dimanche 24 mai 2026

La guerre aux femmes - Un traité sur la guerre

 


" Le corps des femmes a été la première colonie dans l'histoire de l'humanité. "

Cet ouvrage est un traité sur la guerre, ses nouvelles formes, avec ses sous-traitants et mercenaires, guerres sans déclaration ni fin, en forme de "pastoralisme" annexant des territoires -gangs latino-américains, narcotrafic, en Europe aussi, quartiers communautaires avec femmes voilées, la charia prétendant faire la loi. Ces guerres se font sur le corps des femmes : voilement, viols, inséminations forcées comme Daesh en Syrie avec les Yézidies, la Russie au Donbass, aboutissant à des fémi-génocides comme les nomme Rita Laura Segato. 
 
Rita Laura Segato (RLS) est anthropologue. Elle analyse les faits sociaux par le biais de l'anthropologie. Universitaire, elle est "située", en Argentine. Elle travaille sur des faits sociaux des pays d'Amérique du Sud et centrale, l'Argentine, le Mexique, la Colombie, aussi bien que l'Uruguay ou la Bolivie, tous conquis par la colonisation européenne, désormais indépendants, dirigés par les descendants acculturés des anciens colonisés, une situation qu'elle décrit comme un criollisme (acriollado, acriollamiento) . Les élites de ces pays ont intégré, intériorisé la culture des anciens colonisateurs.

L'ouvrage de RLS, synthèse d'articles, cours ou conférences regroupés dans ce volume, est donc un traité sur la guerre. Plus précisément la guerre aux femmes. Mais la guerre est un phénomène total qui atteint tous les groupes sociaux.

Son constat est que les états légaux délèguent de plus en plus leurs fonctions régaliennes à des groupes privés avec des militaires professionnels salariés, notamment des armées qui interviennent en leur nom sur des champs de bataille ; mais aussi que les états sont débordés par des armées privées illégales, menant de nouvelles formes de guerre, tels les cartels de la drogue, (Colombie notoirement), les narcotrafiquants en Europe, annexant des quartiers et s'y livrant à la guerre entre dealers et ''charbonneurs' mineurs de 13 ans, et zones communautaires à pratiques religieuses fondamentalistes prétendant exercer leur propre loi, charia et enfermement, voilement des femmes, redistribution sociale (fournitures scolaires, récemment), tels qu'on peut en trouver aujourd'hui, aussi bien en Europe. Phénomène inquiétant qu'on nomme 'séparatisme' en France. 

Dans cette dernière phase apocalyptique du capital, où des sommes considérables d'argent sont amassées et circulent (économie souterraine), des groupes virils, généralement, décrits par RLS 'de second état' puisqu'ils ont le pouvoir d'imposer leur loi et juridiction sur une portion non négligeable du territoire du Premier état (l'état légal), groupes qu'elle appelle aussi 'sicariats', s'attaquent aux femmes pour y affirmer leur 'mandat de masculinité', une sorte de narratif qui les fait admettre par la sociabilité masculine ; c'est en tous cas ainsi qu'elle explique les meurtres de femmes de Ciudad Juarez entre les années 90 et le début des années 2000, meurtres qui font l'objet de son étude sur "L'écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez", incorporée dans cet ouvrage.

Des dizaines de femmes racialisées, descendantes des autochtones, en général brunes, ouvrières des maquiladores (usines) qui truffent les gigantesques zones industrielles de la mondialisation des années 90 sont tuées cruellement : viols accompagnés de tortures et de barbarie, puis mises à mort, cadavres ensuite dispersés dans le désert de Sonora, en zone frontalière avec les USA tout proches. La liberté économique des femmes s'y paie de leur vie.

RLS est intersectionnelle ; elle forge des concepts audacieux qui heurtent une européenne universaliste tel le binaire "différents mais égaux" des Lumières, qu'elle ose et oppose à l'intersectionnel et dual "inégaux et différents" qui fait un peu grincer des dents ! RLS explicite et défend cette opposition entre 'binaire' et 'dual', en invoquant le statut des femmes avant la colonisation européenne, sans contester que le patriarcat régnait aussi dans ces sociétés où les femmes étaient cantonnées à l'intérieur, et les hommes à la politique. Mais, écrit-elle, le privé y était aussi politique et il circulait une socialité où les prérogatives de chacun et chacune étant respectées entre les deux groupes, ce que l'autrice nomme dualité, ou échange dual. 

Rita Laura Segato est l'intersectionnelle (à peu près la seule avec Carol J Adams) que je lis avec profit et dont je recommande la lecture. Elle est très stimulante, ses idées et concepts, quoique abstraits et heurtants pour une universaliste, sont articulés et inspirants. Elle fait incontestablement oeuvre de  chercheuse.

Citations 

" Il est important de préciser ici que, bien qu'il y ait plus d'hommes que de femmes assassinées *, l'injustice des féminicides réside dans le fait que nous, les femmes, sommes beaucoup plus souvent assassinées que nous ne commettons de meurtres. Nous, les femmes, ne tuons pas, et les taux d'homicides commis par des femmes sont extrêmement faibles, en revanche nous sommes tuées. C'est dans cette disproportion que réside l'injustice.

