mardi 10 juillet 2018

Se défendre ou ne pas se défendre quand on est une femme ? Le tabou des armes

" Nous avons vu que dans les sociétés de chasseurs-collecteurs, le monopole de l'arme a une importance décisive dans les rapports entre hommes et femmes ; c'est en effet dans la technologie qui crée les armes et dans les armes mêmes que se produisent les progrès les plus importants, ceux qui marquent la distance entre outils masculins et féminins, puisque les armes sont en même temps des outils de production privilégiés. Mais l'aspect qui prévaut est celui du contrôle de la force ; d'où le rigoureux interdit imposé aux femmes quant à l'emploi des armes : le jeu se joue entre qui a les armes et qui ne les a pas. Le pouvoir des hommes sur les femmes est assuré par le monopole des armes-outils. "  Paola Tabet, anthropologue - La construction sociale de l'inégalité des sexes.

L'anthropologie et l'ethnographie qui étudient les tribus premières des sociétés humaines relèvent une constante et nous enseignent que les outils et les armes sont taboues pour les femmes : elles vont à la chasse avec les hommes, mais elles se contentent de taper avec des bâtons sur le sol, pour effrayer ou rabattre les animaux, elles peuvent aboyer (SIC) aussi pour les mêmes raisons, mais elles n'utilisent pas d'armes, qui restent un monopole masculin, même dans nos sociétés modernes. " Ce n'est pas la chasse qui est interdite aux femmes, ce sont bien les armes ; c'est bien l'accès aux armes, en tant que telles et en tant que concrétisation d'un développement technologique qui leur est refusé " insiste Paola Tabet.

Du coup, ce tabou venu du fond des temps reste ancré et vivace dans les comportements d'aujourd'hui. Exemples, crescendo :

- les filles harcelées, quand elles font un jogging se contentent généralement, comme je l'ai constaté la semaine dernière, d'un tweet ou d'un post sur les medias sociaux pour dire aux mecs qu'ils sont "relous" alors qu'elles ont eu peur, et que c'était destiné à ça, faire peur. Je me suis personnellement équipée d'un spray au poivre que je balade partout avec moi depuis qu'il y a quelques années j'étais victime d'agresseurs sexuels qui exhibaient leur bite quand je marchais sur les quais de la Vilaine : il y avait un mauvais passage à l'écluse du Moulin du Comte. J'ai décidé d'arrêter de me plaindre : "mais où tu va comme ça aussi pour voir des gens pareils ?" : une de ma famille. "Je vais où je veux puisque mes impôts sont aussi bons que ceux des mecs et qu'on ne m'a jamais refusé mon chèque au motif que c'était de l'argent de bonne femme" fut ma sèche réponse. Comme s'il y avait des quartiers réservés aux agresseurs sexuels ! Après quelques essais infructueux, j'ai aussi arrêté d'appeler la Cavalerie qui a tant d'autres chats à fouetter : braquages de banques, trucidages divers de mecs entre eux, et bien sûr, violences sur enfants et conjointes, où ils ne brillent pas non plus par leur motivation à soustraire les victimes à leurs bourreaux. Donc, mon cas étant apparemment dérisoire, je me suis équipée et je fais face, dans l'adversité. PARCE QUE C'EST MAL VU. Sur les réseaux sociaux, où quand une se plaint et que je lui suggère un spray, silence de mort. On entend très bien les silences de mort et la désapprobation sur les réseaux sociaux. Pas de partage, rien, alors que les statistiques de Twitter vous montrent que vous avez de l'audience. Et puis dans les dîners en ville, c'est mal vu aussi : un jour, dans mon restaurant d'entreprise, une consultante (de l'APEC, je balance, il y a prescription, et puis ça me fait plaisir) raconte que rentrant chez elle, en plein jour, dans une rue de Paris, un mec tousse, elle se tourne vers la caisse auprès de laquelle elle passe, et voit... un type en train de se palucher, l'engin sorti du short. Ça m'est arrivé aussi ce genre d'histoire. A Tours pour moi. Je lui demande ce qu'elle a fait ? Réponse : Bin, qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Tu fais ce que tu veux, mais moi, j'ai un spray au poivre toujours sur moi, je le sors prestement, et j'enfume le type par le haut de la vitre qu'il a forcément baissée pour qu'on l'entende tousser ! Je lui donne un motif de tousser, mais vraiment ! Je vous le donne en mille : c'est moi qui suis passée pour l'agressive, la sauvage, qui veut la mort du Prince Charmant, ce sale type.

Et pourtant ça marche ! Je ne m'en suis jamais servie, mais il fait reculer les agresseurs potentiels, quand ils le voient, ils reconsidèrent le (sale) coup. Et il rend assertive, sûre de soi. Je marche avec, je circule en voiture avec, et je descends ma poubelle avec. J'ai déjà été agressée plusieurs fois dans mon sous-sol par des mecs alcoolisés agressifs. Et puis ça sert aussi à "se dégager de son agresseur" comme dans cette affaire récente de viols en récidive à Brest.

- L'affaire Jacqueline Sauvage, vous vous souvenez ? Battue comme plâtre, maltraitée pendant 43 ans par le Prince Cogneur, Père abuseur, un jour elle règle son compte par trois coups de fusil dans le dos de son agresseur et celui de ses enfants, puisqu'elle est chasseuse*, bonne tireuse, et qu'il y a un fusil à la maison. Jamais je n'ai pu m'ôter de l'idée que si elle avait utilisé des médicaments ou un poison, ces armes par destination tellement féminines, ces armes des faibles, qu'elle aurait été moins lourdement condamnée : 10 ans ! Sortie de prison par la grâce présidentielle, et surtout par l'activisme féministe, Jacqueline Sauvage ne m'est pas sympathique, mais franchement, ne pas reconnaître la légitime défense à une femme battue, torturée avec ses enfants, pendant 43 ans, c'est refuser aux femmes le droit de se défendre. Plus récemment, le jugement de l'affaire Tobie, où de la même manière une femme abat d'un coup de carabine son conjoint maltraitant, retrouvé tout desséché trois ans plus tard dans l'appartement dont elle ne payait plus le loyer : 12 ans d'emprisonnement, plus que les réquisitions du Procureur, pas de reconnaissance de la légitime défense non plus. Et je parle bien de légitime défense, pas d'auto-défense, comme j'ai entendu me répondre un soi-disant pro-féministe, sur Twitter, pro-féministe, mais pas débarrassé lui non plus des injonctions patriarcales ni des tabous qui frappent les femmes.

