samedi 14 octobre 2017

"Noir désir" : Cantat, poète maudit ?

La couverture mercantile des Inrocks du 11 octobre espérant faire leur pub et une recette record (le scandale paie) lors de la sortie du prochain album de Bertrand Cantat fait couler de l'encre et est prétexte à empoignades sur les médias sociaux. Olympe et le plafond de verre en fait un billet : Cantat, ce héros romantique. Où viennent commenter les habituels masculinistes qui font bloc pour défendre les intérêts des mâles contre des femmes forcément vindicatives, qui exigeraient le silence du poète maudit pour prix des ses péchés qu'il a pourtant payés au purgatoire de la prison. Trouvant qu'ils poussent le bouchon un peu loin, j'ai voulu y aller de mon commentaire, mais pour je ne sais quelle obscure raison technique ou au contraire voulue (?), son hébergeur a décidé que je suis un robot (diable !) et me refuse la publication de mon commentaire. Qu'à cela ne tienne : je le publie ici, en prenant davantage de place.

Je ne reviens pas sur l'explication d'Olympe que je trouve impeccable : la violence contre les femmes a évidemment tout du contrôle social, du maintien de fer du status quo. Mets une gifle (mortelle dans le cas de Cantat à Marie Trintignant) à une, les autres se tiendront à carreau. Et puis, les poètes un peu voleurs, violeurs, assassins ont conquis leurs lettres de noblesse avec le talentueux François Villon : " Frères humains qui après nous vivez, n'ayez contre nous les cœurs endurcis, car se pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercy "*. Tsoin et tout ça, je suis malheureux, j'ai le cœur en bandoulière, j'écris à l'ombre du gibet, Dieu me punit pour mes péchés, aussi n'en jetez plus, ayez pitié la postérité ! L'histoire, la littérature et la poésie sont pleines des contre-exploits sanglants des hommes mâles. C'est ainsi qu'ils font régner la crainte et la terreur.

Donc, selon les commentateurs d'Olympe, c'est de l'acharnement : en substance, ce pauvre Cantat a payé sa dette à la société par une peine de prison, qu'on le laisse désormais en paix, avec le droit d'exprimer son grand talent à base de male tears, en s'apitoyant, un peu à la manière de François Villon, sur son sort de romantique qui a tué l'"objet" de son trop grand amour. Par un tour de passe passe habituel en patriarcat, le bourreau meurtrier devient la victime ! De lui-même, de sa violence intérieure, des circonstances défavorables, voire de la société.

Mais imaginez juste qu'un djihadiste -pour trouver un exemple en restant dans l'actualité, mais ça vaut pour n'importe quel-le terroriste- ayant tué un homme, une femme ou un enfant dans un attentat, qui, dûment condamné par un tribunal et ayant purgé sa peine en prison, reviendrait des années plus tard avec un livre de mémoires ou un album où il étalerait son mal-être comme dans le cas de Cantat, la presse en faisant la promotion en criant au génie maudit ?  Non, bien sûr, c'est inimaginable. D'ailleurs, certains tribunaux interdisent préventivement ces publications de mémoires de criminels dans certains de leurs verdicts. Mais les femmes en tant que groupe social n'ont toujours pas le même traitement : la société s'arroge le droit de leur infliger une double peine, avec le spectacle indécent de la parade de leurs agresseurs. Que la société fiche la paix à Cantat car il a purgé sa peine, cela me paraît juste, mais qu'en contrepartie, lui, nous fiche la paix avec ses états d'âme. En faire commerce et promotion sous le prétexte d'expression artistique est indécent.

* La balade des pendus - François Villon



vendredi 6 octobre 2017

Violence masculine : Las Vegas Shooting, Marseille

Après la succession d'actes de terreur islamique -à Marseille où deux femmes ont perdu la vie-, et de terrorisme machiste à Las Vegas, dont on ne sait rien des motivations du tueur de masse qui a commis le crime à l'arme automatique améliorée, et envoyé 59 personnes à la mort depuis sa chambre d'hôtel, on a vu refleurir sur les ondes les qualificatifs habituels des commentateurs et analystes tétanisés : un dingue, le Mal (Donald Trump), et l'inévitable "loup solitaire", rejetant les malfaisants dans l'animalité en diffamant une bête qui n'y est pour rien, mais que, comme ça tombe bien, l'humanité tue avec des mots depuis le début des temps. Voici la mise au point bienvenue d'un twittos biologiste activiste certainement antispéciste :
Les loups solitaires sont généralement des femelles plus âgées écartées de la meute. Rien à voir avec des terroristes mâles blancs avec 68 fusils automatiques. #LasVegasShooting.

On espère que les journalistes psittacistes toujours incapables de nommer la violence masculine pour ce qu'elle est, à savoir une construction sociale largement encouragée, aux conséquences délétères tolérées par la société, le retiendront. En tous cas, moi je le garde précieusement, il resservira.

Avec environ un mass shooting (déclaré tel à partir de 4 morts) par jour aux USA, le deuxième amendement de la Constitution étasunienne rédigé en 1787 est intouchable malgré le fait qu'il est grandement imprécis, et qu'il a été rédigé au XVIIIème siècle. Les armes y sont en vente quasi libre, il y plus de magasins d'armes aux USA que de librairies. Ce sont les mecs qui sont majoritairement armés aux USA, ceci doit expliquer cela. En revanche l'amendement Roe vs Wade adopté par la Cour Suprême en 1973 garantissant constitutionnellement aux femmes américaines le droit d'avorter, lui, est régulièrement sous les feux de restrictions et sujet à contestations juridiques multiples. Laxisme et tolérance pour les hommes et leurs mauvaises actions, répression féroce envers les femmes : on connaît les méfaits des patriarcaux obscurantistes "défenseurs de la vie" toujours en train d'invoquer dieu, leur sacro-saint père fouettard. La "vie" de membranes de quelques semaines serait sacrée, alors que leur groupe social bute tout ce qui bouge.

Voici ce que préconise Gloria Stenheim pour tout candidat à l'achat d'armes, en l'espèce, les mêmes tests et situations humiliantes que celles auxquelles sont confrontées les femmes qui souhaitent avorter aux USA :
Je veux que chaque jeune homme qui achète une arme soit traité comme une jeune femme qui veut se faire avorter. A savoir : une période d'attente obligatoire de 48 heures, la permission écrite d'un parent ou d'un juge, une note d'un médecin prouvant qu'il comprend ce qu'il s'apprête à faire, l'obligation de passer du temps à regarder une video sur des meurtres individuels ou de masse, voyager des centaines de kilomètres à ses propres frais jusqu'au plus proche magasin d'armes, y accéder à travers une haie des contestataires montrant des photos de leurs proches tués par armes à feu, protestaires qui proclament qu'il est un meurtrier. 

