dimanche 17 août 2014

Idée lecture : Comment rêvent les morts

Sur les conseils d'un abonné Twittos québécois, j'ai lu Comment rêvent les morts, roman américain de Lydia Millet. Une excellente idée de lecture pour l'été, ou n'importe quand.

Thomas, dénommé T. par sa mère, le héros du roman, "fait" de l'argent en bétonnant, vitrifiant, artificialisant tous les bouts de terres vierges qu'il trouve "valorisables". Il adore l'argent et d'ailleurs, quand il était petit, il pouvait passer des heures à contempler un billet usagé de 20 dollars (les neufs font trop fausse monnaie !). T. est promoteur immobilier, il trouve des terrains, les financeurs et les capitaux, et il construit des lotissements pavillonnaires pour retraités de la classe moyenne supérieure, clés en mains. Il y a bien quelquefois des interdictions émanant des services fédéraux ou locaux de protection de l'environnement, car abritant une espèce endémique d'animal, mammifère, insecte..., mais rien qui résiste réellement à une armée de bons avocats.

Seuls inconvénients de son métier lucratif, les protestations mesquines de ses nouveaux propriétaires qui souhaitent redresser une allée de garage voulue légèrement courbe par l'architecte : ce serait tellement mieux s'ils pouvaient entrer en ligne droite, sachant que c'est, bien entendu, pire pour sortir du garage en marche arrière. Le roman est plein de petites notations drôles et saugrenues de la sorte sur les frustrations perçues dans une société d'hyper consommation.

Et puis un jour, T. blesse mortellement une femelle coyotte sur une bretelle d'autoroute. Cela lui cause un choc émotionnel dont il va tenter de se remettre en allant adopter une chienne dans un refuge. Puis son père abandonne le domicile conjugal : mâle alpha hétérosexuel quinquagénaire, patriarcal ne doutant pas de ses prérogatives dues à sa naissance dans le bon sexe, il réapparaît cependant quelques temps plus tard barman dans un bar gay, où il goûte une nouvelle jeunesse, un nouveau look, un nouvel appétit de la vie, débarrassé des contraintes du conjugo. Pendant que sa femme, la mère de notre héros, abandonnée, incapable elle, de se retrouver une raison de vivre, aliénée par des années d'asservissement dans la routine du mariage, se laisse aller à folleyer, perdant progressivement contact avec le réel. C'est injuste, mais le patriarcat est injuste, par la haine de soi paralysante qu'il provoque chez les opprimées. Toutes ces épreuves successives imposées par la vie, la mort brutale aussi de la femme à laquelle il était profondément attaché, font que T. va aller du côté de l'empathie et de la compassion.

Roman sur la perte, et sur l'effacement progressif mais inéluctable des espèces animales autour de nous, sur la destruction de la nature par notre parasitisme et nos aveuglements de consommateurs-rois, roman assez mal foutu quand T. commence à aller visiter des zoos (la partie la moins convaincante), il se termine -les cinquante dernières pages formidables- par une confrontation avec la nature, la vraie, celle qui ne fait pas de cadeaux aux humains. Fin ouverte, à nous d'inventer ce qu'il adviendra du héros, mais fin bouleversante grâce à une rencontre. Avec un animal, bien sûr.

Lydia Millet dédie son livre au rhinocéros noir, disparu d'Afrique Occidentale pendant l'écriture de son livre ( 2008) et à toutes les espèces animales qui vont disparaître dans les mois et les années qui viennent.

Lien : La critique de Télérama

mardi 12 août 2014

Avoir foi en l'humanité, malgré tout ?

J'ai reçu dans ma boîte mail, car je suis abonnée à leur mailing-liste, cette vidéo émanant de l'ONG Animals Australia, ONG qui donne une voix à tous les animaux, y compris ceux dits "de rapport" ou "de boucherie", ce qui, en soi, est remarquable. Après une série de mauvaises nouvelles et d'appels à militantisme, and now, the good news, restaurez votre fois en l'humanité en moins de 4 minutes, écrivent-ils, proposant un montage de différentes vidéos tournées par des activistes de la cause animale, dont il n'est pas question de discuter la véracité, ces images témoignent de situations réelles. C'est l'été, aussi place aux "bonnes nouvelles" : l'humanité (dont sa moitié masculine montrée ici -qui sature les postes de pompiers, les "anges des animaux" étant généralement massivement des femmes, rappelons-le) au meilleur d'elle-même. Notez dans les sous-titres que ces témoignages proviennent de partout sur la planète.
ENJOY !


mardi 5 août 2014

Pornographie de la viande

Un restaurant steakhouse ouvre à Washington DC ; sa stratégie marketing est d'attirer les femmes (...not your daddy's steakhouse, dit la promesse de leur affiche). Voici le matériel publicitaire et RP utilisé pour l'évènement :





























Un morceau de viande pendu à un crochet de boucher (animal déréalisé et fragmenté, coupé en morceaux dans la viande) et une femme coupée en deux, juste au dessus du "jarret" ou du "gîte" ? Rappelons que des corps de femmes sont aussi montrés - consommés en morceaux dans les industries de la prostitution et de la pornographie.










Dans l'affiche d'ouverture avec bouteille de champagne : éjaculation faciale (même pas) subliminale ?






















