vendredi 1 novembre 2019

Déni : Un mémoire sur la terreur

Récit par Jessica Stern aux Editions Des Femmes.

" Mon but en écrivant ce livre est d'aider non seulement les millions de femmes et d'hommes victimes de viol ou de torture mais aussi les soldats qui risquent leur vie et qui reviennent avec des blessures psychiques trop insoutenables pour que nous puissions, eux et nous, en admettre l'existence. "


ESPT (PTSD en anglais) : Etat de Syndrome Post-Traumatique. Trouble anxieux, réponse psychologique de personnes ayant été soumises à un violent traumatisme qui modifie durablement leur comportement ; état commun aux personnes violées, ou ayant vécu des situations de guerre au combat, ou victimes/témoins d'actes terroristes, voire ayant subi des maltraitances durant l'enfance.

L'auteure, Jessica Stern, spécialiste de la terreur et du terrorisme a été violée à 15 ans chez elle par un intrus violeur en série, en présence de sa sœur ; elle souffre à vie de ce syndrome dont elle décrit les manifestations. Tirant le fil de son histoire familiale, depuis la Shoah dont elle est la troisième génération, victime d'un grand-père incestueux, d'un père autoritaire et très dur, puis d'un viol, son enquête sur "son" violeur lui fait découvrir la cascade de maltraitances qu'ont subie tous les protagonistes, bourreaux comme victimes ! Son violeur a été lui victime des prêtres pédophiles du fameux diocèse de Boston, ce qui ne lui donne aucune excuse, bien entendu, tous les enfants abusés dans l'enfance ne devenant pas des pédophiles. Il n'y a pas de "cycle de l'abus" ; la majorité des victimes (les deux tiers) sont en effet les filles alors que la majorité des agresseurs sexuels sont des garçons. Ce qui se traduit dans les comportements respectifs des deux sexes par le fait que les garçons retournent la violence subie vers l'extérieur, les filles, elles, sont plus susceptibles de se blesser elles-mêmes ou d'être agressées à nouveau, tout un ensemble de comportements les signalant aux agresseurs potentiels. Ce que fait Jessica Stern d'ailleurs, dans son travail de rencontre et d'interview de terroristes et pas des moindres : elle se trouvera en effet à peu près au même endroit (Karachi) et au même moment que Daniel Pearl lors de son enlèvement et de sa mise à mort par des terroristes d'Al-Qaeda en 2002.

Même si la lecture du livre peut être accablante, (franchement vu les faits massifs, l'ampleur des violences infligées, notamment aux filles dans l'enfance, on se demande comment on a pu être épargnée soi-même), -récit que je trouve très dans la tradition des auteurs américains de romans Jonathan Franzen ou Philip Roth-, ce qui doit nous faire redoubler de vigilance auprès des enfants que l'on côtoie tous les jours, j'en recommande la lecture à toutes les personnes qui ont subi ce genre de violences et à tous les soignants et accompagnateurs/trices des victimes. Ces horreurs très répandues ne prolifèrent que sur le DÉNI :

- déni des victimes qui se réfugient dans l'ignorance et la négation des violences subies ;
- déni de la société qui refuse de voir le Pater Familias et ses autres représentations sociales pour ce qu'ils sont dans trop de cas, des tout-puissants qui ont nettement tendance à abuser de leur toute-puissance dans l'omerta et l'apathie générale ;
- déni des services de police et de justice qui représentent la société.
- déni des familles désireuses de maintenir l'ordre établi de la terreur patriarcale.
Déni des victimes : " J'attends, apaisée par le rôle familier, la certitude que mon puissant père va tout arranger. Les enfants et les chiens obéissent à ses ordres, qui sont en général proférés d'une voix apaisante de baryton. S'ils ne lui obéissent pas du premier coup, ils apprennent vite à le faire. Le monde matériel devient mieux ordonné entre les mains compétentes de mon père."

Déni de la société : " Elle a grandi à Milbridge, Massachussets, où les ivrognes et les pédophiles étaient nombreux et exposés à la vue de tous, où les filles apprenaient à admettre la violence sexuelle et à s'y préparer. J'ai grandi à Concord, où les ivrognes et les pédophiles sont discrets et de bonne famille, où les filles bien apprennent l'art subtil du déni. ".
Or le déni permet la perpétuation de ces violences et la perpétuité du malheur pour les victimes.

A quoi servent finalement toutes ces agressions, sinon à induire, instiller la perte d'estime de soi, notamment des filles et femmes, contre lesquelles s'est construite la virilité, cette fabrication masculine ? Voici ce qu'écrit Jessica Stern, spécialiste reconnue du terrorisme :

" Pendant des années, je n'ai pas compris comment quiconque pouvait me prendre au sérieux. Je ne comprenais pas comment j'avais réussi à entrer au MIT ou à Harvard, comment il avait pu venir à l'idée de quiconque après mon doctorat, de me proposer une bourse de recherche ou un poste. Je ne comprenais pas pourquoi les gens me sollicitaient au lendemain du 11 septembre. [...] Mon identité est restée coincée là pendant des années. "

Le récit de Jessica Stern aboutit à une réflexion philosophique sur le mal.
" Qu'en est-il du mal que représente le terrorisme ? Le mal de la guerre ? Livrées à elles-mêmes, des victimes de torture, de terreur ou de guerre peuvent élever des enfants traumatisé.e.s qui seront à leur tour plus susceptibles de causer du tort à leurs propres enfants. Les enfants de sexe masculin élevés dans une culture de violence seront plus susceptibles que d'autres de devenir délinquants ou criminels ".

A lire donc, pour tenter de faire de cette affreuse épreuve quelque chose, malgré tout. On peut, non pas en sortir, mais prévaloir, en portant les mêmes cicatrices que ces hommes qui reviennent de la guerre, dont la société nie tout autant les graves dommages psychiques qu'ils ont subis. Et de temps en temps, faire confiance aux autres :

" J'ai été violée une fois, il y a très longtemps. Voilà ce que je dis à l'un de mes contacts, appelons-là Mary Jane. J'ai choisi de divulguer mon secret à une femme. Une femme qui porte, dissimulée sur elle, une arme. Elle y a fait allusion un jour et, pour une raison quelconque, l'image de cette arme m'est restée. Mary Jane est une personne forte et pragmatique, le genre de personne qu'on est contente d'avoir dans son équipe quand on doit affronter une mission dangereuse ; pas le genre à vous regarder dans les yeux en débitant les platitudes réconfortantes qu'on adresse aux victimes et qui n'ont pour effet que d'aggraver leur état. ".

Déni : mémoire sur la terreur. - Jessica Stern - Des Femmes Antoinette Fouque Editeur. Traduction de l'anglais US par Anna Gibson.

Les textes en gras et rouge sont des citations du livre.

Liens : Puisque " le terrorisme a tout à voir avec l'humiliation " écrit Jessica Stern qui interviewe des terroristes : un phénomène jamais évoqué par la presse occidentale alors qu'il fait les titres de la presse pakistanaise et bangladeshi, la pédophilie dans le monde musulman, dans les madrasas, les viols du jeudi car le vendredi, jour de prière, toutes les fautes sont pardonnées. En anglais :
Islamic schools in Pakistan plagued by child sex abuse, investigation finds, Independant - Novembre 2017 ;
Bangladeshis speak up about "rampant" rapes in Islamic Schools Pakistan Today  - Août 2019.

mercredi 23 octobre 2019

Quelle quinzaine !

D'abord, elle a commencé avec la réception dans ma boîte mail d'une livraison des Glorieuses Newsletter avec le titre " Les femmes blanches sont complices du système patriarcal et il faut que ça cesse " (évidemment, je ne mets pas le rétrolien, ça me ferait mal) ; abonnée, sans doute dans un moment d'égarement, quand elles ont lancé leur newsletter, soit je lisais en fonction du titre, soit c'était direct corbeille à papier, plus souvent cette dernière option, les sujets libéraux rebattus bien qu'invitant à "la révolution féministe" me donnant des envies de bailler. Comme j'ai réellement lu, moi, quelques féministes révolutionnaires (Eaubonne, Wittig, Delphy, dans sa première période, Rochefort, MJ Bonnet..., les historiques matérialistes avec une solide formation marxiste), vous pensez si j'adore les nouvelles féministes qui n'ont rien lu, ou qui réinventent les concepts que d'autres ont admirablement décrits, mais en les édulcorant et en les rendant moins offensifs pour les gars qu'elles ont à la maison. C'est moi la complice ? Un exemple, un seul : "charge mentale" ! Qu'est-ce ? Si j'ai bien compris, les femmes mariées et mères doivent toujours s'occuper de tout, le père se foutant, comme il y a 60 ans, les pieds sous la table, en rentrant après avoir dit la fameuse et indestructible phrase de leur père "Qu'est-ce qu'on mange ?" Delphy dans L'ennemi Principal écrit, en ricanant à peine, "double journée pour un demi-salaire". Je rajoute (parce que j'ai mauvais fond) "et une demi-retraite". C'est autrement plus parlant, non ? Sauf que, trop frontal, ça froisse : balancez ça dans une conversation le dimanche devant la famille (hétérosexuelle forcément) attablée, et on vous regarde noir. Pareil avec les copines de boulot. Ca ne rend pas populaire du tout. La première qui dit la vérité sera ostracisée.

Mais je m'égare : donc, je suis une "féministe bourgeoise blanche" (désolée pour ma couleur de peau mais je n'ai pas choisi, ceci dit, je ne remercie pas ma mère et mon père de m'avoir fait naître dans un monde pareil franchement), forcément collabo du patriarcat, parce que blanche ! Comme j'ai twitté mon indignation, avec des arguments : je n'ai pas besoin de nounou noire ou arabe, (elles sont forcément noires ou arabes dans le monde des féministes réformistes), puisque je suis nullipare -mais ça peut aussi m'être reproché, motif, "sale égoïste", par exemple, je l'ai eu dans mes notifications ; je n'ai pas de femme de ménage, je nettoie moi-même, en évitant de salir tellement ça m'insupporte. En pure perte : ça m'est revenu en boomerang. Je suis une bourge blanche, accessoirement féministe, ce qui est aggravant. C'est l'extrême gauche qui le dit, donc ça doit être vrai. Je me suis désabonnée immédiatement des Glorieuses, de leurs courriers, de leur compte Twitter et de celui de leur rédactrice, Rebecca Amsellem.

