samedi 30 avril 2016

Nina et les fils de

Cette semaine, je volontiers donne un petit coup de pouce à un jeune groupe de rock qui vient de naître et qui prépare un premier album "Maintenant qu'on en parle". Illes m'ont envoyé leur première chanson éponyme. Je la publie d'autant plus volontiers que le thème de cette première chanson est féministe. Nina chante en tenue de Rosie the Riveter et brandit un clé à molette (une sorte de nouveau gang de la clé à molette ? :))

Voici ce que m'écrit Nina dans sa présentation :
" Parole contre colère, c'est ce qui m'a le plus motivée dans l'écriture. Il fallait que je transforme cette colère qui m'a toujours habitée. J'ai été élevée dans un famille de femmes, dans une histoire familiale empreinte de combats ...on a traversé tellement de luttes en trois générations ! La seconde guerre mondiale, la colonisation, la guerre d'Algérie, la lutte pour les droits des homosexuels, la société de consommation... "



Moi aussi, j'aimerais bien montrer mon cul comme les plombiers "
Longue vie à Nina et les fils de !


PS qui n'est pas totalement hors-sujet - Il n'y avait pas que l'icône Rosie la Riveteuse, parmi ces milliers de femmes qui contribuèrent à l'effort de guerre américain pendant la seconde guerre mondiale, et qui ont été renvoyées à leur foyers à la fin en 1945,  j'ai trouvé cette semaine "Winnie, the Welder" (Winnie, la soudeuse), photographiée ici en 1943. Poke aux Chantiers STX de Saint-Nazaire et à la DCN de Cherbourg, bastions mâles s'il en est : la soudure est un travail de haute précision. On se demande pourquoi il est à ce point entre les mains des mecs !


samedi 23 avril 2016

Testicules et magistère de la parole

TESTICULES
(Lat. Testes) Gonade mâle des animaux : ils appartiennent à l'appareil reproducteur masculin selon Wikipedia
Les testicules fournissent leurs racines aux mots suivants :

Test
Tester
Attester
Détester
Contester
Protester
Testament
Intestat
Témoin
Témoigner
Témoignage

et en anglais

Testimony
Testimonial
Usages & application :
Les papes catholiques romains auraient été testés pour montrer qu'ils les "avaient bien pendantes", des fois qu'une femme aurait tenté de leur prendre la place sur le trône de Pierre. Une légende médiévale insistante prétend que ce serait déjà arrivé, aussi durent-ils redoubler de prudence. Si le mâle nouvellement élu passait le test, il était pape pour le restant de ses jours. Les cardinaux examinateurs de la virilité pendante de l'impétrant attestaient qu'icelui portait bien les attributs mâles exigés pour la fonction : des couilles. Ils portaient témoignage de la virilité du Pape.

Toute personne mâle meurt en ayant au préalable rédigé un testament : autrement le notaire dit qu'il meurt intestat et là, misère, c'est flou, il va falloir chercher les bénéficiaires ; les femmes n'ayant pas accès à la propriété, ni à l'héritage de leurs pères (paires ?) ou maris, et étant donc cantonnées à la pauvreté à vie, elles n'ont pas l'utilité de faire un testament, ce qui se justifie car elles n'ont pas de testicules.

De façon générale et dans toutes les cultures, les femmes sont contestées dans l'exercice du pouvoir, ce hochet viril, voire détestées si elles réussissent par quelque stratagème (sûrement de sorcellerie) à s'en emparer. La plupart du temps, si les femmes revendiquent quelque pouvoir que ce soit, même sur leurs propres destin et vie, elles subissent les protestations formelles et solennelles des mâles qui ne supportent pas cette contestation forcément illégitime des femmes.

Les femmes ne pouvant pas organiquement attester, elles ne peuvent pas non plus être témoins -d'ailleurs il ne vous a pas échappé que le mot n'a pas en français de féminin, même quand dans les sociétés "évoluées" elles sont appelées (tolérées ?) à la barre d'un tribunal pour témoigner. Notez d'autre part que dans beaucoup de sociétés, les témoignages de femmes doivent être attestés par au moins deux ou trois mâles dûment pourvus de testicules. "Bien fol qui s'y fie" disait François 1er, qui s'exprimait à titre de possesseur de roubignolles.

Bien qu'en anglais, cette autre langue latine, témoin se dise witness (de wit, intelligence, connaissance), le verbe devient testify, (ou bear witness). Un témoignage se dit testimony ou testimonial.

Et voilà comment les patriarcaux ont silencé les femmes. Nous vivons dans des sociétés où les femmes doivent se taire, où les femmes sont condamnées au silence, où leur parole ne porte pas.

L'exactitude racinaire de tous ces mots m'a été confirmée (OUF !) après que je l'aie testée, par la linguiste distinguée qui me suit sur Twitter et qui me fait les gros yeux sous forme de tweets protestataires sur mon habitude de féminiser (de façon incorrecte selon elle) la langue française, et qui me reproche mes entorses à l'usage et mes "malformations" féminisantes. Je reconnais qu'elle voit passer des "girlcott" à la place de "Boycott", qui doivent lui tordre les boyaux ! Evidemment que je sais que Boycott est le nom d'un Irlandais qui a été ostracisé par ses fermiers et que ça n'a rien à voir avec gars, même en anglais. Mais partant du principe que je ne reconnais à aucun patriarcal le droit de me réduire au silence, que la langue (idioma en latin) appartient à la locutrice que je suis, et que tant que mes interlocuteurices me comprennent, je considère avoir tous les droits d'usage :)) Car la grammaire et la langue sont des conventions sociales qu'on peut et doit contester.

jeudi 14 avril 2016

Panama Papers et féminisme

La fuite des Panama Papers publiée par un consortium de journalistes et leurs journaux affiliés, sous forme de feuilleton, fait les gros titres de la presse mondiale. Des noms célèbres sont cités : des chefs d'entreprises, des dirigeants de clubs de foot, des artistes talentueux et... des ministres et premiers ministres, mandatés par leurs peuples pour gérer et conduire leurs pays respectifs, qui... dépouillent leurs concitoyens de l'argent de l'impôt en plaçant leurs avoirs dans des paradis fiscaux, preuve qu'ils n'hésitent pas à trahir les intérêts mêmes de celles, ceux, qui votent pour eux. Les personnes citées dans ces documents sont en immense majorité des hommes.

Deux photos "all male panel" illustrant la mainmise masculine sur le pouvoir : 


Salle de marché des matières premières : notez qui joue au casino avec le blé, le riz, le maïs, le sorgho, denrées alimentaires de première nécessité, le chocolat, le coton... 



Photo récente de François Fillon aux débats d'HEC, Hautes Etudes Commerciales Paris.  Cherchez les femmes... 

Pourquoi les Panama Papers sont-ils une question féministe ?

