jeudi 13 juin 2024

The Duchess : Georgiana Spencer Cavendish. Ou les stratégies des femmes pour survivre en patriarcat

Ce film, sorti en 2008, production franco-italo-britannique réalisé par Paul Dibb tourne en boucle sur les chaînes de la TNT. Il y est multi diffusé. Je l'ai revu récemment : il me semble être un bonne somme des stratégies que durent déployer les femmes, ici du XVIIIe siècle, mais sans doute aussi des siècles précédents et suivants, pour survivre sous la féroce loi des vieux pères. 


Dans son ouvrage Au NON des femmes, Jennifer Tamas écrit que notre époque est incapable d'imaginer la violence des rapports entre les hommes et les femmes avant la fin du XVIIIème siècle, violence exercée par les hommes contre les femmes évidemment. The Duchess raconte la vie d'une personne historique : la Duchesse Georgiana Cavendish née Spencer, femme aristocrate qui vécut entre 1757 et 1806 en Angleterre.

Les stratégies de survie des femmes, ici aristocrates, se révèlent à travers divers personnages féminins, de la mère comtesse à la fille devenue duchesse, en passant par la concubine maîtresse du Duc. Ca m'a paru terrifiant. 

La mère, stratège marieuse accomplie, vend sa fille de 17 ans contre un titre de noblesse supérieur au sien, de comtesse à duchesse, pour acquérir plus de statut social, concentrer les fortunes et agrandir les domaines. Il y a une contrepartie bien entendu, la production par la femme vendue, sa fille, d'un héritier mâle au Duc Cavendish. Aucune révolte chez Georgiana, elle accepte le contrat sauf qu'elle doit subir la naissance de deux filles aînées, que le garçon se fait attendre, et que le contrat peut être dénoncé puisque sa partie à elle est non remplie. D'où les visites de la comtesse mère à sa duchesse de fille pour l'exhorter à tout bien faire comme il faut, même accepter des affronts cuisants. Par exemple, Georgiana se laisse imposer sans discussion une fille bâtarde du Duc, provenant d'une liaison extra conjugale, fille qu'elle élèvera comme les siennes et à laquelle elle s'attachera. On verra dans le développement du récit que cela ne marche plus de la même manière quand c'est elle qui met au monde un bâtard, issu d'un amour romantique avec un jeune homme politique prometteur. Son enfant lui sera arraché sans pitié par le mari tout-puissant dès la naissance, et envoyé chez une nourrice à la campagne, au grand déchirement de sa mère. 

Le Duc dans le film est un pleutre mal élevé, capricieux et mauvais coucheur, mais comment pourrait-il en être autrement puisqu'il n'a qu'à exiger pour être obéi, maître, saigneur et possesseur qu'il est ? A une réception chez lui, il plante sa duchesse seule en bout de table où elle joue à l'hôtesse parfaite, "parce que la compagnie est ennuyeuse" et qu'il préfère aller dormir plutôt que d'écouter des inepties. Surtout celles de sa femme qui se pique de donner son avis politique et que ses hôtes écoutent ? Elle se retrouve donc seule à taper la discute, elle qui n'a aucun droit, surtout pas celui de voter, avec une cinquantaine de mâles titrés.

Evidemment, pour le plaisir amoureux ne comptez pas sur le duc non plus ! Il consomme. Pour lui, l'acte sexuel est une sorte de viol, il y a d'ailleurs une pénible scène de viol conjugal à un moment du film, il n'y met aucune forme, tant et si bien que Georgiana sera initiée au plaisir sexuel et aura son premier orgasme avec.... une femme, son amie Elizabeth Foster, divorcée et mère de deux enfants, qui n'a plus de toit parce que plus de mari. Le conjugo au XVIIIe siècle, précédents et suivants : le mari qui n'a rien à démontrer est un mauvais coup au lit. 

Elizabeth Foster doit elle, utiliser une stratégie d'entrisme, se faire bien voir, et trahir la Duchesse en acceptant (je ne parlerai pas de consentement, les forces en présence étant peu en faveur de cette pauvre femme éperdue) que le Duc l'impose comme maîtresse et vienne dans son lit. Les deux femmes (amies au départ, rappelons-le) se retrouvent donc rivales dans le foyer du Duc Cavendish qui les montre ensemble en toutes circonstances sociales. Elizabeth est évidemment victime elle aussi : elle plaide sa cause comme une question de survie pour elle et ses enfants. Divorcée, désargentée, sans toit ni revenus, elle doit accepter de tromper sa meilleure amie avec le mari de cette dernière. Les deux sont bel et bien piégées en système patriarcal tout puissant, et doivent s'arranger avec le système puisqu'elles ne peuvent le changer. 

D'un bout à l'autre du film, on voit des femmes asservies, malgré leur haut rang et leur statut social, et un patriarcal arrogant qui impose son bon plaisir à tout le monde, épouse et maîtresses incluses. Epouse qui supplie qu'on lui laisse ses enfants, soumise au chantage de devoir abandonner un nouveau-né sous peine de se voir retirer ses enfants légitimes. Le double standard est omniprésent. On a comparé le destin de Georgiana à celui de sa lointaine parente, Lady Diana Spencer, princesse de Galles (1961-1997). A part le fait qu'elles étaient toutes deux mariées à des pleutres capricieux exigeant qu'elles poulinent un héritier mâle, la comparaison s'arrête là, leur destin est différent. Georgiana s'intéressait et se mêlait de politique, Diana se dépensait en bonnes oeuvres. Pas exactement un surclassement. Georgiana Spencer était consciente que les dés étaient pipés en sa défaveur, elle s'en arrangeait en renâclant auprès de sa mère, en négociant le plus possible avec le tyran. Diana s'est fait piéger par l'aaaamourrrr, elle est tombée dans les rets d'une famille cynique et arrogante qui l'a plantée dans ses appartements après sa nuit de noces, le mari retournant à ses amours antérieures. Georgiana ne s'embarrasse pas de sentiments sauf ceux, indéfectibles, qu'elle éprouve pour tous les enfants qu'elle a élevés, elle sait qu'elle est l'enjeu d'un contrat social, qu'elle a un prix. Diana se laisse embobiner dans le conte du Prince Charmant. 

Autre époque, même classe sociale, mêmes pratiques. 

Tout cela pour montrer que c'est de là que nous venons, nous les femmes. De l'esclavage, de l'échange néolithique des femmes pour faire société, gagées, même encore à naître, dans le ventre de nos mères, vendues, prêtées pour la domesticité ou la prostitution, servant de lettre de change et de reconnaissance de dettes. Serves. Attachées à une propriété, violées, raptées, ravies ; butins de guerre, échangées lors des razzias, trophées distribués aux vainqueurs (survivance qu'on retrouve dans la stratégie actuelle de Boko Haram, de Daech, des Talibans...) et qu'il a fallu survivre, monnayer en courbant l'échine le fait de rester en vie. Nous sommes toutes des survivantes. De la famine, des guerres, de la reproduction à laquelle nous avons payé sur notre santé et notre vie un lourd tribut, des rivalités mâles et de l'injustice de notre sort. Tout cela a traumatisé, laissé des traces, abîmé notre psyché, nous a castrées métaphysiquement, si bien que nos réflexes en face de leur violence, c'est la sidération, la trouille, la peur de faire mal à un agresseur, mal qui se retournerait contre nous, le masochisme, le réflexe d'obéir et de subir l'emprise plutôt que se révolter, la soumission en somme. Aucun animal, à ma connaissance, n'est "sidéré" quand il est attaqué, il se défend, jette toutes ses forces et sa ruse pour se tirer des griffes et des crocs du prédateur, il arrive même qu'ils y échappent laissant l'attaquant tout étonné que ce fut si peu facile. 

Un exemple vécu cette semaine, que n'importe qui d'un peu attentif peut reconnaître dans sa vie de tous les jours. Un chantier dans ma rue creuse un grand trou pour changer une canalisation veille de 40 ans. Barrières partout, dalles explosées, escaliers et trous périlleux à franchir, une tractopelle à grand renfort de boucan creuse, deux mecs regardent ailleurs. J'arrive, j'en ai plein de dos, j'ai une lombalgie, je vais au culot (je suis culottée, ça m'a sauvé la vie des quantités de fois, le culot c'est ma stratégie de survie à moi !) vers le gars près de l'accès barriéré. Puisque je suis là, je vais vous ouvrir me dit-il. Vous êtes trop bon Monseigneur ai-je failli répondre en faisant la bossue à pied bot, mais, poliment, je me suis contentée d'un sobre merci. Et ayant traversé, se matérialise devant moi, out of the blue, une dame conduisant un énorme trolley avec quatre enfants du même âge dedans. Et portant de grosses séquelles de ce que je viens de décrire ci-dessus, comme vous allez constater. S'adressant au gars du BTP elle demande si elle peut elle aussi bénéficier du passage. Je vous promets, elle a REMERCIE le mec qui l'a laissée passer TROIS FOIS ! A la troisième, j'ai un peu fondu une durite et exaspérée, je l'ai suppliée d'arrêter de s'excuser. "Mais ils travaillent quand même", me signale-t-elle ! Et vous, vous vous baguenaudez avec vos quatre mômes du même âge qui ne sont pas à vous ? J'en ai perdu mon sang-froid et toute mon élégance habituels. Nounou, c'est moins bien que gars du BTP ? Nounou, c'est pas un boulot ? Payé. Mal. Mais payé ?  Le conducteur de tractopelle n'en a pas perdu une miette. Je suis partie exaspérée, il sont restés discuter, sans doute en me cassant du sucre sur le dos. L'énervée du quartier. Je ne comprends pas qu'elles ne voient pas l'escroquerie, l'esbroufe qu'est l'emploi masculin ! La pire application en est la balayeuse de ville à moteur thermique qu'eux seuls conduisent. Ils font mine de nettoyer les caniveaux tout propres, en laissant des trottoirs et des places entières jonchées de mégots et des saloperies diverses parce l'accès est impossible à leur machine. Mais il y en existe plein d'autres de ces escroqueries.  Les mecs s'emploient à des boulots inutiles, touchent un salaire, les femmes travaillent, en bénévolat ou mal payées, dans le soin. 