Dix jours plus tard, je commence à voir apparaître sur Twitter des posts indignés sur une réunion du Conseil régional de Bourgogne-Franche Comté ; je décide d'ignorer. Marre de ces tweets inflammatoires très petite classe de cancres bloqués auprès du radiateur. Sauf que, malheur, la vieille télé attrape l'inflammation très contagieuse apparemment, huit jours plus tard. Une "maman voilée" (oui, c'est l'appellation contemporaine dédiée ; moi, j'ai dit mon père et ma mère depuis l'âge de 5 ans, mais aujourd'hui on a un papa, une maman, un tonton jusqu'à la tombe, c'est à dire environ 90 balais, que voulez-vous l'époque est régressive). Comme ça commence à monter en puissance, les rédactions prennent feu (franchement les incendies de la forêt amazonienne ont fait moins couler de salive), mes abonnées, mes abonnements, tout le monde s'y met. Genre bêlant quand même. Résumé : une femme, accompagnatrice scolaire, en tenue salafiste, est apostrophée par un conseiller du RN qui tente de faire croire qu'il mène le combat féministe et laïque en dénonçant une tenue contraire à l'esprit du lieu. Ou comment instrumentaliser le féminisme côté RN, et servir objectivement le jeu de l'extrême-droite côté "maman". Je décide de soutenir quelques blogueuses et influent-es qui défendent les principes de la loi de 1905 et qui produisent de bonnes analyses politiques : Christine Le Doaré, Françoise Laborde, Céline Pina, Mohamed Sifaoui, Waleed Al Husseini, dont j'ai chroniqué ici le premier livre. Je me contente de partager des liens. Devinez ? Je perds des abonné-es à chaque salve de trois ou quatre posts, et pire, un twittos qui a 11k abonné-es, dont moi, et 11k abonnements, ce qui, je vous promets ne permet plus de voir quoi que ce soit, commence à m'envoyer des réfutations, prouvant ainsi que ces gens scrutent ce qui se publie sur le sujet et plutôt deux fois qu'une. Des végéta*iennes réformistes aussi se désabonnent : le sujet du voile, comme celui des abattages rituels, sont pour elles tétanisants, inabordables, parce qu'il seraient néocolonialistes, vu ce que "ces gens" ont subi, sujets tabou, trop clivants pour les différentialistes culturel-les. Qu'illes soient nés en France depuis deux ou trois générations, inutile de le leur rappeler, la faute coloniale ne s'efface pas, on dirait. Ce qui prouve qu'il y a bien un enjeu politique. L'extrême-gauche qui a oublié que la religion est l'opium du peuple, s'est fourvoyée dans la défense de l'obscurantisme, et tente de mélanger les notions de musulmans et d'islam politique à dessein. Illes sont prêts à vendre nos frêles acquis féministes collectifs au nom de choix individuels de servitude volontaire : mon choix, mon droit, mon voile. Nos lois imprécises et truffées de mesures dérogatoires ne pourront pas résister longtemps à l'activisme politique de ces extrémistes de droite : en effet, le rassemblement national et les tenants d'un Islam rigoriste sont à ranger dans le même camp, ils veulent que les femmes retournent aux lieux qui leur sont destinés selon eux de toute éternité : la cuisine et le gynécée. La défense des "Mamans voilées" ne laisse aucun doute : la vocation des femmes c'est de faire maman, dans les chemins balisés par l'hétérosexualité, il ne peut pas y avoir d'alternative. Il n'y a pas de "papa à kippa" à l'école hors les murs, les "papas" font carrière, eux, et se mettent les pieds sous la table en rentrant. Super. Back to the sixties !

N'en déplaise à toutes les réformistes, les libérales, les décoloniales, les intersectionnelles, les #HeForShe, celles qui n'y arriveront pas sans les mecs, celles qui revendiquent une forme d'asservissement et veulent l'imposer en tant que choix individuel sans en assumer les conséquences, celles qui veulent tout tout tout, les féministes universalistes qui ont mené le combat à partir de 1968 contestaient l'hétérosexualité imposée, la sacro-sainte maternité, elles défilaient avec les gays et les lesbiennes, elles contestaient l'ordre patriarcal, elles étaient révolutionnaires. Nous assistons à un ressac d'ampleur, ressac qui utilise en les détournant les slogans féministes, c'est grave. Celles et ceux qui refusent de le voir au nom de je ne sais quelle générosité et solidarité avec les "gueux" se comportent en idiots utiles de cette idéologie patriarcale liberticide.

Le différentialisme culturel, qu'il concerne le voile ou toutes les mesures dérogatoires aux lois de la République (la corrida et les abattages rituels en font partie), est une imposture, un mensonge et un racisme. Il postule que tout les humains ne seraient pas arrivés au même moment de l'histoire, il est donc condescendant ; les gens qui revendiquent des croyances ou des "traditions" médiévales ou préhistoriques utilisent tous des voitures, des avions, des tablettes, des ordinateurs ou des téléphones portables, et bien sûr, les medias sociaux dont ils savent user pour promouvoir leurs idées. Ce sont des activistes politiques, c'est leur faire injure que les prendre pour des arriérés.

Liens :

Pour lire une bonne analyse des arrière-pensées des prétendues féministes qui défendent les "mamans voilées" et le différentialisme culturel, c'est chez Révolution féministe : Féminismes adjectivés, touche pas à mon patriarcattrès complet.

Secularism is a women's issue : agrégateur d'articles sur la laïcité (sécularisme en anglais) et les droits des femmes.

L'offensive Islamiste par Céline Pina.

mardi 8 octobre 2019

Les sociétés matriarcales

Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde.
Par Heide Goettner-Abendroth, philosophe des sciences, épistémologiste. Cet ouvrage vient de paraître aux Editions de Femmes.


Il faut tout d'abord définir le patriarcat qui s'est imposé comme norme universelle partout sur la planète. " La supposition infondée selon laquelle le patriarcat existe de toute éternité est acceptée comme allant de soi, étant donné la supériorité "innée" de l'homme ". Sa grille de lecture suppose fragmentation, marginalisation, relégation de tout ce qui échappe à sa norme, et renvoi au primitivisme.

" Dans les sociétés patriarcalisées, les sociétés secrètes d'hommes ont un fondement guerrier, elles ont pour objectif d'accroître le pouvoir des hommes dans la culture. Ce sont des entités du processus de patriarcalisation. Elles sont fixées de façon parasite à leur culture dans son ensemble et dépendent économiquement des ressources des sociétés ; elles instaurent des hiérarchies secrètes et forment des corps exécutifs avec quiconque détient la plus haute autorité. Eu égard à la culture, elles élèvent la patrilinéarité, réelle ou imaginaire, au rang d'innovation culturelle. Les jeunes hommes accèdent à la "renaissance" par leur association avec les autres hommes. " Vous reconnaissez la reproduction à l'identique, l'auto-engendrement souvent évoqué ici : Dieu, Fils et Saint-Esprit, rien que des hommes, qu'on retrouve dans tous les corps masculins, armée, police, écoles d'informatique et d'ingénieurs, Saint-Cyr, franc-maçonnerie, partis politiques, clubs de chasse...

Toutefois, contrairement à la lecture d'anthropologues patriarcaux qui nient leur primauté historique, puisqu'ils sont géniteurs de tout, "les sociétés matriarcales ne doivent absolument pas être considérées comme l'image inversée des sociétés patriarcales -où les femmes détiendraient le pouvoir à la place des hommes, comme dans le patriarcat- puisqu'elles n'ont jamais eu besoin des structures hiérarchiques de la domination patriarcale, où une minorité issue des guerres de conquête régente l'ensemble de la culture, asseoit son pouvoir sur les structures de coercition, la propriété privée, le joug colonial et la conversion religieuse. Ces structures patriarcales ont un développement historique récent : " elles n'apparaissent que vers 4 000-3 000 avant notre ère, voire plus tard, et se renforcent au fur et à mesure que le patriarcat se propage. "

Pour faire simple et concis, dans les sociétés matriarcales, les femmes sont à l'origine de tout : elles engendrent les enfants grâce à l'esprit des ancêtres qui se réincarnent ainsi dans leur descendance, le rôle des hommes est d'ambassade, diplomates, même quand ils sont rois, époux de la matriarche. Les femmes gèrent la cité, président aux cérémonies funéraires et spirituelles, aux récoltes, sont gardiennes et distributrices des réserves de nourriture et des biens de la tribu, elles gardent leurs filles mariées chez elles, le mari entrant dans la tribu de sa femme, le divorce est totalement permis puisque la filiation est matriarcale, les oncles et les frères de la matriarche sont les garants de la continuité de la tribu. Matrilinéarité, matrilocalité. Quand la matriarche décède, c'est en général sa plus jeune fille qui lui succède (ultimagéniture).

Le couple originel sacré n'est pas le mari et sa femme imposé par le patriarcat, mais bien la sœur et le frère, garants de la solidarité de la tribu matriarcale, de sa longévité et de sa pérennité. Les maris sont des pièces rapportées ; dans certaines tribus, ils retournent même dans leur village d'origine et ne voient leur épouse que pour des contacts sexuels furtifs la nuit.

" Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. "

Cette phrase de Claude Lévi-strauss, père de l'anthropologie structurale est souvent citée par les féministes, car elle démontre que les hommes sont frappés de cécité quant à la simple présence des femmes, de leurs contributions aux sociétés humaines. Nous sommes leur point aveugle. " Le système patriarcal a tout intérêt a s'assurer que les découvertes relatives aux formes sociales matriarcales demeurent invisibles ", il s'assure ainsi la primauté, la primogéniture, l'aînesse en quelque sorte, en effaçant les femmes de son champ de recherches. En résultent censure, autocensure, cécité, changements de pied pour éviter l'ostracisation, les femmes sont invisibles, invisibilisées, comme le sont les spéculations des anthropologues femmes. Ainsi, le premier anthropologue "matriarcal" Bachofen, les marxistes Marx et Engels, les anthropologues Malinowski, Briffault, Lévi-Strauss, les préhistoriens, dont Marie König, qui décode les systèmes symboliques de l'ère glaciaire, Fester qui, lui, suggérera que l'utilisation la plus ancienne d'outils n'est pas le fait de l'homme en tant que chasseur, mais est due aux mères s'occupant de leurs enfants et que " ce sont les mères qui ont préparé le terrain pour toute la technologie à venir ", qu'elles sont à l'origine de la culture par l'invention du langage et la création des spiritualités. Et sans doute aussi de l'agriculture* basée sur " le droit d'usufruit : le droit d'utiliser la terre pour la cultiver, mais non le droit à la propriété privée foncière ". Malheureusement, les anthropologues patriarcaux s'en tiendront fermement à la valeur extrêmement exagérée accordée à la chasse. Même pensum du côté des historiens des religions et des mythologistes : Mircéa Eliade qui travaille sur le chamanisme, Freud qui travaille sur les religions, mais Rank-Grave qui travaille sur la triple déesse, fait de la théa-cracie la culture supérieure. " Il affirme expressément qu'elle a été détruite par une aristocratie militaire composée d'hommes et que sa nature pacifique et sacrée a disparu sous l'effet de la violence et de la domination -avec des conséquences toujours plus catastrophiques, et ce jusqu'à présent."

L'archéologie n'est pas en reste quand il s'agit d'effacer les femmes et leurs apports culturels : marginalisées les observations iconoclastes d'Evans ; les archéologues ultérieurs commencent " à rechercher un roi omnipotent dans la culture minoenne, le "Grand Homme" autour duquel la société devrait être centrée -mais dont on ne  trouve pas trace." : distorsion de la réalité pour la faire coïncider avec leurs idées patriarcales. L'archéologue Marija Gimbuntas décrit-elle, en s'appuyant sur ses fouilles, des femmes au rang de prêtresses qui vénéraient une pluralité de déesses dès le Paléolithique, et caractérise-t-elle la culture de la vieille Europe par une profonde religiosité et la place centrale des femmes, culture matrilinéaire, matrifocale, égalitaire et pacifique ? Elle et ses travaux seront discrédités par la doxa patriarcale.

