vendredi 17 mai 2019

Narrations masculines : l'homme sacrificiel

Pour compléter mon précédent billet sur l'impensé de la violence masculine, il est utile de revenir sur le narratif masculin : vocabulaire employé, expressions qui minimisent, euphémisent la violence et les incivilités masculines, voire qui les nient totalement. Les hommes qui commettent des crimes sont désignés communément par les gendarmes sous le vocable "individus", "personnes" (une personne, c'est personne ?) La société utilise "violence ou meurtre conjugal" permettant d'occulter que c'est en majorité les hommes qui frappent et tuent. Le meurtre des femmes n'est pas nommé pour ce qu'il est : tuer une femme parce qu'elle est une femme. Le mot reste à inventer, féminicide n'épuise pas le sujet et il est un spin off d'homicide. Dans une espèce comme la nôtre, au langage performatif, c'est-à dire qui crée du réel, ce qui n'est pas nommé n'existe pas.

Innommé, mal nommer, faire diversion...

Mal nommer ou nommer faux comme écrit Mary Daly.
La semaine dernière, Jean-Luc Mélenchon a utilisé l'expression "viol des peuples" pour stigmatiser les actions de l'Europe, qu'il accuse de déficit démocratique, Europe qui a tendance à ne pas prendre les suffrages populaires pour ce qu'ils sont, l'expression de la volonté des peuples qui la composent. D'où l'expression "viol des peuples" ! Il s'est fait prendre à partie par Caroline de Haas qui lui reprochait de s'approprier le mot viol en en faussant le sens et en le galvaudant. Pour une fois, je pense comme elle.

Ils s'approprient notre vocabulaire, celui que nous inventons, puis le gauchissent légèrement pour le conformer à leurs besoins : "plafond de verre" est par exemple de plus en plus utilisé par les hommes politiques et les journalistes ventriloques pour parler de l'impossibilité du Rassemblement National à percer dans les élections nationales. Il désignait jusqu'à présent l'impossibilité pour les femmes à grimper dans les hiérarchies mâles des entreprises et des partis politiques. L'expression "entre-soi" que je ne n'avais entendue que dans la bouche des féministes et immédiatement accolée à "masculin", est de façon surprenante intégrée dans le vocabulaire des hommes politiques qui ne dénoncent pas tellement le leur, d'entre-soi, puisqu'il le substantifient sans le qualifier. Il le détournent à d'autres propos.

Les politiques sont  à l'affût de nouvelles idées et de nouveaux concepts ; les blogueuses et twittas sont une mine inépuisable susceptibles de les leur fournir. Le parti La République en Marche en est très friand : depuis 10 ans que je blogue et tweete, je m'aperçois que certains mots que j'ai inventé -je ne vais pas dire popularisés, je ne suis pas assez connue ni partagée pour "populariser", d'autres en revanche plus libérales et faisant consensus y arrivent mieux, elles passent sur les plateaux télé, elles font carrière dans les medias pure players, ou bien écrivent et publient des livres, et même deviennent ministre ; n'étant pas libérale, je ne peux pas être populaire mais en revanche, je peux être prescriptrice, influenceuse, pour parler le jargon du marketing ; il leur suffit de surfer sur les medias sociaux pour y trouver des idées (les idées valent de l'or en politique !), même les idées radicales sont considérées, il suffit ensuite d'adopter une expression, de la gauchir, éventuellement la tronquer, de la détourner vers un autre but, et le tour est joué. Vous entendez ou lisez un jour une expression, un slogan, vous paraissant familier, et vous vous dites que vous avez certainement contribué à les forger, et même qu'on vous l'a carrément piqué. J'invente pour mon propre usage, je n'ai jamais eu l'intention d'entrer dans le dictionnaire, mon intention est juste de subvertir le langage

La diversion : les animaux fournissent un réservoir inépuisable de métaphores pour qualifier toutes sortes de mauvaises actions humaines et, dans le contexte de ce billet, masculines : "loup solitaire" tellement usé que même certains le dénoncent comme trompeur, non pas pour réhabiliter le loup, mais pour dire que le concept est forcément tronqué, l'espèce humaine, à l'instar du loup d'ailleurs, est sociale donc, le mec qui fait terroriste tout seul dans son coin ne peut pas exister. Le "balance ton porc" préalable au mouvement #MeToo, mais vite remplacé heureusement, avait la complaisance de détourner les crimes des mecs vers une espèce totalement inoffensive qui n'a fort opportunément pas les moyens de protester ni se défendre : en l'espèce le "gros cochon" qui sert à faire jambon coquillettes pour les repas des enfants ; c'est tellement commode qu'on ne peut s'empêcher de penser que ce n'est certainement pas fortuit. Et puis "le porc" ménage les mecs, ce réflexe libfem. Ne nous fâchons pas avec eux. Comme de démontrait si bien la campagne ridicule de Valérie Pécresse Présidente de la Région Ile de France pour dénoncer le harcèlement sexuel dans le métro, qui remplaçait opportunément l'agresseur mâle humain, par un ours, un requin, et le... loup qu'on ne présente plus. C'est tellement usuel de voir des loups, des ours et des requins prendre le métro aussi. Bref, diversions encore et toujours, pour ne pas avoir à nommer l'exemplaire qu'on a à la maison et qui peut sous un prétexte ou un autre se transformer en Mr Hyde. C'est dur d'affronter que se fourvoyer fait partie des risques qu'on prend en se trouvant un Prince Charmant.

Le patriarcat est décidément très bien foutu : il passe sous silence, minimise, euphémise, pornifie, détourne le sens, vitriole le vocabulaire, donne le change.

Antidote à l'impensé de la violence masculine épidémique : l'homme sacrificiel

Nous avons eu droit toute cette semaine, à la suite d'une prise d'otages au Bénin, à la narration édifiante de deux hommes "braves, altruistes, engagés", dont on a vanté "la force de caractère, l'abnégation, la dureté à la souffrance", toutes expressions, et certainement d'autres qui m'ont échappé, relevées dans les médias. Nous avons eu des reportages édifiants sur l'élite de l'armée française sur le service public audiovisuel, mais aussi sur les médias privés, des journaux entièrement consacrés à des prises d'armes, des messes d'enterrement, et des cérémonies aux Invalides en présence du Président de la République. En 2018, on avait eu le sacrifice d'Arnaud Beltrame, valeureux et chevaleresque gendarme faisant image inversée à un affreux terroriste preneur d'otages lui aussi : il s'était proposé en échange et en était mort. Mon propos n'est évidemment pas de diminuer les actions de militaires de métier dont la fonction est d'aller chercher des otages dans des zones de guerre, et de tenter de les ramener sains et saufs en prenant tous les risques, car le monde est dangereux. Le monde est surtout dangereux à cause des hommes et de leur encombrante virilité, mais il est tout de même intéressant de souligner que les grandioses contre-narrations édifiantes masculines sont très efficaces pour occulter ce qu'ils sont et font le plus couramment. Dans les récits épiques le héros positif a besoin de son négatif, le méchant, pour prévaloir et vaincre, sans cela pas de récit. Ainsi fonctionnent les narrations viriles : grandiosité, chevaleresque, don de soi, l'homme sacrificiel, peu répandu, mais mythe indispensable à la geste masculine. Même les femmes adhèrent à ces mythologies.

La terreur change de camp ?

C'est en tous cas le thème de la couverture de Valeurs actuelles de cette semaine, numéro spécial flipettes. Détournement patriarcal par l'image (Rosie the riveter est une icône féministe US, pas une terroriste) et par le son, voyez vous-mêmes les titres et sous-titres. Merci Valeurs Actuelles d'apporter de l'eau à mon moulin avec un tel à-propos. Je vous promets qu'on ne s'est pas concertées.
La preuve que la violence est réservée aux mecs : imaginez-vous une couverture de Valeurs actuelles dénonçant les méfaits masculins à l'endroit des femmes, proposition inversée de celle-ci ?
Ils invoquent l'Inquisition qui arrêta, tortura, jugea et condamna au bûcher, à la noyade ou à la pendaison des centaines de milliers de femmes innocentes durant trois siècles dans toute l'Europe. Tuées parce que femmes : les bûchers de l'Inquisition obscurantiste concernèrent 80 % de femmes condamnées à mort pour sorcellerie.
La formule "enquête sur une inquisition" est une typique inversion patriarcale, une inversion de l'HIStoire, où se seraient eux les victimes et les féministes qui sèmeraient la terreur. Qui croit à cette fable sinon ceux, celles, qui ont intérêt à perpétuer ce système mensonger et nécrophile ?


samedi 4 mai 2019

De la criminalité masculine : l'éléphant dans la pièce

La vertu ne paie pas, le crime lui, oui. La délinquance attire l'investissement, la subvention, la dépense. Il attire le travail bénévole des visiteuses de prison. Je mets la fonction au féminin, je suis persuadée qu'elles y sont majoritaires.

La semaine dernière, je tombe sur une réflexion sur Twitter formulée par un de mes abonnés/abonnements, militant, qui ne tweete que sur la prison : fermons toutes les prisons ! Quelle idée généreuse, progressiste, altruiste. Que fait-on de Guy Georges et de Tony Meillon, tueurs de femmes au passage ? Mystère, ce n'est pas évoqué. Le problème c'est que cette belle phrase humaniste occulte l'éléphant dans la pièce, l'angle mort de la violence masculine, le fait que 97 % des places de prisons sont occupées par les hommes ; sur 83 000 détenus en France*, il y a 3239 femmes (page 37/56 bien perdue au milieu du PDF !) C'est à un point qu'elles y sont maltraitées : la prison et ses règlements sont entièrement conçus pour la population mâle détenue, les femmes doivent donc s'adapter au milieu, qui n'a pas été conçu pour elles, une fois de plus. Mais, je l'accorde bien volontiers au militant précédemment cité : la prison ne conduit nulle part et certainement pas vers la rédemption, vu le taux de récidive des hommes ; au passage, les femmes, elles, ne récidivent pas !


