vendredi 18 septembre 2020

Crachons sur Hegel ? Une révolte féministe

Cette semaine je vous propose un court texte de Carla Lonzi, tiré de son manifeste Crachons sur Hegel, publié à l'été 70. C'est un texte radical, que d'aucunes seront tentées d'accuser d'essentialisme. Hegel, dans sa Phénoménologie de l'esprit, théorise la dialectique maître-esclave ; mais bien entendu, il ne parle pas des femmes, car il ne les voit pas. 

Les femmes, comme le "nègre prélogique" ne sont pas dans l'histoire. Illustration : rappelez-vous de la phrase de Sarkozy lors de son discours de Dakar en 2012, qui avait fait scandale, prétendant, tout en reconnaissant que la colonisation fut une faute, que "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire". Elle relève de cette même logique. La femme, écrit Carla Lonzi, est essentialisée dans la différence, une différence présentée comme naturelle. Le pouvoir masculin est un pouvoir colonial

Les hommes agissent, exercent leur transcendance sur le monde, les femmes, elles, seraient dans l'immanence, elles seraient sujet anhistorique, toute de nature, dédiées au service domestique et sexuel des hommes, et à la reproduction humaine, alors que les hommes (mâles) FONT l'histoire. Les femmes, elles, font des histoires, pour rien, généralement. Et l'histoire pour les hommes est une téléologie : elle avance dans un sens, en cahotant, avec des convulsions, des guerres, des révolutions, mais elle avance vers le progrès qui est forcément positif. Je vous renvoie au régressif  "retour à la bougie", phrase de Macron illustrant ce propos, qui a eu un grand succès cette semaine ! 

Selon Carla Lonzi, le féminisme est un système qui instaure une hiérarchie, il vise à atteindre un modèle forcément placé au-dessus de la condition actuelle des femmes : un idéal universel, mais malheureusement le modèle universel est masculin. Le féminisme vise la parité avec les hommes, mais où, dans quoi ? La guerre ? La tauromachie ? La chasse ? Les bullshit jobs ? Le braquage de banques ? Les prisons côté détenus ? Le forage pétrolier ? Tous ces systèmes sont antagonistes de quelqu'un ou de quelque chose d'autre, et largement nuisibles. Evidemment, Carla Lonzi se débat dans des contradictions insolubles : je crois que de toutes façons le problème est insoluble, les femmes étant les seuls opprimés à coucher avec leur oppresseur. Ou à être au moins impliquées affectivement avec lui. Ce n'est pas le cas des ouvriers, ni des esclaves. 

" Toute la structure de la civilisation, comme une seule grande battue de chasse, pousse la proie vers les lieux où elle sera capturée : le mariage est le moment où s'accomplit sa captivité. La femme est, toute sa vie, économiquement dépendante : d'abord de la famille du père, ensuite de celle du mari. Pourtant, la libération ne consiste pas à accéder à l'indépendance économique, mais à démolir l'institution qui a rendu la femme plus esclave que les esclaves et pour plus longtemps qu'eux. 

Chaque penseur qui a embrassé du regard la situation humaine a réaffirmé depuis son propre point de vue l'infériorité de la femme. Même Freud a avancé la thèse de la malédiction féminine ayant pour cause le désir d'une complétude qui se confondrait avec l'envie d'avoir un pénis. Nous affirmons notre incrédulité à l'égard du dogme psychanalytique qui prétend que la femme serait prise, dès son plus jeune âge, par un sentiment de partir perdante, par une angoisse métaphysique liée à sa différence. 

Dans toutes les familles, le pénis de l'enfant est une sorte de fils dans le fils, auquel on fait allusion avec complaisance et sans inhibition. Le sexe de la petite fille est ignoré : il n'a pas de nom, pas de diminutif, pas de caractère, pas de littérature. On profite de sa discrétion physiologique pour en taire l'existence : le rapport entre hommes et femmes n'est donc pas un rapport entre deux sexes, mais entre un sexe et son absence. 

On lit dans la correspondance de Freud à sa fiancée : "Cher trésor, pendant que tu te dédies avec bonheur à tes activités domestiques, je suis tout au plaisir de résoudre l'énigme de la structure du cerveau humain." 

Examinons la vie privée des grands hommes : la proximité d'un être humain tranquillement considéré comme inférieur a fait de leurs gestes les plus communs une aberration qui n'épargne personne. "

" Dans la conception hégélienne, le Travail et la Lutte sont des actions qui initient le monde humain en tant qu'histoire masculine. L'étude des populations primitives offre plutôt le constat que ce sont les femmes qui sont affectées au travail, tandis que la guerre demeure une activité propre au mâle. A tel point que si, vaincu ou n'ayant pas de guerre à mener, l'homme est assigné au travail, il proclame qu'il ne se sent plus être un homme, qu'il se sent devenu une femme. La guerre apparaît donc, dès les origines, strictement liée, pour l'homme, à la possibilité de s'identifier et d'être identifié à un sexe. L'homme dépasse ainsi, par une épreuve tournée vers l'extérieur, son anxiété intérieure due à l'échec de sa propre virilité. Mais nous nous demandons quelle est cette angoisse de l'homme qui parcourt funèbrement toute l'histoire du genre humain et qui renvoie toujours à un point insoluble, lorsqu'il faut choisir ou non de recourir à la violence. L'espèce masculine s'est exprimée en tuant, l'espèce féminine en travaillant et en protégeant la vie : la psychanalyse s'attache à décrire les raisons pour lesquelles la guerre fut considérée par l'homme comme un tâche virile, mais ne nous dit rien de l'oppression parallèle qu'a subie la femme. Et les raisons qui ont amené l'homme à faire de la guerre une soupape de sécurité institutionnelle pour ses conflits intérieurs nous laissent croire que de tels conflits sont inéluctables chez l'homme, et constituent une donnée première de la condition humaine. Mais la condition humaine de la femme ne rend pas compte des mêmes exigences : au contraire, la femme pleure le destin de ses fils envoyés à l'abattoir et, au sein même de sa passivité pieuse, elle distingue son rôle de celui de l'homme. Nous avons aujourd'hui l'intuition d'une solution à la guerre bien plus réaliste que celles offertes par les savants : la rupture d'avec le système patriarcal, à travers la dissolution, opérée par la femme, de l'institution familiale. Ici s'ouvre la possibilité d'un processus de renouvellement de l'humanité depuis la base, renouvellement jusqu'alors invoqué à maintes reprises sans que ne soit mentionné par quel miracle une réconciliation de l'humanité pourrait avoir lieu. 

Le veto contre la femme est la première règle dont les hommes de Dieu tirent la conscience d'appartenir à l'armée du Père. L'attitude de l'homme à l'égard de la femme s'institutionnalise dans le célibat de l'Eglise catholique et dans l'angoisse qui l'accompagne. La femme a été pourchassée dans raison, au cours des siècles, à travers conciles, disputes, censures, lois et violences. 

La femme est l'autre face de la terre. "

" La pensée masculine a ratifié le mécanisme qui a fait apparaître comme nécessaires la guerre, le condottiere, l'héroïsme, le défi entre générations. L'inconscient masculin est un réceptacle de sang et de peur. Puisque nous voyons que le monde est rempli de ces fantasmes de mort, et que la pitié est un rôle imposé à la femme, nous abandonnons l'homme pour qu'il touche le fond de la solitude. "

Carla Lonzi.  

samedi 5 septembre 2020

La peste soit des mangeurs de viande !

Nos économies et nos vies sont plombées depuis 7 mois par un virus très contagieux : arrêt de l'économie de la planète pour confiner les gens à domicile ou à l'intérieur des frontières, pour arrêter la propagation, préserver les services de santé. Chute consécutive des sacro-saints PIB (Produits Intérieurs Bruts) donc chômage et récession en vue, peut-être pire qu'en 2008-2010, et, dans les pays où il n'y a pas de filets sociaux, des gens se retrouvent expulsés de chez eux, toutes leurs possessions sur le trottoir. Vous remarquez comme moi qu'on ne parle plus que masques, relocalisation de la production, recherche frénétique de médicaments et d'un vaccin. Toujours le nez sur l'événement, aucune anticipation, crise puis remèdes à la crise. Ca tombe bien, ça fait du PIB : investissements lourds sur la recherche et l'industrie, commissariat au plan comme dans les années 50 du siècle dernier, et l'inévitable concours de bites qui va avec comme d'habitude : Professeur Raoult contre l'establishment parisien chez nous, et qui va trouver un vaccin le premier : Poutine ou Trump ? On est sur des charbons ardents. 

Depuis des décennies, on avertit que l'élevage est porteur d'une bombe à retardement, que le braconnage est un danger qui nous met face à des contaminants inconnus voire mutants, et qu'une crise sanitaire menace ; il y a bien eu quelques avertissements où il n'y avait que les animaux qui trinquaient (les épizooties qu'on a connues depuis 20 ans), avec l'avertissement sérieux tout de même en 2003 du SRAS qu'on s'est empressés d'oublier, aidés par la grippe porcine H1N1 qui fit long feu en 2011. Les chinois, dont les comportements égoïstes envers les animaux et la vie sauvage ne sont jamais questionnés, les caprices de leur classe moyenne naissante de nouveaux-riches participant à leur croissance à deux chiffres, provoquant le pillage des ressources naturelles de la planète, mais puisque le mythe de la croissance infinie est inamendable, ils procèdent à la destruction de la scène de crime à Wuhan où l'épidémie a démarré. Plus de scène de crime, plus de crime. Non lieu. Je ne suis évidemment pas contre le fait qu'il faille lutter contre les virus et les crises qu'ils provoquent, mais un peu d'anticipation et de prudence, ne parlons pas du déni, nous éviterait ces apnées économiques que tout le monde va payer au prix fort. 

" La viande est puissante ", " manger de la viande est une affirmation féroce de pouvoir " écrivait Martin Caparros dans La faim, son ouvrage de 2015 que j'avais chroniqué ici même

Et la viande est violente. Sa violence contamine tout le reste de la société. La peste soit des mangeurs de viande !

