vendredi 15 juin 2018

Hedy Lamarr - From extase to wifi

Peut-on être très belle et être en même temps très intelligente ? La réponse à Hollywood est non. Aussi, il a fallu des dizaines d'années pour qu'Hedy Lamarr émerge comme inventrice d'un code de brouillage de signaux électroniques de torpilles. Dit comme ça, ce n'est pas glamour, donc c'est in-com-pa-ti-ble avec une carrière de bombe sexuelle. Apprenant aux infos au début de la guerre qu'un navire militaire de l' US Navy avait été torpillé par sa propre arme que l'ennemi avait détournée en décodant et détournant son signal de commande, l'obstinée chercheuse patriote (née en Autriche mais reconnaissante à son pays d'adoption) va se casser la tête à imaginer un signal brouillé "à étalement de spectre", de façon à éviter ce genre d'accident. Après des journées harassantes d'apprêt, de maquillage et de tournage, Hedy Lamarr se délassait en faisant des casse-tête mathématiques !


On ne trouve aucune photo de Lamarr au naturel, il n'existe que des photos de studio très posées et retouchées.

Personnellement, je n'ai appris qu'il y a quelques années seulement, par la magie des réseaux sociaux, grâce à un mathématicien, qu'Hedy Lamarr, sex symbol des années 30 et 40 du siècle dernier, était aussi une mathématicienne qui avait inventé une formule mathématique ancêtre de technologies qui impactent nos vies d'aujourd'hui : le GPS et le wifi.

Le documentaire que lui consacre Alexandra Dean (coproduit par des femmes dont Susan Sarandon) sort littéralement le génie de Lamarr de l'oubli. Il est implacable pour les hommes de l'industrie hollywoodienne tous plus obtus et phallocentrés les uns que les autres -Louis B Mayer et Cecil B De Mille entre autres, mais pas seulement. La carrière cinématographique de Lamarr sera assez courte : quelques films, la gloire, plein de maris, des enfants dont un adopté, et bien sûr, la cinquantaine infranchissable dans une industrie vampire qui ne consomme que de la chair fraîche, les addictions qui modifient le caractère, la vieillesse recluse et l'oubli, visage détruit par la chirurgie esthétique, psyché ravagée par les amphétamines prescrites et absorbées sous le nom de vitamines. Une fin fauchée et affreuse.

L'invention sera finalement brevetée par le co-inventeur George Antheil, puis évaluée par un sous-traitant de l'armée US, laquelle ne savait pas comment l'exploiter. Si ! Je vous jure. Avant la fortune que l'on sait. Aujourd'hui encore, des hommes prétendent qu'Hedy Lamarr n'a rien inventé, qu'elle n'a fait que copier et usurper l'invention d'un autre, alors qu'elle n'a pas fait fortune avec, et même qu'elle était une espionne à la solde de l'Autriche. Non seulement ces grincheux n'ont pas de talent, mais en plus, ils n'ont de cesse de tenter d'effacer de l'histoire celles qui en ont.

Ce film sorti le 6 juin est encore en salles (notamment au TNB à Rennes !) : courez le voir. Il est tragique mais empowering. Il peut susciter des vocations. Il décrit bien ce qu'est un-e inventeur-ice : pas une ingénieure, ni une technicienne, mais quelqu'un-e qui a un esprit scientifique, de la curiosité, de l'imagination, et une sacrée dose d'obstination.
La bande annonce française :



La bande annonce US : Bombshell - The Hedy Lamarr Story



Liens :
La fiche Wikipedia d'Hedy Lamarr
Mon billet sur les pionnières du codage informatique
La fiche IMDB du film.

lundi 11 juin 2018

Féministes et défenseur-es des animaux uni-es contre le sexisme

Le grossiste suisse Migros voulant sans doute surfer sur l'irrésistible (?) prise de conscience de la souffrance animale et l'aspiration au végétarisme qui s'ensuit, à eu la mauvaise idée de commettre ce film publicitaire sexiste en détournant le message politique des végétariens et des défenseurs des animaux. Un festival de clichés sexistes : la couleur rose attribuée aux filles, comme le découpage de légumes, le massage de viande en regardant une femme à poil qui retourne un regard lascif, la virilité associée au feu, à la viande et à toutes sortes d'engins phalliques, le combo qui se veut œcuménique est indigeste.



Deux associations suisses, l'une féministe Terre des femmes, et l'autre Pour l'Egalité Animale (PEA) ont porté plainte pour sexisme : selon leurs communiqués de presse respectifs " l'assimilation femme et viande toutes deux considérées comme consommables ", puis " la reproduction de stéréotypes de sexe ou de genre et l'encouragement à la consommation de chair d'animaux ont des conséquences désastreuses qu'on ne peut pas ignorer sous couvert d'humour ". Cette publicité contrevient aux lois suisses contre le sexisme selon les deux associations. Je crois que c'est une première. Il faut la saluer. L'animalisation des femmes, la réification des animaux, êtres vivants et sensibles, dans la viande à griller pour le plaisir masculin (ils ne sont jamais aux fourneaux, mais ils attisent les braises quand il s'agit de barbecue, comme par hasard, ils manient le trident et le feu), la coupe déborde.

Le féminisme et le véganisme au risque de le dépolitisation

L'association de protection animale aurait aussi bien pu invoquer le détournement politique du message des végétariens, dont je rappelle qu'ils le sont pour épargner des vies animales -pas pour leur santé, ni pour obéir à un tabou alimentaire religieux, ni même pour l'environnement-, en effet, le ridicule "grilétarien" s'approprie de suffixe "tarien" du mot végétarien pour mieux détourner et ridiculiser notre message politique, à savoir, les animaux ne sont pas nos souffre douleur, ni nos protéines, ils sont les autres habitants de la planète, "d'autres nations", non dédiés à notre service ni à nos caprices, foutons leur la paix !

