dimanche 11 janvier 2026

L'écriture sur les corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez

Sous-titre : Territoire, souveraineté et crimes de second état.

Mexique, années 1993 - 2013 : un scandale relatant des faits de cadavres de femmes retrouvés abandonnés, manifestement assassinées, au Mexique, dans le désert de Sonora à la frontière nord du Mexique et sud des Etats-Unis, commence à émerger et à prendre une ampleur internationale. Des livres de journalistes sont écrits et des pétitions circulent. Ciudad Juarez est labellisée 'la ville qui tue les femmes'. En 2003, à la demande d'une association, je signe une pétition demandant à la justice mexicaine de diligenter de vraies enquêtes sur ces meurtres dont elle ne retrouve pas les coupables, meurtres sans doute traités à la légère par les policiers, tout en me documentant par des lectures sur le sujet. Des mois après, je reçois un recommandé de la Poste, avis déposé en absence dans ma boîte aux lettres d'aller la chercher. A la Poste, je profite que l'employée fouille dans ses tiroirs pour dire ce que je pense des lettres recommandées en général, service exclusif de la Poste, sans concurrence donc, et de la façon dont la Poste me traite en me chargeant de venir la chercher, puis elle revient en brandissant une grosse enveloppe qui  'vient du Mexique' ! En la décachetant chez moi, je m'aperçois que c'est la Présidence du Mexique et sa Cour Suprême qui m'écrivent pour me détailler tout ce qu'ils font pour résoudre ces assassinats, avec CD Rom joint. Force est de constater que faire du potin internationalement sur un scandale porte des fruits. 

Aussi quand j'ai trouvé, des années plus tard, la référence de cet ouvrage de 2021 ci-dessus représenté, épuisé chez l'éditeur, par une autrice que je ne connais pas, j'ai mis une alerte style bouteille à la mer chez le distributeur de livres d'occasion Recyclivre. Et ils me l'ont trouvé. 

L'autrice argentino-brésilienne Rita Laura Segato (RLS) enseignante en anthropologie, fait dans ce passionnant petit ouvrage une proposition théorique à propos des 1441 meurtres précédés de tortures, viols, corps dispersés dans le désert, plus 600 disparues entre 1993-2013, de 7 à 10 ans donc, à la 'grande frontière' du Nord du Mexique et du sud des Etats-Unis, 'frontière la plus patrouillée du monde', à Ciudad Juarez au bord du désert de Sonora, ville truffée de zones industrielles où se sont installées les usines des sous-traitants de la désindustrialisation / mondialisation de l'Europe et des USA des années 90-2000. 

" Voici les propos interprétatifs que je souhaite exposer ici. [...] Il s'agit, précisément de la relation entre les morts, produits illicites du néolibéralisme féroce qui s'est globalisé le long de la "grande frontière" après la signature de l'ALENA, et de la dérégulation de l'accumulation de capital qui s'est concentré entre les mains de quelques familles de Ciudad Juarez. "

En effet, les autorités mexicaines, leur police et leur justice pour expliquer ces crimes (une suite interminable d'ossements blanchis retrouvé dans le désert tandis que des familles abandonnées par les autorités, signalent et recherchent une disparue, sœur, mère, fiancée...) invoqueront successivement les narco-trafiquants, les cartels, la misère, le traffic des corps pour la prostitution, les crimes sexuels sériels, et les assassinats de femmes, compagnes, épouses, par l'agresseur intime, (très courants) ou par un familier proche. 

Mais RLS entrevoit une autre explication. Les crimes de Ciudad Juarez ont débuté à la mise en application de l'accord de l'ALENA en 1994 : Accord de Libre-Echange Nord-Américain (NAFTA en anglais, TLCAN en espagnol). Au bord du désert, poussent de gigantesques zones industrielles à usines (maquiladoras) sous-traitantes des industriels US, européens... qui emploient des femmes pauvres, typées, métisses, brunes, mexicaines autochtones, mais émancipées économiquement par un salaire, une aubaine de la mondialisation pour elles, ce qui peut en effet rendre pas mal d'hommes jaloux, car elles leur échappent en gagnant leur autonomie économique ! Aussi, les autorités mexicaines ont voulu y voir des féminicides intimes, des hommes venant jeter dans le désert les corps de leurs compagnes après les avoir assassinées. 

" Il faut maîtriser le sujet ". Pensez, des femmes brunes, issues d'ethnies colonisées, habituellement exploitées dans le mariage et la maternité par les hommes de leur propre groupe, qui profitent de la mondialisation pour devenir ouvrières, même exploitées par des industriels arrogants et tout-puissants, et qui peuvent ainsi échapper à la tutelle des hommes, c'est carrément insupportable à certains hommes. Mais il y a pire.

Un mandat de masculinité 

L'apport théorique de Segato (RLS), c'est qu'elle élargit la définition de féminicide en y voyant une 'violence expressive', une écriture, un message sur le corps des femmes, message émis par des hommes, violant, torturant et tuant des femmes selon un 'mandat de masculinité' dont ils se prévaudraient, une organisation mafieuse d'hommes, supposant un but, des lieux de viol et tortures, une organisation logistique pour disperser les corps mutilés dans le désert, bref un 'second état' patriarcal, capitaliste, s'appuyant sur l'inaction du premier état Mexicain.

En résumé, la théorie de Segato est la suivante : "le mandat de masculinité se présente comme un mandat, plus encore qu'une injonction, car il contraint l'homme à se diplômer "masculin" par la mise en spectacle et l'exhibition de ses puissances." " Le viol est un acte de communication entre des interlocuteurs privilégiés. Le viol est une pédagogie de la cruauté.