Les hommes ont les richesses et tiennent les leviers de pouvoir et de décision à peu près partout : entreprises, dont les banques, partis politiques, gouvernements et instances internationales. Pendant que les femmes, elles, continuent à assurer 75 à 80 des corvées de la planète sans reconnaissance, sans rémunération, ni inclusion du fruit de leur travail dans les PIB masculins marchands. Donc, les femmes sont corvéables à merci ET pauvres, tenues sciemment dans cet état : imaginez qu'elles aient autant de temps libre que les hommes pour faire de la politique, elles menaceraient directement le médiocre pouvoir masculin. Quand, en plus, elles tiennent une boutique ou une échoppe, une ferme ou un jardin produisant des surplus qu'elles peuvent vendre au marché pour payer, par exemple l'éducation de leurs enfants, elles paient des taxes sur leur chiffre d'affaires. Pour elles, pas d’échappatoire : elles n'ont pas les connaissances ni les fréquentations nécessaires, et leurs avoirs sont trop petits pour intéresser la finance mondialisée où le ticket d'entrée est élevé.

Représentant l'essentiel des pauvres de la planète, même dans les pays riches, les femmes sont les principales récipiendaires des ressources de la puissance publique financée avec les impôts de tous, dispensant les aides sociales et les subventions accordées aux associations où elles vont chercher de l'aide pour elles et leurs enfants, infime compensation des corvées qui leur sont extorquées dans la sphère domestique. L'évasion fiscale est donc un manque à gagner direct pour les femmes. Les écoles, les crèches de leurs enfants ne sont plus, ou sont moins financées, les hospices et maisons de retraite manquent de crédits, et comme elles assurent bénévolement le soin (puisque le care est décidément affaire de femmes) aux malades, handicapés et vieux, la charge leur en est d'autant plus lourde, puisque les états n'ont plus les moyens de ces financements. Tout ceci, alors même que leur travail facilite grandement les conditions de vie des plus riches, les hommes, leur permettant de garder les leviers du pouvoir, et d'amasser encore plus de richesses.

Injustement, l'évasion fiscale, les avoirs dissimulés offshore des hommes riches impactent durement la qualité de vie, la santé et le travail des femmes. C'est la raison pour laquelle nous devons nous battre et exiger une économie plus juste où l'extrême pauvreté des femmes et l'extrême richesse masculine ne seront plus consignés que dans les livres d'histoire à titre de contre-exemple, et où enfin, les femmes comme les hommes seront associées à toutes les prises de décision, à tous
niveaux : politique, économique, social et environnemental.

Nous devons donner la priorité à la justice économique et aux droits des femmes. C'est une question de survie à terme. La prédation et le parasitisme masculins ne peuvent plus durer : ils menacent directement la vie humaine sur la planète.



Pour le mouvement social écoféministe, la matrice idéologique qui permet la domination des hommes sur les femmes est la même que celle qui autorise les hommes à exploiter la nature.



Les femmes et la Terre ont énormément à supporter et tolérer (du pouvoir et de la prédation des hommes).



La planète par en couilles ! Le temps des femmes est venu. Nous n'avons plus le choix.

mercredi 6 avril 2016

Sexisme au poker : cartes sur table

Mon blog devient décidément collaboratif. Pierre Monard, joueur de poker en ligne, trouvant déplacées les remarques sexistes des autres joueurs masculins, décide d'écrire un article documenté sur le sujet et de me le soumettre pour publication sur mon blog. Comme je trouve le sujet tout à fait dans ma thématique féministe, bien que non joueuse moi-même (je ne joue à aucun jeu de cartes), je le publie volontiers et je le remercie de s'intéresser au sujet et... à mon blog. Voici donc son texte : 

" Le Poker compte moins de 10 % de joueuses en tournois. Pour un jeu de cartes ayant connu une véritable expansion depuis la fin des années 90, c'est vraiment peu. Depuis toujours sous l'influence d'une vision
"cow-boy", le Poker est sûrement un des milieux les plus machistes qui soient, et y évoluer en étant une femme n'est pas du tout chose aisée. Petit focus sur le jeu de cartes le plus pratiqué sur la planète.

Elizabeth  Shannon : championne de poker, comédienne et activiste pour la cause animale

Un des lieux primordiaux du Poker est le casino. Que ce soit pour jouer juste un soir, ou de manière plus compétitive en tournoi, le casino est le centre de la vie du Poker. C'est aussi l'un des lieux les moins favorables à la gente féminine. La plupart des joueuses témoignent d'un sexisme ambiant assez enraciné, qui découragerait la plupart des femmes qui aimeraient bien se lancer. Ainsi Jessica Welman confie dans cette interview à Unibet que l'environnement au casino peut être très désagréable, voire carrément perçu comme hostile. Cela peut prendre la forme de blagues sexistes, de tentatives de drague lourde, ou tout simplement le fait de ne pas être prises au sérieux. Les femmes seraient, selon une opinion répandue chez beaucoup de joueurs, inférieures aux hommes dans cette discipline. Et il arrive régulièrement qu'on explique les règles les plus basiques à des joueuses confirmées. Patty Beaumier explique dans cet article de 2014 de Poker Strategy qu'en général les hommes ont tendance à sous-jouer contre les femmes ! Même si cela peut être une véritable occasion de créer la surprise, ce genre d'agissement montre que les femmes sont juste tolérées dans les tournois. Etre abritée derrière un écran d'ordinateur est généralement plus confortable puisque le genre du joueur n'est pas connu.

Royal flush Ladies 
Un classique du sexisme : un homme habillé parmi des femmes dévêtues.

Jeu surtout pratiqué par les hommes, le marketing et l'image que renvoie le Poker sont eux aussi très orientés. Les événements retransmis par la télévision ont du coup, une aura assez machiste comme le montre la photo ci dessus des Royal Flush Ladies, ces top-models recrutées pour aguicher le spectateur masculin. Cette objectification se retrouve aussi dans les couvertures de journaux spécialisés comme celle-ci, du magazine Bluff, le pire étant que ces procédés abjects se répercutent aussi dans les différents articles que l'on trouve sur le même sujet sur Internet, où il est au final plus facile de trouver un top des joueuses les plus sexys, que des meilleures au poker. D'ailleurs la question des femmes dans ce milieu est régulièrement débattue un peu partout, mais très souvent de manière douteuse. Cela peut aller du machiste en puissance qui pense que les femmes n'ont pas leur place dans les tournois de Poker, au soi-disant "humaniste" qui dit que "la femme est l'égale de l'homme,MAIS...", en somme, un continuel rabaissement de la capacité des femmes à jouer au Poker.