Pour une femme, c'est bien porté d'aller à l'équarrissage. Le fusil ? Pas féminin pour deux sous (2 % de chasseuses* reconnues par les associations de chasse, on est en plein dans l'injonction aux femmes décrite par Paola Tabet ci-dessus) : pas glamour, pas plus que le spray au poivre. La féminité c'est l'impuissance : échasses sur quoi marcher, jupes étroites et courtes, gros sacs avec contenu en vrac en bandoulière, l'oreille collée à leur téléphone portable déchargé, elles préviennent les agresseurs qu'elles ont appelé leur petit ami (le preux chevalier des contes de leur enfance) qui va venir à leur secours. Bouh, ils ont peur ! Pas moyen de courir, pas question de brandir une arme. Alors vous pensez, quand une montre qu'elle a du répondant, ou en tous cas, peut en avoir, c'est forcément une virago hommasse avec du poil aux pattes. Qui veut la mort des mecs agresseurs (OUI) et qui va finir seule entourée de 15 chats mités (NON).

Pendant que la société enseigne aux filles l'impuissance, sachez quand même que tout est fait pour dépouiller les garçons de leur empathie : une juge vient de retoquer une association de protection animale niçoise qui poursuivait la ville de Tarascon pour l'autorisation d'une novillada et d'une bercerrada les 7 et 8 juillet. Novillada ? Bercerrada ? Il s'agit d'apprendre à de jeunes garçons apprentis bouchers/toreros à torturer, puis tuer à l'arme blanche, de jeunes veaux de maximum deux ans. Oui, vous avez bien lu. Il y a deux standards admis par la justice : pas touche aux couilles des mecs, et aux femmes, la férule patriarcale. Impitoyablement. Jusqu'à la mort.

Mesdames vous avez le droit de vous défendre, au moins de montrer qu'on ne peut pas vous emmerder impunément, en tous cas. Vous avez aussi le droit et le devoir de défendre les autres en cas d'attaque. Y compris un mec, si le cas se présente. L'attitude de la biche effarée dans les phares de voiture, c'est bien dans les romans à l'eau de rose, mais dans la vraie vie, c'est contre-productif. Les agresseurs sont des lâches. Dans 95 % des cas, s'ils rencontrent une résistance, ils détaleront sans demander leur reste. Evidemment, soyez prudentes : il faut impérativement avoir une possibilité de fuite. J'avais traduit un billet il y a quelques temps sur comment réagir en cas de harcèlement : il reste totalement valable. La terreur doit changer de camp. Ou au moins, il s'agit de rétablir un équilibre.

* Je n'aime pas les chasseurs, ni les chasseuses, ni la chasse. Mais ce n'est pas le sujet. On peut apprendre à se défendre sans tuer, et sans se faire la main d'abord sur des animaux. Nous ne sommes plus au Néolithique.

lundi 2 juillet 2018

Intersectionnalité ou Communauté de l'aliénation féminine ?

Françoise d'Eaubonne, féministe matérialiste, inventrice de l'écoféminisme et cofondatrice du MLF avec d'autres, fut aussi un temps une militante du PCF (Parti Communiste Français), donc nourrie des thèses de Marx et de la lutte des classes. Dans son ouvrage de 1978 qui vient d'être opportunément réédité, Ecologie et féminisme, Révolution ou mutation, elle explicite ses idées écoféministes déjà exposées dans Le féminisme ou la mort paru en 1974, à savoir la mise en parallèle de l'exploitation illimitée des ressources naturelles (la nature) et du travail reproductif des femmes qui fournissent travailleurs et soldats aux usines et aux guerres des agents mâles du patriarcat. Sa thèse est que Marx "aussi puissamment barbu que Dieu" n'a pas vu l'oppression exercée par la classe sociale hommes sur la classe sociale femme. L'ouvrage, dont je citerai sur ce blog quelques passages remarquables, est évidemment à lire de toute urgence (climatique et démographique).


En ces temps de féminisme(s !) intersectionnel dont on ne parlait pas du temps de Françoise d'Eaubonne, je vous propose cet extrait :

Communauté de l'aliénation féminine

" Quand on parle de "mentalité", de "réaction" à tel ou tel stimulus social (par exemple vis à vis du travail, problème que tout le monde sait public, ou du couple, qu'on s'obstine encore à croire privé), il faut bien se garder d'en faire une affaire de sexe : quelle est l'attitude, mettons, des hommes, ou des femmes ? On ne peut que répondre : quels hommes, quelles femmes ? Ici l'attitude générale est définie par la classe. Les marxistes le savent bien, et croient que cette vérité détermine toutes les autres. Alors qu'il s'agit, à un autre niveau, d'une autre vérité : T.W. Adorno a dit que l'inconscience d'une oppression commune ne change rien à la communauté de cette oppression. Là aussi, l'oppression n'est nullement uniforme et ne s'exerce pas de la même sorte à travers des classes différentes ; la femme du PDG participe à l'oppression des prolétaires (encore qu'il lui soit fort difficile de faire autrement, de même que pour le prolétaire occidental ou américain, de ne pas participer au pillage du tiers-monde) et la prolétaire est doublement écrasée, comme femme et comme travailleuse. C'est en vertu de cette évidence que les "pétroleuses", issues du Cercle Dimitriev, les gauchistes du MLF, au lieu de travailler à l'union des femmes à travers les classes, élargissent le fossé déterminé par l'idéologie révolutionnaire mâle en rappelant à chaque instant : "Elles ne sont pas nos sœurs, les fascistes chiliennes qui frappaient leurs casseroles contre les partisans d'Allende." (Comme si une telle lapalissade méritait d'être soutenue, et comme si l'Oncle Tom était le frère des Panthères Noires, ou le Juif  Rosenberg, encenseur d'Hitler, le frère des déportés de Dachau ?) Ce qui crée une communauté d'aliénation qui va de l'oppression à la manipulation chez les femmes en système mâle, et non pas une romantique et absurde "sororité de naissance", c'est que de la bourgeoise à l'ouvrière (et non seulement selon ces catégories), mais à travers les régimes, les pays, les cultures les plus diverses, les femmes ont en naissant une destination ; contrairement à l'homme qui, bien ou mal accueilli, aura un destin indifférencié à l'intérieur des déterminantes sociales et historiques. Son sexe ne lui sera jamais qu'une activité, heureuse ou non parmi les autres ; elle ne fondera pas son avenir, elle ne s'identifiera pas à lui-même, à son être propre, à sa vie. Ce qui déborde, largement, autant la lutte des classes que "la malchance de devoir faire seule la vaisselle". Car chez l'homme la destinée dépendra simplement de sa place économique et sociale à l'intérieur de ces contingences ; son sexe, la façon de s'en servir, sa procréation, son statut d'époux, de célibataire ou de divorcé, ses goûts amoureux et ses déboires ou ses triomphes sentimentaux resteront de purs évènements personnels qui ne modifieront en rien ou presque rien ses rapports au monde, à son monde, et le chemin qu'il se tracera dans une telle société. Pour lui, l'aspect physique peut être coloris du destin ; il n'est jamais destin ; sauf s'il appartient à une culture homosexuelle (Antinoüs, favori d'Hadrian ou Lord Buckingham).