Les happy few invitées à l'ouverture sont marquées (branding) comme du bétail dans le dos ou sur le bras


Dans la vidéo publicitaire long cut ci-dessous, vous pouvez repérer tous les codes de la pornographie filmée : à la seconde 34/35, il y a même une Cène très fugitive (dernier repas du Christ, sujet inépuisable de la peinture sacrée) composée uniquement de femmes, qui se veut sans doute dans la transgression blasphématoire, et outre des femmes se rentrant des morceaux dans la bouche, des éjaculations symboliques, et bien sûr un couteau phallique trancheur en gros plan.



La promotion du Happy hour du lundi fait clairement appel à la culture du viol :


J'entends d'ici certain-es penser : mais ce n'est pas en France qu'on verrait des choses pareilles !

Eh bien si : déjà traitées sur ce blog ou d'autres, une pub pour la saucisse de Morteau  et le calendrier des Chefs 2013 avec des hommes habillés et des femmes dévêtues en cuisine.

Liens qui ont inspiré ce billet :
Human-Animal studies images ;
L'article du Huffington-Post consacré à l'évènement (en anglais) qu'ils présentent comme "female friendly" c'est à dire favorable aux femmes (merci de votre vision des femmes et de vos projections sur ce qu'elles sont sensées aimer). Le diaporama Sexy Pizzas est du même tonneau.

lundi 28 juillet 2014

Les vrais mâles préfèrent la viande

La veille de la finale de Coupe du Monde FIFA 2014, opposant Allemagne-Argentine, et suivie en majorité par les hommes, Euterpe m'envoie la une du Berliner Morgenpost :


L'agriculture argentine (qui occupe 7 % de la population et 5 % du PIB) est constituée d'élevages extensifs qui couvrent presque la moitié de son territoire (c'est ce que veut dire extensif : ça prend de la place sans être très rentable), mais c'est le soja, le maïs et le blé qui comptent en majorité dans sa production, notamment à l'export. Alors pourquoi pas un morceau de tofu ? Quand aux allemands, je sais qu'ils exportent plutôt des machines-outils et non pas des couteaux et des fourchettes ! Si la machine-outil est totalement virile (allez au Salon de la Machine-Outil, si vous ne me croyez pas), le tofu (fait avec du soja, légumineuse très protéinée) lui, l'est moins. Et puis, les hommes veulent du bacon enroulé dans du bacon !


"Un vrai gars, ça a tout le temps faim, ça mange un ours avec la peau et les poils, et pas de salade. Et un gars, ça mange du gras, si vous aimez les légumes, enlevez 5 points" -à votre virilité. Vous pouvez vous amuser à aller sur ce lien Êtes-vous un VRAI gars, faites le test ! Et gaffe à ne pas faire de réponses de chochottes : vous débutez avec un capital de 100 points et à chaque mauvaise réponse, vous perdez des points, je vous aurais assez prévenus en vous donnant tous ces indices. La viande, c'est viril, se tue à vous dire le Guide (québécois) des Restaus 2014

tandis que le melon, lui est nettement plus féminin :


Ces illustrations sont furieusement dans la tendance Foodporn qui fait un tabac sur Internet et les réseaux sociaux en ce moment. Foodporn : photos consistant à glorifier de la nourriture comme substitut du sexe selon ce lien Wikipedia en anglais.

Tout ça pour vous introduire l'excellent billet d'Elise Desaulniers sur le Site québécois Françoise Stéréo :

Les vrais mâles préfèrent la viande – Convergences du féminisme et de l’antispécisme

(Antispécisme : lutte contre les préjugés liés à l'espèce, ou spécisme)

"Sur la couverture de son numéro « spécial hommes » présentement en kiosque, Ricardo s’est entouré de six semblables pour nous offrir des côtes levées, du poulet frit et des trucs technos. Entre les fumoirs et les meilleures coupes de bœuf pour le BBQ trône une section sur le bacon – où quelqu’un a trouvé le moyen d’ajouter quatre tranches de fesses de cochon à une tarte aux pacanes. Certains y verront un florilège de clichés, mais le magazine défend son manque d’imagination : si on patauge dans les stéréotypes, c’est que le client en redemande. « Lorsqu’on a fait un appel à tous auprès de nos lecteurs pour savoir quel genre de plat ils aimeraient avoir dans notre numéro spécial gars, le message qu’ils nous ont envoyé était clair : “On veut du bacon au bacon enroulé dans du bacon.” C’est donc à leur demande que nous avons décidé d’ajouter ce dossier 100 % cochon. »
Dans le monde de Ricardo, tous les hommes sont blancs, plutôt riches, plutôt forts, plutôt d’âge moyen. Et assurément hétérosexuels et carnivores. Seul Ricardo peut se permettre un peu de sensibilité avec des framboises et des poivrons en nous faisant visiter son jardin. Les autres gars, les vrais, maintiennent la ligne dure : « Les filles seraient étonnées de voir qu’on mange de la salade quand elles ne sont pas là… c’est parce qu’elle contient du steak », affirme Hugo dans le reportage sur le « party de gars 100 % bœuf ». Il serait sans doute d’accord avec l’analyse du rapport des hommes à la viande que fait le publicitaire Jimmy Berthelet, sur le site Web du magazine : « Le barbecue nous connecte avec nos origines les plus primaires. Des flammes, une pièce de viande, l’odeur de la fumée… c’est une expérience imprégnée en nous. C’est une cuisson d’instinct et de toucher. »
Les vrais mâles préfèrent la viande. Cette idée simpliste est bien ancrée dans notre culture. La viande est associée à la force physique : les hommes sont forts, les hommes doivent être forts; les hommes ont besoin de viande. Dans la grande dichotomie patriarcale, la symbolique de la viande résonne avec des qualités typiquement masculines : le courage, la puissance sexuelle, la richesse et le prestige. L’entrecôte, c’est la nourriture de ceux qui ont atteint le penthouse de la chaîne alimentaire. À l’opposé, les légumes inspirent l’ennui, la passivité. Végéter, c’est vivre de façon inerte, sans volonté.
Si l’identité masculine est associée aux côtes levées, les femmes, elles, sont du côté des légumes en papillote. Au 19e siècle, Hegel écrivait d’ailleurs que « la différence qu’il y a entre l’homme et la femme est celle qu’il y a entre l’animal et la plante. L’animal correspond davantage au tempérament masculin, la plante davantage à celui de la femme. Car la femme a davantage un développement paisible, dont le principe est l’unité indéterminée de la sensibilité[2] ». On l’aura deviné, Hegel n’était pas très queer."

