mercredi 13 mars 2019

Fièvre aménageuse - Suroccupation urbaine masculine

Cette semaine, histoire de faire monter mon taux de cortisol (oui, la même hormone de stress que produisent les cochons qu'on trimballe aux abattoirs et qui fait que leur viande part en eau dans la poêle des carnistes),  je suis allée à une réunion de "concertation" de mon quartier à propos de travaux, commencés il y a deux mois tout de même ! Mais comme ça grinçait dans le coin qu'on nous prend pour des quiches en "aménageant" dans le dos des usagers-habitants, donc, bam, "réunion de concertation". Mieux vaut tard que jamais.

Bien m'en a prise. J'ai pu me refamiliariser avec le technolecte des techniciens et des urbanistes.

Quelques mots ou expressions-clés en gros caractères, réellement entendus et fidèlement transcrits : valoriser. Foin de tous ces champs à vaches, rabines empierrées et boisées datant d'il y a deux siècles (ce qu'on appelle rabine dans l'Ouest est une allée empierrée bordée d'arbres, conduisant à un château), bras de rivières, étangs, mares, ronciers, dont personne ne profite car ils ne les connaissent même pas. Mettons des panneaux pour indiquer les cheminements bordés d'éclairages doux, posons des enrobés au pin histoire de laver plus vert (? peut-être que c'était au pain d'ailleurs, on ne sait jamais, c'est la même phonétique, mais je n'ai pas demandé), avec doublage de piste pour skateurs, rollers, (activités de mecs dans 80 % des cas), vélos... Mettons en valeur la nature qui n'y arrive pas toute seule. Dès qu'on la laisse se démerder, elle part en sucette : friches, ronces, engoncements inextricables tels que lome ne peut plus accéder, une vraie catastrophe. D'ailleurs, comme l'a dit un aménageur : la biodiversité s'appauvrit dès que la main de l'homme n'agit plus ; bigre, on se demande même comment le monde a pu prospérer sans nous, avant nous. On sait que c'est le contraire : la nature revient quand l'immense homme laisse la place après avoir rendu le lieu inhabitable pour lui, Tchernobyl est un parfait exemple du retour des bêtes et des plantes quand on leur a laissé le champ libre. Et puis, c'est quoi la nature, sinon une construction sociale, une terraformation permanente depuis l'avènement de l'anthropocène / capitalocène ?

Dans le cadre des ces aménagements on va faire appel à des porteurs de projets : qui une ferme permacole, qui des pâtures sur lesquelles faire paître des vaches. Sur un millier d'hectares, c'est bien le diable si on ne peut pas valoriser 10 hectares de terres agricoles, en compensation de tous les hectares vitrifiés sous les projets immobiliers, d'aménagements, ou encore de pelouses artificielles d'entraînement de foot : en effet pour obtenir une homologation internationale, il faut une taille critique de terrains d'entraînement. Il n'y a personne dessus ? Mais on s'en fout : le but c'est faire du chiffre, et pour cela il faut acquérir une homologation internationale. Ça ne profite qu'à des mecs ? Alors là, je pousse mémère : il n'y a PERSONNE pour souligner le fait. Pas plus celui qui a posé la question : "vous n'avez pas peur avec vos "enrobés" de faire appel d'air aux quads, motos, scooters déjà largement présents sur le site ? C'est des mecs qui font des tours de squads, motos ou scooters sur un site bucolique, mais motus, personne ne moufte. Le technicien municipal marchait sur des œufs : oui, effectivement, on nous signale des incivilités. Super, incivilités : il a le mérite de ne pas désigner les perturbateurs. Boys are boys, boys will be boys, apathie ménagère générale, coma dépassé. On ne va quand même pas se fâcher avec les mecs en appelant un chat un chat, puis la police. D'ailleurs, la police c'est des mecs aussi, donc, on tourne en rond.

Une autre attitude révélant l'impensé qu'est la multiplication humaine : des gens sensés, compétents, de plus de 70 ans, sachant instruire des dossiers, se demandant à voix haute pourquoi on a besoin de toutes ces routes, parkings, projets d'urbanisation (locution usuelle pour désigner les cages à lapins empilées partout sur les périphéries des villes) au bord de leurs jardins pavillonnaires ? Ils ont tous fait 3 enfants, 9 petits-enfants et 27 arrières petits-enfants et ils se demandent POURQUOI on a besoin de logements ! La génération des trente Glorieuses est décidément bien inconsciente, elle a brûlé la chandelle en irresponsable, consommé sans états d'âme, s'est étalée en mitant l'espace ; quand ils sont nés, ils étaient 2,2 milliards sur terre, aujourd'hui on est 7,7 milliards, plus de trois fois plus, ET ils se demandent POURQUOI on a besoin de tous ces logements ? Mais parce qu'ils ont fait de la cuniculture tiens ! C'est un monde ça, une telle inconscience. Bon, même pas la peine de hucher, je suis de toutes façons inaudible. Il n'y a pas pire sourd que qui ne veut pas entendre. 

Une note optimiste tout de même : quand je suis partie, la première tellement je n'en pouvais plus, c'était le noir absolu ; pas d'éclairage, les réverbères étaient éteints, et pas de lune. Incapable de retrouver mon chemin sur une allée bordée de parkings, j'ai dû retourner demander qu'on me raccompagne avec une lampe de poche. Au moins dans le coin, les oiseaux dorment tranquilles, les animaux nocturnes peuvent chasser et s'apparier en paix. Pourvu que ça dure.
 

dimanche 3 mars 2019

Tristes grossesses - L'affaire des époux Bac (1953-1956)

Moins spectaculaire, voire totalement oubliée, moins connue en tous cas que le procès de Bobigny qui cristallisa en 1972 l'opinion publique sur le drame des avortements clandestins et déboucha, après un acquittement général, sur la loi Veil de dépénalisation de l'avortement, l'affaire des époux Bac a pourtant fait prendre conscience elle, du drame des femmes accablées de grossesses dans un pays, la France de l'après-guerre, furieusement nataliste au prétexte de remplacer la saignée des deux guerres mondiales. Les mecs font la guerre, aux femmes de pondre pour remplacer la chair à canon et à usines au prix de leur santé et bien-être. L'affaire fit qu'après dix ans de combats, (le Parti Communiste fit hélas une contre campagne) la loi Neuwirth fut promulguée.



Non seulement la loi de 1920 punissait l'avortement, les avorteurs, avortées, médecins et soignants, de peines de prison et de fortes amendes, mais en plus, elle prohibait toute publicité des moyens de contraception, ne laissant aux couples que les méthodes irrationnelles permises par l'Eglise : Ogino, températures, retrait ou abstinence. Les médecins gynécologues se contentent hypocritement de dire "platoniquement" à leurs patientes malades ou faibles "pas de grossesses, ce ne serait pas prudent". Comment ? Mais ce n'est pas mon problème Madame. Ou à peu près, dans une société hypocrite déresponsabilisant largement les hommes. Les avortements clandestins font rage, (une grossesse sur deux, selon des estimations de l'époque), les femmes meurent ou sont gravement estropiées, l'hypocrisie est générale.

C'est dans ce contexte que se produit un "fait divers" : Danielle, la quatrième nouvelle-née en 5 ans du couple Ginette et Claude Bac meurt en 1953 de négligence, d'absence de soins, et des conséquences d'une grave dénutrition. Il y aura enquête des services sociaux, procès, deux procès : un premier où le couple sera lourdement condamné à 7 ans de détention, puis un deuxième, où la peine sera réduite à deux ans, les époux Bac sortant libres, la peine ayant été accomplie en préventive.

Deux historiennes, Danièle Voldman et Annette Wieviorka mènent l'enquête historique sur les époux Bac, rencontrent les derniers témoins, dont leur jeune avocate à l'époque (89 ans aujourd'hui), elle a le même âge que ses clients, 24 ans, sollicitent les archives de Versailles, de la prison de Haguenau, les archives départementales de Rennes et Angers, avec de nombreux moments de découragement et d'arrêt qu'elles relatent dans leur dernier chapitre : l'histoire non moins passionnante de leur enquête.