Pour les femmes au contraire, non seulement la fonction sexuelle oriente tout le destin et toute la place dans le monde, mais ce qu'elles ont de plus intime, de plus privé, fait l'objet de la préocupation la plus officielle du pouvoir ; on fixe l'âge de leur "détournement" (les affaires de mineurs restent exceptionnelles quand il s'agit de garçons, et la plupart du temps homosexuelles), on leur accorde ou refuse le droit de procréer ou avorter, certains pays vont jusqu'à leur fixer des normes de maternité (quatre enfants minimum à Bucarest, trois enfants maximum à Tokyo) ; on exhorte la femme, on la flatte, on lui fait honte, on la manipule. Beaucoup plus générale encore, pratiquement universelle est l'obligation quasi fatale, constituée par l'attente de la société, de n'être née que pour accompagner le destin d'un autre être, autonome celui-là n'ayant pas pâti de cet "accident de naissance". C'est le point commun entre la fille du tourneur de Billancourt, du cadre de multinationale et la rejetonne des hippies ou la fillette du Bangladesh ! Exister par intermédiaire, ou à la rigueur choisir la solitude. "Je ne peux à la fois me consacrer à la sociologie et élever quatre enfants" m'écrit une roumaine sociologue obligée d'adopter le célibat, comme l'eût fait une intellectuelle française des années trente. C'est dire que le pouvoir ne se contente pas de faire pression sur la vie sexuelle féminine : il la légifère dans ce qu'elle a de plus soi-disant personnel. Bien plus : la société a inventé pour cette catégorie humaine des secteurs d'abjection et d'humiliation qui n'appartiennent qu'à ce que la condition féminine comporte d'involontaire : le viol, la prostitution n'ont pas d'équivalent dans les domaines de la dégradation mâle.

Ce que les femmes ont en commun, c'est leur sexe et le rôle qui s'y rattache avec des variantes dues à la classe (sociale) ; ce que les hommes ont en commun, c'est leur classe, avec des variantes dues à leur activité sexuelle ; le rôle en est toujours celui de sujet. Qu'un patron engrosse domestique ou secrétaire et l'abandonne, c'est classique ; que la patronne s'éprenne du chauffeur ou du prolo, c'est encore elle qui sera engrossée et abandonnée ; les conséquences en seront moins graves aujourd'hui qu'autrefois, mais elles demeureront du même sens ; il n'y a pas inversion des rôles. L'oppression de classe exercée ou subie, trouve dans la biologie sa limite. "

A vouloir se trouver des oppresseurs partout, dans différentes classes sociales, il y le risque d'oublier que l'"ennemi principal" c'est le patriarcat et ses agents, et que son oppression est universelle.

Lien supplémentaire sur le même thème :
La dialectique du sexe - Sulamith Firestone

lundi 25 juin 2018

De l'autonomie des femmes

En faisant la queue -cette façon de gérer la multitude humaine- on est contrainte de subir les conversations des autres, celles des commerçantes et de leurs clientes, par exemple. Donc, j'attends patiemment mon tour chez une commerçante en grande conversation avec sa cliente, une dame d'environ 70 ans, bien que je répugne à donner un âge aux gens, je me trompe sans arrêt- mais clairement, elle est grand-mère ; les deux se racontent leur vie en parlant fort et en s'esclaffant. Obligée d'entendre, j'apprends ainsi que la grand-mère cliente fait des provisions pour son petit-fils qui rentre d'Angleterre : il y a passé une semaine où, précise-t-elle, il ne lui a pas donné le moindre signe de vie, -même pas un petit SMS ou un selfie, disons devant Buckingham Palace, ou une carte postale apportée par la bonne vieille Poste de François 1er, RIEN ! Mais rajoute-t-elle en riant de plus belle, il lui a envoyé un mail dès son retour pour lui dire qu'il s'incruste pour le week-end, et donc du coup, elle fait des courses pour le nourrir. Les deux, cliente et commerçante, en rient à gorge déployée, le niveau sonore monte nettement. C'est apparemment très drôle. Évidemment, je suis atterrée, muette.

Rire pour faire passer l'impolitesse ?
Rire pour se persuader que les "garçons sont les garçons", c'est à dire des goujats, et qu'on n'y peut rien ?
Rire parce que vous servez encore à quelque chose, et que quelqu'un s'intéresse encore à vous qui avez passé votre vie au service des autres, et surtout des mecs, qu'il n'y a aucune raison pour que ça cesse ?
Rire parce que vous n'êtes pas totalement délaissée alors que vous avez renoncé par le mariage et la maternité à votre autonomie pour vous consacrer aux autres, à tel point que l'autonomie quand vous la retrouvez, vous ne savez qu'en faire ?
Rire parce que finalement, il faut se l'avouer, les garçons sont inélevables, ingrats, éternellement parasites des femmes ?

Des anecdotes comme celle-ci, tout le monde peut vous en raconter à la pelle. Cela arrive tous les jours, alors même que ces femmes de 70, 80 ans d'aujourd'hui, font partie de celles qui ont fait la révolution du MLF ou, au moins, en ont forcément entendu parler et devraient en avoir été transformées. Mais il semble que la conscience politique s'abolit devant la famille, qu'il n'est toujours pas possible d'envoyer chier la chair de la chair de sa chair.

Le problème, c'est que cette attitude perpétue les comportements irresponsables des hommes, leur goujaterie, leur utilisation des femmes pour leur service. Franchement, j'ai plaint la fille qui va tomber sur lui. Je l'avertis d'ailleurs, si jamais elle passe par ici, d'éviter le gars. Ce genre de comportement est destiné à rabaisser, à diminuer. Cela leur ouvre des perspectives : la maltraitance psychologique, voire physique peuvent suivre. C'est un processus, et il est toléré, excusé par la société. Et ne pensez surtout pas que vous allez le changer : les hommes ne changent pas, ils n'y ont pas intérêt, ils ont de toutes façons la caution de la société.
Comme il faut bien qu'une brise la chaîne, le continuum, la "tradition" : dites non. Ça suffit.

" Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d'appoint, aussi longtemps qu'elles seront leurs propres ennemies "

Benoîte Groult



vendredi 15 juin 2018

Hedy Lamarr - From extase to wifi

Peut-on être très belle et être en même temps très intelligente ? La réponse à Hollywood est non. Aussi, il a fallu des dizaines d'années pour qu'Hedy Lamarr émerge comme inventrice d'un code de brouillage de signaux électroniques de torpilles. Dit comme ça, ce n'est pas glamour, donc c'est in-com-pa-ti-ble avec une carrière de bombe sexuelle. Apprenant aux infos au début de la guerre qu'un navire militaire de l' US Navy avait été torpillé par sa propre arme que l'ennemi avait détournée en décodant et détournant son signal de commande, l'obstinée chercheuse patriote (née en Autriche mais reconnaissante à son pays d'adoption) va se casser la tête à imaginer un signal brouillé "à étalement de spectre", de façon à éviter ce genre d'accident. Après des journées harassantes d'apprêt, de maquillage et de tournage, Hedy Lamarr se délassait en faisant des casse-tête mathématiques !