Pour lire la suite, dans la même verve passionnante et argumentée, citant Sexual politics of meat de Carol J Adams dont j'ai parlé sur ce blog, comparant le sort fait aux femmes, aux colonisés, aux animaux dans nos sociétés patriarcales, et établissant une convergence entre féminisme et antispécisme. C'est par ici : paragraphe

jeudi 24 juillet 2014

Le cœur des femmes

Je relaie ici la campagne pour la détection des maladies cardiaques chez les femmes. Il existe une idée fausse mais qui a la vie dure : les femmes seraient mieux protégées par leur système hormonal contre les crises cardiaques et les infarctus. Encore une légende patriarcale : dans ce domaine il y a parité. Et les femmes meurent plus ! Nous sommes moins bien détectées, moins bien traitées, et bien sûr, comme d'habitude, pas prises en considération par la Recherche. Les symptômes des femmes ne sont pas les mêmes en matière de pathologie cardiaque et nous en mourons plus souvent, nous avons 7 fois plus de risques de mourir d'une crise cardiaque que d'un cancer du sein.

Le film est beau et réussi, avec Julie Depardieu dans le rôle principal :



Mesdames, faites surveiller votre coeur !

Liens : Le coeur des femmes en danger
Recherche médicale : les femmes défavorisées ?
Le PDF de l'Institut de France (avec rien que des hommes à la tête du pool recherche)

mercredi 16 juillet 2014

Trompe-l'oeil et mauvaise foi

J'ai eu l'occasion d'évoquer dans un précédent billet les arguments des hommes pour écarter les femmes de certaines professions. A l'invitation de l'association féministe dans laquelle je militais, j'allais faire potiche aux réceptions de leurs financeurs, mais avec mon plein accord. Je ne porte pas de crête à l'iroquoise, ce qui était le cas des deux fondatrices, je m'intègre donc mieux dans un buffet de la préfecture, de la Région ou de la mairie dont dépendaient leurs financements. Et, bien entendu, elles avaient le droit de se coiffer comme elles l'entendaient. Tout est allé très bien pendant plusieurs années. La coupe a débordé un matin lors de la réception d'une poignée de patrons du BTP, dont un chef d'entreprise de peinture en costume velours ras noir qu'il avait sans doute peur de salir, c'est fragile ce tissu. La rencontre avait lieu pour promouvoir les femmes dans les métiers du bâtiment, et l'adjointe au maire pour la parité était de la réception. Bref, quand le patron peintre a commencé à divaguer sur "des femmes dans la boue sur les chantiers, aussi, quand même !!", mon sang n'a fait qu'un tour. Il faut dire que j'entends depuis des lustres les mêmes arguments mensongers dans l'industrie, qui est davantage mon domaine. J'ai donc répondu poliment mais néanmoins fermement "c'est amusant, mais entre 1914 et 1920, aux femmes qui remplaçaient les hommes partout aux champs (80 % de la France était rurale) et dans les usines d'armement notamment, on n'a pas demandé, quand les mecs sont rentrés de la boucherie mondiale, si leurs bottines, leurs jupons brodés, et leurs manucures avaient bien résisté à la boue des champs et à la graisse des ateliers ?". Non, c'est vrai quoi. Silence de mort dans la salle. Ça a même empiré quand le patron estomaqué a balancé l'argument de trop selon moi : "Vous avez des enfants, Madame ?", "Ah, parce qu'il faut être pourvue d'enfants pour avoir un avis autorisé sur le sujet, en plus ?". Ou comment aggraver son cas.


Photo : Une Rosie Riveter de l'industrie de guerre américaine en 1943.