Elles montrent le rôle des époux Weill-Hallé, tous deux gynécologues, notamment de Madame Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, qui après une rencontre lors d'un congrès de gynécologie aux Etats-Unis avec Margaret Sanger, fondatrice de The Planned Parenthood, rentre en France, décidée à utiliser cette affaire Bac pour promouvoir, contre les diktats conservateurs de l'époque, la Maternité Heureuse, qui deviendra  ensuite le Planning Familial, lequel garde encore aujourd'hui dans son nom la genèse de son ancêtre US. Les voies du Seigneur étant décidément insondables, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé était catholique pratiquante, mère de famille heureuse : elle quittera le mouvement pour le Planning familial lors du combat pour l'avortement. Malgré cela, merci Madame. Vous méritez bien votre rue dans le 13ème arrondissement de Paris.

Enquête passionnante sur une histoire peu connue qui aboutit à la loi Neuwirth de 1967, à lire pour comprendre d'où viennent les femmes et le temps qu'a pris leur émancipation des diktats patriarcaux ; pour celles qui aujourd'hui rejettent la pilule, ce moyen de contraception qui fit basculer le destin des femmes : pour la première fois dans l'histoire, elles renversent la malédiction et prennent la maîtrise de leur corps et de leur fécondité. C'est la révolution du XXème siècle.

Lien vers le site de l'éditeur : Tristes grossesses - Edition du Seuil.

lundi 18 février 2019

#MeToo Cours petite fille !



Je viens de lire cet ouvrage collectif qui présente sous formes d'articles ou d'interviews de chacun-e des participant-es son analyse du mouvement #MeToo, moment d'histoire comparable aux luttes pour l'avortement des années 70 et pour la parité dans les années 90 (4ème de couverture), né des réseaux sociaux (Twitter en l'occurrence), et l'état des lieux de la " production théorique " des féministes : philosophes, anthropologues, activistes, femmes engagées en politique, sociologues, artistes, poétesses, majoritairement des femmes mais aussi deux hommes, dont un historien de la courtoisie. Certains textes sont assez savants voire hermétiques, mais tout est lisible jusqu'au bout, puisque j'y suis arrivée. Évidemment, c'est impossible d'être d'accord avec tout ; en revanche, certains articles suscitent l'enthousiasme, les plus radicaux en ce qui me concerne. Excellente, Inna Shevchenko de FEMEN, émouvante et drôle Elise Thiébaut comme à son habitude (Ceci est mon sang), motivées Fatima Benomar, femme politique et Isabelle Steyer, avocate, spécialiste des droits des femmes et des enfants, pour n'en citer que quelques-unes.

Pour situer historiquement le mouvement #MeToo, le hashtag (mot-clé) sur Twitter est né en octobre 2017, en pleine affaire Weinstein, relancé par la comédienne Alyssa Milano ; il avait été " créé dix ans plus tôt par Tarana Burke, travailleuse sociale américaine originaire de Harlem pour dénoncer les abus sexuels ". Des millions de femmes de 85 pays y ont répondu en 24 heures sur les réseaux sociaux, porté par d'autres comédiennes telles Asia Argento (qui écrit l'avant-propos du livre) ; il va faire tomber pour harcèlement sexuel " des hommes puissants qui n'avaient pas compris que le droit de cuissage n'existait plus et se croyaient protégés de la loi par leur omnipotence ". (Alliance des femmes). Une déferlante qui a généré en retour des tentatives de remises au pas, abordées aussi par plusieurs articles.

Isabelle Steyer, avocate :
" #MeToo est l'anticommissariat. Tout peut être dit avec ses propres mots, dans l'organisation de sa propre pensée et non pas du droit pénal ou de celui qui interroge . Les femmes ne passent pas d'une domination à l'autre. Elles décident de tout. Et peuvent s'affranchir des questions de forme ". Avertissement sans frais aux agresseurs, quand la justice ne fonctionne pas, quand les plaintes ne sont pas prises ou n'aboutissent pas, quand les lois élaborées par et pour les hommes prévalent, la justice se rend ailleurs, sur les réseaux sociaux. On peut le déplorer, comme un peut s'indigner du déni de justice que fait subir aux femmes la justice patriarcale. Car " la justice préfère juger les victimes plutôt que les violeurs. Le procès du violeur est le procès des femmes et non du violeur ".

Eva Illouz : Directrice d'études à l' EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales)
" Les medias sociaux remplissent le rôle que les institutions n'ont pas voulu jouer puisqu'on arrive à faire ce que les institutions n'avaient pas réussi à faire, c'est à dire faire comprendre qu'il y a un prix à payer quand on est prédateur [...] les medias sociaux constituent une arme très forte pour répondre à la négligence systématique des institutions ".
Et aussi sur la réflexion à de nouvelles formes de masculinité :
" je regrette que les homosexuels n'aient pas joué de rôle plus décisif dans la formulation de modèles alternatifs de masculinité hétérosexuelle. Les homosexuels sont le mieux soustraits à l'idéologie patriarcale de domination sur les femmes et ils auraient pu sans doute formuler des modèles alternatifs. "

Valérie Gérard, professeure de philosophie :
" Les féministes ? 
Séparatistes, hostiles, nuisant à la coexistence...
En guerre. 
Alors oui, peut-être, en fait.
Et peut-être même qu'il n'y a pas à s'excuser. "
Sûrement, même.

Jacqueline Merville, poétesse et peintre :

" toujours ils l'enfoncent leur machin
partout, dans villes, villages,
brousses, buildings,
tentaculaires sont leurs bites "

On peut être plus réservée, comme je le suis, avec les appels à l'aide aux hommes "on n'y arrivera pas sans eux", ou être moins touchée par la "génitalité" thèse de la psychanalyste féministe Antoinette Fouque ou encore de Luce Irigaray, qui rappellent toutes deux que nous avons des corps sexués : 1 + 1 = 3, unissons nous pour produire des enfants. Question de sensibilité personnelle.

Wendy Delorme, écrivaine :
" Je ne suis pas d'accord" suppose d'être éventuellement laissée pour compte. "Je ne suis pas d'accord" précède la désharmonie, la désunion, la rupture, peut-être.
"Je ne suis pas d'accord" propose la solitude d'être seule dans son opinion.
"Je ne suis pas d'accord, c'est se tenir droite sous le ciel, sans avoir peur qu'il nous tombe sur la tête.
Le courage de ne pas être d'accord, qui manque à tellement. On ne nous apprend pas à dire non, à dire "je ne suis pas d'accord". Ou alors dix ans après, quand les barrières cèdent devant le trop-plein de malheurs, et quand les faits sont prescrits : affaire Baupin ou LigueduLOL.

Car l'omerta règne. Parler, c'est rompre le consensus social, c'est devenir une "fille de Diogène", le philosophe grec antique de la " parrêsia ", pratique brutale de la vérité publique par le philosophe aux pieds nus, " vagabond charismatique fondant sa complète liberté sur l'absence de toute possession et un solide mépris du genre humain. La parrêsia, le "tout-dire", consiste à dire sans dissimulation ni réserve ni clause de style ni ornement rhétorique qui pourrait la chiffrer et la masquer, la vérité ".
 Je cite ici le formidable et libérateur article de Marie-Anne Paveau, philosophe, citant elle-même Michel Foucault.
" C'est une pratique profondément politique, en ce qu'elle concerne la vie de la cité. Mais le/la parrèsiaste prend le risque de tout perdre. " Les parrèsiastes, celles et ceux qui "balancent" la vérité à la tête des oppresseur-e-s et de la société toute entière, sont donc des personnes en danger car ils et elles appartiennent à la grande famille de ceux et celles que j'appelle les diseurs et diseuses de vérité, qui compte dans ses rangs les whistleblowers, les lanceurs d'alerte, les messagers, et tous ceux et toutes celles qui, un jour, osent parler. (Paveau, toujours). Le diseur ou la diseuse de vérité dérange l'ordre social, menace les puissant-e-s et, d'une certaine façon, culpabilise les complices et les silencieux et silencieuses. "

Carrie Fisher, Asia Argento, toutes celles qui ont accusé Weinstein et d'autres, sont des parrèsiastes, des " saboteuses féministes ", filles de Diogène, prenant le risque de la parole, pratiquant la parrêsia et la stratégie du sabotage des rapports de force."