On ne trouve aucune photo de Lamarr au naturel, il n'existe que des photos de studio très posées et retouchées.

Personnellement, je n'ai appris qu'il y a quelques années seulement, par la magie des réseaux sociaux, grâce à un mathématicien, qu'Hedy Lamarr, sex symbol des années 30 et 40 du siècle dernier, était aussi une mathématicienne qui avait inventé une formule mathématique ancêtre de technologies qui impactent nos vies d'aujourd'hui : le GPS et le wifi.

Le documentaire que lui consacre Alexandra Dean (coproduit par des femmes dont Susan Sarandon) sort littéralement le génie de Lamarr de l'oubli. Il est implacable pour les hommes de l'industrie hollywoodienne tous plus obtus et phallocentrés les uns que les autres -Louis B Mayer et Cecil B De Mille entre autres, mais pas seulement. La carrière cinématographique de Lamarr sera assez courte : quelques films, la gloire, plein de maris, des enfants dont un adopté, et bien sûr, la cinquantaine infranchissable dans une industrie vampire qui ne consomme que de la chair fraîche, les addictions qui modifient le caractère, la vieillesse recluse et l'oubli, visage détruit par la chirurgie esthétique, psyché ravagée par les amphétamines prescrites et absorbées sous le nom de vitamines. Une fin fauchée et affreuse.

L'invention sera finalement brevetée par le co-inventeur George Antheil, puis évaluée par un sous-traitant de l'armée US, laquelle ne savait pas comment l'exploiter. Si ! Je vous jure. Avant la fortune que l'on sait. Aujourd'hui encore, des hommes prétendent qu'Hedy Lamarr n'a rien inventé, qu'elle n'a fait que copier et usurper l'invention d'un autre, alors qu'elle n'a pas fait fortune avec, et même qu'elle était une espionne à la solde de l'Autriche. Non seulement ces grincheux n'ont pas de talent, mais en plus, ils n'ont de cesse de tenter d'effacer de l'histoire celles qui en ont.

Ce film sorti le 6 juin est encore en salles (notamment au TNB à Rennes !) : courez le voir. Il est tragique mais empowering. Il peut susciter des vocations. Il décrit bien ce qu'est un-e inventeur-ice : pas une ingénieure, ni une technicienne, mais quelqu'un-e qui a un esprit scientifique, de la curiosité, de l'imagination, et une sacrée dose d'obstination.
La bande annonce française :



La bande annonce US : Bombshell - The Hedy Lamarr Story



Liens :
La fiche Wikipedia d'Hedy Lamarr
Mon billet sur les pionnières du codage informatique
La fiche IMDB du film.

lundi 11 juin 2018

Féministes et défenseur-es des animaux uni-es contre le sexisme

Le grossiste suisse Migros voulant sans doute surfer sur l'irrésistible (?) prise de conscience de la souffrance animale et l'aspiration au végétarisme qui s'ensuit, à eu la mauvaise idée de commettre ce film publicitaire sexiste en détournant le message politique des végétariens et des défenseurs des animaux. Un festival de clichés sexistes : la couleur rose attribuée aux filles, comme le découpage de légumes, le massage de viande en regardant une femme à poil qui retourne un regard lascif, la virilité associée au feu, à la viande et à toutes sortes d'engins phalliques, le combo qui se veut œcuménique est indigeste.



Deux associations suisses, l'une féministe Terre des femmes, et l'autre Pour l'Egalité Animale (PEA) ont porté plainte pour sexisme : selon leurs communiqués de presse respectifs " l'assimilation femme et viande toutes deux considérées comme consommables ", puis " la reproduction de stéréotypes de sexe ou de genre et l'encouragement à la consommation de chair d'animaux ont des conséquences désastreuses qu'on ne peut pas ignorer sous couvert d'humour ". Cette publicité contrevient aux lois suisses contre le sexisme selon les deux associations. Je crois que c'est une première. Il faut la saluer. L'animalisation des femmes, la réification des animaux, êtres vivants et sensibles, dans la viande à griller pour le plaisir masculin (ils ne sont jamais aux fourneaux, mais ils attisent les braises quand il s'agit de barbecue, comme par hasard, ils manient le trident et le feu), la coupe déborde.

Le féminisme et le véganisme au risque de le dépolitisation

L'association de protection animale aurait aussi bien pu invoquer le détournement politique du message des végétariens, dont je rappelle qu'ils le sont pour épargner des vies animales -pas pour leur santé, ni pour obéir à un tabou alimentaire religieux, ni même pour l'environnement-, en effet, le ridicule "grilétarien" s'approprie de suffixe "tarien" du mot végétarien pour mieux détourner et ridiculiser notre message politique, à savoir, les animaux ne sont pas nos souffre douleur, ni nos protéines, ils sont les autres habitants de la planète, "d'autres nations", non dédiés à notre service ni à nos caprices, foutons leur la paix !

Le féminisme aussi risque la dépolitisation avec sa mutation en "féminisme pop" porté par certaines chanteuses qui prétendent que la féminité est puissante (Beyoncé...), ou en "réformisme libéral ultra light", affirmant que le combat collectif de "viragos poilues et stériles" est terminé, qu'il faut passer à autre chose, que les hommes ne sont pas nos ennemis, le mouvement né sur les réseaux sociaux #HeForShe" en est un bon exemple. Tous ces messages individualistes, trompeurs et édulcorants, la déferlante "flexitarienne", cette adaptation light du véganisme, l'assimilation au sans gluten et à toutes les segmentations marketing qu'invente le capitalisme pour faire son beurre, risquent de noyer les revendications sociales et politiques des défenseurs des animaux, dont l'immense majorité des troupes, rappelons-le, sont des femmes, même si le mouvement, gagnant en ampleur, commence à attirer les hommes qui regardaient, plutôt perplexes, jusqu'ici. Tout ce qui peut générer une opportunité de pouvoir les intéresse, au risque de pervertir l'idée de départ, et bien sûr, d'en effacer les femmes pionnières. NE L'OUBLIONS JAMAIS.

