris de parler d'Ada Lovelace avec notre vocabulaire alerte d'aujourd'hui qui convient si bien à cette pionnière infatigable qui refusait la malédiction des femmes, parti-pris aussi de balancer sur les torts faits aux femmes à toutes les époques, le mystère résidant tout de même dans leur capacité à inventer et à montrer du génie alors que tout, absolument tout se ligue contre elles. Pour son optimisme aussi : à mettre entre toutes les mains.

Les citations de l'autrice sont typographiées en bleu et rouge.

Liens :
La première boucle
Depuis 2009 : Le Ada Lovelace Day
How Ada Lovelace's notes on the analytical engine created the first computer program
La fiche Wikipedia de la Comtesse Lovelace 

vendredi 29 novembre 2019

Sortir les couteaux

En passant dans un rond-point cette semaine, un drap blanc immanquable était accroché sur des plots au niveau des voitures avec une inscription parfaitement visible en lettres à la peinture de couleurs vives :

MOINS DE FLICS, PLUS d' INSTITS !

Phrase lapidaire, slogan en apparence généreux, attrape-tout, consensuel. A priori, intellectuellement satisfaisant. Qui souhaiterait le contraire, plus de flics moins d'instits ? Sauf qu'il ne résiste pas à l'examen quand on a un tant soit peu l'esprit critique. Derrière l'apparence de générosité et de bon sens : des angles morts, des constructions sociales, des non dits, un lourd impensé. Qui occupe "les flics", comme dit le slogan ? Lesquelles ne sont pas entendues lorsqu'elles s'adressent aux flics ? Les hommes cognent sur leurs femmes, les tuent, violent, harcèlent, braquent les banques, cassent, volent... Le travail de police est accaparé par la mauvaise conduite des hommes. En marchant en ville, on tombe sur des mausolées fraîchement fleuris, entretenus par des mères de famille déplorant la perte d'un fils poignardé en sortie de boîte de nuit à la fin de soirées très arrosées, certain poursuivi longuement dans les rues pour mourir plusieurs centaines de mètres plus loin ; des femmes sont violées sur les sentiers des canaux de la Vilaine en pleine ville, ce dernier "fait divers" s'est passé la semaine dernière. La police recherche toujours le violeur. Je ne parle même pas des feux de poubelles soit-disant accidentels, même lorsqu'ils dégénèrent en incendies des bâtiments autour ! Motus. Ne pas affoler les populations.

Mais que peut un-e instit devant l'aveuglement d'une société entière, femmes et hommes compris, sur la rage et la frustration masculines ? Ce n'est pourtant pas faute de dépenser l'argent des contribuables pour leur offrir des équipements qu'ils sont les seuls à utiliser, même si ces derniers ne leurs sont pas formellement dédiés. Les filles n'y vont pas, c'est un fait incontournable, ce sont donc des équipements (stades, skate parks, pissotières spéciales soulards incontinents..) qui leur sont offerts à eux ! Beaucoup d'efforts sont consentis pour tenter de les occuper, les calmer, pendant que les filles cèdent la place, rasent les murs, se font raccompagner (quand elles osent sortir) ou agresser à 3 H du matin, et qu'on refuse aux femmes battues des prises de plaintes. Sous-texte : les effectifs de police (et de justice) débordés par les mauvaises actions masculines ont d'autres chats fouetter que de s'occuper de quelques bleus, épaules luxées ou cheveux arrachés ? Sans parler des violeurs en embuscade, attendant une passante ?

Le type de goche généreuse, croissantiste illimitiste -il ne lui vient pas à l'idée de proposer de limiter la production-  mais quand même très tolérante, et objectivement solidaire du terrorisme masculin, de la terreur virile, qui a écrit ce slogan trouvera probablement normal que la police l'accueille lorsqu'il aura été cambriolé, ou que sa voiture sera partie en fumée dans quelque quartier, même pas mal famé, puisque j'en ai vu de calcinées dans des quartiers réputés calmes. Oui, un jour, il va falloir que la peur change de camp. L'aveuglement et le déni accompagnés de slogans lénifiants pour donner le change ne font pas une politique. Halte à la mithridatisation.


Je propose ci-dessous (il figurera ainsi sur mon blog, je n'aurai pas à aller le chercher ailleurs), ce court texte indispensable de Christiane Rochefort : la définition de l'Opprimé-e. Christiane Rochefort (1917-1998) est une journaliste et écrivaine française, autrice de plusieurs romans, militante anticoloniale et féministe universaliste ne mâchant pas ses mots. Elle reçoit le Prix Médicis en 1988 pour La porte du fond.