J'ai lu ce polar noir de Frédéric Paulin, paru en 2017 à La manufacture du livre, polar qui tombe à pic en ces moments de pandémie globale. J'ai commencé à lire l'oeuvre de Paulin par sa trilogie sur le terrorisme islamique qui rencontre un grand succès : La guerre est une ruse, Prémices ce la chute et La fabrique de la terreur, ce troisième tome récemment paru. Ca m'a donné envie d'en lire plus. Frédéric Paulin est breton d'adoption, rennais même, et la plupart de ses premiers romans policiers se passent à Rennes. Je ne fait bien entendu aucune crispation identitaire, je lis Paulin parce que je lis des polars, que son style est alerte, qu'il est drôle malgré sa noirceur, qu'il décrit bien notre époque, et qu'au final, dans ce dernier roman noir de 2017, il écrit une charge contre la viande et ses barons industriels. Scène de crime du début du roman : un flic est trouvé au petit matin, saigné, égorgé, dans un abattoir. On va immédiatement soupçonner un petit groupe d'antispécistes qui évoluent dans le coin. Ce polar est prétexte pour le végétarien Paulin à une charge contre la violence de la société, à commencer par celle infligée industriellement aux bêtes dites de boucherie, qui contamine littéralement tout le reste. L'antispéciste créateur de La mort est dans le pré (SIC), un groupe clandestin qui prétend défendre activement les animaux après une infiltration dans un abattoir où il vont découvrir le sort abominable des cochons dès la descente du camion, est de fait un violent, obligé d'aller chercher à s'armer auprès de groupes islamistes d'Europe centrale (ex yougoslavie) ; une protagoniste capitaine de police est une femme battue qui va finir par retourner la violence de son conjoint, bref une épidémie de violence, une véritable contamination. Le seul qui gagne à la fin, c'est le Président du Syndicat des producteurs de viande, un cynique absolu, anticipant la défection occidentale, mais surtout escomptant les gains de parts de marché de l'Asie et de l'Afrique !

La peste soit donc des mangeurs de viande. De la misère sociale qu'elle induit : une partie de l'action se passe lors du conflit social des abattoirs GAD à Lampaul Guimiliau (Finistère) désormais fermés, mais où, souvenez-vous un certain Emmanuel Macron était allé, puis revenu, en disant qu'il y avait des "illettrés" parmi le personnel (ce qui lui fut reproché par les bien-pensants de gauche qui ne veulent rien savoir des conditions de production de leurs steaks) constatant ainsi la sociologie des damnés de la viande dont personne ne veut jamais rien entendre, surtout à gauche ! Je rappelle au passage que partout dans le monde, au moins le monde libre où ces choses se disent et s'écrivent, les ouvrier-es d'abattoirs ont payé un très lourd tribut au coronavirus SarsCov2, y compris dans nos régions. En Mayenne, Sarthe et Finistère notamment. Ces ouvriers, tâcherons pour la plupart, parlent même à peine français : ils sont roumains ou maliens dans les abattoirs bretons. Ils peuvent donc à peine se défendre, ça tombe bien, c'est la garantie de la viande à bas coût. 

On n'en a pas fini avec ce virus, il va sans doute nous empêcher de vivre normalement pendant quelques temps encore. Espérons qu'il ne va pas en ressortir une génération de crétins qui n'auront pas pu aller à l'école et à l'université normalement, et que surtout, l'après coronavirus sera différent du "monde d'avant". Je suis pessimiste, les industriels de la viande ont en effet constaté une progression de leurs ventes de steaks hachés durant le confinement. Personne n'apprend rien décidément. En attendant, comme écrit Paulin, le marché chinois "fait bander" les industriels bretons. 

Je laisse le dernier mot à des artistes : ils sont toujours aux avant-gardes, ils voient ce que nous ne voyons pas avant tout le monde : Patrick Morrissey, The Smiths, qui figurent en exergue du roman de Frédéric Paulin.

it's not natural, normal or kind 

the flesh you so fancifully fry, 

the meat in your mouth 

as you savour the flavour

of murder 

no, no, no, it's murder 

no, no, no, it's murder 

who hears when animals cry ? 

The Smiths - Patrick Morrissey 


vendredi 21 août 2020

La ville, à hauteur de qui, au fait ?

Dans ma ville, une adjointe issue des élections municipales de mars, mère d'un nouveau-né, que ce billet va forcément énerver si jamais elle passe par ici mais tant pis, décide de dédier son mandat à donner la priorité aux jeunes enfants ; nom du projet "ville à hauteur d'enfants". Qui serait contre ? C'est un peu comme les plates-formes qui me dérangent à la maison, juste parce que je suis une femme et inscrite sur les Pages Jaunes de l'annuaire, qui veulent que j'allonge un chèque pour les enfants qui meurent de faim dans le monde. Qui aurait le culot de refuser ? C'est effectivement leur pari : personne. Sauf que si : ces bonnes intentions occultent une réalité, un angle mort ou un point aveugle comme on veut ; si on veut une ville à hauteur d'enfants, c'est qu'elle ne l'est pas à leur hauteur. Alors à hauteur de qui est-elle ? Des adultes certainement, des femmes entre autres ? Pensez-vous ? 

Comme ici, on n'est pas dans la glorification de l'impuissance féminine, ni dans la sidération face à la toute-puissance masculine, ni non plus craignant les jugements brutaux des hommes (ah mon dieu, on va m'accuser d'être misandre, anti-mecs, l'opprobre absolu :( qui terrorise la plupart des femmes, y compris les féministes, je vais répondre. 

La ville n'est pas à hauteur d'enfants, ni de femmes d'ailleurs. Elle est à hauteur d'hommes, valides qui plus est. Des géographes et des urbanistes (ces derniers tous des hommes) s'échinent sur le sujet, tous proposant leurs analyses et solutions. Tant que ce seront des hommes les urbanistes, et les utilisateurs en situation de monopole, il n'y a aucune raison que cela change. Ni non plus tant que ce seront des femmes qui ne voudront pas frontalement nommer le problème et se réfugieront derrière des stratégies de diversion. Les travaux perpétuels où ne "travaillent" qu'eux amplifient le phénomène : camionnettes d'artisans et de groupes d'intérimaires garées n'importe comment, n'importe où (ils déterrent les piquets d'interdiction de passer !), leurs engins et chantiers à large emprise sur les rues, places, espaces de tout le monde, font que les femmes chargées d'enfants, de poussettes, de paniers à provisions, les vieilles, les handicapé-es, ne peuvent généralement pas passer. En tous cas, moi qui n'ait pas tous ces chargements, et qui marche encore correctement, je ne passe pas. Ni à pied ni en voiture. Si je proteste, les mâles me répondent (quand ils répondent, car généralement on affronte leur phobie sociale) c'est "je travaille moua" ! Et moi alors, je me baguenaude ? On dirait bien, vu qu'il n'y a qu'eux qui travaillent. 

De fait, les villes sont conçues pour favoriser la présence des garçons : comme ils sont réputés inéducables et incorrigibles tout en ne le disant jamais ouvertement, le bœuf sur la langue des femmes pèse de tout son poids des fois qu'elles seraient accusées de misandrie, d'être des ennemies des hommes, d'être des furies, bref, c'est terrorisme patriarcal à plein tubes. Ils nous discriminent à l'embauche, nous traitent en bonniches dans le mariage, nous mettent des gnons, nous tuent carrément, histoire de terroriser les récalcitrantes, nous violent pour nous faire sentir la férule patriarcale, MAIS il faudrait faire comme si rien de tout cela n'existait ? Ne comptez pas sur moi. Les femmes maires viennent même à leur rescousse : bétonnages et artificialisations à coups de street parks où on ne voit qu'eux, du coup, ça déborde sur les environs, et à coups de stades de foot dans le but de calmer ces enragés. Et là aussi, il y a des débordements comme mardi 18 août, retour de victoire du PSG

Résumé : les villes sont dangereuses pour les femmes et certains hommes, notamment lors des fins de soirées de foot, les femmes crevant de trouille et changeant leurs trajets, faisant des détours pour rentrer chez elles, mais le foot et le rugby sont de l'avis commun des summums de convivialité et de fêêêête ; d'ailleurs on peut même tenter de vous faire prendre des vessies pour des lanternes en vous persuadant que les femmes "aussi aiment le foot". 

Invasion de l'espace terrestre, mais pas que. D'autres stratégies maintiennent les femmes à distance par la peur et la suroccupation : le bruit

" La rue, les cafés, les espaces publics sont des espaces bruyants. Ils le sont par les activités qui s'y déroulent, circulation, travaux, mais ils sont par ailleurs le lieu de déploiement volontaire de bruits déclenchés ou émis par les individus mâles . L'usage des sirènes professionnelles par exemple (police , services de secours, voitures gouvernementales...) n'est pas d'absolue nécessité, et le plaisir visible que prennent leurs déclencheurs à ce qui manifeste non seulement leur droit prioritaire à l'espace mais également leur présence fait partie de la quotidienneté urbaine. ". [...] " Dans les lieux fermés (cafés, restaurants, bars...), les conversations masculines rendent impossibles le plus souvent par leur volume, les conversations voisines, qu'il s'agisse de tablées d'hommes d'âge mur en repas d'affaires, de simples camarades qui se retrouvent, ou de groupes d'adolescents rassemblés autour de flippers ou d'autres jeux pratiqués par eux dans les lieux publics. " 

Les cris, appels, glapissements divers quand passe une femme devant un groupe d'hommes font partie de cette appropriation de l'espace et ils ont l'avantage de terroriser. " Le contrôle du volume de la voix est imposé fortement, et tôt, aux filles. Dans les espaces publics extérieurs, la voix des femmes ne devient forte et ne s'impose qu'en situation d'urgence ou de danger. " A condition bien entendu qu'elles arrivent à dominer le boucan. Quand les mec arrivent, généralement l'environnement se dégrade et devient inhospitalier. Il suffit de travailler avec eux pour prendre conscience, les univers féminins, n'en déplaise aux médisant-e-s misogynes, sont infiniment plus confortables et hospitaliers. 