Aussi je salue cette alliance entre mouvement de défense des animaux et mouvement antisexiste. Bravo, mesdames. A plusieurs on est plus fortes. Migros et les carnistes sexistes patriarcaux n'a plus qu'à bien se tenir.

vendredi 1 juin 2018

Porn Valley - Par Laureen Ortiz



" La chaleur se fait chaque jour plus lourde dans la Vallée. Mon seul horizon est la masse de contenus pornos que recèle Internet, qui s'étend à l'infini devant moi. J'y plonge régulièrement pour en extirper un nom, une information. Ou simplement pour prendre des nouvelles de quelqu'un. Les tweets de Savannah, désormais loin d'ici, dans le désert texan, témoignent d'une grande détresse. Ils sont lancés sans destinataire précis, au gré des courants de la plateforme, peut-être dans l'espoir que quelqu'un, quelque part, finisse par tomber dessus : "je bois de la vodka avec de l'eau du robinet", "je dois être folle", "le Botox est mon petit copain", "tout ce que je voulais, c'est être aimée", "j'ai pas été élevée comme tout le monde". [...] Et puis, le 13 août, la nouvelle tombe comme un couperet : "Je n'arrête pas le porno, j'ai juste été découragée, mais je vais rester positive." La rechute n'aura pas tardé, seulement deux semaines après sa tentative d'échapper à l'industrie qui la débecte. "

Huit ans d'enquête dans l'industrie du film -côté San Fernando Valley, celle des productions pornographiques, de l'autre côté des collines de Hollywood, les deux séparés par la désormais mythique Mulholland Drive, la route de crête, et celle des nouvelles technologies de la Silicon Valley qui développe et sécurise les plateformes d'hébergement des sites porno, le récit de Laureen Ortiz a la forme d'un road trip : dans la conurbation des Anges (Los Angeles), on ne se déplace qu'en voiture, tout piéton est suspect.
En voiture donc, au gré des rendez-vous -quelque-fois avec lapins à la clé, Laureen Ortiz rencontre stars du porno, producteurs, réalisateurs, dont certains passent du "civil" au porno (le vocabulaire de la profession est volontiers militaire), éditeurs de magazines (Penthouse, Hustler...), politiciens, lobbyistes, camgirls, ainsi que trois vétéran-t-e-s qui tentent de monter un syndicat pour imposer le port du préservatif sur les tournages. Préservatifs dont les clients des plateformes, et donc les industriels ne veulent pas, la loi Californienne imposant un dépistage des maladies "professionnelles" (SIDA, herpès, gonorrhée, chlamydiose) tous les quinze jours. " Le dépistage, la voilà la réponse. " disent les lobbyistes de l'Industrie, pour mieux refuser le préservatif.

A San Francisco, dans la Silicon Valley, les plateformes -Pornhub, Brazzers (Brothers, aux vieux Pères succèdent les Frères), Youporn, Digital Playground et Mindgeek..., hébergent, fournissent des contenus produits par d'autres, voire des contenus volés, ou à tout le moins sans copyright (la sextape piratée de Kim Kardashian pour laquelle elle a obtenu des dommages et intérêts à hauteur 5 millions de dollars fait exception à la règle), vendent du clic à des annonceurs publicitaires, des bandeaux à des partenaires apporteurs de business : ils pratiquent le "ruissellement" à l'envers, une sorte de trickle up -puisque décidément le concept est à la mode. Prenez l'exemple d'une camgirl, une jeune femme qui investit dans une camera avec une bonne définition et un ordinateur, décide de publier sur la Toile mondiale ses vidéos où elle fait un striptease ou se masturbe dans sa chambre à coucher,  juste pour payer son loyer et arrondir ses fins de mois pour élever correctement ses enfants : très vite, si elle gaze bien et fait du clic, elle devra se payer un agent, ou au moins un moyen de paiement sécurisé si elle décide de réserver ses films à ses abonnés. C'est là qu'interviennent les plateformes ; allez faire un tour sur Mindgeek : ambiance startup garantie, l'écran d'accueil ne montre rien d'une plateforme dédiée au porno. Notre camgirl (dont d'ailleurs le business s'est mondialisé en Roumanie où l'industrie investit dans des immeubles entiers de chambres à coucher où des "modèles" font face à des cameras et produisent industriellement des vidéos), sur un chiffre d'affaires mensuel de 1000 dollars n'en gardera que 300 pour elle, les 70 % restants paieront l'agent et les frais d'hébergement de la plateforme. Et, bien sûr, vous avez deviné : les filles performent, les mecs encaissent selon un modèle économique éprouvé depuis le fond des temps !

" En réalité, ce sont les patrons des plateformes de contenus, les producteurs et les agents qui détiennent le nerf de la guerre. Eux sont là pour durer, contrairement à celles qui finiront au rebut avant leur première ride. Le porno sert d'ascenseur social -retour inclus. "

L'auteure mène aussi son étude sociologique en interrogeant astucieusement ses personnages qui existent tous-tes dans la vraie vie : la quasi totalité ont été élevés par des parents catholiques et des institutions religieuses ; même les rivaux Larry Flynt et Bob Guccione, respectivement fondateurs de Hustler et Penthouse, ont été élevés, l'un par une famille méthodiste du Midwest, et l'autre est un fils d'immigrés siciliens élevé dans une famille catholique de New-York. D'ailleurs Larry Flynt, bipolaire tardivement diagnostiqué, expérimente pendant un an une courte crise mystique chez les chrétiens Born again, crise pendant laquelle il publie une couverture clamant " Nous ne prendrons plus les femmes pour de simples bouts de viande". Ce genre de promesse n'engage que ceux/celles qui les entendent, leur appétit d'ogres est insatiable. 


Dans une ambiance littéraire à la Bukovski, James Ellroy ou encore Bret Easton Ellis, road novel accompagné d'une bande-son pop-rock à base de The Cure, Rihanna... ce récit se lit comme un polar. Avec un vrai suspense : Laureen Ortiz retrouvera-t-elle Phyllisha, l'ex porn star dont elle n'a plus de nouvelles, avant son retour définitif à Paris ?

Industrie vampire, suceuse de sang, n'aimant que la chair fraîche, une "carrière" de camgirl ou plutôt de "modèle", d'actrice porno, dure de quelques semaines à quelques années. Après 45 ans -et encore juste pour les adeptes du botox et de la chirurgie plastique- le repositionnement est difficile.
" Le futur est incertain, mais le passé nous rappelle d'où l'on vient, et s'en affranchir est un projet illusoire. Les souvenirs ne s'effacent pas, a fortiori quand les images qu'ils charrient sont matérialisées dans la mémoire dure, informatisée, mondialisée... " Laureen Ortiz 

Les citations du livre sont en caractères gras et rouges.
Mes autres articles sur la pornographie pour appréhender la big picture :
Pornification : De La Folie des grandeurs au cinéma porno  - Par Jean-Luc Marret
A un clic du pire : comment la pornographie a colonisé nos pratiques sexuelles - Par Ovidie

samedi 26 mai 2018

La longue marche des femmes

"Nous sommes les Artemisias des temps modernes : nous frappons !"
Asia Argento, une des plaignantes contre Harvey Weinstein.