Imaginez juste que les garçons se comportent comme des filles (ce qui implique qu'ils auraient été au préalable élevés comme des filles, c'est loin d'être le cas puisque la société flatte en permanence leurs mauvaises actions, leur geste furieuse occupe toute la littérature romanesque et épique, toute la pop culture, romans, BD, cinéma...), on n'aurait quasiment pas besoin de centres de détention, 97 % de places en moins, les économies faites rien que sur le budget de la justice seraient considérables ! Pour la justice pénale, on pourrait considérablement diminuer le personnel de justice qui va du magistrat au gardien de prison en passant par tous les services sociaux qui "accompagnent" LE délinquant, de son incarcération à sa sortie et même après, à sa réinsertion.

Des femmes juges, des mecs délinquants, face à face dans les prétoires.

Dominique Perben, Garde des sceaux ministre de la justice de 2002 à 2005 rappelez-vous, s'était ridiculisé lors d'une visite officielle à l'Ecole Nationale de la Magistrature de Bordeaux : constatant que 80 % de la promotion de magistrats présente devant lui étaient des femmes, il pique un coup de sang et, sous le choc littéralement, propose illico qu'on instaure des quotas d'hommes dans cette profession ! On fit remarquer que quand le ministre de la santé visitait des écoles d'aide-soignantes et d'infirmières, personne ne proposait de quotas d'hommes, et on opposa que lorsque les féministes proposent des quotas de femmes dans les conseils d'administration des entreprises du CAC40 ou les partis politiques, les hommes crient au scandale, qu'elles candidatent et se fassent élire, entend-on, pas de passe-droit, universalisme grand teint de rigueur. En fait d'universalisme, c'est le crime au masculin qui est universel. C'est vrai que ça la fout mal aussi : tous ces délinquants, criminels, violeurs, assassins, à 90 % hommes, qui se retrouvent tôt ou tard devant le tribunal d'une magistrate, de ses assesseures, de leur greffière, défendus par une avocate, c'est tellement vexant pour le top model de la création. Je compatis.

Quand les ressources que la société leur dédie ratent leur but

Pourtant la société ne mégote pas quand il s'agit de combler les gars de bienfaits en tous genres pour tenter de calmer leur fureur virile : stades de foot, verrues bétonnées où aller hurler à 80 000 les vendredis et samedis soirs ; les terres cultivables et espaces de nature vitrifiés, ravagés, pour calmer les mecs sont à tel point nombreux que la déforestation de l'Amazonie et de la forêt de Bornéo, pour ne citer qu'elles, se mesure en terrains de foot ! Les skate-parks en béton, sans filles, bâtis sur d'ex espaces verts, (j'en ai trois dans 200 mètres de rayon autour de chez moi), les "pistes cyclables" bitumées, tôt transformées, ainsi que leurs abords, en pistes d'enduro pour quads et pour scoots, voire motos, au point que les familles et les femmes sont vite obligées de laisser la place, ne serait-ce que pour éviter l'accident ; dernière lubie des municipalités de Nantes, Paris et Rennes, trois villes administrées par des femmes, la pissotière mobile customisée par un grapheur, ou l'uritrottoir à géranium. Quoi pour les filles ? RIEN, qu'elles se retiennent, se fabriquent une cystite, mais circulez les filles, il n'y a à voir que les mecs qui défouraillent contre un mur et pissent dans la rue ! L'incivilité masculine n'est pas amendable, accompagnons-la, se disent sans doute Anne Hidalgo, Johanna Rolland et Nathalie Appéré, confirmant ainsi qu'elles discriminent les femmes dans l'espace public ! Le comble. Quel aveu d'impuissance, quelle apathie ménagère et sociétale !

Mais c'est vrai que tout ce béton déversé, construction de prisons incluse, ça fait du PIB, ça fait marcher le bâtiment, donc c'est de la croissance. La miraculeuse croissance biblique et illimitée dans un monde limité.

Les dépenses ne s'arrêtent pas là, le parasitisme sur la société continue quand ils sortent de prison ; tout d'abord, ils sont visités en prison par des femmes (bénévoles bien sûr) en majorité : Guy Georges, tueur de femmes, est marié avec sa visiteuse de prison à qui on souhaite vraiment bonne chance ;(, et rappelons le sinistre couple criminel formé par Fourniret et son ex-visiteuse épistolaire Monique Olivier ! Mais je m'éloigne du sujet qui n'est pas les femmes toute puissantes qui finissent malgré tout sous influence. Donnée statistique, voir la référence ci-dessous mentionnée : les mecs délinquent, les femmes soutiennent et réinsèrent. Sans les femmes, le peu qui ne sombre pas définitivement ne serait même pas réinséré. Saluons ici les familles (mères, soeurs, grand-mères...), assistantes sociales, toutes dédiées à leur réinsertion et à leur bien-être.

Pour terminer, une anecdote personnelle : il y a un an, excédée par le voisinage de plus en plus imbuvable de mon appartement, j'ai fait une demande de mutation de logement. Il faut tenter des trucs avant de mourir. Donc, je suis reçue un beau jour par une dame qui a rempli devant moi un dossier informatique avec mes desiderata pour un nouveau logement. A la toute fin de l'entretien, et pour épuiser le sujet, qui ne tente rien n'a rien, j'ai demandé si je pourrais éventuellement avoir accès à un pavillon avec jardinet, car je sais qu'ils en proposent à la location. Alors là, la dame qui me recevait a eu cette phrase : non, ce n'est pas possible, ces logements sont réservés aux "gens" désocialisés qu'on sort de la rue et / ou qui vivent avec des chiens !". Sur le moment, un peu estomaquée tout de même (même une féministe peut se prendre un truc énorme en pleine face sans réagir immédiatement, ça s'appelle être groggy), je n'ai pas fait de commentaire. A la fin de l'entretien, en descendant l'escalier, je savais obscurément que j'avais manqué une répartie. Après tout, j'ai une réputation à tenir. Et puis, au rez de chaussée, elle m'est venue d'un coup, mais à contre-temps : bordel, tout leur profite ! Je me tiens correctement, je ne me bourre pas la gueule, je ne me frite avec personne, DONC je mérite juste d'être empilée dans une cage d'escalier parmi mes semblables. Eux cognent leurs chiens, se pochetronnent à longueur de journée, ne tiennent pas le coup, dérivent à la rue quand bobonne leur domestique qui tient tout à bout de bras les quitte ET, les pauvres bouchons, quand ils essaient une réinsertion, on leur réserve encore les meilleures places parce qu'ils ne sont et ne seront jamais fréquentables. J'en suis encore verte en l'écrivant. Décidément, Mesdames, la vertu ne paie pas. A bonne entendeuse...

Le patriarcat est disruptif : il plaque une idée a priori "généreuse" sur une réalité difficilement supportable, on obtient ainsi une fragmentation qui masque la réalité -ce qu'on voit en réalité-, en y substituant une autre. Et ça marche !
Dans le même ordre d'idées, [Actualisation 5/5/19] ces deux remarques de Martin Dufresne qui me fait l'honneur de me lire : une sur la déqualification des crimes pour édulcorer une réalité abrasive, et l'autre sur la virilité.

Voilà, allumez le bûcher. Si la vertu ne paie pas, l'omerta non plus. Alors pourquoi se taire en plus ? La loi du silence ne conduit nulle part, pas plus que les marches blanches ni les lâchers de ballons (arrêtez les lâchers de ballons, ce crime environnemental, vous rajoutez rajoutez du crime au crime !), il est temps de nommer le problème, de sortir avec des pancartes et des T-shirts à slogans. Minimum.

Ressources :
Les chiffres-clés de l'administration pénitentiaire (il faut bien fouiller, les femmes sont perdues dans la masse masculine)
Un de mes précédents articles sur le sujet : De la violence masculine avec des statistiques notamment sur la récidive.

* Ces 83 000 incarcérés ne sont que les écrous sur les 250 000 "personnes" prises en charge par l'administration pénitentiaire : une majorité de délinquants qui ont été jugés et condamnés ne sont pas en prison, ils bénéficient d'aménagements de peines, soit ils portent un bracelet électronique et pointent au commissariat à heures fixes, soit ils accomplissent leur peine dans des emplois d'intérêt général ou en milieu ouvert. Un cas célèbre : Jérome Cahuzac, cantonné dans sa villa en Corse, obligé de pointer tous les soirs au commissariat.

mardi 23 avril 2019

Pipeline vers nulle part

Un défit amusant, Mesdames : tentez de vous présenter au travail dans ce type d'accoutrement, juste pour voir.
(Photo de Jack Dorsey, créateur de Twitter ;)

Vous allez vite vous rendre compte que les mecs dans les entreprises sont frappés d'extra-territorialité, depuis Bill Gates qui travaillait, pas douché, dans son garage, -c'est en tous cas ce que dit la légende- et Zuckerberg qui arrivait aux cours -quand il y allait- à la fac en robe de chambre, chaussettes blanches dans des sandales. L'important est que la légende urbaine du geek méritant, travaillant pas lavé dans son garage, en se nourrissant (mal) de pizzas graisseuses ou de pommes, se transmette et occulte la prosaïque réalité : en fait, ils sont tous diplômés du MIT ou de Harvard, et ils sont cooptés avant la fin de leurs études par des entreprises prestigieuses qui étalent ainsi leurs mafias, boys clubs, et autres fraternités masculines tout en se battant les flancs "parce que femmes refuseraient de venir" se joindre à ces pourtant tellement conviviales boîtes de mecs !