D'où l'insurrection, si l'on peut dire, de Heide Goettner-Habendroth, spécialiste allemande en philosophie des sciences et épistémologue. Elle décide de créer sa propre Académie sur les Recherches Matriarcales Modernes HAGIA en 1986, dans le sillage des " mouvements critiques à l'égard du Patriarcat ", " du mouvement féministe en lutte pour l'autodétermination des femmes, et du mouvement des peuples autochtones, en lutte pour l'autodétermination des peuples et des cultures." Car désormais, les peuples autochtones sont sortis de la colonisation, leurs fils et filles font eux aussi des études à l'université où ils/elles acquièrent une méthodologie scientifique, ils/elles peuvent désormais apporter leur pierre au savoir anthropologique en observant les vestiges matriarcaux de leurs propres sociétés, brutalisées, avilies par le colonialisme, cet ultime moyen de conquête et d'imposition par la force du patriarcat, et ils/elles sont en capacité produire une épistémologie (critique) des travaux anthropologiques masculins européens.

Nous sommes face au défit climatique, face à l'épuisement des ressources limitées dans un monde fini, face à la défaunation sous la pression humaine partout ; le monde peut devenir chaotique dans les quelques dizaines d'années à venir, alors que partout l'oppression des femmes et le pillage de la nature se sont organisés sous le joug patriarcal depuis 10 000 ans. " Eu égard aux profondes crises politiques, économiques et écologiques ", à l'absolue nécessité de changement de paradigme auxquels nous sommes aujourd'hui confronté-es : " l'aspect le plus important de ces recherches est qu'à partir des leçons qu'offrent les sociétés matriarcales nous puissions découvrir des solutions aux problèmes sociaux contemporains et que nous ayons en permanence le courage de prendre les dispositions politiques nécessaires pour stimuler le processus de transformation de la société patriarcale en société humaine."

L'ouvrage est consacré à la description de différentes tribus fonctionnant encore selon les vestiges de la gestion matriarcale de leurs sociétés : dont les Moso de l'Himalaya qui ont eux-mêmes sollicité l'autrice et son équipe de chercheuses pour l'étude de leurs tribus afin que leurs contributions ne soient pas occultées de l'histoire des sociétés humaines. Il y a aussi un passionnant passage sur les Amazones d'Amazonie, " un phénomène fréquemment relevé mais mal compris par les chercheurs masculins occidentaux. [...] Dans les territoires Arawak, les récits de prouesses militaires de femmes abondent ; ils attestent on ne peut plus clairement de l'édification de villes et de sociétés entièrement féminines.

A lire donc, que vous soyez chercheuse, anthropologue, philosophe, féministe, ou tout simplement concerné-e par les problématiques écologiques.

" Le propre des dominants est d'être en mesure de faire reconnaître leur manière d'être particulière comme universelle." Pierre Bourdieu

* Agriculture : cultures de céréales vivrières, opposées à l'élevage. Il semble que le nomadisme (régressif) des éleveurs était plutôt provoqué par les ravages infligé à un biotope, par l'épuisement des terres cultivables. Il fallait alors fuir le Paradis Terrestre, selon la narration malédiction de la Bible.

Les citations de l'ouvrage sont en caractères gras et rouges.

lundi 30 septembre 2019

Meurtres symboliques et résilience

Trois artistes peintres femmes : Artemisia Gentileschi, Elisabetta Sirani, Niki de Saint-Phalle. Trois œuvres. Trois meurtres symboliques.

Artemisia Gentileschi - 1593-1656
 Peintresse baroque post-caravagesque, Artemisia fille du peintre Orazio Gentileschi, dont l'atelier était réputé, réussit à se faire un prénom, à tel point qu'aujourd'hui elle est plus connue que son illustre (à l'époque) père. Seule femme apprentie de l'atelier d'Orazio Gentileschi, elle est placée sous la tutelle d'un autre peintre Agostino Tassi, qui la viole en réunion (ils seront deux peintres à commettre le crime). Il y aura procès, durant lequel Artemisia sera torturée par le tribunal pour tenter de prouver qu'elle ment ou dit bien la vérité, le violeur sera finalement condamné à l'exil. Et Artemisia trouvera la reconnaissance de ses pairs d'académie de peinture.
Œuvre :


Judith décapitant Holopherne (1614-1620), scène biblique, ici restituée de façon particulièrement réaliste, voire crue : deux cuisinières manches retroussées pour ne pas se salir, découpent ce pauvre Holopherne comme elles trancheraient la tête d'un poulet avant de le passer à la casserole. Artemisia Gentileschi se présente toujours dans ses tableaux en autoportraits : elle est ici la femme en bleu qui tient le tranchoir, tandis que sa servante immobilise la victime.

Elisabetta Sirani - 1638-1665
Elisabetta Sirani devient peintre à une époque où les femmes ne sont pas plus tolérées dans cet univers d'hommes : elle est évidemment autodidacte, pas le choix. A force de travail, elle s'impose par son talent dans un atelier de peintres, ouvre sa propre école admettant uniquement des femmes. Étoile filante de la peinture, elle meurt à 27 ans d'un ulcère à l'estomac.
Œuvre


Thimoclée jetant le capitaine Thrace dans le puits.
Après l'invasion de Thèbes par Alexandre Le Grand (-336), la ville est livrée au pillage et aux exactions de la soldatesque. Les femmes, comme toujours, sont violées, torturées et razziées selon une habitude délétère. Thimoclée n'échappe pas au malheur des femmes : après avoir été violée par le soldat thrace qui en veut aussi à son or, elle prétend que ses bijoux sont cachés au fond d'un puits, où le soldat se fait conduire. Elle profite de l'avidité du voleur/violeur pour se venger et le pousser dans le puits. Admirez la position grotesque du soldat, peinte par Elisabetta Sirani : pantin désarticulé, jambes ridiculement écartées, tombant dans l'abîme, tandis que Thimoclée, le regard dans le vide, à l'air de penser à son prochain dîner. Ça sent la revanche picturale. L'HIStoire raconte que Thimoclée est arrêtée, conduite devant Alexandre, qu'elle reconnaît le crime en plaidant la vengeance après les viols subis, Alexandre ému par son courage la fait libérer. Évidemment, l'HIStoire, toujours écrite par les vainqueurs, ne retiendra que la magnanimité d'Alexandre.

Niki de Saint-Phalle, 1930-2002 
Artiste française, peintre, sculptrice, metteuse en scène, est élevée aux USA dans une famille catholique bourgeoise dont le père est un aristocrate banquier abuseur et incestueux ; son frère et sa sœur se suicideront, et Niki finira par dire que son père l'avait violée durant plusieurs années, dès ses 11 ans. L’œuvre de Niki de Saint-Phalle, reconnue et consacrée de son vivant est une dénonciation du Père Tout-Puissant, des méfaits du Patriarcat, et une tentative de restauration de la confiance en soi des femmes à travers sa série de sculptures géantes en polyester intitulées "Nanas".
Oeuvres :


Niki de Saint-Phalle : affiche représentant un tableau performance de la série des Tirs, du Mouvement Action Painting, en 1961. Elle réalise plusieurs performances où elle tire à la carabine sur des toiles représentant le Pater Familias Tout-Puissant.



Artemisia Gentileschi utilise une allégorie biblique pour perpétrer une vengeance symbolique ; Elisabetta Sirani utilise également une scène de l'HIStoire antique pour régler un compte avec les hommes qui ont entravé sa vocation l'obligeant à redoubler d'efforts, quoiqu'on puisse parfaitement imaginer qu'elle ait été, elle aussi harcelée ou violentée sans jamais l'avoir révélé ; son pantin désarticulé dans une position peu propice à la chute dans un puits dénonce le ridicule masculin quand il n'est plus en situation de menacer. Proto-féministes elles sont, la notion de féminisme n'existait pas, leurs contemporaines étant anéanties par la violence sociales qu'elles subissaient. Elles, elles utilisent leur talent et leur art pour dénoncer, accomplissant ainsi leur mission d'artistes devant la société, en avance sur le temps et l'histoire, prévoyant ce qui va advenir : elles envoient un signal, les femmes sont fondées à témoigner et demander des comptes. Elles ouvrent la voie et inspirent les artistes contemporaines, elles précèdent Niki de Saint-Phalle. Elles envoient le signe de l'évènement à venir, qu'il faudra compter avec elles, avec nous.

lundi 23 septembre 2019

Location de ventres - Réponse à Marc-Olivier Fogiel et à son livre "Qu'est-ce qu'elle a ma famille ?"

Avec l'accord du CoRP, je publie sur mon blog leur lettre de réponse à Marc-Olivier Fogiel, homme puissant des médias, et à son livre "Qu'est-ce qu'elle a ma famille ?". Marc-Olivier Fogiel et son mari ont deux filles obtenues par GPA (gestation pour autrui) aux Etats-Unis. Son livre est à la fois une opération de justification et une opération de lobbying en faveur de la location de ventres par généralement des gays, et quelques hétérosexuels stériles, pour porter leur descendance. Nous ne sommes pas trop de deux blogueuses pour contrer cette marchandisation des corps, l'achat d'enfants, et l'accès au corps des femmes par les hommes, fussent-ils gays, alors que les féministes étaient leur compagnonnes de route dans leurs combats des années 70 pour la reconnaissance de leurs droits d'éros minoritaires, ainsi que les nommait Françoise d'Eaubonne, co-fondatrice du FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire).
La lettre est signée par la Docteure Nicole Athéa, gynécologue et endocrinologue, ancienne interne et chef de clinique assistante des Hôpitaux de Paris.

" Monsieur Fogiel, la lecture attentive de votre ouvrage m'a donné matière à réfléchir sur mon expérience de vie de femme, de mère et de gynécologue qui, durant une pratique de plus de 40 ans a rencontré quotidiennement des femmes enceintes et qui a assuré la prise en charge de nombreux couples stériles. Si j'ai un regard critique sur votre livre, je précise qu'il ne repose pas sur ce que vous êtes, mais sur un certain nombre de positions que vous défendez dans votre ouvrage "Qu'est-ce qu'elle a ma famille ?" et que je voudrais discuter ici.

1) Le tsunami en Thaïlande : Vous débutez votre livre par une référence à cette catastrophe à laquelle vous avez assisté. Au milieu de ce drame humain, ce que vous voyez, c'est que des mères en train de se noyer étaient contraintes de lâcher leur enfant et vous en concluez que "l'instinct maternel n'est pas tout puissant et qu'il n'est pas toujours aussi fort que l'instinct de survie". Et c'est immédiatement après ce commentaire que vous envisagez d'en passer par une mère porteuse pour avoir un enfant : les mères, ces femmes qui lâchent les enfants... Est-ce de ce fait qu'elles ne vont plus être nommées mères ? Car il n'y aura plus de mères dans votre livre ; il y aura des femmes avec des fonctions morcelées, pour qu'elles soient peut-être le moins mères possible. Je ne tiens pas à faire ici une apologie unilatérale des mères, qui pourrait être comprise comme le refus d'une fonction parentale concernant les homosexuels, ce qui n'est en rien mon propos et contre quoi je m'élève. Mais je ne peux manquer de répondre à un déni affirmé des mères dans votre livre. Car il y aura surtout des pères, (en dehors de quelques couples hétérosexuels qui demandent une GPA que vous évoquez) dans votre livre. Si je pense qu'un couple d'hommes peut élever un enfant aussi bien et aussi mal que tout le monde, je pense aussi que les mères ne peuvent être effacées. On ne saurait oublier que les pères ont largement démontré de tout temps que l'enfant n'était pas le centre de leurs préoccupations pour une majorité d'entre eux ; le nombre de pères abandonnant leur famille, ne payant pas de pension alimentaire, ne revoyant plus leurs enfants sont encore légions aujourd'hui et ils n'ont pas besoin d'un tsunami pour ce faire. Vous constatez tout de même que les mères thaïlandaises qui ont vécu ce drame terrible vivaient ensuite une culpabilité atroce : mais cette leçon-là, vous ne l'avez pas retenue ; dans votre conception idyllique d'une GPA, vous semblez croire qu'aucune des mères qui ont porté un enfant 9 mois et qui l'ont mis au monde ne porte une culpabilité d'avoir abandonné un enfant. Je peux penser que certaines mères porteuses se sentent coupables d'avoir vendu celui qu'elles peuvent considérer comme leur enfant, comme les mères qui accouchent sous X se sentent très souvent coupables d'avoir abandonné leur enfant, j'en ai rencontré. 