Elles assurent toutes les corvées utiles du globe, elles soignent les corps jeunes, vieux, malades, la Terre, elles réparent l'entropie, elles gardent, éduquent, élèvent les enfants, avenir de l'espèce (voir billet précédent), mais leur travail, leurs emplois sont toujours subsidiaires, l'emploi étalon est toujours celui des mâles, fût-il inutile, destructeur, nuisible même. Le conditionnement est tel qu'ils n'ont même plus besoin de froncer les sourcils, elles se précipitent au secours de la forteresse assiégée, la reddition est totale. La conscience investie, phagocytée, à la manière de ces jumeaux chimériques, deux en un, dont l'un a définitivement absorbé l'autre. Tout cela est le résultat d'un asservissement que seules les bêtes ont connu au même niveau à travers la protohistoire et l'histoire qui, comme chacune sait est toujours racontée par les vainqueurs, et où les femmes occupent toujours le rôle des vaincues. L'héritage de Lady Georgiana Spencer Cavendish, résistante, survivante, militante politique émérite un siècle avant les Suffragistes, s'est perdu dans les sables de l'Histoire des vainqueurs.  

Lady Georgiana Spencer Cavendish peinte par Thomas Gainsborough : 


mardi 28 mai 2024

Pour une politique écoféministe - Ariel Salleh


Ecofeminism As Politics: Nature, Marx and the Postmodern
Je l'ai lu cette semaine en français sous le titre Pour une politique écoféministe, sous-titre Comment réussir la révolution écologique. Je préfère nettement le sous-titre en anglais, bien plus descriptif et exact : Nature, Marx and the Postmodern de l'ouvrage écrit en 1997, par l'autrice Australienne Ariel Salleh.

Il s'agit d'une épistémologie (critique) féministe du marxisme, de sa dialectique Homme (sexe) / Nature, de son matérialisme désincarné, dans la lignée des Silvia Federici, Marilyn Waring, qui sont déjà familières aux lectrices de mon blog. Marx fut pourtant un des premiers à inclure la nature dans sa théorie, mais il tombe ensuite dans l'ornière bien masculine de l'invisibilisation des femmes en tant que (re)productrices. 

Les femmes exécutent 70 % des corvées, entendez travaux domestiques d'entretien, de restauration des corps jeunes et vieux, et des champs, quand elles sont agricultrices vivrières, de la nature, de lutte contre l'entropie, pour seulement 10 % de la masse salariale de la planète. Selon Ariel Salleh, considérant ces chiffres, toutes les femmes sont du Sud. Le travail des femmes est donc du travail fantôme, alors qu'il est pourtant indispensable à la bonne marche des choses familiales, sociétales, planétaires. Ariel Salleh plaide donc pour une "incarnation" de leur contribution via la reconnaissance du care (soin) aux autres, au biotope, aux animaux, à l'économie, dans une perspective écoféministe via une comptabilité différente des PIB nationaux. " La femme qui nettoie la maison ne travaille pas mais le soldat qui la bombarde, lui, travaille " assène-t-elle dans son ouvrage qui compile tous les ratages patriarcapitalistiques : mythe du progrès technique aliénant et destructeur qui a mis la reproduction humaine et le corps des femmes à la découpe ; destructions, entropie, surexploitation, épuisement des femmes et de la Nature. Puis expansion néo-coloniale au nom du progrès et de l'aide au développement qui annule et détruit irrémédiablement les savoirs autochtones agricoles, notamment ceux des femmes, de leurs cultures vivrières dont elles vendent les surplus sur les marchés, surplus concurrencés par les productions industrielles subventionnées de l'hémisphère Nord.
 
Les féministes libérales qualifiées de "fémocrates" eurocentrées (versus "womanist", mot qu'Ariel Salleh propose à la place de féministe) en prennent pour leur grade, accusées de défendre uniquement l'égalité avec les hommes, et donc de vouloir conquérir des postes dans une économie dominée par " la confrérie des costard-cravate ", les mêmes emplois postés masculins en adoptant et exportant le modèle, niant l'apport des femmes du Sud, en faisant double journée pour un demi salaire (journées de travail de 15 heures si elles ne sont pas aidées) ou aidées mais faisant appel à des nounous, généralement des femmes "du Sud" mercenaires, à qui elles confient le "care" : " la Femme représente une 'condition de production économique' au même titre que la nature externe ". 

Travail domestique : initiative et organisation
Le travail non rémunéré des femmes dans la sphère domestique est décrit par l'autrice comme non seulement nécessaire, mais portant une vision holiste, demandant des qualités d'attention soutenue, "endurante", de vision globalisante, de management en pensant aux conséquences, d'anticipation, bref, des qualités de management et d'ingénierie, au contraire du travail en miettes, en séquences de production sans vision de ses finalités, de la classe ouvrière et même des techniciens des économies de l'hémisphère Nord. Après tout, faire la liste des courses est une tâche d'ingénierie, alors que la tâche de faire les courses peut être confiée à n'importe quel grouillot (par exemple votre mari, 'homme entretenu'), muni de la liste.
 
Mais on cherche en vain la réussite de la révolution écologiste promise dans le sous-titre français du livre. Quelques expériences couronnées de succès et médiatisées sont bien sûr tentées et réussies en Inde avec Vandana Shiva, en Afrique avec Wangari Maathai, et bien d'autres, mais il semble que trente ans après, le monde glisse vers l'effondrement et l'entropie portées par le croissantisme illimitisme inamendables des hommes, par l' "ethos prométhéen de l'économie patriarcale ". " La croissance contient son contraire dans l'entropie et l'effondrement. "

" Les produits de l'accouplement masculin apollinien nécrophile sont bien sûr la 'descendance' technologique qui pollue les cieux et la Terre. Etant donné que les nécrophiles se passionnent pour la destruction de la vie et qu'ils sont attirés par tout ce qui est mort, mourant et purement mécanique, les 'foetus' fétichisés du père (re-production / répliques d'eux-mêmes), auxquels ils s'identifient passionnément, sont fatals pour l'avenir de cette planète.
Mary Daly, toujours inflexible et impeccable. 
 
L'ouvrage est truffé de mots-valise à la Jacques Derrida : destructuration du langage et recomposition en termes féministes : M/Other, womanist, fémocrate, et le magnifique Re/sister entre autres !
 
Les neuf premiers chapitres sont passionnants ; les trois derniers se perdent hélas un peu dans un jargon philosophique qui décourage la lecture. Et on attend en vain de ce manuel des solutions pratico-pratiques d'un début de mise en oeuvre. Comme toujours, les féministes sont inégalables dans l'analyse et la déconstruction des modèles masculins et virils à l'oeuvre, mais moins dans le passage à la pratique. Selon moi, il comporte aussi un point aveugle qui passe sous les radars d'Ariel Salleh : c'est que le patriarcat est un système universel, c'est un fait anthropologique. Critiquer les fémocrates eurocentrées du Nord, autrement nommées féministe libérales réformistes, je suis d'accord avec elle. J'aurais même pas mal de reproches additionnels à faire valoir à leur encontre, comme la quête perpétuelle de "moyens" auprès des agents de la société patriarcale que sont la police et la justice sans jamais aucune mise en garde des femmes, ni aucune proposition pour se défendre elles-mêmes contre les violences de l'agresseur intime ou autre. L'égalité et le victimaire. Ne pas voir les hommes patriarcaux qu'on a chez soi, c'est de la cécité, ou minimum, un angle mort, mais c'est commun chez les femmes : Ariel Salleh est australienne, revendiquant ses racines aborigènes, tribus, peuples Premiers d'Australie, or je crois que la Maison des hommes, où les hommes seuls, entre eux, discutent organisation sociale et politique, et toujours strictement taboue aux femmes, même aux activistes reconnues de la défense de l'environnement et de l'écoféminisme, est toujours en vigueur dans ces sociétés. Hormis toutes ces réserves, dues à mon esprit prompt à critiquer, un ouvrage stimulant à lire, évidemment. 

Sont évoquées dans l'ouvrage des féministes, écoféministes qui seront familières pour certaines d'entre elles à mes lectrices et lecteurs, puisque j'ai publié quelques-uns de leurs textes ou parlé de leurs ouvrages sur ce blog : Vandana Shiva, Silvia Federici, Marilyn Waring, Mary Daly, Marti Kheel et Carol J Adams, féministes anti-spécistes incluant les animaux dans leurs thèses féministes, Maria Mies, Luce Irigaray, Alice Walker.

Quelques morceaux de bravoure qui donnent le ton, mais il y en a plein d'autres :

" Durant la puberté, les femmes prennent conscience des paramètres à long terme de leurs rencontres sexuelles, et si elles ne les comprennent pas immédiatement, elles paient le prix de leur manque de compréhension. Il n'y a aucune occasion biologique comparable pour aider les hommes à dépasser leur penchant pour le gain à court terme et le transfert des coûts à long terme vers les autres -les femmes, les autres groupes sociaux, l'environnement.

" Cette compulsion à produire semble bien avoir amené le reste de la vie sur Terre au bord de l'anéantissement. Selon O'Brien, la conscience aliénante des hommes a inventé des 'principes de continuité'  compensatoires tels que Dieu, l'Etat, l'Histoire et aujourd'hui les Sciences et la Technologie pour tenter de surmonter sa fracture empirique vis à vis du processus vital et du 'temps naturel'. La gynécologie moderne, la fécondation in vitro, la maternité de substitution et les recherches en biotechnologies imitent les capacités génératrices des femmes pour pouvoir porter le pouvoir des hommes au plus haut. Les corps des habitantes des pays en voie de développement sont envahis et exploités pour étendre les frontières eurocentrées. "

Tout cela aboutit au " chauvinisme humain : une estimation arrogante de la mesure dans laquelle les hommes peuvent interférer avec des phénomènes complexes, imparfaitement compris, et les maîtriser. "

C'est pour cela qu'ils font déjà pleuvoir en arrosant les nuages de iodures d'argent comme en Chine, qu'ils veulent réintroduire le bison en France, (alors qu'ils tuent leur quota de loups mal vus des éleveurs de bêtes à traire, loup espèce pourtant protégée), voire qu'ils veulent recréer des dinosaures à base de cellules de fossiles, et qu'ils modifient les gamètes des moustiques pour éradiquer les porteurs de chikungunya. La géo ingénierie est leur nouvel ethos prométhéen ! Bienvenue dans leur monde d'après, ça fait carrément froid dans le dos. Il va falloir choisir entre le féminisme ou la mort. Et vite encore ! 