Feux de poubelles déclenchant l'incendie d'un pavillon ou d'une pharmacie et d'une épicerie dans la Zup Sud, rixes de sortie de bar au petit matin avec un mort à la clé, tirs à l'arme de poing ou au fusil de guerre de trafiquants se disputant un territoire, bandes de "jeunes" qui vous assaillent et vous font les poches... toutes ces "incivilités" (vocabulaire anesthésiant typique de l'époque, tout comme "jeunes" permettant l'omerta et l'invisibilisation des délétères mauvaises actions à 98% masculines) font que les femmes, filles, "préfèrent" rester à la maison, abandonnant l'espace public à ces enragés. La boucle est bouclée. Ils ont définitivement gagné. Avec la complicité active des maires femmes qui leur offrent obligeamment en plus des pissotières pour tenter de canaliser leur incontinence irrépressible dans les rues où nous passons toutes. Alors oui, définitivement, les villes sont à hauteur d'hommes. Occupons-nous de la rendre accueillante et hospitalière aux femmes, et la ville sera à hauteur d'enfants, je n'ai aucun doute là-dessus. La question des enfants est une question féministe. 

Pendant l'écriture de ce billet, qui a pris quelques heures à divers moments dans la journée et des soirées (corrections et relecture comprises), des gars ont tapé dans des ballons dans une allée privée d'immeuble, le soir, et des gars du bâtiment ont actionné une grue avec signal d'alarme, une toupie motorisée a déversé son béton dans le chantier d'à côté durant les heures ouvrables. "Il faut bien que ça se fasse" soupirent les femmes sans conscience politique de mon voisinage. Sachez Mesdames, qu'il est possible d'assourdir les outils, les moteurs et les machines : j'ai suffisamment travaillé dans et pour des services de R&D (Recherche et Développement) pour le savoir, il suffit de volonté et d'y mettre des moyens. Ils préfèrent faire du potin, et voler la paix des autres, des femmes notamment. Il est temps d'interdire aussi les jeux de ballons de foot dans les espaces autres que ceux dédiés, les terrains d'entraînement au foot ne manquent pas, il suffit de faire un peu de marche, qui est aussi du sport. Et les mères de famille qui trouvent commode de se débarrasser de leurs garçons dans l'espace public pour avoir la paix, pendant que leurs filles s'affairent en cuisine ou font leurs devoirs au calme, il serait temps de montrer un peu de responsabilité et de solidarité avec les autres femmes.

Dernier point : quand une plateforme tente de me soutirer un don pour les enfants qui meurent de faim, je réponds que ma situation économique personnelle ne permet pas se soulager la misère du monde et que si les femmes, dont pas moins d'un milliard consacre 90 % de son temps à trouver à manger pour elles et leurs enfants, n'étaient pas maintenues volontairement dans la pauvreté, la dépendance économique, la contrainte à l'hétérosexualité et à la reproduction forcée, il y aurait moins d'enfants en situation de détresse, alimentaire et scolaire. Connecting the dots. Les femmes s'occupent des enfants, si on développe l'autonomie, l'agentivité, l'empouvoirement des femmes sur leur propre vie, 99% de la détresse des enfants est jugulée. Il s'agit indiscutablement d'une question féministe. Il suffit de la volonté politique de faire. Mais le veulent-illes ? 

Les citations en gras et rouge sont de Colette Guillaumin : Sexe, race et pratique du pouvoir.

Liens : Une ville faite pour les garçons - Article par Yves Raibaud, géographe chercheur au CNRS 

Les filles, grandes oubliées des loisirs publics par le même Yves Raibaud. Comme ma référence est un homme, ça cautionne mon propos, en effet les femmes sont plombées par la malédiction de Cassandre, quand elles témoignent et disent la vérité personne ne les croit. Un homme, lui, bien sûr, c'est différent. 

lundi 27 juillet 2020

A armes égales - Les femmes armées dans les romans policiers contemporains

C'est l'été, c'est polars, lecture faciles et divertissantes, mais tout de même à haute teneur politique. Cette semaine, j'ai lu ça :


Vous en avez assez de Maigret et de sa femme pot-au-feu, ange du foyer ? De Philip Marlowe, de sa virilité en bandoulière et de ses conquêtes féminines quasi à son corps défendant ? De Simenon, l'homme aux vingt coups par jour, et son amour immodéré pour les femmes abîmées (soubrettes, prostituées au grand cœur, illusion patriarcale) propagande destinée à enrôler les femmes au service sexuel et domestique des mecs ? Vous en avez assez de l'implacable misogynie de Manchette ? 


Elles s'appellent Kay Scarpetta, Lisbeth Salander, Lucy Farinelli, Junko Go ou Lorraine Conner, DD Warren ; elles sont de toutes nationalités car le phénomène touche tous les pays : ce sont les femmes détectives, enquêtrices, profileuses, journalistes, médecins légistes, policières, agentes du FBI ou fonctionnaires au Quai des Orfèvres..., toutes traquant le meurtrier, exerçant la violence légale ou non, en payant souvent de leur personne, les femmes armées des nouveaux romans policiers. On peut dire qu'elles ont renouvelé un genre passablement essoufflé, et qu'elles font un tabac dans les librairies. Elles poursuivent la tradition des Agatha Christie pour qui fut créée en France la Collection du Masque, et Mary Higgins Clarke, pour qui Albin Michel crée sa collection Suspense. Transgressives, elles jouent même les tueuses redresseuses de tort dans certains polars noirs "Rape and Revenge : j'avais consacré un billet à mes préférées en 2017 : Bella, Solün et Fuckwoman en oubliant hélas le roman fondateur et très trash (punk) de Virginie Despentes où deux filles sèment la mort après avoir été violées : Baise moi sorti en 1994, provoquant un scandale. Comment ? Une femme peut écrire des saloperies pareilles ?  

Hommes violents, femmes victimes.

Caroline Granier dans son ouvrage A armes égales : les femmes armées dans les romans policiers contemporains soutient la thèse que tout ceci est empowering. Le polar a longtemps été conditionné par les hommes et des représentations phallocrates où les femmes vont le plus souvent à l'équarrissage. 
" Les auteurs masculins produisent bien souvent une littérature en adéquation avec le système sexiste. L'aspect misogyne des textes fondateurs (en littérature comme en philosophie) ... n'est pas sans conséquences. La lecture de textes classiques quand on est une femme est une violence symbolique ". En effet, les femmes y sont toujours passives, valorisées dans les services domestiques ou sexuels aux mecs, ou victimes tuées, suppliciées dans les polars. Un cadavre de femme, même décrit comme mis en pièce dans une scène bouchère, est toujours plus beau à voir, et plus érotique que celui d'un mec ! " Une femme lisant les oeuvres classiques est comme un juif qui lirait partout et exclusivement des oeuvres antisémites " citation par l'autrice d'une analogie de Colette Audry. " Les hommes n'arrêtent pas d'assassiner des femmes à longueur de romans. C'est un de leurs fantasmes chéris. Une manière de se venger peut-être pour leurs privilèges usurpés...

"Au-delà des discours sur l'égalité des droits, les medias culturels véhiculent des images de femmes soumises, passives -images que nous intériorisons et qui nous empêchent de nous révolter. L'influence de la littérature est immense. " Selon Jean-Patrick Manchette (1942-1995), auteur de polars, proche de l'extrême-gauche et de l'internationale situationniste, le polar est " la littérature en crise, le polar cause d'un monde déséquilibré, donc labile, appelé à tomber et à passer ". Ce monde déséquilibré, c'est selon les féministes, celui des rapports sociaux de sexe, reconduisant l'oppression et la domination.". " Le néo-polar, issu de l'extrême-gauche (Manchette) reste finalement très réactionnaire dans sa présentation des rapports sociaux de sexe. " Aussi : " Le policier est donc peut-être le genre le plus adapté pour parler de politique ou de critique sociale.

A nous les flingues, guys ! 

La terreur change de camp : on coupe les nouilles au sécateur ! * (Contrepèterie, mais vous l'aviez trouvée bien sûr ;))

Héros et héroïne : les deux termes ne sont évidemment pas symétriques. J'ai entendu Marie Darrieussecq comparer les deux récemment : le héros est actif, il court dans la montagne, il coupe des ronces, toujours en mouvement il combat ; l'héroïne, elle se contente d'attendre passivement, voire elle pionce carrément durant 100 ans ! Donc, le héros qui " suit un schéma narratif initiatique au cours duquel il active des capacités hors du commun, est le principal personnage du récit, il accomplit des actes extraordinaires qui impliquent l'usage de la violence, il est autosuffisant en terme de quête à accomplir, il agit pour des motifs moraux supérieurs en mettant au second plan les aspects relationnels (amicaux, amoureux) de son existence. " C'est bien cette définition qu'utilise Caroline Granier pour sélectionner ses héros au féminin, elles ouvrent une brèche dans un univers fortement masculin. Elles sont donc transgressives. Elles ne sont pas nécessairement féministes, ce qui ne les empêche pas d'influencer nos représentations.Elles sont capables de se battre, de se passer de l'aide des hommes. 