Le féminisme aussi risque la dépolitisation avec sa mutation en "féminisme pop" porté par certaines chanteuses qui prétendent que la féminité est puissante (Beyoncé...), ou en "réformisme libéral ultra light", affirmant que le combat collectif de "viragos poilues et stériles" est terminé, qu'il faut passer à autre chose, que les hommes ne sont pas nos ennemis, le mouvement né sur les réseaux sociaux #HeForShe" en est un bon exemple. Tous ces messages individualistes, trompeurs et édulcorants, la déferlante "flexitarienne", cette adaptation light du véganisme, l'assimilation au sans gluten et à toutes les segmentations marketing qu'invente le capitalisme pour faire son beurre, risquent de noyer les revendications sociales et politiques des défenseurs des animaux, dont l'immense majorité des troupes, rappelons-le, sont des femmes, même si le mouvement, gagnant en ampleur, commence à attirer les hommes qui regardaient, plutôt perplexes, jusqu'ici. Tout ce qui peut générer une opportunité de pouvoir les intéresse, au risque de pervertir l'idée de départ, et bien sûr, d'en effacer les femmes pionnières. NE L'OUBLIONS JAMAIS.

Aussi je salue cette alliance entre mouvement de défense des animaux et mouvement antisexiste. Bravo, mesdames. A plusieurs on est plus fortes. Migros et les carnistes sexistes patriarcaux n'a plus qu'à bien se tenir.

vendredi 1 juin 2018

Porn Valley - Par Laureen Ortiz



" La chaleur se fait chaque jour plus lourde dans la Vallée. Mon seul horizon est la masse de contenus pornos que recèle Internet, qui s'étend à l'infini devant moi. J'y plonge régulièrement pour en extirper un nom, une information. Ou simplement pour prendre des nouvelles de quelqu'un. Les tweets de Savannah, désormais loin d'ici, dans le désert texan, témoignent d'une grande détresse. Ils sont lancés sans destinataire précis, au gré des courants de la plateforme, peut-être dans l'espoir que quelqu'un, quelque part, finisse par tomber dessus : "je bois de la vodka avec de l'eau du robinet", "je dois être folle", "le Botox est mon petit copain", "tout ce que je voulais, c'est être aimée", "j'ai pas été élevée comme tout le monde". [...] Et puis, le 13 août, la nouvelle tombe comme un couperet : "Je n'arrête pas le porno, j'ai juste été découragée, mais je vais rester positive." La rechute n'aura pas tardé, seulement deux semaines après sa tentative d'échapper à l'industrie qui la débecte. "

Huit ans d'enquête dans l'industrie du film -côté San Fernando Valley, celle des productions pornographiques, de l'autre côté des collines de Hollywood, les deux séparés par la désormais mythique Mulholland Drive, la route de crête, et celle des nouvelles technologies de la Silicon Valley qui développe et sécurise les plateformes d'hébergement des sites porno, le récit de Laureen Ortiz a la forme d'un road trip : dans la conurbation des Anges (Los Angeles), on ne se déplace qu'en voiture, tout piéton est suspect.
En voiture donc, au gré des rendez-vous -quelque-fois avec lapins à la clé, Laureen Ortiz rencontre stars du porno, producteurs, réalisateurs, dont certains passent du "civil" au porno (le vocabulaire de la profession est volontiers militaire), éditeurs de magazines (Penthouse, Hustler...), politiciens, lobbyistes, camgirls, ainsi que trois vétéran-t-e-s qui tentent de monter un syndicat pour imposer le port du préservatif sur les tournages. Préservatifs dont les clients des plateformes, et donc les industriels ne veulent pas, la loi Californienne imposant un dépistage des maladies "professionnelles" (SIDA, herpès, gonorrhée, chlamydiose) tous les quinze jours. " Le dépistage, la voilà la réponse. " disent les lobbyistes de l'Industrie, pour mieux refuser le préservatif.

A San Francisco, dans la Silicon Valley, les plateformes -Pornhub, Brazzers (Brothers, aux vieux Pères succèdent les Frères), Youporn, Digital Playground et Mindgeek..., hébergent, fournissent des contenus produits par d'autres, voire des contenus volés, ou à tout le moins sans copyright (la sextape piratée de Kim Kardashian pour laquelle elle a obtenu des dommages et intérêts à hauteur 5 millions de dollars fait exception à la règle), vendent du clic à des annonceurs publicitaires, des bandeaux à des partenaires apporteurs de business : ils pratiquent le "ruissellement" à l'envers, une sorte de trickle up -puisque décidément le concept est à la mode. Prenez l'exemple d'une camgirl, une jeune femme qui investit dans une camera avec une bonne définition et un ordinateur, décide de publier sur la Toile mondiale ses vidéos où elle fait un striptease ou se masturbe dans sa chambre à coucher,  juste pour payer son loyer et arrondir ses fins de mois pour élever correctement ses enfants : très vite, si elle gaze bien et fait du clic, elle devra se payer un agent, ou au moins un moyen de paiement sécurisé si elle décide de réserver ses films à ses abonnés. C'est là qu'interviennent les plateformes ; allez faire un tour sur Mindgeek : ambiance startup garantie, l'écran d'accueil ne montre rien d'une plateforme dédiée au porno. Notre camgirl (dont d'ailleurs le business s'est mondialisé en Roumanie où l'industrie investit dans des immeubles entiers de chambres à coucher où des "modèles" font face à des cameras et produisent industriellement des vidéos), sur un chiffre d'affaires mensuel de 1000 dollars n'en gardera que 300 pour elle, les 70 % restants paieront l'agent et les frais d'hébergement de la plateforme. Et, bien sûr, vous avez deviné : les filles performent, les mecs encaissent selon un modèle économique éprouvé depuis le fond des temps !