C'est en effet ce que subissent dans pas mal d'états les femmes désirant une IVG déclarée droit constitutionnel (donc fédéral) au pays de la Liberté.
Il est plus que temps de nommer le mal. C'est la condition indispensable pour le combattre. Les femmes qui ont des milliers de raisons de contester le système manquent de temps, vu qu'elles gèrent seules un quotidien accablant, laissant ainsi aux hommes le loisir de ressasser leurs misérables petites frustrations et de préparer leur passage à l'acte.

lundi 2 octobre 2017

Le voile


Le voile est un symbole d'oppression, de ségrégation et d'apatheid sexuel.
Le voile marque délibérément les femmes comme des propriétés privées et restreintes, comme des non-personnes. Le voile place les femmes à part des hommes et à part du monde. Il les contrôle, les confine, il leur inculque la docilité. Un esprit peut être muselé comme un corps peut être entravé. Le voile de l'Islam aveugle à la fois votre vision et votre destinée. Il est la marque d'une sorte d'apartheid, non de la domination d'une race mais d'un sexe.

Ayaan Hirsi Ali

Je pense sincèrement qu'il n'y a qu'un voile : celui de mariée et celui de religieuse sont aussi de paralysants symboles d'appartenance, et ils restreignent tout autant la vue que le voile islamique. Et celles qui les portent revendiquent également leur "liberté de choix" de le porter.

lundi 25 septembre 2017

J'ai été ici

J'étais Bacchante, vache Nantaise de l'écomusée de Rennes. Circa 2006-2017


Je suis née vers 2006 d'une mère inséminée avec le sperme d'un taureau de notre race en voie de disparition, car pas assez productive pour vos standards industriels actuels et vos besoins en lait, fromages et en viande sans arrêt croissants et inextinguibles. J'ai grandi dans cette ferme où je n'ai jamais vu ou approché un mâle de ma race, j'ai été inséminée, par un inséminateur humain, -puisqu'ils contraignent à la reproduction toutes les vaches à traire qui passent à leur portée- avec des paillettes de sperme congelé. Je leur ai donné sous la contrainte 8 veaux et velles de ma belle variété, 8 enfants dont ils m'ont séparée au bout de quelques mois, mes fils taurillons engraissés pour aller à l'abattoir, et mes filles cédées à des éleveurs collectionneurs, enfants que j'ai beaucoup pleurés, car je m'attache à ma progéniture que, comme toute parente, j'aime d'un amour total.

Le simple bruit du moteur de la voiture de leur inséminateur me rendait malade : je me demandais toujours s'il arrivait pour moi ou l'une de mes sœurs d'espèce. Inquiète pendant tout le temps qu'il était dans la cour, j'en pleurais d'angoisse*. Il arrivait qu'il passe juste dire bonjour à la ferme, même ces fois-là m'étaient des tortures. En juillet 2017, après 8 petits mis au monde, atteinte sans doute par la limite d'âge comme prétendent les éleveurs humains, j'ai été vendue à un "marchand" qui m'a conduite dans les jours qui ont suivi à l'abattoir. Voilà le niveau d'ingratitude de l'espèce humaine pour bons et loyaux services rendus : la peine de mort !

Je détestais* votre arrogante espèce sans empathie. Que mon sang, celui de mon peuple, et celui de mes enfants retombe sur vous. Ce que vous faites aux animaux, vous finirez par l'appliquer à votre propre race humaine. Je crois savoir que vous l'avez déjà fait.

* Selon mes observations éthologiques, phénomènes constatés en plusieurs occasions : j'ai observé que Bacchante était perturbée par le bruit du moteur de la voiture de l'inséminateur qu'elle reconnaissait quand il arrivait dans la cour, et qu'elle en pleurait ; si elle était couchée, elle se levait, roulait des yeux, piétinait, allait et venait sans repos autant que son attache courte le lui permettait, et du mucus salivaire coulait de son museau. A chacun de mes passages, elle menaçait des cornes et de ruades qui tentait de l'approcher. Ce billet est écrit pour perpétuer sa mémoire d'être vivant et sensible : she has been there. L'espérance de vie d'une vache est de 18 à 22 ans dans des conditions normales de non exploitation industrielle.

Les fermes conservatoires sont des applications de l'élevage hors sous-produits de la reproduction : on y fait faire des petits aux animaux pour conserver la race, on ne les trait pas, les lactations servent exclusivement aux petits qu'on éloigne de leur mère quand elle prend fin. Les mâles y sont considérés comme partout ailleurs, improductifs, voire nuisibles, car dévoreurs de ressources, ils sont donc impitoyablement envoyés à l'abattoir s'ils ne trouvent pas preneur. Enfin, ces fermes perpétuent les techniques d'élevage sans remettre en cause leurs principes basés sur l'exploitation inquestionnée  et inquestionnable des animaux, et plus particulièrement celle, massive, du corps des femelles animales.



Manifestation nationale en France et internationale le 26/9/17 organisée par 269 Life Libération animale.
Où trouver un événement près de chez vous en cliquant sur le lien ci-dessous vers leur Facebook.  

Actualisation 27/9/17 
Nuit debout devant l'abattoir Kermené à Saint Jacut de Mené (Collinée - Côtes d'Armor) :
Une bonne trentaine de militant.es de la cause animale, des gendarmes, le maire de Saint Jacut et un de ses adjoints, la Coordination Rurale qui fait un barbecue donc des fumées à plusieurs centaines de mètres (les gendarmes qui veillent au grain ont aménagé des barrières de protection sur les accès, et le rond-point est filtrant), des camions frigorifiques qui sortent toute la nuit les corps découpés des victimes animales de la journée de tuerie, la presse (l'inévitable François Coulon d'Europe 1, France Bleu, Le Petit Bleu des Côtes d'Armor, Ouest-France) et... trois policiers du renseignement intérieur -DGSI, oui ceux qui courent après les djihadistes !- qui prennent les noms, prénoms, adresses et dates de naissance des militantes de la cause animale. Je ne suis pas sûre qu'ils aient fait la même chose avec les gens d'en face ;(( L'opaque industrie des abattoirs se veut intouchable. Nous avons veillé de 18 H à 3 heures du matin en hommage à tous les animaux tués dans cet abattoir, l'un des plus grands d'Europe, qui appartient au Groupe d'hypermarchés Leclerc.