 Elles sont dures à cuire (hard-boiled) : " elles encaissent aussi bien les coups et l'alcool que Philip Marlowe " ! Elles sont " divorcées, sans enfants ni autres emmerdeurs à charge " SIC (Kinsey Milhone) 
Elles peuvent éventuellement avoir un chien -d'extrême gauche, dans un cas ; elles " ne se privent pas de torturer psychologiquement un suspect en lui faisant baisser son pantalon en guise d'humiliation ". Elles peuvent même être " née dans un parking, sans connaître leur mère morte avant d'arriver à l'hôpital ". Sans antécédents, et avec un tel livret de famille, elles s'engendrent quasiment elles-mêmes ! Elles peuvent être riches comme Crésus : Kay Scarpetta, Lisbeth Salander sont indépendantes des hommes, célibataires ; Hanna Wolfe a " un faible pour les corps masculins vus de dos : j'éprouve du plaisir à voir les hommes s'éloigner de moi !" Kay Scarpetta (Patricia Cornwell) par exemple, elle, a un ami de cœur, agent du FBI comme elle, beau comme le jour, attentionné, et, qualité suprême, il n'est jamais là ! Sa nièce Lucy Farinelli est, elle, lesbienne et hackeuse informatique, aucun système aussi verrouillé soit-il, fût-il d'une banque ou d'un état ne lui résiste, tout comme Lisbeth Salander, leur seul partenaire est leur ordinateur. On est dans la fiction et dans la fiction on fait ce qu'on veut. Ce n'est pas plus invraisemblable que les aventures d'Ulysse, héros de la mythologie grecque. Elle portent toujours sur elles un gros calibre qu'elles n'hésitent pas à utiliser pour se défendre elles-mêmes, ou la société. Leurs talons aiguille, quand elles en portent, peuvent même devenir une arme. Elles boivent, (elles ont le whisky thérapeutique), elles fument et elles mangent. 

Ce sont mes préférées : les femmes d'acier dédiées à une seule chose dans la vie, et qui la font excellemment. La dispersion est l'ennemie de la qualité du travail. Il y a toutefois toutes sortes d'enquêtrices dans les polars de femmes : les mariées pourvues d'enfants par exemple. C'est le cas de DD Warren, la blonde policière récurrente de Lisa Gardner : elle a un mari aimant qui prend en charge leur fils, lui fait des purées de légumes qu'il cuit et mouline lui-même, mais quand elle rentre à la maison, elle doit se taper toute la lessive, il ne voit juste pas les montagnes de linge sale ! Il y a celles qui mènent l'enquête enceintes, et qui doivent sortir pisser pendant une autopsie. Elles peuvent aussi mener l'enquête en fauteuil roulant, avoir charge de parents âgés, être carrément autistes ou sourdes, aveugles et muettes ! Etre policière, épouse, amoureuse et mère est toutefois compliqué : l'une se fait rappeler à l'ordre par son adjointe :" L'amour, c'est pour ça que les féministes ont brûlé leurs soutifs dans les années 70, pour avoir le droit de bêler, telles des chèvres en chaleur ? "

Fascination masculine pour la femme ouverte.

" Dans la mort, le corps d'un homme présente toujours mieux que celui d'une femme. En principe, les vêtements sont tous là, et il n'y a pas de traces de sévices : pas de seins ou de mamelons en moins, pas de petits cadeaux dans les parties intimes.

 La femme victime n'est pas une fatalité, c'est ce que nous dit cette littérature "puissance d'agir" (empowering) : on y voit des femmes puissantes, capables de se défendre, et qui se définissent sans référence aux hommes. Politiquement incorrecte, la violence des femmes est souvent vue comme illégitime, y compris par des féministes ! Il n'y a qu'à lire et entendre leurs contradictions concernant les femmes violentées, toujours sommées de ne pas se défendre, car c'est susceptible de leur revenir en boomerang. No future, laissez vous tabasser, Mesdames. On a compris, c'est un business, ça permet de faire entrer l'argent dans les caisses des associations. La dépendance au financement patriarcal est un puissant garant du maintien du système, les patriarcaux l'ont bien compris. Cependant " avoir accès à la violence n'implique pas d'y céder " écrit Caroline Granier.  

Décolonisons notre imaginaire : provoquons une rupture anthropologique
 
" Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux filles à ne pas se défendre " Virginie Despentes. 

" Comment ça se fait qu'on n'entende jamais parler d'armées de filles avec des grands couteaux qui éventreraient des mecs, juste pour rétablir l'équilibre ? " Toujours Virginie Despentes 

" Il y a bien une guerre des sexes et les femmes l'ont toujours perdue. C'est à peine si les femmes le remarquent parce qu'elles considèrent comme accordé le fait de perdre, tout comme les hommes considèrent comme accordé le fait de gagner. " Phyllis Chesler.

" La colère représente un tabou individuel et social chez la plupart des femmes. Le recours à la colère ne leur est consenti que lorsqu'elles défendent AUTRUI, mais pas pour se défendre elles-mêmes. "

Les femmes ont besoin de ces personnages pour pouvoir prendre confiance en elles, selon Nicole Décuré ; " la colère est notre amie ; la colère a un potentiel révolutionnaire dans un contexte d"oppression.

"... laisser aux hommes le contrôle exclusif des instruments de violence cautionne la division entre protecteur et protégée, met les femmes en danger et, ironiquement, alimente aussi bien l'idéologie militaire que l'idéologie masculiniste. " Sarah Ruddick, activiste qui se définit comme anti-militariste.  

Vous avez compris, j'ai adoré lire cet ouvrage. A la fin vous trouverez tous ces héros femmes classées par ordre alphabétique, avec les noms de leurs autrices, et un ou deux titres marquants, sachant qu'il y a des séries. Cahier des charges de Caroline Granier : elle ne parle que de femmes armées dans des romans policiers écrits par des femmes autrices. Ainsi, Lisbeth Salander est nommée et décrite, mais ne figure pas dans le dictionnaire des enquêtrices citées, car son auteur est Stieg Larsson, un homme. En effet, quelques hommes, ayant compris leur potentiel subversif, écrivent aussi des romans avec des femmes héros armées. Tant mieux. Vous pourrez donc piocher dans cette liste une bonne sélection de polars à rechercher dans votre librairie ou votre bibliothèque favorite. Une vraie mine. Bonnes lectures ! Ne vous laissez pas marcher sur les pieds, qui sont les seuls organes que vous avez de fragiles. 

* Contrepèterie célèbre de Mersonne ne m'aime, polar féministe parodique de 1978, par Cardot et Bernheim. Désopilant ! 
Les citations tirées de l'ouvrage sont en caractères gras et rouge

mardi 14 juillet 2020

Nellie Bly - Première journaliste d'investigation





J'ai lu cette semaine cette excellente BD de 140 pages sur la vie professionnelle de Nellie Bly, nom de plume de Elizabeth Jane Cochrane (1864-1922), premier grand reporter et journaliste d'investigation, elle invente même le principe du journaliste embarqué (embedded), immergé dans son sujet. Elle est également la première femme correspondante de guerre envoyée pendant la Grande Guerre sur le front serbe. Une pionnière. 

Fille d'une mère mal mariée trois fois de suite, elle est le fruit du deuxième mariage de sa mère et d'un père qui battait tout le monde, mère et enfants, elle décide donc de travailler pour gagner sa vie et ne pas dépendre d'un mari, ni affectivement ni économiquement. 

A son époque les femmes journalistes sont cantonnées aux sujets ménagers, mode et potins mondains. 
En 1885, elle lit dans le Pittsburg Dispatch un "article répugnant" sur le travail des femmes : 

auquel elle répond par un courrier plein d'aigreur et de colère. Le rédacteur en chef, intrigué par son culot et ses arguments, la convoque et lui propose d'écrire un article sur la condition des femmes, qu'il promet de publier dans son journal. Elle accepte et sa carrière est lancée. Elle enchaîne sur une série de reportages sur le Mexique du tyran Porfirio Diaz en imposant à l'époque de voyager seule en train et en bateau, ce qui ne se faisait pas. Elle concèdera finalement de voyager accompagnée de sa mère. Puis elle se fait passer pour une ouvrière pour étudier de l'intérieur la condition ouvrière, une tradition journalistique qui a toujours cours : voir les embauches de Geoffrey Le Guilcher à l'abattoir Kermené de Collinée, ou de Florence Aubenas engagée comme femme de ménage à Ouistreham, qui donneront des témoignages sur la condition ouvrière. Ces journalistes ne font que s'inspirer de leur précurseure Nellie Bly. Ses reportages ont un grand retentissement dans l'opinion publique, ils déclenchent des scandales qui aboutissent à des réformes ; Nellie Bly, par son travail de journaliste, améliore la conditions des femmes. A tel point que, remarquée par Joseph Pullitzer, elle ira travailler pour son prestigieux journal Le New York World. Elle y vivra son "shock corridor" en se faisant passer pour malade mentale, infiltrant un centre d'aliénées où les femmes sont affreusement maltraitées, souvent internées pour des raisons futiles par des maris qui par exemple ne peuvent obtenir le divorce et trouvent ainsi un moyen de se débarrasser de leur femme ! 

How quick can a woman go around the world ? 

Nellie Bly est également renommée pour avoir relevé le défi de battre le record de Phileas Fogg : Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne. D'abord choqués par son audace (une femme voyageant seule autour de la planète, en bateau, oh my god, mais vous n'y pensez pas, son rédacteur en chef renâcle devant l'audace !) après une année d'obstination, elle finit par embarquer seule à Hoboken pour son tour du monde qu'elle achèvera en 72 jours. Reçue en héroïne à Amiens pas Jules Verne, puis par les japonais qui viennent la soutenir à Yokohama, elle n'en croit pas ses yeux : être connue au Japon ! Le manteau de voyage pratique et confortable qu'elle se fait faire pour l'occasion sera adopté par toutes les femmes, elle devient à son corps défendant une prescriptrice de mode. 