Donc, pour montrer comment ça marche au cœur de cette industrie, je vous propose, pour ce nouveau billet, la traduction de quelques pages de Technically wrong par Sara Wachter-Boettcher, consultante en technologies web. Elle est, de ce fait, stratégiquement placée au cœur de ces entreprises de technologies sexistes et toxiques.

" Évidemment que les industries de technologie ont des problèmes de pipeline : les universités diplôment relativement peu de femmes en études d'informatique, et encore moins d'étudiants noirs et hispaniques. Par exemple, les chiffres les plus récents rapportés par la National Science Foundation (NSF) pour 2014, donnent 18 % de femmes ayant obtenu une licence d'informatique. Ce qui est intéressant au sujet de ces chiffres de la NSF, c'est qu'en comparant les statistiques à travers le temps, on voit qu'en réalité les femmes obtiennent moins de diplômes en informatique, rien de plus.

Originellement la programmation informatique était catégorisée "travail de femmes", puisqu'elle était agrégée à des compétences administratives comme la frappe sous la dictée (en réalité durant la seconde guerre mondiale le mot ordinateur/trice était associé, non pas aux machines, mais aux femmes qui les utilisaient pour calculer des données). Tandis que de plus en plus d'universités commençaient dans les années 60 à proposer de plus en plus de formations diplômantes en science informatique, les femmes se précipitèrent sur ces études  : 11 % des majors sortant de ces écoles d'informatique en 1967 étaient des femmes. En 1984, elles étaient 37 %. A partir de 1985, ce pourcentage tomba chaque année jusqu'en 2007, où il se stabilisa à 18 % jusqu'à 2014.

La bascule coïncide parfaitement avec l'avènement de l'ordinateur personnel (PC) dont le marketing cibla exclusivement les hommes et les  garçons. Nous entendîmes alors sans cesse des histoires à propos des Steve Jobs, Bill Gates, Paul Allen -bricoleurs de garages, génies masculins, geeks. Les compagnies d'informatique aussitôt suivies des entreprises de l'Internet, toutes mettaient en avant, à la barre, des hommes, soutenus par des armées de techniciens qui leur ressemblaient.

Et pendant le même temps, les femmes arrêtèrent d'étudier les sciences informatiques, alors même que plus que jamais les femmes accédaient aux études universitaires. Je ne prétends pas savoir de façon précise les raisons de ce basculement, mais si des gens ne peuvent s'imaginer travaillant dans un champ de connaissances, alors ils ne l'étudieront pas. Et c'est très difficile de se projeter dans une profession où personne ne vous ressemble *. C'est aussi pourquoi il est critique que des compagnies de technologies, non seulement recrutent un staff diversifié, mais aussi qu'elles travaillent aussi très dur pour le garder. Car à moins que la tech ne puisse montrer des gens, toutes sortes de gens, réussissant dans sa culture, les femmes et les groupes sous-représentés continueront à réussir ailleurs, dans des endroits où ils pourront s'imaginer en harmonie avec leur lieu de travail. En d'autres mots, accusez le pipeline autant que vous voulez, mais les gens différents ne sauteront pas dedans les yeux fermés avant d'être sûr-es que c'est pour eux un endroit où ils seront en sécurité quand ils l'intègreront, peu importe le nombre de filles noires que vous enverrez en code camp !

Aujourd'hui, cependant, les compagnies de technologie font de gros efforts pour retenir les femmes et les minorités sous-représentées qu'elles arrivent à recruter. En 2008, une étude qui incluait des milliers de femmes travaillant dans le secteur privé en sciences, ingénierie et technologie (SET, qui rassemble un large panel de métiers pas seulement de l'Internet ou du développement logiciel), les chercheurs trouvèrent que plus de la moitié des femmes quittent leurs emplois "à cause d'environnements hostiles ou à cause une pression extrême au travail'. Un autre observe que près d'un tiers des femmes dans ces positions techniques et scientifiques, se sentent entravées dans leur carrière, et pour les femmes noires, ce chiffre peut atteindre 50 %.

Vous pouvez tenter de prétendre que cette diminution est due à des femmes qui partent pour s'occuper de leur famille. Sûrement pas. Seulement 20 % de celles qui quittent ces postes techniques et scientifiques quittent définitivement l'emploi salarié. Le reste (80%) soit emporte ses compétences vers un autre secteur industriel (dans une association ou dans l'enseignement, disons), ou elles évoluent vers des positions non techniques.

Les professionnels appellent le phénomène "le seau percé" : il se produit quand les femmes et les groupes sous-représentés s'en vont parce qu'illes en ont assez de cultures d'entreprises biaisées où illes ne peuvent pas progresser. Aucun pipeline au monde ne peut compenser cette fuite hors des compagnies technologiques. Cate Huston, chef de service chez Automaticc (la compagnie derrière Wordpress) et proéminente programmeuse, va jusqu'à assumer qu'elle a envisagé cette direction elle-même, et elle dit que ses collègues font pareil :

- " nous en plaisantons mes autres collègues femmes et moi, de ce que nous ferons quand nous partirons. Devenir avocate. Retourner aux études. Produire un acte de disparition, me dit une amie, me laissant seule expliquer le chaos qu'elle laissera derrière elle. Je lui réponds : sauf si je pars la première."

Ainsi le cycle se reproduit-il : la tech renvoie un autre round de communiqués de presse détaillant les maigres améliorations de la diversité et appelant à des programmes supplémentaires d'enseignement de code à des bacheliers, pendant qu'une autre génération de femmes et de gens issus de la diversité essaient de gagner davantage de visibilité et de valeur dans une industrie qui veut afficher des chiffres, mais qui ne veut en aucun cas bouleverser sa culture pour gagner, garder et intégrer des gens de la diversité. "

oOo

Ce qui est écrit dans ce texte est validé par ce qu'on voit des différentes tentatives en France des écoles telles 42, Epitech et d'autres, qui mettent en avant des associations de filles, à bureau et présidents garçons, puisqu'il n'ont pas de filles ou pas assez- tentatives de donner le change sans modifier d'un iota une culture faite de présentéisme, de "piscines" d'inspiration militaire, de jours d'intégration -l'autre nom du bizutage, de boys'clubs, de fraternités masculines toxiques, où jamais des filles n'iront, hormis quelques-unes, des femmes qu'ils mettront en avant pour montrer qu'ils ne sont pas sectaires/sexistes, femmes condamnées à servir de paravent à une culture inhospitalière de la virilité. Enfin, pourquoi ce serait aux femmes et aux gens issus de la diversité de s'adapter aux boîtes masculines et pas l'inverse ? Ils ne peuvent même pas utiliser l'excuse d'avoir été là en premier, puisque c'est faux, les boulots de défrichages fastidieux sont généralement confiés aux femmes ; en réalité, ils nous en ont évincées pour s'installer et prendre toute la place.

Le mythe du garage, la légende urbaine geek : en fait de mec qui bricole tout seul dans son garage, en mangeant gras et en ne dormant pas, c'est pipeau. Ils sont en majorité diplômés du MIT ou de Harvard et ils sont recrutés sur une appartenance (la plus prisée, le genre masculin) d'où le nécessaire mythe du garage pour donner le change.

Notez aussi que chez Google, une femme ne va pas pisser seule : elle est obligatoirement accompagnée aux toilettes, son accompagnant attend devant la porte qu'elle ait terminé, ce qui en dit long sur les rapports de bienveillance, et la confiance qu'entretient cette compagnie avec le sexe féminin.


" Le travail intellectuel des femmes fut à l'origine des technologies de l'information, les femmes ont élevé les opérations rudimentaires des machines en art appelé programmation. Elles ont donné le langage aux machines. Elles ont transformé des systèmes informatiques bruts en services publics, montrant comment des produits industriels pouvaient être mis au service des gens si l'intention y était. Quand l'Internet était encore un assortiment d'hôtes sans règles, elles construisirent des protocoles pour diriger le flot du trafic et le faire croître. Avant que le World Wide Web arrive dans nos vies quotidiennes, des femmes ingénieures et scientifiques créèrent des systèmes pour transformer de vastes banques de données digitales brutes en connaissance ; nous avons transformé des stocks de données primaires en pure simplicité. Les femmes ont bâti les empires de l'ère des dot-com, elles furent parmi les premières à établir et faire prospérer des communautés virtuelles. Les leçons qu'elles ont apprises ce faisant pourraient nous servir aujourd'hui, si seulement nous écoutions. "

Broadband - The untold story of the women who made the Internet
Introduction
Claire L Evans

* Ca marche dans les deux sens : pas mal de femmes ne se sentiront pas à l'aise dans un univers strictement masculin mais, et là, je fais appel à mes souvenirs de candidate à des postes commerciaux dans des entreprises d'informatique et de technologies : je sentais bien aussi que des mecs dirigeants de boîtes de mecs ne se voyaient pas engager une femme pour leur services commerciaux, aussi attractif qu'eût été son CV ! Ce fut mon expérience de candidate ou de commerciale dans des univers masculins. Les candidatures de femmes sont ainsi bel et bien rejetées des procédures de recrutement.

vendredi 12 avril 2019

Soyons intersectionnelles avec les femmes battues

Je tombe sur ce thread (fil) de tweets il y a quelques jours :


Dans ce fil Chokodoc (à dérouler en cliquant dessus), l'homme (MonMec) est présenté comme le sauveur : on s'en sort bien parce qu'on peut l'appeler au téléphone et qu'il rapplique aussi sec. Sauf que 1) tout le monde n'a pas le dispositif MonMec, ou encore quand on en a besoin, MonMec n'est pas là, immédiatement disponible sous la main ; 2) le sauveur, dans pas mal de cas, peut se révéler être l'agresseur, c'est le cas pour les femmes battues : MonMec devient l'agresseur. Janus : sauveur ET agresseur, la double face du conjugo. Cela peut se révéler être un piège redoutable.