Toutefois, il existe quelques lieux alternatifs où les femmes peuvent aller jouer, notamment sur Internet. Tout d'abord les très grandes structures en ligne qui permettent de prendre du recul sur les commentaires postés. Il existe aussi des sites proposant des salons de jeu sans chat de discussion, ce qui rend la nuisance quasi nulle. Et cela marche bien car, selon les études, on compterait jusqu'à 40 % de participation féminine sur Internet. Pour ce qui est des tournois live, il y a une démocratisation depuis une dizaine d'années des Ladies Events, des tournois réservés aux femmes. Bien loin de vouloir séparer les sexes, ces tournois serviraient surtout à se créer une expérience dans un milieu plus cordial, avant d'aller rejoindre les tournois mixtes. Malheureusement, rien n'étant jamais parfait, ces tournois souffrent d'un manque de légitimité vis à vis de la loi. En effet, il n'est pas possible d'interdire l'accès à ces tournois sur la base du sexe : en conséquence, la majorité de ces ladies events attirent des hommes venus eux aussi participer, ou même remporter le tournoi.

En conclusion, même si le Poker est un milieu assez désagréable aux femmes, avec beaucoup de personnes sans gêne, parfaits exemples de ce que peut engendrer le machisme, il y a tout de même quelques moyens de contourner tout cela. D'ailleurs, Liv Boree disait dans une interview qu'elle voyait de plus en plus de femmes en tournoi, ce qui montre qu'au moins le Poker semble aller dans le bon sens, à défaut d'être vraiment acceptable dans son attitude vis à vis des femmes pour le moment.

Trois championnes de poker qui prouvent que les femmes excellent à ce jeu


Jessica Welman : poker reporter, elle travaille depuis 2004 pour les plus grandes institutions et journaux de Poker : WSOP, World Poker Tour, Bluff, The Poker Beat... elle est reconnue dans le milieu pour la qualité de son travail.


Patty Beaumier, une française. Après des études de droit puis de journalisme, elle commence à jouer en 2010 avec la légalisation du poker en ligne. Depuis elle est parrainée par la salle PKR, elle officie à la fois en tournoi, et en qualité de journaliste spécialiste dans l'émission "Tour de Table".


Liv Boree : C'est l'une des grande championnes de Poker. Liv Boree a étudié l'astrophysique avant de commencer une carrière au poker à l'âge de 21 ans. Elle remporte en 2010 le European Poker Tour Main Event de San Remo, empochant 1, 250, 000 €, devenant ainsi la troisième femme à remporter un titre EPT. Les gains de Liv Boree à des événements en direct totalisent maintenant plus de 2 millions de dollars. "

Pierre Monard.

mardi 29 mars 2016

Mary Anning, Elizabeth Philpot et le Baron Georges Cuvier

En allant dans ma bibliothèque pour trouver quelques livres pour ce week-end pluvieux et froid de Pâques, je suis tombée par hasard sur ce roman publié en 2010, pour la traduction française. Le roman le plus connu de Tracy Chevalier est La jeune fille à la perle, publié en 1999 et adapté au cinéma en 2003. Dans Prodigieuses créatures, Tracy Chevalier nous raconte sous forme d'un roman à deux voix, les vies de deux archéologues effacées de l'HIStoire du XIXème siècle : Mary Anning et Elizabeth Philpot.


Mary Anning (1799-1947) est une fille du peuple qui survit à Lyme Regis, petite ville de la côte Sud du Dorset en Angleterre en récoltant sur les plages des ammonites et des excréments de fossiles, curiosités que les touristes achètent dans sa petite boutique en ville. Elle et sa famille (son père est ébéniste mais il disparaît de tuberculose en 1810) en vivent très mal : il n'y a pas toujours de quoi acheter du charbon, ni des légumes et du pain pour faire la soupe. Au début de sa carrière, elle est analphabète, elle apprendra à lire vers 13 ans en allant au cathéchisme.
Elizabeth Philpot (1780-1857) est une sorte d'héroïne de Jane Austen : fille issue de la bourgeoisie désargentée, elle est obligée de déménager de Londres avec ses sœurs Margaret et Louise, dans le Dorset où elle désespère de se trouver un mari, vu son absence de dot et de fréquentations de salons convenables. Les deux femmes, bien que de conditions sociales et d'âges différents partagent la même passion de la collection de fossiles. Elles deviennent amies et soutien l'une de l'autre. Quand Mary Anning découvre son premier ichtyosaure enfoui dans une roche, on accourt de partout pour le voir. Mais tout le monde est bien embêté : même si la bête ressemble à un crocodile, on voit très vite que ce n'en est pas un (Charles Darwin -1809-1882- n'a encore rien entrepris) ! Et comme l'Eglise n'autorise aucune interprétation autre que celle de la Bible -le monde a été créé en 6 jours il y a 6 000 ans- que sont donc ces bêtes qui ne ressemblent à rien de connu ? Deuxième contrariété : si Dieu a fait disparaître des espèces entières, ne pourrait-il pas nous faire disparaître aussi ? L'hérésie n'est pas loin, on en tremble dans les sacristies. D'ailleurs l'anatomiste français, Georges Cuvier, prudent professeur d'anatomie comparée, que lit Elizabeth Philpot, se garde bien d'aborder le sujet.


La tête de l'ichtyosaure ci-dessus ressemble à ce que Mary Anning trouvait dans les falaises du Dorset. Et il fallait avoir l’œil pour le distinguer dans la masse. Elle mettait son point d'honneur à la retirer avec soin de la falaise, à la nettoyer et la reconstituer à l'identique dans son atelier.

Les femmes, en ce début du XIXème siècle, n'ont pas accès aux cercles savants de sciences naturelles ; quand Cuvier accusera Mary Anning "d'arranger" ses découvertes (il ne pouvait pas admettre qu'une aussi petite tête soit fixée aux bout d'un aussi long cou), c'est Elizabeth Philpot qui ira la défendre devant la Geological Society à Londres où elle se verra interdire l'accès de la salle de conférence. C'est son neveu qui poussera la porte et qu'on écoutera !


Les deux femmes ne trouveront jamais de mari : Mary Anning deviendra une collectionneuse et une commerçante avisée et célèbre ; autodidacte, elle acquerra sur la durée une rigueur scientifique sans faille. Elizabeth Philpot lui recommande dès le début d'apprendre à écrire pour noter méthodiquement les noms, dates et lieux de découverte de ses spécimens. Elizabeth Philpot écrira de temps en temps à Cuvier qui ne lui répondra jamais.