Les phrases en caractères gras sont des citation de l'ouvrage. 

mardi 30 avril 2024

Comment l'humanité se viande - Le véritable impact de l'alimentation carnée

Ecrit par Jean-Marc Gancille, cet ouvrage vient de sortir en librairie.


Dans ce petit essai de 152 pages, Jean-Marc Gancille reprend son plaidoyer commencé avec Carnage (que j'avais résumé dans cet article de mon blog), plaidoyer argumenté pour les animaux, pour une écologie sentientiste, et au final pour une agriculture végane sans élevage et sans amendements animaux. 

La première partie de l'ouvrage rappelle les chiffres affolants d'animaux tués (80 milliards chaque année) pour nourrir les 8 milliards d'habitants qui peuplent la planète, dont 4 milliards environ de classes moyennes aux besoins insatiables. Sans oublier que le carnage se commet également sur les mers et les océans du globe. Le pire, si c'est possible, a lieu en mer. L'emprise humaine de la pêche artisanale et industrielle est en effet bien plus importante que sur les terres, les océans occupant plus de place sur le globe que les terres émergées. Avec les inconvénients que l'on sait maintenant, sauf à vivre depuis 20 ans dans un caisson hyperbare insonorisé. Accaparement de terres cultivables pour nourrir des bêtes, destruction des habitats des animaux sauvages, de la biodiversité terrestre animale et végétale, de la faune marine, réchauffement climatique dû à la déforestation et aux émissions de méthane, pollution de l'air à l'ammoniac, pollution des eaux par eutrophisation avec les rejets d'effluents surchargés en nitrates, tels le lisier de porc, comme en Bretagne, en Chine, dans le Golfe du Mexique, tous littoraux truffés d'algues vertes ou de sargasses, se nourrissant des effluents des élevages.

Avec d'autres risques : antibiorésistance, pollution médicamenteuse, et dégâts pour la santé publique par consommation excessive de protéines et de graisses animales ; risques accrus de mutation de virus provenant de zoonoses frappant des animaux aux organismes affaiblis, tous génétiquement identiques, vivant confinés et mal portants, et donc d'épidémies ravageuses pour les humains. Les maladies épidémiques de grippe, variole, malaria, tuberculose, typhus, diphtérie, rougeole, fièvre jaune, peste, choléra sont apparues il y a 10 000 ans avec l'élevage, du fait de la proximité entre humains et animaux. Aujourd'hui, le virus de la grippe aviaire, particulièrement létal et résistant, qui a dévasté les populations d'oiseaux d'élevage et d'oiseaux sauvages en 2020 et 2021, H5N1, c'est son petit nom, donne des sueurs froides aux autorités sanitaires. Des oiseaux, il est passé aux mammifères, il contamine désormais des bovins. 

L'auteur s'applique dans un chapitre à démythifier nos croyances et démystifier nos sentimentalismes culturels pittoresques à propos de la chasse, de l'élevage et de la consommation de viande. Tels que les prairies stockant le carbone, les amendements organiques "nécessaires" pour les cultures, fumier, purin ou leur compromis moderne, le lisier, l'entretien des paysages par les paysans (dont on sait qu'ils les saccagent, en réalité, pour faire passer leurs gros engins agricoles), le bocage (talus entourant les champs, surtout garants des limites des propriétés et contenant les animaux, les empêchant de fuir), le mythe du "petit élevage" comme de la "petite pêche artisanale", tous aussi destructeurs sinon plus que l'intensif, car à plus forte intensité foncière donc d'occupation d'espace, le pastoralisme (subventionné) ravageant les flancs des montagnes, toujours en guerre contre les prédateurs (loups, lynx, ours) et tous les animaux sauvages accusés de disséminer la tuberculose bovine et toutes sortes de pestes. Le rêve des éleveurs, c'est des animaux sauvages tolérés derrière des clôtures, et des animaux d'élevage dans les vastes espaces sauvages, en contradiction totale avec le contrat des débuts, au Néolithique : des animaux sauvages devenus captifs, vivant en enclos, nourris, soignés, abrités par les humains, contre l'échange de leur vie, leur mise à mort, pour nous fournir en viande en fin parcours. 

Gancille débunke aussi le locavorisme pas forcément plus vertueux s'il est obtenu sous serre chauffée, et last but not least, la fameuse 'transition écologique', en prouvant que l'humanité n'a jamais, au cours de son histoire, transitionné vers d'autres formes d'organisation sociale que celle dont nous subissons aujourd'hui les conséquences. Tous ces arguments sont, de fait, des croyances que nous avons dû nous inventer et entretenir pour justifier le massacre. Comme la croyance indéracinable au "progrès" qui ferait forcément advenir une nouvelle ère de prospérité et de rendements croissants, comme lors de la mythique "révolution verte" des années 1960. 

Jean-Marc Gancille plaide en conclusion pour la sortie planétaire de l'élevage et du système carniste avant que nous ayons tout saccagé pour satisfaire nos estomacs : le désert avance, le chaos climatique menace notre confort et notre vie même ; le futur sera végétal ou ne sera pas. La phrase de Gunther Anders " nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai " est en exergue de l'ouvrage. 

Il y a quelques lueurs d'espoir, tout de même : l'élevage bovin (le plus destructeur) est en perte de vitesse, sans aides, hélas, pour une transition professionnelle en douceur. Ce sont d'ailleurs les éleveurs de bovins qui voient le plus de saisies de leurs animaux pour des raisons de délaissement, cachant mal des cas sociaux dramatiques. Des pays, la tête sous les excréments, tels la Hollande -pourtant dirigée par une coalition de centre-droit-, veulent imposer à leurs éleveurs une diminution de 30 % de leur cheptel, mesure très impopulaire. C'est dire si la situation est devenue intenable. La FAO, l'ONU et l'OMS lancent des avertissements sur les désastres à venir, et des coalitions internationales tentent de démontrer le vrai coût des protéines animales en incluant dans leur prix les nombreuses externalités négatives afin de faire pression sur les institutions européennes, dont il convient de rappeler que le budget de la PAC (Politique Agricole Commune : 37 % du budget de l'UE) contribue largement au ravage et à ses conséquences désastreuses à venir. 

" Arrêter de manger les animaux n'est pas 'un petit geste individuel', mais une décision éminemment politique qui engage le collectif tout entier. Renoncer à la viande et au poisson, c'est exprimer trois fois par jour et au moins mille fois par an, le refus de cautionner un système de domination extrêmement cruel, qui ravage les conditions de vie sur la planète. C'est un choix qui n'a rien d'une préférence alimentaire, mais un engagement qui exprime en permanence l'opposition courageuse à une norme culturelle omniprésente devenue suicidaire pour la société. " 
 
Passer à une alimentation végétale est facile et peu coûteux à réaliser. Cela dépend de chacun de nous de s'y engager et d'en constater les avantages. Il suffit juste de faire une révolution culturelle dans nos mentalités, nos assiettes suivront. Nous avons su nous unir planétairement en 1986 et 2020 pour lutter contre deux fléaux, la destruction de la couche d'ozone par les CFC, désormais bannis, et pour arrêter la pandémie mondiale de COVID 19. Pour la menace climatique, nous devrions pouvoir le refaire ? Même si cela demande un changement de nos croyances, de nos pratiques culturelles et de nos modes alimentaires. Très documenté de statistiques et de références disponibles, émanant d'organismes scientifiques tout à fait sérieux et reconnus, cet ouvrage de bonne vulgarisation est à mettre entre toutes les mains.

NAISSANCE du SAHARA 

" L'anthropologue David K Wright soutient que l'élevage est un agent actif de la désertification du Sahara, qui s'est étendue à mesure que les humains guidaient le bétail vers de nouveaux pâturages. Couplé à la croissance démographique, le pastoralisme y favorise la dévégétalisation et les changements de régime dans les écosystèmes : réduction de la productivité végétale, homogénéisation de la flore, transformation du paysage en une zone dominée par les arbustes et augmentation générale de la végétation xérophile (plantes vivant seulement en milieu aride). Il considère l'introduction des troupeaux comme facteur décisif à l'origine du franchissement de seuils écologiques. C'est l'élevage de pâturage qui aurait catalysé les rétroactions négatives entre les domaines terrestres et atmosphériques, précipitant la désertification du Sahara, autrefois caractérisé par un biome riche en végétation, avec des forêts et des broussailles.

In Humans as agents in the termination of African Humid Period" David K Wright. Cité dans l'ouvrage. 

Les citations en gras rouge et bleu sont tirées de l'ouvrage. 

dimanche 14 avril 2024

Le conflit de loyauté, ce boulet arrimé aux pieds des femmes

Conflit de loyauté : se dit des enfants qui sont pris dans le conflit entre deux parents, par exemple au cours d'une séparation. La société leur a prescrit d'aimer également leur père et leur mère, leurs frères et sœurs, leurs grands-parents, leur famille élargie. Quand surviennent une séparation, une agression, ils se retrouvent dans une situation psychique qui leur interdit de prendre parti pour l'un ou l'autre si on leur demande de choisir, ou de prendre le parti d'eux-mêmes si un parent devient agresseur. Ce qui caractérise un enfant c'est la relation de dépendance qu'il entretient avec son entourage : il en dépend pour sa nourriture, son abri, sa sécurité et son éducation. Il ne peut pas les assurer seul. Evidemment, la situation de dépendance est caractéristique de la très petite enfance, ou de l'enfance, elle ne devrait pas caractériser l'adulte normalement majeur et émancipé. 