Formidable article, à lire absolument.
Ouvrage collectif d'une trentaine de contributions, textes rassemblés par Samuel Lequette et Delphine Vergos, publié aux Editions Des femmes.

Hashtags à retrouver sur Twitter dans le moteur de recherche en haut à droite même sans être adhérente : 
#MeToo #TimesUp #Noshamefist 

Les citations sont en caractères gras et rouges.
Pour lire l'image ci dessus, il suffit de double cliquer dessus, sur Blogger, elle se superpose et s'agrandit.

"Cours, petite fille car les avant-gardes sont toujours derrière toi" : titre détournement d'un slogan féministe des années 70 "Cours petite sœur, les avant-gardes sont derrière toi".

dimanche 10 février 2019

La grande arnaque - Prostitution

Sexualité des femmes et échange économico-sexuel - Paola Tabet, anthropologue.
Chapitre 2 : La prostitution - Citations

Raymonde Arcier : Mère et Petite mère - Kapok et tissu - 2m60 et 1m80 de haut - 1970

Rappel des éléments connus :
" 1. Dans le monde entier, il y a une concentration absolue ou presque des richesses entre les mains des hommes ;
2. Les femmes effectuent bien plus de la moitié des heures de travail ;
3. La "dépendance économique" des femmes est endémique ;
4. L'échange économico-sexuel est une constante des rapports entre les sexes. "

Les "dents de la prostituée" ou sa capacité de négociation : transforme-t-elle une relation exploiteuse en relation réciproque ? Autrement dit a-t-elle une capacité de négociation ?
En allant écouter les habitantes d'une maison de femmes au Nigeria, des femmes ayant fui un mauvais mariage avec l'impossibilité de retourner dans leur famille originelle qui les reconduirait immanquablement chez le mari pour honorer le contrat de départ de cession de l'épouse, on se rend compte qu'il s'agit pour elles d'une émancipation : elles choisissent leurs amants, elles négocient le prix des relations sexuelles, affectives, matérielles, qu'elles auront avec un ou plusieurs amants. Les plus chanceuses se verront offrir un stock de marchandises, un fond de commerce, une maison..., par un homme riche contre services sexuels, domestiques, ou affectifs. Certaines peuvent même réserver leurs services à un seul homme qui leur permettra, en leur donnant un petit capital, de s'établir. Il s'agit de prostitution, à l'égale de la "danseuse" ou amante entretenues par un riche commanditaire, comme il en existait ou en existe encore certainement chez nous.
Mais, ce sont des fuyardes, des femmes en itinérance, écrirait Dworkin :

" Pour beaucoup d'entre elles, la migration est d'abord une fugue (parfois réitérée), refus d'un mariage imposé par la famille ".
" Souvent, ces jeunes femmes ou ces fillettes s'enfuient de nuit, parcourant des kilomètres et des kilomètres, faisant des chutes graves, croisant des animaux dangereux. "
" C'est dans le cadre d'une recherche d'autonomie que peuvent s'inscrire les migrations considérables de femmes vers les villes, où elles subsistent grâce à la rétribution de multiples relations, plus ou moins rigoureusement tarifées ou quantifiées..."
Mais la rupture de l'institution matrimoniale est inacceptable pour les hommes.
" par cette utilisation personnelle de leur corps sexué, elles se soustraient au travail gratuit et accèdent à une autonomie économique ". Il s'agit " d'une échappée hors du rapport d'appropriation privée. Les réinsérer dans ce rapport devient donc un but prioritaire de la politique des hommes. Le moyen en est la répression ". N'ayant pas de mâles gardiens connus, on leur impose des règles semblables à celles appliquées aux chiens errants : on les accuse de disperser la rage -dans leur cas, des maladies vénériennes. Toutefois, la société tente des accommodements, des réglementations récupérant les profits générés par la prostitution : " dans les villes du Sud-Est de la France au XVème siècle, le recrutement ou l'entrée obligée dans les bordels se faisaient par le biais de la pratique répandue du viol collectif qui valait à la femme la marque de putain et qui touchait évidemment des femmes se trouvant dans des conditions de marginalisation sociale (étangères, veuves, femmes abandonnées...), en Chine, le système pénitentiaire recrutait des prostituées chez les femmes condamnées et leur parentes ; encore actuellement, le recrutement de prostituées se fait par la coercition ou la fraude. Ce commerce est contrôlé par des proxénètes free lance, ou organisés en réseau.
" Toutes ces formes-là visent donc à rentabiliser l'aspect de service et à récupérer intégralement au profit des intérêts masculins chaque aspect de transgression et d'irrégularité privant les femmes de tout contrôle et même les soumettant directement à l'exploitation dans un système parallèle à celui du mariage ". Mariage et bordel utilisent le service sexuel, l'un est admis, l'autre est générateur pour les femmes "d'infériorité sociale et de stigmatisation"

" La définition de l'OMS qui considère que la prostituée est une femme qui offre des services sexuels contre rémunération ne tient pas, cite Paola Tabet. En effet recevoir une compensation de l'homme avec qui l'on a des rapports sexuels est une constante, quel que soit le type de relation. "

La grande arnaque : Censure, spoliation de la sexualité des femmes :

" Dans un contexte général de domination des hommes sur les femmes, les rapports entre les sexes ne constituent pas un échange réciproque de sexualité. Un autre type d'échanges se met en place : non pas de la sexualité contre de la sexualité, mais une compensation contre une prestation, un paiement contre une sexualité largement transformée en service. L'échange économico-sexuel devient ainsi la forme constante des rapports entre les sexes et structure la sexualité même ".

" Une chose paraît si normale et si évidente qu'elle n'est même pas spécifiée : c'est que les demandeurs sont des hommes et que les fournisseurs de la "marchandise" sont presque toujours des femmes ou bien, quand ce sont des hommes, ils la fournissent presque à 100 % à d'autres hommes."

" Puisque le sens de l'échange -de qui provient la "marchandise" et à qui elle va- est fondamental, il vaut alors la peine de l'écrire en toutes lettres et de se poser une question simple mais peut-être très éclairante : comment l'homme le plus pauvre, y compris plongé dans les situations les plus misérables, peut-il se payer le service sexuel de la femme la plus pauvre ; alors qu'au contraire la femme la plus pauvre, non seulement ne peut se payer des services sexuels, mais, peut-on dire, n'a même pas droit à sa propre sexualité ? ".

Raymonde Arcier - Le Patriarcat - Collage

Ressources : image sur le site de Raymonde Arcier
La grande arnaque de Paola Tabet sur le site de l'Harmattan Editeur, à lire évidemment, ce billet n'étant qu'un court résumé !
Premier épisode de la grande arnaque : Le mariage

vendredi 1 février 2019

La grande arnaque - Le mariage

Sexualité des femmes et échange économico-sexuel - Paola Tabet - Anthropologue
1 - Le mariage - Citations

Au nom du père - sculpture par Raymonde Arcier - 1976 - Toile de jute, kapok, mousse de polyester, coton et cuivre. Hauteur : 2m65.

Etre marchandise : Selon Claude Lévi-Strauss, anthropologue, les sociétés humaines se sont constituées sur l'échange des femmes ; depuis la nuit des temps, on vend leur travail et leur capacité reproductive. C'est une transaction dans laquelle, toujours selon Lévi-Strauss " la femme n'est pas un partenaire de l'échange qui se déroule entre hommes, mais l'objet de l'échange ".

" La sexualité des femmes leur est aliénée, elle entre dans le système d'échange, où son affectation peut être contrôlée par d'autres qu'elle-même. La sexualité des hommes n'a subi aucune évolution parallèle ". Jill Nash, ethnologue, comparant des sociétés de Bougainville dans le Pacifique -à propos de l'échange dans le mariage et dans le système prostitutionnel.

[là ou existe le travail salarié, dans les sociétés industrialisées et en voie de développement], les salaires inégaux et l'inégal accès au travail, en particulier à des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés, constituent autant d'éléments matériels bien connus qui continuent à forger la dépendance des femmes aux hommes, y compris sur le plan individuel, et, partant, à instituer l'échange économico-sexuel comme forme générale des rapports de sexe ".