Le viol de guerre 
" Sur le viol en tant que méthode, j'insiste sur le fait que dans le nouveau contexte de guerre, il ne s'agit pas d'appropriation mais de destruction, c'est-à-dire de la dévastation physique et morale d'un organisme-peuple. Il est concluant de noter ici une autre caractéristique importante de ce nouveau scénario de guerre : ce corps dans lequel on voit s'incarner le pays ennemi, son territoire, le corps féminin ou féminisé, généralement de femmes ou d'enfants et de jeunes hommes, n'est pas le corps du soldat-sicaire-mercenaire, c'est à dire qu'il n'est pas le sujet actif des forces armées ennemies, il n'est pas l'adversaire proprement belligérant, ce n'est pas celui contre lequel on se bat, mais plutôt un tiers, une victime sacrificielle, un messager dans lequel est signifié et inscrit le message de souveraineté dirigé contre l'adversaire. "

Le viol d'opportunité dit 'fait divers'
" Si le viol des hommes, en revanche, revient à féminiser leur corps, le viol des femmes exprime aussi leur destitution et une assignation à une place féminine, leur sanction dans une position comme destin, le destin du corps victimisé, réduit, soumis. La pédagogie de la féminité comme soumission se reproduit ici. Lorsque l'on viole une femme autant qu'un homme, l'intention est de les féminiser par une marque irrévocable et indélébile, et cet acte, à son tour, établit incontestablement l'impossibilité d'échapper à la matrice hétérosexuelle comme fondement et leçon inaugurale de toutes les autres formes de domination. "

Aussi, avis aux psys, aux policiers, magistrats et auxiliaires de justice (sait-on jamais, s'ils passent par ici ?), le viol n'est pas la manifestation d'un désir sexuel incontrôlable, d'une "pulsion", argument qu'on  nous sert ad nauseam à chaque affaire de viol, mais bien un acte exhibitionniste de domination. Une écriture sur le corps des femmes, et une aspiration du violeur au rattachement à la société des mâles, la revendication d'un mandat de masculinité. 

Dans les nombreux entretiens qu'elle a réalisés auprès de détenus pour viol dans les prisons, RLS pulvérise cette notion répandue et fausse de "pulsion du violeur", billevesée faisant sens commun, sans cesse invoquée entre autres par les 'molosses du patriarcat', aka les psys de toutes obédiences, scie obsédante qui nous est servie à chaque viol. Non, écrit Segato, violer un corps féminin (dans le cas d'une femme), ou féminisé (quand le violeur traite un homme comme une femme), n'est pas le résultat d'un désir sexuel incontrôlable, mais bien un acte exhibitionniste de domination, une demande d'agrément au club viril, au club des pairs.

Une citation supplémentaire à trouver sur ma page Babelio: Il n'existe pas d'individus devenus fous du fait d'une libido incontrôlée...  

* Les hommes sont les premières victimes de la violence masculine. Sur dix homicides, majoritairement commis par des hommes, il y a neuf  hommes victimes pour une femme tuée. A Ciudad Juarez surnommée 'la ville qui tue les femmes', la proportion était de quatre meurtres de femmes sur dix meurtres, soit 4 fois plus. Les hommes se tuent entre eux. Et ils tuent des femmes parce qu'elles sont femmes, les leurs en grande majorité, crime spécifique nommé féminicide. 

L'ouvrage papier est épuisé au moment où j'écris, mais on peut se le procurer au format électronique. En tous cas, une lecture indispensable. 

Cette critique est garantie écrite sans aucune aide de l'IA ! 

mercredi 29 avril 2026

Surpopulation carcérale

 Ces jours-ci, selon mes radios et télés, le personnel surveillant de prisons est en grève. Effectifs insuffisants, recrutement idem, le métier et le salaire ne sont pas assez attractifs, ils sont en quasi burn-out, travaillant dans des conditions déplorables. Ils sont à la même enseigne que les détenus dans des locaux vétustes et délabrés, devant en plus faire face à la grogne de prisonniers devenus agressifs à cause de la surpopulation carcérale française. 

87 000 détenus pour 63 000 places de prison disponibles, 111 détenus pour 100 000 habitants en France, détentions provisoires et condamnés ensemble, nous serions le pays qui incarcère le plus en Europe, toujours selon les médias susmentionnés. En revanche, ce que personne ne précise, pas plus le ministre que les journalistes, c'est que 97 % des détenus sont des hommes. Ce chiffre impressionnant ne crève apparemment pas les yeux des commentateurs déplorant le fléau. Ce ne serait pas un sujet, voire LE sujet. 

Les femmes ne sont, elles, que 3200 sur la totalité des personnes incarcérées. La prison est tellement un univers fait, conçu, peuplé par les hommes, que les femmes y sont maltraitées pour mal adaptation de leurs lieux de détention, selon l'Observatoire International des prisons (OIP) dans cet article de 2021 sur les conditions de détention des femmes : elles sont pénalisées par 'leur faiblesse  numérique' SIC ! Toujours tort, finalement les femmes : vertu et calme passés sous silence quand le sujet est évoqué, mais quand elles sont convaincues de crime, elles sont pénalisées en prison pour 'faiblesse numérique ! On aura tout lu. 

Le féminisme, depuis ses débuts, a toujours revendiqué l'égalité des droits et des opportunités pour les femmes : droits civils (vote), droit à salaire égal avec les hommes et aux mêmes opportunités de carrière qu'eux. Une femme peut aussi bien soigner un malade en qualité d'aide-soignante, qu'aller faire le tour de la lune et retour, tout autant qu'un homme, ou diriger une centrale nucléaire ! Et c'est tant mieux. Je pense même qu'elle le fera mieux, et sans venir nous rebattre les oreilles ensuite avec leur 'exploit inédit', les femmes n'ayant pas cette propension à se gargariser à l'infini, comme eux le font.

Il y a toutefois un défaut à cette mise en avant de l'égalité à tout prix avec les hommes : c'est le sous-entendu que leurs qualités, valeurs, métiers, activités à eux, en général, sont le maître-étalon de toute activité humaine, et que les boulots et corvées utiles des femmes, en apparaissent du coup dévalorisées. Le comble pour une féministe : trouver que les activités jusqu'ici dévolues aux femmes parce que pas assez valorisantes pour un homme, les qualités de limitation, d'abnégation, d'écoute et de soin des autres, d'entretien, de don de soi, seraient en comparaison moins bien, moins clinquantes et brillantes que les leurs. Malgré le fait que leur brillance et leur 'clinquance' ont causé tant de dégâts que les femmes préposées à la restauration, et au nettoyage à tout niveau, domestique, social, économique, ont de plus en plus de mal à les contenir. Elles tentent de 'tenir la boutique' comme j'ai lu dans un récent article, mais 'la boutique' a de plus en plus de mal à se tenir à flot malgré les efforts des femmes. Et la 'boutique' est ce qui nous permet de vivre, excusez du peu. 