Il aura fallu les témoignages de 80 femmes pour faire tomber Harvey Weinstein, alors que l'industrie savait, connaissait ses pratiques. Et encore, il  n'est pas tombé : il a juste perdu de sa superbe et dû vendre à perte sa société de production et son catalogue de films sans que l'on sache ce qui a provoqué en premier sa chute, où le déclin de sa société, ou les plaintes pour agressions sexuelles et viols. Conseillé dans son système de défense par l'ex-avocat américain de Dominique Strauss-Kahn, Benjamin Brafman, il a choisi de plaider non coupable dans le dossier d'accusation de viol et agression sexuelle de deux plaignantes qui l'oppose au procureur de l'Etat de New-York. Cela nous rappelle bien des souvenirs. D'ici qu'il soit relaxé au pénal et condamné au civil, comme dans le cas de DSK, il n'y a pas loin. Mais 80 femmes, tout de même, c'est forte partie.

Même si l'industrie cinématographique revendique une sorte d'extra-territorialité (mais pourquoi, au fait ?), ce serait pas mal de se souvenir qu'une chambre d'hôtel, fût-elle dans une suite de 200 m2, n'est pas un lieu où on discute de contrats et de business. Pour cela il y a des bureaux, des salles de réunions, les grands hôtels proposent les deux à la location, comme les centres d'affaires. C'est vrai pour toutes les professions. Personnellement, j'ai toujours refusé de discuter affaires ou contrats ailleurs que dans un bureau, à une exception près : un bon déjeuner à une table de restaurant, sans boire autre chose que de l'eau en bouteille peut éventuellement aider à faire connaissance et à débroussailler le terrain d'entente. Mais c'est un peu gâcher : j'ai du mal à avaler trois bouchées et profiter pleinement du repas.


Il aura fallu le discrédit de l'Eglise Catholique Irlandaise à travers de multiples scandales de pédophilie (exportés même à Boston), des mass graves (charniers) contenant des cadavres de bébés morts-nés, ou morts d'absence de soins, dans des orphelinats tenus par des religieuses, et les fameuses laundries (buanderies) où des femmes enceintes sans être mariées ayant "fauté", étaient enfermées et exploitées dans de durs travaux non salariés, telles que rapportées par le film de Peter Mullan The Magdalene Sisters en 2002, pour que l'Irlande sollicitée par referendum abroge enfin, par un vote massif, l'affreux 8ème amendement de sa Constitution traitant les femmes en mineures, en les dépossédant de leur droit à disposer d'elles-mêmes et de leur corps.L'Irlande va désormais pouvoir se doter d'une loi sur l'avortement et cesser d'exporter au grand dam de l'Europe qui râlait mais n'en pouvait mais, ses avortements à l'étranger, notamment vers la Grande-Bretagne.
Rassurons les partisans du non au droit à choisir des femmes : ils/elles pourront continuer à avoir autant d'enfants qu'ils le voudront, jusqu'à la ménopause, en se ruinant la ceinture abdominale, et accessoirement le budget familial et les ressources de la planète. Mais en cessant de nous imposer LEUR CHOIX. On les attend maintenant sur le front des réfugiés, de leurs bébés nés qui meurent en Méditerranée, et contre toutes les guerres, puisqu'ils sont "pour la vie", sous-entendant que nous serions symétriquement "pour la mort". C'est le moment de le prouver.

A moins que ? Mais non, je plaisante : ils ne sont pas plus "pro-vie" que je ne suis la Fée Clochette ! On s'en serait aperçu-es depuis longtemps. Leur agenda, c'est d'asservir les femmes à la reproduction, aux "besoins" sexuels et reproductifs des mâles, de nous encombrer de progéniture à ne savoir où la mettre, pendant que les hommes gardent fermement le gouvernail. Les femmes très occupées au gynécée, les hommes palabrant au Parlement, les vaches sont bien gardées ? Personnellement, cette division des tâches en deux équipes, je trouve que ça suffit. Je vois où ça nous mène : à la destruction de la vie sur terre.

dimanche 20 mai 2018

Sexisme, spécisme, "cannibalisme psychique"

En ces temps de Pentecôte, "mangez du veau" selon le slogan marketing du lobby de la viande, -l'élevage envoie à l'abattoir les veaux mâles, sous-produits de l'industrie laitière, réputés inutiles voire parasites puisqu'ils mangent des ressources alors qu'ils ne porteront pas de petits-, et en ces temps de ramadan, je vous propose un tout-images en trois pubs sexistes, et spécistes, ça va de soi, les deux marchant ensemble.


Migros, grossiste alimentaire suisse trouve fin de surfer sur la vague végétale actuelle en proposant aux hommes du "rose" (de la viande blanche de bébé animal anémié ?) sous la dénomination "grilétarien" : le gril, apanage des hommes qui se mettent au "rose" couleur fiiiille, et grillent tout : de la viande, du poisson et des.... légumes ! Leur site Internet : Griletariens.ch, en allemand. Œcuménisme de mauvais aloi, gril couplé avec le même suffixe que végétarien, le tour est joué, le végéta*isme, mouvement social de libération animale, est noyé dans la grillade, la rigolade, et la diversion.


Trouvé cette illustration sur le site Monsieur Mondialisation à propos d'un article sur "la société de consommation : négation de la pensée critique", où curieusement une femme s'enfourne (c'est une sale habitude de l'industrie de la pub, on ne voit pas dans les mêmes proportions des hommes se rentrer des aliments dans la bouche !) un burger avec une étiquette masculine dessus ! Réservé aux hommes ? Donc transgression ? Hors le fait que ce sont toujours les femmes qui sont associées à la consommation, si quelqu'un-e peut m'expliquer.... La subtilité du message m'échappe.


Et enfin, cette réflexion trouvée sur le Twitter des @feralfeminists (féministes sauvages) :
"Quand j'avais 12 ans, j'entendais des garçons me traiter de "crevette". Je demandai à l'un d'eux ce que cela voulait dire. Il répondit : "Quand une fille a un joli corps mais une tête affreuse, elle est comme une crevette. Si vous enlevez la tête, vous pouvez manger son corps". Sexisme est spécisme, concluent les férales féministes. En tous cas, les deux marchent main dans la main. Belle illustration aussi du cannibalisme psychique des femmes par les hommes, évoqué par Ti Grace Atkinson.

Cette semaine, on a entendu Trump s'exprimer à propos des mexicains illégaux aux USA (lesquels leur rendent des tas de services, notamment travailler dans leurs abattoirs, emplois dont les étasuniens ne veulent plus) en les traitants d' "animaux". Renvoyer l'autre à l'altérité radicale en l'animalisant. Le spécisme, cette racine du racisme et du sexisme.

Bonne fête de Pentecôte ou bon ramadan, selon vos croyances, ou juste bon week-end pour celles/ceux qui ne s reconnaissent dans aucune obédience, sans violence, dans l'assiette et ailleurs.

vendredi 11 mai 2018

D'ouvrier d'abattoir à lanceur d'alerte : Ma vie toute crue

"T'es un homme ou un pédé ?  "
" Ferme ta gueule, baisse la tête, fais ton boulot. Et si tu n'es pas content, dégage !"