Quand je plaçais du personnel médical et para-médical, les pharmacies industrielles (style Novartis et d'autres), dernier bastion mâle dans la pharmacie, me faisaient le nez quand je proposais une pharmacienne
(85 % des effectifs de la profession) : il faut trimballer des charges lourdes, me disaient-ils en me prenant pour une bille. Les chaînes industrielles d'assemblage intègrent depuis longtemps les éléments lourds par des monte-charges et des systèmes de portage, donc on se payait ma tête. Pareil chez les autres industriels : pas de chiottes ni de douches pour femmes, la chaîne n'est pas adaptée, me rétorquait-on, oubliant que dans les hôpitaux, les aide-soignantes et les ASH soulèvent des malades grabataires de 70 à 85 kg couramment, les manipulent pour les soins et la toilette, ce, sans aucune assistance mécanique de machines porteuses. Et dans ces professions qui ne sont pas mécanisables, les hommes se gardent bien de venir concurrencer les femmes ! Il m'est aussi arrivé de traverser des ateliers d'ébarbage de pièces d'acier : ce sont des femmes qui travaillent là, dans un brouillard permanent de poussière d'acier où on ne voit rien à 10 mètres, parce que les femmes sont "plus précises" ! Si la force physique était un argument, comment expliquer que dans les ateliers de développement software (codage, langages informatique...) on ne voit que des garçons ? Idem dans les écoles d'informatique truffées d'hommes. Développer en C++ se fait devant un clavier d'ordinateur, assis au chaud et au sec, sans bruit et sans poussières, sans appel à la force physique. Alors ? Pourquoi pas de femmes, comme dans la salle à coté où, devant les mêmes ordinateurs, elles sont secrétaires et comptables ?

Il n'y a pas de fatalité à ce qu'un poste de travail soit pénible, gras ou sale : il suffit de réfléchir à l'ergonomie du poste et de l'aménager pour l'améliorer : tout le monde en profite, les femmes ET les hommes. Il n'y a pas de fatalité à ce qu'un chantier soit boueux : il est boueux et dangereux parce que ce sont des hommes qui y travaillent en majorité, comme les vestiaires des mecs dans l'industrie ne sont pas propres, les chiottes à l'avenant, sans miroirs, avec des choses douteuses stockées devant les lavabos inaccessibles (ça m'est arrivé, en tant que commerciale de vouloir aller aux toilettes dans des ateliers où il n'y a que des mecs, où il faut en plus traverser une rangée de pissotières où ils se cramponnent l'appareil uro-génital : une horreur !), pas plus qu'un atelier de mécanique ne doit forcément être noir, sale et huileux par terre, au risque de chutes graves !


Ils veulent juste rester entre eux et se garder les postes valorisants et mieux payés : toutes leurs machines auxquelles les femmes n'ont pas accès, sont pilotées par un bien nommé joystick (à fonction masturbatoire, mais je vais me garder de faire une psychanalyse de comptoir) et de boitiers presse-boutons, depuis leurs odieuses nacelles élévatrices qui sont partout, leurs grues de chantiers, jusqu'à leurs inhumaines machines à ramasser les poulets dans les tunnels hors-sol -que je vois quand je fréquente l'autre endroit où ils ont tous les postes : l'inhumain élevage industriel, et plus généralement l'agriculture. Ils ramassent des poulets comme ils ne ramasseraient pas des pêches : trop fragiles, elles arriveraient abîmées chez les distributeurs et seraient invendables. Les poids lourds sont devenus hyper-équipés et avec cabines confortables, comme les chariots de caristes. La soudure est un travail de haute précision, comme celui de dentellière : certaines soudures sont radiographiées pour s'assurer qu'il n'y a aucune micro-fissure, dans l'industrie nucléaire notamment. Il n'y a donc aucune raison pour que les femmes n'y aillent pas.


Finalement, mais l'adjointe au maire partie vaquer à d'autres obligations n'était plus là pour le voir, le patron peintre après examen du cas à distance de sécurité de plusieurs mètres, constate que je n'ai pas l'écume aux lèvres, d'ailleurs je taille un bavette courtoise à une de ses homologues femme, sans qu'on s'envoie la décoration de table à la figure. Il s'approchera donc avec une coupe de champagne et nous bavarderons ensemble pendant une bonne vingtaine de minutes, en concluant par une poignée de mains. Mais le mal était fait : l'adjointe ayant fait demander à mon propos, outragée, "Mais qui est cette femme ?", nous nous sommes quittées l'association et moi pour raisons que le financement par l'oppresseur, fut-il représenté par une femme, ne permet pas d'exprimer ses arguments et qu'il faut caresser ces messieurs dans le sens du poil, même quand la réunion est faite pour promouvoir les femmes. Sans moi, et sans regrets. Cela m'a dégagé du temps pour me consacrer à la cause des animaux qui m'occupait en même temps. Quand je réussis à rentrer dans un élevage industriel (où on ne rentre pas, faut-il le préciser ?), et que le technicien me demande à la fin de la visite si je "suis journaliste" (imparable : je connais le sujet, je pose des questions et je prends des notes), que je me présente en qualité d'activiste de la cause animale, il pâlit légèrement en vérifiant que sa braguette est bien fermée, ce qui n'est pas désagréable ; et si les installations et le nombre de leurs occupant-es sont conformes à la Directive européenne, tout va bien, on sursoit à la pendaison par les couilles. Mais uniquement à cette condition.

ACTUALISATION - Liens supplémentaires (Merci Elihah :)
Genre et Informatique par Isabelle Collet
Sur les pratiques insalubres considérées comme viriles, car trompe-la-mort sans doute : un article sur les pisseurs de rues
Une campagne pour la mixité des métiers 

mercredi 9 juillet 2014

La radio de blogueurs - Eté 2014 - Jenny



A l'initiative de Lolobobo, c'est reparti pour la saison 5 de la Radio des Blogueurs de l'été. J'ai choisi la chanson du dernier album de De Palmas : Jenny, -prostituée-, en deux couplets.