Et puis, malgré la promotion de l'égalité partout et en tous lieux, il faut reconnaître que les femmes jouent vraiment petit bras en matière de délinquance, de braquage de banques, de terrorisme, elles ne se tuent pas non plus entre elles comme les hommes ; elles ne commettent pas de délits de fuite ni se balancent contre des platanes en conduisant bourrées les samedis soirs. En revanche, elles meurent fâcheusement sur la route alors qu'elles ne sont même pas conductrices ! Mieux même, alors que chez les hommes, l'école de la récidive serait la prison, le slogan ne marche que pour eux. Les femmes ne récidivent pas.

Alors, mise en échec de l'égalité ? Elles ne sentent pas le coup, elles ont trop le sens de leur sauvegarde? Elles se mettent des limites, alors que les gars, eux, sont sans limites, sans surmoi, élevés comme des sultans ayant-droit ? Il va falloir reprendre les mesures à un moment et se demander si l'éducation des garçons, tellement désirable pour les filles n'est pas au fond, contre-productive, coûteuse socialement, et si on a les moyens de se la payer avec les conséquences qu'elle implique.

Contre-intuitif pour les féministes : ne faudrait-il pas au contraire élever les garçons comme on élève les filles ? Vu les dégâts que font ces derniers à la société avec leurs pratiques limitless

Evidemment, je ne suis pas contre l'égalité, je milite même pour, que ce soit pour moi et mes sœurs, c'est simple justice. Et quand on voit comment ils mènent le monde, il n'y a pas grand risque à en confier les rênes et la gouvernance aux femmes. Franchement, cela ne peut pas être pire ! 

Je suis évidemment pour des prisons habitables, pas des taudis vétustes et surpeuplés, que les détenus des courtes et longues peines ne soient pas mélangés, qu'on puisse s'y préparer à se réinsérer à la sortie, qu'on puisse y travailler, apprendre un métier, ou apprendre tout court. Les droits humains s'appliquent aussi aux gens incarcérés. On a d'ailleurs le droit de penser que si ces lieux sont dans un tel état de décrépitude et de surpeuplement, c'est parce que le déni s'est installé. Comme il n'est pas possible de dire le prix que coûte à la société ce fléau de la délinquance masculine, il n'est pas non plus possible d'améliorer le processus de réinsertion. L'impossibilité à nommer et le fatalisme, ensemble, font que rien n'évolue. 

Que les mecs se calment. Qu'on leur apprenne à maîtriser leur violence et leurs  émotions, qu'on valorise les grandes qualités de filles, et elles sont nombreuses, à commencer par le capital culturel qu'elles se constituent en réussissant leurs études, en passant des concours avec succès, au lieu de leur faire admirer sans retenue les garçons et leurs travers et comportements déviants, sans limites, sans surmoi. Leur courage aussi parce que pour vivre dans un monde d'hommes, il faut du courage. Et qu'elles s'affirment enfin. Car que dire du fait que les étudiantes des universités de médecine ou des écoles d'ingénieurs, souvent majoritaires, doivent encore satisfaire aux 'traditions masculines' et tests de bizutage pourtant interdits ? Que ne prennent-elles le lead, vu qu'elles sont désormais égales en nombre, voire majoritaires ? Pourquoi n'arrivent-elles pas à effacer les traditions des hommes et imposer les leurs ? 

Il est temps de mettre fin au culte du phallus. C'est une question de salubrité publique.

Billet écrit entièrement sans IA générative, mais avec ma tête et mes connaissances, et certainement bourré d'imperfections, vu que je ne suis pas une Machine. 

mardi 24 mars 2026

"Elles vont finir seules avec leurs chats"


 


Charlotte Debest est sociologue. Elle a soutenu une thèse publiée en 2014 aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre 'Le choix d'une vie sans enfant', pour laquelle elle a mené des entretiens avec des femmes (et des hommes) ayant fait le choix de braver en la refusant l'injonction patriarcale de produire un ou plusieurs enfants à leurs époux, qui ne peuvent pas se les fabriquer tout seuls. 

Piquée au vif par les quolibets que dut essuyer Kamala Harris sa concurrente, à qui Donald Trump reprocha pendant la campagne électorale de 2024 d'être une femme sans enfant, quoique mariée tardivement et ayant contribué à élever ceux de son mari, ce rappel injonctif renvoyait une femme politique à la longue carrière, à la tête dans le four, les mains dans les couches et la lessive, par le super viril Trump, ce qui déclencha le mouvement #ChildlessCatLadies, puisqu'aussi bien Trump nous renvoya toutes au triste sort de femme à chats sans enfant. Une sorte d'anomalie sociétale. En tous cas, c'est ainsi que nous voient Trump et ses thuriféraires, et ils abondent. En un retournement du stigmate, "Elles vont finir seules avec leurs chats" a été relayé un peu partout, certaine chanteuse populaire US publiant même sa photo enlaçant son chat avec le fameux hashtag.

Charlotte Debest a donc décidé de publier une piqûre de rappel de sa thèse dans ce petit ouvrage, en forme de mise au point salvatrice. J'ai lu cet essai cette semaine. 

L'autrice nous rappelle que l'injonction à produire des enfants (des garçons, c'est mieux) vient du fait que les hommes ne pouvant pas produire eux-mêmes leurs successeurs, il a fallu contraindre les femmes à l'hétérosexualité d'abord, à la reproduction ensuite, et contrôler étroitement leur vie sexuelle et reproductive, les enfermer dans les 'liens sacrés du mariage' car 'mater sempre certa est ' selon la phrase des Romains, et qu'il s'agit pour eux d'être certains que ce sont bien leurs enfants à eux ! Pas question de nous laisser la maîtrise de notre fécondité. La contraception et l'avortement ont été conquis de haute lutte. Les hommes mariés peuvent bien se permettre, eux, des coups de canif dans le contrat de mariage, cela ne prête pas à conséquences selon eux. Ils peuvent semer à tout vent, mais notre progéniture à nous, s'ils en revendiquent la propriété, doit être enregistrée à l'état-civil, et dûment estampillée Raymond Bitembois. 