2) La conception et la gestation sont séparées ; c'est aussi ce qui vous autorise à penser que la femme qui porte un enfant n'est pas la mère ; mais dans votre histoire qui est la mère ? Ce n'est pas la femme qui a donné un ovule. Ce n'est pas le père biologique : même si vous décrivez comme père maternant ; vous ne délirez pas, vous ne vous considérez pas comme une mère ; alors, qui est la mère ? Il me semble essentiel de reconnaître cette femme comme la mère : une mère peut abandonner secondairement un enfant, comme le font les mères qui accouchent sous X, mais elles sont néanmoins désignées comme mères. Il est essentiel que soit reconnu son rôle et le rôle de chacun. L'abandon de cet enfant va permettre à une autre personne de devenir parent adoptif, père ou mère. Mais cela n'empêche pas de reconnaître que la mère, que chacun s'emploie à gommer dans la GPA, n'est pas une femme porteuse mais bien une mère porteuse parce qu'elle est porteuse d'enfant. Etre dans le déni de mère ne me paraît pas compatible avec la transparence dont vous voulez nous convaincre.

3) La biologisation de la reproduction : "j'ai toujours voulu être père, donner la vie, ne pas interrompre la chaîne des générations, transmettre des valeurs, un nom, continuer à exister...". La reproduction génétique est essentielle pour Mr Fogiel ; les exigences qu'il a de la "qualité" de l'ovule féminin le démontre également ; s'il commence par exprimer quelques scrupules vis à vis du choix de la donneuse d'ovule, réalisant bien par là la nature eugénique de ce projet, il balaie vite ces interrogations, qui de façon paradoxale, deviennent alors une légitimation de son choix. Il va même en rajouter sur les exigences faites à la donneuse d'ovule : "nous voulions privilégier les traits relevant de l'intelligence, de la réussite scolaire et sociale, nous voulions être fiers du patrimoine génétique que nous allions transmettre à nos enfants". C'est dire à quel point Mr Fogiel doit être fier de lui-même, de son patrimoine biologique, que l'on espère à la hauteur de celui de la donneuse d'ovule. La nature narcissique de son projet conceptif apparaît ainsi en toute clarté. Auparavant, les exigences des parents étaient plus modestes et plus réalistes : ils souhaitaient des enfants en bonne santé ; aujourd'hui les exigences des parents deviennent exorbitantes et les enfants en porteront le poids. Quant aux qualités qu'il pense ainsi transmettre par ce choix, elles seront loin d'être celles qu'il escompte et qu'il est prêt à payer près de 10 000 dollars pour les obtenir. La formation d'un embryon comporte de nombreux remaniements qui conduisent à ce que le patrimoine génétique d'un enfant soit bien différent de celui de ses parents, et les qualités acquises ne sont pas génétiquement transmises. Une sociologue canadienne, L Vandelac, disait à ce propos "you are not a xerox and baby is not just a copy". La biologisation de la reproduction, entendue comme la volonté de transmission de son patrimoine génétique, est le facteur majeur qui conduit aux PMA comme à la GPA aujourd'hui. Lutter contre cette représentation erronée de la génétique dans la reproduction est un facteur majeur pour lutter contre ces pratiques. Et des caractères transmissibles qui ne passent pas par les chromosomes ont été démontrés entre une mère "même porteuse" et non liée génétiquement à l'enfant porté, ce qui signifie qu'on ne peut pas séparer de façon radicale la transmission qui se fait par l'ovule et celle qui se fait par la gestation : l'enfant se verra transmis des caractères des deux origines, même si ce n'est pas à parts égales, ni sur les mêmes fonctions. 

4) Il existerait des GPA éthiques et des GPA non éthiques...

Continuer la lecture en cliquant sur ce rétrolien (se caler environ au niveau du logo Facebook du CoRP, side bar à droite). Arguments de MOF réfutés un à un, le tout très argumenté.

" La militance gay qui défend aujourd'hui, à travers la GPA, des valeurs familiaristes et parentales les plus étroites et les plus conservatrices a bien changé depuis les années 70, époque où les positions anti-famille et la liberté sexuelle était revendiquées ".


La lettre interrompue - Johannes Wermeer - Vers 1665. 

mercredi 11 septembre 2019

La malédiction d'être fille - Dominique Sigaud

Edité par Albin Michel, l'ouvrage est sorti la semaine dernière dans toutes les bonnes librairies.


Journaliste, écrivaine, grand reporter, Dominique Sigaud s'attaque ici, après avoir enquêté sur la planète entière, dans les pays en voie de développement, mais aussi dans les pays riches de l'hémisphère Nord, sur le sort que l'espèce humaine réserve à ses filles à naître ou nées. " Les violences faites aux filles sont des désastres individuels et collectifs. Pour que nous y mettions fin, encore devons-nous les désigner."

Foeticide
Filiacide
Inceste
Mutilation sexuelle
Mariage d'enfants
Viol
Traite
Esclavage domestique
Esclavage sexuel
Prostitution
Meurtre dit "d'honneur"

c'est à quoi on expose une fille en la mettant au monde. En tous cas, celles qui échappent au foeticide. Mères obligées de tuer les filles qu'on leur colle dans le ventre (les patriarcaux ne se salissent jamais les mains) quand elles n'ont pas les moyens de faire l'échographie qui les délivrera par IVG du fardeau des filles qui ne valent rien (Inde, Chine), mais qui coûtent une dot lorsqu'elles se marient. Par quelle aberration historique l'humanité a-t-elle décidé que les filles valaient moins que les gars ? Elles servent de bonniches à leurs pères et frères, sont vendues dans le mariage à des adultes qui les exploiteront jusqu'au trognon, les asserviront dans des conditions parfois proches de l'esclavage à leur domesticité, dans les maternités multiples, les achèteront pour leur plaisir de pédophiles (tourisme sexuel, mariages saisonniers ou "de plaisir" des pays du Golfe, l'Islam le permet dans certaines théocraties / nécrocraties salafistes), les vendront à vil prix pour rembourser une dette, créer des alliances, ou solder un différend. C'est " un ordre symbolique dans lequel la femme n'est rien, l'homme est tout, la fille n'est rien, le garçon est tout ". Déjà, dans la Rome antique on constate la disparition forcée des cadettes, " le pater familias qui a droit de vie et de mort sur ses enfants, ne conserve en général que la fille aînée. La mention de deux filles dans une maison romaine est exceptionnelle ", écrit Dominique Sigaud.

L'autrice détaille, dans son livre, chiffres et statistiques à l'appui, tous les malheurs listés ci-dessus, et les régions du monde -aucune n'est épargnée- où ils se produisent en réduisant quasi à néant les potentialités des filles, asservies qu'elles sont au service de la reproduction masculine et de leurs "besoins" sexuels, leur vie dans une perpétuelle insécurité en cas de manquement à leurs lois de fer, au gré des crises économiques ou des guerres qu'ils se livrent perpétuellement, utilisées comme butin, putains, dans des bordels à soldats pour remotiver les troupes (souvenons nous des lycéennes de Chibok, mais elles ne sont pas les seules, elles ont juste été plus médiatisées), éventuellement même par les peace keepers qui arrivent ensuite pour réparer les dommages des conflits, sans jamais que les filles et femmes soient, d'ailleurs, associées aux processus de paix. Elles peuvent rentrer chez elles meurtries, avec le fruit des viols qu'elles ont subis, sans soins ou suivis psychologiques ni médicaux la plupart du temps. Il en résulte un problème de santé planétaire pour elles et leurs enfants. La crise climatique déjà là dans les pays pauvres, mais qui gagnera chez nous aussi n'en doutons pas, impacte déjà les filles, toujours de corvée d'eau, de bois et de nourriture, elles sont, seront en première ligne.

" Attaquer les filles est un invariant des communautés humaines "

Dans ses quatre derniers chapitres, Dominique Sigaud esquisse une géographie des violences : les cas de la France (où l'inceste est invisible, invisibilisé même, puisqu'il n'a pas d'existence dans notre droit, le pater familias y ressemble trop à son pendant romain, sans doute) pays d'agressions sexuelles en nombre non détectées -2 enfants par classe en moyenne seraient violenté-es ou incesté-es dans notre pays ; les Etats-Unis, pays occidental violent, ont le douteux privilège d'être classés à côté des pays ultra-violents Inde et Afghanistan pour les violences faites aux filles ; l'Inde, qu'on ne présente plus, est avec la Chine le pays du foeticide, il leur manque pour la dernière génération 18 millions de filles ! Ce seront encore elles qui trinqueront quand les hommes les attaqueront pour assouvir leurs "pulsions" sexuelles. Enfin, l'Egypte, avec ses 95 % de femmes excisées, même si elle est le berceau de l'excision (une femme de pharaon trouvée coupée dans une tombe en fournit une preuve historique), il faut bien dire que c'est une honte. Les filles et femmes qui se sont aventurées Place Tahrir au Caire lors du mouvement anti Moubarak payaient en attouchements, ou même viols collectifs, leur "effronterie". L'espace public appartient aux mâles absolument partout, les femmes qui s'y aventurent sont forcément des putes.

L'ouvrage, bien que passionnant et indispensable, écrit crûment, est douloureux à lire. Dominique Sigaud dénonce (à raison) et déplore le foeticide. Au vu du malheur de naître fille décrit tout du long du livre, je me demande si finalement ce n'est pas le moindre de leurs malheurs. Evidemment, les agents patriarcaux ne pensent pas ainsi, ils font dans l'utilitaire, ils se "désencombrent" d'un fardeau puisqu'ils l'appréhendent ainsi, mais après tout, si notre espèce est assez stupide pour privilégier les garçons et donc pour se suicider, qu'elle le fasse. Je n'y vois aucun inconvénient pour ma part. Je ne partage pas ce travers de l'espèce humaine, produit d'une incessante propagande, qui, tout en constatant que la cuisine est mauvaise, consiste à convier quand même, à marche forcée pour les femmes, de plus en plus d'invités à ses banquets empoisonnés. Je ne comprends pas plus l'absence des féministes sur ces questions de prévention et de mise en garde contre cet asservissement, mais passons.

Cet acharnement à vider les filles, dès le plus jeune âge, de leurs potentialités, de leur avenir, de leurs talents, de leur sécurité, pour mieux les remplir de bites et d'enfants, sans qu'elles aient voix au chapitre, au contraire en les silençant, afin de produire de façon industrielle des mâles qui n'auront de cesse, quand ils quittent leurs mères, que de se trouver une autre domestique à parasiter, est évidemment mortel. Laisser le pouvoir aux mâles, rien de pire ne pouvait arriver à notre espèce proliférante sans prédateurs, hormis ceux qui nous produisons ; même les animaux ne sont pas aussi stupides. Quand il n'y a plus assez de ressources, de nourriture, ils ne se reproduisent certainement pas, eux. Au contraire, quand il y a de la nourriture en abondance, ils en profitent pour faire deux nichées, ils ont ce discernement qui nous manque terriblement.

