lundi 31 octobre 2022

La seconde femme : vieillir au cinéma, industrie cannibale

" Naître femme, c'est naître à l'intérieur d'un espace restreint et délimité, sous la garde des hommes. La présence sociale des femmes, c'est le résultat de leur ingéniosité à vivre sous cette tutelle à l'intérieur d'un espace aussi limité. " 

" Un homme vit à travers son visage, il enregistre les étapes progressives de sa vie. En revanche, le visage d'une femme est potentiellement séparé de son corps. " Susan Sontag - Le double standard du vieillissement. 

A travers huit portraits d'actrices, Nicole Kidman, Thelma Ritter, Brigitte Bardot, Meryl Streep, Mae West, Frances McDormand, Isabelle Huppert et Bette Davis, les stratégies pour vieillir et durer dans une industrie cannibale qui se nourrit en permanence de chair fraîche, quand on est une femme. Les choses ne se présentent pas de la même manière pour les acteurs. 

La fugue

Il y a eu plusieurs sortes de fugueuses, plus ou moins radicales : par le suicide (Marilyn Monroe), la folie (Frances Farmer), l'alcool, la drogue (Judy Garland), liste loin d'être exhaustive, puis la fuite en prenant ses jambes à son cou pour ne jamais revenir. Dans ses mémoires, Brigitte Bardot rapporte que le dernier jour de tournage de L'histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-chemise, par Nina Companeez en 1973, tournage avec deux chèvres qui jouaient leur rôle de chèvres, sachant qu'une devait finir en méchoui pour célébrer la fin du tournage, Bardot se voit dans une glace et se dit : "qu'est-ce que je fous là, déguisée, ridicule, alors qu'une chèvre va mourir pour un méchoui ? " Elle a 38 ans, elle rachète la chèvre et se barre avec. Le cinéma ne la reverra jamais. Commence une magnifique reconversion pour laquelle elle devra vendre tous ses souvenirs afin de créer sa fondation en 1986, dont la photo inaugurale fut prise lors d'une expédition à Terre-Neuve en 1977 avec Greenpeace, à l'époque dirigé par Paul Watson, image qui fit le tour du monde, et qui fit aussi ricaner pas mal de monde. Aujourd'hui, plus personne ne rigole, la Fondation Brigitte Bardot est puissante, elle intervient sur la planète entière, emploie 200 salariés, elle a littéralement lancé le mouvement animaliste en France, à un moment où personne ne s'y intéressait. 

La photo à l'origine de la deuxième carrière de Bardot 


C'est vrai qu'elle dit pas mal de bêtises, qu'elle est régulièrement condamnée par les tribunaux pour propos racistes, qu'elle rend schizoïde n'importe quelle féministe en nous vouant aux gémonies, elle qui a réussi ce tour de force : se repositionner, renaître en quittant une industrie cannibale qui a eu la peau de tant de femmes. Mais, comme Murielle Joudet, je pense que BB à force de vivre entourée de chiens, est plus misanthrope que raciste. Elle exerce désormais, " le mauvais génie des vieilles, cette magie noire qui, parce que le regard des hommes ne structure plus leurs choix, leur autorise tout.". Je me souviens aussi d'avoir lu une phrase qui m'avait marquée, écrite par le regretté Cavanna au sujet de Bardot :"elle est la première à avoir défendu les animaux dits de boucherie et à avoir parlé de leur sort dans les abattoirs, dans les années 60, quand personne ne le faisait. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que le sujet n'était pas glamour". Tout oser par conviction. Bardot est devenue vieille à 38 ans.

Etre vieille tout le temps, comme Thelma Ritter. Avoir une tête de 55 ans pendant toute sa carrière ! Thelma Ritter a joué des seconds rôles (supporting characters). On se souvient d'elle dans le rôle de la gouvernante dispensant ses conseils de bon sens à l'indécis James Stewart dans Fenêtre sur cour ; toute sa carrière se passe à épauler les premiers rôles, héros ou héroïnes. Elle jouait des rôles de domestique, cuisinière..., ramenant sa fraise sans qu'on la sollicite, toujours des rôles de célibataire ou de veuve, presque toujours au service des autres. 

Se comporter comme les mecs ou exercer leurs métiers, en étant habillée comme eux : Frances McDormand, policière enceinte de 8 mois dans Fargo des Frères Cohen en 1996, poursuivant des tueurs et les mettant en joue dans la position du tireur couché, son gros ventre sous elle. Inoubliable. Dans un autre film plus récent, Three billboards, en 2017, la dernière scène la montre en train de mettre le feu à un commissariat de police ! Une sorte de dirty Harry en somme. Elle est aussi l'épouse d'un des Frères Cohen. 