Selon l'autrice, le non désir d'enfant est vu par la société comme une anomalie. Et l'infertilité humaine est considérée comme une maladie : la preuve, les lourdes techniques de PMA (Procréation Médicalement Assistée) sont prises en charge par la solidarité nationale, en substance la Sécurité Sociale. 

Il s'ensuit que les refusantes sont vécues comme une perpétuelle menace pour l'ordre multimillénaire patriarcal : de l'asservissement des femmes à la reproduction sans recours dans certains pays du monde, au 'réarmement de la natalité" de Macron, à la tentative de mise au pilori de sa brillante concurrente politique par Trump, et aux différents ressacs (backlash) que nous voyons se produire un peu partout. 



Aussi, Charlotte Debest contre-argumente-t-elle en rappelant quelques faits et statistiques cruelles pour la société  nataliste : un enfant meurt tous les six jours des mauvais traitements de ses parents en France ; une femme meurt tous les trois jours et demi sous les coups de son conjoint, toujours ici ; et enfin, ce n'est pas le manque d'enfants qui menace notre biotope Terre, mais bien leur surproduction ; en plus, il ne manque pas d'enfants malheureux, dans le dénuement, de qui s'occuper ici, ailleurs, et maintenant. Notamment ces enfants qui naissent dans les gravats des destructions, meurent sous les bombes, servent de soldats de fortune à des armées sanguinaires. Des fillettes sont razziées et privées de leurs droits les plus élémentaires à l'éducation et à la liberté, enlevées, violées, et mariées de force enfants, livrées à des vieux barbons pédocriminels.

Pour sa démonstration, l'autrice mobilise toute la littérature philosophique et sociologique à sa disposition : Beauvoir, Delphy, Tabet, et al. Si vous ne les avez pas lues, l'ouvrage vous fera le plus grand profit, si vous les avez toutes lues comme moi, cela vous fera un rappel.

Personnellement, j'ai un gros faible pour les travaux des anthropologues sur ces injonctions patriarcales datant du Néolithique, car elles en découvrent les racines dans l'histoire, alors que les sociologues se contentent plus sobrement d'une analyse sociétale.

Il est à souligner aussi que le patriarcat est l'art des inversions : les garçons sont élevés à être des 'individus par excès', et les filles sont formatées à la vulnérabilité, ce qui les fait rechercher la protection d'un homme. "Tu n'as pas peur ?" me suis-je tant de fois entendu rappeler quand je rentrais de soirée ou de manifestation, seule, à pied, à mon domicile situé à quelques kilomètres en ville ! Mais là encore, et c'est cruel pour eux, une femme husbandfree est bien plus en sécurité seule chez elle qu'une femme en conjugalité : statistiquement, l'endroit le plus dangereux pour une femme en couple avec un homme est son foyer. Leur choix de compagnons se limite souvent entre Henri VIII, Dracula ou Barbe Bleue. Pour une femme, la conjugalité a tous les aspects du roman d'épouvante gothique. Voir les 'faits divers' de vos journaux. 

On comprend donc l'opiniâtreté de la société patriarcale à défendre son ordre en stigmatisant par toutes sortes de façons dépréciatives et humiliantes celles qui le refusent. Eussent-elles réussi, par ailleurs et avec éclat, une carrière professionnelle, artistique et politique, elles seront irrémédiablement, d'après leurs boniments, dans l'incomplétude.




mercredi 4 mars 2026

Protégez les filles ET éduquez les garçons

 Un abonné de mes skeets (Bluesky), sans doute agacé par mes posts sur les différents types de délinquance perpétrés par les hommes, de l'escroquerie numérique (l'avènement du numérique leur a surtout permis un saut technologique en matière de nuisance), en passant par le harcèlement, pour en finir par le viol et le meurtre, m'envoie cette photographie de panneau tenu par une militante, sans doute prise lors d'une manifestation contre les violences masculines faites aux filles et aux femmes. En me posant la question "Prévention ou répression ?" 


Cette photo, très réformiste libérale, autant que la remarque de mon abonné me heurtent. Le barrement de "Protège ta fille" m'horrifie. Je ne vois pas pourquoi les deux s'excluraient mutuellement, pourquoi l'un serait opposable à l'autre ? On ne pourrait pas faire les deux en même temps : éduquer les garçons et mettre en garde les filles, leur apprendre à se défendre ? Etrange et mortifère. Sauf à vouloir conserver le statu quo. Des femmes proies et des garçons razzieurs violents, à entretenir des associations débordées par des cas de femmes agressées à mettre à l'abri en encaissant les subventions de l'état patriarcal, en déplorant le 'manque de moyens', et le délaissement de la cause par la police et la justice. Le victimaire en somme, tellement prisé par notre société. 

N'étant pas totalement inconsciente, je sais bien que ce slogan veut surtout signifier que ce n'est pas aux femmes et filles que doit incomber la responsabilité totale de leur sauvegarde et que si elles n'y arrivent pas, ce serait entièrement de leur faute. Ce n'est pas la faute des femmes. Il ne s'agit pas d'exonérer les hommes de leurs mauvaises actions et de leurs crimes. Et la République doit y mettre son grain de sel, il s'agit de troubles graves à l'ordre public. Mais une fois qu'on a dit cela, on fait quoi ? On laisse faire ? Eduquer les garçons : cela fait un siècle qu'elles y sont ! Pour quel résultat ? C'est à se demander s'ils sont même éducables. D'autant qu'on expérimente en ce moment un backlash (ressac) masculiniste sans précédent. Au minimum, leur surmoi part très facilement au lavage. L'occasion fait toujours le larron, s'ils sont sûrs de ne pas être pris, ils n'hésitent pas trop longtemps, aussi 'éduqués' soient-ils. 