" Il y a un moment où il faut sortir les couteaux.
C'est juste un fait. Purement technique. 
Il est hors de question que l'oppresseur aille comprendre de lui-même qu'il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place.
Ce n'est pas son chemin.
Le lui expliquer est sans utilité.
L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C'est dans la définition de l'oppression.
En particulier les "plaintes" de l'opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l'oppresseur il n'y a pas d'oppression, forcément, mais un fait de nature.
Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu'entériner un fait de nature, que s'inscrire dans le décor planté par l'oppresseur. 
L'oppresseur qui fait le louable effort d'écouter (libéral intellectuel) n'entend pas mieux.
Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C'est ainsi que de nombreux mots ont pour l'oppresseur une connotation-jouissance, et pour l'opprimé une connotation-souffrance. Ou : divertissement-corvée. Ou : loisir-travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases. 
C'est ainsi que la générale réaction de l'oppresseur qui a "écouté" son opprimé est en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça, c'est épatant. 
Au niveau de l'explication, c'est tout à fait sans espoir. Quand l'opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant. 
Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. 
Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l'opprimé. 
C'est le premier pas réel hors du cercle.
C'est nécessaire. "

Christiane Rochefort


Inscription, banderole et photo prise par une anonyme sur la Place de la République à Paris, le 23 novembre 2019 lors de la Marche contre les violences faites aux femmes Nous Toutes, photo qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Évidemment, la PATRI sans E n'est pas une faute, c'est intentionnel. La Patrie est de toute façon vampire : elle boit le sang de ses enfants, son genre grammatical féminin ne fait que donner le change, la Patrie c'est la Maison des Pères tout puissants. Elle est aussi implacable qu'eux. C'est une parâtre, masculinisation de marâtre, par mes soins. Il vient un moment où il faut appeler les choses par leur nom.
Personne ne l'a relevé, mais les casseurs (il y a eu plusieurs marches en régions, pas qu'à Paris) sont restés tranquillement au chaud chez eux : défilés dans le calme partout. Bien sûr, Mesdames, cela ne vous sera pas crédité. L'hélicoptère de gendarmerie était en position stationnaire à l'aplomb des centres commerciaux où se déroulait une autre manifestation. Nous ne les inquiétons pas du tout ! Dommage.

jeudi 14 novembre 2019

Ecce Homo

Verita Monselles
Galerie
Ecce homo - 1976 - Séquence photographique (4 éléments)




Carla Lonzi (1931-1982) est une féministe italienne, critique d'art, puis créatrice d'un collectif féministe Rivolta femminile. Dans son texte Crachons sur Hegel, elle critique la dialectique maître-esclave de Hegel, et sa suite le marxisme, qui ne font que mettre en sourdine l'oppression encore plus radicale qui réside dans le rapport homme/femmes et qui se cache dans 'les ténèbres des origines'. C'est la culture patriarcale qui est dialectique. Elle reproche, comme toutes les féministes, dans son cas à Hegel, de ne pas voir les femmes, de les décrire comme a-historiques, dans l'immanence, l'homme humaniste dans la transcendance, en opposition à la nature. De ce fait, selon Carla Lonzi, il est abstraction et néglige la vie.

 " Toute la structure de la civilisation , comme une seul grande battue de chasse, pousse la proie vers les lieux où elle sera capturée : le mariage est le moment où s'accomplit sa captivité. Pendant que les états accordent le divorce et que l'Eglise catholique s'évertue à le nier, la femme révèle sa maturité en étant la première à dénoncer l'absurde organisation des rapports entre les sexes. La crise de l'homme se manifeste dans son attachement aux formules : on confie à ces dernières la tâche de garantir sa supériorité.

La femme est, toute sa vie, économiquement dépendante : d'abord de la famille du père, ensuite de celle du mari. Pourtant la libération ne consiste pas à accéder à l'indépendance économique, mais à démolir l'institution qui a rendu la femme plus esclave que les esclaves et pour plus longtemps qu'eux.

Chaque penseur qui a embrassé du regard la situation humaine a réaffirmé depuis son point de vue l'infériorité de la femme. Même Freud a avancé la thèse d'une malédiction féminine ayant pour cause le désir d'une complétude qui se confondrait avec l'envie d'avoir un pénis. Nous affirmons notre incrédulité à l'égard du dogme psychanalytique qui prétend que la femme serait prise, dès son plus jeune âge, par un sentiment de partir perdante, par une angoisse métaphysique liée à sa différence.

Dans toutes les familles, le pénis de l'enfant est une sorte de fils dans le fils, auquel on fait allusion avec complaisance et sans inhibition. Le sexe de la petite fille est ignoré : il n'a pas de nom, pas de diminutif, pas de caractère, pas de littérature. On profite de sa discrétion physiologique pour en taire l'existence : le rapport entre hommes et femmes n'est donc pas un rapport entre les deux sexes, mais entre un sexe et son absence.

On lit dans la correspondance de Freud à sa fiancée : "Cher trésor, pendant que tu te dédies avec bonheur à tes activités domestiques, je suis tout au plaisir de résoudre l'énigme de la structure du cerveau humain. "

Examinons la vie privée des grands hommes : la proximité d'un être humain tranquillement considéré comme inférieur a fait de leurs gestes les plus communs une aberration qui n'épargne personne. "

Les hommes font l'Histoire. 