" Dans le mariage, le mari acquiert : 1) le droit à l'usage physique direct de la personne de l'épouse ; usage sexuel et usage reproductif ; 2) le droit à l'usage (quasiment illimité) de la force de travail de l'épouse. Là s'actualise et se présente avec une extrême clarté le rapport d'appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes ".

" La violence apparaît donc dans le champ même de la sexualité comme l'un des mécanismes sociaux essentiels par lesquels les femmes sont contraintes à occuper une position subordonnée par rapport aux hommes ".
La connaissance 

" L'autre mécanisme fondamental consiste à empêcher les femmes d'accéder à la connaissance ou à leur en limiter l'accès. Des efforts extraordinaires ont été consacrés, dans les différentes sociétés, à la sauvegarde du monopole du savoir. Comme la violence, c'est un travail indispensable au maintien du pouvoir ; il a visé par tous les moyens, et il continue à le faire, à bloquer la connaissance, l'expérimentation et l'imagination des femmes dans tous les domaines, que ce soit la technologie, l'art, la philosophie, la religion, la science. "

La grande arnaque - En conclusion

" Avec l'échange économico-sexuel, nous nous trouvons devant une gigantesque arnaque fondée sur le plus complexe, le plus solide et le plus durable des rapports de classe de toute l'histoire humaine, le rapport entre hommes et femmes. Une arnaque toujours à l'oeuvre aujourd'hui."
Division sexuelle du travail, gap technique en défaveur des femmes, accès différencié des hommes et des femmes aux ressources, différentiels de salaire et travail domestique gratuit des femmes, le surtravail des femmes donne aux hommes un surplus de temps libre, déterminant pour le savoir, la politique et la création.
" Les femmes sont faites pour avoir des enfants, les femmes n'ont que le sexe pour vivre, dit-on : il est donc normal qu'elles dépendent des hommes . Comme dans un tour de prestidigitation, le travail accaparé des femmes disparaît ; ce qui est occulté, c'est l'expropriation des ressources et des moyens de production qu'elles subissent et, par un renversement idéologique de la réalité, la domination et l'exploitation apparaissent comme des faits d'évidence, découlant de la "nature" différente des deux sexes. Une double tricherie se profile derrière les rapports de classe qui donnent aux hommes dans chaque société, le pouvoir économique, juridique et politique. "

Tout cela est puissamment représenté, figuré, par l'oeuvre ci-dessus de Raymonde Arcier : "Au nom du père" de 1976 acquise par le Centre Pompidou. Son oeuvre textile à base de tricotages toutes matières montre l'encombrement des femmes (sacs à provisions géants importables...) voulu par le patriarcat et ses agents prescripteurs.  J'espère la voir à Rennes lors de la prochaine exposition du Musée des Beaux-Arts "Créatrices, l'émancipation par l'art" prévue du 28 juin au 27 septembre 2019, Marie-Jo Bonnet, cofondatrice du MLF et historienne de l'art est commissaire de l'exposition. Réservez une visite en Bretagne dans votre emploi du temps de cet été, cet événement est prometteur avec ses 85 oeuvres de femmes du Moyen-Age à nos jours ! J'ai très hâte.

Mariez-vous si vous voulez, mais sachez que l'ADN du mariage c'est celui-là. Que vous soyez trobriandaise, parisienne ou vivant au Cap en Afrique du Sud, nulle n'y échappe. Trois indices immanquables dans les cérémonies de mariage pour vous mettre sur la voie : le voile de mariée (il fait son grand retour, d'après ce que je vois quand il m'arrive de passer près des mairies le samedi), est un lourd symbole d'appartenance ; le père de la mariée conduisant sa fille à l'autel, le lieu du sacrifice, pour la confier à son futur mari, matérialise l'échange entre hommes.

Raymonde Arcier : "Sac de noeuds" cabas géant crocheté avec de la grosse ficelle. Elle tricote aussi le fer et le laiton !


Ressources sur le site de Raymonde Arcier à aller voir et partager sans modération.
La grande arnaque de Paola Tabet sur le site de l'éditeur L'Harmattan.

mardi 22 janvier 2019

Toujours non conforme - Bitch Planet tome 2

Bitch planet : la planète où on envoie les femmes NC -non conformes- en rééducation. Les grosses, les moches, celles qui refusent les injonctions patriarcales, et celles qui, victimes d'une tentative de viol, se défendent. Ce tome 2 est paru mai 2017. Il est toujours dans les bonnes librairies. J'avais chroniqué le Tome 1 en mai 2016. Le Tome 3 est en cours d'écriture. Scénariste Kelly Sue Deconnick ; aux superbes dessin et couvertures Valentine De Landro.
C'est un pur hasard, mais après l'article de la semaine dernière, ma lecture de ce tome 2 tombe finalement très bien.





Chaque chapitre de l'album est séparé par des planches style magazine féminin, rappelant ce à quoi les femmes doivent se conformer :







oOo 

Pour autant, la conformité n'est pas la garantie d'un sort plus enviable que la non conformité qui, selon ces albums envoie aux travaux forcés sur une planète hostile. La planète Terre peut aussi être très hostile aux femmes dites "conformes". J'ai trouvé cet article paru sur le site Orient XXI : Golfe, ces violences quotidiennes contre les femmes. On y décrit les injonctions, brimades, limitations et finalement, les violences que subissent les femmes "conformes", pourvues de mari et de pères, frères... à la maison. Un chemin de croix. La loi évidemment prévient toute révolte, comme partout, elle réaffirme les droits des mâles.
Schizophrénie de la situation en milieu patriarcal, l'article ayant répertorié façon tunnel exhaustif les brimades auxquelles sont soumises les femmes "conformes", hélas, il ruine le propos dans sa conclusion, et réaffirme en une phrase que malgré tout, au bout de l'horreur, il n'y a pas d'issue pour les femmes :
" En saisissant le juge, la femme réduit les chances de se marier, les prétendants éventuels craignant sa témérité et sa force et pourraient voir en elle "une fille de commissariats ". Bon, double peine, la soupe est mauvaise, exécrable même, mais on doit tout de même se servir, en plusieurs portions en plus. Hors du mariage, point de salut. Pas le choix, cognée ou objet de réprobation sociale. No future. No country for women. A mon avis, il vaut mieux choisir le non conformité, au moins on les emmerde pour de vrai, on leur donne une vraie raison de nous ostraciser.


I am non-compliant ! 


Les images sont double-cliquable pour mieux lire les textes.
J'ai évidement mon très galérien non compliant badass bitch tattoo sur le poignet droit :) !

mercredi 9 janvier 2019

De la maternité

Si vous êtes une femme sans enfant ayant choisi ce destin hors de l'injonction sociétale patriarcale, que n'avez-vous entendu sur vos choix ?
Péremptoire :"Tu vas le regretter" ;
Terrorisant : "Tu finiras ta vie seule"
Enjôleur : "Les enfants, c'est que du bonheur"
Incrédule : "Tu es sûre que c'est ce que tu veux ?"
Intrusif et atterré (en entretien de recrutement plusieurs fois, une femme non encombrée étant décidément la menace ultime, une sorte de bombe H, pour ces sociétés miniatures que sont les entreprises : "Pourquoi vous n'avez pas eu d'enfants ?" Evidemment, en entretien de recrutement, vous pouvez vous lever, partir sans répondre, je vous le conseille, même, mais ici je vais répondre, on n'est pas en séance de recrutement.
Et puis comme on me l'a posée maintes fois, je retourne la question : Mais pourquoi vous, vous avez eu des enfants ?
L'injonction sociale à la maternité pour les femmes, ces êtres biologiques, est un tel impensé, qu'à part quelques borborygmes hésitants, des bouts de phrases commençant par "Bin, parce que.. aboutissant à une absence d'arguments rationnels, conviant les croyances et phrases passe-partout qu'on a entendues mille fois "j'ai toujours voulu des enfants" (oui ? mais encore ?), "c'est merveilleux de donner la vie" (???), pour finir par un excédé
" tu ne peux pas comprendre, tu n'en as pas !" Comme ils / elles sont dans la croyance en une fonction "naturelle", impossible de formuler qu'ils sont mus par une pure construction sociale. C'est une injonction biblique patriarcale révélée il y a 6 000 ans, non critiquable, inamendable, puisque c'est Dieu le Père Lui-Même qui l'énonce. Les croyances sont irréfutables par définition.