Au contraire de l'enfant, un-e adulte majeur-e devrait relativiser les conflits entre ses parents, sa famille élargie, sa communauté, son groupe social, en adoptant une position critique conférée par une éducation, un apprentissage, les deux donnés typiquement par l'école qui est destinée à ça, en plus des savoirs de base ou académiques qu'on attend d'une personne adulte, émancipée, autonome. L'autonomie, c'est aussi penser par soi-même hors des croyances, légendes, et formatages familiaux. Or, les filles et femmes, souvent considérées comme mineures, vivent en hétéronomie en certains endroits, prennent leurs directives de tuteurs, incapables qu'elles seraient de se diriger elles-mêmes, de prendre leurs propres décisions en autonomie. Elles auraient besoin d'un tutorat ou d'un mentorat pour se diriger dans l'existence. Les femmes sont auto-mobiles écrivait Nicole-Claude Mathieu : elles se déplacent seules à condition qu'il y ait quelqu'un au volant ! Tout ceci aboutit à un manque de confiance en elles et à la sensation de devoir rendre des comptes, demander conseil ou à accepter les directives des autres, sans discussion. 

Aussi, quand survient une difficulté, les femmes entrent dans un conflit de loyauté avec la classe sociale adverse, les hommes de la famille : pères, frères, oncles, voire fils, dont elles restent affectivement dépendantes et auxquelles elles sont soumises. Toutes les femmes expérimentent ce conflit quand elles revendiquent pour elles-mêmes des droits ou des choix particuliers. La classe sociale femmes (selon l'analyse théorique matérialiste, marxiste, des rapports sociaux de sexes) a cette caractéristique qu'elle a la classe opprimante à la maison, qu'elle entretient des liens affectifs avec. L'oppresseur est dans son lit, dans la chambre ou le bureau d'à côté, pire même, elle l'a mis au monde elle-même ! Bien sûr, la situation est totalement schizophrène. Tétanisante aussi. Imaginez un ouvrier ayant à faire face à ce type de circonstances avec son patron : la lutte pour un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail deviendrait impossible. Ceci explique sans doute la stagnation des femmes dans les basses zones de l'économie, les postes mal payés, ou dédiés généralement en bénévolat au service des mâles de la maisonnée, conditions qui façonnent leur psyché. Leur situation de perpétuelles asservies présente toutes les caractéristiques de la normalité, au point qu'elles ne la perçoivent même plus. Les femmes " ont été convaincues qu'elles veulent ce qu'elles sont contraintes à faire et qu'elles participent au contrat social qui les exclut " écrit très justement Monique Wittig. On voit aussi s'accentuer de façon préoccupante, dans les quartiers abandonnés de la République, la pression des frères, des hommes en général, sur les filles, le contrôle de leur vêture et de leur comportement dans l'espace public, et vis à vis des garçons extérieurs au clan. 

En conséquence, on ne peut plus rien dire : le nombre de fois où je me suis fait renvoyer dans les cordes, en disant tout le mal que je pensais des insupportables comportements masculins, et où j'ai été rendue muette par obligation pour ne pas en rajouter devant certaines situations tragiques où les avaient conduites l'aveuglement de l'aaaamourrr, du mariage, renforçant leur aliénation, car si on ne peut plus rien dire, rien analyser, je ne vois pas comment cela pourrait s'arrêter, ou même changer ! C'est à tel point qu'après avoir fait l'expérience d'une association féministe, quand j'en suis partie au bout de quatre ans, je me suis juré de ne plus jamais y remettre un pied. Vive le free-lance. Au moins je peux l'ouvrir, tant pis si on me traite de misandre, d'anti-hommes, je n'en ai plus rien à faire. Je n'ai et n'ai jamais eu aucun conflit de loyauté avec quiconque : j'ai eu un père (décent, ce qui n'est pas le cas de tous, malgré ses défauts), des oncles ; j'ai des cousins, un frère, et alors ? Ils sont ma famille, et je suis une personne différente avec un vécu différent. J'ai eu des collègues de travail aussi, de très sympathiques même, ce qui ne m'a jamais empêchée de dire ce que je pense. 

Et dans le camp d'en face, comment ça se passe ? Très bien, merci pour eux. Ils vous laissent toujours leurs tours de vaisselle, ils trouvent normal d'avoir une larbine à la maison pour pas un rond. Ils arrivent même à dire du mal des "bonnes femmes", de leur belle-mère, à vous faire croire que le mariage c'est vous qui en auriez besoin, mais pas eux, alors que c'est l'inverse, nous on n'a pas besoin de ces boulets, mais eux ont besoin d'une bonne à la maison, mère, sœur, épouse, que leur linge soit propre, le ménage fait, les repas prêts, leurs enfants pris en charge; Ils ont aussi besoin de soutien émotionnel. Les féministes argentines disent sans plaisanter que sans leurs femmes, les argentins mâles crèveraient de faim. Adultes, ils ne souffrent d'aucun conflit de loyauté vis à vis de leurs mères ou sœurs. Ils ne voient même pas l'injustice et expriment leur misogynie sans pudeur ni honte. Dans ces conditions, si vous voulez reprendre votre liberté hors d'un système étouffant, il peut vous en cuire. Ces ayant-droit ne vous feront alors pas de cadeau, leur frustration s'exprimera dans le sang, Infanticide, féminicide, animalicide (ils se vengent sur les animaux de leurs compagnes, promettant l'escalade), voire meurtre des beaux-parents, de l'amant, ou même tuerie de masse (à partir de 2 mort-es), forcenés mobilisant le GIGN ou le RAID. Ils sont dan-ge-reux. Dans le silence, le mutisme, l'atonie de la société. Ah si, j'oubliais, marches blanches et cellules psychologiques, la société y est à son maximum : consensus mou, T-shirts blanc immaculé, pas un slogan. Ne pas nommer le problème. Jusqu'à la prochaine.

Il faut en finir avec tout cela. Cultiver l'autonomie des filles, l'autodétermination des femmes, arrêter de leur pourrir la tête avec l'obligation de s'en trouver un et de le garder contre vents et marées. Nous valons mieux que tous ces statuts inférieurs, que ces contraintes se transmettant, inamendables, de génération en génération.  Nous n'y pouvons rien, c'est ainsi, la vie nous éloigne, nous détache, chacun-e fait des expériences différentes de celles de la famille et de ses membres, expériences qui modifient notre façon de voir. Au contraire, c'est un enrichissement, un vent frais qui souffle, qui efface les miasmes familiaux, les traditions recuites, obsolètes, les croyances des vieux-pères. Sans renier notre histoire, le lieu d'où nous venons, nos liens et nos attachements, la liberté est possible. Avec une prise de conscience et de la volonté. Nous en sommes capables. Les filles sont bonnes à l'école, elles réussissent, elles font des carrières enviables, il n'y a aucune raison de faire des complexes. Cultivons, chérissons notre quant-à soi, notre domaine intime. Libérons-nous. Soyons fermes et défendons nos convictions sans avoir besoin de l'approbation des autres. 


samedi 23 mars 2024

Ce très commode universalisme lexical qui nous fait endosser les crimes masculins

 Cela a commencé par un xweet (soyons aussi créative que le mirifique repreneur de la plate forme X) de France Info rapportant que "les peines planchers à l'encontre des délinquants récidivistes n'ont eu qu'un 'faible effet dissuasif ', selon une étude " (ah, les études de France Info !) relayée par La Croix. Auquel j'ai répondu : "Et vous savez que les quelques 3200 femmes incarcérées sur 73 000 sous écrous pour 60 000 places disponibles, elles, ne récidivent jamais ? La récidive est masculine, mais on lit et entend sans arrêt 'la prison est l'école de la récidive'. Car les hommes, fournissant largement la population carcérale, fait passé sous silence universel, récidivent. 

Depuis environ 125 ans de déconstruction et d'épistémologie féministe (anthropologique, sociologique, psychologique, mythologique, juridique...), soit six ou sept générations bien tassées, la parité en prison n'est toujours pas atteinte dans les prisons françaises et mondiales, les femmes y étant scandaleusement sous-représentées. Pire, même, on n'en parle JAMAIS. Une abonnée m'a aussitôt répondu que depuis 1992, année de la mise en place de stages de récupération de points de permis de conduire, un professionnel de la sécurité routière lui avait précisé qu'il n'y voyait qu'une à six femmes sur vingt participants, sans évolution non plus depuis 30 ans. Il y a encore des stages où il n'y a aucune femme ! Le refus d'obtempérer du délinquant routier n'est décidément pas notre genre. 

Alors Mesdames, on joue petit bras ? On renâcle à délinquer ? On refuse le braquage de banque ? On se contente de filmer les émeutes des "jeunes" par la fenêtre de son immeuble à Aubervilliers, Dijon ou La Courneuve ? On obtempère docilement quand la police ou la gendarmerie vous demandent de vous arrêter et de vous garer ? On ne sort toujours pas une lame quand un mec vous parle mal ? On ne trucide pas Jules quand il vous quitte ? Même la baffe lestement envoyée à un lourdaud insistant qu'on voyait dans les films des années 40 et 50 n'a plus cours : désormais c'est la paralysie de tous les membres lorsqu'on se prend une main au cul ou que les insultes fusent ? Je suis moi, dans ce cas, pour le cumul des mandales. 

Et pourtant, il y aurait matière à redire et à riposter. Cantonnées dans les basses zones de l'économie sur douze ou treize métiers du soin, sans machines ni outils comme ceux des hommes pour gagner en productivité, mal payées, un bon braquage de banque bien organisé devrait aider à "finir les fins de mois" SIC comme écrit la presse ventriloque. La misère sociale, la répression et l'absence de perspectives qui sont toujours invoquées pour justifier les passages à l'acte des émeutiers (émeutière n'a pas de féminin !) ne seraient la plaie que des seuls hommes ? Mais qui est la plus maltraitée par la société patriarcale des familles, des tribus et des entre-soi étouffants banlieusards et des quartiers ? Injonctions vestimentaires, demande de papiers pour rentrer dans son logement, comme Yvette au Blosne à Rennes, discrimination à l'embauche, au salaire, à la promotion professionnelle, abandon de la femme et des enfants par les géniteurs, moi je n'appelle pourtant pas ça la félicité domestique ! Et les mecs, ils vous parlent bien ? La misogynie tisse littéralement le langage et les comportements publics comme privés. Et Jules qui se tire quand il en a assez de mômes braillards et ingouvernables, vous abandonnant dans le pétrin, il ne mérite toujours pas de représailles peut-être ? Non, je demande. Parce qu'il y a tout de même matière. Et des baffes se perdent. 