" La différence de la femme a été façonnée par des années d'absence de l'histoire ". Un homme peut dire  "mais enfin qu'est-ce que tu as fait toi pour moi ? Moi, je t'ai entretenue et toi, à la maison, à ne rien faire ou à faire ces corvées que toute femme accomplit sans faire des histoires. Les hommes font l'Histoire, les femmes font des histoires, "l'immédiat présent qui disparaît". 

[Aparté] Je pense moi que si les femmes arrêtaient de leur préparer et servir les repas, de nettoyer leurs maisons, de produire et d'élever leurs enfants, d'assurer l'intendance leur permettant ainsi de produire intellectuellement, délivrés de toutes les contingences de la vie quotidienne, on les verrait retourner dans leurs cavernes originelles où ils n'arriveraient pas même à dessiner, car ils ne sauraient pas où se trouvent les craies. Mais bon, apparemment, c'est infaisable.


Carla Lonzi ne croit pas à l'émancipation des femmes : elle pense que les lois sur l'avortement ou la contraception, les quelques concessions qui nous sont faites, ne sont que des subterfuges du patriarcat qui se rénove pour se survivre. Aujourd'hui, elle rajouterait le mariage gay, la PMA et la GPA là où elle est légale, toutes institutions ou techniques qui permettent un aggiornamento réformiste du patriarcat, mais ne mettent absolument pas en cause son idéologie, le mariage, la maternité dans le mariage et la mise à disposition du corps des femmes aux hommes, même gays, afin qu'ils puissent engendrer. Rien de révolutionnaire. Son féminisme s'exprime au présent et refuse toute démarche téléologique. Voici la transformation qu'elle appelle :

" Depuis les premiers pas du féminisme jusqu'à aujourd'hui, les femmes ont vu défiler sous leurs yeux les faits et gestes des derniers patriarches. Nous n'en verrons pas naître d'autres. Telle est la nouvelle réalité dans laquelle nous nous mouvons tous. C'est d'elle que renaissent les premières flammes, les bouillonnements et les affirmations d'une humanité féminine jusque-là mise de côté.

La femme est à elle seule un individu complet : la transformation ne doit pas advenir sur elle, mais sur les manières dont elle se perçoit à l'intérieur de l'univers, et dont les autres la perçoivent. 

Nous avons perdu le sens des dichotomies de pensée : nous n'entendons pas nous exprimer dans le cadre des contraintes, mais progressivement, pas à pas, afin de rassembler toutes nos observations et d'en faire notre inventaire. Nous considérons comme délétère la consommation de toute idée, aussi proche de nous soit-elle, qui a été rendue comestible pas sa dialectisation immédiate.

Osons toutes les opérations subjectives qui ouvrent l'espace autour de nous. Par-là, nous ne faisons pas allusion à l'identification : celle-ci a un caractère compulsif masculin, qui entrave la florescence d'une existence et la tient sous l'impératif d'une rationalité qui détermine dramatiquement, jour après jour, le sens de l'échec et de la réussite. 

L'homme est replié sur lui-même, ses finalités et sa culture. La réalité est pour lui épuisée -les voyages spatiaux en sont la preuve. Mais la femme affirme que sa vie sur cette planète n'a encore jamais commencé. Elle voit là où l'homme ne voit plus.

L'esprit masculin est entré définitivement en crise quand il a enclenché le mécanisme qui menace la survie de l'humanité. La femme sort de sa tutelle en identifiant la structure caractérielle du patriarche et sa culture comme source de péril. 

Il n'y a pas de ligne d'arrivée, il n'existe que le présent, nous sommes le passé obscur du monde, nous réalisons le présent."
Carla Lonzi - Crachons sur Hegel - Eté 1970 

* Ecce homo : voici l'homme.

Lien : Un aperçu de la philosophie de Hegel

vendredi 1 novembre 2019

Déni : Un mémoire sur la terreur

Récit par Jessica Stern aux Editions Des Femmes.

" Mon but en écrivant ce livre est d'aider non seulement les millions de femmes et d'hommes victimes de viol ou de torture mais aussi les soldats qui risquent leur vie et qui reviennent avec des blessures psychiques trop insoutenables pour que nous puissions, eux et nous, en admettre l'existence. "


ESPT (PTSD en anglais) : Etat de Syndrome Post-Traumatique. Trouble anxieux, réponse psychologique de personnes ayant été soumises à un violent traumatisme qui modifie durablement leur comportement ; état commun aux personnes violées, ou ayant vécu des situations de guerre au combat, ou victimes/témoins d'actes terroristes, voire ayant subi des maltraitances durant l'enfance.