Ce slogan barré est contre-productif, voire carrément patriarcal, tellement l'idée de femmes assurant elles-mêmes leur propre sauvegarde est tabou. Les femmes doivent impérativement confier leur sécurité à l'ennemi intime, sinon elles sont vite accusées d'être "séparatistes". Tentez une pétition demandant des voitures réservées aux femmes à la RATP, et entendez, lisez les cris d'indignation sur un supposé 'apartheid', notion qui fait un retour en force à propos de tout, même chez les plus progressistes qui agitent le chiffon rouge, oubliant vite que si 'apartheid' il y a, ce sont surtout les hommes qui le pratiquent en s'arrangeant pour exclure les femmes des espaces qu'ils considèrent comme les leurs (partis politiques, espaces publics remplis de leurs cris, nuisances et déchets, transports...). Et boucle rétroactive négative : les femmes sont condamnées au victimaire. Alors ? 

Que faire ? écrivait Lénine.

Quand, la dernière fois, avez-vous demandé à une fillette de maternelle ou à la vôtre, si elle a 'un petit copain' ? C'est indiscutablement un dressage hétérosexuel patriarcal. Combien de fois l'avez-vous forcée à embrasser un homme (ou une femme), fût-il de la famille, alors qu'elle refusait ? Et combien de fois aussi avez-vous refusé de l'entendre quand elle se plaignait du comportement de garçons à son endroit, tant dans le milieu familial qu'à l'école ? Hérite-t-elle de tours de vaisselle supplémentaires ? L'obligez-vous à aider ses frères, même petits, tellement empotés -ou de mauvaise foi- dans leur entretien quotidien, que vous ne savez plus que faire ? A-t-elle le droit à sa chambre à elle, à l'abri des intrusions des hommes de la famille, et même des vôtres ? A-t-elle le droit au même temps de parole que ses frères ou cousins, si elle en a ? Peut-elle exposer son opinion, et est-elle considérée de même valeur que celle des garçons de son entourage ? Ou, au contraire, subit-elle en silence le diktat des garçons, sans discussion, leur parole à eux valorisée, la sienne dévalorisée, méprisée ? Lui permettez-vous de se défendre par simple justice, si elle est injustement agressée, ou au contraire lui enjoignez-vous de subir, les filles n'ayant pas le droit de se battre ? 

Vos garçons sont-ils responsabilisés au même titre que les filles de la famille et de l'entourage, et au même âge ? Participent-ils de manière égale à leur entretien -dans la mesure de leurs moyens et de leur âge- et à celui de leur lieu de vie ? Ont-ils le droit de parler haut et fort, de couper la parole aux femmes de la famille, et de leur imposer leurs vues et opinions sur la façon de se tenir en privé et en public ? Ont-ils des droits séparés, une reconnaissance, des attentions particulières, parce que garçons ? Existe-t-il un double standard entre frères et sœurs, cousins, cousines, sur les tâches à accomplir, les devoirs et comportements de chacun et chacune ? Ou tyrannisent-ils dès le plus jeune âge tout leur entourage, avec les excuses habituelles 'c'est un garçon, il doit s'affirmer' ? 

Ce ne sont que quelques pistes. Mais ce n'est pas en laissant les filles subir et ne pas défendre leurs prérogatives qui valent bien celles des garçons qu'elles y arriveront. Et Mesdames les filles, si vous passez par ici, puisque vous êtes mineures ce sont vos parents qui décident ce qui est bon pour vous, au moins jusqu'à vos 18 ans, mais vous avez le droit, en attendant, de vous forger une conscience politique, de vous insurger contre l'injustice, de faire du lobbying auprès de votre entourage, de noter tout ce que vous ne ferez plus quand vous aurez acquis votre autonomie. Il n'est jamais trop tôt pour commencer à décider par et pour soi-même, pour décider ce qui est bon pour vous, et qui peut être contraire à ce que la société du prêt-à-penser décide à votre place. Si on n'est pas contestataire et révolutionnaire à 16, 17 et 18 ans, avec toutes les outrances et exagérations du jeune âge, c'est fichu. Le grégarisme de la norme aura vaincu. Il ne vous restera qu'à vous ranger, en observant les diktats puissants dont on vous a nourries, à vous en trouver un par la porte ou par la fenêtre, et par dessus tout, à le garder ! Sinon, selon les normopathes, vous aurez 'raté votre vie' ! Il n'y a pas de vie ratée, il y a juste des gens qui font ce qu'ils peuvent, selon des circonstances qu'ils ne maîtrisent généralement pas, tout en gardant le respect d'eux-mêmes et en refusant l'injustice. Qui refusent d'être foulé-es aux pieds au nom de la norme sociale, et du sexe. 

Soyez vous-même. Ne laissez pas les salauds vous faire peur. *

*Je voulais mettre cette dernière phrase en anglais, sa langue originale, puisqu'elle a été dite par Dan Rather à Christine Ockrent (citée par elle) quand elle était jeune journaliste au Etats-Unis sous sa supervision. Mais le totalitaire Google / Blogger a décidé de traduire systématiquement en français tout ce que j'écris en anglais, que son logiciel est bourré de 'par défaut' indécochables tellement son 'aide en ligne' est truffée d'expressions en serbo-croate. Je mets cela sur le compte de la malfaisance totalitaire masculine, évidemment. 

samedi 7 février 2026

Egos (masculins) boursouflés

 César      Tsar                Fürher       Jefe         

                   El Commandante / Lider Maximo 

                   Pol Pot    (Potential Political) 

Guide Suprême    Frère Guide    

                 Lumière Des Croyants    

    Souverain Pontife            Père de la Nation

Gloire des Carpathes      Grand Timonier      

   Duce   

              Conducator / Danube de la Pensée

      El Caudillo        Celui Qui Eclaire (Ho Chi Minh) 

Homme d'Acier (Staline) ou 

                   Petit Père Des Peuples 

Devant le festival d'égos boursouflés auquel nous assistons en ce moment, inversement proportionnel à leur légendaire incompétence, j'ai eu l'idée de ce billet, entièrement écrit sans l'aide de l'IA !