La reproduction humaine est un impensé. C'est comme ça : j'ai un utérus, donc c'est qu'il DOIT servir à faire des bébés, "anatomie est destin" (Freud), je continue le mouvement général -le moins questionné de l'espèce-, on est sur terre pour avoir des enfants, si on n'en a pas, l'espèce humaine va s'éteindre ! A 7,7 milliards, 8 milliards en 2030 ou même avant, je doute carrément, mais ça ne se questionne pas, ça ne se justifie pas, c'est l'ordre "naturel" des choses ! Pour une espèce qui s'est délibérément placée au-dessus des autres, ce n'est vraiment pas fort.

" Les civilisations ont toujours eu un schéma pyramidal. La civilisation, c'est le petit nombre qui fait la loi sur le grand nombre. Être civilisé, c'est vivre au dessus de ses moyens. L'astuce, c'est d'obtenir de gré ou de force, des prêts de la nature ou du voisin "

Les voisins les plus évidents des mecs étant les femmes, évidemment !

En réalité, pendant des millénaires, les femmes ont été domestiquées ; elles ont subi la violence sociale et patriarcale de se faire mettre enceintes de force : par des enlèvements de fiancées, par des viols collectifs, comme dans certaines tribus premières en Afrique et ailleurs, par le viol conjugal, ou celui d'un ancêtre de la famille "expérimenté", par le mariage forcé, les femmes étant conduites chez l'époux imposé les yeux bandés après les avoir fait tourner plusieurs fois sur elles-mêmes afin qu'elles ne puissent pas retrouver le chemin de la maison de leur mère, -tous exemples qu'on trouve dans La construction sociale de l'inégalité des sexes de Paola Tabet- et évidemment, cela pèse sur la psyché des femmes. Une série de traumatismes aussi violents à travers des siècles ne peuvent que laisser des traces ravageuses dans la mémoire des gènes, des corps, de la psyché. Rajoutez que les femmes ont eu de tous temps interdiction de se servir d'armes, réservées aux hommes pour mieux contrôler les femmes et les contraindre. Double bénéfice : pas moyen de se défendre et pas accès aux gains de productivité. Les outils découlant des armes, ils seront réservés aux hommes, les femmes resteront attelées aux corvées manuelles domestiques. Les gains de productivité permettent de dégager du temps de loisirs pour faire de la politique, par exemple. Ce qu'ils font pour le grand bénéfice de leurs intérêts de caste, les femmes empiétant sur leur pré carré se voyant demander "qui va garder les enfants ?". Voir sur ce lien un résumé de l'ouvrage de Paola Tabet, anthropologue. Rappelons tout de même que bien que nettement en récession, ces pratiques primitives continuent leurs ravages partout sur la planète, y compris dans l'hémisphère nord.

Puis vinrent les luttes féministes -elles remontent à loin. Des quantités de femmes inconnues ou connues (artistes, femmes politiques, littératrices,...) ont contesté cet asservissement, dans des termes autrement virulents qu'aujourd'hui. Un relatif progrès aidant, on est passées de l'enfant-malheur (nos mères et grands-mères), à l'enfant "si je veux, quand je veux" (hélas, j'y reviendrais) des féministes des années 70, à l'enfant roi (voire caractériel sous ritaline) parce que choisi, puis à la fin, à l'enfant à tout prix (congélation d'embryons encouragée par leurs boîtes pour les femmes qui font carrière, PMA médicale et autres techniques d'élevage, "maternité de substitution", ou "pour autrui" introduisant un faux altruisme qui ne va toujours que dans le même sens. Les hommes, même les gays avec cette technique, revendiquent désormais, eux aussi, un accès au corps des femmes. Progrès, vous avez dit ?

Remettre en question le dogme de la reproduction humaine ? Vous n'y pensez pas voyons ! On a besoin de soldats chair à canon pour faire la guerre, et plus sûrement, dans nos sociétés moins guerrières, d'ouvriers chair à usines -de moins en moins dans l'hémisphère nord où la production industrielle est transférée dans des pays à bas coûts de main d’œuvre avant l'avènement des robots déjà en cours d'apparition partout. Le Japon vieillissant (1,5 naissance par femme) et refusant l'immigration est en pointe sur la robotique d'assistance. Nos richesses collectives sont mesurées par des PIB (Produits Intérieurs Bruts), basés sur une croissance infinie, et sur... le modèle du vélo qui tombe s'il s'arrête ! S'ensuit une accumulation de "ferraille humaine" (Françoise d'Eaubonne) : c'est tout bon, ça fait baisser les salaires, maintient des salariés bien dociles à qui on peut dire dès qu'un bronche dans les rangs "vous n'êtes pas contents ? Il y a 25 chômeurs qui attendent à la porte !". 140 000 primo-demandeurs viennent s'ajouter chaque année en France au stock de 5 millions de chômeurs et précaires. Et puis, si vraiment ça déborde, une bonne guerre y pourvoira.
La quantité, jamais la qualité. S'occuper de ceux qui sont ici et maintenant (réfugiés par exemple) avant d'en mettre d'autres en route, pas question. On préfère le veau local, élevé au maïs en grains.

Alors voilà mes arguments, mes raisons à moi, quand on me pose la question : "Pourquoi vous n'avez pas eu d'enfant ?"
Parce que je préfère avoir des semelles de vent plutôt que des semelles de plomb ;
Je m'amuse bien en faisant carrière, et je suis créative ailleurs ;
Le monde n'est pas accueillant, je n'ai pas envie de perpétuer le malheur ;
Vous allez leur léguer quoi à vos enfants ? Des tas d'ordures, nucléaires en plus, plus aucun animaux sauvages ni oiseaux, des océans morts, une terre désolée bétonnée à mort, une vie dans des clapiers empilés ? Le chômage la plupart du temps, de l'emploi de temps en temps ?
La population humaine en cours de multiplication est en train de détruire la beauté du monde ;
La biodiversité recule devant la destruction de ses habitats par l'humanité ;
La croissance pour la croissance est la stratégie de la cellule cancéreuse. 

A peine né-es et capables de se redresser, on leur fait déjà faire la queue (la pénurie réelle ou décrétée des ressources se gère par la file d'attente, c'est vieux comme le monde) : à la crèche, à l'école primaire (réservez votre petite école dès que vous avez un "projet d'enfant" SIC), dans les bons lycées, faites les prendre des cours supplémentaires, les Legendre et Acadomia leur donneront plus de chance d'accéder aux chères, très chères grandes écoles et finalement au graal de l'emploi ; à la faculté, puis à Pole Emploi et à l'ASSEDIC -voir plus haut- car le premier emploi stable est de plus en plus tardif ; aux urgences si vous êtes malade, puis dans les maisons de retraite et, à la fin, au cimetière. Car il n'y a plus de place dans les cimetières non plus ! Mais super, avec le "progrès teknik", bientôt c'est un robot qui vous accueillera à un guichet, qui répond déjà au téléphone chez Orange, et la consultation d'un médecin en ligne par Skype va désenclaver les territoires sans médecins ni services publics ! Génial.
Les patriarcaux détestent l'humanité : c'est pour cela qu'ils la multiplient, ça justifie à posteriori la façon dont ils la traitent.

J'en entends déjà qui me traitent de "petite personne égoïste", l'argument massue ou qui se veut tel ; je nierais mes instincts : je conteste absolument. Et j'affronte la réprobation générale. Désolée mais au-dessus de mes ovaires, il y a ma tête, c'est elle qui décide. Je n'aime pas les sentiers battus et rebattus, je préfère les minorités aux majorités, je n'ai pas d'instincts là où tout indique la construction sociale injonctive et péremptoire, depuis la Bible et sa malédiction d'Eve "tu enfanteras dans la douleur", jusqu'à tous les leurres "la maternité, c'est que du bonheur". La maternité n'a longtemps été que du malheur, elle l'est encore dans pas mal d'endroits et pas mal de fois dans nos sociétés. La maternité est un choix, pas un destin. La non-maternité sera donc mon choix.