L'auteure, Jessica Stern, spécialiste de la terreur et du terrorisme a été violée à 15 ans chez elle par un intrus violeur en série, en présence de sa sœur ; elle souffre à vie de ce syndrome dont elle décrit les manifestations. Tirant le fil de son histoire familiale, depuis la Shoah dont elle est la troisième génération, victime d'un grand-père incestueux, d'un père autoritaire et très dur, puis d'un viol, son enquête sur "son" violeur lui fait découvrir la cascade de maltraitances qu'ont subie tous les protagonistes, bourreaux comme victimes ! Son violeur a été lui victime des prêtres pédophiles du fameux diocèse de Boston, ce qui ne lui donne aucune excuse, bien entendu, tous les enfants abusés dans l'enfance ne devenant pas des pédophiles. Il n'y a pas de "cycle de l'abus" ; la majorité des victimes (les deux tiers) sont en effet les filles alors que la majorité des agresseurs sexuels sont des garçons. Ce qui se traduit dans les comportements respectifs des deux sexes par le fait que les garçons retournent la violence subie vers l'extérieur, les filles, elles, sont plus susceptibles de se blesser elles-mêmes ou d'être agressées à nouveau, tout un ensemble de comportements les signalant aux agresseurs potentiels. Ce que fait Jessica Stern d'ailleurs, dans son travail de rencontre et d'interview de terroristes et pas des moindres : elle se trouvera en effet à peu près au même endroit (Karachi) et au même moment que Daniel Pearl lors de son enlèvement et de sa mise à mort par des terroristes d'Al-Qaeda en 2002.

Même si la lecture du livre peut être accablante, (franchement vu les faits massifs, l'ampleur des violences infligées, notamment aux filles dans l'enfance, on se demande comment on a pu être épargnée soi-même), -récit que je trouve très dans la tradition des auteurs américains de romans Jonathan Franzen ou Philip Roth-, ce qui doit nous faire redoubler de vigilance auprès des enfants que l'on côtoie tous les jours, j'en recommande la lecture à toutes les personnes qui ont subi ce genre de violences et à tous les soignants et accompagnateurs/trices des victimes. Ces horreurs très répandues ne prolifèrent que sur le DÉNI :

- déni des victimes qui se réfugient dans l'ignorance et la négation des violences subies ;
- déni de la société qui refuse de voir le Pater Familias et ses autres représentations sociales pour ce qu'ils sont dans trop de cas, des tout-puissants qui ont nettement tendance à abuser de leur toute-puissance dans l'omerta et l'apathie générale ;
- déni des services de police et de justice qui représentent la société.
- déni des familles désireuses de maintenir l'ordre établi de la terreur patriarcale.
Déni des victimes : " J'attends, apaisée par le rôle familier, la certitude que mon puissant père va tout arranger. Les enfants et les chiens obéissent à ses ordres, qui sont en général proférés d'une voix apaisante de baryton. S'ils ne lui obéissent pas du premier coup, ils apprennent vite à le faire. Le monde matériel devient mieux ordonné entre les mains compétentes de mon père."

Déni de la société : " Elle a grandi à Milbridge, Massachussets, où les ivrognes et les pédophiles étaient nombreux et exposés à la vue de tous, où les filles apprenaient à admettre la violence sexuelle et à s'y préparer. J'ai grandi à Concord, où les ivrognes et les pédophiles sont discrets et de bonne famille, où les filles bien apprennent l'art subtil du déni. ".
Or le déni permet la perpétuation de ces violences et la perpétuité du malheur pour les victimes.

A quoi servent finalement toutes ces agressions, sinon à induire, instiller la perte d'estime de soi, notamment des filles et femmes, contre lesquelles s'est construite la virilité, cette fabrication masculine ? Voici ce qu'écrit Jessica Stern, spécialiste reconnue du terrorisme :

" Pendant des années, je n'ai pas compris comment quiconque pouvait me prendre au sérieux. Je ne comprenais pas comment j'avais réussi à entrer au MIT ou à Harvard, comment il avait pu venir à l'idée de quiconque après mon doctorat, de me proposer une bourse de recherche ou un poste. Je ne comprenais pas pourquoi les gens me sollicitaient au lendemain du 11 septembre. [...] Mon identité est restée coincée là pendant des années. "

Le récit de Jessica Stern aboutit à une réflexion philosophique sur le mal.
" Qu'en est-il du mal que représente le terrorisme ? Le mal de la guerre ? Livrées à elles-mêmes, des victimes de torture, de terreur ou de guerre peuvent élever des enfants traumatisé.e.s qui seront à leur tour plus susceptibles de causer du tort à leurs propres enfants. Les enfants de sexe masculin élevés dans une culture de violence seront plus susceptibles que d'autres de devenir délinquants ou criminels ".

A lire donc, pour tenter de faire de cette affreuse épreuve quelque chose, malgré tout. On peut, non pas en sortir, mais prévaloir, en portant les mêmes cicatrices que ces hommes qui reviennent de la guerre, dont la société nie tout autant les graves dommages psychiques qu'ils ont subis. Et de temps en temps, faire confiance aux autres :

" J'ai été violée une fois, il y a très longtemps. Voilà ce que je dis à l'un de mes contacts, appelons-là Mary Jane. J'ai choisi de divulguer mon secret à une femme. Une femme qui porte, dissimulée sur elle, une arme. Elle y a fait allusion un jour et, pour une raison quelconque, l'image de cette arme m'est restée. Mary Jane est une personne forte et pragmatique, le genre de personne qu'on est contente d'avoir dans son équipe quand on doit affronter une mission dangereuse ; pas le genre à vous regarder dans les yeux en débitant les platitudes réconfortantes qu'on adresse aux victimes et qui n'ont pour effet que d'aggraver leur état. ".