On en a tout de même une, relevant le niveau, qui s'est énervée ces derniers jours : c'est alors traitement double standard dans la presse nationale et régionale. La Dépêche du Midi le 17 mars titre : "une femme" (ah tiens ? On n'écrit plus le pudique 'un individu', une 'personne' appliqué aux hommes ? Pour les femmes, on y va franc du collier, on nomme ?), "Une femme donc, déchaînée (vous lisez ou entendez 'déchaîné' à propos de la violence masculine vous ? c'est vrai qu'eux ne sont pas 'enchaînés' comme nous, aussi on devrait lire 'désenchaînée' s'ils écrivaient en français correct et factuel) s'en prend à une dizaine de chasseurs avec une matraque et un lacrymo (quel héroïsme, cette femme contre 10 chasseurs, tous mâles, forcément) et en envoie deux à l'hôpital ! En roulant dessus avec sa voiture. Une héroïne. Notez que dans la suite de l'article, la femme en question s'est spontanément présentée ensuite à la gendarmerie, ce que les hommes, eux, ne font jamais. Mais ça m'a fait la journée et même la semaine, j'ai bien aimé, malgré le traitement inéquitable de la Dépêche du Midi. Là où les mâles délinquent, c'est présenté comme fatalité, la totalité de l'espèce renvoyée à la violence de la société, mais qu'une femme manifeste de façon un peu visible sa contrariété d'être emmerdée par des chasseurs lors d'une balade en forêt, c'est stigmatisation par les patriarcaux mutiques sur la violence masculine, mais gardiens de l'ordre sur le troupeau des femelles. Et il n'y aurait pas de quoi s'énerver ? 

Ainsi disparaît sous un universalisme de bon aloi le grand calme des femmes, contrastant avec les constantes incartades, incivilités, et les crimes masculins, les femmes toujours passées sous silence, invisibles, indétectables par leurs radars, toujours vues en creux, comme contrepoint inaudible. Mais imaginez qu'un jour nous commencions à monter en puissance dans la délinquance, puisque le féminisme est aussi un plaidoyer pour la parité, que ne va-t-on pas entendre ? Des cris, que dis-je, des hurlements d'indignation, une logorrhée d'anathèmes : j'imagine les plateaux télé avec toutologues, psychologues, médecins, psychanalystes (molosses du patriarcat, invariablement muets sur la violence masculine), experts en sécurité en train de se battre les flancs pour tenter d'expliquer la mutation. J'ai hâte de voir ça. 

Ce billet est un pamphlet ironique. Evidemment que je suis universaliste tout en gardant un œil critique sur les impasses du système. Toutefois, je ne suis pas de ces féministes réformistes pensant que si les femmes sont capables de nettoyer un évier, elles sont capables aussi bien de riveter une aile d'avion (ce à quoi j'adhère), donc qu'elles peuvent et doivent gagner la parité partout, y compris dans les activités délétères et inamendables pratiquées historiquement par les hommes : corridas, chasse, pêche, combats de coqs, guerres et autres joutes stupides où ils s'illustrent régulièrement pour l'ébahissement puis la résignation des foules. 

Passer sous silence à ce point notre calme tout en déplorant les méfaits et les crimes commis par les hommes me semble contre productif, car je ne vois pas comment lutter contre un fléau -coûteux socialement- sans jamais le nommer. Mais jetez-moi des pierres pour manquement à l'universalisme aveuglant auquel les femmes ont tellement peur de s'attaquer, ça me va aussi. Même si celles qui le font actuellement, dont je ne fais pas partie, les décoloniales, différentialistes culturelles et autres woke, errant dans des impasses théoriques, incapables de voir la totalité de l'oppression, fragmentent nos luttes, voire les cannibalisent,  et sont la meilleure caution au statu quo ante. 

Image : une contemporaine Diane vengeresse. 

dimanche 25 février 2024

Hors d'atteinte

Cette semaine, j'ai lu ce roman que j'avais mis il y a quelques semaines sur mes étagères virtuelles de Goodreads et Babelio. Il m'avait paru prometteur et pile dans ma ligne éditoriale ! 