" Microcosme viril très fortement hiérarchisé dans lequel tu dois faire tes preuves à chaque instant ", l'abattoir est le dinosaure qui a inspiré l'ère industrielle ; l'abattoir est la matrice inversée du travail en miettes : Henri Ford s'inspira dans les années 20 de la chaîne de désassemblage des abattoirs de Chicago pour inventer la chaîne d'assemblage de ses usines automobiles de Détroit. Taylorisme, fordisme. La fragmentation empêche de voir la big picture, et c'est voulu.

" La plupart du temps, sur la chaîne, quand tu es concentré pour tenir le rythme, tu ne vois rien de ce qui se passe autour de toi. Tu ne vois que ta tâche, la globalité de ce qui se passe autour de toi t'échappe. "

La fragmentation du travail va de pair avec les "corps en miettes" des ouvriers, et le désassemblage de la vache, du veau, du bœuf ou du mouton, jusqu'à ce que l'animal ne soit plus reconnaissable dans la viande qu'on vous vendra. Étourdi par un matador, vidé de son sang, les muscles encore vibrants d'effets nerveux et de mouvements incontrôlés, les sabots sont coupés, le corps "vidangé" de ses organes internes, la peau enroulée sur un treuil, découpé à la scie, dégraissé pour ne conserver que le muscle, les abats envoyés dans diverses cuves en inox, au milieu des flots de sang et de merde, le travail d'ouvrier d'abattoir est un travail épuisant et dangereux, soumis à des cadences infernales. " La cadence nous tue. Elle nous broie, nous pousse à faire n'importe quoi.". " On t'insulte, on te harcèle, on te menace pour que tu tiennes la cadence ".

Mauricio Garcia Pereira, le lanceur d'alerte qui informa L214 et le monde de l'abattage des vaches gestantes par l'abattoir municipal de Limoges est un jour en remplacement à la boyauderie (alors que son poste habituel est l'aspiration des moelles de bovins) qui traite les viscères, quand il voit soudain arriver un sac rosâtre qui semble remuer : il réalise alors que c'est un fœtus de veau complètement formé, sabots rose nacré et langue pointant de la poche de liquide amniotique dans lequel le veau s'est noyé au coup de matador tuant sa mère ; troublé, il appelle son chef d'atelier qui lui dit que tout est normal, qu'il n'a qu'à balancer le tout dans la cuve à déchets incinérables ! Après sept longues années de maltraitance, de souffrances physiques, de douleurs d'épaules et dorsales, de mufflées alcoolisées et de shoots de cocaïne "laissées sur la cuvette des WC sur une carte Carrefour" pour "tenir", d'engueulades homériques avec sa hiérarchie, au bord de devenir fou, profondément choqué -le coup de trop, la goutte d'eau-, Mauricio Garcia Pereira voit un soir suivant, par hasard, sur sa télé les effroyables images "volées" en février 2016 par L214 à l'abattoir pourtant certifié bio du Vigan, et après une recherche sur Internet, appelle Brigitte Gothière, co-fondatrice de l'association, en lui disant qu'il a un document vidéo à lui soumettre.
A partir de ce moment, approché par l'association, Mauricio complétera grâce à une petite camera embarquée fournie par L214 sa documentation sur les fœtus de veaux avant de quitter définitivement l'abattoir de Limoges. S'enclenche une séquence trépidante où L214 publie son témoigne qui est aussitôt relayé par la presse et la télévision : Audrey Garric du Monde arrive même dans le petit salon de son HLM pour l'interviewer ! Puis les plateaux de télé s'enchaînent.

Témoignage en deux parties : une moitié du livre est consacrée au monde l'abattoir, la description irremplaçable, par quelqu'un de l'intérieur, de la chaîne de mort industrielle qu'est l'abattoir, (l'abattoir municipal de Limoges avec " 1500 bovins, 1500 ovins et un millier de porcs abattus chaque semaine, ce qui représente 25 000 tonnes de viande chaque année ", est un des plus grands abattoirs municipaux d'Europe : viennent y abattre les particuliers, les bouchers et les grossistes qui en sont les principaux clients donc patrons), puis en deuxième partie, sa vie de lanceur d'alerte très sollicité par des journalistes pendant quelques mois. Mauricio Garcia Pereira, après des entretiens à propos de ses cauchemars récurrents avec une psychologue qui lui a diagnostiqué un "état de choc post-traumatique", est aujourd'hui en formation pour devenir monteur en réseaux électriques en haute et basse tension, mais il portera à jamais le stigmate du lanceur d'alerte ayant révélé les mauvaises pratiques d'un employeur. Le livre qu'il signe est coécrit avec la journaliste Clémence de Blasi. Lisez-le, et si vous êtes bibliothécaire, achetez-le et faites-le circuler !

Ouvrier d'abattoir n'est pas une vocation : on y va travailler, d'abord recruté par une agence d'intérim, parce que "c'est ça ou la rue" et que dormir dans sa voiture, ça va un moment, mais ce n'est pas une vie à la longue.

" A l'abattoir, les animaux sont terrifiés. Souvent, ils gardent la tête baissée, comme s'ils étaient résignés et acceptaient la mort. Certaines bêtes se battent jusqu'à la dernière seconde, d'autres se laissent tomber de tout leur poids dans le couloir de la mort et refusent obstinément d'avancer, malgré les coups de bâton et les décharges électriques ".

" L'abattage des vaches gestantes est toléré par l'Union Européenne qui indique seulement dans un règlement de 2004 refuser le transport de "femelles gravides qui ont passé au moins 90 % de la période de gestation" (qui est d'environ neuf mois et demi pour les bovins). "

" Où sont les services vétérinaires ? Dans leur bureau autant que possible. [... ] Quand aux contrôles sanitaires, parlons-en ! Peut-être pourraient-ils avoir un impact quelconque... si les abattoirs n'étaient pas prévenus une semaine à l'avance du passage de deux ou trois des 500 inspecteurs de la Santé publique vétérinaire. Tout le temps que le contrôle à lieu, on baisse la cadence de la chaîne au minimum. Pendant ces inspections les ouvriers peuvent enfin travailler normalement, dans des conditions correctes. Mais dès le lendemain, les mauvaises habitudes refont surface. Pourquoi est-ce qu'il n'y a jamais de contrôles inopinés ? "

Souffrance animale, souffrance sociale et humaine. Clairement, les mangeurs de viande prennent des risques. Sanitaires surtout. Et celui de se faire rouler dans la farine de l'abattage rituel aussi : le processus est tellement lourd et long que bien des viandes sont déclarées rituelles qui n'en sont pas. Maltraitance aux animaux, aux humains, mauvaises pratiques, contrôles sanitaires inexistants ou bâclés, grosse cavalerie, insuffisance des étiquetages, omerta sur des pratiques illégales, pas vue pas prise, l'industrie de la viande est un monde opaque qui entend rester bien planqué derrière ses postes de garde avec triples barrières. On ne rentre pas.