Vous avez reconnu quelques-uns des titres que s'octroient les hommes (il n'y a que des hommes !) 'révolutionnaires' qui atteignent les sommets du pouvoir. Conquis au bout du fusil, avec pas mal de mensonges, et qui s'y maintiennent à la schlague. Ils ne se prennent pas pour de la petite bière, notez, vu les titres dont ils s'affublent. Généralement ces noms sont accompagnés d'un 'dress code' : treillis militaire, robe à broderies et autres colifichets, grolles de marque ou au contraire improbables, veste d'ouvrier à col, et bien sûr, d'une coiffure qui, croient-ils, les pose. Béret révolutionnaire, casquette militaire kaki, voire base-ball cap rouge disruptif ; la mitre, le turban noir ou blanc, indiquent la qualité de religieux plénipotentiaire, ainsi que la barbe virile, en version broussailles (avec les restes du dîner dedans ?), ou au contraire, taillée impeccablement façon mâle urbain chic et tendance. 

Un bel exemple de transition de barbe et de dress code nous a été donné l'année dernière par Abou Mohammad Al Jolani, ex-terroriste à barbe et cheveux à la sauvage sous turban, sandales laissant voir les doigts de pied, devenu après la mue, Ahmed Al Charaa, dirigeant de ce qu'il reste de Syrie. Après une courte période vestimentaire kaki nettement révolutionnaire castriste, il apparaît désormais en costume occidental, cheveux peignés et barbe taillée, ce qui semble lui donner, en tous cas pour les occidentaux bêtas type Macron qui lui a serré la pogne à l'Elysée, une onction respectable de social-démocrate. Ce mec a un passé de terroriste, violeur, tueur, égorgeur, assassin à la kalachnikov, esclavagiste de femmes, mais hop, à la faveur d'un tour chez le coiffeur, d'un bon barbier, et d'un tailleur acceptable, les épisodes Al Qaïda / Al Nosra / Daech sont oubliés. Au motif qu'il a renversé le sanglant Bachar El Assad, l'amnésie est garantie. Plus niais, c'est le coma dépassé. Chez les hommes, l'habit fait le moine. 

Leurs coupes de cheveux sont à l'avenant : un naufrage industriel. J'en avais fait un billet à lire ici.

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Il n'y a pas de jour où on n'est pas réveillée par la radio avec les contre-exploits masculins : guerres, massacres de masse guerriers ou civils, 'forcenés' pères de famille, occupant 95 % de l'activité des gendarmes du GIGN ou les policiers du RAID, tueries sérielles, de masse, scolaires au couteau, viols, braquages retentissants, cambriolages, refus d'obtempérer mortels, guerres des points de deal, barbecues dans des coffres de voiture, et tutti quanti. La liste est interminable. Le tout accompagné d'un silence assourdissant à propos des protagonistes qu'il n'est jamais possible de nommer. Attention, je ne dis pas que les femmes ne peuvent pas être aussi nuisibles et viles que les hommes, je dis juste que statistiquement elles sont minoritaires, dans le bas du classement de la délinquance, qu'elles ont sans doute un triple surmoi qui les bride, quand les hommes n'en ont aucun, ou qu'elles n'osent pas, ou sont trop occupées à faire face au quotidien, et qu'elles sont bien trop polies et trop vertueuses. Quand on voit comment la société les récompense de leur calme et de leur vertu, franchement, c'est à vous dégoûter à jamais d'être vertueuse.

Aussi, étant donné que je fais un four à chaque fois que j'évoque le sujet, une bonne nouvelle tout de même pour les tenantes de l'universalisme de la criminalité humaine, il y a un pays où le nombre de femmes en prison a augmenté de 435 % en cinq ans. Si. C'est l'Emirat d'Afghanistan ! A tel point que dans un pays où les femmes sont interdites de métiers et de carrière, pour mieux se consacrer à la reproduction, les barbus ont dû réviser leur position : ils recrutent (bien obligés) des femmes gardiennes de prison vu que chez les émirs on ne mélange pas les hommes et les femmes, car, selon eux, cela donne des idées de fornication ! Usiner des garçons d'accord, mais à condition d'avoir un propriétaire qui vous ligote serrée dans les liens sacrés du mariage !

" Les femmes, des usines à hommes " 

(un des articles de la Charte du Hamas) 

Prise d'un espoir insensé en lisant l'information dans un hebdomadaire, je me suis dit : enfin ! Elles attaquent sûrement les Jean-Michel locaux qu'elles ont à la maison à coups de poêle à frire, de rouleau à pâtisserie, où d'huile bouillante, voire en leur servant un bouillon de onze heures, et les envoient ad patres ? Non ! Même pas. Pourtant elles auraient des tas de raisons et d'excuses, sans doute. En fait, le pouvoir mâle à Kaboul, sous le nom de Ministère du Vice et de la Vertu (le ridicule ne tue pas) toujours en train, comme tous les curés, de regarder sous les jupes des filles, mais moins dans les slips des mecs, les envoie en tôle pour mendicité, prostitution, relations extra-conjugales ou fuite du domicile conjugal, tous crimes qui ont l'avantage d'exonérer les époux, et de criminaliser les femmes honnies. J'en passe certainement. 

Libéraux babas qui trouvez que les islamistes -rigoristes- d'ici, qui tentent toutes les failles de nos démocraties douces pour infiltrer nos écoles, universités, clubs de sport, franc-maçonnerie, en instrumentalisant des femmes et fillettes voilées comme chevaux de Troie sous le nom de soft power (qui se méfierait des femmes ? voir plus haut) sont inoffensifs, vous ne viendrez pas nous dire, en cas de malheur vite arrivé, qu'on ne vous a pas prévenus que ce mouvement est totalitaire. Les Iraniennes qui vivent sous sa poigne d'acier, et meurent tous les jours de défier le régime sanglant des Mollahs, peuvent en témoigner. Comme les Afghanes, persécutées, elles, en tant que femmes. 