La lecture de ce roman est un délice semé de petites notations proto-féministes des deux héroïnes ; les personnages ont tous réellement existé, les faits rapportés se sont produit, y compris l'anecdote de l'onguent que Margaret met au point pour les mains de sa sœur Elizabeth qui rentre crottée avec des mains crevassées de plébéienne de ses recherches sur les plages, onguent artisanal qui sera fabriqué et vendu régionalement. Le travail de romancière de Tracy Chevalier consiste à reconstituer, dans les interstices des faits, les sentiments et les chagrins des deux femmes, leurs difficultés, leurs rivalités, leur solidarité et leurs brouilles ; elles auraient même croisé sans le savoir Jane Austen qui passait, en vacances, dans le Dorset ! Les deux découvreuses sont oubliées à la fin du XIXème siècle, bien que leur collections à toutes deux rentrent aux Museums d'Histoire naturelle de Londres et Paris. Leurs noms ont été associés à deux espèces de poissons fossiles. Mais les choses changent ces dernières décennies : on reconnaît aux découvertes de Mary Anning une influence sur l'histoire géologique de la Terre ; Google lui consacre même un de ses doodle le 21 mai 2014, pour son 215ème anniversaire.




Mary Anning - Paléonthologue - 1799-1947


Elizabeth Philpot - Paléonthologue - 1780-1857

jeudi 24 mars 2016

De quelques inversions patriarcales : Pâques

Pâques : fête chrétienne de la résurrection du Christ, fête mobile, "fixée le premier dimanche après la pleine lune suivant le 21 mars" selon Wikipedia. Il fallait, je suppose, faire pièce aux traditions païennes qui célébraient le Printemps, la renaissance de la nature. Les œufs de Pâques en chocolat en attestent. Les Pâques chrétiennes sont la transposition  chrétienne de Pessah, fête juive de la Pâque où on célébrait aussi l'agneau pascal... en le mangeant. Dans la tradition chrétienne, c'est le Christ qui s'offre en sacrifice pour la rédemption de nos péchés, selon les écritures. Il n'empêche que homme sacrificiel ou pas, les agneaux, les chevreaux, nouveau-nés animaux, remplissent les abattoirs les jours précédant cette soi-disant "fête du renouveau de la vie" et font les frais de l'affaire. Le Christ offrant sa vie ne leur évite pas le sacrifice imposé de la leur. En fait de renouveau de la vie, les petits des animaux sont abattus à quelques jours, après avoir été séparés de leurs mères, pour les plaisirs de table des humains qui n'y verraient pas malice ! Vraiment ?

Clairement, les religions du Livre n'ont pas inventé les animaux sacrificiels pour célébrer leurs fêtes, c'est une vieille histoire qu'elles n'ont fait que transmettre et pérenniser. L'humanité a dû "évoluer" des spiritualités féminines animistes de plein air, aux cultes masculins dans des temples, où se pratiquaient des sacrifices humains, puis animaux, pour se concilier les bonnes grâces de dieux devenus opportunément mâles ; avec toutes sortes de justifications à la mord-moi-le-nœud pour donner un semblant de "raison" à la chose. Et comme il faut bien couvrir les frais généraux, les temples sont devenus de prospères boucheries où on vendait la viande des animaux sacrifiés, ça paie le bedeau, les bougies, et le loyer ! Le tour était joué. On nous présente comme "naturel" ce qui n'est que de la culture et de l'HIStoire ! Pour faire bon poids, ajoutons la "tradition", car selon les patriarcaux, le monde est figé, et toute proposition de changement est vécue comme une menace pour la "forteresse assiégée", ses privilèges et ses jobardises.

Retour de la "vache folle" dans les Ardennes sur un troupeau de Salers (que fichent des Salers dans les Ardennes ? Nobody knows). En tout état de cause, habituelle inversion de la charge : c'est la vache qui est folle, pas le système qui a fait de ces doux herbivores des granivores et même des carnivores, en leur faisant ingurgiter des tonnes de tourteaux de soja, de maïs, et... des résidus d'abattoirs sous forme de "farines animales". Accuser les victimes fait partie du système patriarcal dans l'élevage aussi. Allez, cadeau : une brève de Charlie Hebdo N° 1235 dans (presque) la même thématique :)


Pour que les femmes se créent leur propres mythologies à l'endroit, Mary Daly propose des antonymes :

Païenne, Barbare -  De heathen (en anglais) -qu'effectivement le français va traduire par barbare ou païen qui le réduisent. Heath en anglais veut dire lande, terre : originellement un.e habitant.e d'une terre donnée, "un.e membre non converti.e d'un peuple ou d'une nation qui ne reconnaît pas le Dieu de la Bible : un.e païen.ne". Anglais : Pagan.

Her-éthique  adj : en harmonie avec les standards Gyn /Ecologiques de conduite morale. (L'anglais permet de jouer avec le mot hérétique recombiné avec Her, pronom possessif féminin Sa, et éthique, du grec ethos : morale).

Joyeuses Pâques, Joyeuse fête de Printemps quel qu’en soit le nom, quelle que soit l'occasion que vous fêtez. Mettez de préférence sur la table des agneaux et des lapins en chocolat.

mercredi 16 mars 2016

Salle de sport et domination masculine

BILLET INVITEE
Je vous propose un billet sur l'occupation masculine dans les espaces publics, sujet déjà traité sur ce blog, mais pas dans les salles de sports, puisque je ne les fréquente pas ! Je laisse donc le clavier à Illana de Tel Aviv, sportive qui blogue en français qui a composé cet article. Si vous souhaitez contribuer en lui envoyant vos vidéos, n"hésitez pas à aller les poster sur son billet : Salle de sport et domination masculine.
oOo
" Les discriminations genrées sont fréquentes, invariables et presque banales. Elles s'insinuent dans à peu près tous les aspects de nos vies en société. Au travail, à l'école, dans le couple, dans la façon d'éduquer nos bambins, dans le champ politique, etc... Les femmes ne sont pas « encore » les égales des hommes, n'en déplaise à certains anti-féministes (hommes et femmes) plaidant que le combat serait fini depuis belle lurette (ah ? A mêmes compétences et même poste, les femmes touchent autant que les hommes ? Les idées relatives à la culture du viol n'existent ni ne se répandent ? Cela m'avait échappé).

J'en profite pour rappeler ce que ces hystéros de féministes réclament : l'égalité sociale et économique entre les sexes. Ni plus, ni moins. Je n'ai nullement envie d'avoir une b*** entre les jambes (désolée Tonton Sigmund), ni ne nie les différences physiologiques entre les sexes (j'ai suivi les cours de SVT et joué à touche-pipi avec les petits cousins). Pour autant la part acquise, la part culturelle qui affecte les relations entre les hommes et les femmes et leur place respective dans nos sociétés est bien plus prégnante que la part « naturelle ». Depuis le bac à sable et le temps des socquettes à dentelles vissées dans les chaussures vernies, on laisse entendre de façon plus ou moins directe aux petites filles qu'elles doivent rester discrètes, sages, douces et jolies. Les petits garçons, quand à eux, sont sommés d'être tournés vers l'extérieur, la démonstration, l'exercice de leur force. Cette grille de lecture est également valable dans un endroit que je fréquente volontiers, j'ai nommé la salle de sport.