Déni : mémoire sur la terreur. - Jessica Stern - Des Femmes Antoinette Fouque Editeur. Traduction de l'anglais US par Anna Gibson.

Les textes en gras et rouge sont des citations du livre.

Liens : Puisque " le terrorisme a tout à voir avec l'humiliation " écrit Jessica Stern qui interviewe des terroristes : un phénomène jamais évoqué par la presse occidentale alors qu'il fait les titres de la presse pakistanaise et bangladeshi, la pédophilie dans le monde musulman, dans les madrasas, les viols du jeudi car le vendredi, jour de prière, toutes les fautes sont pardonnées. En anglais :
Islamic schools in Pakistan plagued by child sex abuse, investigation finds, Independant - Novembre 2017 ;
Bangladeshis speak up about "rampant" rapes in Islamic Schools Pakistan Today  - Août 2019.

mercredi 23 octobre 2019

Quelle quinzaine !

D'abord, elle a commencé avec la réception dans ma boîte mail d'une livraison des Glorieuses Newsletter avec le titre " Les femmes blanches sont complices du système patriarcal et il faut que ça cesse " (évidemment, je ne mets pas le rétrolien, ça me ferait mal) ; abonnée, sans doute dans un moment d'égarement, quand elles ont lancé leur newsletter, soit je lisais en fonction du titre, soit c'était direct corbeille à papier, plus souvent cette dernière option, les sujets libéraux rebattus bien qu'invitant à "la révolution féministe" me donnant des envies de bailler. Comme j'ai réellement lu, moi, quelques féministes révolutionnaires (Eaubonne, Wittig, Delphy, dans sa première période, Rochefort, MJ Bonnet..., les historiques matérialistes avec une solide formation marxiste), vous pensez si j'adore les nouvelles féministes qui n'ont rien lu, ou qui réinventent les concepts que d'autres ont admirablement décrits, mais en les édulcorant et en les rendant moins offensifs pour les gars qu'elles ont à la maison. C'est moi la complice ? Un exemple, un seul : "charge mentale" ! Qu'est-ce ? Si j'ai bien compris, les femmes mariées et mères doivent toujours s'occuper de tout, le père se foutant, comme il y a 60 ans, les pieds sous la table, en rentrant après avoir dit la fameuse et indestructible phrase de leur père "Qu'est-ce qu'on mange ?" Delphy dans L'ennemi Principal écrit, en ricanant à peine, "double journée pour un demi-salaire". Je rajoute (parce que j'ai mauvais fond) "et une demi-retraite". C'est autrement plus parlant, non ? Sauf que, trop frontal, ça froisse : balancez ça dans une conversation le dimanche devant la famille (hétérosexuelle forcément) attablée, et on vous regarde noir. Pareil avec les copines de boulot. Ca ne rend pas populaire du tout. La première qui dit la vérité sera ostracisée.

Mais je m'égare : donc, je suis une "féministe bourgeoise blanche" (désolée pour ma couleur de peau mais je n'ai pas choisi, ceci dit, je ne remercie pas ma mère et mon père de m'avoir fait naître dans un monde pareil franchement), forcément collabo du patriarcat, parce que blanche ! Comme j'ai twitté mon indignation, avec des arguments : je n'ai pas besoin de nounou noire ou arabe, (elles sont forcément noires ou arabes dans le monde des féministes réformistes), puisque je suis nullipare -mais ça peut aussi m'être reproché, motif, "sale égoïste", par exemple, je l'ai eu dans mes notifications ; je n'ai pas de femme de ménage, je nettoie moi-même, en évitant de salir tellement ça m'insupporte. En pure perte : ça m'est revenu en boomerang. Je suis une bourge blanche, accessoirement féministe, ce qui est aggravant. C'est l'extrême gauche qui le dit, donc ça doit être vrai. Je me suis désabonnée immédiatement des Glorieuses, de leurs courriers, de leur compte Twitter et de celui de leur rédactrice, Rebecca Amsellem.