" En réalité, ce sont les patrons des plateformes de contenus, les producteurs et les agents qui détiennent le nerf de la guerre. Eux sont là pour durer, contrairement à celles qui finiront au rebut avant leur première ride. Le porno sert d'ascenseur social -retour inclus. "

L'auteure mène aussi son étude sociologique en interrogeant astucieusement ses personnages qui existent tous-tes dans la vraie vie : la quasi totalité ont été élevés par des parents catholiques et des institutions religieuses ; même les rivaux Larry Flynt et Bob Guccione, respectivement fondateurs de Hustler et Penthouse, ont été élevés, l'un par une famille méthodiste du Midwest, et l'autre est un fils d'immigrés siciliens élevé dans une famille catholique de New-York. D'ailleurs Larry Flynt, bipolaire tardivement diagnostiqué, expérimente pendant un an une courte crise mystique chez les chrétiens Born again, crise pendant laquelle il publie une couverture clamant " Nous ne prendrons plus les femmes pour de simples bouts de viande". Ce genre de promesse n'engage que ceux/celles qui les entendent, leur appétit d'ogres est insatiable. 


Dans une ambiance littéraire à la Bukovski, James Ellroy ou encore Bret Easton Ellis, road novel accompagné d'une bande-son pop-rock à base de The Cure, Rihanna... ce récit se lit comme un polar. Avec un vrai suspense : Laureen Ortiz retrouvera-t-elle Phyllisha, l'ex porn star dont elle n'a plus de nouvelles, avant son retour définitif à Paris ?

Industrie vampire, suceuse de sang, n'aimant que la chair fraîche, une "carrière" de camgirl ou plutôt de "modèle", d'actrice porno, dure de quelques semaines à quelques années. Après 45 ans -et encore juste pour les adeptes du botox et de la chirurgie plastique- le repositionnement est difficile.
" Le futur est incertain, mais le passé nous rappelle d'où l'on vient, et s'en affranchir est un projet illusoire. Les souvenirs ne s'effacent pas, a fortiori quand les images qu'ils charrient sont matérialisées dans la mémoire dure, informatisée, mondialisée... " Laureen Ortiz 

Les citations du livre sont en caractères gras et rouges.
Mes autres articles sur la pornographie pour appréhender la big picture :
Pornification : De La Folie des grandeurs au cinéma porno  - Par Jean-Luc Marret
A un clic du pire : comment la pornographie a colonisé nos pratiques sexuelles - Par Ovidie

samedi 26 mai 2018

La longue marche des femmes

"Nous sommes les Artemisias des temps modernes : nous frappons !"
Asia Argento, une des plaignantes contre Harvey Weinstein.

Il aura fallu les témoignages de 80 femmes pour faire tomber Harvey Weinstein, alors que l'industrie savait, connaissait ses pratiques. Et encore, il  n'est pas tombé : il a juste perdu de sa superbe et dû vendre à perte sa société de production et son catalogue de films sans que l'on sache ce qui a provoqué en premier sa chute, où le déclin de sa société, ou les plaintes pour agressions sexuelles et viols. Conseillé dans son système de défense par l'ex-avocat américain de Dominique Strauss-Kahn, Benjamin Brafman, il a choisi de plaider non coupable dans le dossier d'accusation de viol et agression sexuelle de deux plaignantes qui l'oppose au procureur de l'Etat de New-York. Cela nous rappelle bien des souvenirs. D'ici qu'il soit relaxé au pénal et condamné au civil, comme dans le cas de DSK, il n'y a pas loin. Mais 80 femmes, tout de même, c'est forte partie.

Même si l'industrie cinématographique revendique une sorte d'extra-territorialité (mais pourquoi, au fait ?), ce serait pas mal de se souvenir qu'une chambre d'hôtel, fût-elle dans une suite de 200 m2, n'est pas un lieu où on discute de contrats et de business. Pour cela il y a des bureaux, des salles de réunions, les grands hôtels proposent les deux à la location, comme les centres d'affaires. C'est vrai pour toutes les professions. Personnellement, j'ai toujours refusé de discuter affaires ou contrats ailleurs que dans un bureau, à une exception près : un bon déjeuner à une table de restaurant, sans boire autre chose que de l'eau en bouteille peut éventuellement aider à faire connaissance et à débroussailler le terrain d'entente. Mais c'est un peu gâcher : j'ai du mal à avaler trois bouchées et profiter pleinement du repas.


Il aura fallu le discrédit de l'Eglise Catholique Irlandaise à travers de multiples scandales de pédophilie (exportés même à Boston), des mass graves (charniers) contenant des cadavres de bébés morts-nés, ou morts d'absence de soins, dans des orphelinats tenus par des religieuses, et les fameuses laundries (buanderies) où des femmes enceintes sans être mariées ayant "fauté", étaient enfermées et exploitées dans de durs travaux non salariés, telles que rapportées par le film de Peter Mullan The Magdalene Sisters en 2002, pour que l'Irlande sollicitée par referendum abroge enfin, par un vote massif, l'affreux 8ème amendement de sa Constitution traitant les femmes en mineures, en les dépossédant de leur droit à disposer d'elles-mêmes et de leur corps.L'Irlande va désormais pouvoir se doter d'une loi sur l'avortement et cesser d'exporter au grand dam de l'Europe qui râlait mais n'en pouvait mais, ses avortements à l'étranger, notamment vers la Grande-Bretagne.
Rassurons les partisans du non au droit à choisir des femmes : ils/elles pourront continuer à avoir autant d'enfants qu'ils le voudront, jusqu'à la ménopause, en se ruinant la ceinture abdominale, et accessoirement le budget familial et les ressources de la planète. Mais en cessant de nous imposer LEUR CHOIX. On les attend maintenant sur le front des réfugiés, de leurs bébés nés qui meurent en Méditerranée, et contre toutes les guerres, puisqu'ils sont "pour la vie", sous-entendant que nous serions symétriquement "pour la mort". C'est le moment de le prouver.