Il ne manque pourtant pas de couteaux, de chaudrons bouillants, de tisons brûlants, dans les cuisines où elles sont cantonnées, les filles et les femmes. Il faut vraiment avoir été annihilée dans toute l'histoire, pour ne pas même avoir le réflexe de sa propre sauvegarde, de sa propre sécurité, pour ne pas se révolter. Pourtant, une telle castration des filles, de leurs potentialités, dit assez la terreur que nous leur inspirons : meilleures à l'école, dans les entreprises, moins violentes et casse-cou, plus pacifiques et aptes au compromis, solidaires, aidantes, créatives et talentueuses, malgré les différentes déclarations des molosses du patriarcat, les psychanalystes, qui tiennent que la "pulsion de mort" est également partagée entre mâles et femelles dans l'espèce humaine, car ils tiennent à leur fond de commerce, une telle castration / négation du potentiel filles donc, ne peut que nous amener à reconnaître que les hommes ne veulent aucun progrès pour l'espèce. Leur pouvoir absolu, délétère, toxique, maintenu par leurs lois d'airain, par la contrainte et la force brute, sur les corps d'abord puis sur les esprits, nous conduit à une impasse mortelle. La Nature qu'ils ont tant violée et haïe elle aussi, où ils ont d'ailleurs commodément renvoyé les femmes, ces êtres de nature, sans l'usage de la Raison prétendent-ils, va leur rendre la monnaie de leur pièce et soigner leur hybris. Ils auront réussi cet exploit à force de contraintes sur les corps et la Nature : rendre la Terre inhabitable. 10 milliards d'humains à l'horizon 2050, plus le chaos climatique sans doute, mais leur priorité demeure : marions les filles dès 9 ans si possible (même des françaises, envoyées passer des vacances dans le pays d'origine, livrées par des parents naïfs à une grand-mère ou une tante exciseuse, ou mariées de force, soyons vigilantes), c'est effectivement leur priorité. Quelle stupidité abyssale.

La lecture de ce livre est indispensable à tous les personnels d'éducation, de police, de justice, aux ONG humanitaires, aux politiques qui prétendent vouloir changer les choses et les lois et remédier aux injustices, aux avocat-es, aux services académiques, aux professeurs d'éducation sexuelle, à toutes celles et ceux qui font les lois, rendent la justice ou militent pour qu'elle soit rendue. Et au grand public concerné par ce sujet. Restons vigilantes : défendons les filles. 

Les citations du livre sont en caractères gras et rouge.

samedi 31 août 2019

L'aamourr, l'aaamourrr...

L'amour est enfant de Bohème, il n'a jamais connu de loi, chante-t-on dans l'opéra de Bizet, opéra le plus représenté au monde, qui relate l'histoire d'une femme tuée par son amant, "fou d'amour", sur fond de corrida, donc de combats à mort, les seuls à mourir étant évidemment les toros, et une femme dans le scénario de l'opéra, livret Mérimée, Meilhac, Halévy.

Sur fond de Grenelle des violences conjugales comme énoncé pudiquement (qui tue qui ?) on apprend ce matin que Patrice Alègre, froid sociopathe violeur, tueur en série de 5 femmes, 6 viols et une tentative de meurtre, des non-lieu pour 4 autres dossiers, condamné à une détention de 22 ans incompressibles, demande sa libération anticipée. Selon France Info, deux femmes seraient "tombées" amoureuses de lui en prison, des visiteuses, dont une psychiatre canadienne qui a même déménagé en France pour pouvoir le visiter plus confortablement. On se pince un peu tout de même. Le bonhomme aurait "une aura" particulière !

Tomber amoureuse d'un violeur tueur de femmes, il faut avoir un sérieux fond de masochisme, me semble-t-il. Fabrication sociale, voulue, entretenue. Référons-nous à l'anthropologie qui a décrit le sort réservé aux filles et femmes dans les  sociétés humaines premières : viols initiatiques y compris en réunion par les hommes du village ou un grand-père "expérimenté", razzias, enlèvements, mutilations génitales, échangées comme du bétail, utilisées comme crédit ou monnaie pour garantir une dette, gagées comme prostituées ou servantes selon les besoins du prêteur, récupérées quand la dette est remboursée ou revendues pour en garantir une autre, domestiquées pour produire des enfants, de préférence des mâles, renvoyées dans leur famille quand elles n'y arrivent pas, assassinées pour manquement au contrat puisque ruinant la réputation de ladite famille, tous ces mauvais traitements durant des millénaires ont laissé une trace indélébile dans notre mémoire génétique et psychique : nous ne pouvons envisager l'amour que comme un sentiment masochiste, une chose qui fait forcément mal, un comportement destructeur, tout en y prenant du plaisir. Femmes détruites psychiquement et métaphysiquement à dessein dans toutes les sociétés humaines, le masochisme est profondément incrusté dans la psyché des femmes, conditionnées que nous sommes à tolérer les pires mauvais traitements, dépouillées de notre propre instinct de sauvegarde, conditionnées à déléguer notre sécurité à l'agresseur intime ; le masochisme rime avec l'amour, la passion, synonymes de souffrance, avec l'idée ancrée que nous serions nées pour trinquer. Je ne vois pas d'autre explication à ce comportement : tomber amoureuse d'un tueur en série, violeur, étrangleur, aboutissement ultime d'un conditionnement social ! Il peut s'agir d'un sentiment de toute puissance aussi, mais ce sentiment est lié à l'exaltation de la féminité, improprement déclarée puissante par les magazines féminins et les féministes pop ; évidemment que non la féminité n'est pas puissante, puisqu'elle est une impuissance fabriquée socialement. Même si le patriarcat, ce système d'inversion, prétend le contraire, ainsi que ses agentes, précédemment citées. Et puis, qui aime se déclarer, se reconnaître impuissante ?

Femmes masochistes et hommes intouchables : maltraitance partout. Le couple dans les sociétés humaines.

Cette même semaine, j'apprend que dans l'apathie générale, un maire PCF du Pas de Calais décide de vider un tour d'habitation gérée par un bailleur social, et de reloger, disperser les habitant-es.  En cause, la délinquance, trois incendies provoquent la terreur, la prochaine fois, il va y avoir des morts en est la justification. Les mecs délinquent, personne ne veut ou ne peut les arrêter, on déplace les vieilles ! Parce que qui croit que ce ne sont pas des délinquants mâles qui terrorisent ce quartier pour justement le vider de ses habitantes et l'utiliser à leurs fins, commerce de drogue, incivilités et crimes en tous genres ? Mais motus, après avoir versé aux familles des allocations familiales à guichet ouvert, laissé pourrir la situation du quartier puisque ce sont des pauvres qui l'habitent, et puis, ces garçons subissent tellement la discrimination au nom, au quartier, à la religion supposée aussi sans doute, le relativisme culturel et social jouent leur rôle dans cette indulgence indécente. L'injustice aussi, puisque les filles sont autant sinon plus discriminées et qu'elles se conduisent bien, elles. La police et l'office de HLM qui doivent bien avoir leur idée sur qui sont les criminels n'aboutissent à rien. Et puis avec des vieilles, ces élus et le bailleur jouent sur du velours : masochistes, annihilées, résignées par des années de servage, elles ne protesteront pas, jamais un mot plus haut que l'autre, bien contente qu'on les sorte de là, oubliant que c'est elles qui s'en vont, les plus gênées déménagent, les gêneurs restent. Je ne les prends pas pour des imbéciles, elles savent qu'elles sont sacrifiées sur l'autel de la masculinité, bien sûr. Mais innommé, impensé de la violence masculine : ne surtout pas dire qui sont les fauteurs de trouble, on en a à la maison, on a peur d'eux, de ces monstres qu'on a produit, plutôt raser les murs et fermer sa gueule. Le masochisme et la culpabilité, ces deux éternels business féminins. Ce n'est pas avec des mesures pareilles qu'on va reconsolider la confiance en soi des femmes, ces éternelles perdantes. Mais c'est fait exprès, bien sûr, impossible le lutter contre le fléau de la criminalité masculine, il faudrait arrêter la production de ces imbéciles, mais comme c'est inenvisageable, on déplace les vieilles, et le problème demeure.

Puisque selon les associations et militantes des violences faites aux femmes par leur partenaire intime, il est inutile de dire aux femmes battues de partir, car c'est au moment où elles partent, demandent la séparation ou le divorce, que se commettent les crimes, et puisque rester c'est s'exposer à être battue comme plâtre, que donc il n'y a pas de porte de sortie, je propose l'alternative suivante qui sera ma contribution au Grenelle des violences maritales, volet Prévention, si jamais Marlène Schiappa et des associations tierces passent par ici : arrêter la délétère propagande pro mariage et pro maternité, les femmes ne ratent pas leur vie en ne se mariant pas, en ne mettant pas au monde (monde en perdition) des enfants ; la maternité n'est pas l'alpha et l'omega d'une vie de femme ; on peut "réussir" sa vie, expression consacrée par les magazines féminins, chiens de garde du patriarcat, comme les psys de toutes obédiences, en faisant autre chose, une ou plusieurs belles carrières professionnelles ou militantes, en créant, en étant artiste, ou même juste un boulot alimentaire si on trouve à s'épanouir ailleurs. L'imagination au pouvoir que diable, ça changera pour une fois. Je sais qu'on va me reprocher de ne pas être dans la doxa, mais au fond, la propagande sociétale, les injonctions aux femmes ne font que mettre une domestique non rémunérée, une péone, une serve, à la disposition des hommes. Les serfs étaient des hommes et des femmes libres, au contraire des esclaves considérés comme des biens disposables, mais ils étaient attachés à un domaine où ils devaient des corvées contre protection -souvent illusoire- du Seigneur, et surtout en remboursement d'une dette inextinguible. Ca vous rappelle quelqu'une ? On se demande quelle dette paient les femmes, envers qui, et quand elles l'ont contractée ? Il me semble que la dette inextinguible de l'humanité, des hommes, c'est envers les femmes qu'ils en ont une. Il est temps de rembourser. Ou alors nous n'avons aucun avenir sur cette planète ni ailleurs. Nous allons disparaître dans les culs de basse fosse de l'HIStoire (mâle, ce sont les vainqueurs qui racontent l'HIStoire, les femmes sont les perdantes) et PERSONNE ne se souviendra de nous.

PS - Puisque j'ai déjà été tancée pour un tweet en ce sens, précision : ne suis pas bien entendu en train de déconseiller l'union entre hommes et femmes, je dis seulement que cela doit se faire avec prudence et que si on n'y arrive pas, c'est sans doute qu'on suit une pente individuelle, surtout, que ce n'est pas grave. Il  n'y a aucune raison de paniquer, culpabiliser ni d'obéir aux normopathes mauvais conseilleurs, jamais payeurs.

vendredi 23 août 2019

" Il vaut mieux avoir rendez-vous avec les femmes qu'avec l'apocalypse "

Mon titre est une phrase de Françoise d'Eaubonne, tirée de Ecologie et féminisme, réédité en 2018.