Sa vie personnelle est moins retentissante : échaudée par l'expérience de sa mère, elle refuse la demande en mariage d'un ami de cœur de son âge, et continue sa carrière. Elle fera toutefois une fin : elle finit par épouser un industriel millionnaire et quitte la carrière de journaliste. Puis Nellie Bly sombrera dans l'oubli, comme souvent les pionnières femmes, effacées de l'HIStoire par les hommes qui, tout en s'inspirant et copiant, se proclament ensuite les inventeurs, spoliant ainsi les pionnières avant de les effacer. Nellie Bly sera tirée de l'ombre par les féministes. Cette BD joliment écrite par Luciana Cimino, mise en scène et dessinée par Sergio Algozzino, qui s'explique en fin d'ouvrage sur ses recherches et son travail d'aquarelle, est un régal pour les yeux. N'hésitez pas à l'offrir aux filles dès qu'elle savent bien lire et comprendre la progression narrative d'une bande dessinée avec ses flash back et flash forward. Elle est empowering et peut créer des vocations. Il n'y a pas de fatalité à être destinée au malheur et à la position immuable de victime quand on a été maltraitée par son père ; au contraire, cela peut être l'occasion d'une prise de conscience et de refuser le sort commun des femmes. Une belle lecture pour les vacances et pour toute l'année. 

Portrait-photo de Nellie Bly.

La bande dessinée Chez Steinkis Editeur 


mercredi 1 juillet 2020

Les damnés : des ouvriers en abattoir.

Le 30 juin, France 2 diffusait des témoignages d'ouvriers et d'ouvrières d'abattoirs dans le documentaire qui donne le titre de mon article. Une femme, 30 ans de "carrière" dans un abattoir de poulets entiers (sans découpe) et, d'après mon décompte, 7 hommes, dont un anonyme encapuché. Parmi les hommes, Joseph Ponthus qui a quitté l'abattoir de bovins où il travaillait pour une carrière d'écrivain, et Mauricio Garcia Pereira, lanceur d'alerte de l'abattoir de Limoges qui a écrit ses mémoires chroniquées sur mon blog (lien ci-dessous), diagnostiqué souffrant à vie d'un grave PTSD, syndrome de stress post-traumatique, qui fait que les images de veaux à terme mourant en gigotant dans la matrice de leurs mères abattues continuent à le hanter. Veaux immédiatement jetés à la poubelle : il faut entendre ses sanglots quand il dit, en agitant son mobile, qu'il a tout effacé de son témoignage, mais que les images sont toujours dans sa tête, et qu'il sait par d'ex-collègues que jusqu'à 20 veaux non nés continuent à mourir à l'abattoir de Limoges chaque jour, que la pratique qu'il a dénoncée a toujours cours parce qu'aucune loi n'interdit l'abattage de vaches gestantes.

" Le mot qui définirait bien l'abattoir, c'est la folie : blouses blanches, murs blancs, néons blafards ".

" Vous m'avez physiquement, mais mentalement, vous ne m'avez pas ", témoigne la seule femme qui raconte ainsi la dissociation mentale qu'elle est obligée de s'imposer pour "tenir" toute la journée malgré la souffrance psychique et physique. Cela rappelle le témoignage des prostituées et des victimes de viol qui se dissocient en attendant que cela passe, ou en attente de mourir.

L'abattoir, dinosaure de l'industrie de masse, appliquant un taylorisme effréné : travail en miettes, cadences infernales. 

Parmi les témoins, un ex salarié de la DSV, Direction des Services Vétérinaires des préfectures, devenue depuis DDPP avec des attributions plus larges : Direction départementale de la Protection des Populations, sous le mandat présidentiel Sarkozy ; notez le glissement sémantique, on passe des services vétérinaires à la protection des populations. Les animaux ont disparu ! Aucune importance de toutes façons, d'après le témoin qui a quitté la fonction, car ses rapports sur l'état désastreux d'animaux arrivant à l'abattoir, vaches avec un œil crevé entre autres, déplaisaient en haut lieu. Il décrit les pratiques dérogatoires des abattages halal et casher auxquelles il a assisté, où les bovins sont piégés, attachés, dans une machine qui les immobilise puis les retourne sur le dos, une sangle venant parfois tendre le cou, puis l'ouvrier qui enfonce son coutelas dedans, les 12 litres de sang artériel giclant à 6, 7 mètres de haut, l'animal agonisant durant parfois 15 minutes, jusqu'à la noyade.

" Les vaches, je les vois pleurer dans le piège ".

Le matador, pistolet à tige perforante qui leur transperce le crâne (étourdissement avant saignée, rendu obligatoire par la loi Gilardoni de 1964) " rouge pour les bœufs, vert pour les vaches, bleu pour les veaux" qui les fait immédiatement s'effondrer dans le box " un outil qui n'a jamais été amélioré depuis le début " et " dont aucune étude ne prouve que l'animal ne sent rien des opérations suivantes ", à savoir découpe des sabots, le dépouillement du cuir / peau puis la découpe des membres, le tout effectué à la scie en quelques minutes, cadence infernale oblige. Rien ne prouve donc que la bête soit morte.
Le fonctionnaire témoigne de l'inefficacité des DDPP préfectures, des signalements impossibles, de la complicité des autorités sanitaires avec l'industrie.

Aucun salarié d'abattoir ne rentre dans cet endroit par vocation. Mauricio Garcia Pereira dormait dans sa voiture avant d'être embauché pour un premier court contrat d'intérim, car c'est l'entrée obligatoire dans la "carrière", " 8 intérimaires sur 10 ne reprennent pas leur poste après la pause de 10 H ou ne reviennent pas le lendemain ".

Classisme :

" On les fait rentrer en les persuadant qu'ils sont des idiots ". " c'est plus facile de se dire que les gens qui font ça sont des brutes épaisses, des sans cerveaux ".
" L'abattoir écrase les gens, s'ils sortent, c'est sans qualification, les promotions sont impossibles, il n'y a pas de porte de sortie ", témoigne toujours le vétérinaire fonctionnaire préfectoral. De fait, tous disent qu'ils y sont entrés au SMIC en intérim pour quelques semaines, et que 15 ans, 19 ans ou 30 ans après, ils y sont toujours et... au SMIC !

" L'abattoir, c'est la guerre. On sait que ça existe, mais on préfère fermer les yeux ".

La banalité du mal - Hannah Arendt 

" La segmentation, la compartimentation des tâches permet à l'ouvrier de s'insérer dans un système d'extermination ".

Filmés dans un sous-bois, cadre bucolique, avec deux fois des hurlements d'animaux en train de mourir, les témoignages sont proprement insoutenables, tous relatent une expérience inhumaine. Je ne garantis pas au mot près les citations prises à la volée, mais j'aurai du mal à le regarder une deuxième fois. Je suis allée me coucher en état de dépression et de stress moi aussi, et ça dure. Je ne vais sûrement pas me plaindre, ces ouvriers sans choix ni perspectives sont plus en droit de le faire que moi. En prenant ces notes, je pensais en faire un fil sur Twitter : finalement, j'y renonce au profit de mon blog. Sur Twitter sévissent toutes sortes de relativistes culturel-les pratiquant un racisme mou, qu'illes pensent être une générosité "inclusive", une compréhension des "cultures différentes des nôtres" prétendant là à un relativisme historique. Nous ne serions pas tous au même stade de l'histoire, et serions des citoyens différents devant la loi. Tant que ce sont des bêtes ou des femmes qui en font les frais, what the fuck ?

Deux des témoins se plaignent de la virilité de l'abattoir : tu subis, tu morfles, mais tu tiens debout, t'es un homme, pas un pédé, pas une mauviette. C'est le refrain que la hiérarchie leur assène au début, puis qui continue en perpétuel bruit de fond. Je ne fais pas partie des féministes qui considèrent que les luttes féministes sont secondaires à celles des ouvriers, je laisse ça à celles qui ont le cœur large et qui se considèrent éternelles secondes, club dont je ne fais pas partie. Je ne défends pas non plus la virilité, cette vache sacrée tellement prisée, même des femmes. Mais j'ai bien entendu les sanglots de Mauricio Garcia Pereira, et je me dis que les mecs paient cher, très cher, le maintien de leur position fantasmée de guerriers valeureux, dominant le monde et tout ce qui y vit.

Que les viandards qui trouvent "naturel" et indiscutable leur droit de manger de la viande aillent tous passer une semaine à tous les postes d'un abattoir. Un de ces jours, tôt ou tard, le sang de ces 80 milliards d'animaux massacrés par année pour que 5 à 6 milliards d'humains sur 8 y trouvent un plaisir de table égoïste, devenu un droit que ne justifie aucune nécessité, nous retombera dessus. Le coronavirus, originaire d'un marché aux animaux sauvages pour la consommation et le caprice de nouveaux riches n'était qu'un préambule.

Liens :
Le replay d'Infrarouge sur le site de France 2, lien disponible jusqu'au 30 août 2020, date après laquelle il se corrompra.
Le site de production du documentaire.
L'article du Monde sur les damnés des abattoirs : quand le travail rend fou.
Ma vie toute crue : mon billet sur le livre souvenirs de Mauricio Garcia Pereira
Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher, journaliste infiltré à l'abattoir Kermené de Collinée.

mardi 16 juin 2020

Catharine MacKinnon : Le féminisme irréductible

Discours sur la vie et la loi


Catharine MacKinnon est juriste, avocate à la Cour Suprême, elle travaille sur le féminisme et le droit. Elle y a plaidé avec Andrea Dworkin un contentieux des femmes contre la pornographie et les puissantes formes de cette industrie : presse,  Hugh Hefner (Play Boy), Larry Flint (Hustler) et cinéma porno. Leur plaidoyer a été débouté au titre du Premier Amendement de la Constitution des Etats-Unis, qui garantit la liberté d'expression. Pour la Cour Suprême, la pornographie est une expression artistique comme une autre, elle n'y voit pas d'avilissement des femmes.