Erin, jeune femme parisienne abîmée par une liaison avec un homme pervers manipulateur qui la dévalorise, la tient les doigts en crochet sur la nuque quand ils sont ensemble dans la rue, trouve la force de rompre. Elle adopte un chien prénommé Tonnerre, loue une petite maison avec jardin dans les Pyrénées, une voiture, rassemble ses affaires et ses économies, et prend la tangente. C'est la belle histoire d'une réparation en escaladant les pics, en randonnant dans la neige avec son chien devant elle. C'est l'histoire d'une reprise de confiance en soi, d'assurance retrouvée. Erin se reconstruit, se consolide en compagnie d'animaux : son chien, un chat à moitié sauvage et affamé qui finira par lui faire confiance et l'adopter, un renard qui passe familièrement au fond du jardin, un cerf sur le bord de la route, des marmottes siffleuses en montagne, et une hulotte qui tambourine sur son toit la nuit. De belles rencontres, surtout animales, mais aussi humaines. Un bel hommage à la nature revigorante et aux animaux, compagnons sincères et amicaux, sans jamais juger. Un petit roman court de 150 pages qui fait du bien, publié chez les Editions Cambourakis, engagées et féministes. 

~~~~oOo~~~~

Dans mes pérégrinations sur les plateformes sociales, j'ai remarqué deux publications sur X/Twitter (on ne sait plus comment l'appeler !) : un post d'une abonnée demandant aux hommes "non violents" de rejoindre les féministes afin de faire avancer notre cause. Nouveau concept : 'nos alliés'. Je tombe sur un deuxième de Sandrine Rousseau, qu'on ne présente plus, post dédié à l'affaire Gérard Miller, où, tombant des nues, elle publie que si les "alliés" s'y mettent eux aussi à agresser et violer des femmes, sur qui pouvons-nous alors compter ? Sur nous-mêmes par exemple ? En effet, Gérard Miller soutenait sur tous les plateaux, du temps de sa puissance médiatique, la parole des femmes contre celle des agresseurs. Il me semble que poser la question c'est y répondre. Il n'y a pas plus d'alliés que de beurre en broche, il nous faut compter uniquement sur nous-mêmes, c'est cela qui est révolutionnaire et sain. En qualité de féministes matérialistes tout au moins, nous sommes engagées dans une lutte des classes, classe sociale femme revendiquant la considération et des droits égaux face à la classe sociale homme qui a tous les pouvoirs ; où verrait-on ailleurs qu'en féminisme, par exemple des syndicalistes, demander à des patrons plus conciliants que les autres (il y en a) de se joindre à leur combat et revendiquer avec eux de meilleurs salaires et conditions de travail ? J'ai bien peur que le transfuge de classe (Edouard Louis, ou Annie Ernaux pour en citer deux très connus) ne va que dans un sens, le vertical ascendant : du supposé bas, vers le supposé haut. En féminisme, je peux en citer deux qui sont restés confidentiels et sans émules, car réputés traîtres à leur classe : Léo Thiers-Vidal pour la France, John Stoltenberg pour les Etats-Unis. Lisons-les, chérissons-les, à mon avis ils n'auront pas de postérité, hormis bien entendu, leurs ouvrages. Le patriarcat les méprise comme il méprise tous ceux qu'il considère comme "déclassés". Refuser la virilité pour aller vers le camp des femmes correspond à un déclassement pour le système patriarcal. 

Dans mon précédent billet, écrit un peu à l'humour, je parlais des femmes qui se trouvent des beaux ténébreux en prison : il semble que ce n'est pas si rare finalement. Dans un article de Charlie Hebdo du mercredi 21février, Laure Daussy évoque un cas assez étonnant : la dame est une rescapée de meurtre conjugal. Elle rencontre son mec au parloir, où il lui sort déjà une lame, elle se met avec lui quand il sort, il la maltraite et la cogne, elle dépose plainte, mais continue malgré tout la relation, pour enfin le quitter et le poursuivre devant les tribunaux. Elle fera l'expérience de la justice défaillante auprès des femmes, qui ne la convoque même pas au procès de son prince, qui depuis a été expulsé vers le Maroc, où il pourra faire de nouvelles victimes. A lire l'article, la jeune femme est pourtant combative, mais étonnamment après avoir subi les pires avanies. C'est une disposition des femmes de tout supporter, sauf la solitude (condamnée par la société c'est vrai) ce qui ne manque pas de m'ébahir. Et les femmes sont la seule classe sociale impliquée émotionnellement, affectivement, avec l'oppresseur. 

Je pense que les hommes n'ont rien à gagner, de leur point de vue, à faire cause commune avec les femmes. S'ils en espéraient un gain, il y a longtemps qu'ils nous auraient rejointes. Mais ils ont tout à perdre d'une autonomisation des femmes de leur emprise : le pouvoir économique, social et politique, sans parler d'une domestique gratuite à la maison. Ils nous ont domestiquées, castrées psychiquement et métaphysiquement durant des millénaires, une entreprise de démolition littéralement, affectant durablement notre psyché -ce qui explique le masochisme de pas mal d'entre nous et notre capacité à tout gober- en nous persuadant que sans eux nous ne sommes rien, qu'il n'incomberait qu'à nous de montrer notre solidarité, alors qu'eux s'affranchissent de cette obligation. Et l'entreprise marche du feu de dieu. Aux récalcitrantes, ils répliquent par la terreur, en en tuant une de temps en temps, ça fait tenir à carreau les autres ; ils peuvent aussi, en guise d'avertissement, plus bénin pensent-ils, s'attaquer à nos animaux en faisant un carnage, dans l'atonie de la société vu que c'est que des bêtes après tout. Donc personne ne dit rien avant une prévisible escalade. Il est temps de déceler dans leurs pratiques viriles, chasseuses et désinvoltes, pour dire le moins, vis à vis de la nature et de tous les êtres vivants, dans leur comportement de maîtres et possesseurs de tout ce qui vit et bouge, dans leur prétention à réguler (mais pour qui se prennent-ils ?) les autres espèces, à piétiner les autres terriens, les symptômes annonciateurs de graves passages à l'acte. C'est une question de sécurité publique et de survie de l'espèce. 

" They are only great because we are kneeling. " *

Etienne de la Boétie. Discours de la servitude volontaire. 

* 'Ils sont grands parce que nous sommes à genoux'.

vendredi 2 février 2024

Trous noirs

Comme escompté, mon billet ci-dessous n'a pas marché. Flop. Notez tout de même que le module statistique de Blogger n'est pas du tout au point, qu'il ne me comptabilise pas des tas de trucs, exemple l'audience qui vient lire sur l'adresse générale n'est pas comptée dans les statistiques d'un billet donné, et pire, la navigation sur mon blog, non plus. Avec des statistiques comme cela, c'est difficile de compter. Mais quand même, j'ai d'autres indices. Statistiques et culturels. Le sujet femmes se défendant elles-mêmes, n'est pas du tout porteur. Il n'y a qu'à constater le mutisme sur mes plateformes sociales quand j'évoque le sujet. Quand j'ai un partage, c'est quasiment à coup sûr le fait d'un homme, les femmes sont plus timorées, quand j'ai un favori, j'atteins le niveau maximum de leur soutien. Les femmes trouvent encore normal de faire dévolution de leur sécurité à l'adversaire de classe. La légende du preux chevalier est tenace. Le nombre de femmes violées, torturées, tuées après avoir fait confiance à un homme sur une route, pour un 'lift', un dépannage, un service, ou simplement chez elles, est numériquement hallucinant, mais la croyance est tenace. Et l'oppresseur, on vit avec. Imaginez la scène chez la femme de Dino Scala, ou chez le pompier Robert Greiner, à 6 heures du matin, la Gendarmerie débarquant et expliquant à Madame que Monsieur ne rentrera pas ce soir, son ADN a été retrouvé sur les scellés d'une victime de viol et une scène de meurtre remontant à plusieurs années, vu que nous ne lâchons jamais l'affaire. Sur le moment, elles doivent voir flou. 

Les 'femmes de droite' d'Andrea Dworkin sont toujours d'actualité, hélas : on espère avoir trouvé le 'bon numéro' comme prescrit par les hautes instances patriarcales et ses innombrables agent-es, on fait tout comme il faut dans la banalité sociale, on promène le chien, on repasse bien les torchons, on fait double journée pour un demi-salaire, et normalement, ça doit voguer jusqu'au port, vent faible, mer calme, quiétude familiale. Quitter la proie de la domesticité au service de tous, (souvent avant d'être larguée en rase campagne vers 50 ans pour une plus jeune, mais je sors du sujet !) pour l'ombre de la liberté, de l'autonomie et de l'autodétermination, de la légèreté, la liberté de s'affirmer dans un chemin hors du troupeau n'est pas pensable. C'était exactement ainsi que raisonnaient les 'femmes de droite' décrites par Andrea Dworkin dans son ouvrage. 

Malgré le Dieu Moloch qui a toujours faim et qu'il faut nourrir. Malgré les féminicides, qu'on décompte en se récriant que l'état patriarcal ne donne pas assez de moyens, alors que sa police et sa justice arment les agresseurs, en tous cas, ne les désarment pas. Souvenez-vous des centaines de bracelets électroniques anti-rapprochement tout neufs qui traînaient, et traînent encore à mon avis, inemployés, dans leurs tiroirs, les "revenez demain", les plaintes classées sans suite, pendant que les femmes meurent. Faire un exemple sur une de temps en temps, et toutes les 'pisseuses' se tiennent à carreau, terrorisées. Le système fonctionne du feu de Dieu, la soupe est prête, les enfants lavés et couchés, plus qu'à se mettre devant la télé ou Netflix. Pour effacer les petites humiliations multi-quotidiennes qu'ils se coltinent au boulot, rien de tel qu'une femme et une famille sur qui se venger à la maison. 

Plus perturbant encore, les méchants trouvent preneuse. Guy Georges, tueur d'une série de sept femmes, et sa peine touchant à sa fin, donc accessible à une demande de libération, a trouvé épouse en prison, une de ses visiteuses a succombé à son irrésistible attraction (apparemment) et l'a épousé. Nordhal Lelandais, autre tueur sériel d'une fillette et d'hommes, vient d'être père d'un 'enfant parloir' conçu lors d'une visite dans sa geôle. Pauvre môme : encore un qui commence sa vie avec un pédigrée social chargé. Il y a aussi le terroriste Carlos : il a trouvé femme en tôle. Elle était son avocate, elle est devenue sa femme tout en restant son avocate. La femme couteau suisse, en somme. Je pense que si on fait une enquête sérieuse, on va en trouver de pleines charrettes. Non, franchement, vous qui êtes dehors et qui vous plaignez que la drague ne marche pas, tentez l'incarcération ; ça se joue, votre âme sœur, selon la terminologie en vigueur, vous attend peut-être au parloir. 

Moi, je pense que les femmes devraient sortir armées, mais bon, opinion personnelle non consensuelle, pas populaire, tue l'aaamourrrrr. J'ai regardé un samedi Au bout de l'enquête sur France 2, normalement dédiée aux cold cases, mais les émissions sur le crime faisant de l'audience, ils ont embrayé sur les faits divers qui ont défrayé la chronique. Sans un mot plus haut que l'autre : les psychopathes tueurs sont à 99,99 % des hommes, les victimes, lacérées, étranglées, violées, découpées au couteau, tuées au fusil de chasse (dans ce cas, la chasse est ouverte toute l'année !) sont à 99,99 % des femmes, mais silence, motus, pavé sur la langue, énorme éléphant invisible dans la pièce, etc, etc. Ce dernier numéro donc, était sur les deux Frères Jourdain, deux gros mâles frustres du quart-monde, élevés aux allocations familiales et aides diverses (l'élevage est subventionné partout, c'est dingue) vu qu'il faut fournir des troupes fraîches à l'oppresseur ; les frères Jourdain donc, aux mains en battoirs ont enlevé (sans violence, elles sont montées dans leur camion sans contrainte, à quatre), violé et torturé pendant des heures, avec tous instruments imaginables, par tous les orifices possibles, puis étranglé et enterré quatre jeunes filles trouvées au Carnaval du Portel, en Pas-de-Calais, en 1997. La dernière a même été enterrée vivante, l'autopsie lui a trouvé du sable dans la trachée. 

Les hommes font ça et la société et ses psychologues disent que  le mal est sans pourquoi* ! Sans même mettre en garde, sans donner les moyens de se défendre, sans avertissement, rien. On vous livre au bourreau sans états d'âme. Pire même, en encourageant, voire forçant par tous moyens, par dressage social, injonctions, menaces de rater sa vie, les femmes à s'en trouver un, et à s'attacher des sacs de sable et des boulets aux pieds, des menottes aux poignets, de façon que toute cette violence contre nous, violence contagieuse, traversant les générations, se gravant dans les mémoires et les gènes, fabriquant des générations de femmes craintives, des cortèges de mortes, blessées, marquées à vie, où les hommes peuvent venir puiser et se servir, en boucle, perpétuant à jamais un continuum tragique, un terrible hachoir, un meat grinder.


~~~~OoO~~~~

" Un soleil noir. Au capital d'empathie très restreint "

C'est ainsi que l'autrice de Vers la violence, Blandine Rinkel, décrit le père qui a enchanté, fasciné, et saccagé son enfance. Ogre séduisant à grosse moustache, montrant ses trente-deux dents quand il riait, conteur de légendes antiques et de la sienne propre largement inventée, serrant la gorge de sa fille avec une main en jouant au jeu de la barbichette, lui tordant les bras avec ses grosses mains, balançant des coups de pieds dans la gueule du chien de la famille quand il rentrait du travail, et dissimulant une grenade dans un des tiroirs de son bureau : on est glacée de terreur pendant la première partie du roman, l'enfance de la narratrice ; pour l'épouse qui croit le désarmer par la douceur, et pour sa fille qu'il nourrit de viande de cheval pour l'aguerrir et empêcher chez elle le goût pour les activités de "fillette". Un dressage paternel implacable qui la fera, à l'âge adulte, adopter des conduites à risque, à se mettre en danger. Puis, elle s'éloigne du père toxique pour devenir danseuse et végétarienne, écrivaine, poly-artiste, tous métiers et marotte de "fillette". Un magnifique roman sensible bien écrit, décrivant les séquelles laissées par la violence latente dans laquelle baigne l'héroïne. Roman couronné par le Prix des lectrices de Elle, prix qu'il mérite largement. 

*Citation de Laure Heinich dans Corps défendus.

Un trou noir est un corps céleste dont la force gravitationnelle est telle qu'il attire et absorbe tout objet et toute la lumière qui passe à sa proximité, sans rien restituer. D'où sa couleur noire opaque. 

dimanche 14 janvier 2024

Se défendre

 Une philosophie de la violence, par la philosophe Elsa Dorlin.


Des juifs du Ghetto de Varsovie qui décident de mourir les armes à la main plutôt qu'en attendant passivement leurs bourreaux, en passant par les suffragistes anglaises qui importent le Jujitsu pour riposter aux violentes attaques de la police, et au Black Panther Party qui se démarquait du Mouvement pacifiste des droits civils conduit par le Pasteur Luther King, Elsa Dorlin écrit une philosophie de la violence.

Dans ses premiers chapitres, l'ouvrage est une histoire du droit de se défendre à travers les âges, de qui peut porter une arme, un peu à la manière de Camus dans L'homme révolté, histoire de la révolte, ou de Surveiller et punir, histoire du châtiment par Michel Foucault. Sont typiquement exclu-es du droit de se défendre, les esclaves, les femmes, deux catégories qui ont un propriétaire, qui ne s'appartiennent pas, et les colonisés renvoyés à des mœurs sauvages, violentes, et qu'il convient donc de civiliser et dont il faut se protéger. Le droit de porter une arme et de se défendre individuellement, privilège des hommes et des propriétaires pour défendre leurs biens, sera progressivement codifié dans le droit, allant des personnes privées à la puissance publique des états et des démocraties. Juridiquement, la justice deviendra un droit régalien des états qui, seuls, détiendront le monopole de la violence. A l'exception toutefois des "vigilants", résiduellement tolérés aux Etats-Unis, séquelle historique d'un état ségrégationniste où les afro-américains paient un lourd tribut en terme de morts violentes, aggravée par le deuxième amendement de leur constitution qui permet à tout citoyen de s'armer. La figure du justicier reste très prégnante dans toutes les formes de la culture étatsunienne (vigilantisme).