Lien : Le Facebook de 269 Life LA reportant l'événement.


lundi 18 septembre 2017

Le sang des femmes


A paraître le 20 septembre, cette réédition mise à jour sur les menstruations : tabous et réalités. Écrit par une médecin (médecienne ?), la docteure Hélène Jacquemin Le Vern : c'est très factuel et didactique, en deux parties. Une première partie sur les règles à travers les âges et les cultures humaines, les mythologies et les injonctions (patriarcales), les fantasmes. Et partie 2 : le sang menstruel (qui n'est pas du sang, puisqu'il ne coagule pas) au cours de la vie des femmes. Règles, contraception, troubles et maladies, grossesse, aménorrhée, et enfin, ménopause (qui n'est pas une maladie contrairement à certaine dramatisation médicale), tout est abordé. C'est très "tiret à la ligne", sans prétention littéraire, et c'est très bien. A mettre entre toutes les mains de 11 à 60 ans. Pour en finir avec les mystifications, les dramatisations, et les fantasmes.

oOo

En faisant des recherches sur Françoise d'Eaubonne (Fd'E), je suis tombée sur cette archive de Médiapart pour le dixième anniversaire de sa disparition en 2005. L'auteur de l'article se remémore son dernier roman paru en 2003, L'évangile de Véronique, donnant très envie de le lire. Je l'ai trouvé sur MarketPlace d'Amazon, leur plateforme de revendeurs. Le mien, en très bon état, m'a été envoyé par une boutique d'association humanitaire à destination des enfants. Un "évangile de lumière" : un chef d’œuvre féministe. Par l'ampleur du récit et son érudition, il m'a rappelé Les Guérillères de Monique Wittig, c'est dire !


Je mets cette lecture sous le même titre, car c'est aussi une affaire de sang, le sang des femmes et le sang du Christ. Véronique (Vera Icona) a-t-elle existé ? Mystère. " Une tradition gnostique identifie Sainte Véronique à l'hémoroïsse guérie par le Christ peu avant le calvaire ", écrit Françoise d'Eaubonne. Peu importe, puisqu'elle est le prétexte pour l'anarchiste d'inspiration chrétienne qu'est Fd'E à écrire un évangile de femme, témoin distant, hors du cercle des apôtres et de la famille, puisqu'elle ne rencontre le Christ que trois fois. Véronique souffre de ménorragie ou hyperménorrhée : règles abondantes et prolongées, une affection très commune. Sauf que Véronique est juive, donc "impure" en période de règles selon la tradition hébraïque misogyne, et les siennes ne s'arrêtent pas. Le Christ, par un simple contact avec son manteau va la guérir involontairement. Véronique est tisserande artisane. Elle tisse des pièces de lin sur commande. Elle est amie avec Marie de Magdala, qualifiée de "prostituée" par les quatre évangiles canoniques : Fd'E en fait une femme libre, qui a des amants, elle est dans le premier cercle des fréquentations du Christ qui l'apprécie bien. La deuxième rencontre ce sont les marchands du Temple et la grosse colère de Yaésou, moment où Véronique pense que s'il continue comme ça, il va énerver le Sanhédrin ! Enfin, la troisième rencontre, c'est lors de la montée vers le supplice, où par un pur geste de compassion, Véronique éponge le visage ensanglanté du Christ avec un voile de lin. C'est la seule fois où ils se voient en face. Véronique ne fait bien sûr pas partie des "saintes" femmes qui témoignent de la résurrection du Christ : elle est même plus que dubitative. Elle est amie avec une "domina" romaine qui n'y croit pas non plus, et qui lui donne même une explication plausible de ce qui se serait passé ! A 70 ans, proche de la mort, Véronique repensant au Christ se dit qu'il est peut-être quelque part, au même âge qu'elle. Ceux qui l'inquiètent, ce sont Simon Pierre et sa dureté envers les femmes, un certain Paul, ex percepteur de l'occupant romain, converti prosélyte qui répand partout la doctrine du Christ, et l'ecclesia en devenir dont elle soupçonne qu'elle va perpétuer la tradition juive haineuse de la "race des femmes".
C'est beau, c'est magnifiquement écrit, c'est érudit, c'est féministe. Et c'est épuisé chez l'éditeur ! Mais qu'est-ce qu'on attend pour rééditer cette auteure fabuleuse qu'était Françoise d'Eaubonne ?

Et je reviens au Sang des femmes de Hélène Jacquemin Le Vern. A propos de l'hémorroïsse, dans la première partie du livre, voici ce qu'elle écrit comparant la tradition juive et la "révolution" christique/chrétienne :
" Face aux prescriptions bibliques qui régissaient la vie de la communauté juive où il a pris naissance, le ministère de Jésus est placé sous le signe de la transgression. L'épisode de l'hémorroïsse raconte l'histoire d'une femme atteinte d'hémorragies génitales rebelles depuis plusieurs années, guérie après avoir délibérément touché le vêtement du Christ. Cette femme a sciemment transgressé la loi d'impureté judaïque, ce que Jésus à reconnu devant la foule comme un acte de foi, plaçant ainsi la foi au-dessus de la Loi. Jésus n'a pas ajouté d'interdits sexuels précis aux prescriptions de l'Ancien Testament. Il a même supprimé la suspicion juive de l'impureté des femmes. "

Quoiqu'il en soit, tordons de coup aux fantasmes. les règles ne sont rien d'autre qu'un signe de bonne santé et une promesse de vie : votre corps fonctionne bien, il est prêt pour une éventuelle grossesse, il n'y a pas d'obligation, c'est juste le rappel d'une potentialité. Il faut vraiment être vicieux comme des tenants de toutes obédiences patriarcales pour y voir un signe de mort et d'impureté.


vendredi 8 septembre 2017

Kate Millett - La virilité chez Norman Mailer


Kate Millett, - 1934-2017 - écrivaine, féministe radicale, auteure de La Politique du Mâle (1969) est décédée à 82 ans, le 6 septembre à Paris où elle fêtait l'anniversaire de sa compagne, la photographe Sophie Keir. Kate Millett est une féministe révolutionnaire des années 60-70, son oeuvre majeure, La politique du mâle (Sexual Politics, son titre en anglais) est une analyse du patriarcat à travers la littérature occidentale : DH Lawrence, Charlotte Brontë, Henri Miller, Norman Mailer, Jean Genêt. Thèse de doctorat* au départ, découverte par un éditeur en quête de textes féministes (le filon était extrêmement porteur en ces années-là), il est édité à destination du grand public, et devient en quelques semaines un succès phénoménal en librairies ; traduit en une trentaine de langues, Kate Millett passera les années suivantes dans des avions à parcourir le monde et donner des conférences sur sa thèse. Quand le succès retombera, elle le paiera d'une grave dépression.