Voici un top cinq des différences de comportement des hommes et des femmes dans l'anti-chambre de la culture physique.

1. Le volume sonore  


La femme, dans l'effort physique, n'entrouvrira pas ses humbles lèvres, sa bouche restera close parce que non, elle ne souffre pas, ou du moins, elle ne le révélera pas. Intérieurement elle fulmine, elle gronde, cette satanée machine lui esquinte les cuisses et lui démantèle les articulations mais, de façade, elle aura l’air d’un mannequin de cire. C’est à peine si une goutte de sueur viendrait perler ce joli front.

L’homme, quant à lui, vagira entre deux tractions ou poussées d’altères, affichant son effort et cherchant à attirer le regard de ses congénères dans une parade d’intimidation sauvageonne, ainsi que l’attention des femmes qui, dans leur esprit, se pâment devant des mâles mugissant. Personnellement peu impressionnable par les attitudes de paon, je fais en sorte de ne surtout pas poser sur eux un regard qu’il pourraient mésinterpréter. Sinon gare à en arriver au point 2.

2. Le verbiage

L’homme déambulant avec aplomb sur son terrain sera prompt au bavardage avec la sportive occupée à feindre la totale décontraction, les cuisses et le postérieur en feu à la suite d’une série de 150 squats et 45 pompes. Il essaiera vainement de masquer sa technique de drague en balançant un conseil technique prônant la posture de la mangouste inversée qui favoriserait le gainage de la ceinture abdominale (page 45 du magazine Vital de novembre 2015), le sourire en coin et la sueur odorante se reflétant sous les néons vintage de la salle. Non, mec, je suis ici pour me défouler et me sculpter un corps du diable, mais surement pas pour essuyer les tentatives d’approches de lourdauds.


3. Les expressions faciales

Parce qu'une fille doit rester belle et lisse en toutes circonstances, vous ne la verrez pas grimacer ou panteler, malgré les 23 kilos qui lui congestionnent le cuisseau -mais ce n'est pas grave puisque ça va lui tonifier le gluteus maximus (le grand fessier, mesdames, messieurs) . A contrario , le mâle respirera de façon appuyée, de quoi manger sa douce haleine si vous avez le malheur de vous trouver sur la machine d'en face. Il vous fera toutes les grimaces du répertoire hulkien, veines saillantes, mâchoire décrochée, langue pendante. Le Quinze néo-zélandais à côté, c'est du pipi de chat.

4. L'occupation de l'espace

Comme dans de nombreux espaces publics, on retrouve des différences fondamentales entre les hommes et les femmes quant à l'appropriation du territoire. Exemple : dans les transports en commun, les hommes sont plus enclins à écarter les jambes et s'étaler. Ça a même un nom, le « manspreading », et c'est assez typique du monopole et de la confiscation de l'espace public par les hommes au détriment de la gente féminine. De leur côté, les femmes croiseront les jambes, se feront « petites », veilleront à ne pas déranger le voisin en repliant le petit bout de trench qui dépasse sur le strapontin adjacent.

Dans une salle de sport, on retrouve ce type de comportement dévoreur d’espace. Les hommes paradent entre les machines, pas lent, roulement d’épaules synchronisé, ils ne se préoccupent que peu des sportifs qui les entourent et de leurs besoins en terme de disponibilité des machines. Ils "réservent" des machines en y posant ostensiblement leur serviette imbibée de sueur et de testostérone : ”je suis en pleine session alternance ischio jambier, épaule, torso, faudra attendre”. De leur côté, les femmes sont éminemment conscientes de leur environnement et se déplacent de machine en machine en faisant le moins de grabuge possible, en ligne droite, sans se pavaner. De plus, elles céderont rapidement leur place si se pose sur elles le regard insistant d’une personne qui voudrait pratiquer une machine en particulier. Credo : ne pas faire de vague.

5. Suivez le reflet


Tels des papillons de nuit agglutinés autour d'un lampadaire, ces messieurs s'agrègent dans le coin palais des glaces. Des rangées d'hommes en ligne, army style, face aux miroirs, investissant le même effort dans le geste gymnastique que dans sa contemplation. A quoi bon faire du sport si l'on ne peut s'admirer en pleine action ? Comment ne pas se délecter de la vision de ses muscles en effervescence, le deltoïde et son premier radial enflés par l'effort ? Personnellement, cela m'évoque les miroirs aux plafonds des love hotels. La performance sublimée par sa mise en abîme.

Les filles, quand à elles, exécutent leurs exercices dans leur coin (n'excluant pas un petit selfie ou une vérification / miroir à l'abri des regards), fermées dans leur intimité, au-dedans, barricadées dans leur sanctuaire, tournées vers l'intérieur, à l'inverse des hommes à qui l'on a appris à dominer l'espace public, à afficher et à s'affirmer.

Parce que ça fait chier cette autocensure -que je pratique aussi, poids de l'éducation et normes sociales obligent, essayons de dépasser cela en nous amusant : je vous propose de m'envoyer vos vidéos « joue le bonhomme à la salle de sport », et j'en fais de même. Je veux vous voir hurler en soulevant des poids et mater les mecs sans vergogne. Puis je vous balance le montage rapidement. Cap ? "

mardi 8 mars 2016

Un lieu à soi - 8 mars, Journée Internationale des droits des femmes

8 mars : Journée Internationale des droits des femmes, la dénomination telle que l'a voulue Clara Zetkin, journaliste, activiste socialiste, pacifiste et féministe. Les patriarcaux et leurs agents ne pouvant désormais plus l'occulter, ou faire comme si elle n'existait pas, tordent son sens et son épellation : Journée de la la Fâme (pour les plus courantes, femme essentialisée, donc combat désamorcé), devant être fêtée comme la Saint-Valentin ou la Fête des mères, ils feignent d'en faire une fête commerciale. Si les événements nous échappent, feignons d'en être les organisateurs. Un certain nombre de perles sont recensées par quelques blogueuses et un Tumblr : ma préférée c'est celle de la Chaîne TEVA qui convie durant ces journées les mecs à parler de leur bite. L'habituel besoin des opprimées (en admettant que ce soient les femmes qui décident sur Téva) de donner des gages aux hommes qui pourraient selon elles, prendre ombrage du côté "trop féministe" de la Journée. Ne nous fâchons pas, on a encore besoin d'eux, pensent-elles.