Premier couplet : le faux glamour de la prostitution et second couplet, en contre-champ, la réalité :

"De plus en plus, Jenny s'abîme 
A tant donner sans recevoir,
Elle dit qu'elle connaît la fin du film
Elle dit qu'elle n'a plus peur du noir".

Je ne veux pas plomber l'atmosphère de l'été, mais j'aime bien cette chanson que j'entends dans la playlist "variété" de RFM, et elle est dans mes thématiques féministes. Le clip est intéressant aussi, qui montre Jenny dans l'effroyable solitude d'espaces nocturnes menaçants. J'en profite donc pour rappeler quelques chiffres : activité cachée bien que non illicite, les prostitué-es seraient entre 18 000 et 20 000 en France, nombre certainement très sous évalué (400 000 en Allemagne). Plus de
90 % des prostituées sont étrangères, sous la coupe de trafiquants et de réseaux mafieux d'exploitation sexuelle. Plus de 10 000 mineur-es sont exploité-es par la prostitution. L'âge moyen d'entrée en prostitution est de 14 ans. L'espérance de vie d'une prostituée est extrêmement réduite à 42 ans contre plus de 80 ans pour les femmes, en France. Aux USA, l'espérance de vie d'une personne prostituée serait de 34 ans ! Elles sont exposées à la violence des hommes, aux infections sexuellement transmissibles, à la toxicomanie, sans parler des séquelles psychologiques qui peuvent conduire au suicide. Les hommes sont en majorité écrasante clients des prostitué-es des deux sexes (0,6 % des femmes se déclarent clientes) ; environ 13 % des hommes français sont clients. La France est un pays abolitionniste. Il lui reste juste à mettre à l'ordre du jour du sénat l'examen de la loi de pénalisation du client votée ce printemps par le Parlement, et qui devait faire la navette avant l'été.
Je poke Euterpe et Veggie Poulette si elles veulent se joindre à la chaîne de la Radio des blogueurs/blogueuses de cet été. Mais il est entendu qu'il n'y a pas d'obligation !

Liens :
Prostitution en France : portrait en chiffres et lettres
Prostitution en France : portrait en chiffres et en lettres - See more at: http://www.ouvertures.net/prostitution-en-france-portrait-en-chiffres-et-en-lettres/#sthash.LLKhnsGX.dpuf
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En anglais un article de Time qui va faire débat (Un site internet à Oakland montre floutés des clients de prostituées) : Oakland launches pimp-shaming website
Le compte Twitter de la Radio des Blogueurs.

mardi 1 juillet 2014

Pour en finir avec la famille - Hors-Série de Charlie Hebdo


Charlie Hebdo sort son nouveau Hors-série en kiosques. Je l'ai trouvé féministe.

La famille, "un papa, une maman" selon les slogans de la "Manif pour tous" et du mal nommé "Printemps français", c'est une construction idéologique pour tenir les femmes et les enfants sous la coupe des hommes, des pères. En l'espèce : un homme vous protégerait contre tous les autres (qui sont des prédateurs, sous-texte), les femmes seraient en danger dans l'espace public, chasse jalousement gardée des mâles, au besoin pour vous en persuader et décourager les récalcitrantes, on vous y harcèle et on vous y insulte, et puis être une femme dans la rue, c'est être une femme "de mauvaise vie". Les femmes à l'intérieur, à la cuisine, on vous dit, et les vaches seront bien gardées. Le concept se décline partout : dans l'industrie et le bâtiment où les femmes font secrétaires dans les bureaux et les papas sont dehors sur les chantiers "dans la boue" (franchement Madame, vous voyez votre fille sur un chantier, dans la 
boue ?, comme j'ai entendu me répondre la corporation des bétonneurs, en plusieurs actions militantes féministes), chez les commerciaux et chez les informaticiens, en un mot, PARTOUT.

Pas de bol, les faits et statistiques démontrent exactement le contraire : "Dans de nombreux pays, le foyer est le lieu où une femme risque le plus d'être tuée". 35 % de femmes sont tuées par leur partenaire ou ex-partenaire, on ajoute 17 % de femmes tuées par un proche, et le constat est accablant écrit Charlie : plus de la moitié des femmes trucidées ont été victimes d'un membre de leur entourage. "Les hommes eux, se font principalement buter dans la rue, mais ils peuvent ronfler tranquillement sur le canapé du salon". Et c'est encore pire pour les enfants continue le journaliste : les 2/3 des agressions sexuelles sont commises dans le milieu familial (rapport Haute Autorité de Santé). Le risque vient surtout des pères (32,3 % des agresseurs), et des beaux-pères et concubins ( 9,5 %). Les femmes sont moins dangereuses (3 % des agressions sexuelles). "Avant d'interdire aux enfants de tchatter avec un inconnu sur Internet, il faudrait déjà leur apprendre à se méfier de l'adulte qui vient les border dans leur lit le soir"[...]. "En France, des dizaines de milliers d'enfants sont en danger dans le cadre familial" selon un avocat général.

Idéologie également, la politique familiale française qui date de l'après-guerre ! Slogan de 1945 : il faut repeupler la France, d'où allocations familiales versées au nombre d'enfants, sans conditions de revenus : aujourd'hui encore c'est intouchable.