A propos de ce qu'il se passe dans les slips des hommes, il semble que prenne de l'épaisseur, selon le Premier Ministre polonais, la thèse que je soutiens depuis quelques mois sur mes réseaux sociaux, à savoir que Donald Trump, toujours en train de faire son gentil face au cannibale Poutine, a sur le dos un kompromat dudit cannibale, ex espion du KGB puis FSB, qui fichait tout le monde, le montrant en pleins ébats sexuels au milieu d'oligarques à Moscou dans les années 90, qu'il l'a fait savoir au Président MAGA, et qu'il se les repasse les soirs où il n'y a rien à la télé russe. Mais ce sont des affaires d'hommes entre eux, je ne vais pas m'en mêler ! D'autant que les experts par ici poussent des cris indignés à cette seule évocation. La Firme, toujours solidaire de ses membres. 

dimanche 11 janvier 2026

L'écriture sur les corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez

Sous-titre : Territoire, souveraineté et crimes de second état.

Mexique, années 1993 - 2013 : un scandale relatant des faits de cadavres de femmes retrouvés abandonnés, manifestement assassinées, au Mexique, dans le désert de Sonora à la frontière nord du Mexique et sud des Etats-Unis, commence à émerger et à prendre une ampleur internationale. Des livres de journalistes sont écrits et des pétitions circulent. Ciudad Juarez est labellisée 'la ville qui tue les femmes'. En 2003, à la demande d'une association, je signe une pétition demandant à la justice mexicaine de diligenter de vraies enquêtes sur ces meurtres dont elle ne retrouve pas les coupables, meurtres sans doute traités à la légère par les policiers, tout en me documentant par des lectures sur le sujet. Des mois après, je reçois un recommandé de la Poste, avis déposé en absence dans ma boîte aux lettres d'aller le chercher. A la Poste, je profite que l'employée fouille dans ses tiroirs pour dire ce que je pense des lettres recommandées en général, service exclusif de la Poste, sans concurrence donc, et de la façon dont la Poste me traite en me chargeant de venir la chercher, puis elle revient en brandissant une grosse enveloppe qui  'vient du Mexique' ! En la décachetant chez moi, je m'aperçois que c'est la Présidence du Mexique et sa Cour Suprême qui m'écrivent pour me détailler tout ce qu'ils font pour résoudre ces assassinats, avec CD Rom joint. Force est de constater que faire du potin internationalement sur un scandale porte des fruits. 

Aussi quand j'ai trouvé, des années plus tard, la référence de cet ouvrage de 2021 ci-dessus représenté, épuisé chez l'éditeur, par une autrice que je ne connais pas, j'ai mis une alerte style bouteille à la mer chez le distributeur de livres d'occasion Recyclivre. Et ils me l'ont trouvé. 

L'autrice argentino-brésilienne Rita Laura Segato (RLS) enseignante en anthropologie, fait dans ce passionnant petit ouvrage une proposition théorique à propos des 1441 meurtres précédés de tortures, viols, corps dispersés dans le désert, plus 600 disparues entre 1993-2013, de 7 à 10 ans donc, à la 'grande frontière' du Nord du Mexique et du sud des Etats-Unis, 'frontière la plus patrouillée du monde', à Ciudad Juarez au bord du désert de Sonora, ville truffée de zones industrielles où se sont installées les usines des sous-traitants de la désindustrialisation / mondialisation de l'Europe et des USA des années 90-2000. 

" Voici les propos interprétatifs que je souhaite exposer ici. [...] Il s'agit, précisément de la relation entre les morts, produits illicites du néolibéralisme féroce qui s'est globalisé le long de la "grande frontière" après la signature de l'ALENA, et de la dérégulation de l'accumulation de capital qui s'est concentré entre les mains de quelques familles de Ciudad Juarez. "

En effet, les autorités mexicaines, leur police et leur justice pour expliquer ces crimes (une suite interminable d'ossements blanchis retrouvé dans le désert tandis que des familles abandonnées par les autorités, signalent et recherchent une disparue, sœur, mère, fiancée...) invoqueront successivement les narco-trafiquants, les cartels, la misère, le traffic des corps pour la prostitution, les crimes sexuels sériels, et les assassinats de femmes, compagnes, épouses, par l'agresseur intime, (très courants) ou par un familier proche. 

Mais RLS entrevoit une autre explication. Les crimes de Ciudad Juarez ont débuté à la mise en application de l'accord de l'ALENA en 1994 : Accord de Libre-Echange Nord-Américain (NAFTA en anglais, TLCAN en espagnol). Au bord du désert, poussent de gigantesques zones industrielles à usines (maquiladoras) sous-traitantes des industriels US, européens... qui emploient des femmes pauvres, typées, métisses, brunes, mexicaines autochtones, mais émancipées économiquement par un salaire, une aubaine de la mondialisation pour elles, ce qui peut en effet rendre pas mal d'hommes jaloux, car elles leur échappent en gagnant leur autonomie économique ! Aussi, les autorités mexicaines ont voulu y voir des féminicides intimes, des hommes venant jeter dans le désert les corps de leurs compagnes après les avoir assassinées. 

" Il faut maîtriser le sujet ". Pensez, des femmes brunes, issues d'ethnies colonisées, habituellement exploitées dans le mariage et la maternité par les hommes de leur propre groupe, qui profitent de la mondialisation pour devenir ouvrières, même exploitées par des industriels arrogants et tout-puissants, et qui peuvent ainsi échapper à la tutelle des hommes, c'est carrément insupportable à certains hommes. Mais il y a pire.

Un mandat de masculinité 

L'apport théorique de Segato (RLS), c'est qu'elle élargit la définition de féminicide en y voyant une 'violence expressive', une écriture, un message sur le corps des femmes, message émis par des hommes, violant, torturant et tuant des femmes selon un 'mandat de masculinité' dont ils se prévaudraient, une organisation mafieuse d'hommes, supposant un but, des lieux de viol et tortures, une organisation logistique pour disperser les corps mutilés dans le désert, bref un 'second état' patriarcal, capitaliste, s'appuyant sur l'inaction du premier état Mexicain.