A moins que ? Mais non, je plaisante : ils ne sont pas plus "pro-vie" que je ne suis la Fée Clochette ! On s'en serait aperçu-es depuis longtemps. Leur agenda, c'est d'asservir les femmes à la reproduction, aux "besoins" sexuels et reproductifs des mâles, de nous encombrer de progéniture à ne savoir où la mettre, pendant que les hommes gardent fermement le gouvernail. Les femmes très occupées au gynécée, les hommes palabrant au Parlement, les vaches sont bien gardées ? Personnellement, cette division des tâches en deux équipes, je trouve que ça suffit. Je vois où ça nous mène : à la destruction de la vie sur terre.

dimanche 20 mai 2018

Sexisme, spécisme, "cannibalisme psychique"

En ces temps de Pentecôte, "mangez du veau" selon le slogan marketing du lobby de la viande, -l'élevage envoie à l'abattoir les veaux mâles, sous-produits de l'industrie laitière, réputés inutiles voire parasites puisqu'ils mangent des ressources alors qu'ils ne porteront pas de petits-, et en ces temps de ramadan, je vous propose un tout-images en trois pubs sexistes, et spécistes, ça va de soi, les deux marchant ensemble.


Migros, grossiste alimentaire suisse trouve fin de surfer sur la vague végétale actuelle en proposant aux hommes du "rose" (de la viande blanche de bébé animal anémié ?) sous la dénomination "grilétarien" : le gril, apanage des hommes qui se mettent au "rose" couleur fiiiille, et grillent tout : de la viande, du poisson et des.... légumes ! Leur site Internet : Griletariens.ch, en allemand. Œcuménisme de mauvais aloi, gril couplé avec le même suffixe que végétarien, le tour est joué, le végéta*isme, mouvement social de libération animale, est noyé dans la grillade, la rigolade, et la diversion.


Trouvé cette illustration sur le site Monsieur Mondialisation à propos d'un article sur "la société de consommation : négation de la pensée critique", où curieusement une femme s'enfourne (c'est une sale habitude de l'industrie de la pub, on ne voit pas dans les mêmes proportions des hommes se rentrer des aliments dans la bouche !) un burger avec une étiquette masculine dessus ! Réservé aux hommes ? Donc transgression ? Hors le fait que ce sont toujours les femmes qui sont associées à la consommation, si quelqu'un-e peut m'expliquer.... La subtilité du message m'échappe.


Et enfin, cette réflexion trouvée sur le Twitter des @feralfeminists (féministes sauvages) :
"Quand j'avais 12 ans, j'entendais des garçons me traiter de "crevette". Je demandai à l'un d'eux ce que cela voulait dire. Il répondit : "Quand une fille a un joli corps mais une tête affreuse, elle est comme une crevette. Si vous enlevez la tête, vous pouvez manger son corps". Sexisme est spécisme, concluent les férales féministes. En tous cas, les deux marchent main dans la main. Belle illustration aussi du cannibalisme psychique des femmes par les hommes, évoqué par Ti Grace Atkinson.

Cette semaine, on a entendu Trump s'exprimer à propos des mexicains illégaux aux USA (lesquels leur rendent des tas de services, notamment travailler dans leurs abattoirs, emplois dont les étasuniens ne veulent plus) en les traitants d' "animaux". Renvoyer l'autre à l'altérité radicale en l'animalisant. Le spécisme, cette racine du racisme et du sexisme.

Bonne fête de Pentecôte ou bon ramadan, selon vos croyances, ou juste bon week-end pour celles/ceux qui ne s reconnaissent dans aucune obédience, sans violence, dans l'assiette et ailleurs.

vendredi 11 mai 2018

D'ouvrier d'abattoir à lanceur d'alerte : Ma vie toute crue

"T'es un homme ou un pédé ?  "
" Ferme ta gueule, baisse la tête, fais ton boulot. Et si tu n'es pas content, dégage !"


" Microcosme viril très fortement hiérarchisé dans lequel tu dois faire tes preuves à chaque instant ", l'abattoir est le dinosaure qui a inspiré l'ère industrielle ; l'abattoir est la matrice inversée du travail en miettes : Henri Ford s'inspira dans les années 20 de la chaîne de désassemblage des abattoirs de Chicago pour inventer la chaîne d'assemblage de ses usines automobiles de Détroit. Taylorisme, fordisme. La fragmentation empêche de voir la big picture, et c'est voulu.

" La plupart du temps, sur la chaîne, quand tu es concentré pour tenir le rythme, tu ne vois rien de ce qui se passe autour de toi. Tu ne vois que ta tâche, la globalité de ce qui se passe autour de toi t'échappe. "

La fragmentation du travail va de pair avec les "corps en miettes" des ouvriers, et le désassemblage de la vache, du veau, du bœuf ou du mouton, jusqu'à ce que l'animal ne soit plus reconnaissable dans la viande qu'on vous vendra. Étourdi par un matador, vidé de son sang, les muscles encore vibrants d'effets nerveux et de mouvements incontrôlés, les sabots sont coupés, le corps "vidangé" de ses organes internes, la peau enroulée sur un treuil, découpé à la scie, dégraissé pour ne conserver que le muscle, les abats envoyés dans diverses cuves en inox, au milieu des flots de sang et de merde, le travail d'ouvrier d'abattoir est un travail épuisant et dangereux, soumis à des cadences infernales. " La cadence nous tue. Elle nous broie, nous pousse à faire n'importe quoi.". " On t'insulte, on te harcèle, on te menace pour que tu tiennes la cadence ".