Mais sera-ce le cas ? Les femmes subjuguées sortiront-elles de leur torpeur, de leur sidération, de leur atonie sociétale, de leur peur devant les ogres qu'elles mettent au monde, ogres qui les vampirisent elles, et tout ce qui peut être exploité pour leur plus grand profit ? Femelles animales dans l'élevage, abeilles et tous les autres pollinisateurs, océans vidés industriellement de leurs poissons, faune sauvage décimée par des braconniers et des chasseurs de trophées (la CITES est en réunion cette semaine à Genève pour tenter de "réguler la marchandisation des espèces sauvages à sa sauce libérale :(, techniques industrielles d'élevage aussitôt appliquées aux femmes dans la reproduction, contrainte à la reproduction dans la plupart des pays du monde, sachant que nous ne sommes que quelques privilégiées dans l'hémisphère nord à leur avoir arraché la dépénalisation de l'avortement, ailleurs, c'est double peine : mariage ET maternité obligatoires sous peine d'être déchue socialement. Mais prenons garde, le backlash, le ressac, font leur travail de sape, les fanatiques de l'élevage et du différentialisme culturel grignotent des parts de marché, en comptant sur quelques idiot-es utiles et collaboratrices de leur entrisme.

Cette semaine, c'est G7 à Biarritz à l'invitation du Président français ; pendant que les altermondialistes déplorent le bouclage de la ville, les multiples inconvénients, dont la limitation de circulation des simples citoyens, que des millions de tonnes de gaz à effet de serre vont être libérés une fois de plus, les 7 pays les plus riches et les plus puissants de la planète, 6 bad boys, cavaliers de l'apocalypse, 6 hommes et une seule femme. Par ordre d'apparition sur l'image ci-dessous : deux réformistes libéraux dont un relativiste culturel, qui font le contraire de ce qu'ils disent "Make our planet great again", "la maison brûle", on est priées de ne pas rire ; un premier ministre italien sans majorité et sans gouvernement, un chasseur de baleines espèce protégée par une convention internationale ; deux catastrophes capillaires, un versatile empêtré dans un Brexit impossible, et un sociopathe agresseur sexuel, 10 ans d'âge mental, sans résistance à la frustration, enfin, un président de l'UE ectoplasme, en intérim pour 6 mois.

Et une femme puissante, mais sérieusement affaiblie par l'usure du pouvoir, qui défend surtout les intérêts de son pays, l'Allemagne. Comme on le voit, pas de vision globale, pas de prise de conscience des enjeux, donc pas d'action à court et moyen terme. De la parlote, de toutes façons ce raout n'a que valeur consultative. Ça ne mange pas de pain. Tout ça pour ça. On va déboucher sur un accord à minima, comme toujours, chacun rentrera chez soi et continuera son train train pendant que la planète brûle littéralement.

Non invité au raout international, mais avec prix de consolation, le très viril Vladimir Poutine, exclu pour avoir envahi un voisin (comme c'est mâle !) a été reçu -serrage de louche de rigueur de la part des citoyen-nes français-es par Président interposé quelques jours avant, alors que personnellement je refuserais de monter dans sa voiture, même par gros orage, s'il me le proposait. Ce type qui fête ses 20 ans au pouvoir après quelques modifications bien utiles de sa constitution, n'a même plus besoin d'ordonner les assassinats de ses opposants ou journalistes, ses hommes de main les reçoivent cinq sur cinq par ondes de transfert d'énergie.


Screenshot ci-dessus tiré de la page Wikipedia sur le G7 2019

Épuisement des sols par l'agriculture intensive, artificialisation sous les besoins illimités d'une population toujours plus nombreuse et aux besoins de "rève californien" type hémisphère nord auquel le Sud entend bien accéder aussi, la croissance biblique inamendable, puisque c'est Dieu qui ordonne, faune et flore qui reculent devant l'invasion humaine et la destruction de leurs habitats (routes, autoroutes, voies ferrées morcelant le territoire de la faune animale), dispersion de déchets partout, aussi bien au fond des océans qu'au sommet des montagnes les plus élevées, guerres de basse, moyenne ou haute intensité qui tuent aussi des animaux, comme les incendies et inondations, toujours catalogués "catastrophes naturelles", alors qu'il n'y a plus qu'une catastrophe sur cette planète, l'espèce humaine, provoquant sans doute même les séismes, puisque le fracking (extraction de pétroles de schistes) consiste à fracturer les roches profondes, et qu'il secoue la croûte terrestre. Bolsonaro, le Président revanchard apparenté à l'extrême droite, pour qui les brésiliens ont voté, a donné de tels signaux à ses bûcherons pratiquant le brûlis, méthode "ancestrale" de défrichage, que la forêt amazonienne est en feu, le phénomène devenu incontrôlable se voit désormais de l'espace : Bolsonaro, incendiaire à l'échelle d'un pays.

Du côté des femmes, le Salvador, lui, s'illustre dans les pires restrictions à l'avortement, totalement prohibé dans ce pays, où les femmes (généralement des classes sociales pauvres, bien sûr) sont traînées devant un tribunal pour meurtre aggravé quand elles ont fait une fausse couche ou accouché d'un bébé mort-né dans l'ambulance qui les conduit à l'hôpital : " Comme si les femmes étaient un cheptel dont le seul droit valable, la seule revendication admise demeurerait celle d'avoir un bon herbage, une étable aérée et propre, le poil luisant et un vétérinaire attentif. Moyennant quoi, par quelle perversion refuseraient elles au fermier autant de veaux qu'en peuvent fournir leurs flancs généreux et leurs vulves toujours chaudes ? "

Le club de la lose au pouvoir. Toxique comme d'habitude, et apparemment inarrêtable. Sans partage depuis la nuit des temps, pour en arriver là.
En face ? Personne. Il y a bien quelques autochtones amazonien-nes ou hawaïen-nes qui manifestent contre la perte de leur biotope et de leurs ressources en Amérique centrale et du Sud, et Greta Thunberg, une très jeune femme, dont la soudaine popularité donne des aigreurs à quelques vieux mecs de plus de 60 ans qui se sont bien gavés durant les trente Glorieuses, qui n'ont rien vu arriver, hormis la menace sur leurs intérêts et leurs privilèges de caste dominante. Sinon, les femmes écolos feraient leur pain et leurs yaourts, solidement implantées dans leur cuisine, à tel point que Slate se demande si l'impératif écologique ne serait pas en train d'aliéner les femmes ?

Greta affiche

Puisque comme à chaque fois, on va nous resservir le vieux reproche de l'essentialisme, les femmes associées à la Nature et à la Terre, avec majuscules de rigueur, l'écologie et le féminisme sont-ils compatibles ? Oui, selon la thèse écoféministe (mal comprise ou mise à mal par quelques bons apôtres certainement pas désintéressés) : les femmes ont la terre sous les pieds, vu qu'elles font les corvées domestiques et qu'elles sont arrimées au quotidien de la survie de leurs familles dont elles sont éternellement responsables. Mais toute comparaison s'arrête là. Il n'y a aucunement à essentialiser ni à retourner à la cuisine. Au contraire, il faut faire de la politique. Et pas comme les hommes dont on voit ce que ça donne : des températures du Qatar en Bretagne, des tornades à Paris, à un moment, il va falloir arrêter les concours de bites, on n'a plus la place, ni les moyens. Tenter de renverser ce pouvoir toxique, son exploitation industrielle qui ne produit que des nuisances, du trop-plein, de la "ferraille humaine" sans avenir, qui déménage le monde en même temps que la Marchandise, qui d'ailleurs prétend que TOUT, absolument TOUT est marchandise. Même les enfants, même le corps des femmes. Même la faune sauvage, même l'air que l'on respire, et l'eau que nous buvons, la terre qui nous nourrit.

Voici ce qu'écrivait Françoise d'Eaubonne dans Le féminisme ou la mort en 1974 :
" Nous ne pouvons plus croire à l'essentialité sexuelle ou substantielle ; la métaphysique est devenue un fantôme. On sait qu'il n'existe pas plus de femme "essentielle" que de prolétaire prédisposé à l'être, ou de "criminel-né" ...". Les sous-races sont des fables, comme la mentalité pré-logique. "

Son manifeste est bien une incitation à sortir de sa cuisine, à arrêter de faire des yaourts, et à prendre des années sabbatiques (comme Greta Thunberg avec ses études) sur la reproduction, et à s'occuper enfin de choses sérieuses. D'ailleurs, ils se reproduisent très bien à l'identique sans nous, alors what the fuck ? A près de 8 milliards, il n'y a pas péril en la demeure, au contraire. On a le temps de voir venir, ça nous fera du repos. Au minimum, on desserrerait la pression sur les territoires des autres terriens, ce qui serait une avancée bienvenue. Pour une fois, laissons la charge des enfants aux hommes et qu'ils s'entraînent à faire des yaourts si ça leur chante. De toutes façons, je fais le pari que si ça tourne vraiment au vinaigre, ils nous laisseront comme d'habitude nettoyer leurs grandes écuries d'Augias, comme ils le font le plus souvent derrière leurs "crises" des suprimes, ou derrière le Brexit pour ne citer que les plus récentes.

Sur l'arrogant Titanic non plus, ils n'ont pas vu le glacier arriver, ils n'avaient même pas prévu autant de canots de sauvetage que de passagers, puisque le gros navire était insubmersible, voyons ! Ce sont évidemment les troisièmes classes, les plus modestes, le petit personnel, qui ont payé le plus lourd tribut au naufrage. Voulons-nous d'un nouveau Titanic ? Avec destruction des moyens de subsistance des plus pauvres ? Voulons-nous voir ceux qui ont cyniquement organisé le désastre s'en tirer ? 

Leur modèle de la grandeur divine  :

" L'illimitisme, une des structures de base de l'idéologie mâle que le patriarcat insère dans sa culture, ses églises, ses partis, a différents sobriquets : selon la panoplie de ses héros préférés, c'est le "faustisme" qui doit faire reculer la mort et éclater l'atome, c'est le "prométhéisme" si cher aux marxistes qui doit modifier à l'infini l'environnement et faire sauter les scellés de la nature "

Françoise d'Eaubonne - Ecologie et féminisme - 2018
Le prix payé par Faust était de vendre son âme au diable et Prométhée l'arrogant est châtié par Zeus pour avoir dérobé le feu de l'Olympe. Les mythes ont toujours le même pouvoir d'enseignement. L'hybris humaine, masculine, n'est plus de mise. La nature est en train de nous le rappeler par différents signaux.

Les citations en caractères rouge sont de Françoise d'Eaubonne : dans l'ordre, Ecologie et féminisme, Le féminisme ou la mort et de nouveau Ecologie et féminisme.

mardi 30 juillet 2019

DETTE, 5000 ans d'histoire

David Graeber, l'auteur, est anthropologue : il écrit une histoire de la dette, de la monnaie et de la guerre, une histoire des échanges humains.


Demandez à un économiste ce qu'est la monnaie ? Il va vous répondre en bafouillant que c'est un instrument financier parmi d'autres ; je dirais moi que c'est une fabrication, une convention sociale ; David Graeber ne répond pas de façon tranchée.

Rédemption, rachat (redeem en anglais), péché, défaut (faire défaut), jour du Jugement dernier, jour de bilan où on solde tous les comptes, le vocabulaire économique de la dette est religieux ; les paraboles ambivalentes du Christ parlent aussi de dettes et de gratification de celui qui sait agrandir un capital : exemple, la parabole des talents. Nous serions tous nés avec une dette primordiale : une dette envers nos ancêtres qui nous ont donné la vie, et que nous devons rembourser avec des sacrifices, et en transmettant nous aussi la vie reçue, créant ainsi de nouveaux endettés. Reconnaissez qu'on pourrait commencer plus léger ? Non, on naîtrait tous lestés d'une dette !