" Si les abattoirs avaient des murs de verre, tout le monde serait végétarien ". Paul Mc Cartney.

Aujourd'hui encore, puisqu'il n'y a pas de loi l'empêchant, l'abattoir de Limoges continue à abattre des vaches gestantes, arrivées par "accident", les éleveurs qui paient très chers leurs inséminations artificielles ne s'apercevraient de rien. Qui croit ça ?

Les caractères gras et rouge sont des citations du livre. 

jeudi 3 mai 2018

Le Mouvement des Femmes n'a pas d'ennemis ?

La récente attaque terroriste (cela ne fait pas de doute) de Toronto par un masculiniste "incel" qui voulait se venger des femmes qui lui refusent l'amour, l'attention, et les services sexuels auxquels il croit avoir droit, faisant un nombre important de victimes femmes, implique qu'Alek Minassian désigne les femmes comme étant l'ennemi qui ne veut pas coucher avec lui. Infortuné "célibataire involontaire", il se venge, comme avant lui Marc Lépine et Elliot Rodger, respectivement tueur de Polytechnique Montréal en 1989 dont les femmes prenaient la place réservée, et le "gentleman suprême", auteur de la tuerie d'Isla Vista Californie en 2014. Les femmes n'auraient pas d'ennemis, mais les hommes oui, et ce sont ces satanées femmes subverties par le féminisme qui ne veulent pas coucher avec eux ! Je vous propose un texte écrit par Ti Grace Atkinson en 1969. Les femmes n'ont pas d'ennemis ? Il est peut-être venu, le temps de la clairvoyance.

DÉCLARATION DE GUERRE

" Almanina Barbour, une révolutionnaire noire de Philadelphie me disait un jour : "Le Mouvement des Femmes est le premier de l'histoire qui soit en guerre sans avoir d'ennemi". Je sursautai. Sa critique était pertinente. Je me creusai la tête, cherchant une réponse. Cet ennemi, nous l'avions sûrement défini à un moment ou à un autre, sinon qu'avions-nous cherché à abattre au cours de ces deux dernières années ? Avions-nous juste tiré en l'air ?
Deux réponses seulement me vinrent à l'esprit, mais en les cherchant je compris que la question avait été jusqu'alors soigneusement évitée. La première, et de loin la plus fréquente des réponses était "la société". La deuxième, moins fréquente et toujours furtive, était "les hommes".
Cette affirmation que "la société" est l'ennemi, comment faut-il l'entendre ? Si les femmes sont opprimées, il n'existe qu'un seul groupe qui puisse les opprimer : ce sont les hommes. Alors pourquoi les appeler "société" ? En disant "société" voudrait-on indiquer les "institutions" qui oppriment les femmes ? Mais il faut bien que les institutions soient maintenues, et la même question se pose : par qui ? La réponse à la question "qui est l'ennemi ?" est tellement évidente que le problème intéressant devient vite "pourquoi l'a-t-on évitée ?".
Le maître pouvait tolérer bien des réformes dans l'esclavage, mais aucune qui menaçât son rôle  essentiel de maître. Les femmes l'ont toujours su, et comme "hommes" et "société" sont en effet synonymes, elles ont eu peur de les affronter. Privé de cet affrontement et d'une compréhension rigoureuse de la stratégie masculine de lutte, si habile à ligoter les femmes, le "Mouvement des Femmes" est plus nocif qu'utile. Il provoque la réaction en retour des hommes sans faire progresser les femmes.

Il n'y a jamais eu d'analyse féministe. Le mécontentement des femmes et les tentatives de remédier à ce mécontentement, ont montré implicitement que les femmes formaient une classe, mais n'ont jamais donné lieu à une analyse politique de classe, en terme de causes et effets. Autrement dit, la persécution des femmes n'a jamais été prise pour point de départ d'une analyse politique de la société. Si l'on considère que la dernière grande vague de mécontentement des femmes a couvert 70 ans (1850-1920) et fait le tour du monde, et qu'une récente accumulation de griefs a commencé, ici, en Amérique, voilà environ trois ans, l'absence d'une explication structurale du problème est à première vue incompréhensible. C'est pour comprendre les raisons de cette omission dévastatrice et les conséquences de ce problème que nous en sommes venues au "féminisme radical".
Les femmes qui ont essayé de résoudre leurs problèmes en tant que classe ont posé des dilemmes mais n'ont pas proposé de solution. Les féministes traditionnelles demandent l'égalité des droits des femmes et des hommes. Mais sur quelles bases ? Si les femmes ont une fonction différente de celle des hommes, cette différence n'affecte-t-elle pas nécessairement les "droits" des femmes ? Par exemple, est-ce que toutes les femmes ont le "droit" de ne pas avoir d'enfants ? Le féminisme traditionnel est pris dans le dilemme de demander une égalité de traitement pour des fonctions différentes, parce qu'il est peu disposé à affronter la classification politique (des fonctions) par sexe.
Les femmes radicales, par contre, comprennent que considérer les femmes comme un groupe, c'est rendre possible une analyse politique de la société, mais elles ont tort de refuser de comprendre pourquoi les femmes forment une classe, pourquoi cette classe est particulière, et quelles sont les conséquences de cette description pour le système des classes politiques. Les féministes traditionnelles aussi bien que les femmes radicales ont évité de remettre en question une fraction quelconque de leur raison d'être ; si les femmes sont une classe, les termes de ce postulat initial doivent être examinés.
Le dilemme féministe est le suivant : c'est en tant que femmes -ou "femelles"- que les femmes sont persécutées ; de même c'était en tant qu'esclaves -ou "noirs"- que les esclaves étaient persécutés. Pour améliorer leur condition, ces individus qu'on définit aujourd'hui comme femmes doivent détruire la définition de leur être. En un sens, les femmes doivent se suicider, et le trajet qui mène de la féminité jusqu'à une société d'individus est hasardeux. Le dilemme féministe est que nous devons faire le maximum avec un minimum de moyens. Aucun autre groupe dans l'histoire n'a été contraint comme nous de tout recréer depuis le début.
La "guerre des sexes" est un lieu commun, depuis toujours et partout. Mais c'est une description inexacte des faits. Une "guerre" implique un certain équilibre des pouvoirs. Quand les pertes sont toutes du même côté, comme dans certains types de raids (souvent appelés "viols" d'une région), cela s'appelle un massacre. Les femmes en tant qu'êtres humains ont été massacrées à travers toute l'histoire, et ce destin découle de leur définition. Commencer à se grouper, voilà le premier pas que les femmes doivent faire pour ne plus être massacrées, et pour engager la bataille (la résistance). Espérons que ceci conduira éventuellement à la négociation -dans un futur très lointain- et à la paix. "

Ti Grace Atkinson
Odyssée d'une Amazone - Des femmes Editeur
Avril 1969.

" Il a fallu programmer les structures psychiques des femmes pour la non résistance, et la raison en est simple : elles représentent plus de la moitié de la population du monde. "