Pour ce 8 mars, j'ai décidé de vous parler de la nouvelle traduction de Une chambre à soi de Virginia Woolf par Marie Darrieussecq, qui vient de sortir en librairies. Le texte de Virginia woolf "A room of one's own" fut traduit en français par "Une chambre à soi", traduction sexiste selon Marie Darrieussecq, le mot room en anglais veut dire "pièce", le mot anglais pour chambre étant bedroom. Renvoyer les femmes à la chambre, encore un coup des patriarcaux, qui n'en sont plus à un près. Marie Darrieussecq a donc donné un nouveau titre au texte de Woolf : Un lieu à soi. Elle s'en explique dans la préface, où elle évoque toutes les autres possibilités qui se présentaient et qu'elle a éliminées. Sa traduction est éblouissante. Il faut dire que Virginia Woolf est, avec Proust, le plus grand écrivain du XXème siècle. Le contexte dans lequel a été écrit Un lieu à soi est l'année 1928 : 8 ans après la fin de la guerre, les femmes anglaises obtiennent le droit de vote selon les mêmes termes que les hommes (en 1918, seules les femmes de plus de 30 ans avaient le droit de vote) et il existe à l'époque en Grande-Bretagne 3 universités de filles. Pauvrement dotées par rapport à celles de garçons, c'est tout le thème d'Un lieu à soi, la pauvreté des femmes et l'ignorance où elles sont tenues, l'effacement des femmes de l'histoire, le déni radical de leur potentiel ; Virginia Woolf invente une sœur artiste à Shakespeare et imagine son destin tragique dans l'Angleterre élisabéthaine. Woolf évoque les destins des sœurs Brontë et de Jane Austen qui écrivent vaille que vaille, inventant leurs romans sans modèles féminins précurseurs, dans le contexte étouffant du patriarcat, sans lieu à elles, et qui, malgré ces obstacles, atteignent l'universel.

Le texte, bien qu'écrit en 1928, est d'une modernité extraordinaire : c'est un projet de discours d'inauguration d'université de jeunes filles. Les deux textes les plus faciles à lire de Virginia Woolf sont incontestablement Un lieu à soi et Trois guinées, parce que les romans de Virginia Woolf ne sont pas exactement faciles à lire. Essayez Mrs Dalloway, juste pour voir. Puis aussitôt après, Les vagues, son roman le plus expérimental. Donc, ruez vous sur le "Un lieu a soi", vous ne le regretterez pas. Il devrait d'ailleurs être enseigné dans les écoles. Pour vous mettre l'eau à la bouche, je vous en propose deux extraits :

" Il faut que je vous dise que ma tante, Mary Beton, est morte en tombant de son cheval alors qu'elle se promenait pour prendre l'air à Bombay. La nouvelle de mon héritage m'est arrivée un soir, à peu près à l'époque où fut passée la loi qui donna le vote aux femmes. La lettre d'un notaire tomba dans ma boîte aux lettres et quand je l'ouvris je découvris que ma tante m'avait laissé 500 livres par an pour toujours. Des deux, -le vote et l'argent- l'argent, je l'avoue me sembla infiniment plus important. Avant ça, j'avais gagné ma vie en mendiant toute une variété d'étranges travaux auprès des journaux, ici une foire aux ânes, là un mariage ; j'avais gagné quelques livres sterling en écrivant des adresses sur des enveloppes, en faisant la lecture à des vieilles dames, en fabriquant des fleurs artificielles, en enseignant l'alphabet dans un jardin d'enfants. C'étaient là les principales occupations des femmes avant 1918. Je n'ai pas besoin je le crains, de décrire en détail la difficulté du travail, car vous connaissez peut-être des femmes qui l'ont fait ; ni la difficulté de vivre de l'argent ainsi gagné, car vous avez peut-être essayé. [...] Cependant, comme je l'ai dit, ma tante mourut ; et chaque fois que je change un billet de 10 livres, un peu de cette rouille, de cette corrosion est décapée ; la peur et l'amertume s'en vont. Vraiment, me disais-je en glissant les pièces d'argent dans mon porte-monnaie, quand je me rappelle l'amertume de cette époque, quel remarquable  changement de caractère un revenu fixe peut apporter. Aucune force au monde ne peut me retirer mes 500 livres. Je suis logée, nourrie et blanchie pour toujours. En conséquence, non seulement cessent l'effort et le labeur, mais aussi la haine et l'amertume. Je n'ai besoin de haïr aucun homme ; il ne peut pas me blesser. Je n'ai besoin de flatter aucune homme ; il n'a rien à me donner. Ainsi, imperceptiblement, me suis-je retrouvée à adopter une nouvelle attitude envers l'autre moitié de la race humaine. Il était absurde de blâmer une classe ou un sexe dans son ensemble. Les grandes masses des peuples ne sont jamais responsables de ce qu'elles font. Elles sont menées par leurs instincts, qui sont hors de leur contrôle. Eux aussi, les patriarches, les professeurs, ont eu des difficultés sans fin, et de terribles obstacles à affronter. Leur éducation, par certains aspects, a été aussi déficiente que la mienne. Elle leur a inculqué d'aussi grands défauts. Certes, ils avaient l'argent et le pouvoir, à un coût cependant, celui de nourrir en leur sein un aigle, un vautour, pour toujours leur dévorant le foie et leur déchirant les poumons -l'instinct de la possession, la rage de l'acquisition, qui les pousse à désirer les terres et les biens des autres, perpétuellement ; à fabriquer des frontières et des drapeaux ; des vaisseaux de guerre et des gaz empoisonnés ; à offrir leur propre vie et celle de leurs enfants. Promenez vous sous l'arche de l'Amirauté (j'avais atteint ce monument) ou toute autre avenue dédiée aux trophées et au canon, et songez au genre de gloire célébrée ici. Ou regardez, au soleil du printemps, l'agent de change et le ténor du barreau s'enfermer pour faire de l'argent et plus d'argent et encore plus d'argent quand il est avéré que cinq cents livres par an suffisent à rester vivant sous le soleil. Ce sont là de déplaisants instincts à nourrir ; ils sont le fruit des conditions de vie ; du manque de civilisation songeais-je en regardant la statue du Duc de Cambridge, et en particulier les plumes de son bicorne, avec une fixité qu'elles ont rarement reçue jusque-là. Et comme je prenais conscience de ces obstacles, graduellement la peur et l'amertume se transformaient en pitié et tolérance ; et au bout de un an ou deux, c'en était fait de la pitié et de la tolérance, pour laisser place au véritable lâcher-prise, qui est la liberté de penser les choses en elles-mêmes. Cet édifice, par exemple, est-ce que je l'aime ou pas ? Ce tableau est-il beau ou non ? Ce livre, à mon avis, est-il bon ou pas ? Vraiment l'héritage de ma tante m'a dévoilé le ciel, et à mis à la place de la vaste et imposante figure d'un monsieur, que Milton recommandait à mon adoration perpétuelle, la vue d'un ciel dégagé ".