Mauricio Garcia Pereira, le lanceur d'alerte qui informa L214 et le monde de l'abattage des vaches gestantes par l'abattoir municipal de Limoges est un jour en remplacement à la boyauderie (alors que son poste habituel est l'aspiration des moelles de bovins) qui traite les viscères, quand il voit soudain arriver un sac rosâtre qui semble remuer : il réalise alors que c'est un fœtus de veau complètement formé, sabots rose nacré et langue pointant de la poche de liquide amniotique dans lequel le veau s'est noyé au coup de matador tuant sa mère ; troublé, il appelle son chef d'atelier qui lui dit que tout est normal, qu'il n'a qu'à balancer le tout dans la cuve à déchets incinérables ! Après sept longues années de maltraitance, de souffrances physiques, de douleurs d'épaules et dorsales, de mufflées alcoolisées et de shoots de cocaïne "laissées sur la cuvette des WC sur une carte Carrefour" pour "tenir", d'engueulades homériques avec sa hiérarchie, au bord de devenir fou, profondément choqué -le coup de trop, la goutte d'eau-, Mauricio Garcia Pereira voit un soir suivant, par hasard, sur sa télé les effroyables images "volées" en février 2016 par L214 à l'abattoir pourtant certifié bio du Vigan, et après une recherche sur Internet, appelle Brigitte Gothière, co-fondatrice de l'association, en lui disant qu'il a un document vidéo à lui soumettre.
A partir de ce moment, approché par l'association, Mauricio complétera grâce à une petite camera embarquée fournie par L214 sa documentation sur les fœtus de veaux avant de quitter définitivement l'abattoir de Limoges. S'enclenche une séquence trépidante où L214 publie son témoigne qui est aussitôt relayé par la presse et la télévision : Audrey Garric du Monde arrive même dans le petit salon de son HLM pour l'interviewer ! Puis les plateaux de télé s'enchaînent.

Témoignage en deux parties : une moitié du livre est consacrée au monde l'abattoir, la description irremplaçable, par quelqu'un de l'intérieur, de la chaîne de mort industrielle qu'est l'abattoir, (l'abattoir municipal de Limoges avec " 1500 bovins, 1500 ovins et un millier de porcs abattus chaque semaine, ce qui représente 25 000 tonnes de viande chaque année ", est un des plus grands abattoirs municipaux d'Europe : viennent y abattre les particuliers, les bouchers et les grossistes qui en sont les principaux clients donc patrons), puis en deuxième partie, sa vie de lanceur d'alerte très sollicité par des journalistes pendant quelques mois. Mauricio Garcia Pereira, après des entretiens à propos de ses cauchemars récurrents avec une psychologue qui lui a diagnostiqué un "état de choc post-traumatique", est aujourd'hui en formation pour devenir monteur en réseaux électriques en haute et basse tension, mais il portera à jamais le stigmate du lanceur d'alerte ayant révélé les mauvaises pratiques d'un employeur. Le livre qu'il signe est coécrit avec la journaliste Clémence de Blasi. Lisez-le, et si vous êtes bibliothécaire, achetez-le et faites-le circuler !

Ouvrier d'abattoir n'est pas une vocation : on y va travailler, d'abord recruté par une agence d'intérim, parce que "c'est ça ou la rue" et que dormir dans sa voiture, ça va un moment, mais ce n'est pas une vie à la longue.

" A l'abattoir, les animaux sont terrifiés. Souvent, ils gardent la tête baissée, comme s'ils étaient résignés et acceptaient la mort. Certaines bêtes se battent jusqu'à la dernière seconde, d'autres se laissent tomber de tout leur poids dans le couloir de la mort et refusent obstinément d'avancer, malgré les coups de bâton et les décharges électriques ".

" L'abattage des vaches gestantes est toléré par l'Union Européenne qui indique seulement dans un règlement de 2004 refuser le transport de "femelles gravides qui ont passé au moins 90 % de la période de gestation" (qui est d'environ neuf mois et demi pour les bovins). "

" Où sont les services vétérinaires ? Dans leur bureau autant que possible. [... ] Quand aux contrôles sanitaires, parlons-en ! Peut-être pourraient-ils avoir un impact quelconque... si les abattoirs n'étaient pas prévenus une semaine à l'avance du passage de deux ou trois des 500 inspecteurs de la Santé publique vétérinaire. Tout le temps que le contrôle à lieu, on baisse la cadence de la chaîne au minimum. Pendant ces inspections les ouvriers peuvent enfin travailler normalement, dans des conditions correctes. Mais dès le lendemain, les mauvaises habitudes refont surface. Pourquoi est-ce qu'il n'y a jamais de contrôles inopinés ? "

Souffrance animale, souffrance sociale et humaine. Clairement, les mangeurs de viande prennent des risques. Sanitaires surtout. Et celui de se faire rouler dans la farine de l'abattage rituel aussi : le processus est tellement lourd et long que bien des viandes sont déclarées rituelles qui n'en sont pas. Maltraitance aux animaux, aux humains, mauvaises pratiques, contrôles sanitaires inexistants ou bâclés, grosse cavalerie, insuffisance des étiquetages, omerta sur des pratiques illégales, pas vue pas prise, l'industrie de la viande est un monde opaque qui entend rester bien planqué derrière ses postes de garde avec triples barrières. On ne rentre pas.

" Si les abattoirs avaient des murs de verre, tout le monde serait végétarien ". Paul Mc Cartney.

Aujourd'hui encore, puisqu'il n'y a pas de loi l'empêchant, l'abattoir de Limoges continue à abattre des vaches gestantes, arrivées par "accident", les éleveurs qui paient très chers leurs inséminations artificielles ne s'apercevraient de rien. Qui croit ça ?

Les caractères gras et rouge sont des citations du livre. 

jeudi 3 mai 2018

Le Mouvement des Femmes n'a pas d'ennemis ?

La récente attaque terroriste (cela ne fait pas de doute) de Toronto par un masculiniste "incel" qui voulait se venger des femmes qui lui refusent l'amour, l'attention, et les services sexuels auxquels il croit avoir droit, faisant un nombre important de victimes femmes, implique qu'Alek Minassian désigne les femmes comme étant l'ennemi qui ne veut pas coucher avec lui. Infortuné "célibataire involontaire", il se venge, comme avant lui Marc Lépine et Elliot Rodger, respectivement tueur de Polytechnique Montréal en 1989 dont les femmes prenaient la place réservée, et le "gentleman suprême", auteur de la tuerie d'Isla Vista Californie en 2014. Les femmes n'auraient pas d'ennemis, mais les hommes oui, et ce sont ces satanées femmes subverties par le féminisme qui ne veulent pas coucher avec eux ! Je vous propose un texte écrit par Ti Grace Atkinson en 1969. Les femmes n'ont pas d'ennemis ? Il est peut-être venu, le temps de la clairvoyance.