Et c'est un problème. C'est quoi l'intersectionnalité ? Pour Osez le féminisme, et d'autres, l'intersectionnalité s'applique aux femmes noires et autres "racisées" qui, c'est vrai sont doublement discriminées et maltraitées : une fois parce que femme, une deuxième fois parce que femmes noires. Elles peuvent même être victimes, troisième peine, du sexisme des hommes noirs, le sexisme n'étant pas réservé aux blancs, pas plus que le racisme d'ailleurs. Intersectionnalité : étude sociale et reconnaissance des hiérarchies d'oppression. Le problème survient lorsqu'elle est utilisée politiquement, qu'elle fragmente les luttes, ce qui accessoirement sert le système patriarcal qui se frotte les mains, permet le différentialisme culturel (on ne va pas accuser les grands frères d'être sexistes, ils sont victimes du racisme et du post-colonialisme, du coup on leur pardonne leur sexisme, condescendance absolue), qu'elle lui sert d'alibi politique, niant l'universalisme du statut d'inférieures sociales des femmes, de toute la classe sociale femmes. Exemple, ne parlons pas du sexisme des hommes noirs, ce ne serait pas politiquement correct.

Les femmes battues donc. Un marché de la subvention et de l'influence, une bonne opération pour les politiques. Au départ, comme la Fondation Abbé Pierre, les Restaus du Coeur, USAID, ou Médecins du monde, la Banque Alimentaire..., c'est une bonne idée charitable, qui permet de soulager la misère d'autrui par la solidarité. Mais c'est aussi une défausse de sociétés inégalitaires sur des "charities" comme disent les anglais : la charité c'est une vertu religieuse ; la justice sociale, c'est ce qu'organise par l'impôt et la répartition, la sécurité de toustes, une société démocratique. On n'est plus sur le même sujet.

Ces associations se nourrissent de dons privés en argent et en stocks de marchandises, et de subventions publiques ; elles grossissent, font donc du chiffre d'affaires (dons, distribution, bilans aux donateurs et bénéficiaires...) et, comme toute organisation humaine, elle ont intérêt à grossir, prospérer et persévérer dans leur être. Au bout d'un (long) moment, on se demande qui a commencé : de la poule ou de l’œuf, de la misère qui ne faiblit pas, avec toujours plus de bénéficiaires, ou des concerts de plus en plus lucratifs, salles remplies, records de ventes de billets ; regardez le Telethon : ils font concours d'une année sur l'autre, si une année est moins bonne que la précédente, c'est vécu comme un échec ! Trente ans après, ils en sont au même point : il leur faut toujours plus d'argent,  pour quel résultat au final ?

Une défausse des pouvoirs publics : la recherche dans le cas du Telethon est normalement un des buts de l'université ; la justice sociale est habituellement assurée par les filets sociaux (allocs, sécurité sociale, retraite). Les femmes battues sont un échec de la sécurité publique. Un mec qui cogne sa femme est un délinquant dont il convient de protéger la société qui doit l'empêcher de nuire, mission régalienne de l'état via la police et la justice. Mais tout se passe comme si une femme, et souvent des enfants, sont, chez eux, dans une sorte d'extra-territorialité comme si le privé n'était pas politique. Aussi, on a les associations de défense des femmes : généralement subventionnées (mairies, régions, Europe, état), on peut même dire qu'elles sont financées par le patriarcat vu le nombre de mecs à la tête de ces instances gouvernementales. Avec pas mal d'effets pervers : vous voulez un renouvellement annuel de vos subventions Mesdames, soyez gentilles et tenez-vous correctement ; je l'ai vécu, j'ai bossé bénévolement dans une association féministe pendant 4 ans, j'étais de toutes les réunions, inaugurations et buffets bien carnés des financeurs dont nous sortions l'estomac dans les talons, et accessoirement des sessions qu'on nous organisait avec des patrons du Bâtiment pour tenter de les convaincre de recruter des femmes. Jusqu'au jour où j'ai répondu à un qui nous disait "Et puis des femmes sur des chantiers boueux, aussi !", que quand nos grands-mères ont remplacé les mecs partis à la guerre à tous les postes laissés vacants par les hommes, quand ces derniers sont rentrés, ils ne leur ont pas demandé si leurs manucures avaient tenu le coup ? Coup de froid sibérien. L'adjointe au droits des femmes était dans la salle, elle l'a mal pris, on se demande pourquoi puisqu'ils étaient là pour ça, et moi aussi ! Bref, elle est allée voir la fondatrice et lui a demandé "C'est qui cette femme" (SIC), une journaliste ? J'avais un bloc-note, c'est pour ça, les journalistes ont des bloc-notes. Ça n'a pas traîné, on m'a rappelée à l'ordre et fait comprendre que les mecs, c'est fragile, qu'on ne les traite pas comme ça ! Inutile d'argumenter que le patron en question était venu boire une flute et discuter avec moi après, et qu'on s'était quittés en se serrant la louche ; en sous-texte, Karine la patronne a dû comprendre que sa subvention municipale était dans la balance, je suis donc partie.

Voilà où conduit l'addiction aux subventions. Soumission totale au financeur qui a droit de vie ou de mort sur votre association, les femmes en gardiennes du temple. Et puis ça fonctionne comme précédemment décrit : il y a des femmes battues, il faut donc des assistantes sociales, des refuges, du personnel pour tenir tout ça, ça crée des emplois associatifs en bénévolat ou très mal payés, qu'on espère efficaces : c'est une sorte de business de la misère qui devient pérenne. Les concours d'influence font aussi rage sur les réseaux sociaux à voir tous les comptes cause unique, ligne unique qui s'y tirent la bourre. Faire de la prévention ? On est bien trop occupées par le curatif et le curatif fait du chiffre. C'est toujours le même calcul : une bonne guerre relance le bâtiment, la prévention de la guerre ne rapporte rien aux PIB marchands.

Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas s'occuper des femmes victimes de conjoints violents, évidemment qu'il faut le faire, mais c'est aux pouvoirs publics de le faire avec de vrais emplois ; il faut d'ailleurs former la police et la justice à les recevoir toutes et à les écouter avec bienveillance.

Il est aussi temps de faire de la prévention, de dire aux filles que le mariage n'est pas une assurance : il ne garantit rien, ni le bonheur, ni la sécurité, il n'est ni une assurance vie ni une assurance santé. Au contraire, quand vous êtes ferrée, bien ligotée par les signatures devant le maire et le curé, les témoins, la famille, les amis, c'est à ce moment, en général, qu'il y a un fort risque que les violences commencent ; si elles ne commencent pas à ce moment-là, c'est que le violent attend que la femme soit enceinte, ce double verrou de sécurité pour lui. Le mariage est une institution patriarcale faite pour le plus grand bénéfice des hommes, les femmes seront perdantes de toutes façons sur les corvées non rémunérées et non reconnues par la société, alors que le conjoint attend bien ces services de son épouse, c'est implicite dans le contrat, une clause tacite non écrite. Je ne crois pas non plus que le mariage émancipe, il institue au contraire une dépendance, surtout des femmes : dépendance affective, psychologique, économique, régression de leur carrière alors que celle du mari décolle : il se stabilise, tandis que Madame se déstabilise, elle. Je sais qu'il y a toutes sortes de mariages : j'ai une connaissance qui s'est mariée tardivement pour l'avantage fiscal, elle n'est jamais chez elle la semaine car elle travaille comme commerciale en grand déplacement, elle est engagée en militantisme, ce qui signifie des week-ends et des soirées prises, il n'y a pas d'enfant en commun, c'est évidemment plus un arrangement social qu'une névrose amoureuse type "je l'ai dans la peau", ce qui ne veut pas dire qu'ils ne tiennent pas l'un à l'autre évidemment.

Pourquoi les associations féministes révèrent-elles tant ces vaches sacrées que sont le mariage et la maternité ? Pourquoi ne feraient-elles pas de la formation à la résistance à la pression sociale ? On dirait que pour celles-ci, dire du mal des institutions mariage et maternité est un tabou : on déplore le sort des femmes mais on ne met pas en garde, on ne dissuade pas. Pire même, on s'y épuise à revendiquer une parité inaccessible, on réinvente et affadit des concepts déjà mis en évidence sous d'autres mots, à d'autres époques ! Il était inutile d'inventer charge mentale, Christine Delphy avait déjà, en 1990, parfaitement décrit le phénomène sous les mots bien plus percutants de "double journée pour un demi-salaire" -et au final une demi-retraite ! Quelle perte de temps.

Nous ne sommes déjà pas aidées par la société, ni la par pop culture qui poussent au conjugo en le présentant comme le nec plus ultra ; les nombreuses humoristes femmes dans leurs stand up font rire en disant qu'elles ont "40 ans et pas de mec", présenté comme un échec patent (what the fuck ?) ; imaginez l'inverse, un comique homme faisant un spectacle "40 ans et pas de femme" ? Non, l'obligation du conjugo ne pèse que sur les femmes, c'est une fabrication sociale, et elle est dangereuse quand on voit les dégâts qu'elle cause. Il n'y a pas de voie royale, toutes les expériences sont bonnes à tenter. A condition surtout qu'elles soient libératrices, de les vivre en autonomie sans devoir sa vie et son destin à quelqu'un d'autre.

Il y a toutes sortes d'alternatives au mariage en fonction de ce que l'on souhaite obtenir en terme de solidarités : colocation, PACS, communautés de femmes -expérimentées par les féministes des années 70, mais on dirait que chaque époque se doit d'inventer ce qui l'a déjà été, et que nous ayons une mémoire d'amibe. Il est aussi temps de rappeler que vivre seule ne signifie pas qu'on est atteinte d'une maladie contagieuse incurable. Il est temps que les femmes qui vivent seules et qui en sont contentes sortent du placard pour dire et proclamer qu'elles sont très épanouies et qu'elles ne renonceraient à leur autonomie pour rien au monde. Arrêtez la pression sur votre entourage si vous êtes mariée, ne cédez pas à la pression sociale, arrêtez la propagation des légendes patriarcales : on peut vivre une vie pleine sans mariage et sans enfants, on peut vivre plusieurs amours sans se posséder l'un l'autre par contrat, on peut tout vivre. Il n'y a pas de normalité, il n'y a que des conventions sociales, grégaires, normalisantes.