Je vieillirais seule (tu finiras seule, ma pauvre fille ! est la formule exacte en réalité) : mais vous allez tous vieillir seul-es, mes ami-es ! Inutile d'emmerder et culpabiliser vos enfants : le village est devenu planétaire, vos enfants iront bosser ailleurs que dans votre ville et même votre pays, minimum dans une capitale, parce qu'il n'y a pas de boulot ailleurs. Les ancêtres avec toutes les générations entourant leur lit de mort, c'est fini. Les enfants et petits-enfants vivant dans le même village comme dans les années 50, c'est fini. Ils viendront vous voir deux, trois fois l'an, aux fêtes, comme vous avez fait avec vos vieux parents. Alors autant s'habituer jeune à être vieille, seule et autonome.

Où sont les féministes ?
Elles défendent les mères, et il y a du travail quand on voit le tribut que paient les femmes à la "maternité bonheur". Dans les années 70, elles inventèrent le slogan "un enfant si je veux, quand je veux", que Christine Delphy analyse de la façon suivante dans l'ouvrage collectif La maternité occidentale contemporaine :
 " La radicalité du "si je veux" était mitigée par le "quand je veux". La campagne a toujours mis l'accent sur le contrôle du moment et du nombre de naissances, jamais sur leur principe. En clair, jamais le mouvement féministe n'a osé exprimer l'idée qu'une femme pouvait ne pas vouloir d'enfant du tout ".

Refuser d'enfanter, c'est se dérober à une norme sociale : peu font ce choix. 4,3 % des femmes déclarent ne pas vouloir d'enfant du tout, -6,3 % pour les hommes ; environ 14 % n'en ont pas du tout, inclus celles qui n'ont pas pu en avoir pour des raisons d'infertilité. Même si la France ne fait plus que 1,9 enfant par femme, nous restons un pays nataliste comparé à nos voisins italiens (1,34 enfant par femme) et allemands (1,5) ; la moyenne européenne est de 1,7 enfant par femme.
Le mot même de "maternité" attribuant la fonction de reproduction aux seules femmes (voir lien ci-dessous) fait que celles-ci supportent toute la charge de la mise au monde et de l'élevage des enfants ; elles y sacrifient leur carrière, leurs potentialités, leur sécurité économique ; elles s'y appauvrissent, surtout quand survient le divorce (un mariage sur deux finit par un divorce) lequel est la continuation du mariage par d'autres moyens selon Christine Delphy. La charge des enfants, commodément renommée, euphémisée en "garde" (toujours Delphy) leur est généralement attribuée parce qu'elles la demandent dans plus de 80 % des cas, pénalisant leurs revenus, la poursuite de leur carrière, le pire étant selon moi la résidence alternée, sorte de mariage à laisse plus longue, elles prennent des emplois à temps partiel pour faire face à la charge de travail domestique ; précisons enfin qu'un nombre important de pensions alimentaires restent impayées et / ou non recouvrées. Tout cela continue à peser quand elles vieillissent : non seulement elles touchent des pensions inférieures (le piège est infernal : mi-temps = demi-salaire = demi-chômage = demi-retraite, le seul travail marchand posté modèle masculin comptant pour l'accumulation de points), mais elles restent arrimées à leur carrière maternelle et maternante, n'ayant pas réellement pris conscience ni cultivé d'autres potentialités, ni champs d'expérience ; celles qui sont encore mariées devront traîner vaille que vaille un mariage branlant sans pouvoir s'émanciper pendant leur vieillesse qui, rappelons-le, pourrait être le moment de vivre enfin pleinement, et de faire tout ce qu'on n'a pas pu faire plus jeune. Quel gâchis au final.

Celles qui n'ont pas eu d'enfants seront nettement mieux loties, même si leurs pensions seront inférieures pour cause de discriminations à l'emploi, mais elles sauvent les meubles ; à condition toutefois qu'on ne vienne pas leur seriner qu'elles ont fait carrière pour "combler un manque" ; les femmes ne sont pas condamnées au maternage, ni réel, ni symbolique ; toutes les productions créatives des femmes ne sont pas par extension leurs "bébés" de substitution, ni une carrière, ni un livre, aucune production artistique..., ne sont des substitutions à la maternité ; il ne viendrait à l'idée de personne ne prétendre cela d'un homme. Madame Bovary n'est pas le "bébé" de Gustave Flaubert, ni Les Tournesols celui de Van Gogh. Les femmes qui font carrière ne le font pas pour combler un manque : elles s'engagent dans une autre forme de créativité, elles y trouvent le même accomplissement, voire un accomplissement supérieur sans être enchaînées aux nécessités biologiques et sociales de la maternité. Elles sont des refusantes, réfractaires au rouleau compresseur social qui enjoint aux femmes le service aux hommes de leur donner une descendance. C'est la norme la moins contestée de nos sociétés dites avancées.

Je voudrais pour finir dire un mot pour les femmes à un enfant qui entendent le rester : j'ai eu une copine d'activisme qui, quand je râlais sur mon sort, me répondait que pour elle, mère accidentelle d'un enfant et entendant arrêter les frais, s'entendait sans arrêt demander "alors, le deuxième, c'est pour quand, vous allez bien lui faire un petit frère ou une petite sœur ?" avec force démonstrations qu'enfant unique, c'est l'enfer ! Elles aussi refusent la sacro-sainte production, faillissent au renouvellement de générations superfétatoires. Voilà. J'espère que ce billet est subversif en diable. Allumez les bûchers. Vivent les femmes autonomes, émancipées, libres. Quel que soit leur choix : elles font ce qu'elles veulent. Moi aussi.

" Combien de politiciens étaient prêts à dire au monde que 4 milliards d'individus, ou 6 milliards, ou 10, ne pourraient jamais bénéficier du rêve californien ? S'ils l'avaient été, combien de ces individus auraient voté pour eux ? Je sais une chose en tous cas : lorsque le monde a accepté de voir l'iceberg, il était bien trop tard pour que Léviathan change de cap. Mais le beau navire a-t-il jamais eu de gouvernail ? "

Ces deux citations en grand caractères sont tirées du beau roman Chroniques des jours à venir de Ronald Wright, un auteur canadien, paru chez Actes Sud en 2007.

Lien :
Réfléchir sur la "production d'enfants" et non sur la maternité : un défi pour l'analyse féministe

* Je n'ai rien contre la tribu des Baruyas bien entendu. C'est une des tribus observées par Paola Tabet, c'est tout. L'humanité est une et indivisible, nous sommes tous des Baruyas, les soi-disant "modernes" de nos sociétés occidentales devraient s'en souvenir.

mercredi 2 janvier 2019

Bonne année 2019, malgré tout !

Ça commence fort encore ce matin :) Je sens que 2019 va ressembler furieusement à 2018 ! Chicayas à propos de quelques tweets incompris, procès d'intention, mise au point unilatérale, et mansplaining pour finir. Pas touche aux vaches sacrées patriarcales : Sainte Famille, Mariage et Maternité ! Pas touche au Père Tout-Puissant. Sinon, on vous coupe la tête. Et accessoirement, on se désabonne. O_o Pourtant une journaliste vous demande une interview de "childfree" ! Pour voir la bête curieuse ? Pour servir de repoussoir ? Je me méfie du réformisme à un point incroyable : on fait mine de mettre en valeur des comportements différents pour mieux faire revenir les gens dans le confort du troupeau. Mais trêve de plaintes.

Quoiqu'il en soit ailleurs, ici on continuera à contester les PIB (comptabilités nationales) masculins et les "lois économiques" qui ravagent la nature et les animaux, ne tiennent pas compte des contribution des femmes et n'incluent jamais les externalités négatives ; on continuera à parler de choses qui fâchent, à montrer l'oppression en grand, du haut, en (très) large, et en technicolor : femmes, enfants, nature et animaux, par toujours le même "ennemi principal", le patriarcat et ses agents. On continuera à proposer (maladroitement certainement, mais c'est l'intention qui compte) des solutions et des idées pour lutter contre, éviter les pièges tendus. A mettre en valeur, pourquoi pas, les femmes qui ont pris des chemins différents, des femmes qui créent, des femmes valeureuses qui s'engagent pour des causes auxquelles elles croient, causes pas forcément populaires ni consensuelles.