Avec cette définition élargie de crime contre le genre, le message-écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez s'applique aussi bien à ces femmes victimes de disparitions, tuées, assassinées, dont les cas n'ont jamais été élucidés. Un exemple parmi tant que cite RLS, les femmes -autochtones en majorité-, disparues, cas jamais résolus par les autorités canadiennes sur la 'Highway of tears', ce tronçon d'autoroute de 720 kilomètres, truffé de poids lourds, en Colombie Britannique sur lequel les femmes ethniques de cet état canadien ont disparu, tuées certainement alors qu'elles faisaient du stop pour rentrer dans leurs communautés, en territoires autochtones. Selon RLS, il s'agit bien de la signature du "mandat de masculinité." Les femmes sont tuées par les hommes parce qu'elles sont des femmes. Des femmes brunes, typées, socialement défavorisées, car ethnicisées. 

RLS associe dans son analyse, ces autres cadavres de femmes ou filles, qu'on trouve aussi chez nous sur les parkings ou bords d'autoroutes, femmes en itinérance ou migrantes, employées ou femmes de ménage, étudiantes, et dont on ne retrouve jamais les auteurs, ou alors des dizaines d'années après, confondus par hasard par leur ADN collecté pour un autre délit. Des meurtres d'opportunité : un homme de passage tue une femme qui passe 'au mauvais endroit au mauvais moment' ainsi que le présentent les medias toujours en veine de minimisation des torts faits aux femmes, dont ils font ensuite des feuilletons lucratifs. 

Segato en profite pour exposer sa thèse décoloniale que je trouve bien plus convaincante que celle développée en France par les 'décoloniales' françaises, thèse que j'estime essentialiste, donc risquant de déboucher sur le racisme. Les femmes de toutes couleurs et ethnies sont tuées parce que femmes, par l'ennemi intime aussi bien que par un 'prédateur' de passage qui affirme ainsi sa prévalence et son mandat de virilité.

Il est tout à fait sûr que l'universalisme, théorie de pensée qu'on peut et doit soumettre à l'épistémologie féministe, est critiquable en plein de points, notamment parce qu'elle invisibilise toutes les femmes, donc certainement les plus déshéritées d'entre elles, les descendantes de l'esclavage et de la colonisation.

J'ai trouvé cet ouvrage très stimulant intellectuellement. Malheureusement, il est épuisé dans sa version papier. On ne le trouve plus qu'en version numérique. Ou avec de la chance, chez les bouquinistes. Cet ouvrage de fond, digne de toute bonne bibliothèque féministe, est indispensable à lire. Je le recommande aux policiers, gendarmes, magistrates et auxiliaires de justice, ainsi qu'aux journalistes, jamais à court d'inepties sur les violences systémiques contre les femmes. Le texte de RLS est court, mais il est enrichi d'une longue préface, d'une postface, et du recueil d'une conversation avec l'autrice. 

CITATIONS : (en caractères gras et rouge)

" Je pense que nous, les femmes, sommes mieux à même de faire face à l'incertitude. Les hommes, eux, ont besoin d'avoir le monde en main, c'est-à-dire de contrôler les corps et la vie. La masculinité se définit par le pouvoir, et le pouvoir c'est la capacité de domination et de contrôle. Néanmoins, nous sommes dans une situation où le contrôle nous échappe en continu. Cette situation de frustration peut être violentogène [...] chez tout le monde, mais plus encore chez les hommes qui sont moins capables de faire face à ce qui les contredit et leur impose une limite en fonction de leur structure narcissique. Comme de nombreuses autrices l'ont déjà dit par le passé, la structure de la personnalité masculine est narcissique, elle ne reconnaît pas le manque, elle ne reconnaît pas ce dont elle a besoin. "

" Le modus operandi d'un agresseur n'est ni plus ni moins que la marque d'un style dans diverses allocutions. Identifier le style d'un acte violent tel que s'identifie le style d'un texte nous mènerait au criminel dans son rôle d'auteur. En ce sens, la signature n'est guère le résultat de la méditation, de la volonté, mais bien de l'automatisme même de l'énonciation : l'empreinte reconnaissable d'un sujet, de sa position et de ses intérêts, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il exprime en paroles ou en actes. "

Si le viol est un énoncé, il s'adresse à plusieurs interlocuteurs : sur l'axe vertical, il parle à la victime de punition, de morale sociale, car dans son imaginaire partagé par la société, " le destin de la femme est d'être maîtrisée, disciplinée, censurée, réduite par le geste violent de celui qui réincarne la fonction souveraine.
Mais il y a un deuxième axe de communication, horizontal celui-là : " là, l'agresseur s'adresse à ses pairs : il leur demande de l'accepter dans leur société [la femme violée est la victime sacrificielle dans un rite initiatique] ; " Il rivalise avec eux en montrant qu'il mérite, de par son agressivité et pouvoir de mort, d'occuper un lieu dans la fraternité virile jusqu'à atteindre un statut important dans une fratrie qui ne reconnaît qu'un langage hiérarchique et une organisation pyramidale. "

Etonnez-vous après cela que les hommes ne sont que rarement solidaires d'une femme violée ou tuée selon ces modalités et signatures. La solidarité virile de classe les fait resserrer les rangs ; se solidariser avec la victime serait interprété comme une trahison de leur statut et de leurs pairs. Aussi, c'est toujours la 'faute à pas de chance', un viol 'qui a mal tourné' (quel est l'aspect d'un viol qui tourne bien ?), la "mauvaise rencontre", la faute rejetée sur la victime, et même l'indifférence. 



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