J'ai trouvé les chapitres 6 et 7 particulièrement ardus sur les sujets de l'intersectionnalité, de l'anticapitalisme et du racialisme, assignant à résidence. Ils opposent féministes noires et féministes blanches, querelle malheureusement actuelle et non résolue, les féministes "blanches" ayant été instrumentalisées par les lyncheurs du Sud au motif qu'elles auraient été victimes de violeurs noirs. Mais, précise l'autrice, une partie d'entre elles se rebiffèrent contre cette odieuse instrumentalisation en faisant valoir que des violeurs blancs violent des femmes blanches aussi bien que leurs sœurs noires. Elle fait aussi une vive critique des "endroits safe" * qui ne seraient pas si "safe".

C'est au chapitre 8 que le cas des femmes est abordé de façon substantielle avec l'étude du cas Bella, l'héroïne de Dirty Week-end, roman d'Helen Zahavi paru en 1991 en Grande-Bretagne, et aussitôt ridiculement mis à l'index par la censure anglaise. Les censeurs n'ont, en effet, pas apprécié le constat des multiples agressions, de la plus vénielle à la plus grave, que subissent les femmes dans l'espace public et chez elles, constat que fait très bien Bella. Ni qu'elle introduise dans cette insécurité permanente sa "puissance d'agir" en trucidant les importuns, contrant ainsi les représentations victimisantes communément admises, qui vont de pair avec des stratégies politiques de recours à la protection de l'état dont on voit ce qu'elles donnent : plaintes pour coups, agressions et viols rarement prises en compte par la justice, non traitées, voire refusées, femmes laissées sans protection face à l'agresseur intime, victimes accusées d'imprudence, voire victimisation de l'agresseur, dans ces inversions dont les patriarcaux ont le secret, etc.

La norme dominante est la féminité vulnérable : scopophilie, voyeurisme sadique, érotisation des femmes sans défense et de leurs corps blessés ou de leurs cadavres outragés qui plombent aussi le cinéma, les séries, la littérature noire, les descriptions des "faits divers". Les insupportables et incessantes campagnes de dénonciation des violences faites aux femmes en sont les témoins. En montrant des femmes à terre, couvertes de bleus, levant en signe de seule défense une main ensanglantée en premier plan, elles sont un tribut offert aux agresseurs en situation de puissance, capables de battre, blesser et tuer. Elles humilient les victimes toujours montrées dans l'impuissance, alors que les corps des agresseurs eux, restent hors champ. Elles montrent, selon Elsa Dorlin, les failles d'un féminisme qui n'a pas construit pour toutes une communauté dans laquelle puiser une " rage auto-protectrice ", d'être, " non pas en sécurité, mais en capacité d'élever sa puissance ". Autrement dit, " l'autodéfense en réponse aux agressions ne constitue pas ou plus une option politique pour le féminisme ". Leur stratégie politique est le recours aux aides financières et à la protection de l'état, pourtant à l'évidence patriarcal, et dont on sait ce qu'elles donnent. Le nombre de tuées semble incompressible.

Tout en reconnaissant d'un coup d'œil les fragiles, les abîmées, celles qu'ils pourront attaquer, les dominants sont ignorants des autres, précise Elsa Dorlin. Ils sont engagés dans des postures cognitives qui leur épargnent de voir les autres, là où les gens du care, les femmes, les racisé-es, vivant en hétéronomie, catégories sociales cantonnées aux soins, elles/eux, sont engagés dans la considération et l'observation fine du sujet de leurs attentions et soins dans le but de survivre. 'Un jour, il faudra sortir les couteaux' comme énonçait, pour les mêmes raisons, Christiane Rochefort, dans sa préface à la première édition en français de Scum Manifesto.  

Un ouvrage empowering à mettre entre toutes les mains. C'est de la philo, avec citations de philosophes et le vocabulaire qui va avec. 

Deux citations : 

* " Safe est un pharmakon, un remède, une injonction qui soulage face à des vies invivables. Mais c'est aussi une injonction qui empoisonne, qui contraint des vies militantes à la retraite, qui les pousse à quadriller leur propres camps de retranchement, à purger leurs rangs. "


" 'Passer à la violence'  -celle de l'action directe et de la revendication sans compromission- est ainsi lié au constat que la revendication d'une égalité civile et civique ne peut être adressée pacifiquement à l'état puisque ce dernier est le principal instigateur des inégalités, qu'il est vain de lui demander justice car il est précisément l'instance première qui institutionnalise l'injustice sociale, qu'il est donc illusoire de se mettre sous sa protection puisqu'il produit ou soutient les mêmes dispositifs qui vulnérabilisent , qu'il est même insensé de s'en remettre à lui pour nous défendre puisqu'il est précisément celui qui arme ceux qui nous frappent. "

Leur violence est politique. Nous n'avons pas à demander à l'opposant sa permission, son autorisation ou sa validation pour lutter contre notre oppression.  

J'ai trouvé la référence Se défendre dans La terreur féministe par Irene. 

oOo

Les techniques de défense évoquées dans le billet

Le jujitsu est une technique japonaise de combat basée sur les points de déséquilibre et les faiblesses de l'adversaire. Il a été introduit en Angleterre par un maître japonais au début du siècle dernier, et adopté par les féministes suffragistes pour lesquelles il l'avait adapté, puis créé un club. 

Le krav-maga est une technique d'auto-défense au corps à corps, incapacitante pour l'agresseur, inventée par un Juif slovaque qui rejoint la Palestine en 1942. Il est devenu une sorte de mythe fondateur de l'état Hébreu et est praticable par tout le monde, femmes incluses. 

Je rajoute le Tai-chi, également art martial, chinois cette fois. Souvent pratiqué par des femmes, il n'est généralement pas vu ainsi, et pourtant Emmanuel Carrère en fait la démonstration dans Yoga en racontant l'anecdote qu'une de ses camarades femme de club de Taï Chi, attaquée dans le métro par un voleur de sacs à mains, s'en est tirée en faisant le mouvement ' les mains séparant les nuages ', déséquilibrant son attaquant, le renvoyant dans le mur avant de le faire tomber, puis fuir. Les mouvements de Tai-chi chuan sont lents, fluides, mais bien maîtrisés et réalisés très vite, ils sont redoutables, ce qui en fait sans aucun doute un art martial, selon Emmanuel Carrère.

Que vous appreniez une de ces techniques, ou d'autres, techniques dont vous n'aurez sans doute pas à vous servir, en tous cas pas tous les jours, présente un autre avantage selon moi : elles développent notre confiance en nous, notre assertivité, elles nous autonomisent, nous délivrent de la peur, et nous donnent une autre allure dans les lieux publics. Cela fait une considérable différence.

samedi 9 décembre 2023

La revanche des autrices - Enquête sur l'invisibilisation des femmes en littérature

Par Julien Marsay, agrégé de lettres modernes, administrateur du compte Twitter Autrices Invisibilisées. 


" Il vaut mieux être ma femme qu'un écrivain de second ordre. " 
André Malraux, à propos de sa femme Clara, écrivaine à l'oeuvre importante, et traductrice en français de Une chambre à soi de Virginia Woolf, une pas-grand-chose selon son glorieux mari.   

Elles s'appellent Héloïse, Louise, Christine, Marie-Madeleine, Aurore, Sidonie, Germaine, Louise encore, Marie, Marguerite, Madeleine, Olympe, Antoinette. Elles ont écrit des poèmes, des manifestes, inventé le roman moderne, publié de leur vivant des best-sellers comme on ne disait pas de leur temps, été rééditées tellement leurs oeuvres avaient de succès, cartonnaient dirait-on aujourd'hui, certaines étaient même traduites en plusieurs langues. Elles sont veuves, célibataires ou divorcées, elles cherchent à s'émanciper des tutelles masculines qui subordonnent les femmes, et elles vivent de leur plume comme les hommes. Qu'à cela ne tienne, à part quelques incontournables qui surnagent, la postérité a oublié leur nom. Bien aidée, la postérité, par le torpillage masculin de leur talent et de leur héritage. Selon plusieurs techniques et coups bas, comme ils savent en commettre.

La moquerie d'abord : "Précieuses (ridicules)", "femmes savantes" (Molière), ou "bluestockings" (les anglais), traduit par bas-bleus en français, les qualificatifs ridicules et péjoratifs ne manquent pas pour moquer les autrices.
L'omission dans les anthologies et les académies qui attribuent des prix littéraires, composées par de savants littérateurs se piquant de différencier le bon du mauvais goût, le génie du médiocre, le bon grain de l'ivraie, est le premier stade de l'effacement, le génie étant apanage masculin, avec en second l'attribution de l'oeuvre d'une femme à un homme. Comme si une anthologie n'était pas subjective, et le bon goût, juste le (mauvais ?) goût que quelqu'un (et d'une époque) qui se pousse du col et distribue des médailles. Les autrices femmes ont été systématiquement écartées des anthologies et des manuels scolaires, tous écrits par des hommes, bien sûr. Le Lagarde et Michard qu'on ne présente plus, en prend pour son grade. Que dire de l'Académie Française, ce bastion resté longtemps hostile à la pénétration des autrices ? Même pensum du côté des Prix littéraires dont les récompenses vont toujours majoritairement aux auteurs hommes quand bien même la production de littérature serait devenue paritaire, ainsi que l'élection du public lecteur. A tel point que le Prix Femina (jury féminin, attribuant ses prix indifféremment à l'un ou l'autre sexe) est créé en 1904 pour contrebalancer le prestigieux mais misogyne Goncourt, sélectionnant et récompensant toujours des hommes. 