Ne vous trompez pas, La politique du mâle est un appel aux armes, loin de la récupération et la dilution dans le libéralisme et la segmentation des luttes qu'on voit à l’œuvre aujourd'hui. "Nous, femmes, sommes un peuple assujetti qui vivons dans une culture qui nous est étrangère" écrit-elle. Et "à cause des circonstances sociales, les hommes et les femmes sont issus de deux cultures et leurs expériences de vies sont radicalement différentes".


Je vous propose un court texte sur l'obsession de la virilité chez Norman Mailer, tiré de La politique du mâle. Normal Mailer est un romancier américain dont l'oeuvre considérable examine et critique les travers de la société américaine. Mais selon Kate Millett, son obsession de la virilité frôle le pathologique. Voici ce qu'elle écrit sur Norman Mailer :

" Dans la guerre des sexes, les "pédés" sont des déserteurs. Etre homosexuel ou efféminé, c'est nier les propriétés regénératrices des "couilles de taureau" sacramentelles : "A quoi bon commander des femmes qu'il ne pouvait pas commander avant s'il ne sait pas écarter de force un autre homme et s'il ne veut pas apprendre ? " demande Mailer. Et il ajoute : "ce qui fige l'homosexuel dans son homosexualité, c'est moins la peur des femmes que la peur du monde masculin avec lequel il devra entrer en guerre s'il désire garder la femme". Ou, inversement, la peur qu'éprouverait l'homosexuel devant le mâle qu'il doit conquérir ou "féminiser".
Face à cet échec et mat auquel aboutit le désir et aux risques qu'il comporte, DJ et Tex mêlent leur sang et font un pacte : "Dès lors, ils furent frères jumeaux. Jamais plus ils ne seraient si près de devenir amants. Ils resteraient frères dans le meurtre". Car, ils l'ont compris, "Dieu est un fauve et non un homme". "Allez et tuez, ordonnait-il, que Ma volonté soit faite. Allez et tuez". Poussée par ses valeurs et ses convictions, par son opposition dualiste entre Dieu et le diable, l'homme et la femme, la virilité et la féminité, face aux périls jumeaux que sont le déclin de la domination masculine et la fascination dangereuse de l'homosexualité, la doctrine de Mailer -"mieux vaut tuer que brûler"- a conduit la sensibilité contre-révolutionnaire à un summum d'anxiété belliqueuse (et peut-être la vivons-nous aussi dans d'autres domaines, la pratique de la virilité entrant de plus en plus en contradiction avec la vie sur la planète). Le machismo s'affole : il se sent menacé par la possibilité d'une seconde révolution sexuelle qui, en oblitérant la peur de l'homosexualité, pourrait renverser l'édifice des catégories caractérielles (masculin et féminin) sur lequel repose la culture patriarcale. "

Cannibalisme hétérosexuel

" Mailer se fait beaucoup de souci pour ce sperme précieux qui va se perdre sur la capote anglaise, sur les draps, sur le mouchoir de l'onaniste, dans le rectum de l'homosexuel. Le chasseur-guerrier à la Mailer n'est jamais trop dégoûté pour obéir à la vieille maxime : "Mange le produit de ta chasse". Sa stratégie -"baiser pour gagner"- fait du coït un processus qui consiste à absorber le numa de l'autre, le vainqueur s'asseyant pour "digérer le nouvel esprit qui est entré dans sa chair". Cela justifie les frais de l'effort et rend la sexualité "nourrissante" ; Mailer l'idéologue recommande ce régime à base de chair, tant dans le didactisme de ses essais qu'en décrivant les festins très exagérés de ses héros fictifs.  "
Tweet vers un article hommage dans le New-York Times, écrit par Carol J Adams : le livre qui nous a faites féministes.
"L'amour est l'opium des femmes, comme la religion est l'opium des masses. Il maintient les femmes dans la dépendance."

Nous n'oublierons pas Kate Millett. Le combat continue.

* Ne pas se laisser rebuter par la thèse de doctorat. La politique du mâle se lit facilement, il est tout à fait accessible.

vendredi 1 septembre 2017

Au jeu de fléchettes, 100 % des perdantes ont tenté leur chance !

Ce billet, au titre détourné d'une publicité de la Française des Jeux rappelez-vous, m'est inspiré par une conversation récente avec une de mes praticiennes para-médicales : on se voit une fois par an les bonnes années, depuis longtemps, et du coup, on bavarde en nous racontant nos vies. Elle est divorcée depuis des années, non remariée, et ses enfants et petits-enfants (bien qu'elle soit jeune) vivent à l'autre bout du monde, dit en passant, pour celles qui croient que le mariage et la maternité sont une assurance contre la solitude.

Son opinion sur les hommes me paraît très représentative de ce que j'entends sans arrêt, dit par d'autres personnes qui n'ont pas de conscience politique féministe, ni de conscience de classe (98 % des femmes selon moi), et qui ont surtout lu des ouvrages de psychologie, mais aucun d'études et analyses féministes : si on fait le concours de la plus "sexiste" ou plus exactement misandre (puisqu'on m'en fait souvent le reproche, et qui est plus juste), je suis battue à chaque round.

Donc selon ma praticienne, qui je le précise a fait des études et a un diplôme, les hommes ne sont pas comme nous les femmes, ils ont des "pulsions" et des "besoins", ils se comportent "comme des animaux" (notez le spécisme au passage) et on n'y peut rien ! C'est comme ça. Mais il faut faire avec, au mieux. Ah bon ? Il faut juste "tirer le bon numéro", c'est tout, c'est une "loterie" où il y aurait des gagnantes et des perdantes. Bref, ils ont un chromosome qui merde, c'est la faute de la biologie !