Des femmes autonomes, émancipées, libres. 
Voilà.  
Bonne année 2019. 

J'utilise comme carte de vœux celle que m'a envoyée Robin des Bois, une respectable association qui répertorie et nettoie les saloperies que l'innombrable espèce humaine dissémine et laisse derrière elle, en pleine insouciance consommatrice obligatoire, sans égard pour les autres habitants de la planète, de leurs habitats et des océans, puisque nous sommes une espèce suprémaciste et sans états d'âme : cette année, les baleines feront les frais du nationalisme japonais. Aux animaux : la guerre.

mercredi 19 décembre 2018

Technically wrong : applications sexistes, algorithmes biaisés et autres menaces des technologies toxiques

J'ai lu Technically wrong de Sara Wachter-Boettcher, consultante web basée en Californie, publié il y a quelques mois en anglais, non traduit en français. Dommage, la lecture en est édifiante et passionnante. Si vous êtes ingénieur-e en informatique ou développeur-euse, lisez-le, l'anglais est à votre portée. Pour les autres,étant donné l'enjeu, je vous en propose un (noir) résumé.

Application sexistes, algorithmes biaisés et autres menaces des technologies toxiques

L'auteur, elle-même consultante en conception de sites internet depuis l'époque où on faisait encore des recherches sur AltaVista, décrit avec brio les travers et aberrations de technologies dominées par les hommes. Deux exemples : Google prend Sara Wachter-Boettcher (SWB) pour un homme parce qu'elle y fait des recherches sur les technologies de l'information ; au printemps 2015, Louise Selby, pédiatre de profession à Cambridge décide de s'inscrire dans un club de gym mais l'accès au vestiaire des femmes lui est refusé par sa carte de membre. Enquête faite auprès de la direction, on se rend compte que toutes les cartes électroniques du réseau sont codées par le sous-traitant informatique en paire "docteur = mâle". La culture et le mode de fonctionnement des entreprises de technologies sont basés non sur des besoins, mais sur des stéréotypes, témoigne une cheffe de projet -dont les siens étaient recalés car elle était dans une boîte de Mad Men qui, de façon routinière, excluent tout ce qui n'est pas jeune, blanc et mâle. Plus les femmes sont identifiées, codées de façon incorrecte, plus se renforce l'idée que ce sont les hommes qui dominent le secteur, plus le système corrèle l'usage des technologies avec les pratiques masculines, par l'effet, entre autres, du machine learning. " Voici une industrie qui recrute une bande de jeunes hommes blancs qui travaillent ensemble dans la journée, se bourrent la gueule ensemble le soir, et pensent "parfait, c'est à cela que ressemble un lieu de travail sain " ; quand par ailleurs, ces jeunes hommes utilisent le vocabulaire post-adolescent de la culture heroic fantasy des video-games les valorisant eux seuls : "licornes, ninja et rock stars", pour glorifier ses concepteurs, les femmes ne peuvent pas s'y reconnaître, déplore SWB.

Profilage, stéréotypage et finalement "pattern recognition". Comme les machines apprennent à reconnaître les faciès, les start up apprennent à reconnaître et coopter les gens qui leur ressemblent : aptitudes techniques constituées en méritocratie, avec le prédicat qu'elles seraient les plus difficiles à acquérir, que leurs industries n'ont pas besoin des apports de l'extérieur puisque les gens les plus intelligents sont déjà dans la salle, dévaluant systématiquement ceux qui apportent d'autres compétences pour renforcer les produits et les services commercialement et éthiquement ; des gens ayant fait leurs humanités (comme on ne dit plus hélas), des gens avec des compétences sociales, formés à tenir compte de contextes historiques et culturels, à identifier les biais inconscients (les femmes sont des ménagères, les noirs des criminels), à être plus empathiques avec les besoins des utilisateurs.

Produits eux aussi de la culture insulaire, mâle, blanche décrite ci-dessus, tous sortant des mêmes écoles de prêt-à-penser, les trois réseaux sociaux Twitter, Facebook, Reddit, et le moteur de recherche Google présentent toutes les défauts génétiques et les obsessions de leurs fondateurs.

En résumé :
Twitter, site d'updates et de listes non réciproques par défaut (les abonnements se font sans autorisation) : c'est son talon d'Achille car ils permettent le harcèlement et les conduites abusives. Mises en copies de la moitié de la planète, par le biais des partages vos notifications peuvent vite devenir ingérables et incontrôlables, truffées d'insultes voire de menaces. Plusieurs féministes ont dû fermer leur compte. Twitter est de plus truffé de faux comptes et de robots ; un grand ménage vient d'être fait ces dernières semaines à la demande de leurs annonceurs publicitaires (!) via des algorithmes, et je vous promets que c'est très étrange ! Ces algorithmes réagissent à des mots-clés, et finissent par évincer des comptes tout à fait décents, en les suspendant ou les restreignant. Des comptes féministes notamment, en ont fait les frais.

Facebook, 1 Hacker Way (si, ça ne s'invente pas !), Menlo Park California, site des "amis", "machine driven", ce sont les trending topics produits par des algorithmes qui recensent les sujets favoris de vos amis et en compilent des "sujets tendances", excellente méthode de production de fake news, fausses nouvelles, théories du complot.., couplés avec la culture de hacker du fondateur, partagée par les ingénieurs maison, la "méritocratie" évoquée plus haut, qui ne parlent pas aux sous-êtres de modérateurs humains hébergés eux dans les sous-sols du siège de la Firme (écrit SWB). Vraiment il vaut mieux vérifier tout ce que vous y partagez ! Et bien garder la tête froide. Cette recommandation vaut pour tous les medias sociaux : si vous sentez que vous commencez à chauffer, débranchez tout et allez faire un tour pendant deux heures. Vraiment.

Reddit, site d'agrégation de contenu : la culture "free speach", liberté d'expression de la maison, élevée au rang d'idéologie, couplée avec des modérateurs bénévoles (non rémunérés), font de la pratique du doxing (révélations d'informations sur des personnes privées) une des plaies de ce réseau.

Le moteur de recherche de Google n'est pas exempt de pataquès dont il n'est pas immédiatement responsable, mais qui révèlent le racisme qui sous-tend nos sociétés : un ingénieur noir fait des recherches d'images à base des mots-clés "visages sombres" pour son site Internet ; arrive un panel d'images de personnes noires au milieu desquelles il trouve une image de gorille ! "Je sais faire la part des choses parmi les erreurs d'algorithmes d'autant que je suis du métier, témoigne l'ingénieur, mais c'est tellement un argument raciste rebattu, que c'est insupportable". Il a finalement déposé plainte contre Google.

Dernier exemple décrit aussi par SWB : Uber que tout le monde croit être une compagnie de taxis, quelle erreur ! En fait Uber est une entreprise de technologies de pointe qui fait de la géolocalisation, et une entreprise de design d'applications animées montrant une petite auto qui s'approche d'un petit bonhomme, signalant ainsi l'approche du taxi que vous avez commandé sur votre téléphone. C'est très ludique. Mais au bout du rigolo, ils travaillent surtout sur la voiture sans chauffeur, le remplacement des humains par La Machine Terminale, le conducteur de la voiture étant décidément trop cher et résistant à la mise en esclavage, fût-il, l'esclavage, paré des habits neufs de l'auto-entrepreneuriat où l'on s'esclavagise soi-même, dernière trouvaille de génie de l'économie informelle très prisée dans ces milieux.