Echappent au sort commun Louise Labé, Marie-Madeleine Pioche Lavergne dite Madame de Lafayette du nom de son époux, Sidonie-Gabrielle Colette (dont l'oeuvre était usurpée par son mari Willy, seul signataire, à ses débuts), Olympe de Gouges et George Sand née Aurore Dupin, qui choisit, elle, de publier sous un pseudonyme à prénom d'homme, autre façon de s'effacer en tant qu'autrice, de s'auto-invisibiliser, l'environnement étant supposé à raison défavorable. Elles sont toutes désormais consacrées dans et par les programmes scolaires. Ne pas signer ses oeuvres est un autre moyen de s'auto-annuler. Les autrices signaient peu leurs oeuvres, hélas. Il est ainsi plus facile de les attribuer à un mâle de leur entourage, au motif qu'il est impensable qu'une femme puisse produire de tels chefs-d'oeuvre. Ainsi se moque la postérité. 

Le musellement, l'étouffement, sous le qualificatif de "muse de" est aussi une autre bonne façon de faire taire l'artiste ou l'autrice. Une muse se contente d'inspirer, elle ne dit rien, ne produit rien. Or, la plupart de celles qu'on nous présente aujourd'hui comme "muses" ont leur production d'oeuvres en propre. Marie de Gournay, éditrice de Montaigne et écrivaine elle-même, illustre bien ce statut. Epouse de, sœur de, amante de, combien d'autrices ont-elles subi le sort de l'effacement, du pillage de leurs oeuvres par un homme, cancelisées, annulées, leur auctorialité déniée. L'ouvrage regorge d'exemples de femmes plagiées, dépouillées de leur statut d'autrice au profit d'hommes de leur entourage. 

L'autodafé est aussi un efficace moyen d'effacer une autrice : la correspondance de Flaubert avec Louise Colet, autrice prolifique du XIXè siècle de récits de voyage, de romans autofictionnels, de manifestes protestataires et féministes, reconnue, éditée, mieux, traduite, n'est constituée que des lettres de Flaubert à Louise, les lettres de  Louise ayant été brûlées un soir par Gustave Flaubert lui-même, avec l'aide de Maupassant, Gustave ne voulant pas laisser à la postérité une 'correspondance trop intime', vu que Louise était accessoirement son amante. Notez qu'il ne vient pas à l'idée de Gustave de brûler ses propres lettres au nom de la préservation de son intimité ! L'enfer des femmes est pavé des bonnes intentions, ou des intentions hypocrites des hommes. La misogynie de l'époque fait le reste. Pour des ressources sur Louise Colet : lien vers Louise, fière de lettres, sur le site numérique de la BNF

La postérité des autrices.
Grâce au travail d'exhumation des féministes, qui n'hésitent d'ailleurs pas à retourner le stigmate (bas-bleu par exemple, ou pétroleuses, qu'elles s'attribuent à elles-mêmes), grâce au cinéma, à ses metteuses en scène et scénaristes, grâce aux femmes autrices qui leur consacrent des biographies, grâce aux réseaux numériques sociaux et leur hashtags #herstory, #womensart, autrices invisibilisées, compte Twitter administré par Julien Marsay, Les Sans Pages pour Wikipedia, cette encyclopédie numérique à la testostérone, bien d'autres ; grâce également à des sites internet spécialisés, elles sortent de l'ombre et prennent leur revanche. Et grâce à ce louable livre-enquête, écrit par Julien Marsay, professeur de lettres modernes, voulu pour donner des outils et des ressources aux professeur-es de littérature et de philosophie. N'hésitez pas à vous en emparer, à vous en inspirer si vous êtes professeure, il est bourré de ressources, enrichi de longues citations des autrices évoquées, et sa lecture fait du bien. 

Au vu de tout ce qui précède, je me permets quelques conseils si vous avez un projet d'écriture ou d'oeuvre artistique :

Si vous tenez à vous marier, ne faites pas comme Clara Malraux (qui était riche et André, non, lequel a d'ailleurs profité du mariage pour dilapider la fortune de sa femme). Optez pour le contrat de mariage qui préserve vos avoirs personnels, même modestes, présents et à venir. Vous n'êtes pas à l'abri du succès. Et au contraire de Clara Goldschmidt / Malraux, gardez impérativement votre nom, même (surtout) si votre mari est lui aussi artiste ou auteur. 
Signez vos oeuvres. On apprend à la lecture du livre que les femmes signaient peu leurs oeuvres, même Madame de la Fayette ne signait pas. 
Revendiquez votre signature et poursuivez tous les plagiats et toutes les contrefaçons. On ne vient pas se servir dans votre production, c'est odieux. Vous pouvez aussi publier sous pseudonyme, ainsi pas de confusion possible avec André ou Jean-Michel, auteur lui aussi, si vous portez son nom. Se faire un prénom est déjà difficile pour un homme, alors pour une femme, c'est quasi mission impossible.
Défendez votre personnalité indépendante et votre oeuvre, vous avez la valeur que les éditeurs et votre public vous reconnaissent, pas celle de femme de, fille de, mère de, maîtresse de, muse de. 
Si vous avez des enfants, défendez pied à pied votre espace : le bureau où maman travaille, à la porte duquel on frappe avant d'entrer, et où d'ailleurs, comme dans le "bureau de papa" on ne rentre de préférence pas. Sauf s'il y a le feu, et encore ! 
D'ailleurs, voici un modèle d'indépendance qui peut inspirer : Siri Ustvedt. Presque personne ne sait que Paul Auster et elle forment un couple à la ville, et vivent ensemble à Brooklyn, mais dans des espaces séparés, jalouse qu'elle est de son indépendance et de son oeuvre traduite en seize langues. J'ai chroniqué sur ce blog Un monde flamboyant, son chef d'oeuvre, sur le sujet artiste et femme de, mère de, artiste invisibilisée et annulée. 

A vos plumes. Exprimez-vous, défendez vos idées et vos oeuvres, en mémoire de toutes ces femmes autrices inspirantes. 

vendredi 24 novembre 2023

Le nouvel ordre capillaire mondial, mâle bien sûr

Peroxydé chez deux d'entre eux, cheveux rabattus vers l'avant ou vers l'arrière, ou brun noir en moumoute choucroutée, le nouvel ordre capillaire mondial, mâle comme il se doit, est en cours d'apparition. 

Le pionnier Donald Trump, 45è Président des Etats-Unis, couleur orange, est ex-putchiste en cours d'investigation. Déjà candidat à sa succession en 2024 malgré les juges qu'il a aux basques, mais la justice va moins vite que lui. La crapulerie paie, pourquoi se priver ? Exploit juridique sous son mandat : l'annulation de l'amendement de Roe vs Wade, autorisant l'avortement au  niveau fédéral aux USA, en 1973. Une grave atteinte aux droits des femmes. Sans compter son statut établi d'agresseur sexuel. 


Ses deux imitations : Javier Milei, nouvellement élu Président populiste d'extrême-droite de l'Argentine, pays en cours de naufrage. Signes distinctifs : moumoute choucroute brune et tronçonneuse, comme dans massacre à la tronçonneuse. Programme : faire couler le navire une bonne fois, pour en reconstruire un autre, tant pis pour les passagers, il n'y aura pas de canots de sauvetage pour tout le monde. Et supprimer le droit à l'avortement pour les femmes, droit récemment acquis, déjà contesté. Il faudra m'expliquer longtemps comment on redresse un pays en renvoyant les femmes à la reproduction, alors que déjà il n'arrive pas à nourrir et faire vivre décemment ceux déjà là, mais les voies des saigneurs patriarcaux sont impénétrables. Et clairement, l'imagination est au pouvoir. Voter pour des gangsters is the new trend, la mentalité d'esclave, le goût pour le Père Fouettard font le reste.


Anti-Européen, partisan d'un référendum pour tenter un "Nexit" (Netherlands Exit), anti-immigration, le parti de Geert Wilders arrive en tête aux législatives aux Pays-Bas. Droite dure, mais à tendance sociale à la Le Pen en France, ce qui lui vaut le sobriquet de "Geert Milders" (mild, doux en anglais alors que Wild toujours en anglais, veut dire sauvage). Je ne parierai pas dessus. Pas d'immigration en Europe veut dire retour des femmes au foyer, et fortes incitations à produire du Hollandais chair à usines. Minimisant le danger climatique et confiant en notre capacité à tout résoudre par la technique, il appelle à davantage d'extraction de pétrole et de gaz (la croissance, inamendable mantra biblique patriarcal oblige). Les Pays-Bas, déjà sous le niveau de la mer, terre de polders et de digues, ont les meilleurs ingénieurs hydrauliciens du monde, donc la mer peut monter, ils sauront faire face, Wilders dixit ! (Source TV5 Monde). En attendant, il va lui falloir trouver des  alliances pour gouverner, selon les charmes inépuisables de la proportionnelle intégrale. 

C'est dans les vieux pots et avec les vieilles recettes qu'on fait les meilleures soupes. Rajoutez une grosse pincée de mentalité d'esclave, et vous avez un fumet d'années 30 du siècle passé. La nature humaine dans ses sempiternelles ornières. Le pouvoir éternellement au masculin. Rien à sauver. 


Bad news pour les femmes russes, héritières du communisme et de ses lois autorisant l'avortement, le Tsar Poutine (chauve, lui), enlisé en une guerre d'un autre siècle à sa voisine l'Ukraine, a subi des pertes immenses d'hommes sur les champs de batailles -on parle de 120 000 morts et de deux fois plus de blessés- considérerait remettre en cause le droit à l'avortement, en tous cas en restreindre les conditions d'accès, selon cet article en anglais de BBC World. La Russie est en pleine crise démographique avec une population vieillissante, des hommes soit décédés, soit en très mauvaise santé, une guerre sur les bras. La tentation est forte de renvoyer les femmes au foyer et à la reproduction forcée. Recette ancestrale à double gain : tandis qu'elles sont très occupées à l'élevage, eux s'occupent à mettre le binz dans le monde.


Naufrage capillaire avant le naufrage tout court ? Il est encore temps de se ressaisir. L'avenir n'est pas écrit. 


Article écrit au bar du Titanic.