Et c'est moi la misandre-sexiste. L'ennemie du genre humain. En restant calme, je dis que je ne crois rien de tel, que les mecs sont exactement comme nous, qu'ils n'ont aucune "pulsion", mais que la différence est dans la construction sociale, qu'ils ne reçoivent pas la même éducation, que la société est très tolérante vis à vis de leurs défauts et comportements irresponsables, tout en étant impitoyable avec les femmes, dévalorisées sans arrêt. Qu'il vaut mieux le reconnaître, le dire, le dénoncer. Que le système est pourri jusqu'à la moelle, et défavorable aux femmes d'un bout à l'autre, qu'il y a surtout des GAGNANTS et des PERDANTES. Et puis c'est quoi ce jeu de loto, de fléchettes ? Avec des principes pareils, c'est difficile de se tirer à la première claque. J'ai aussi entendu plusieurs fois des amies me dire qu'elles avaient "besoin d'être protégées". Alors là, ça devient grave. Et si jamais le mec cogne dès le lendemain du mariage ou quand elles sont enceintes (oui, c'est généralement le moment qu'ils choisissent) ? Et puis comme dit une de mes abonnées Twitter


Voilà ! La vérité sort de la bouche des ingénieures programmeuses informatique ! (elle est codeuse et travaille sur des algorithmes d'analyses de métadonnées, d'après nos conversations). Le contrat serait le suivant : je te sers de ménagère, en contrepartie tu me protèges de la prédation de tes brutes de congénères assoiffés de sexe et de sang :(( Super le deal, et flatteur pour les semblables du marié en plus.

Dernière précision : généralement lors du mariage -qui est l'échange d'une femme entre deux hommes, il faut le rappeler, toutes les études anthropologiques le démontrent- le père conduit sa fille à l'autel. Autel ? Ça vous rappelle quelque chose d'autre, autel, non ? Mais oui, sacrifice : les sacrifices (animaux, humains, celui du Christ supplicié, célébré/reproduit dans chaque messe) sont accomplis sur un autel. Au vu de l'analyse sémiologique, je dirais que l'ADN de l'institution est nettement plombé ! Il est temps d'arrêter les jeux de hasard sur des sujets aussi sensibles : si on veut tenter l'aventure, on le fait avec des provisions ; puisque l'arrière-plan est défavorable aux femmes, raison de plus pour garder la tête froide et préciser par contrat un certain nombre de choses non négociables. Ne pas travailler sans déclaration ni bulletin de salaire quand on est femme d'artisan ou de commerçant, par exemple. Et garder son nom, indispensable pour ménager l'avenir. Au minimum.

C'est vrai que c'est douloureux de prendre conscience et de faire face à la domination dans une histoire d'amour, mais je crois moi qu'une femme avertie en vaut deux, ou même trois. Et puis, on n'est absolument pas obligées de se marier ni de se reproduire : il y a plein d'autres aventures largement aussi originales et satisfaisantes à tenter. Un peu d'imagination, que diable.

Comme la prise de conscience politique et la conscience de classe s'acquièrent et se travaillent, je rappelle ma bibliothèque de six ouvrages pour acquérir les bases du féminisme matérialiste :

6 ouvrage in-dis-pen-sa-bles pour se faire une culture féministe










Les deux tomes de L'ennemi Principal de Christine Delphy chez Syllepse (sociologie)
Odyssée d'une Amazone de Ti Grace Atkinson chez Des Femmes (politique)
L'anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu chez iXe (anthropologie)
La construction sociale de l'inégalité des sexes par Paola Tabet, et
La grande arnaque : sexualité des femmes et échange économico-sexuel chez L'Harmattan (anthropologie).

jeudi 17 août 2017

Thrillers & Polars noirs féministes : rape and revenge



Idéal pour bronzer à la plage ou pour traîner en ville à une terrasse de café, je vous propose quatre polars dont les héroïnes sont des femmes qui décident de mener l'enquête, soit pour leur propre compte, soit pour se venger après un viol ou du harcèlement, bref, des femmes qui trouvent que, décidément, trop, c'est trop ! Attention : noirs, grinçants et drôles, bien sûr.

Fuckwoman de Warwick Collins - 10/18 


A Los Angeles, Superwoman est à double face, comme le veut le code du genre, journaliste le jour et justicière la nuit, pratiquant les arts martiaux et la lutte, F-woman -en politiquement correct de la presse étatsunienne- s'attaque en solitaire aux violeurs en série et leur inflige les "derniers outrages" avec un pénis de buffle momifié. Elle tague ensuite les fesses de ses victimes avec des slogans politiques et féministes, pour leur apprendre. La police et un méchant psychologue sont à ses trousses. Il faut dire que ça fait tout drôle aussi :
" La vérité, c'est que je ne sais vraiment plus ce qui se passe dans cette foutue ville. On a une femme en liberté dans les rues, qui se fait appeler Fuckwoman, s'est spécialisée dans le viol des hommes soupçonnés d'avoir violé, et deux ou trois milliers de nos braves citoyens qui campent devant la mairie et braillent pour qu'elle soit élue maire ". Bref, c'est la merde. Pastiche de plusieurs genres littéraires, à lire pour avoir un aperçu de ce que pourraient devenir les relations femmes-hommes si ça continue comme ça.

#Jenaipasportéplainte par Marie-Hélène Branciard - Edition du Poutan




A la fin d'une manifestation pro-Mariage pour tous, une photographe de presse, Solün, trouve une victime salement amochée à qui elle porte secours. On suspecte un ou des violeurs en série, une commandante de police mène l'enquête de Paris à Dijon, aidée à son corps défendant par une armée de hackeuses géniales, de lesbiennes et geek solidaires qui utilisent les réseaux sociaux pour retrouver les prédateurs. Haletant, rapide, alerte, la puissance des médias sociaux permet de trouver les coupables, et... de venger les victimes. Le message est évidemment féministe en ce qu'il dénonce le viol, les agresseurs sexuels : aux mauvais traitements et injustices faites aux femmes répondent des méthodes non conventionnelles de résolution des enquêtes policières. Un peu rapide dans le style et le rythme, sacrifiant la profondeur des personnages, mais efficace et optimiste. Mon billet du 4 novembre 2016 lors de sa sortie.

Dirty week-end par Helen Zahavi - Phébus libretto


Bella vit à Brighton, station balnéaire anglaise, dans un sous-sol sans air et sans soleil. Petite, menue et fragile, on lui a appris à être une bonne perdante. Elle veut juste qu'on lui fiche la paix et qu'elle puisse lire tranquillement les petites annonces de journaux gratuits qui arrivent dans sa boîte aux lettres. Mais son voisin d'en face n'arrête pas de la mater derrière sa fenêtre en surplomb de celle de Bella. De plus, il la harcèle au téléphone, situation en somme assez banale pour les femmes, on a toutes vécu ça ! Sauf que, moins banal, Bella va chez le voisin et le tue avec un marteau.
Enhardie, et comme elle n'en peut vraiment plus, elle se lance " dans l'hygiène publique, l'enlèvement des ordures, la désinfection ". Et il y a du travail dans le secteur. Un roman noir british (c'est un compliment chez moi !) avec des notations très précises sur les multiples façons dont les hommes pourrissent la vie des femmes, pas du tout politiquement correct, mais tellement drôle et jouissif, que j'en avais fait un billet en Mars 2014.