Familles mortelles aussi en Inde et en Chine, deux pays qui, pour des raisons différentes (dot pour l'Inde et politique de l'enfant unique en Chine) suppriment les fœtus filles, ou pratiquent l'infanticide des fillettes, créant un déséquilibre démographique désastreux. L'Irak d'après Saddam Hussein s'apprête à légaliser la puberté canonique à 9 ans, et à obliger les femmes à se soumettre à toutes les exigences de leurs époux, selon les préceptes du code de la famille. Le hors-série présente un bon état des lieux idéologique des principaux pays de la planète, incluant la polygamie. Evidemment, c'est du Charlie-Hebdo avec des titres : "Papa violeur, fiston serial killer" ou article "Ponte obligatoire" qui évoque le sort réservé aux célibataires nullipares et qui entendent le rester, dans une société idéologiquement nataliste. Ou des dessins titrés :

 "Un papa, une maman : deux façons de finir à la DDASS"

Je n'ai fait qu'un bref survol, il est très complet. Achetez-le (6 €uros dans les bons kiosques), empruntez-le ou volez-le, mais LISEZ-LE ! 
Il est très bien fichu. Article évidemment non sponsorisé.

mercredi 25 juin 2014

Non, le masculin ne l'emporte pas...

Avant le français, il y avait le latin, et avant l'imprimerie il y avait des moines copistes qui écrivaient en latin. L'invention de l'imprimerie a bouleversé tout cela : comme lors de l'arrivée d'Internet, on a, à l'époque, spéculé sur la mort des langages vernaculaires, des patois régionaux (dont le français) qui devaient disparaître au profit du latin. C'est exactement le contraire qui s'est passé. La France féodale est  composée et entourée de pouvoirs régionaux, duchés, comtés, seigneureries, qui défendent âprement leurs prérogatives contre un embryon d'état centralisateur, où seuls savent lire quelques lettrés, et l'Eglise en concentre la majorité, la clergie : seuls les chrétiens de sexe masculin ont le droit de passer des diplômes. Cela leur ouvre toutes sortes de postes prestigieux.


La "vitupération des femmes" par la "forteresse assiégée"

"Parce qu'elle est la première a construire un état, la France est pionnière dans les progrès de la domination masculine". Il y a eu quantité de souveraines et de gouvernantes : quand la loi salique (mythe masculin) ne les empêchait pas de monter sur le trône, elles étaient vilipendées, leur mémoire gravement salie dans les livres d'histoire "afin d'illustrer le bien-fondé de la prétendue décision des fondateurs du royaume : les femmes qui ont régné, toutes usurpatrices, ont toujours engendré des catastrophes". Il a pourtant de grandes intellectuelles, autrices,
poétesses : Marguerite de Navarre, Christine de Pisan, Hélisenne de Crenne...), malgré cela, "en France toutes les femmes sont soumises à leur mari, même les reines". La forteresse assiégée (les mâles menacés dans leurs prérogatives) se défend pied à pied : les reines deviennent des productrices d'héritiers.

"On dit que si les femmes savaient, elles voudraient commander" ! (François Béroalde de Verville - 16ème siècle). Comme on le voit, les assiégés par l'excellence des dames développent des discours légitimant la répartition inégale des pouvoirs. Pourtant en 1607, Charles Maupas, auteur d'une grammaire françoise énonce que tout nom d'office d'homme est masculin et tout nom d'office de femme se met au féminin (accessoirement, le féminin procède du masculin, tout comme Eve a été formée de la côte d'Adam, vieux fantasme de l'engendrement masculin) : "avocate, clergesse, dompteresse, apprentisse, doyenne, emperière, financière, officière...". Elles font des tas de métiers, vous remarquerez qu'elles ne sont pas timides comme aujourd'hui ! Il édicte des règles : demandeur, demanderesse, défendeur, défenderesse (ces deux derniers persistent en langage juridique), docteur, doctoresse (dans les campagnes encore aujourd'hui on dit doctoresse, sagesse de la langue populaire qui refuse de nier les femmes), philosophe, philosophesse, peintre, peintresse... Inventeur, inventrice, procureur, procuratrice, vainqueur, vainqueresse, capitaine, capitainesse, libraire, libraresse. Elles excellent dans tant de métiers que cela ne peut plus durer : tous ces mots en esse disparaîtront, dont pilosophesse qui les fit ricaner car il se terminait en "fesse". Sans rire, on a "l'humour" qu'on peut quand on est assiégé. Autrice, aussi, va leur causer de gros soucis. Arrive Louis-Nicolas Becherelle en 1834 qui édicte que, bien que les femmes exercent ces métiers : "on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice, traductrice, etc., par la raison que ces mots n'ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions". Après qu'un Sylvain Maréchal, poète et militant politique, ait défendu un Projet de loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes en 1801 ! Les  vilains jaloux. Bescherelle, encore : "La masculinité annonce toujours une idée grande et noble". Et puis : "Les femmes poètes sont de mauvaises ménagères ; la rime s'accorde mal avec l'économie" d'un certain Boiste.

Le masculin l'emporte.