En résumé, la théorie de Segato est la suivante : "le mandat de masculinité se présente comme un mandat, plus encore qu'une injonction, car il contraint l'homme à se diplômer "masculin" par la mise en spectacle et l'exhibition de ses puissances." " Le viol est un acte de communication entre des interlocuteurs privilégiés. Le viol est une pédagogie de la cruauté.

Avec cette définition élargie de crime contre le genre, le message-écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez s'applique aussi bien à ces femmes victimes de disparitions, tuées, assassinées, dont les cas n'ont jamais été élucidés. Un exemple parmi tant que cite RLS, les femmes -autochtones en majorité-, disparues, cas jamais résolus par les autorités canadiennes sur la 'Highway of tears', ce tronçon d'autoroute de 720 kilomètres, truffé de poids lourds, en Colombie Britannique sur lequel les femmes ethniques de cet état canadien ont disparu, tuées certainement alors qu'elles faisaient du stop pour rentrer dans leurs communautés, en territoires autochtones. Selon RLS, il s'agit bien de la signature du "mandat de masculinité." Les femmes sont tuées par les hommes parce qu'elles sont des femmes. Des femmes brunes, typées, socialement défavorisées, car ethnicisées. 

RLS associe dans son analyse, ces autres cadavres de femmes ou filles, qu'on trouve aussi chez nous sur les parkings ou bords d'autoroutes, femmes en itinérance ou migrantes, employées ou femmes de ménage, étudiantes, et dont on ne retrouve jamais les auteurs, ou alors des dizaines d'années après, confondus par hasard par leur ADN collecté pour un autre délit. Des meurtres d'opportunité : un homme de passage tue une femme qui passe 'au mauvais endroit au mauvais moment' ainsi que le présentent les medias toujours en veine de minimisation des torts faits aux femmes, dont ils font ensuite des feuilletons lucratifs. 

Segato en profite pour exposer sa thèse décoloniale que je trouve bien plus convaincante que celle développée en France par les 'décoloniales' françaises, thèse que j'estime essentialiste, donc risquant de déboucher sur le racisme. Les femmes de toutes couleurs et ethnies sont tuées parce que femmes, par l'ennemi intime aussi bien que par un 'prédateur' de passage qui affirme ainsi sa prévalence et son mandat de virilité.

Il est tout à fait sûr que l'universalisme, théorie de pensée qu'on peut et doit soumettre à l'épistémologie féministe, est critiquable en plein de points, notamment parce qu'elle invisibilise toutes les femmes, donc certainement les plus déshéritées d'entre elles, les descendantes de l'esclavage et de la colonisation.

J'ai trouvé cet ouvrage très stimulant intellectuellement. Malheureusement, il est épuisé dans sa version papier. On ne le trouve plus qu'en version numérique. Ou avec de la chance, chez les bouquinistes. Cet ouvrage de fond, digne de toute bonne bibliothèque féministe, est indispensable à lire. Je le recommande aux policiers, gendarmes, magistrates et auxiliaires de justice, ainsi qu'aux journalistes, jamais à court d'inepties sur les violences systémiques contre les femmes. Le texte de RLS est court, mais il est enrichi d'une longue préface, d'une postface, et du recueil d'une conversation avec l'autrice. 

CITATIONS : (en caractères gras et rouge)

" Je pense que nous, les femmes, sommes mieux à même de faire face à l'incertitude. Les hommes, eux, ont besoin d'avoir le monde en main, c'est-à-dire de contrôler les corps et la vie. La masculinité se définit par le pouvoir, et le pouvoir c'est la capacité de domination et de contrôle. Néanmoins, nous sommes dans une situation où le contrôle nous échappe en continu. Cette situation de frustration peut être violentogène [...] chez tout le monde, mais plus encore chez les hommes qui sont moins capables de faire face à ce qui les contredit et leur impose une limite en fonction de leur structure narcissique. Comme de nombreuses autrices l'ont déjà dit par le passé, la structure de la personnalité masculine est narcissique, elle ne reconnaît pas le manque, elle ne reconnaît pas ce dont elle a besoin. "

" Le modus operandi d'un agresseur n'est ni plus ni moins que la marque d'un style dans diverses allocutions. Identifier le style d'un acte violent tel que s'identifie le style d'un texte nous mènerait au criminel dans son rôle d'auteur. En ce sens, la signature n'est guère le résultat de la méditation, de la volonté, mais bien de l'automatisme même de l'énonciation : l'empreinte reconnaissable d'un sujet, de sa position et de ses intérêts, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il exprime en paroles ou en actes. "

Si le viol est un énoncé, il s'adresse à plusieurs interlocuteurs : sur l'axe vertical, il parle à la victime de punition, de morale sociale, car dans son imaginaire partagé par la société, " le destin de la femme est d'être maîtrisée, disciplinée, censurée, réduite par le geste violent de celui qui réincarne la fonction souveraine.
Mais il y a un deuxième axe de communication, horizontal celui-là : " là, l'agresseur s'adresse à ses pairs : il leur demande de l'accepter dans leur société [la femme violée est la victime sacrificielle dans un rite initiatique] ; " Il rivalise avec eux en montrant qu'il mérite, de par son agressivité et pouvoir de mort, d'occuper un lieu dans la fraternité virile jusqu'à atteindre un statut important dans une fratrie qui ne reconnaît qu'un langage hiérarchique et une organisation pyramidale. "

Etonnez-vous après cela que les hommes ne sont que rarement solidaires d'une femme violée ou tuée selon ces modalités et signatures. La solidarité virile de classe les fait resserrer les rangs ; se solidariser avec la victime serait interprété comme une trahison de leur statut et de leurs pairs. Aussi, c'est toujours la 'faute à pas de chance', un viol 'qui a mal tourné' (quel est l'aspect d'un viol qui tourne bien ?), la "mauvaise rencontre", la faute rejetée sur la victime, et même l'indifférence.