Lequel, du crédit, de la monnaie, du troc, est arrivé en premier dans l'histoire humaine ? La thèse défendue par Graeber est que, contrairement à ce que prétendent les économistes, ce n'est pas le troc, mais bien le crédit qui arrive en premier, ensuite la monnaie, née du besoin de financement des guerres par les états, puis le troc, quand les monnaies s'effondrent, quand arrive la perte de confiance ou le trop plein d'émission de monnaie. Le troc est un pis-aller quand tous le reste part en morceaux, il s'arrête quand la valeur de la monnaie est restaurée, car il n'est pas commode du tout. Le crédit, système d'échange basé sur la confiance (racine credo en latin, qui donne aussi créance) est possible dans des proto-sociétés où les gens échangent des biens et des services ; l'invention de l'écriture est imposée par le besoin de recenser des stocks de grains issus des récoltes, de tenir la comptabilité des débits et des crédits : on trace d'abord des bâtons sur des tablettes d'argile, puis on élabore un système plus fin et compliqué, des chiffres puis des idéogrammes. Ca calme bien, hein, Marcel Proust ? Pour annuler les dettes, on casse les tablettes. Dans l'Antiquité, quand la dette fait fuir les paysans nourriciers des villes, car criblés d'impôts, de taxes et de corvées, pour redevenir bergers itinérants, on casse toutes les tablettes ; toutes les révolutions humaines ont eu le même acte fondateur, annuler la dette, la Révolution Française n'y a pas manqué, abolissant du même coup le servage. Les serfs (péons) sont une classe sociale qui doit des dîmes, des corvées à un suzerain ; accumulée au fil des générations, leur dette impossible à rembourser, ils ne pouvaient quitter le domaine où ils travaillaient. A comparer avec le statut des femmes pourvues de maris et d'enfants qui doivent des services ménagers sans contrepartie. Au nom de quelle dette ? Par la pesanteur de l'HIStoire.

La traite (la lettre de change de mes cours de compta !) sur l'avenir a commencé quand les humains ont commencé à marcher sur leurs pattes de derrière ; devinez qui gageait les dettes ? Mais les femmes et filles, bien sûr ! Certains s'endettaient au point de donner en gage leurs femmes (comme servantes ou comme prostituées) et filles à naître sur trois ou quatre générations ! Les filles et femmes furent en réalité les premières monnaies d'échange. Comme elles font des petits, elles sont traitées comme on traite les bêtes d'élevage, qui gageaient aussi les dettes. On revient donc de loin, nous les femmes en terme de poids de culpabilité et de péché. Parce que le péché et la dette, c'est la même chose : remettre des péchés et remettre une dette, c'est pareil.

Ecrit en 2008, commencé avant la crise des subprimes qui précipita des familles entières dans la misère et le troc pour survivre, Graeber compose un livre brillantissime couvrant 5000 ans d'histoire de l'humanité vue à travers le prisme de la dette. David Graeber, anthropologue et marxiste voulait écrire une "thèse élégante et érudite" sur comment nous en sommes arrivés au point où nous en sommes aujourd'hui de cette crise majeure du capitalisme qui fabrique ses propres accidents, semble s'en relever en racontant une autre histoire (les prévisions apocalyptiques sur le climat n'en seraient qu'une de plus). Mais combien de temps encore pourra-t-il tenir en épuisant la nature, ce qui est son essence même, sa vraie histoire ?

Vous saurez tout de l'invention de l'esclavage, puis du servage (péonage, dans les termes de Graeber), de l'invention des états, des guerres, puis de la monnaie pour les financer, de la colonisation et du capitalisme qui en découle -accumulation primitive-, des "dettes d'honneur" des hommes violents exacerbés par leur honneur et celui de LEURS femmes, biens échangeables dont il est prudent de ne pas démonétiser les qualités, toujours sujettes à caution, parce que les femmes même asservies, assujetties, même tenues sous un joug féroce, ont toujours des velléités de révolte et de libre-arbitre comme n'importe quel péon ou esclave ! Parsemé de notations drôles, d'hypothèses historiques sur la colonisation (reconstitution de la dernière partie de jeu entre l'affreux Cortès et le roi Moctezuma), de citations d'auteures féministes dont Silvia Federici, avec laquelle il a des affinités marxistes, et de Gerda Lerner, historienne du patriarcat entre autres, best seller aux Etats-Unis dès sa première parution, cet ouvrage est dans la lignée d'auteurs de très bonne vulgarisation comme Jared Diamond (Effondrement, De l'inégalité parmi les sociétés...) ou, dans une autre discipline, de Mike Davis, historien de l'urbanisme et ses productions remarquables sur les catastrophes urbaines, ses conjectures sur l'avenir de l'humanité dans des mégalopoles tentaculaires. Le livre s'arrête sur la tension du moment présent :
quelle sera notre histoire future ? Avons nous épuisé tout notre crédit envers la nature et la planète qui nous font vivre, la continuation de l'histoire humaine est-elle possible ?

" Quelles sortes de promesses des hommes et des femmes authentiquement libres pourraient-ils se faire entre eux ? Au point où nous en sommes, nous n'en avons pas la moindre idée. La question est plutôt de trouver comment arriver en un lieu qui nous permettra de le découvrir. Et le premier pas de ce voyage est d'admettre que, en règle générale, comme nul n'a le droit de nous dire ce que nous valons, nul n'a le droit de nous dire ce que nous devons ". David Graeber 

Décidément, le livre de mon été 2019 !

dimanche 14 juillet 2019

Combattre le voilement - Fatiha Agag-Boudjahlat

 

Cette semaine, deux livres de la même auteure Fatiha Agag-Boudjahlat (FAB) : Combattre le voilement, une réflexion "au-delà du voile comme objet, sur l'acte du voilement", et Le grand détournement, sur les communautaristes et identitaires de toutes obédiences, sur l'instrumentalisation du féminisme, du racisme et de la culture, cette dernière servant d'alibi permanent au cultuel, auquel elle sert de masque permettant de noyer le poison des entorses à la loi de 1905 de séparation des églises et de l'état.

"Mon corps, mon droit". Dans les années 70, ce magnifique slogan a servi aux féministes à revendiquer le droit à disposer de leur corps au moment de militer pour le droit à l'avortement, qui suivait le droit à la contraception. Perverti et poussé à l'extrême, détourné de son sens premier, il sert aujourd'hui à revendiquer de s'enrouler dans des mètres de tissus en revendiquant un "droit à la pudeur" et en criant à l'outrage quand des organismes publics (piscines par exemple) ou des entreprises privées veulent imposer leur règlement intérieur qui prévoit que le personnel observe un minimum de parties découvertes, ne serait-ce que pour assurer la sécurité. Pour certaines salafistes, ce serait même un "droit civique" puisqu'elles invoquent (abusivement, car en France, comme en Europe, il n'y a jamais eu de politique ségrégationniste* comme en subissaient les afro-américains dans les années 60 aux USA) les mânes de Rosa Parks dans son bus qui, la pauvre, ne peut pas se défendre.

La thèse de FAB est d'ailleurs que ces femmes françaises converties ou d'origine (3ème génération souvent) du Mahgreb qui se portent le jilbeb (tenue salafiste très couvrante des femmes saoudiennes) sont en rupture avec les traditions de leur pays car les femmes marocaines, algériennes ou tunisiennes n'ont jamais été vêtues traditionnellement de la sorte. De même, pour ce qui concerne le kamis des hommes. Elles choisissent de porter, sans connaître l'histoire de leurs communautés originelles, un vêtement salafiste, utilisé en Arabie et au Qatar, montrant ainsi en plus de leur entrisme, leur inculture.

Car il y a  entrisme. Les patriarcaux qui ne veulent à aucun prix de l'autonomie des femmes -elle mettrait en péril leur reproduction à l'identique et leur primauté dans l'espace public- sont bien décidés à utiliser toutes les possibilités offertes par nos démocraties pour imposer leur agenda politique. D'abord, faire montre de manœuvres procédurières, utiliser toutes les possibilités offertes par nos démocraties et par les juridictions nationales et même internationales -y compris les obscures officines de l'ONU sans pouvoir juridictionnel ni contraignant (la maltraitante mère de Vincent Lambert et son fan club de curés catholiques fanatiques ont utilisé le même procédé), ou de la CEDH (Cour Européenne des Droits de l'Homme) dont les textes sont ambivalents, pour tenter d'imposer le voilement dans l'espace public.
Autres moyens offerts par nos démocraties libertaires et émancipatrices, les moyens consuméristes du commerce et du marketing tels Nike qui promeut la "mode modeste" et propose des hijabs de running, Mattel qui propose des poupées habillées à la manière salafiste...

Deuxième manœuvre, utiliser le soft power, stratégie qui consiste à utiliser des femmes comme porteuse de messages, à savoir les "mamans voilées", les artistes pop femmes, une syndicaliste convertie revendiquant de porter costume religieux dans la fac où elle représente son syndicat (UNEF). Explication : entre un homme imam de 60 balais, ventripotant, barbu, à qui il manque deux dents, même érudit, et une femme de l'échantillon cité ci-dessus, qui à votre avis a le plus de chance de se concilier l'opinion publique ? Les dames bien sûr, les "mamans voilées" (je vous assure que au-dessus de 10 ans, quelqu'un-e qui dit "ma maman" pour parler de sa MÈRE, ça me donne des envies de meurtre, tellement cette époque est régressive à tous les niveaux), la jeune femme syndicaliste. Les mecs ont mauvaise réputation et ils le savent, même, surtout, leurs abbés. Il n'y a qu'à entendre les arguments qu'ils utilisent pour promouvoir le voilement : les mecs ne seraient que des pourceaux opportunistes (je suis désolée pour le spécisme, mais je cite) avides de tirer un coup et de s'esbigner aussitôt la chose faite. Toutes aux abris de tissus, fuyez ces hordes d'irréformables. Donc, mise en avant des "mamans voilées" (expression obligatoire), des sorties scolaires (école hors les murs, rappelle FAB, donc soumise à la loi de 1905 ; il ne s'agit plus de "mamans", mais bien d'accompagnatrices ayant un rôle pédagogique). Les patriarcaux les trouvent très bien faisant illusion en locomotives "automobiles" comme écrivait Nicole Claude Mathieu : automobiles au sens où elles se déplacent seules, mais avec un conducteur qui tient le volant ! Sauf qu'aujourd'hui en Europe, même pour une femme arrivant de Syrie, fuyant la guerre, il est possible de dire non à ces "capsules spatio-temporelles" que sont les tenues couvrantes (jilbeb, burkini...), que la loi les protège elles et les choix qu'elles font. Nous sommes dans un pays qui garantit, au moins par les textes, mais ce qui est écrit est fort car on peut faire un rappel à la loi, l'égalité femmes-hommes.