Il faut rappeler avec Andrea Dworkin encore et toujours que :
" Le féminisme est la reconnaissance que chaque être humain vit une vie séparée dans un corps séparé, et meurt seul... c'est la plus simple idée révolutionnaire jamais conçue, et la plus méprisée ".



Dessin de Chaval (Yvan Le Borgne) - Caricaturiste et cartooniste - 1915-1968

Lien supplémentaire : Les femmes et les enfant d'abord ? Le mythe de l'homme protecteur ne résiste pas à l'analyse

samedi 30 mars 2019

Mariage et patriarcat

Cette semaine, je vous propose la traduction, avec leur accord, d'un article écrit par Marv Wheale pour le blog Vegan Feminist Network. Il traite du mariage et de quelques objections qu'on peut à juste titre lui opposer. Vous noterez en conclusion l'utilisation faite de l'intersectionnalité, cette nécessaire critique sociologique des hiérarchies d'oppression imposées par la domination patriarcale, mais plus contestable quand on en fait un usage politique puisqu'elle segmente l'oppression et fait perdre de vue "l'ennemi principal". Ici, elle s'applique judicieusement aux femmes mariées battues, le mariage étant pourtant peu contesté par les féministes qui défendent à juste titre ces femmes. Et pour le reste, gardez en tête que cet article est écrit dans le contexte social étatsunien.

" Le mariage est une institution ancienne, en même temps que contemporaine. Son aspect culturel réside dans sa capacité à appeler des aspirations telles que l'amour, le bonheur et l'identité. Le cérémonial du mariage lie ensemble des individus à la poursuite d'un avenir satisfaisant et comblé.
Vous ne pouvez pas reprocher à des couples de vouloir une vie merveilleuse, mais le mariage pose pourtant de nombreux problèmes. Je vais en examiner deux :

- Il occulte les inégales conditions sociales des hommes et des femmes ;
- Il dévalorise les autres relations intimes non sexualisées : amicales, fraternelles (entre frères et sœurs) et entre humains et autres animaux, en les renvoyant à un statut inférieur.

La politique sexuelle autour du mariage

Le mariage en tant que dispositif établi par la société dissimule les divisions de pouvoir entre hommes et femmes face à l'intimité qu'ils partagent. Plus simplement, les femmes n'ont pas un statut égal à celui des hommes même quand l'affection qu'ils partagent est profonde : l'assignation aux rôles sexuels / travail reproductif non payé / salaires inégaux sur le marché du travail / participation des hommes disproportionnée aux gouvernements / manque de représentation des femmes à la tête des grandes compagnies, dans la police, les cours de justice et l'Armée / le harcèlement sexuel, le viol, les violences conjugales et le meurtre / l'objettisation sexuelle dans la pornographie, les autres médias et la prostitution. Tous ces facteurs se mêlent à d'autres et sont aggravés par l'ethnie, la classe économique, le handicap, la taille, et l'âge.

Parce que le mariage obscurcit ces inégalités et désavantages, il rend plus difficile l'organisation contre le pouvoir mâle. La mobilisation d'énergie est divertie vers les "intérêts du mariage" qui engloutissent des tonnes de ressources matérielles et émotionnelles en quelque chose qui ne peut satisfaire nos désirs les plus profonds. Il est essentiellement contre-productif d'investir autant dans un but incapable de tenir ses promesses aux hommes et aux femmes en tant que groupes sociaux. De toutes les identités qui affirment la subordination des femmes au patriarcat, le mariage est une des plus influentes.

Les mariages LGBTQ+ en sont une réforme, mais ils ne peuvent pas préserver des sanctions d'une institution fabriquée par la société patriarcale. Toute amélioration du système finit par le légitimer. Pensez aux proclamations du capitalisme végane, aux mesures de bien-être animal, à la pornographie féministe, au travail du sexe..., tous hérauts de la libération. Ces mouvements contradictoires ne peuvent apporter de résultats en vue d'une émancipation. Ils sont tous des illusions libérales.



Les outsiders

Pour mieux appréhender les implications du mariage, vous devez reconnaître la situation où il place celles/ceux hors de ses frontières. Les non mariés sont relégués dans une position sociale subordonnée au motif qu'illes n'atteignent pas le modèle marital. Vivre à l'intérieur de différentes autres unions vous donne un statut inférieur. C'est évident non seulement au niveau de la non reconnaissance culturelle, mais également dans les lois des états. Les relations contractuelles des sexes dans le mariage, reconnues par l'état permettent toutes sortes d'avantages : des réductions d'impôts, des prêts bancaires, l'accès à l'adoption d'enfants, l'accès aux avantages sociaux du partenaire, des privilèges d'assurances santé, des droits de visite à l'hôpital, des directives pré-décès, des droits du survivant, des droits à l'héritage, des droits à l'immigration, et tous les avantages des proches-parents.

Les contre-arguments aux critiques du mariage 

Des gens vous diront que c'est une simplification que de voir le mariage comme irrémédiablement sexiste, surpassant toute autre relation platonique. Après tout, des quantités de femmes sont heureuses dans le mariage. De ce point de vue, plus de sensibilité et de crédit devraient être donnés aux exemples particuliers de mariages où les deux époux s'alignent sur les objectifs féministes, et qui respectent le pluralisme des relations des non mariés ; ils proposent que tous les avantages légaux et économiques du mariage soient étendus aux relations alternatives.

De plus, de nombreux couples issus des classes moins privilégiées pensent que le mariage est un refuge : contre la suprématie blanche, l'adversité économique, le capacitisme dominant, et la primauté hétérosexuelle. Ils proclament que bien que le mariage a des inconvénients pour les femmes, il est moins pénalisant que les pesants problèmes imposés par le racisme, le classisme, le capacitisme ou  l'hétérosexisme. Ce qui est important pour elles/eux, c'est de centrer le mariage sur la réciprocité et la résistance aux injustices sociales. Dans ces cas, le mariage est estimé fortifier la classe laborieuse, les combats contre le racisme, ceux des handicapés et des LGBTQ+ : en retour, le mariage s'en retrouve fortifié.

Les mariages entre véganes aussi sont vus comme un moyen d'exprimer publiquement un attachement émotionnel, des valeurs communes pour la cause de la libération animale. Ce raisonnement et ces sentiments sont similaires aux autres mariages axés sur la justice sociale.

Dernières remarques 

Non, tous les mariages ne sont pas égaux, mais la querelle contre le mariage est politique, car il est une entité politique.

L'idée du mariage, bon ou mauvais, faisant consensus, dépendant du respect mutuel, de l'affection et de la solidarité, masque la réalité des classes de sexe et la privatisation des femmes dans l'institution. Il dévalue celles/ceux qui ne veulent pas en être culturellement et légalement, refusant d'être ébranlés par l'optimisme progressiste des gens mariés à l'esprit aussi ouvert soit-il.

Certainement que l'intimité et l'activisme politique sont accessibles hors liens maritaux.
La violence des hommes contre les femmes est un système de pouvoir qui s'exprime majoritairement dans les liens du mariage. Pourquoi promouvoir un système oppressif qui masque l'occupation structurelle des hommes de la vie des femmes ?

Ne pourrions nous pas rendre l'intersectionnalité plus inclusive vis à vis des femmes battues en critiquant le mariage comme une fabrication sociale ? Nous savons que le genre, la race, le capacitisme, la classe, sont des constructions sociales, pourquoi ne pourrions-nous pas dire que le mariage en est une
aussi ? Tendons-nous à nous accrocher socialement à des habitudes apprises qui nous empêchent de questionner en profondeur nos visions du monde ?

Je ne demande pas aux gens mariés de se séparer ou de divorcer. Ce serait arrogant, inconséquent et absurde. Ce n'est pas la faute des individus s'ils ont été socialisés par des normes et des valeurs. Mon invitation est de mettre de côté nos résistances aux questionnements et de soumettre nos institutions sociales à l'épreuve de la pensée, du ressenti et du vivre. "

Marv est le modérateur de la page Facebook du Vegan Feminist Network.

jeudi 21 mars 2019

Coïts par Andrea Dworkin

Coïts par Andrea Dworkin - (Intercourse, titre en anglais) - Traduit de l'anglais par Martin Dufresne - Chez Syllepse Editeur et Remue-Ménage au Québec. Pour celles qui s'accommodent du village Potemkine patriarcal à base de Princes Charmants au point de ne plus voir le décor de carton-pâte, la lecture de l’œuvre d'Andrea Dworkin est une épreuve, douloureuse souvent. Dworkin décape à l'acide. C'est peut-être la raison pour laquelle elle n'est que depuis récemment traduite en français : ce sont les québécoises qui nous font ce cadeau. Merci donc aux québécois-es de nous offrir la traduction de cette autrice féministe majeure, de ses analyses audacieuses et sans concession. A un moment, où le féminisme se perd dans la segmentation, l'intersectionnalité, la fragmentation patriarcale selon Mary Daly, revenir à l'universel, à la big picture, à savoir les femmes partout traitées en biens meubles, asservies au service exclusif des hommes, de leurs désirs, de leur sexualité légale (mariage) et illégale mais tolérée comme un mal nécessaire (prostitution), et de leur reproduction, la traduction de cet ouvrage publié en 1987 tombe à pic.

Coïts propose une analyse des rapports entre les sexes dans l'acte sexuel lui-même, via la littérature ; des auteurs hommes qui ont écrit sur leur rapports avec les femmes : Tolstoï, Kobo Abe, James Baldwin, Isaac Bashevis Singer, Flaubert, le talmudiste Moïse Maïmonide, pour n'en citer que quelques-uns.