DÉCLARATION DE GUERRE

" Almanina Barbour, une révolutionnaire noire de Philadelphie me disait un jour : "Le Mouvement des Femmes est le premier de l'histoire qui soit en guerre sans avoir d'ennemi". Je sursautai. Sa critique était pertinente. Je me creusai la tête, cherchant une réponse. Cet ennemi, nous l'avions sûrement défini à un moment ou à un autre, sinon qu'avions-nous cherché à abattre au cours de ces deux dernières années ? Avions-nous juste tiré en l'air ?
Deux réponses seulement me vinrent à l'esprit, mais en les cherchant je compris que la question avait été jusqu'alors soigneusement évitée. La première, et de loin la plus fréquente des réponses était "la société". La deuxième, moins fréquente et toujours furtive, était "les hommes".
Cette affirmation que "la société" est l'ennemi, comment faut-il l'entendre ? Si les femmes sont opprimées, il n'existe qu'un seul groupe qui puisse les opprimer : ce sont les hommes. Alors pourquoi les appeler "société" ? En disant "société" voudrait-on indiquer les "institutions" qui oppriment les femmes ? Mais il faut bien que les institutions soient maintenues, et la même question se pose : par qui ? La réponse à la question "qui est l'ennemi ?" est tellement évidente que le problème intéressant devient vite "pourquoi l'a-t-on évitée ?".
Le maître pouvait tolérer bien des réformes dans l'esclavage, mais aucune qui menaçât son rôle  essentiel de maître. Les femmes l'ont toujours su, et comme "hommes" et "société" sont en effet synonymes, elles ont eu peur de les affronter. Privé de cet affrontement et d'une compréhension rigoureuse de la stratégie masculine de lutte, si habile à ligoter les femmes, le "Mouvement des Femmes" est plus nocif qu'utile. Il provoque la réaction en retour des hommes sans faire progresser les femmes.

Il n'y a jamais eu d'analyse féministe. Le mécontentement des femmes et les tentatives de remédier à ce mécontentement, ont montré implicitement que les femmes formaient une classe, mais n'ont jamais donné lieu à une analyse politique de classe, en terme de causes et effets. Autrement dit, la persécution des femmes n'a jamais été prise pour point de départ d'une analyse politique de la société. Si l'on considère que la dernière grande vague de mécontentement des femmes a couvert 70 ans (1850-1920) et fait le tour du monde, et qu'une récente accumulation de griefs a commencé, ici, en Amérique, voilà environ trois ans, l'absence d'une explication structurale du problème est à première vue incompréhensible. C'est pour comprendre les raisons de cette omission dévastatrice et les conséquences de ce problème que nous en sommes venues au "féminisme radical".
Les femmes qui ont essayé de résoudre leurs problèmes en tant que classe ont posé des dilemmes mais n'ont pas proposé de solution. Les féministes traditionnelles demandent l'égalité des droits des femmes et des hommes. Mais sur quelles bases ? Si les femmes ont une fonction différente de celle des hommes, cette différence n'affecte-t-elle pas nécessairement les "droits" des femmes ? Par exemple, est-ce que toutes les femmes ont le "droit" de ne pas avoir d'enfants ? Le féminisme traditionnel est pris dans le dilemme de demander une égalité de traitement pour des fonctions différentes, parce qu'il est peu disposé à affronter la classification politique (des fonctions) par sexe.
Les femmes radicales, par contre, comprennent que considérer les femmes comme un groupe, c'est rendre possible une analyse politique de la société, mais elles ont tort de refuser de comprendre pourquoi les femmes forment une classe, pourquoi cette classe est particulière, et quelles sont les conséquences de cette description pour le système des classes politiques. Les féministes traditionnelles aussi bien que les femmes radicales ont évité de remettre en question une fraction quelconque de leur raison d'être ; si les femmes sont une classe, les termes de ce postulat initial doivent être examinés.
Le dilemme féministe est le suivant : c'est en tant que femmes -ou "femelles"- que les femmes sont persécutées ; de même c'était en tant qu'esclaves -ou "noirs"- que les esclaves étaient persécutés. Pour améliorer leur condition, ces individus qu'on définit aujourd'hui comme femmes doivent détruire la définition de leur être. En un sens, les femmes doivent se suicider, et le trajet qui mène de la féminité jusqu'à une société d'individus est hasardeux. Le dilemme féministe est que nous devons faire le maximum avec un minimum de moyens. Aucun autre groupe dans l'histoire n'a été contraint comme nous de tout recréer depuis le début.
La "guerre des sexes" est un lieu commun, depuis toujours et partout. Mais c'est une description inexacte des faits. Une "guerre" implique un certain équilibre des pouvoirs. Quand les pertes sont toutes du même côté, comme dans certains types de raids (souvent appelés "viols" d'une région), cela s'appelle un massacre. Les femmes en tant qu'êtres humains ont été massacrées à travers toute l'histoire, et ce destin découle de leur définition. Commencer à se grouper, voilà le premier pas que les femmes doivent faire pour ne plus être massacrées, et pour engager la bataille (la résistance). Espérons que ceci conduira éventuellement à la négociation -dans un futur très lointain- et à la paix. "

Ti Grace Atkinson
Odyssée d'une Amazone - Des femmes Editeur
Avril 1969.

" Il a fallu programmer les structures psychiques des femmes pour la non résistance, et la raison en est simple : elles représentent plus de la moitié de la population du monde. "

mercredi 25 avril 2018

Les hommes au volant, la mort au tournant

En fouillant sur Twitter je trouve ça : Le manifeste des femmes pour une route plus sûre.