Les ravagé(e)s par Louise Mey - Pocket


Alex Dueso, flicque et mère célibataire travaille à Paris, à la Brigade des crimes et délits sexuels -inexistante en France, elle est inventée pour les besoins du roman, vous pensez bien ; elle enquête sur des affaires de harcèlement sexuel. Or, voici que se produit une série d'attaques d'un nouveau genre : des hommes hétérosexuels sont attaqués, violés et torturés par des prédateurs redoutables. A tel point que les mecs n'osent plus sortir le soir. Documenté de statistiques précises sur les torts (harcèlement, agressions, viols) faits aux femmes habilement introduites dans les dialogues des protagonistes, le roman vous embarque et vous balade du début à la fin. C'est français : ne nous fâchons pas avec les gars (et là, ce n'est pas un compliment chez moi, du coup). Le lieutenant mâle est raide dingue de sa cheffe, et le plus fidèle soutien des femmes en détresse. Un saint à canoniser. Mais c'est divertissant et ça change bien des polars à la testotérone qu'on nous propose habituellement. Mais c'est le moins épicé des quatre, à mon goût. Toutefois Louise Mey est une autrice à suivre.

Bonnes lectures !

jeudi 3 août 2017

Visibilité, histoire et chaussures de tennis

Quand les femmes inventent une idée, elle est d'abord reléguée dans le tiroir "lubies de bonnes femmes", car pas crédible, nous les mecs, on est occupés à des choses sérieuses. En gros. Puis, 2ème phase, l'idée fait son chemin, trouve une légitimité, des lois sont votées. Enfin, 3ème phase : normalisation, l'idée s'impose dans le paysage, les lois s'améliorent et sont appliquées. Les mecs arrivent généralement en 2ème et 3ème phase : ils mettent en forme (la leur), prennent la tête des associations fondées par les femmes, industrialisent, s'attribuent le mérite et effacent les femmes de l'HIStoire. Confirmation de ce qui précède par cet article de Carol J Adams chez Unbound project, traduit et publié par mes soins en français avec leur accord : Visibility, History and Tennis shoes. L'article bien que non daté (!) est publié après 2015 d'après mes calculs selon l'iconographie. I did my very best. Donc, le voici en français :

" La figure spectrale de la vieille dame en chaussures de tennis revient périodiquement hanter la théorie et l'activisme pour le droit des animaux. C'était Cleveland Amory, fondateur de Fund For Animals (depuis absorbé par HSUS), qui était connu pour avoir dit "nous ne sommes plus des vieilles dames en chaussures de tennis désormais". Après la Marche pour les Animaux en 1990, de jeunes activistes mâles proclamant la même idée furent cités dans le Washington Post.

Considérons un moment ce compliment ambigu. On entend souvent "avant que le reste du monde découvre la question importante et légitime de l'oppression humaine sur les autres animaux, de petites vieilles dames l'avaient déjà fait". Sans doute que quand elles commencèrent leur activisme pour les animaux, elles n'étaient pas de petites vieilles ! Récemment, j'ai remarqué un fil de discussion à propos de l'auteure de la Politique sexuelle de la viande qui disait "oui, elle est vieille".

C'est quoi "vieille", en plus ? Des cultures peuvent révérer leurs plus vieilles membres en qualité de sages ou aïeules, la vieille femme sage, au sens des archétypes païens. J'aime le livre hommage à Jane Goodall (The Jane Effect, celebrating Jane Goodall - Trinity University Press) à l'occasion de son 80ème anniversaire. Moi aussi, j'ai eu la bonne fortune que de jeunes auteurs et artistes continuent à s'intéresser à mon travail. Cette semaine a vu la publication de The Art of Animal ; 14 femmes explorent The Sexual Politics Of Meat (Lantern Books).

L'aïeule fait partie de la Trinité mythologique des femmes (La Triple Déesse) reflétant les phases de la lune, incluant la Jeune Fille et la Mère (pas forcément littéralement). Je n'avais jamais pensé que cette association de la triple figure féminine s'appliquait à moi jusqu'à une conversation avec Jo et Keri à propos de The Unbound Project.

Carol J Adams en 1975, l'année où son premier article sur le féminisme et le végétarisme fut publié dans The Lesbian Reader - Crédit photo : Muriel S Adams.

J'étais une jeune fille de 23 ans, quand j'ai réalisé qu'il existait une connexion entre le féminisme et le végétarisme, entre la consommation de viande et le monde patriarcal. Pendant que la jeune fille imaginait ce qu'elle voulait dire et comment le dire, 15 ans avaient passé. Quand j'appris que mon manuscrit avait gagné le Women's Studies Award, et qu'il serait publié, j'étais mère littéralement, ayant juste donné la vie (le bébé était avec moi lors de la Marche de 1990 sur Washington) et j'étais aussi une mère métaphorique à la moitié de ma vie, période générative et créative : mon livre y culminait avec ma théorie dont la gestation durait depuis 1974.

En 2008, Wayne Pacelle, Directeur de The Humane Society of the United States (HSUS) figurait dans le New York Times Magazine. "Nous ne sommes plus une bande de petites vieilles en chaussures de tennis" disait Pacelle, paraphrasant son mentor Cleveland Amory, activiste pour les animaux. "Nous portons des chaussures à crampons". Par cette citation et avec cet orateur, nous avons la virilité affirmée pour le mouvement des animaux de trois façons -l'orateur mâle, la négation des (vieilles) femmes, et l'association des chaussures et du football, le tout structuré dans une représentation et une certaine forme de discours. 

Carol Adams avec le bébé Benjamin à la marche sur Washington pour les animaux en 1990 avec Marti Keel à sa gauche. Crédit photo : Bruce A. Buchanan.