Dix jours plus tard, je commence à voir apparaître sur Twitter des posts indignés sur une réunion du Conseil régional de Bourgogne-Franche Comté ; je décide d'ignorer. Marre de ces tweets inflammatoires très petite classe de cancres bloqués auprès du radiateur. Sauf que, malheur, la vieille télé attrape l'inflammation très contagieuse apparemment, huit jours plus tard. Une "maman voilée" (oui, c'est l'appellation contemporaine dédiée ; moi, j'ai dit mon père et ma mère depuis l'âge de 5 ans, mais aujourd'hui on a un papa, une maman, un tonton jusqu'à la tombe, c'est à dire environ 90 balais, que voulez-vous l'époque est régressive). Comme ça commence à monter en puissance, les rédactions prennent feu (franchement les incendies de la forêt amazonienne ont fait moins couler de salive), mes abonnées, mes abonnements, tout le monde s'y met. Genre bêlant quand même. Résumé : une femme, accompagnatrice scolaire, en tenue salafiste, est apostrophée par un conseiller du RN qui tente de faire croire qu'il mène le combat féministe et laïque en dénonçant une tenue contraire à l'esprit du lieu. Ou comment instrumentaliser le féminisme côté RN, et servir objectivement le jeu de l'extrême-droite côté "maman". Je décide de soutenir quelques blogueuses et influent-es qui défendent les principes de la loi de 1905 et qui produisent de bonnes analyses politiques : Christine Le Doaré, Françoise Laborde, Céline Pina, Mohamed Sifaoui, Waleed Al Husseini, dont j'ai chroniqué ici le premier livre. Je me contente de partager des liens. Devinez ? Je perds des abonné-es à chaque salve de trois ou quatre posts, et pire, un twittos qui a 11k abonné-es, dont moi, et 11k abonnements, ce qui, je vous promets ne permet plus de voir quoi que ce soit, commence à m'envoyer des réfutations, prouvant ainsi que ces gens scrutent ce qui se publie sur le sujet et plutôt deux fois qu'une. Des végéta*iennes réformistes aussi se désabonnent : le sujet du voile, comme celui des abattages rituels, sont pour elles tétanisants, inabordables, parce qu'il seraient néocolonialistes, vu ce que "ces gens" ont subi, sujets tabou, trop clivants pour les différentialistes culturel-les. Qu'illes soient nés en France depuis deux ou trois générations, inutile de le leur rappeler, la faute coloniale ne s'efface pas, on dirait. Ce qui prouve qu'il y a bien un enjeu politique. L'extrême-gauche qui a oublié que la religion est l'opium du peuple, s'est fourvoyée dans la défense de l'obscurantisme, et tente de mélanger les notions de musulmans et d'islam politique à dessein. Illes sont prêts à vendre nos frêles acquis féministes collectifs au nom de choix individuels de servitude volontaire : mon choix, mon droit, mon voile. Nos lois imprécises et truffées de mesures dérogatoires ne pourront pas résister longtemps à l'activisme politique de ces extrémistes de droite : en effet, le rassemblement national et les tenants d'un Islam rigoriste sont à ranger dans le même camp, ils veulent que les femmes retournent aux lieux qui leur sont destinés selon eux de toute éternité : la cuisine et le gynécée. La défense des "Mamans voilées" ne laisse aucun doute : la vocation des femmes c'est de faire maman, dans les chemins balisés par l'hétérosexualité, il ne peut pas y avoir d'alternative. Il n'y a pas de "papa à kippa" à l'école hors les murs, les "papas" font carrière, eux, et se mettent les pieds sous la table en rentrant. Super. Back to the sixties !

N'en déplaise à toutes les réformistes, les libérales, les décoloniales, les intersectionnelles, les #HeForShe, celles qui n'y arriveront pas sans les mecs, celles qui revendiquent une forme d'asservissement et veulent l'imposer en tant que choix individuel sans en assumer les conséquences, celles qui veulent tout tout tout, les féministes universalistes qui ont mené le combat à partir de 1968 contestaient l'hétérosexualité imposée, la sacro-sainte maternité, elles défilaient avec les gays et les lesbiennes, elles contestaient l'ordre patriarcal, elles étaient révolutionnaires. Nous assistons à un ressac d'ampleur, ressac qui utilise en les détournant les slogans féministes, c'est grave. Celles et ceux qui refusent de le voir au nom de je ne sais quelle générosité et solidarité avec les "gueux" se comportent en idiots utiles de cette idéologie patriarcale liberticide.

Le différentialisme culturel, qu'il concerne le voile ou toutes les mesures dérogatoires aux lois de la République (la corrida et les abattages rituels en font partie), est une imposture, un mensonge et un racisme. Il postule que tout les humains ne seraient pas arrivés au même moment de l'histoire, il est donc condescendant ; les gens qui revendiquent des croyances ou des "traditions" médiévales ou préhistoriques utilisent tous des voitures, des avions, des tablettes, des ordinateurs ou des téléphones portables, et bien sûr, les medias sociaux dont ils savent user pour promouvoir leurs idées. Ce sont des activistes politiques, c'est leur faire injure que les prendre pour des arriérés.

Liens :

Pour lire une bonne analyse des arrière-pensées des prétendues féministes qui défendent les "mamans voilées" et le différentialisme culturel, c'est chez Révolution féministe : Féminismes adjectivés, touche pas à mon patriarcattrès complet.

Secularism is a women's issue : agrégateur d'articles sur la laïcité (sécularisme en anglais) et les droits des femmes.