Je vous propose ci-dessous un extrait du chapitre Possession ; la succession des "cercles de l'enfer" étant titrés : Répugnance, A vif, Stigmate, Communion, Possession, Virginité (un très beau chapitre, le plus stimulant, où Dwokin parle de "sa" Jeanne d'Arc, Jeanne étant décidément interprétable de diverses façons, la vierge qui refuse d'être dégradée (debased) dans le coït, -j'y reviendrai certainement une autre fois, puis Occupation/Collaboration et finalement La loi, Saleté et Mort.



" Pour les femmes, être possédée sexuellement par les hommes est plus banal. Les femmes ont été un cheptel pour les hommes au titre d'épouses, de prostituées, de servantes sexuelles et reproductrices. L'appropriation et la baise sont ou ont été des expériences pratiquement synonymes dans la vie des femmes. Il te possède ; il te baise. La baise communique la nature de l'appropriation ; il te possède sous toutes tes coutures. La baise communique la passion de sa domination : elle exige son accès au moindre recoin de ton corps. Il peut posséder tout ce qui t'entoure et tout ce que tu portes et tout ce dont tu es capable comme travailleuse ou domestique ou parure ; mais te pénétrer et posséder tes entrailles est de la possession : plus profonde, plus intime que toute autre genre d'appropriation. Intime, brute, totale, la possession sexuelle est réelle pour les femmes, sans la moindre dimension magique ou mystique : être baisée et être l'objet de cette appropriation est inséparable et identique ; réunies, du fait d'être identiques, ces réalités constituent le rapport sexuel pour les femmes dans le système social de domination masculine. L'homme exprime dans la baise la géographie de sa domination : le sexe de la femme, l'intérieur de son corps font partie de son domaine en tant qu'homme. Il peut la posséder à titre individuel -être son roi et maître- et exprimer  ainsi un droit privé de propriété (le droit privé lié à sa classe de sexe) ; ou il peut la posséder en la baisant de façon impersonnelle et exprimer ainsi un droit collectif de propriété, sans mascarade ni manières. La plupart des femmes ne sont pas des individus spécifiques, distincts, aux  yeux de la plupart des hommes, ce qui fait que la baise tend vers une assertion collective de leur domination. Les femmes vivent à l'intérieur de cette réalité de l'appropriation et de la baise : c'est là qu'elles ressentent les choses ; le corps apprenant à réagir à ce que la domination masculine offre comme contact, comme rapport sexuel, comme amour. Pour les femmes, être possédées constitue le rapport sexuel appelé à répondre au besoin d'amour ou de tendresse ou d'affection physique ; cela en vient donc à signifier, à illustrer l'intensité du désir ; et l'appropriation érotique par un homme qui vous prend et vous baise est une affirmation physiquement chargée et importante de la condition féminine ou de la féminité ou du fait d'être désirée.

Cette réalité de l'appropriation et de la baise -en tant que vécu homogène aux plans social, économique et psychologique- encadre, limite, détermine les paramètres de ce que ressentent et vivent les femmes dans le rapport sexuel. Être cette personne sujette à l'appropriation, baisée, signifie devenir quelqu'un qui vit la sensualité dans le fait d'être possédée : dans le toucher du possesseur, dans sa pratique de la baise, aussi indifférente soit-elle de la complexité ou de la subtilité de notre humanité. Comme la capacité d'une femme à ressentir du plaisir sexuel se développe dans les confins étroits de la domination sexuelle masculine, il n'existe pas en elle d'être distinct -conçu et alimenté quelque part ailleurs, dans des  circonstances  matérielles différentes- qui hurle pour s'échapper. Seule existe la réalité de chair et de sang d'un être sensible dont le corps vit l'intensité sexuelle, le plaisir sexuel et l'identité sexuelle dans le fait d'être possédée : dans l'appropriation et dans la baise. C'est ce que nous connaissons ; et nos capacités de ressentir et d'être se trouvent rétrécies, laminées pour correspondre aux exigences et aux dimensions de cette réalité sensible.

Donc, les femmes ressentent la baise -quand elle fonctionne quand elle les submerge- en tant que possession ; et elles ressentent la possession comme profondément érotique ; et elles valorisent l'annihilation du soi dans le coït comme preuve du désir ou de l'amour de l'homme, de son ineffable intensité. Et donc, être possédée a une réalité phénoménologique pour les femmes ; et le rapport sexuel lui-même est vécu comme une réduction de l'assurance personnelle, une érosion du soi. Cette perte du soi est une réalité physique, et non seulement un vampirisme psychique ; et comme réalité physique, elle est glaçante et extrême, une érosion au sens strict de l'intégrité du corps et de sa capacité de fonctionner et de survivre. Les rigueurs physique de la possession sexuelle -du fait d'être possédée- endiguent la vitalité du corps ; et bien qu'au début la femme soit farouchement fière d'être possédée, -il la désire suffisamment pour l'évider complètement-, son intérieur s'use graduellement, et celle qui est possédée s'affaiblit, s'étiole, étant usurpée dans toutes ses énergies et aptitudes physiques et mentales par celui qui s'est physiquement emparé d'elle ; par celui qui l'occupe. Cette possession sexuelle est un état sensuel qui tend vers l'inexistence jusqu'à son aboutissement dans la mort. Le corps meurt, ou l'amant se débarrasse du corps usé jusqu'à la corde ; il le jette, chose vieille et inutile, évidée, comme une bouteille vide. Le corps est dépouillé ; et sa volonté est violée. "

"A l'opposé de l'air du temps et de la prétendue "égalité-dejà-là", de l'illusion que des pratiques sexuelles pourraient être "naturelles" et de l'oubli des rapports de domination, Andrea Dworkin aborde le coït en l'intégrant dans les rapports de pouvoir. Elle parle de "la baise" dans un monde dominé par les hommes, une certaine forme de sexe outil et matière de la domination, l'anéantissement des femmes dans la sexualité masculine, l'inégalité sexualisée des unes et des autres. L'auteure ne s'adresse pas à un auditoire timoré, passif ou avide de textes consensuels. Le coït dans un monde d'hommes (Intercourse en anglais) est un livre violent qui explore le monde de la domination et de la soumission."

Coïts - Editions Syllepse - Traduction Martin Dufresne. 

Avant-propos du livre écrit par Andrea Dworkin en 1995, à lire chez Entre les lignes entre les mots.

mercredi 13 mars 2019

Fièvre aménageuse - Suroccupation urbaine masculine

Cette semaine, histoire de faire monter mon taux de cortisol (oui, la même hormone de stress que produisent les cochons qu'on trimballe aux abattoirs et qui fait que leur viande part en eau dans la poêle des carnistes),  je suis allée à une réunion de "concertation" de mon quartier à propos de travaux, commencés il y a deux mois tout de même ! Mais comme ça grinçait dans le coin qu'on nous prend pour des quiches en "aménageant" dans le dos des usagers-habitants, donc, bam, "réunion de concertation". Mieux vaut tard que jamais.

Bien m'en a prise. J'ai pu me refamiliariser avec le technolecte des techniciens et des urbanistes.

Quelques mots ou expressions-clés en gros caractères, réellement entendus et fidèlement transcrits : valoriser. Foin de tous ces champs à vaches, rabines empierrées et boisées datant d'il y a deux siècles (ce qu'on appelle rabine dans l'Ouest est une allée empierrée bordée d'arbres, conduisant à un château), bras de rivières, étangs, mares, ronciers, dont personne ne profite car ils ne les connaissent même pas. Mettons des panneaux pour indiquer les cheminements bordés d'éclairages doux, posons des enrobés au pin histoire de laver plus vert (? peut-être que c'était au pain d'ailleurs, on ne sait jamais, c'est la même phonétique, mais je n'ai pas demandé), avec doublage de piste pour skateurs, rollers, (activités de mecs dans 80 % des cas), vélos... Mettons en valeur la nature qui n'y arrive pas toute seule. Dès qu'on la laisse se démerder, elle part en sucette : friches, ronces, engoncements inextricables tels que lome ne peut plus accéder, une vraie catastrophe. D'ailleurs, comme l'a dit un aménageur : la biodiversité s'appauvrit dès que la main de l'homme n'agit plus ; bigre, on se demande même comment le monde a pu prospérer sans nous, avant nous. On sait que c'est le contraire : la nature revient quand l'immense homme laisse la place après avoir rendu le lieu inhabitable pour lui, Tchernobyl est un parfait exemple du retour des bêtes et des plantes quand on leur a laissé le champ libre. Et puis, c'est quoi la nature, sinon une construction sociale, une terraformation permanente depuis l'avènement de l'anthropocène / capitalocène ?

Dans le cadre des ces aménagements on va faire appel à des porteurs de projets : qui une ferme permacole, qui des pâtures sur lesquelles faire paître des vaches. Sur un millier d'hectares, c'est bien le diable si on ne peut pas valoriser 10 hectares de terres agricoles, en compensation de tous les hectares vitrifiés sous les projets immobiliers, d'aménagements, ou encore de pelouses artificielles d'entraînement de foot : en effet pour obtenir une homologation internationale, il faut une taille critique de terrains d'entraînement. Il n'y a personne dessus ? Mais on s'en fout : le but c'est faire du chiffre, et pour cela il faut acquérir une homologation internationale. Ça ne profite qu'à des mecs ? Alors là, je pousse mémère : il n'y a PERSONNE pour souligner le fait. Pas plus celui qui a posé la question : "vous n'avez pas peur avec vos "enrobés" de faire appel d'air aux quads, motos, scooters déjà largement présents sur le site ? C'est des mecs qui font des tours de squads, motos ou scooters sur un site bucolique, mais motus, personne ne moufte. Le technicien municipal marchait sur des œufs : oui, effectivement, on nous signale des incivilités. Super, incivilités : il a le mérite de ne pas désigner les perturbateurs. Boys are boys, boys will be boys, apathie ménagère générale, coma dépassé. On ne va quand même pas se fâcher avec les mecs en appelant un chat un chat, puis la police. D'ailleurs, la police c'est des mecs aussi, donc, on tourne en rond.