Déjà que vous leur faites la vaisselle, le ménage, les courses, élevez leurs enfants, en plus, selon la sécurité routière, vous devez les empêcher de conduire bourrés ! Dans ce cas, curieusement, vous avez le pouvoir de dire non. Alors que sur d'autres sujets, c'est carrément mal vu, voire prohibé. Ils trouvent normal dans des tas d'endroits de se passer de nous, de nous interdire l'accès. Et là, on nous somme de faire quelque chose ? Faire assistante sociale, aide-soignante, BEQUILLE, c'est le rôle des femmes. En revanche, ce n'est pas le rôle des femmes de tenir un volant, quand monsieur est dans la voiture, selon mes observations atterrées. Malgré le fait qu'il n'a peur de RIEN, même pas du gendarme, ni de la vitesse, ni de faire concours de petites bites. Ils sont pourtant responsables de 85 % des accidents mortels sur les routes, j'ai entendu un pompier un jour dire "toutes ces femmes qui meurent et qui étaient passagères" ! C'est carrément l'hécatombe :



Si les femmes prenaient le volant au lieu de le laisser à Kevin, les assurances feraient des économies, la Sécurité Sociale aussi. Qu'est-ce que les femmes attendent pour exiger de conduire à la place de Paulo ? Combien de vies seraient sauvées ? Mais non, ce serait une atteinte de plus à leur petite virilité  mal placée ? Le terrorisme routier fait des victimes ; s'ils ne sont pas adaptés à la conduite prudente sur les routes qu'y pouvons-nous ? Alors, moi je ne signe pas. Evidemment, si un mec bourré de mon entourage veut conduire sa caisse, je lui confisque ses clés, je l'enferme dans le garage le temps qu'il digère sa cuite, je le fais surtout pour les autres usager.es de la route. Mais surtout, je conduis la voiture quand je suis dedans, à moins qu'une autre femme se propose. Je n'ai aucune confiance en leur "conduite sportive". Je propose même un périmètre de sécurité de 500 m autour des auto-écoles : interdit aux gars. Ils n'approchent pas. Toujours autant de carbone qui ne serait pas balancé dans l'atmosphère, parce qu'en plus, ce sont de gros carbonés : grosses caisses et vitesse. Conduire la voiture, c'est un acte d'assertivité, ce n'est pas réservé aux mecs. Les ponts et viaducs de mai approchant, et les transhumances qui vont avec, c'est le moment de prendre des résolutions. Si vous voulez à tout prix leur sauver la vie, mais surtout la vôtre et celle des autres, conduisez, Mesdames ! Tout le monde sera gagnant. Et s'il ne veut pas lâcher le volant, quittez-le.

lundi 16 avril 2018

King Kong Théorie


Télérama s'étant fendu cette semaine d'un article : Pourquoi il est urgent de (re)lire King Kong Théorie de Virginie Despentes, du coup j'ai suivi son conseil ! Je l'ai lu en 2006, année de sa parution, il y a une éternité. Je l'ai vite retrouvé sous une pile d'autres livres féministes.
Virginie Despentes est une punk (keupon) rock : dans les années 70, 80, elle fréquentait les milieux punks et les concerts rock en faisant du stop, cheveux courts verts ou crête rouge, en vivant de petits boulots en CDD chez Virgin au département musique vinyles et CD, pour payer ses sorties. Comme Michel Houellebecq qui travaillait, lui, à peu près à la même époque, certainement en CDI, normal, c'est un mâle, comme ingénieur recettes -évaluation et maintenance- des logiciels vendus au ministère de l'agriculture par UNILOG sa SSII, expérience dont il tirera Extension du domaine de la lutte. Puis lui aussi est devenu Michel Houellebecq ! Tous deux publient en effet sous leur véritable identité.

En rentrant un week-end d'un concert rock en stop avec une amie, elle est embarquée par trois sales mecs qui violent les deux sous la menace d'un fusil. Sauf que, bien sûr, le mot viol n'est pas employé : les gars "serrent les filles", les "persuadent un peu durement", de toutes façons, si elles n'en sont pas mortes, c'est qu'elles ne se sont pas défendues, donc qu'elles étaient consentantes.
" Car les hommes condamnent le viol, ce qu'ils pratiquent, c'est toujours autre chose ". " Dans la plupart des cas, le violeur s'arrange avec sa conscience, il n'y a pas eu de viol, juste une salope qui ne s'assume pas et qu'il a suffi de savoir convaincre ".

Virginie Despentes en fera un roman BAISE MOI*, qui lui permettra de devenir Virginie Despentes comme elle l'écrit : "et puis je suis devenue Virginie Despentes ", sorte de résilience par l'écriture et la reconnaissance littéraire. Romancière reconnue, mais aussi femme à baffer pour être sortie des clous assignés du "féminin" : ce qui passe bien chez Bukowski et Jack Kerouac (rouler bourré et écrire, en beuglant des gros mots sans ponctuation, en gros) ne passe pas du tout chez une femme. On va la réassigner à son statut de femme, surtout quand elle sortira (double blasphème) Baise moi au cinéma, avec une ex actrice de porno, Coralie Trinh Thi, à la réalisation. Pendant les interviews, raconte-t-elle, les journalistes ne lui posaient des questions qu'à elle, Virginie Despentes ; une ex actrice de porno, fût-elle passée derrière la camera, ne pouvant décidément pas formuler la moindre idée et opinion, n'ayant apparemment pas de tête, puisqu'on n'a jamais vu que son cul.

Dans un chapitre " Coucher avec l'ennemi ", Virginie Despentes voit deux volets à la prostitution : celui prescrit, encouragé par la société, le mariage qui garantit aux hommes une femme pour leur service sexuel gratuit, ainsi que l'entretien de leur ménage et l'élevage de leurs enfants, corvées tout aussi bénévoles, et celui condamné socialement par la société, le service sexuel payant, travail** renvoyé aux marges, dont les femmes portent seules le stigmate social. Il est à noter toutefois que leurs prestations n'incluent ni la lessive, ni la vaisselle, ni l'élevage. Je vous rassure, je ne suis pas passée du côté politique des "travailleuses** du sexe" : les deux asservissements des femmes, mariage comme prostitution m'indignent l'un autant que l'autre. Pareil pour la maternité-élevage. Pondre dans un cas sur deux de l'oppresseur par 70 kg, c'est définitivement non. D'ailleurs je me le suis appliqué. Je ne laisserais pas mes gamètes derrière moi. Tant mieux.