La question de la virilité entre dans le champ politique du mouvement pour les animaux de toutes sortes de façons, et pas seulement de celles dont on discute des vieilles dames en chaussures de tennis. Nous y trouvons les tentatives des philosophes Peter Singer et Tom Regan d'articuler des théories qui rejettent toute émotion ou empathie comme bases légitimes pour une théorie éthique du traitement des animaux. Quand la définition de travail pour "humain" est "masculinité" et que la rationalité est valorisée comme une des qualités de la virilité, les femmes représentent ce qui est dévalorisé, le féminin, et ce qui lui est associé : le corps, les émotions et les animaux. Et si une partie de la résistance à l'exception humaine (l'idée que les humains sont différents et meilleurs que les autres animaux) était l'association étroite entre nos définitions de l'humanité associée à la masculinité ?

La mémoire historique est problématique et instable, influencée par des stéréotypes, incluant une binarité des genres rigide et mensongère qui privilégie les hommes et leurs mots, et qui protège la masculinité. Ainsi, nous réclamons des pères et pas de mères. L'histoire de l'activisme pour les animaux dit fréquemment que Peter Singer est le père du mouvement contemporain à cause de son livre de 1976, La Libération Animale. Cette proclamation ignore qu'un énorme travail de terrain et d'analyse a précédé l'apparition du livre de Singer. Kim Stallwood, avocat bien connu des animaux, date le début du mouvement contemporain pour les animaux de l'essai de Brigid Brophy en 1965 dans le Sunday Times, "Le Droit des Animaux". Personnellement, je le daterais d'une année avant, avec la publication de "Machines Infernales" par Ruth Harrison.

Quoiqu'il en soit, ils précèdent d'une décennie la publication de La Libération Animale. En datant le début du mouvement moderne pour les animaux de la publication du livre de Singer, les femmes (Harrison et Brophy entre autres) sont effacées de l'histoire. De plus, la précoce préoccupation féministe pour les animaux qu'on trouve dans leurs écrits avant 1972-1975 est négligée. Si nous datons le mouvement de libération animale de la parution du livre de Singer, ce que nous perdons ce ne sont pas juste les voix des femmes, mais aussi le rôle du féminisme et plus spécifiquement de l'écoféminisme qui crée la théorie intersectionnelle reconnaissant des connexions dans l'oppression. (Lori Gruen et moi donnons une histoire alternative dans le chapitre "Groundwork" dans "Ecoféminisme : intersections féministes avec les autres animaux et la Terre).

Qu'arrive-t-il quand un groupe supposé invisible essaie de rendre visible la question animale ? Qu'arrive-t-il quand des vieilles dames travaillent à donner une place conceptuelle aux animaux ? Et si nous trouvions sur la planète des activistes femmes qui déstabiliseraient la notion de "virilité" et l'exploitation des animaux ? Et si nous leur demandions de raconter leur histoire ? Peut-être que l'idée de la Triple Déesse et ses différents phases, jeune fille, mère et aïeule s'appliquerait, et que nous pourrions nous inspirer de ces différents modèles ?

Quand je suis devenue activiste pour les animaux, je n'étais pas une vieille dame, mais chaque année m'en rapproche. (Et quand quelqu'un.e me propose de porter mes courses véganes jusqu'à ma voiture, je suppose que je suis arrivée à ce point). Pourquoi le mouvement est-il si désireux de remplacer les vieilles dames ? Quand personne ne se préoccupait de la question, je peux vous dire que les vieilles dames, elles, s'en souciaient !

Nous savons que le mouvement anglais anti-vivisection du dix-neuvième siècle se serait effondré sans les femmes. Les femmes continuent à fournir la majorité des activistes pour les animaux. Vous commencez à y travailler à l'adolescence ou à la vingtaine et, avant que vous vous en rendiez compte, quelqu'un porte vos courses pour vous. Ce serait bien de ne pas être une vieille dame luttant pour les droits des animaux mais cela n'est pas en mon pouvoir. Aussi, laçons ces chaussures de tennis et continuons la lutte ! "

Carol J Adams


Crédit image : Vance Lehmkuhl
Carol J Adams est activiste et auteure de "La Politique Sexuelle de la Viande : Une Théorie Critique Féministe Végétarienne". Ses autres ouvrages continuent à explorer les connexions entre questions féministes et question animale en termes d'exploitation.

Deux liens :
Vegan feminist history 
Le mouvement anglais antivivisection et les suffragistes chez Frédéric Côté-Boudreau 
Je dédie la traduction de cet article à Jacqueline Gilardoni, petite dame de la protection animale en chaussures de tennis, fondatrice de l'OABA, Oeuvre d'Assistance aux Bêtes d'Abattoir, qui s'est pris pendant des années des portes d'abattoir dans le nez, avant d'arracher en 1964 la loi d'étourdissement préalable à la saignée, au Parlement français. Désormais, l'OABA est dirigée par un homme.

lundi 24 juillet 2017

Caliban et la sorcière

Caliban, fils de la sorcière Sycorax, est un personnage de La Tempête, une des dernières pièces de Shakespeare écrite vers 1610 : il est devenu la figure symbolique du colonisé. La sorcière, parce que la thèse de Federici est que l'accumulation primitive selon Karl Marx s'est aussi faite sur le corps des femmes et par son expropriation par les hommes et l'état.

Marx : " L'accumulation primitive (préalable à la montée du capitalisme) consiste essentiellement en expropriation terrienne de la paysannerie européenne et en la création du travailleur "libre" et indépendant, bien qu'il concède que : la découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive [...] ".

Mais selon Federici,
" Marx ne se demande pas pourquoi la procréation devrait être "un fait de nature" et non une activité sociale, historiquement déterminée, traversée par divers intérêts et rapports de pouvoir, pas plus qu'il n'imagine que les hommes et les femmes puissent avoir des intérêts différents à la procréation, une activité qu'il envisageait comme un processus indifférencié et neutre vis à vis du genre. "


Voici mon très bref résumé qui ne peut pas remplacer la lecture du livre : le salariat n'a pas toujours existé et les paysans, même les serfs, cette sous-classe, l'ont longtemps combattu. Pour l'imposer, il a d'abord fallu les exproprier des "communaux", en clôturant ces terrains (enclosures) qui appartenaient à un suzerain la plupart du temps, mais sur lesquels se nourrissaient paysans et serfs, hommes et femmes libres, au contraire de l'esclave qui est propriété de son maître, sauf de quitter la terre qu'ils cultivent. En terme d'usage, ces terrains communs appartenaient à peu près à tout le monde aux termes du droit de l'époque, et permettaient l'agriculture, la chasse, la cueillette contre corvées, partage du gibier ou des récoltes avec le propriétaire suzerain.