Comme dans le mal nommé "Club des Lecteurs" de ma médiathèque : j'ai beau dire qu'il n'y a que des femmes à la plupart des réunions, ou alors un seul homme et 6 femmes : moi j'appelle cela un Club des Lectrices, mais rien à faire, les bibliothécaires (des femmes, mais mot épicène) me regardent noir. Je suis une affreuse féministe castratrice. Le masculin l'emporte partout : dans les pronoms attributs-barbe au menton. Je suis malade, je suis enrhumé, dit un de ses amis à Madame de Sévigné : "je LA suis aussi" répond celle-ci très rationnellement. Le monsieur la tance en disant qu'on doit dire "Je LE suis aussi". Madame de Sévigné rétorque que si elle employait LE pour parler d'elle, elle aurait l'impression d'avoir de la barbe au menton. Bescherelle (encore lui !) cautionne : le pronom LE doit être généralisé. Le genre des inanimés : ne cherchez pas là non plus de logique, mais sont généralement féminin, les "sons mols", et masculins, les "sons durs". Et de genre féminin, les mot se terminant par un e MUET ! Il y a plein d'exceptions : aigle par exemple, qui était un féminin jusqu'au 1er empire, et qui devient masculin quand Napoléon décide d'identifier cet oiseau avec son pouvoir ! Eliane Viennot évoque également l'accord des participes présent ou gérondifs. Aujourd'hui il sont invariables, mais il ne l'ont pas toujours été : au XVIIIème siècle on trouve des testaments de femmes "couturière, âgée de 25 ans, native de Paris, demeurante Rue Neuve Saint-Sauveur n° 329" ou "y demeurante et étante en bonne santé" ! Là également, le prétendu "neutre" masculin a prévalu.

Je me souviens de certaines de mes profs (groupies) qu'enchantait la langue française, tellement logique et tellement précise, selon elles ! Mais il n'y a aucune logique : il s'agit de conventions imposées de force par le pouvoir masculin assiégé qui utilise tous les moyens, même les plus déloyaux, pour mieux nier le féminin, donc les femmes. La langue française est genrée. Pour la précision, elle repassera aussi : refuser de dire pompière ou croupière quand c'est une femme qui endosse la fonction, j'appelle cela de l'imprécision organisée. Aujourd'hui, les pronoms relatifs lequel / auquel sont en passe de remplacer laquelle et lesquel-les, auxquel-les, qui s'accordent obligatoirement avec ce qui a été énoncé avant eux : toustes les femmes et hommes politiques font désormais la faute, y compris les nationalistes crispés, suivez mon regard.

Passionnant à lire, ce livre est l'histoire de la formation et de l'harmonisation du français, ce patois du latin, par un pouvoir politique masculin centralisateur. Je sais que plein de gens pensent que cette querelle du féminin est futile : comme illes se trompent ! Refuser la féminisation des noms de fonction, par exemple, est loin d'être innocent. Sur 90 métiers environs, les femmes sont cantonnées à une douzaine, mal payés, et tous au service des hommes et de la collectivité. Il y a un siècle, dans les administrations et les écoles en Bretagne, on voyait affiché "Défense de cracher par terre et de parler breton". Quand on veut nier, diffamer, péjorer, distinguer, renvoyer à l'altérité, on utilise la langue. Le français est misogyne, spéciste et, en ce qui concernait le breton, raciste. Lisez ce petit livre : la langue est politique, et n'oubliez jamais que le langage humain est performatif, il crée le réel. En l'espèce : la détestation du féminin, donc des femmes.

Non le masculin ne l'emporte pas sur le féminin - Editions iXe

jeudi 19 juin 2014

Des fachotes et fachos, les VG défenseurs des animaux ?

Comme j'en ai un peu assez de voir arriver des remarques sur les intentions de vote FN de certains défenseurs des animaux et végétariens, lors des manifestations anti-corrida pour ne citer que celles-là, je vais tenter une courte histoire de la compassion envers les animaux démontrant que ce sont des humanistes qui s'intéressent à la question. Il n'y a rien à gagner à défendre les animaux : aucun bénéfice politique, il n'y a que des coups à prendre, suivis de l'oubli. Le féminisme et la protection de l'environnement, opportunément aiguillés, peuvent éventuellement conduire vers une carrière politique, le végétarisme et la protection animale, je ne crois pas. Je n'en connais pas, en tous cas.

Le XIXème siècle
Delmas de Grammont : général de cavalerie sous Napoléon III et député de droite libérale de la Loire, deux ans de mandat. Il initie la première loi de protection animale en France en 1850, punissant d'une amende tout acte de cruauté envers un animal, 30 ans après les anglais. Je n'ai aucune sympathie pour les généraux du Second Empire, pas plus que du Premier, ni d'ailleurs pour les notables de province. Delmas de Grammont n'a même pas de page Wikipedia, il a laissé son nom à un collège du Sud-Ouest, il y a une Avenue Grammont à Tours (mais je ne sais même pas si c'est lui), bref, cet homme est bien oublié aujourd'hui. On apprend sur ce lien qu'il était taxé de socialisme par son camp politique car il demandait des salaires décents pour les ouvriers, et qu'il payait correctement son personnel, même quand ils étaient vieux. Il semble que sa compassion s'exerçait aussi bien envers les animaux qu'envers les humains, ce qui est normal, il n'a rien du facho ou de l'extrémiste de droite. 