L'offensive Islamiste par Céline Pina.

mardi 8 octobre 2019

Les sociétés matriarcales

Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde.
Par Heide Goettner-Abendroth, philosophe des sciences, épistémologiste. Cet ouvrage vient de paraître aux Editions de Femmes.


Il faut tout d'abord définir le patriarcat qui s'est imposé comme norme universelle partout sur la planète. " La supposition infondée selon laquelle le patriarcat existe de toute éternité est acceptée comme allant de soi, étant donné la supériorité "innée" de l'homme ". Sa grille de lecture suppose fragmentation, marginalisation, relégation de tout ce qui échappe à sa norme, et renvoi au primitivisme.

" Dans les sociétés patriarcalisées, les sociétés secrètes d'hommes ont un fondement guerrier, elles ont pour objectif d'accroître le pouvoir des hommes dans la culture. Ce sont des entités du processus de patriarcalisation. Elles sont fixées de façon parasite à leur culture dans son ensemble et dépendent économiquement des ressources des sociétés ; elles instaurent des hiérarchies secrètes et forment des corps exécutifs avec quiconque détient la plus haute autorité. Eu égard à la culture, elles élèvent la patrilinéarité, réelle ou imaginaire, au rang d'innovation culturelle. Les jeunes hommes accèdent à la "renaissance" par leur association avec les autres hommes. " Vous reconnaissez la reproduction à l'identique, l'auto-engendrement souvent évoqué ici : Dieu, Fils et Saint-Esprit, rien que des hommes, qu'on retrouve dans tous les corps masculins, armée, police, écoles d'informatique et d'ingénieurs, Saint-Cyr, franc-maçonnerie, partis politiques, clubs de chasse...

Toutefois, contrairement à la lecture d'anthropologues patriarcaux qui nient leur primauté historique, puisqu'ils sont géniteurs de tout, "les sociétés matriarcales ne doivent absolument pas être considérées comme l'image inversée des sociétés patriarcales -où les femmes détiendraient le pouvoir à la place des hommes, comme dans le patriarcat- puisqu'elles n'ont jamais eu besoin des structures hiérarchiques de la domination patriarcale, où une minorité issue des guerres de conquête régente l'ensemble de la culture, asseoit son pouvoir sur les structures de coercition, la propriété privée, le joug colonial et la conversion religieuse. Ces structures patriarcales ont un développement historique récent : " elles n'apparaissent que vers 4 000-3 000 avant notre ère, voire plus tard, et se renforcent au fur et à mesure que le patriarcat se propage. "

Pour faire simple et concis, dans les sociétés matriarcales, les femmes sont à l'origine de tout : elles engendrent les enfants grâce à l'esprit des ancêtres qui se réincarnent ainsi dans leur descendance, le rôle des hommes est d'ambassade, diplomates, même quand ils sont rois, époux de la matriarche. Les femmes gèrent la cité, président aux cérémonies funéraires et spirituelles, aux récoltes, sont gardiennes et distributrices des réserves de nourriture et des biens de la tribu, elles gardent leurs filles mariées chez elles, le mari entrant dans la tribu de sa femme, le divorce est totalement permis puisque la filiation est matriarcale, les oncles et les frères de la matriarche sont les garants de la continuité de la tribu. Matrilinéarité, matrilocalité. Quand la matriarche décède, c'est en général sa plus jeune fille qui lui succède (ultimagéniture).

Le couple originel sacré n'est pas le mari et sa femme imposé par le patriarcat, mais bien la sœur et le frère, garants de la solidarité de la tribu matriarcale, de sa longévité et de sa pérennité. Les maris sont des pièces rapportées ; dans certaines tribus, ils retournent même dans leur village d'origine et ne voient leur épouse que pour des contacts sexuels furtifs la nuit.

" Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. "

Cette phrase de Claude Lévi-strauss, père de l'anthropologie structurale est souvent citée par les féministes, car elle démontre que les hommes sont frappés de cécité quant à la simple présence des femmes, de leurs contributions aux sociétés humaines. Nous sommes leur point aveugle. " Le système patriarcal a tout intérêt a s'assurer que les découvertes relatives aux formes sociales matriarcales demeurent invisibles ", il s'assure ainsi la primauté, la primogéniture, l'aînesse en quelque sorte, en effaçant les femmes de son champ de recherches. En résultent censure, autocensure, cécité, changements de pied pour éviter l'ostracisation, les femmes sont invisibles, invisibilisées, comme le sont les spéculations des anthropologues femmes. Ainsi, le premier anthropologue "matriarcal" Bachofen, les marxistes Marx et Engels, les anthropologues Malinowski, Briffault, Lévi-Strauss, les préhistoriens, dont Marie König, qui décode les systèmes symboliques de l'ère glaciaire, Fester qui, lui, suggérera que l'utilisation la plus ancienne d'outils n'est pas le fait de l'homme en tant que chasseur, mais est due aux mères s'occupant de leurs enfants et que " ce sont les mères qui ont préparé le terrain pour toute la technologie à venir ", qu'elles sont à l'origine de la culture par l'invention du langage et la création des spiritualités. Et sans doute aussi de l'agriculture* basée sur " le droit d'usufruit : le droit d'utiliser la terre pour la cultiver, mais non le droit à la propriété privée foncière ". Malheureusement, les anthropologues patriarcaux s'en tiendront fermement à la valeur extrêmement exagérée accordée à la chasse. Même pensum du côté des historiens des religions et des mythologistes : Mircéa Eliade qui travaille sur le chamanisme, Freud qui travaille sur les religions, mais Rank-Grave qui travaille sur la triple déesse, fait de la théa-cracie la culture supérieure. " Il affirme expressément qu'elle a été détruite par une aristocratie militaire composée d'hommes et que sa nature pacifique et sacrée a disparu sous l'effet de la violence et de la domination -avec des conséquences toujours plus catastrophiques, et ce jusqu'à présent."