" Je vous conjure de vous souvenir de vos responsabilités, de viser haut, grand, spirituel, je vous rappellerai combien de choses dépendent de vous et quelle influence vous pouvez avoir sur le futur. [...] Je me trouve à dire brièvement et prosaïquement que le plus important est d'être soi-même, plutôt que n'importe quoi d'autre. [...] Quels encouragements supplémentaires puis-je vous donner pour plonger dans le chantier de la vie ? Jeunes femmes, pourrai-je dire, [...] vous êtes à mon avis détestablement ignorantes. Vous n'avez jamais fait aucune découverte d'une quelconque importance. Vous n'avez jamais ébranlé un empire ou mené une armée au front. Les pièces de Shakespeare ne sont pas de vous, et vous n'avez jamais introduit une race barbare aux bienfaits de la civilisation. Quelle est votre excuse ? [...] Nous avons mis au monde et nourri et lavé et  éduqué, jusque vers l'âge de six ou sept ans, le milliard et six cent vingt trois millions d'êtres humains qui sont, selon les statistiques, en ce moment présents à l'existence; et ça, même en admettant que certaines avaient de l'aide, ça prend du temps. [...] car c'est un fait, qu'il n'y a aucun bras auquel s'accrocher, mais que nous devons avancer seules et que nous sommes en lien avec un monde de réalité et non seulement un monde d'hommes et de femmes, alors l'occasion viendra où la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare revêtira ce corps si souvent tombé. Tirant sa vie des inconnues qui l'ont précédée, comme fit sont frère avant elle, elle naîtra. Mais nous ne pouvons compter sur sa venue sans cette préparation , sans cet effort de votre part, sans cette détermination qu'une fois revenue à la vie elle trouve possible de vivre et d'écrire sa poésie, car sinon ce serait impossible. Mais je maintiens qu'elle viendra si nous travaillons pour elle, et que ce travail, même dans la pauvreté et l'obscurité, vaut la peine. "

Un lieu à soi - Virginia Woolf - Traduction de Marie Darrieussecq - Denoël Editeur.



lundi 29 février 2016

Thérèse Clerc "Le voyage a été si beau !"

Née en 1927, Thérèse Clerc s'est éteinte à 88 ans le 16 février 2016. Féministe "canal historique" du deuxième féminisme, celui du MLAC -Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception-, celui des années 70, de "mon corps m'appartient".


Elle a plus de 40 ans et 4 enfants (elle se morfond d'ailleurs épouvantablement dans le conjugo, l'ai-je entendue un jour témoigner) quand elle découvre le mouvement et devient... lesbienne. Comme quoi, le conjugo et la maternité mènent à tout à condition d'en sortir ! Thérèse Clerc n'était pas ce qu'on appelle polie, avec un vocabulaire châtié : elle disait "les bonnes femmes" tout en étant solidaires d'elles. Je l'ai entendue un soir dans un coin de télé perdre patience quand un mec lui a dit qu'il n'y avait pas de grandes femmes dans l'histoire ni dans la littérature, elle a semblé perdre pied puis la moutarde lui montant au nez : "oui, moi j'aimerais bien savoir tout de même qui a inventé la gomme a effacer les femmes de l'histoire" ! Ou comment clouer le bec aux importuns. Clairement, elle n'était plus dans l'air du temps, celui des "féminismeS" au pluriel, donc un combat forcément divisé : "inclusif" (?), "intersectionnel", "islamique" (sans rire), "catholique" (sans rire bis), celui du relativisme culturel, celui de #HeForShe, Lui pour elle (au secours les mecs, on n'y arrivera pas sans vous !), celui où les femmes mettent leur point d'honneur à "concilier", Thérèse Clerc vient du féminisme de combat, utopique, subversif, où tout était ouvert et possible, où avoir un utérus était juste une potentialité, on n'était pas obligées de s'en servir. Celui du néo-malthusianisme aussi (à ne pas confondre avec le malthusianisme) celui du planning familial et de l'arrêt de l'épuisement du potentiel des femmes dans la maternité. Une époque récente, les années 60-70, mais une époque révolue. Hélas.

Symptôme : alors que tous les grands médias traditionnels, de Libération au Monde en passant par l'Humanité et le Nouvel Obs, se sont fendus d'un article hommage, je n'ai rien trouvé dans les Nouvelles News ! Osez le féminisme s'est contenté du minimum syndical : un tweet. Et encore, je me demande si ce n'est pas parce qu'elles on vu passer les miens terriblement endeuillés. Avant la loi Weil, Thérèse de Montreuil , militante féministe, pratiquait des avortement clandestins dans un immeuble de la ville, et comme la cause n'avançait pas "on est devenue grossières comme des porte-faix", témoigne-t-elle ! Bref, plus vraiment le féminisme si poli d'aujourd'hui.

Avançant en âge, et après avoir créé la Maison des Femmes de Montreuil, cette combattante est allée porter la voix des "vieilles", ces femmes dont la société ne veut plus, ne voit plus, parce qu'elles ne sentent plus assez bon les hormones, cet âge dont elle disait qu'il est celui de la grande liberté. " La société ne s'occupe plus de nous, mais nous, on s'occupe de la société ! " Elle a fondé les Maisons des Babayagas sur le modèle des béguinages, puis l'Unisavie, une université populaire dédiée au vieillissement et à la transmission des savoirs. On la voit témoigner dans le film de Sébastien Lifshitz (2012) "Les invisibles" où elle parle de son expérience de lesbienne. Cette femme était solaire, au plein sens du terme. Et comme ce qu'elle disait fait tellement de bien à entendre, voici un fichier audio d'une interview par France Info, pour réécouter sa voix et son bel optimisme. Dans les dernières minutes, elle parle même d'écologie !



Je n'aime et je ne veux transmettre que la subversion " - Thérèse Clerc



Lien supplémentaire : Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs -Editions des Femmes

dimanche 21 février 2016

Héganisme : le véganisme pour hommes !

Le mot "héganisme" n'est pas arrivé en France me direz-vous. Quoique. On est fins prêts en tous cas. Mardi 16 février 2016, France 5 diffusait "Un monde sans viande" plutôt prometteur. Sauf que. C'est parti en couilles dès les premières cinq minutes. Le documentariste est allé s'acheter un steak végétal chez Sojasun (lien non sponsorisé, même si c'est un voisin de Noyal Sur Vilaine) et en a fait l'analyse. Ce steak végétal est à base de soja, sorte de haricot, donc une légumineuse très protéinée, mais qui a la réputation de contenir des isoflavones, un ersatz végétal d'hormones femelles. Bon pour les femmes de plus de 50 ans, mais mauvaises, très mauvaises pour les hommes et les enfants prépubères et même pubères, dixit le journaliste ! Nous y voilà : le steak de soja est soupçonné de déviriliser les hommes. S'en est suivie une pénible bataille de chiffres et de milligrammes entre une diététicienne défenseuse des couilles des mecs, et la Cheffe de produit de Sojasun qui défend elle son produit et dit que, pas du tout, son steak de soja contient moins d'isoflavones que le prétend la diététicienne. Après le film, durant le débat, le médecin pro-viande a affirmé que les isoflavones sont inoffensives et même plutôt bonnes pour la santé. Mais le mal était fait, à mon avis. Le végétarisme et le véganisme sont perçus comme une menace pour la virilité, comme l'explique Corey Wrenn sur son blog Vegan Feminist Network, dont je vous propose cette semaine la traduction du billet :
 What is Heganism ?