Le couple Mary et Percy Shelley - Mary Shelley, née Mary Wollstonecraft Godwin, d'une mère philosophe féministe (Mary Wollstonecraft) qu'elle perd à onze jours, est une écrivaine anglaise de l'époque romantique dont le roman le plus connu dans une production importante est Frankenstein ou le Prométhée moderne, œuvre par laquelle elle invente le roman d'anticipation gothique, genre qui fera fortune dans la littérature et le cinéma. Mary est féministe, et réformatrice radicale. Son mari et elles sont des végétariens convaincus. On peut lire son Frankenstein à différents niveaux, mais incontestablement, il dénonce déjà la croyance irrationnelle dans le progrès technique, et le fait que lorsque des hommes (mâles) se mêlent de donner la vie, ils produisent des monstres. La Créature du Docteur Frankenstein est fabriquée de l'addition de morceaux de cadavres et d'organes sélectionnés et trouvés dans des abattoirs : sa monstruosité fait fuir les humains qui la rejettent. En fuite et mourant de faim, la Créature renonce à manger de la viande en prenant conscience de quoi il est fabriqué. Monstrueux, mais plus humain et empathique que les humains : il souffre tellement ! Les prétentions désespérées de la Créature à être admise par l'espèce humaine reflète la position des féministes et des végétariens de son époque : ils sont toutes et tous confrontés à un monde qui refuse de les accueillir et qui les sépare entre "eux" et "nous", selon Carol J Adams dans son ouvrage "The sexual politics of meat". Mary Shelley, bien ignorée malgré le pillage de son œuvre fait par le cinéma, est sortie de l'oubli dans les années 1970 grâce à des critiques féministes qui refusaient qu'elle sombre dans le néant patriarcal réservé aux autrices talentueuses.


Le comte Tolstoï, écrivain russe majeur du XIXème siècle, pacifiste végétarien qui prônait la compassion envers tous les êtres vivants, mais de réputation sexiste et misogyne notoire (nobody's perfect) après la publication de son pamphlet anti-mariage, cette "prostitution légalisée" selon lui, "La sonate à Kreutzer". Mais bon, l'homme était ainsi fait qu'il resta marié et fit de multiples enfants à la comtesse Sophie sa femme, qui lui servait à tout, y compris de secrétaire et d'agente littéraire ! Elle lui répondit en écrivant "A qui la faute ?" publié tardivement. Tolstoï était végétarien, pas sa femme, qui ne comprenait même pas son végétarisme, et rajoutait du bouillon de volaille en douce dans ses plats ! Bref, le mariage, cette association improbable de deux personnes qui passent leur vie entière à s'énerver l'une l'autre en se jouant des coups tordus, rien d'anormal, les Tolstoï ne pouvaient échapper à cette règle universelle. Ce qui est tout de même culotté, c'est de se plaindre tout en profitant des avantages de cette institution patriarcale étouffante pour les femmes. Tolstoï : un homme assez ordinaire en somme, mais humaniste, comme le souligne cet article qui le montre levant des fonds pour nourrir des paysans affamés, un activiste avant l'heure, un pionnier. Et qui démontre que l'empathie n'est pas sélective.

Le XXème siècle
Isaac Bashevis Singer - Ecrivain juif polonais naturalisé américain car fuyant l'antisémitisme de son pays, conteur d'expression Yiddish, prix Nobel de Littérature pour son œuvre en 1978. Végétarien militant, "Les gens disent souvent que les humains ont toujours mangé des animaux, comme si c’était une justification pour continuer la pratique. Selon cette logique, nous ne devrions pas essayer d’empêcher les gens d’assassiner d’autres personnes, puisque ceci existe aussi depuis les tous premiers temps.” “Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka ". Dans ses romans, il y a quelques héros végétariens. Une de ses nouvelles Yentl a été adaptée au cinéma en 1983 par Barbara Streisand : très beau film musical contre le sexisme et l'intolérance des religions révélées, il raconte la volonté d'une fille à devenir rabbin. Elle doit se déguiser en homme pour parvenir à ses fins. Humaniste, avec des traces de féminisme : lisez Isaac Bashevis Singer.

Jacqueline Gilardoni, une "petite dame de la Protection animale" comme les appelle affectueusement Florence Burgat. Se prendre inlassablement des murs et des portes d'abattoirs dans le nez, affronter la violence, l'arrogance et le mépris des directeurs de ces établissements de mort, défricher des terres inconnues où personne ne s'était jamais risqué, se faire une culture sur le terrain sur un dossier qui n'intéressait personne, et surtout pas les pouvoirs publics, persévérer, et finalement arracher aux députés en 1967 une loi sur l'étourdissement avant saignée, Jacqueline Gilardoni l'a fait. Elle crée l'OABA qu'elle dirige et préside pendant 40 ans jusqu'à sa mort en 2001. Aujourd'hui cette ONG a pignon sur rue et est bien connue des professionnels : elle est dirigée par un homme.


Samedi 14 juin, à Paris, avait lieu la 3ème marche pour la fermeture des abattoirs : ci-dessous une photo de die-in sur le parcours de la Marche.


Liens supplémentaires : Estivales de la question animale du 25 juillet au 1er août, département de la Loire, avec des intervenants intéressants.
Non, Hitler n'était pas végétarien.
et de Elizabeth Hardouin-Fugier : la protection animale sous le nazisme, réponse à Luc Ferry.