Partant des hérésies (Cathares, Bogomiles...) qui s'élèvent contre le pouvoir et la corruption de l'Eglise Catholique, où les femmes jouent un rôle non négligeable, en passant par la Réforme de Luther, Federici analyse historiquement la période qui va de la fin du Moyen Age (14ème siècle) à la fin des bûchers au 17ème siècle. Période qui va connaître une réforme économique sans précédent : expropriation des paysans des communaux par les possesseurs du capital, les terres sont encloses, donc interdites d'accès, d'où création d'une classe de sous-prolétaires misérables vivant de mendicité sur les routes, dont les femmes et leurs enfants seront les premières victimes. Le but est de leur proposer de louer leur force de travail à vil prix : un salaire. Le capital (l'argent) se concentre entre les mains des mercantilistes, comme on les appelle à l'époque. L'analyse de Marx sur ce qu'il appelle l'accumulation primitive s'arrête ici, il ignore le travail reproductif des femmes, bien qu'il ait abordé le sujet de la prostitution sous l'angle économique.

Pour Federici, outre le pillage des Amériques après leur "découverte" par Christophe Colomb, la décimation et la mise en esclavage des autochtones, auxquels elle consacre un long chapitre, il y a eu une autre accumulation, par les hommes et l'état : expropriation des femmes de leur corps, mainmise sur leurs capacités reproductives pour augmenter les forces de production. La chasse aux sorcières à servi à cela, c'est la thèse qu'elle défend dans ce livre.

Les philosophes théoriciens du libéralisme, Hobbes et Descartes, de leur côté, imposent une vision mécaniste de la nature désenchantée ; Descartes décrit le corps humain (et animal) comme des machines horlogères. Les études sur les animaux (en les frappant et battant), et les dissections de cadavres de suppliciés, vont démontrer le postulat de départ. Des femmes qui ont au Moyen Age des compétences médicales et pharmaciennes car elles sont sages-femmes, ont de fait un savoir donc un pouvoir économique, même s'il n'est pas au même niveau que celui des hommes. Dans le cadre de politiques natalistes menées sous la contrainte, il va falloir les en dépouiller. Elles donnent des conseils de contraception ? On va criminaliser la contraception et les méthodes abortives. L'accouchement se passe mal ? On ordonnera de sacrifier la parturiente à l'enfant à naître. On les transformera même en mouchardes dénonçant les infanticides réels ou supposés. Seront exterminées les vieilles femmes, les pauvresses, les médeciennes, les "pharmaciennes" qui connaissaient le pouvoir des herbes, et les sages-femmes. Leurs savoirs seront éradiqués et perdus. La science médicale masculine "rationalisée" prendra la place. La chasse aux sorcières touchera les femmes à 80 % dans toute l'Europe, elle durera trois siècles de tortures, bûchers, noyades, pendaisons. Aucun historien n'a jamais fait le compte exact du nombre de femmes exterminées, la chasse aux sorcières étant commodément renvoyée à l'obscurantisme médiéval, ce que conteste Federici pour qui elle fut un programme politique et économique. Sur une longueur de trois siècles, la répression commencera avec des tribunaux d'église pour se transférer vers des tribunaux d'états. A l'extinction des derniers bûchers (la machine totalement emballée aboutira à des accusations contre les enfants et les hommes, ce qui l'arrêtera), l'état sera alors devenu "mâle comme Satan", écrit Armelle Lebras-Chopard dans Les putains du diable.
" Le résultat de ces politiques, qui s'étendirent sur trois siècles, fut l'asservissement des femmes à la procréation. Alors qu'au Moyen Age, les femmes avaient pu employer diverses formes de contraception, et avaient exercé un contrôle incontestable sur le processus d'enfantement, leur utérus, à partir de ce moment-là, devenait un territoire public, contrôlé par les hommes et l'état, et la procréation était directement mise au service de l'accumulation capitaliste. "

La gravure ci-dessous : De humani corporis fabrica (Padoue, 1543) page de titre d'un célèbre manuel d'anatomie, illustrant le livre de Federici est d'une rare obscénité. Une femme qui a été pendue, est disséquée dans une faculté de médecine par et entourée d'hommes, avec quelques femmes spectatrices dans la partie supérieure de l'image ; voici ce qu'écrit à son propos Federici :
" Le triomphe du mâle, de la classe dominante, de l'ordre patriarcal à travers la constitution d'un nouveau théâtre anatomique ne saurait être plus complet. De la femme disséquée et livrée au regard du public, l'auteur nous dit que "de peur d'être pendue [elle] s'était déclarée enceinte", mais après que l'on eut découvert qu'elle ne l'était point, elle fut pendue. Le personnage féminin à l'arrière plan (peut-être une prostituée ou une sage-femme) baisse les yeux, probablement de honte devant l'obscénité de la scène et sa violence implicite."


Le capitalisme s'est présenté et se présente toujours comme l'inventeur et le chantre de la liberté (libéralisme) et de la libre entreprise ; en réalité il ne s'est imposé et ne s'impose toujours que par la contrainte faite aux corps (les femmes expropriées du contrôle de leur corps et de la reproduction) et aux personnes qu'il exproprie de leur accès à la terre. Le libéralisme globalisé actuel ne procède pas autrement : les ex-colonisateurs appuyés par le FMI et la Banque Mondiale, sous prétexte de "développement économique" et parce qu'ils ont besoin de terres pour, par exemple, nourrir des "bêtes à viande", où pour en extraire des minéraux rares, (phénomène connu sous le nom d'accaparement des terres) continuent après les avoir spoliés de leurs terres, à contraindre les paysans et autochtones du Monde Tiers à s'exiler vers des villes surpeuplées (bidonvilles, villamiserias, favelas,..) où il deviendraient de "libres entrepreneurs de leur force de travail" dans une économie informelle qui leur permet à peine de se nourrir. Les veilles recettes ont toujours cours. Et colonialisme pas mort. Les femmes elles, se verront proposer de travailler "librement" en vendant leur corps en morceaux (pornographie, prostitution) et leur capacité reproductive dans la GPA (maternité de substitution). La liberté de l'entrepreneur individuel, selon le Capital et ses servants. Enfin, Descartes et ses machines horlogères ont définitivement gagné la partie !

Caliban et la Sorcière - par Silvia Federici - Femmes, corps et accumulation primitive. Réédition en 2014, publié en 2004.
Silvia Federici, d'origine italienne, féministe, marxiste autonome, est professeure d'université en sciences sociales à New York.

Les citations de Federici sont en caractères gras et rouge.