La "hagsploitation" (de l'anglais hag qui désigne une vieille sorcière, composé sur le modèle "blacksploitation", mouvement des afro-américains pour exploiter eux-mêmes leurs talents) : être moche, vieille, et transgressive, d'abord en étant entrepreneuse de sa propre carrière, montrer les horreurs du vieillissement, en rajouter sans épargner personne, ni soi-même ni les spectateurs, ni surtout les producteurs mâles de Hollywood amateurs de chair fraîche, devenir une cannibale comme eux : les deux cas présentés sont Mae West (qui venait du théâtre) et Bette Davis. Toutes deux ont tourné jusqu'à 85 ans passés ! Dans l'inoubliable All about Eve, (Joseph Mankiewicz - 1950) Bette Davis, qui joue une actrice vieillissante, met en abîme la carrière des actrices, condamnées à être toujours remplacées par de plus jeunes, donc plus désirables. 


La méthode "Actors Studio" : la technique et rien que la technique, la performance de jeu. Et être "moche", en tous cas être cataloguée comme telle par l'Industrie ! Jouer les vieilles à 25 ans et les jeunes à 55, prendre 30 kilos, ou arrêter de manger pour un rôle, composer sans arrêt. Tout en jouant les vieilles dans La route de Madison, où elle interprète une ménagère épuisée, dans Pentagon Papers une veuve patronne de presse, dans Le diable s'habille en Prada une directrice de presse tyrannique, et dans le biopic sur Margaret Thatcher, La dame de fer, finalement Meryl Streep ne vieillit pas tant que cela. Selon Murielle Joudet, elle est atteinte du syndrome de la Schtroumpfette : seule et unique dans un monde d'hommes, elle doit donc à toute force tenir la place. Epuisant. 

Le transhumanisme ou la jeunesse éternelle : 35 years old forever ! Même à 60 ans. Nicole Kidman et Isabelle Huppert. A base de chirurgie esthétique, d'injections de botox, et concomitamment de retouches numériques en utilisant tous les progrès des deux techniques. A tel point qu'elles sont passées de l'autre côté du miroir. Ce ne sont plus des humaines, mais des machines. Dans Elle de Paul Verhoeven (2016), Isabelle Huppert dit légèrement  "je crois que j'ai été violée" ! Quand on a vu la scène, c'est on ne peut plus évident pour le spectateur. Nicole Kidman n'est plus que l'ombre d'elle-même, il faut la voir jusqu'au malaise dans Scandale, le film pré-#MeToo, ou plus récemment dans la série The Undoing ! La retouche numérique se fait avec un outil qui s'appelle le "Beauty work" : " une poignée d'artistes utilisent ce logiciel hautement spécialisé dans les dernières étapes de la post-production pour affiner, vieillir, améliorer les visages et les corps des acteurs. C'est cette version des stars que nous, le public, voyons à l'écran ". Et le Beauty work ne parle jamais du Beauty work, inutile donc d'essayer de leur ressembler, c'est peine perdue ; il a été amplement expérimenté et utilisé au moment de la production de L'étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher en 2008. Il efface tout, rides, boutons, poils, taches, il peut même corriger le travail des acteurs en renforçant un sourire ou en rajoutant des larmes, par exemple. 

Erudit, cinéphile, si vous êtes féministe et aimez le cinéma, cet ouvrage est fait pour vous. On apprend par exemple, que sur le tournage De Eyes Wide Shut, dernier film de Kubrick sorti en 1999, avec le couple Cruise - Kidman, le plateau grouillait de scientologues. Murielle Joudet est critique de cinéma. 


" Vieillir, c'est pas pour les chochottes " ! 

Une dernière citation en écho à la première en tête d'article : Nicole Kidman, belle captive, prise dans des sortilèges, dans des histoires de séquestration (Les Autres...), femme enfermée dans des citadelles métaphoriques du peu d'espace que les hommes laissent aux femmes dans l'industrie du cinéma, et ailleurs, " sa filmographie rumine et délire le motif "Kidman-Cruise" : le mari devient cet étranger qui dort chaque soir à côté de vous, tour à tour défaillant, autoritaire ou menaçant. La vie d'une femme, un roman gothique. " 

Les caractères en gras sont des citations tirées de l'ouvrage.   

jeudi 13 octobre 2022

Androcène, la masculinité du désastre

Avec un an de retard, la revue étant parue en 2021, mais il vaut mieux tard... ;) 


Sous-titre, de l'Anthropocène à l'Androcène, le genre de l'Anthropocène : qui sont les responsables de la dégradation du vivant, ceux qui en ont le plus bénéficié et qui continuent d'innover en la matière. 