Une autre attitude révélant l'impensé qu'est la multiplication humaine : des gens sensés, compétents, de plus de 70 ans, sachant instruire des dossiers, se demandant à voix haute pourquoi on a besoin de toutes ces routes, parkings, projets d'urbanisation (locution usuelle pour désigner les cages à lapins empilées partout sur les périphéries des villes) au bord de leurs jardins pavillonnaires ? Ils ont tous fait 3 enfants, 9 petits-enfants et 27 arrières petits-enfants et ils se demandent POURQUOI on a besoin de logements ! La génération des trente Glorieuses est décidément bien inconsciente, elle a brûlé la chandelle en irresponsable, consommé sans états d'âme, s'est étalée en mitant l'espace ; quand ils sont nés, ils étaient 2,2 milliards sur terre, aujourd'hui on est 7,7 milliards, plus de trois fois plus, ET ils se demandent POURQUOI on a besoin de tous ces logements ? Mais parce qu'ils ont fait de la cuniculture tiens ! C'est un monde ça, une telle inconscience. Bon, même pas la peine de hucher, je suis de toutes façons inaudible. Il n'y a pas pire sourd que qui ne veut pas entendre. 

Une note optimiste tout de même : quand je suis partie, la première tellement je n'en pouvais plus, c'était le noir absolu ; pas d'éclairage, les réverbères étaient éteints, et pas de lune. Incapable de retrouver mon chemin sur une allée bordée de parkings, j'ai dû retourner demander qu'on me raccompagne avec une lampe de poche. Au moins dans le coin, les oiseaux dorment tranquilles, les animaux nocturnes peuvent chasser et s'apparier en paix. Pourvu que ça dure.
 

dimanche 3 mars 2019

Tristes grossesses - L'affaire des époux Bac (1953-1956)

Moins spectaculaire, voire totalement oubliée, moins connue en tous cas que le procès de Bobigny qui cristallisa en 1972 l'opinion publique sur le drame des avortements clandestins et déboucha, après un acquittement général, sur la loi Veil de dépénalisation de l'avortement, l'affaire des époux Bac a pourtant fait prendre conscience elle, du drame des femmes accablées de grossesses dans un pays, la France de l'après-guerre, furieusement nataliste au prétexte de remplacer la saignée des deux guerres mondiales. Les mecs font la guerre, aux femmes de pondre pour remplacer la chair à canon et à usines au prix de leur santé et bien-être. L'affaire fit qu'après dix ans de combats, (le Parti Communiste fit hélas une contre campagne) la loi Neuwirth fut promulguée.



Non seulement la loi de 1920 punissait l'avortement, les avorteurs, avortées, médecins et soignants, de peines de prison et de fortes amendes, mais en plus, elle prohibait toute publicité des moyens de contraception, ne laissant aux couples que les méthodes irrationnelles permises par l'Eglise : Ogino, températures, retrait ou abstinence. Les médecins gynécologues se contentent hypocritement de dire "platoniquement" à leurs patientes malades ou faibles "pas de grossesses, ce ne serait pas prudent". Comment ? Mais ce n'est pas mon problème Madame. Ou à peu près, dans une société hypocrite déresponsabilisant largement les hommes. Les avortements clandestins font rage, (une grossesse sur deux, selon des estimations de l'époque), les femmes meurent ou sont gravement estropiées, l'hypocrisie est générale.

C'est dans ce contexte que se produit un "fait divers" : Danielle, la quatrième nouvelle-née en 5 ans du couple Ginette et Claude Bac meurt en 1953 de négligence, d'absence de soins, et des conséquences d'une grave dénutrition. Il y aura enquête des services sociaux, procès, deux procès : un premier où le couple sera lourdement condamné à 7 ans de détention, puis un deuxième, où la peine sera réduite à deux ans, les époux Bac sortant libres, la peine ayant été accomplie en préventive.

Deux historiennes, Danièle Voldman et Annette Wieviorka mènent l'enquête historique sur les époux Bac, rencontrent les derniers témoins, dont leur jeune avocate à l'époque (89 ans aujourd'hui), elle a le même âge que ses clients, 24 ans, sollicitent les archives de Versailles, de la prison de Haguenau, les archives départementales de Rennes et Angers, avec de nombreux moments de découragement et d'arrêt qu'elles relatent dans leur dernier chapitre : l'histoire non moins passionnante de leur enquête.

Elles montrent le rôle des époux Weill-Hallé, tous deux gynécologues, notamment de Madame Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, qui après une rencontre lors d'un congrès de gynécologie aux Etats-Unis avec Margaret Sanger, fondatrice de The Planned Parenthood, rentre en France, décidée à utiliser cette affaire Bac pour promouvoir, contre les diktats conservateurs de l'époque, la Maternité Heureuse, qui deviendra  ensuite le Planning Familial, lequel garde encore aujourd'hui dans son nom la genèse de son ancêtre US. Les voies du Seigneur étant décidément insondables, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé était catholique pratiquante, mère de famille heureuse : elle quittera le mouvement pour le Planning familial lors du combat pour l'avortement. Malgré cela, merci Madame. Vous méritez bien votre rue dans le 13ème arrondissement de Paris.

Enquête passionnante sur une histoire peu connue qui aboutit à la loi Neuwirth de 1967, à lire pour comprendre d'où viennent les femmes et le temps qu'a pris leur émancipation des diktats patriarcaux ; pour celles qui aujourd'hui rejettent la pilule, ce moyen de contraception qui fit basculer le destin des femmes : pour la première fois dans l'histoire, elles renversent la malédiction et prennent la maîtrise de leur corps et de leur fécondité. C'est la révolution du XXème siècle.

Lien vers le site de l'éditeur : Tristes grossesses - Edition du Seuil.

lundi 18 février 2019

#MeToo Cours petite fille !



Je viens de lire cet ouvrage collectif qui présente sous formes d'articles ou d'interviews de chacun-e des participant-es son analyse du mouvement #MeToo, moment d'histoire comparable aux luttes pour l'avortement des années 70 et pour la parité dans les années 90 (4ème de couverture), né des réseaux sociaux (Twitter en l'occurrence), et l'état des lieux de la " production théorique " des féministes : philosophes, anthropologues, activistes, femmes engagées en politique, sociologues, artistes, poétesses, majoritairement des femmes mais aussi deux hommes, dont un historien de la courtoisie. Certains textes sont assez savants voire hermétiques, mais tout est lisible jusqu'au bout, puisque j'y suis arrivée. Évidemment, c'est impossible d'être d'accord avec tout ; en revanche, certains articles suscitent l'enthousiasme, les plus radicaux en ce qui me concerne. Excellente, Inna Shevchenko de FEMEN, émouvante et drôle Elise Thiébaut comme à son habitude (Ceci est mon sang), motivées Fatima Benomar, femme politique et Isabelle Steyer, avocate, spécialiste des droits des femmes et des enfants, pour n'en citer que quelques-unes.

Pour situer historiquement le mouvement #MeToo, le hashtag (mot-clé) sur Twitter est né en octobre 2017, en pleine affaire Weinstein, relancé par la comédienne Alyssa Milano ; il avait été " créé dix ans plus tôt par Tarana Burke, travailleuse sociale américaine originaire de Harlem pour dénoncer les abus sexuels ". Des millions de femmes de 85 pays y ont répondu en 24 heures sur les réseaux sociaux, porté par d'autres comédiennes telles Asia Argento (qui écrit l'avant-propos du livre) ; il va faire tomber pour harcèlement sexuel " des hommes puissants qui n'avaient pas compris que le droit de cuissage n'existait plus et se croyaient protégés de la loi par leur omnipotence ". (Alliance des femmes). Une déferlante qui a généré en retour des tentatives de remises au pas, abordées aussi par plusieurs articles.

Isabelle Steyer, avocate :
" #MeToo est l'anticommissariat. Tout peut être dit avec ses propres mots, dans l'organisation de sa propre pensée et non pas du droit pénal ou de celui qui interroge . Les femmes ne passent pas d'une domination à l'autre. Elles décident de tout. Et peuvent s'affranchir des questions de forme ". Avertissement sans frais aux agresseurs, quand la justice ne fonctionne pas, quand les plaintes ne sont pas prises ou n'aboutissent pas, quand les lois élaborées par et pour les hommes prévalent, la justice se rend ailleurs, sur les réseaux sociaux. On peut le déplorer, comme un peut s'indigner du déni de justice que fait subir aux femmes la justice patriarcale. Car " la justice préfère juger les victimes plutôt que les violeurs. Le procès du violeur est le procès des femmes et non du violeur ".

Eva Illouz : Directrice d'études à l' EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales)
" Les medias sociaux remplissent le rôle que les institutions n'ont pas voulu jouer puisqu'on arrive à faire ce que les institutions n'avaient pas réussi à faire, c'est à dire faire comprendre qu'il y a un prix à payer quand on est prédateur [...] les medias sociaux constituent une arme très forte pour répondre à la négligence systématique des institutions ".
Et aussi sur la réflexion à de nouvelles formes de masculinité :
" je regrette que les homosexuels n'aient pas joué de rôle plus décisif dans la formulation de modèles alternatifs de masculinité hétérosexuelle. Les homosexuels sont le mieux soustraits à l'idéologie patriarcale de domination sur les femmes et ils auraient pu sans doute formuler des modèles alternatifs. "

Valérie Gérard, professeure de philosophie :
" Les féministes ? 
Séparatistes, hostiles, nuisant à la coexistence...
En guerre. 
Alors oui, peut-être, en fait.
Et peut-être même qu'il n'y a pas à s'excuser. "
Sûrement, même.