 Epistémologue du droit, (peu de féministes ont critiqué le droit, déplore-t-elle) elle démystifie la misogynie intrinsèque de la neutralité libérale. Elle argumente que les 10 premiers amendements de la constitution des Etats-Unis (Bill of rights) ont été écrit par une convention composée exclusivement de mâles blancs représentants des 12 premiers états historiques, préoccupés au nom de l'universalité, à défendre les droits des hommes blancs.
Notez que c'est pareil dans l'article 1er de la Constitution française de 1958, elle aussi rédigée par un comité de membres du Conseil d'état, tous mâles, l'égalité des sexes n'y est pas mentionnée : neutralité libérale aussi ; et bien entendu, le Président de la République étant, dans l'imaginaire des rédacteurs, un mâle, forcément marié, sa femme n'est même pas mentionnée, et si elle bosse, c'est pour la peau comme toutes les femmes mariées, ce qui permet toutes les récriminations quand les "premières dames", selon un copier/coller du titre étasunien obtiennent un budget de fonctionnement. Le travail des femmes mariées est estampillé servage, péonage dans la Constitution de la 5ème République !

" L'épistémologie est la réponse à la question 'comment savez-vous ?', 'Qu'est-ce qui vous fait penser que vous savez ?'... en quoi votre description de la réalité est-elle exacte ? "

Le Féminisme irréductible (Feminism unmodified, titre en anglais) est un ensemble de textes de conférences à destination des universités étasuniennes, données par MacKinnon dans les années 80. L'ensemble est une épistémologie (définition ci-dessus ;) du droit et de la jurisprudence. Je vous propose quelques-unes des nombreuses punch lines que compte cette compilation de textes. Evidemment, il faut lire tout l'ouvrage qui propose une critique féministe matérialiste, marxienne et radicale. MacKinnon y démonte les arguments du féminisme libéral.

Féminisme marxien matérialiste (radical) : " Pour le féminisme, la sexualité est comme le travail pour le marxisme, socialement construite en même temps qu'elle construit la réalité sociale. Elle est une activité universelle, bien qu'ayant toujours une spécificité historique, et elle allie matière et esprit. De même que l'expropriation organisée du travail des un(e)s pour l'usage des autres définit les travailleurs en tant que classe, l'expropriation organisée de la sexualité des unes pour l'usage des autres définit la femme en tant que sexe. L'hétérosexualité est la structure dominante de la sexualité, le genre son processus social, la famille sa forme figée, les rôles sexuels sa caractéristique généralisée à deux personnages sociaux et la reproduction, sa conséquence...
Dans cette analyse, marxisme et féminisme sont des théories du pouvoir et de sa répartition inégale. "

Féminisme libéral : [son]" postulat de base est que chacun(e), même s'il appartient à un groupe pauvre et sans pouvoir, fait ce qu'il ou elle fait, volontairement [...] Prière d'oublier les réalités de la situation sexuelle et économique des femmes ; faire acte de libre volonté, pour nous, c'est écarter les jambes devant un objectif. " ; dans le cas de Play Boy, mais vous reconnaîtrez la rhétorique des pro GPA, des "travailleurs du sexe", et des pornocrates ! Mon corps, mon choix, mon droit (détournement du slogan des féministes luttant collectivement pour la dépénalisation de l'avortement dans les années 70 par les libérales), ma petite entreprise connaît pas la crise, dans l'économie informelle du XXIème siècle.

" Toute critique [de ces idées libérales] est qualifiée de critique morale laquelle, comme le savent les libéraux, ne peut porter que sur des opinions et des idées et jamais sur les faits vécus. L'ensemble de cet édifice défensif, aussi illogique qu'il puisse paraître, repose de façon tout à fait cohérente sur les cinq dimensions cardinales du libéralisme : individualisme, naturalisme, volontarisme, idéalisme et moralisme. [la] situation concrète de pouvoir / absence de pouvoir est transformée en jugements de valeur relatifs, chacun pouvant avoir ses préférences, différentes, mais toutes également valables. [...] Je ne crois pas qu'on puisse dire du féminisme libéral qu'il est féministe ; il n'est que l'application du libéralisme aux femmes. "

Masculin, Neutre, Universel

" Les femmes ont une compétence que n'ont toujours pas les hommes, la gestation utérine. "
Mais :
" La manière concrète dont l'homme est devenu la mesure de toute chose reste dissimulée. La neutralité de genre n'est que la norme masculine, et la règle de protection spéciale est simplement la norme féminine, mais ne soyez pas déçus : le masculin est la référence dans les deux cas. Pensez aux planches anatomiques en médecine ; le corps masculin y est le corps humain et tout ce superflu  qu'ont les femmes relève de la gynécologie et de l'obstétrique. "

" Sous cette forme, le principe d'égalité induit l'idée que le meilleur moyen d'obtenir quelque chose pour les femmes, c'est de l'obtenir pour les hommes. "
" Si l'égalité pose problème, on choisit toujours d'exclure les femmes, jamais les hommes. "

" l'idéalisme libéral qui [...] se parle à lui-même, est que pratiquement toute caractéristique qui distingue les hommes des femmes est déjà compensée par une mesure d'action positive en faveur des premiers : la plupart des critères sportifs reposent sur la physiologie des hommes, l'assurance maladie ou automobile sur leurs besoins, les aspirations de carrière et critères de réussite sur leurs profils socio-professionnels, la qualité du savoir universitaire sur leurs visions du monde et leurs centres d'intérêt, le mérite sur leurs parcours et leurs obsessions, l'art sur leur façon de réifier le vivant, la citoyenneté sur leur service militaire, la famille sur leur présence, l'histoire sur leur incapacité à s'entendre, leurs guerres et combats de chefs, dieu à leur image, et le sexe sur leurs organes génitaux.".

Exploitation sexuelle dans le mariage, la pornographie, la prostitution, harcèlement, viols sont commis contre notre auto-détermination sexuelle : " Nous sommes définies en tant que femmes par les utilisations auxquelles nous assignent les hommes ".
" Dans la pornographie, les hommes ont le droit de mettre des mots (entre autres choses) dans la bouche des femmes, inventent des scènes où elles veulent à tout prix être ligotées, battues, torturées, humiliées et tuées. Ou simplement prises et utilisées. Dans la vision des hommes, l'érotisme c'est ça. Pour eux, le désir sexuel des femmes, et ce qui les rend désirables, c'est la soumission même avec l'abandon extatique de toute autodétermination.  "

" Les hommes, en tant que groupe social ne tendent pas (à de rares exceptions près) être traités comme les femmes le sont par la pornographie. Elle ne les atteint pas comme elle atteint les femmes. Elle ne définit par leur statut social comme inférieur. "

Sur la libération sexuelle : elle a surtout permis un accès plus facile des hommes aux femmes par la levée des risques de grossesse (pilule, et IVG en cas d'échec) : " Pour la critique féministe, une telle définition de la sexualité libère l'agressivité sexuelle des hommes. L'objet de la recherche sur la sexualité est de faire en sorte que le pénis fonctionne bien et que les femmes l'acceptent. " Playboy qui dispose des femmes dans des positions intéressantes aux yeux des hommes, se prétend donc féministe (et il finance d'ailleurs, grâce à une fondation, des associations féministes)
" Dire que Playboy est féministe signifie donc, en d'autres termes, qu'il contribue à la libération sexuelle des femmes, c'est à dire qu'il libère les femmes pour l'accès sexuel des hommes. Et il nous promet de lever toutes les inhibitions dont nous autres 'frigides' souffrons quand nous disons que nous restons de marbre, que nous n'en voulons pas, pas avec celui-là. Notre résistance est prise pour du refoulement, à traiter par une thérapie sexuelle et la pornographie. "

Selon Catharine MacKinnon, Play Boy instaure ainsi un "racket de protection" dont profite surtout le féminisme libéral réformiste financé de fait par des Fondations plus ou moins occultes et toutes libérales, les subventions des collectivités locales et états, tous patriarcaux, qui achètent la paix et une conscience en maintenant une sorte de statu quo sur la situation de dominées, exploitées, violentées des femmes :

" Certain(e)s pourraient voir dans l'intérêt matériel qu'ont les féministes à l'égard de la pornographie, comme à l'égard de la famille ou de l'activité professionnelle, quelque chose du même ordre que celui qu'ont les prostituées à l'égard de leur souteneur : nous ne pouvons pas nous permettre de les détruire, nous avons besoin d'eux, nous dépendons d'eux, ils nous aident à tenir au jour le jour. Mais ils nous détruisent aussi. Tout système de pouvoir fait en sorte que celles et ceux qu'il maintient dans l'absence de pouvoir aient néanmoins un intérêt à pérenniser le statu quo. C'est notre lot dans la structure familiale, l'organisation du travail, la sexualité et le racket de protection actuels. "

Pour conclure ce billet sur cet ouvrage dense, je voudrais parler de la peur et de la légitime défense des femmes que Catharine MacKinnon aborde sous les mots d'auto-défense, les femmes étant généralement terrorisables et terrorisées, ou au minimum sidérées par la prétendue invincibilité masculine. Les anthropologues Paola Tabet et Nicole-Claude Mathieu écrivent que les femmes sont construites socialement par l'interdiction qui leur est faite de l'accès aux outils et aux armes, organisant ainsi leur vulnérabilité face aux mâles de l'espèce, et il faut dire que ça marche bien, vu qu'il ne manque pas de couteaux ni d'eau bouillante dans les cuisines de leurs maisons où s'exerce la violence maritale contre elles, dès qu'elles sont ferrées par le mariage / cohabitation, la grossesse ou le premier enfant. Et que ces couteaux de cuisine ne leur servent en fait à rien, parce que la prohibition de se défendre contre l'agresseur est totalement intériorisée.

" .... nous avons besoin de faire en sorte que nous n'ayons plus à avoir peur. 
Sur le plan individuel, je ne connais qu'un moyen de commencer à en finir avec la peur, et nous en disposons ici : l'autodéfense. Les arts mariaux ne sont pas un simple entraînement physique à faire un geste ciblé, à clouer quelqu'un au tapis ou à riposter habilement. C'est aussi une pratique spirituelle, complète, qui nous permet d'avoir une relation à notre propre corps en ayant conscience qu'il nous appartient, un corps pour agir, vivre, exister soi-même dans le monde, et pas seulement quelque chose qui est là pour porter notre tête ou être vu par les autres. Bien pratiquée, l'auto-défense peut nous aider à retrouver le sens de notre dignité et à la préserver. ".