Crédit photo : Salon - Forget vegan, he's hegan (en anglais)

"Héganisme. Oui, c'est bien quelque chose. C'est le véganisme... pour les hommes. "Héganisme" réfère généralement au "rebranding ", à donner une autre image de marque aux traditionnels concepts véganes, afin qu'ils conviennent à la consommation masculine. Mais pourquoi ?  

Le mouvement végane est truffé de 101 variations différentes du véganisme, toutes avec la même intention : vendre et faire rentrer des cotisations. C'est le marketing des associations demandant à ses équipes "comment pouvons-nous nous démarquer sur cette tendance ? Comment pouvons-nous nous distinguer du reste des autres ? Comment pouvons-nous les faire acheter ici et pas ailleurs ? " Les distinctions de genre servent généralement les intérêts capitalistes et ils le font en maintenant les différences et les inégalités. Spécialiser les produits par genre suppose que les ménages ne doivent plus se contenter d'un seul produit qui peut être partagé (et les produits destinés aux femmes coûtent souvent plus cher). Le produit bleu et industriel pour lui, le produit rose fleuri (plus cher) pour elle. 

Genrer est aussi l'occasion d'ouvrir un plus large marché aux produits. Le stigmate féminin est enlevé, ainsi les hommes peuvent les consommer plus confortablement ; mais ce faisant le stigmate ne disparaît pas, il est seulement renforcé. Comme pour "Guy-et"*, Dr Pepper10 et la lotion Dove men care (pour hommes), genrer le véganisme travaille à protéger la masculinité en ostracisant, en renvoyant à l'altérité ce qui est féminin. Qu'est ce qu'il y a de mal à faire un régime, boire du soda sans sucre, ou manger végane ? C'est que ce sont les stéréotypes de ce que les femmes sont censées faire, et les femmes sont le groupe le plus détesté et le plus dévalorisé de la société. Pour que les hommes y participent, il faut enlever le stigmate féminin en créant une alternative "masculine". 


Faire venir plus d'hommes au véganisme est important pour la santé du mouvement végane et pour la santé des garçons et des hommes -la plupart ne consommant pas assez de fruits et légumes. Mais l'inclusion des hommes ne doit pas se faire aux dépens des droits des femmes.
Crédit photo : The advertiser. 

La masculinité est largement définie par ce qu'elle n'est pas -et elle n'est pas féminine. Cela marche de la même façon avec le spécisme** : nous définissons l'humanité comme n'étant pas animale, et donc l'humanité est supérieure par comparaison. On pense aussi qu'elle est l'une des racines de l'hétéro-sexisme  : la masculinité est définie par l'ostracisation de ce qui est féminin. En d'autres termes, différencier les personnes en groupes et les placer dans une hiérarchie qui soutient ces différences nourrit une discrimination structurelle. La distinction huile les roues de l'oppression.


Dans mon livre, A rational Approch to Animal Rights, j'explore le thème du nouveau packaging des espaces véganes. Parce que le véganisme est tellement féminisé, il est considéré comme une menace pour le patriarcat et donc dévalorisé. En réaction, les organisations qui le défendent adoptent le langage du patriarcat pour mieux "vendre" le véganisme. Au lieu de rester ferme sur une opposition féministe radicale à l'oppression patriarcale, les véganes refont l'emballage du véganisme en le présentant comme "sexy" et montrent les femmes comme objets destinés à la consommation des hommes. PETA est probablement la plus détestable association à cet égard, et sa position dominante dans le mouvement signifie qu'elle influence une norme de protestation pornographique. Les  femmes véganes ne sont plus facteures de changement, elles sont juste un autre goût "exotique" destinée à être servi sur un plateau au patriarcaux. Ce Tumblr "Galerie hégan" en est littéralement un exemple : les images sont inspirées de la pornographie.

Il y a un réel danger à aggraver les attitudes sexistes dans l'activisme pour les droits des animaux non humains. Le mot "Héganisme" est inutile et insultant. Est-ce qu'un espace végane féminin est si répugnant que les hommes doivent s'en dégager et occuper un espace séparé pour y participer ? Si oui, nous devons remplacer et réévaluer notre approche. Aussi longtemps que le mouvement soutiendra la haine des femmes, il ne peut pas raisonnablement attendre de son public qu'il arrête de haïr les animaux non humains.

Le héganisme est une tactique qui se sabote elle-même. Si les activistes soutiennent la notion que le véganisme est "juste pour les femmes" et que les hommes seront stigmatisés s'ils y participent sans la façade de la masculinité pour les protéger, cela rend un mauvais service au mouvement. Au lieu de s'accommoder du patriarcat et du capitalisme pour être entendu.es, les activistes doivent au contraire incorporer une approche féministe à l'antispécisme. De cette façon, tous les intérêts sont pris en compte et un groupe ne sera pas diminué ou exclu au bénéfice d'un autre. Les capitalistes vont inévitablement argumenter que genrer le véganisme c'est simplement nourrir le marché, mais ils créent simplement un marché de cette sorte : "LEGO se résout finalement à créer des jouets pour les filles" (en anglais chez Feminist Frequency). Un marché basé sur l'oppression, un marché qui fonctionne sur des groupes divisés selon la ligne pouvoir contre impuissance, et ce ne sera pas un espace conduisant à la libération. "
Dr Corey Wrenn est professeure de sociologie, membre de l'Association Sociologique américaine, section Animal et Société. Elle anime le blog Vegan Feminist Network.

* "Guy-et" : jeu de mot intraduisible en français formé de "diet" : régime, et de guy : mec, soit régime pour mec.
** Le spécisme est un préjugé, une attitude ou un biais envers les intérêts des membres de notre propre espèce, contre les membres des autres espèces.
J'ai préféré le mot francisé épicène végane à l'anglais vegan, -ce sont eux qui ont inventé le mot. En français on peut aussi écrire végétalien.

Edit : Le documentaire de France 5 comportait aussi une visite dans les laboratoires de Beyond Meat, une corporation étasunienne qui tente de cultiver de la viande en éprouvette, un autre cauchemar carniste ; en attendant l'avènement de la viande de culture, leurs steaks végétaux sont fait pour donner le change, oubliant qu'on ne devient pas forcément végéta*ien pour manger des substituts de viande, sauf si on craint de mettre à mal virilité des hommes ? On n'en sort pas.

Ce billet en français est publié simultanément sur le site Vegan Feminist Network.