Jacqueline Merville, poétesse et peintre :

" toujours ils l'enfoncent leur machin
partout, dans villes, villages,
brousses, buildings,
tentaculaires sont leurs bites "

On peut être plus réservée, comme je le suis, avec les appels à l'aide aux hommes "on n'y arrivera pas sans eux", ou être moins touchée par la "génitalité" thèse de la psychanalyste féministe Antoinette Fouque ou encore de Luce Irigaray, qui rappellent toutes deux que nous avons des corps sexués : 1 + 1 = 3, unissons nous pour produire des enfants. Question de sensibilité personnelle.

Wendy Delorme, écrivaine :
" Je ne suis pas d'accord" suppose d'être éventuellement laissée pour compte. "Je ne suis pas d'accord" précède la désharmonie, la désunion, la rupture, peut-être.
"Je ne suis pas d'accord" propose la solitude d'être seule dans son opinion.
"Je ne suis pas d'accord, c'est se tenir droite sous le ciel, sans avoir peur qu'il nous tombe sur la tête.
Le courage de ne pas être d'accord, qui manque à tellement. On ne nous apprend pas à dire non, à dire "je ne suis pas d'accord". Ou alors dix ans après, quand les barrières cèdent devant le trop-plein de malheurs, et quand les faits sont prescrits : affaire Baupin ou LigueduLOL.

Car l'omerta règne. Parler, c'est rompre le consensus social, c'est devenir une "fille de Diogène", le philosophe grec antique de la " parrêsia ", pratique brutale de la vérité publique par le philosophe aux pieds nus, " vagabond charismatique fondant sa complète liberté sur l'absence de toute possession et un solide mépris du genre humain. La parrêsia, le "tout-dire", consiste à dire sans dissimulation ni réserve ni clause de style ni ornement rhétorique qui pourrait la chiffrer et la masquer, la vérité ".
 Je cite ici le formidable et libérateur article de Marie-Anne Paveau, philosophe, citant elle-même Michel Foucault.
" C'est une pratique profondément politique, en ce qu'elle concerne la vie de la cité. Mais le/la parrèsiaste prend le risque de tout perdre. " Les parrèsiastes, celles et ceux qui "balancent" la vérité à la tête des oppresseur-e-s et de la société toute entière, sont donc des personnes en danger car ils et elles appartiennent à la grande famille de ceux et celles que j'appelle les diseurs et diseuses de vérité, qui compte dans ses rangs les whistleblowers, les lanceurs d'alerte, les messagers, et tous ceux et toutes celles qui, un jour, osent parler. (Paveau, toujours). Le diseur ou la diseuse de vérité dérange l'ordre social, menace les puissant-e-s et, d'une certaine façon, culpabilise les complices et les silencieux et silencieuses. "

Carrie Fisher, Asia Argento, toutes celles qui ont accusé Weinstein et d'autres, sont des parrèsiastes, des " saboteuses féministes ", filles de Diogène, prenant le risque de la parole, pratiquant la parrêsia et la stratégie du sabotage des rapports de force."

Formidable article, à lire absolument.
Ouvrage collectif d'une trentaine de contributions, textes rassemblés par Samuel Lequette et Delphine Vergos, publié aux Editions Des femmes.

Hashtags à retrouver sur Twitter dans le moteur de recherche en haut à droite même sans être adhérente : 
#MeToo #TimesUp #Noshamefist 

Les citations sont en caractères gras et rouges.
Pour lire l'image ci dessus, il suffit de double cliquer dessus, sur Blogger, elle se superpose et s'agrandit.

"Cours, petite fille car les avant-gardes sont toujours derrière toi" : titre détournement d'un slogan féministe des années 70 "Cours petite sœur, les avant-gardes sont derrière toi".

dimanche 10 février 2019

La grande arnaque - Prostitution

Sexualité des femmes et échange économico-sexuel - Paola Tabet, anthropologue.
Chapitre 2 : La prostitution - Citations

Raymonde Arcier : Mère et Petite mère - Kapok et tissu - 2m60 et 1m80 de haut - 1970

Rappel des éléments connus :
" 1. Dans le monde entier, il y a une concentration absolue ou presque des richesses entre les mains des hommes ;
2. Les femmes effectuent bien plus de la moitié des heures de travail ;
3. La "dépendance économique" des femmes est endémique ;
4. L'échange économico-sexuel est une constante des rapports entre les sexes. "

Les "dents de la prostituée" ou sa capacité de négociation : transforme-t-elle une relation exploiteuse en relation réciproque ? Autrement dit a-t-elle une capacité de négociation ?
En allant écouter les habitantes d'une maison de femmes au Nigeria, des femmes ayant fui un mauvais mariage avec l'impossibilité de retourner dans leur famille originelle qui les reconduirait immanquablement chez le mari pour honorer le contrat de départ de cession de l'épouse, on se rend compte qu'il s'agit pour elles d'une émancipation : elles choisissent leurs amants, elles négocient le prix des relations sexuelles, affectives, matérielles, qu'elles auront avec un ou plusieurs amants. Les plus chanceuses se verront offrir un stock de marchandises, un fond de commerce, une maison..., par un homme riche contre services sexuels, domestiques, ou affectifs. Certaines peuvent même réserver leurs services à un seul homme qui leur permettra, en leur donnant un petit capital, de s'établir. Il s'agit de prostitution, à l'égale de la "danseuse" ou amante entretenues par un riche commanditaire, comme il en existait ou en existe encore certainement chez nous.
Mais, ce sont des fuyardes, des femmes en itinérance, écrirait Dworkin :

" Pour beaucoup d'entre elles, la migration est d'abord une fugue (parfois réitérée), refus d'un mariage imposé par la famille ".
" Souvent, ces jeunes femmes ou ces fillettes s'enfuient de nuit, parcourant des kilomètres et des kilomètres, faisant des chutes graves, croisant des animaux dangereux. "
" C'est dans le cadre d'une recherche d'autonomie que peuvent s'inscrire les migrations considérables de femmes vers les villes, où elles subsistent grâce à la rétribution de multiples relations, plus ou moins rigoureusement tarifées ou quantifiées..."
Mais la rupture de l'institution matrimoniale est inacceptable pour les hommes.
" par cette utilisation personnelle de leur corps sexué, elles se soustraient au travail gratuit et accèdent à une autonomie économique ". Il s'agit " d'une échappée hors du rapport d'appropriation privée. Les réinsérer dans ce rapport devient donc un but prioritaire de la politique des hommes. Le moyen en est la répression ". N'ayant pas de mâles gardiens connus, on leur impose des règles semblables à celles appliquées aux chiens errants : on les accuse de disperser la rage -dans leur cas, des maladies vénériennes. Toutefois, la société tente des accommodements, des réglementations récupérant les profits générés par la prostitution : " dans les villes du Sud-Est de la France au XVème siècle, le recrutement ou l'entrée obligée dans les bordels se faisaient par le biais de la pratique répandue du viol collectif qui valait à la femme la marque de putain et qui touchait évidemment des femmes se trouvant dans des conditions de marginalisation sociale (étangères, veuves, femmes abandonnées...), en Chine, le système pénitentiaire recrutait des prostituées chez les femmes condamnées et leur parentes ; encore actuellement, le recrutement de prostituées se fait par la coercition ou la fraude. Ce commerce est contrôlé par des proxénètes free lance, ou organisés en réseau.
" Toutes ces formes-là visent donc à rentabiliser l'aspect de service et à récupérer intégralement au profit des intérêts masculins chaque aspect de transgression et d'irrégularité privant les femmes de tout contrôle et même les soumettant directement à l'exploitation dans un système parallèle à celui du mariage ". Mariage et bordel utilisent le service sexuel, l'un est admis, l'autre est générateur pour les femmes "d'infériorité sociale et de stigmatisation"

" La définition de l'OMS qui considère que la prostituée est une femme qui offre des services sexuels contre rémunération ne tient pas, cite Paola Tabet. En effet recevoir une compensation de l'homme avec qui l'on a des rapports sexuels est une constante, quel que soit le type de relation. "

La grande arnaque : Censure, spoliation de la sexualité des femmes :

" Dans un contexte général de domination des hommes sur les femmes, les rapports entre les sexes ne constituent pas un échange réciproque de sexualité. Un autre type d'échanges se met en place : non pas de la sexualité contre de la sexualité, mais une compensation contre une prestation, un paiement contre une sexualité largement transformée en service. L'échange économico-sexuel devient ainsi la forme constante des rapports entre les sexes et structure la sexualité même ".

" Une chose paraît si normale et si évidente qu'elle n'est même pas spécifiée : c'est que les demandeurs sont des hommes et que les fournisseurs de la "marchandise" sont presque toujours des femmes ou bien, quand ce sont des hommes, ils la fournissent presque à 100 % à d'autres hommes."

" Puisque le sens de l'échange -de qui provient la "marchandise" et à qui elle va- est fondamental, il vaut alors la peine de l'écrire en toutes lettres et de se poser une question simple mais peut-être très éclairante : comment l'homme le plus pauvre, y compris plongé dans les situations les plus misérables, peut-il se payer le service sexuel de la femme la plus pauvre ; alors qu'au contraire la femme la plus pauvre, non seulement ne peut se payer des services sexuels, mais, peut-on dire, n'a même pas droit à sa propre sexualité ? ".

Raymonde Arcier - Le Patriarcat - Collage

Ressources : image sur le site de Raymonde Arcier
La grande arnaque de Paola Tabet sur le site de l'Harmattan Editeur, à lire évidemment, ce billet n'étant qu'un court résumé !
Premier épisode de la grande arnaque : Le mariage