Coup de gueule phénoménal, King Kong Théorie permet à Virginie Despentes d'expliciter ses idées sur le genre, la prostitution et la pornographie, dont elle a sur ces sujets la vision néo-libérale des gens de gauche -elle s'est elle-même livrée au "travail** du sexe" durant trois années en indépendante, via le fameux minitel des années 80, sans y rencontrer de prédateurs, prostitution-addiction dont elle écrit toutefois qu'elle a eu autant de mal à arrêter que certaines drogues dures ou que l'alcool.

La lecture de King Kong est désinhibante, donc à conseiller : on voit qu'elle a lu ses classiques féministes, et les citations "à la manière de" parsèment son pamphlet : Valerie Solanas particulièrement, il y a aussi une citation des Guérillères de Monique Wittig à trouver ! C'est assez jouissif. Personnellement j'ai toujours adoré les citations au cinéma et dans la littérature, sorte de clins d’œils aux initiées, qui partagent une culture commune.

Virginie Despentes conclut son livre par une incitation aux femmes à se dépouiller des oripeaux de la féminité, cette impuissance ("vous n'êtes pas assez connectée à votre féminité, vous ne l'assumez pas" lui dira un psychanalyste qu'elle consulte) pour renouer avec la puissance des femmes, devenir une King Kong Girl, (dans le film King Kong, seule une femme pénétrera sans dommage le monde de la Bête à qui les hommes font une guerre impitoyable) refuser l'humiliation, refuser les rôles auxquels on nous assigne, riposter, pour que la terreur change de camp. Dans cette acception-là, King Kong théorie est indiscutablement un livre féministe puisque le féminisme, c'est tout à son honneur, c'est refuser l'impuissance de la féminité.

" C'est extraordinaire qu'entre femmes on ne dise rien aux jeunes filles, pas le moindre passage de savoir, de consignes de survie, de conseils pratiques simples. Rien. " " Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprendre aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir et ne rien pouvoir faire d'autre. C'est Damoclès entre les cuisses. "
" ...des femmes sentent la nécessité de l'affirmer encore : la violence n'est pas la solution. Pourtant le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions "masculines" et comprendre ce que "non" veut dire. J'aurais préféré cette nuit-là être capable de sortir ce qu'on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un. Plutôt que vivre en étant cette personne qui n'ose pas se défendre, parce qu'elle est une femme, que la violence n'est pas son territoire, et que l'intégrité physique du corps d'un homme est plus importante que celle d'une femme ".

" Ce que les femmes ont traversé, c'est non seulement l'histoire des hommes, comme les hommes, mais encore leur oppression spécifique. D'une violence inouïe. D'où cette proposition simple : allez tous vous faire enculer, avec votre condescendance à notre endroit, vos singeries de force garanties par le collectif, de protection ponctuelle ou de manipulations de victimes, pour qui l'émancipation féminine serait difficile à supporter. Ce qui est difficile, c'est encore d'être une femme, et d'endurer toutes vos conneries. Les avantages qui vous tirez de notre oppression sont en définitive piégés. Quand vous défendez vos prérogatives de mâles vous êtes comme ces domestiques de grands hôtels qui se prennent pour les propriétaires des lieux... des larbins arrogants, et c'est tout. "
Virginie Despentes - King Kong Théorie - Grasset Editeur - 2006 

Complètement d'accord, il n'y aura que l'empowerment (par la loi, par l'éducation, mais aussi par nous-mêmes) pour nous sortir de ce système féminin masochiste. Soyons, redevenons des King Kong Girls. "Rien ne vaut un bon rapport de forces" disait Frederick Douglass, le militant des Civils Rights, à quoi rajoutait Martin Luther King (de mémoire, je ne l'ai pas retrouvée) "mon pacifisme ne fait mouche que parce que j'ai derrière moi un groupe de gens en colère avec des calibres dans les poches" ! Il est temps d'instaurer un bon rapport de forces. Il est temps que la terreur change de camp.

* Je me souviens de l’œil désapprobateur de la libraire du Mans qui a encaissé en 2000 mon achat de Baise-moi, qui reste pour moi, le grand roman de Despentes, quoi qu'on dise ou pense.

** Je fais toujours le distinguo entre travail et emploi. Le travail peut souvent être bénévole, l'emploi lui, est généralement salarié, en tous cas payé. L'un est féminin, l'autre masculin. Précision qui vaut pour les défenseurs des "travailleuses du sexe" qui trimbalent par leur vocabulaire cette notion de travail-, corvée, due en remboursement d'une dette aux dominants par les serfs (attachés à un fief, sans possibilité de le quitter) et les femmes, qui échangent dans un contrat de dupes, leur autonomie et leur sécurité à un seul homme contre services gratuits, et contre une "protection" bien illusoire contre toutes les saloperies aux femmes perpétrées possiblement par les autres mâles.

Les citations de Despentes sont en caractères gras et rouge.

lundi 9 avril 2018

C'est quoi la ZAD #NDDL ?

L'évacuation de la ZAD de Notre-Dame Des Landes a commencé ce lundi 9 avril 2018 :
2500 gendarmes contre 100 zadistes, la presse, tenue à l'écart, est priée de se fournir en images et communiqués auprès de la Préfecture de Loire-Atlantique. Guerre des images, la Macronie En Marche.

La ZAD et la guerre civile mondiale

Editorial par Hervé Kempf à Reporterre.


Pour suivre les derniers évènements sur la ZAD :

Le site des occupants de la ZAD (avec radio Klaxon à droite de l'écran)
Reporterre (plusieurs journalistes sur le site NDDL)
Presse Océan (avec des journalistes sur le site)
L'éclaireur de Chateaubriant
(journaliste sur place)
La Gendarmerie et la Préfecture de Loire Atlantique contrôlent l'accès des journalistes (pour leur sécurité, ben tiens ;(( et produisent leurs propres photos et articles. Guerre des images et de la communication.