" Les femmes se voient investies de la mission de la perpétuation du modèle culturel et religieux de leur communauté, par leur consentement aux règles, par l'éducation dont elles sont chargées dans ce modèle genré par excellence. Elles peuvent être d'excellents agents de leur propre aliénation par l'éducation reçue et l'éducation qu'elles vont à leur tour donner. Les néoféministes s'interdisent d'identifier, de nommer et de combattre les facteurs de subordination et d'aliénation de la femme quand celle-ci est orientale. [...] Se pose la question de la préservation du modèle patriarcal qui attribue l'espace public aux hommes et l'espace privé aux femmes, sujettes et dominées [...]. Cette domination est la clé de voûte du statu quo social. Leur passage dans l'espace public doit être le plus furtif, le plus anonyme et le plus utilitaire possible, aux conditions imposées par les hommes, ce que garantit le voilement. "

Entrisme politique et propagation d'une doctrine archaïque qui cadastre le corps des femmes pour mieux le soumettre aux rigueurs patriarcales : en pratiquant l'inversion et le dévoiement des concepts antiracistes et féministes, le différentialisme culturel est définitivement un racisme. Celui de ses prosélytes et de celles/ceux qui ne voient pas le mal et laissent faire, au nom du libertarisme, du choix individuel. L'argumentation de FAB est remarquable. Elle écrit :

" Le label AOP-AOC ne s'applique pas à l'humain. Il y a des fondamentaux non négociables, ils ne sont pas blancs, ils ne sont pas occidentaux, ils sont universels : l'égalité femme-homme, l'enfant comme personne et non comme bien meuble, le droit des minorités sexuelles, la dignité des êtres humains." Ces combats ont été menés en Occident et ailleurs, avec difficulté, lentement, au fur et à mesure que la société progressait. " Ils s'inscrivent dans une historicité qui n'amoindrit en rien leur portée, qui les inscrit précisément à porté humaine. "

Je voudrais évoquer trois cas de progressistes qui soutiennent soit le voilement, soit d'autres aliénations, au nom du libre choix ou de la solidarité. J'ai choisi trois cas emblématiques qui sont des porte-drapeaux, qu'on voit et entend dans différents médias, et réfuter leurs arguments.

Libertarisme et angles morts : trois cas
Badinter, Goupil et Delphy

Elisabeth Badinter, qui a soutenu la crèche Baby Loup, contre une femme qui voulait y imposer son choix du voile, préface le livre de FAB Combattre le voilement, du bout des lèvres, en précisant qu'elles ne sont pas d'accord sur tout. En effet, au nom du slogan "mon corps m'appartient", Badinter est pro-prostitution et pro-GPA.  Fatiha Agag-Boudjahlat (FAB) est, elle, farouchement contre. Pour Badinter, si mon corps, dont je fais effectivement ce que je veux, peut devenir ma "petite entreprise" avec laquelle, dans une économie informelle, je peux arrondir mes fins de mois et celles de ma famille en pratiquant l'altruisme (ah, ces garçons affligés de misère sexuelle qui n'auraient pas accès au sexe, comme si avoir du sexe était un droit, et ces autres que l'homosexualité afflige de ne pouvoir porter une descendance car ils n'ont pas d'utérus, mais quelle injustice, mon Dieu !), Madame Badinter ne voit aucune objection à ce que les femmes vendent leur corps à la découpe dans la pornographie, la prostitution et la reproduction, au nom de choix individuels. Les femmes font-elles partie partout des plus pauvres de la planète, et sont-elles maintenues à dessein dans ce statut ? Angle mort. Elle ne voit pas la moindre objection.

Romain Goupil, défenseur de voilement, qui a son rond de serviette sur les plateaux de LCI, cinéaste, éditorialiste, et surtout ancien soixante-huitard, lui veut "interdire d'interdire" selon le slogan de la même époque, "il est interdit d'interdire". Au nom de ce principe, interdire le voilement (des seules femmes, il ne remarque pas qu'au nom de l'égalité, les hommes ne demandent pas à se voiler) est liberticide. Slogan contradictoire dans les termes, et surtout, oublieux du fait que les femmes qui refusaient les échanges multipartenaires en 1968 et années suivantes, étaient traitées de "prudes", "coincées" ; son angle mort à lui, c'est ce droit inaltérable des hommes à l'accès sans limite au corps des femmes, droit aussi vieux que l'humanité depuis qu'elle marche sur ses pattes de derrière, mais bon, le souligner, franchement, serait déplacé. Parions qu'en 1968, il aurait sans doute accusé les femmes voilées de "prudes" et "coincées", autre temps, autre position.

Quand à Delphy qui nous a produit les plus excellentes analyses sociologiques de l'oppression des femmes, au nom d'une solidarité, d'une sororité sans faille avec toutes les femmes, opprimées de tous temps et sous toutes les latitudes par le système patriarcal, elle voudrait que nous soyons solidaires de femmes instrumentalisées, agentes du Patriacat, car, n'en déplaise à Madame Delphy, il y a des femmes qui ne veulent à aucun prix du féminisme qui revendique bel et bien l'autonomie, une individualité, et un destin séparés de celui des hommes. Lire les femmes de droite de Dworkin pour s'en convaincre. Sans compter que certaines se laissent instrumentaliser par calcul politique, pensant, espérant en récolter quelques dividendes. Angle mort, là aussi : on refuse de voir le calcul, le refus de la liberté, car la liberté se paie d'un prix : plus de solitude, l'angoisse de devoir faire des choix déchirants seule, pour certaines d'ailleurs en étant rejetées de leur communauté d'origine, choix qui sont discriminants : en effet quand vous faites un choix, vous fermez toutes les autres possibilités. Vouloir le beurre, l'argent du beurre, le crémier, la bite du crémier, de beaux enfants, une belle carrière, en plus de savoir choisir ses dessous pour plaire à Jules, toutes ces injonctions aliénantes des magazines féminins : certaines veulent encore se bercer d'illusions. Tout faire, et tout faire bien n'est pas possible. Sauf à courir derrière un leurre. Une obligation de multi-réussite qui n'est, bien sûr, exigée que des seules femmes.

Le grand détournement est tout à fait complémentaire du précédent, et il balaie plus large. Détournement des mots et concepts forgés par des penseurs pour l'égalité et le libre-arbitre par les zélotes de l'Islam politique pour faire accepter l'agenda des communautaristes.

Dans ce second ouvrage, FAB débusque les fausses symétries mettant tout sur le même plan : minijupe et voilement (Benbassa), la minijupe n'est pas une prescription patriarcale, le voilement oui ; culturel au lieu de cultuel, c'est au nom du "culturel" que Nathalie Appéré, Maire de Rennes, a réussi à faire voter par son conseil une subvention de 430 000 euros à la mosquée sud de la ville pour la réfection de son toit, le cultuel étant implaidable selon la loi de 1905 ; l'auto-stigmatisation des porteuses de voile qui se plaignent d'être discriminées après avoir fait des arbitrages qu'elles refusent ensuite d'assumer, elles ne sont pas obligées de choisir une tenue extériorisant des convictions religieuses qui devraient relever de l'intimité ; "On n'est pas victime d'exclusion quand on choisit de désobéir à la loi " écrit FAB ; les oxymores tels que "féministes musulmanes" ; la confusion des vêtures déjà évoquée plus haut, le jilbeb "capsule spatio-temporelle" est saoudien, pas marocain ni algérien ; l'a-historicité des tenant-es de l'Islam politique qui s'imposent de vivre comme au 7ème siècle de Mahomet, et l'allochronie ou double régime d'historicité, illustré par la mise en parallèle de deux époques différentes (comparaison du voilement avec le fichu des françaises des années 50-60), et "retard" condescendant (minimum) et post-colonial, surtout raciste bon teint. Ces pauvres ex-colonisés ne seraient pas arrivés au même stade de développement que nous, voire ne vivraient pas dans le même siècle que nous (sécularisme) alors qu'ils ont délaissé le transport en chameaux pour prendre l'avion ou de puissantes voitures, et qu'ils utilisent tous/tes couramment les derniers modèles d'iphone ou de smartphone ! Mais la boutade féministe a toujours cours : "quand un homme est opprimé, c'est une tragédie, quand une femme est opprimée, c'est la "tradition" ;(

Fatiha Agag-Boudjahlat dénonce les " accommodements raisonnables qui ressemblent à des redditions ". Deux exemples :
Au Canada, où résident des communautés Sikhs, les hommes, y compris garçonnets, portent traditionnellement à la ceinture un kirpan, sorte de petit coutelas, symbole traditionnel de défense contre l'oppression. Sauf que selon les normes canadiennes, laisser pénétrer dans les écoles des garçonnets avec ce petit poignard pose évidemment un problème de sécurité ; le Canada communautariste, dont le Premier Ministre Justin Trudeau s'affiche régulièrement avec les objets et vêtures, couvre-chefs rituels de ses minorités, a adopté un "accommodement raisonnable", le kirpan sera autorisé, mais il sera en plastique.

En Grande-Bretagne, pays qui a adopté le différentialisme selon les communautés sur son territoire, les tribunaux "sharia law" sont tolérés ; évidemment, leurs jugements ne sont pas légaux devant la juridiction britannique, mais si certain-es souhaitent s'y soumettre pourquoi pas, disent les libéraux ? C'est oublier que dans les communautés, le libre-arbitre des femmes et des enfants est nié, et qu'ils n'ont pas souvent la force d'affirmation (pour les enfants échangés comme des objets, vendus dans des mariages forcés, c'est absolument incontestable) de se couper de la communauté où ils/elles ont toutes leurs attaches. Nos lois démocratiquement votées protègent les plus faibles, n'en déplaise aux différentialistes culturels.

Enfin, FAB plaide pour des lois écrites clairement, afin d'éviter des interprétations hasardeuses, créant des précédents, et des "effets de cliquet" préjudiciables à la cohérence de notre système et servant ensuite de chevaux de Troie aux militants des régressions ethniques. C'est le fameux " mythe du "bon sauvage" stipendié quand il est repéré chez les colonisateurs de droite, opératoire et admis quand il est le fait des condescendants de gauche ". Elle défend un féminisme et une laïcité sans adjectifs.

Ces deux petits livres de deux cent pages chacun se transporteront partout, ils pourront ainsi accompagner votre été avec profit. Les démocraties sont des systèmes tolérants, mous, qui ont du mal à lutter contre les offensives idéologiques des défenseurs des emprises communautaires : identitaires, indigénistes, islamistes ! La prise de conscience est indispensable, nous devons être fermes sur nos principes. Ces deux ouvrages y contribuent.

Les citations de l'auteure sont en caractères gras et rouge.

* Le mouvement des droits civiques aurait démarré par la prise de conscience des afro-américains envoyés se battre en Europe lors de la Première Guerre mondiale : ils demandaient aux Français de la Somme et aux Belges "où sont les toilettes pour noirs ?". Les européens leur répondaient évidemment que les toilettes étaient les mêmes pour tout le monde. Une puissante aide à la prise de conscience que la ségrégation n'était pas un état naturel, mais bien une organisation politique discriminatoire.

Liens :

Editions du Cerf : Combattre le voilement.
Editions du Cerf : Le grand détournement.

VIDEO - Fatiha Agag-Boudjahat parle de son livre Combattre le voilement

Nathalie Appéré, Maire de Rennes, après avoir autorisé le burkini à la piscine des Gayeulles (Cédric Piolle, maire de Grenoble, victime de l'entrisme du faux-nez communautariste d'une association de défense de locataires annexée par l'islam politique, vient lui, de faire marche arrière après moultes tergiversations) verse une subvention de 430 000 euros du budget de la ville pour refaire le toit menaçant de s'écrouler de la Mosquée, lieu de célébration de culte construite en 1983 sur un terrain de Ville dans la zone sud de Rennes (bail emphytéotique) ; renommée fort à propos "lieu culturel", une lettre de plus permettant d'échapper aux rigueurs de la loi de 1905, la subvention a été votée, et le bas calcul électoral commis aux frais des droits de femmes. Madame Appéré se fait même photographier en groupe à l'occasion de l'inauguration avec des fillettes voilées. Tollé général : article avec la photo sur le site des Vigilantes.