Une opinion hélas peu partagée par des féministes qui préfèrent laisser les femmes à leur statut de victimes.
J'espère vous avoir donné envie de lire Catharine MacKinnon : elle donne une base dialectique indispensable pour répondre à nos ennemis de classe et nous constituer d'abord un mental de femmes qui s'auto-déterminent, sans en passer par les diktats sociaux patriarcaux. C'est un livre puissant.

Le livre est en édition de poche aux Editions des Femmes.
Les citations de l'autrice sont en caractères de couleurs et entre guillemets.


vendredi 12 juin 2020

Je n'ai pas d'enfant et je vais bien !

Mon blog devenant collaboratif, je publie bien volontiers cette semaine un billet proposé par une autrice sur le sujet de la maternité, refusante elle aussi ! En guise de préface, je propose une citation de Nicole-Claude Mathieu, anthropologue, théoricienne du féminisme, dont la thèse est que la fécondité et les capacités reproductives des femmes sont appropriées par les hommes, que la reproduction est contrainte, tout comme l'hétérosexualité. Ce sont des constructions sociales, et il faut beaucoup d'assertivité pour les refuser et s'en affranchir.

" A l'enseigne des saigneurs, il y a une internationale de la violence contre les femmes, dont la croissance démographique -qu'on pourrait appeler violence démographique contre les femmes n'est pas la moindre manifestation. Cette "croissance" ne se fait pas toute seule. Elle est le résultat de la volonté de maintien du contrôle des hommes sur la sexualité des femmes dont la collusion entre le Vatican et l'Islam démontre bien le caractère transculturel. Contrainte à la grossesse imposée en tous temps : temps de guerre ou de paix, temps de prospérité ou de famine, temps des camps de réfugiés..."

" ... entre la capacité et le fait de procréer s'interposent des interventions sociales sur le corps, la sexualité et la volonté des femmes, qui vont moins dans le sens d'une limitation des naissances que dans celui d'une rentabilisation des possibilités biologiques.
Nicole-Claude Mathieu L'anatomie Politique 2 

Voici le texte d'Annah Scott :

Je fais partie des 5 % de français, hommes et femmes confondus, à ne pas vouloir d'enfant. A 34 ans, ce choix a été longuement réfléchi et est aujourd'hui totalement assumé. Pourtant, il m'est encore souvent impossible de seulement laisser sous-entendre de ne pas désirer de chérubins.

Quand l'entourage s'en mêle

A défaut, j'ai droit aux réflexions coutumières :

Tu changeras d'avis !
Tu es égoïste !
Tu regretteras :
Tu finiras toute seule ! 

Ou celle implacable qui me rappelle que mon corps n'est pas mon allié
L'horloge tourne ! Dépêche-toi ! 

Tous mes besoins personnels tels que l'envie de conserver ma liberté au quotidien et mon autonomie dans mes choix de vie, trouvent une réponse imparable.

Commence alors une joute verbale parsemée des mêmes arguments entendus et répétés des centaines de fois. Aucune personne, en âge de donner son opinion, ne se dispense de son devoir de me ramener sur le "droit chemin".

Que ce soit dans mon cercle familial, privé ou professionnel, ces répliques cinglantes préfabriquées sont basées sur des arguments arriéristes condamnant les brebis égarées et hissant la procréation au rang de devoir.
Nous voici donc, femmes sans enfant, destituées de notre plein statut féminin !

Les diktats de la famille parfaite 

Après une telle vague de soutien, de tolérance et de compréhension, je me suis mise à penser que je ne devais sûrement pas avoir bien compris ce qu'était une vie réussie et que je devais sous-estimer la magnificence du rôle de mère.

Ces réactions archaïques inconscientes s'inscrivent pourtant dans un paradigme social et culturel, et répondent au besoin primaire de sécurité de l'Homme.

Aux yeux de ces personnes, nous remettons en cause la notion même du principe créateur si précieux à la religion chrétienne et représentons une menace à l'ordre établi depuis des siècles.

Lors d'une soirée entre amis, j'abordais ce thème avec la mère d'une enfant de huit ans. Tandis qu'avec son conjoint, ils avaient pris la décision commune de ne pas donner naissance à nouveau, elle m'avoua être sans cesse sous le joug des critiques de son entourage lui enjoignant de faire une autre enfant le plus rapidement possible.

Après tout, comment osait-elle se soustraire à la règle du second !? Les attributs masculins de son conjoint lui permettaient, quand à lui, d'échapper à cette injonction.

Je tombais des nues 

Je n'ai jamais ressenti ce besoin ardent, viscéral, ce cri du cœur et du corps à porter la vie. Lorsqu'un jour, une amie me confia vivre avec la sensation d'un vide immense au creux du ventre et son urgence physiologique de porter un enfant, je tombais des nues.

La seule urgence dont j'avais jamais été victime était celle de faire ma valise pour partir illico en voyage ou à la rigueur de m'offrir une escapade à cheval.

J'explorais, pour la première fois, le désir d'être mère à travers une autre personne. Est-il possible d'être dénuée du programme génétique de la maternité ? A ce jour, toujours aucun signe de vie du besoin irrépressible de materner !

Je célèbre, au contraire, mon goût des grasses matinées, des soirées et des week-ends improvisés et le bonheur des voyages hors vacances scolaires. Si l'International Childfree Day (la Journée internationale des femmes ne désirant pas d'enfant) fête ces privilèges chaque 1er août, j'ai la chance de les honorer toute l'année.

La reine mère

Tandis que la mère est sanctifiée, nous, qui n'avons jamais porté d'enfant, sommes appelées les nullipares -terme, ô combien glamour, évoquant l'idée de "sans" comme si quelque chose nous manquait.

Aucune opinion ne résiste à l'épreuve du temps et de l'expérience. Essayez donc la tolérance et l'ouverture d'esprit en questionnant intelligemment sur les raisons de nos choix indépendamment de vos attentes personnelles, de vos croyances et de vos comportements empiriques.

Via mon non désir d'enfant, j'expérimente probablement la peur de perdre ma liberté et de ne pas être à la hauteur en tant que mère pendant que d'autres répondent à la crainte de vieillir et de finir seule. Mais qui peut juger quelle peur est la plus légitime ?

La chance d'être tatie ! 

Nous sommes fréquemment étiquetées d'immatures. Et pourtant, il me semble significativement plus responsable d'évaluer en amont les enjeux pour le moins irréversibles de la maternité car, plus tard, personne ne nous autorisera à avouer que nous regrettons nos enfants.

Fort heureusement, mon rôle de tatie me permet de goûter aux joies de l'innocence tout en évitant les affres de l'éducation au quotidien. La solution est donc là ! Laissez vos frères et sœurs faire des enfants pour contenter les grands-parents et récoltez uniquement les moments de rire et d'insouciance.

Livre : Pas d'enfant, merci ! Annah Scott

Le livre Pas d'enfant, merci ! dévoile le regard porté sur ces femmes au travers de témoignages humoristiques, d'expériences personnelles, d'études et de données scientifiques. Il explore l'origine des exigences sociales, culturelles et familiales qui dictent le devoir d'enfanter, et se penche sur les aspirations de la nouvelle génération dans sa quête d'épanouissement personnel. Publié à compte d'auteur, l'ouvrage est disponible sur Amazon.



vendredi 29 mai 2020

Les crimes au féminin



J'ai lu cette semaine ce passionnant ouvrage de 146 pages, écrit en 2010 par Chrystèle Bellard (CB), doctorante en droit pénal. Elle y démystifie nos croyances et a priori sur les femmes criminelles.

Too few to count 

Les criminelles sont "trop peu nombreuses pour compter".
Le crime et la délinquance sont masculins, même si cela ne s'énonce pas facilement. La France est marquée par la pensée universaliste, donc si l'espèce humaine commet les pires horreurs, cela ne peut pas manquer d'affecter les deux sexes à égalité. C'est l'antienne qu'on vous sert à chaque fois que vous soulignez les insupportables comportements antisociaux des mecs. D'ailleurs on se garde bien de publier les chiffres de la délinquance entre les deux sexes et le vocabulaire sert à noyer le poisson : "les jeunes", commode adjectif substantivé désigne généralement tous types de délinquants, occultant le fait qu'on ne parle que de garçons ; violence "conjugale" ou mieux "intra-familiale", permet de masquer qui cogne sur qui. Les filles, c'est connu, ne sont jamais jeunes. Vieilles comme le monde, elles sont : si elles sont frustrées (et il n'y a pas de raison qu'elles le soient moins que les mecs vu que la société les maltraite davantage), elles ont tendance, soit à faire contre mauvaise fortune bon cœur, soit à retourner leurs frustrations plutôt contre elles-mêmes. Bien qu'elles représentent plus de 50 % de la population, les femmes tiennent une part infime parmi les auteurs d'infractions. Rappel : selon le Ministère de la Justice, qui gère les prisons, 97 % des places d'incarcération sont occupées par les hommes. On nous objectera que les femmes ont moins d'opportunités vu qu'elles sont enfermées socialement dans le conjugo et à la maison. Au fait qu'en disent les féministes ?

Chrystèle Bellard en distingue deux sortes : les féministes matérialistes qui expliquent que si les femmes sont moins agitées et criminelles, c'est à cause de leur socialisation. Mais les femmes étant après tout des hommes comme les autres (Beauvoir), l'émancipation pour laquelle elles se battent devrait faire que, alleluia, à la fin, quand nous aurons gagné, on pourra aligner des contre -performances égales à celles des mecs, voire qu'on pourrait même les battre, vu qu'on est meilleures qu'eux en tout. Je suis matérialiste, mais, euh non, je n'ai pas envie de ce genre de victoire.
Les féministes essentialistes, elles, opposent le courant radical de la "spécificité" : elles revendiquent la "femellité" des femmes, faite de douceur, d'attention à l'autre, elles défendent " un territoire, un savoir, une éthique et un pouvoir féminin ".  Heu, merci, non plus.