Construit comme un polar, avec progression angoissante, -l'avenir promis n'est pas radieux-, d'abord l'état des lieux, puis les développements des algorithmes de data mining (extraction de toutes sortes d'informations dans des métadonnées, Facebook par exemple, qui ne pense qu'à utiliser vos données pour vous proposer de la pub ou les revendre, ainsi que des prévisions de comportements à des cabinets de conseil en marketing, ce qui lui vaut des tas de scandales qui pourraient à terme coûter sa place de Président à Zuckerberg), enfin de machine learning (des robots qui apprennent et adaptent leurs réponses au contact des clients, le service client de La Poste fonctionne ainsi, c'est pour l'instant assez pathétique, mais il fait des progrès tous les jours, c'est en tous cas la promesse de la technique), tant et si bien que déjà des algorithmes traquent les fraudeurs/euses de la Caisse d'Allocations Familiales, de L'ASSEDIC, trient vos CV avant de les soumettre à des services de ressources inhumaines, et fabriquent vos journaux télévisés sans plus aucune intervention humaine. Je vous laisse imaginer les dégâts qu'ils pourront faire s'ils sont truffés de biais cognitifs sexistes et racistes ! Souvenez-vous des "chômeurs fainéants", profiteurs, femmes seules forcément mères élevant des tripotées d'enfants avec de l'aide sociale, surtout si elles sont noires. Bienvenue dans un futur masculin, blanc, moins de 35 ans, geek déconnecté du réel, biberonné à l'heroic fantasy dont ils se  croient les héros !
Une vraie fête de la saucisse. Un CAUCHEMAR ! Mesdames, il est temps d'empoigner le sujet ; si les mecs y arrivent, franchement, le succès est à votre portée.


Quelques liens pour vous prouver que je n'ai pas fumé la moquette :
Sexisme, racisme, les algorithmes face aux préjugés.
Qui sélectionne votre CV lors d'une candidature en ligne ? Un algorithme ! Et c'est pervers pour les candidatures de femmes.
Les algorithmes et intelligences artificielles finissent par reproduire les schémas de nos sociétés.
Quand l'algorithme d'Uber pénalise les femmes.
Machine learning : comment les algorithmes deviennent sexistes en apprenant de nos biais de genres.
A la CAF de Touraine un algorithme signale les dossiers les plus susceptibles de faire l'objet de fraudes.

Ça fait froid dans le dos, non ?
Dernière recommandation : désactivez les "par défauts" sur tous vos terminaux et mettez les à vos préférences : sachez que s'ils sont installés par défaut, ce n'est pas fortuit mais dans leur intérêt bien compris ; en tablant sur votre passivité vis à vis des "par défaut", ils collectent tous des données sur vous, et rappelez-vous que si c'est gratuit (ils sont TOUS gratuits), c'est VOUS le produit ! Et comme j'ai entendu un jour Michel-Edouard Leclerc dire à un journaliste -et ça m'avait bien fait rigoler-, dépassez la page 4 de Google.

vendredi 7 décembre 2018

L'incivilité, ce serait morphologique !

En allant dans l'une de mes bibliothèques un jour dernier, j'échange quelques phrases avec la dame de l'entrée et prends des nouvelles de sa santé et de son moral (ça m'apprendra à être courtoise, tiens !) : ça ne va pas bien du tout, vivement les vacances ;(( elle en a marre du quartier, quand elles arrivent le matin "elles trouvent des crachats et des marres de pisse tout autour de l'immeuble, leur lieu de travail ", raconte-t-elle. Il faut dire que le quartier est bétonné à mort, clapiers modernes éclusant la surpopulation urbaine, alignés, relativement neufs de cité dortoir, autour d'une avenue commerçante piétonne, point chaud réverbérant la chaleur, vite insupportable en cas de canicule, mais accessible aux voitures, où les soirs d'été les garçons tapent dans le ballon pendant que les ménagères rasent les murs avec leurs paniers à provisions et leurs poussettes ; ça aussi, ça me vrille les nerfs.

D'ailleurs c'est dans ce même endroit où il y a deux ans, quand je sortais d'un parking souterrain par un ascenseur débouchant dans une allée, des garçons (14 /19 ans) adossés aux murs, et squattant les abords (des espèces de débords et de marches poussant au crime), mangeant gras et buvant sucré en laissant leurs déchets derrière eux, me traitaient de " grosse pute " histoire, je suppose, de me souhaiter la bienvenue. Plusieurs fois de suite, bien fort, pour que nulle n'en ignore. Une lettre adressée à la mairie, restée sans réponse, a tout de même fait effet : des trucs très moches bloquant les abords ont été installés, du coup personne ne peut plus s'installer dessus, les gars sont allés insulter ailleurs, inconvénient déplacé, non résolu. Répression plutôt qu'éducation, et bien sûr, mutisme, non réponse aux plaintes. Je hais ces élus et leur petit personnel arrogant et méprisant, mâles et femelles.

Donc, premier réflexe, je dis à la bibliothécaire que "c'est des mecs" qui crachent et pissent partout comme d'habitude. Je la vois aussitôt rentrer dans sa coquille : pas touche aux couilles des mecs, pas politically correct, j'en ai à la maison, j'en fais même l'élevage, sous-texte. Avant de passer au prochain client et de se débarrasser de moi et de ma franchise décidément sans filtre, elle rajoute toutefois que "c'est morphologique", de pisser contre les murs, sinon de cracher partout. Argument décisif, passons à autre chose.

C'est morphologique de se sortir la nouille et de pisser contre les murs et contre les bâtiments publics ? Sans rigoler ? Finissons-en avec les légendes patriarcales auto-justifiantes, cache-misère : ma mère pissait debout, ma grand-mère pissait debout, et il m'arrive de pisser debout. Les mâles n'ont pas le monopole. Les paysannes ont toujours pissé debout à la campagne, pisser assise c'est un truc de citadines timorées, on dirait, assez récent en plus. A mes deux parentes, il leur suffisait d'un peu soulever leurs jupes et d'écarter leur culotte, le tour était joué, ça éclabousse un peu les pompes, mais pas plus que celles des mecs qui font pareil ; pour moi, qui suis en pantalon, c'est un peu plus compliqué mais franchement, j'y arrive avec ou sans pisse-debout et à peu près partout, discrètement. Et ce n'est pas plus déshonorant ni visible que de se sortir la teub : au moins chez nous, pas d'organe en vue. Pas d'exhibition donc.

La morphologie n'a rien à voir, l'éducation tout. D'un côté de la classe sociale, c'est admis, de l'autre, NON. L'incivisme, la mauvaise conduite, le mépris des règles sociales les plus élémentaires, ce besoin de salir, d'avilir les lieux publics, lieux où tout le monde passe, il n'y a qu'eux qui fassent cela. Le non dit, le déni, les pudeurs de mères de famille qui pignent tout en refusant de nommer le problème, les pouvoirs publics qui font pareil, mais viennent en catimini poser du matériel urbain pour empêcher ces enragés d'accéder et de nuire, après leur avoir payé avec l'argent de toutes les contribuables des skate parks, des terrains de foot, en pure perte, mais en réaffirmant que leurs besoins de parasites priment avant ceux des filles et des femmes, tout cela ne me convient plus. Les stratégies d'évitement, le politiquement correct mal appliqué, juste parce que la société s'arrange bien au fond de ces comportements de délinquants et que les femmes sont en conflit de loyauté, qu'elles sont affectivement et émotionnellement impliquées avec eux, pire, qu'elles produisent de l'ennemi de classe par 70 kg, personnellement j'en ai assez.

Même si moi je n'ai pas peur d'eux et que je ne pratique pas de stratégies d'évitement, que je passe là où je dois passer sans faire de détours, que je pense que je n'ai pas à céder la place à la mâlerie (comme écrivait Léo Thiers Vidal), par là l'avalisant sans jamais rien affronter, même si je l'ouvre en annulant une éventuelle popularité (je me fous bien de ma popularité), il y en a vraiment marre de ces pudeurs d'asservies qui refusent de nommer le problème. On dirait que la conscience de classe est un luxe, réservé à quelques-unes, et qu'au nom de plein de timorées, les premières n'ont plus qu'à la boucler et filer doux comme elles. Vous n'êtes pas toutes seules, Mesdames, je considère n'avoir pas à avaler les couleuvres que vous avalez jour après jour. Pensez aux autres, un peu de solidarité de classe ne nuirait à personne, elle ne marche pas que dans un sens. Et elle permettrait de faire reculer l'impunité. A moins que vous ne vous trouviez bien comme ça après tout ? On peut se poser la question.

Quelles sont les tyrannies que vous avalez jour après jour, et que vous essayez de faire vôtres, jusqu'à vous en rendre malade et à en crever, en silence encore ?  " Audre Lorde - Féministe, écoféministe radicale.
Je rajoute : et à en faire crever les autres ?