L'archéologie n'est pas en reste quand il s'agit d'effacer les femmes et leurs apports culturels : marginalisées les observations iconoclastes d'Evans ; les archéologues ultérieurs commencent " à rechercher un roi omnipotent dans la culture minoenne, le "Grand Homme" autour duquel la société devrait être centrée -mais dont on ne  trouve pas trace." : distorsion de la réalité pour la faire coïncider avec leurs idées patriarcales. L'archéologue Marija Gimbuntas décrit-elle, en s'appuyant sur ses fouilles, des femmes au rang de prêtresses qui vénéraient une pluralité de déesses dès le Paléolithique, et caractérise-t-elle la culture de la vieille Europe par une profonde religiosité et la place centrale des femmes, culture matrilinéaire, matrifocale, égalitaire et pacifique ? Elle et ses travaux seront discrédités par la doxa patriarcale.

D'où l'insurrection, si l'on peut dire, de Heide Goettner-Habendroth, spécialiste allemande en philosophie des sciences et épistémologue. Elle décide de créer sa propre Académie sur les Recherches Matriarcales Modernes HAGIA en 1986, dans le sillage des " mouvements critiques à l'égard du Patriarcat ", " du mouvement féministe en lutte pour l'autodétermination des femmes, et du mouvement des peuples autochtones, en lutte pour l'autodétermination des peuples et des cultures." Car désormais, les peuples autochtones sont sortis de la colonisation, leurs fils et filles font eux aussi des études à l'université où ils/elles acquièrent une méthodologie scientifique, ils/elles peuvent désormais apporter leur pierre au savoir anthropologique en observant les vestiges matriarcaux de leurs propres sociétés, brutalisées, avilies par le colonialisme, cet ultime moyen de conquête et d'imposition par la force du patriarcat, et ils/elles sont en capacité produire une épistémologie (critique) des travaux anthropologiques masculins européens.

Nous sommes face au défit climatique, face à l'épuisement des ressources limitées dans un monde fini, face à la défaunation sous la pression humaine partout ; le monde peut devenir chaotique dans les quelques dizaines d'années à venir, alors que partout l'oppression des femmes et le pillage de la nature se sont organisés sous le joug patriarcal depuis 10 000 ans. " Eu égard aux profondes crises politiques, économiques et écologiques ", à l'absolue nécessité de changement de paradigme auxquels nous sommes aujourd'hui confronté-es : " l'aspect le plus important de ces recherches est qu'à partir des leçons qu'offrent les sociétés matriarcales nous puissions découvrir des solutions aux problèmes sociaux contemporains et que nous ayons en permanence le courage de prendre les dispositions politiques nécessaires pour stimuler le processus de transformation de la société patriarcale en société humaine."

L'ouvrage est consacré à la description de différentes tribus fonctionnant encore selon les vestiges de la gestion matriarcale de leurs sociétés : dont les Moso de l'Himalaya qui ont eux-mêmes sollicité l'autrice et son équipe de chercheuses pour l'étude de leurs tribus afin que leurs contributions ne soient pas occultées de l'histoire des sociétés humaines. Il y a aussi un passionnant passage sur les Amazones d'Amazonie, " un phénomène fréquemment relevé mais mal compris par les chercheurs masculins occidentaux. [...] Dans les territoires Arawak, les récits de prouesses militaires de femmes abondent ; ils attestent on ne peut plus clairement de l'édification de villes et de sociétés entièrement féminines.

A lire donc, que vous soyez chercheuse, anthropologue, philosophe, féministe, ou tout simplement concerné-e par les problématiques écologiques.

" Le propre des dominants est d'être en mesure de faire reconnaître leur manière d'être particulière comme universelle." Pierre Bourdieu

* Agriculture : cultures de céréales vivrières, opposées à l'élevage. Il semble que le nomadisme (régressif) des éleveurs était plutôt provoqué par les ravages infligé à un biotope, par l'épuisement des terres cultivables. Il fallait alors fuir le Paradis Terrestre, selon la narration malédiction de la Bible.

Les citations de l'ouvrage sont en caractères gras et rouges.