Mais dans tous les cas, les deux courants féministes identifiés par Chrystèle Bellard (CB) prennent pour modèle criminel l'étalon masculin ! Ce que conteste CB. 

On peut être d'accord avec elle : en effet, malgré la révolution féministe qu'on va dater des débuts du suffragisme, il y a maintenant un siècle, malgré l'empouvoirement des femmes qui s'en est suivi, l'émancipation, l'autonomisation, l'agentivité gagnées, les criminelles ne sont qu'une poignée aux Assises, elles restent des étrangetés criminelles. Les femmes restent (désespérément ?) calmes au niveau social. D'un calme olympien même. Tandis que les hommes eux, sont surreprésentés dans les meurtres, la violence, la tuerie de masse.

Mais écrit CB :" il ne s'agit pas de se demander pourquoi les femmes commettent moins de crimes que les hommes, mais bien plutôt pourquoi eux en commettent tellement plus ? " Au contraire, il serait " plus cohérent de considérer la criminalité des femmes comme la norme : elle est le meilleur modèle des deux, la criminalité des hommes devrait donc être étudiée en fonction d'elle. "

Criminelles et fantasmes

La femme étant de toute éternité, selon les mythes culturels et religieux un potentiel danger pour l'homme, la criminelle agite d'autant plus les fantasmes qu'elle est minoritaire (voir ci-dessus). L'empoisonneuse diabolique hante la littérature : La Brinvilliers, Thérèse Desqueyroux..., et les faits divers : Violette Nozières (victime d'inceste paternel, muse des Surréalistes), Marie Capelle, épouse Lafarge, et (merci CB, elle a été totalement invisibilisée par l'histoire  :) Hélène Jégado tueuse en série bretonne, "elle pourrait être LE tueur en série le plus important du XIXème siècle", elle a semé la mort en Bretagne pendant 18 ans, elle pimentait la soupe de ses employeurs à l'arsenic, elle n'a été jugée que pour 3 meurtres et 4 tentatives de meurtres alors qu'elle aurait tué au moins 23 personnes, certains disaient 80. Mais les faits étaient couverts par la prescription. " Dans l'imaginaire collectif, l'empoisonneuse présente l'image inversée de la mère nourricière ". Sauf que, patatras : les plus nombreux criminels empoisonneurs sont les hommes, l'empoisonnement n'arrive qu'en neuvième position chez les femmes, c'est un fait statistique, leur arme favorite étant l'arme blanche ! Le couteau de cuisine sans doute, puisque la cuisine est leur lieu de destination ?

Autre archétype, la "diabolique" qui a tendance à mener sa vie sans respecter les rôles qui lui sont dévolus. Effectivement, pas beau, ça ! " Instigatrice, muse sanglante, les journalistes lui attribuent un surnom choisi dans le domaine animalier (d'une pierre deux coups, sexisme et spécisme, ça peut toujours servir). Elle est ainsi tour à tour une "veuve noire", une "mante religieuse", une "mygale", une "vipère, ou encore une "pieuvre". Pas mal d'avocats, et pas des moindres, se sont ridiculisés en abusant de ces adjectifs à leurs procès. Les meurtrières sont généralement jugées au prisme du genre qui fonctionne en double face : certains de leurs actes sont excusables parce c'est une femme, d'autres impardonnables parce que c'est une femme. Il y aurait des comportements criminels acceptables pour une femme, d'autres impardonnables, la tolérance dépendant de son respect des normes féminines." Quand une femme transgresse gravement, au contraire d'un homme, cela fait vaciller la société toute entière, écrit CB. Le genre demeure donc un élément discriminatoire puissant dans la sphère pénale. L'idée demeure que toute femme qui commet un délit est doublement coupable, d'un délit réprimé par la loi et d'un délit contre l'ordre moral.

Hors des fantasmes, les femmes criminelles

Les femmes tuent maris, amants, patrons, enfants (le crime d'infanticide est le crime féminin le plus répandu), elles violent, peuvent être pédophile, tabou suprême. les femmes sont des êtres humains qui tuent par intérêt, par vengeance, par passion, par amour.
Il y a la femme trahie qui tue plutôt Valentin, les femmes tuant leurs rivales sont rares, la mère meurtrière, -l'infanticide est l'acte criminel le plus féminin-, elle-même comportant deux catégories : la néonaticide, généralement considérée avec indulgence par la société, sans doute au prix de l'exaltation permanente de la tellement géniale maternité-c'est-que-du-bonheur. Une extrême minorité de néonaticides arrive en Cours d'Assises. A ce sujet, le traitement judiciaire compréhensif réservé aux femmes qui tuent leur nouveau-né à la suite d'un déni de grossesse est, je trouve, particulièrement choquant. On reconnaît ici le même travers que chez les féministes considérant la femme comme éternelle victime des hommes, de leur violence, la même croyance en la faiblesse constitutive des femmes. Et l'évitement sociétal d'affronter la mise en place de mesures de prévention.

Le deuxième catégorie de mère meurtrière est la libéricide : prototype Médée qui égorge ses enfants parce qu'elle est rejetée par Jason pour une autre femme. Autre nom : suicide altruiste, qui est plutôt un travers des pères quittés par la mère. Mais des femmes tuent leurs enfants handicapés. 
Meurtre du conjoint : il est admis que les femmes tuent pour se libérer d'un homme violent, maltraitant, pour mettre fin à une liaison toxique, alors que les hommes eux, tuent leur conjointe parce qu'elle veut les quitter ! De quoi mettre à mal une croyance ancrée qui veut que les femmes sont demandeuses de conjugo alors que les hommes, eux, ne se mettraient en couple que sous la pression de leur conjointe. Encore une légende patriarcale réduite à néant. 

CB distingue les meurtres des autres violences : maltraitances à nourrisson, violence maternelle ; pour y remédier il faut cesser de présenter la maternité comme le bonheur absolu, il faut en finir avec l'angélisme propagandiste, la maternité sacralisée. Taboues, les infractions sexuelles commises par des femmes : viols, pédophilie, généralement exercés sur les filles, avec la complicité d'un homme ou non. Chez les femmes aussi, les agressions sexuelles sont la manifestation d'un pouvoir sur la victime. La définition du viol en droit français est non genrée, contrairement au droit de pays comparables au nôtre : il n'y est pas question d'attributs que les femmes n'ont pas. En matière d'abus sexuels, la prise de conscience, et donc la législation, sont récentes : la réalité criminelle du viol date des années 60, l'inceste des années 80/90, l'affaire Dutroux introduit la pédophilie dans les faits divers ; pour l'inceste et la pédophilie des femmes, il faudra attendre les années 2000 avec l'affaire Outreau.

Immatures, dépressives, adolescentes mineures, peu diplômées, sous l'influence de drogues, de l'alcool, ou d'un homme, violentées pendant leur enfance, les femmes criminelles sont toutefois de tous les milieux sociaux. L'enquête de CB est faite sur un panel de délinquantes, sur les archives des tribunaux, sur des entretiens de criminelles de la prison centrale des femmes de Rennes. Ses tableaux statistiques sont en fin d'ouvrage. A lire. L'autrice débunque à tout va nos croyances.

En conclusion, Chrystèle Bellard propose une comparaison des deux contentieux masculin et féminin mais en prenant celui des femmes comme référence. " Il s'agirait alors d'analyser l'excédent criminel masculin, afin d'identifier ce qui, chez les hommes, ou plus probablement dans leur socialisation, dysfonctionne. " CB propose d'asexuer le concept de violence, d'arrêter de l'associer au genre masculin, et de considérer la criminalité féminine comme norme criminologique ; la société pourrait ainsi se fixer comme objectif " de supprimer cet écart, d'uniformiser le volume des contentieux, en ramenant les hommes à un niveau de dangerosité comparable à celui des femmes. "
" Il faudrait faire preuve de bon sens : que les filles soient éduquées à prendre soin des autres, à respecter les règles et à réfléchir avant d'agir explique pour beaucoup leur moindre criminalité. Présenter cela comme l'illustration voire la cause des inégalités subies par les femmes, une injuste discrimination à combattre semble être une conclusion absurde. Ces acquis caractérisent une socialisation réussie et on peut se féliciter que les femmes possèdent de telles facultés."

Il n'y a plus qu'à. Pour cela, il faut inverser le paradigme actuel sur lequel vit la société : la dévalorisation des qualités des filles et femmes, et à l'opposé, l'exaltation, la flatterie dont bénéficient les garçons pour leurs comportements virils, cossards, irresponsables, m'as-tu-vu, cruels, dilettantes, j'en passe. Leurs mères sont-elles prêtes à renoncer au prestige douteux d'avoir élevé un tel misfit comme revanche sur leur vie dévalorisée, jouant ainsi contre leurs intérêts de classe ?

Les citations de l'auteure sont en caractères bold et rouge.

Edit le 31 mai 2020
Pour instruire la dernière citation de CB sur les filles, avant qu'on nous accuse d'essentialisme ce qui ne va pas manquer d'arriver, je rajoute ce qu'écrit Colette Guillaumin dans Sexe, race et pratique du pouvoir, sur les "qualités de femmes", les "traits féminins" (liens entre être humains, attention aux autres, inventivité dans la vie matérielle quotidienne) tant prisés par l'autrice de cet ouvrage :
" Loués comme tels, ces traits sont les CONSEQUENCES, heureuses, estimables (tout ce qu'on voudra) mais conséquences tout de même, d'une relation matérielle. D'une certaine place dans une relation d'exploitation classique ". Ca va mieux en le précisant.

Liens supplémentaires sur le traitement double standard que subissent les femmes criminelles et les fantasmes qu'elles agitent :

Les amazones de la terreur Par Fanny Bugnon, historienne, chroniqué sur mon blog en 2015
Présumées coupables, les grands procès faits aux femmes, le beau catalogue de l'exposition des Archives Nationales en 2016, toujours disponible en bibliothèques ou en librairies.