Comment le patriarcat et le capitalisme se sont approprié la nature, thème hautement écoféministe, sous l'ère de l'anthropos (humain) qui a modifié au cours des millénaires son environnement. Et pas que l'humain moderne, on sait que d'autres sociétés prémodernes ont modifié au point de le ruiner, leur environnement. Mais le phénomène s'est considérablement emballé à partir du XVIIIe et du XIXe siècle, avec l'avènement de notre société thermique dont le développement est basé sur les énergies fossiles. Mais au fait, qui détient le capital économique dans nos sociétés, depuis les siècles passés ? Les femmes, les hommes ? " Dès 1962, Rachel Carson dans Printemps silencieux, souligne le rôle de l'industrie, des guerres, des sciences et des techniques dans l'effondrement environnemental en cours." Ont été proposées les dénominations Chthulucène, Plantationocène, Thermocène, CapitalocèneThanatocène..., mais les féministes et les écoféministes ont montré que les femmes (et d'autres catégories sociales dominées) non seulement ne profitaient pas dans la même mesure des profits et progrès de l'ère du pétrole, mais qu'en plus, elles supportaient de façon disproportionnée l'impact des désastres du changement climatique. Aussi ce numéro de la revue des Nouvelles Questions Féministes (NQF) se propose de le nommer Androcène (d'andros en grec, homme mâle, je précise parce qu'en français, l'homme -anthropos en grec- porte l'universel). Et elle argumente, via une succession d'articles proposés par différentes autrices et auteurs féministes, chercheuses en sciences sociales, sociologues, ethnologues, anthropologues, philosophes... français, belges, québécois ou étasuniens. 

L'Androcène est représenté sur la couverture, expliquent-elles, par un homme en tenue occidentale de bureau, chemise cravate, qui, en actionnant un levier, fait la pluie et le  beau temps selon sa volonté, ce qui évoque la géo-ingénierie, ses techniques capables de modifier les conditions de vie sur la planète ; nous savons que déjà les Chinois font pleuvoir à volonté ou, au contraire, chassaient les nuages au-dessus des JO de Pékin, tandis que d'autres proposent de tendre une gigantesque toile entre la Terre et le soleil pour renvoyer dans l'espace son rayonnement, faisant baisser la température terrestre de un ou deux degrés en moyenne, ou d'envoyer, sans retour, des terriens terraformer Mars. La fuite en avant extrême, la planète n'étant plus habitable, fuyons. Sauf que tout le monde ne partira pas. Seuls quelques très riches, sélectionnés pour leur potentiel iront, ce qui revient à diviser l'humanité en deux, les terriens, et les autres qui sauveront leur peau ? Mentionnons aussi que tout le monde ne paie pas du même inconfort ni le même prix pour ce changement climatique, les femmes et filles, les autres dominés et les vulnérables, dont les soins sont toujours assurés par les femmes, eux, sont davantage exposés alors qu'elles / ils contribuent moins à la catastrophe en cours. 

Il est impossible de résumer cet ouvrage foisonnant d'articles, cependant deux explorent comment on en est arrivé-es là : comment est advenue la "pétro-masculinité" et comme elle mute en "écomodernité", les hommes et leur mantra, la croissance illimitée dans un monde limité et la croyance au progrès technique qui va résoudre tous nos problèmes, il suffit, selon eux, de s'y atteler avec volontarisme. 

Pétro-masculinité.

Ce qui suit ne va pas dans le sens des gens de gauche et d'extrême gauche qui nous renvoient sans arrêt dans les dents qu'il suffit de vaincre le capitalisme pour que tout, ensuite, s'arrange pour nous les femmes et les autres dominés. Le patriarcat précède le capitalisme, de très loin. Le patriarcat date au moins du Néolithique, il y a entre 6 000 et 10 000 ans, le capitalisme, lui, date du XVIIIe siècle, seulement. 

Un des articles relate brillamment comme le capital économique s'est concentré entre les mains des seuls hommes ; à propos, il est indispensable de lire Le genre du capital de Céline Bessière et Sibylle Gollac que j'ai lu à sa parution en 2020, qui vient de paraître en poche -vous n'avez plus aucune excuse- les deux sociologues expliquant brillamment comment les femmes se font spolier, gruger, lors des transmissions d'héritages quand il y a "du bien", les divorces, et le mariage, ces injustices étant toujours d'actualité. Le capital économique (commerces, entreprises industrielles ou agricoles, terres...) va aux garçons, en général l'aîné, et les filles héritent de la portion congrue sous forme de dons en numéraires. Elles se construisent généralement un capital culturel en faisant des études, où il faut bien le dire, elles sont meilleures que les garçons * et font fructifier ensuite ce savoir-capital dans une carrière. Bien qu'explorant les dossiers des études de notaires et les bureaux d'avocats, l'ouvrage est aussi vivant et passionnant qu'un roman. 

Voici l'argument : tout commence réellement en Angleterre (poussant certains à parler aussi d'Anglocène) par l'adoption de la machine à vapeur par l'industrie textile anglaise, " fer de lance de l'industrialisation capitaliste ". Or, l'essentiel du charbon mondial était produit dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, et les champs de houilles et les mines de charbon étaient détenus par les hommes, la common law anglaise favorisant les hommes lors des transmissions d'héritages, dépouillant quasi systématiquement les épouses, veuves, femmes et filles, en utilisant la clause de la "primogéniture agnatique" (traduction en français courant, c'est le mâle aîné qui hérite, les cadets faisant carrière dans l'armée ou les ordres, et les filles faisant des mariages où leur dot, même conséquente, passait sous la tutelle de leur mari, elles ne pouvaient même pas arbitrer les usages qui en étaient faits, leurs fils héritant ensuite, et possiblement les dépouillant quand elles étaient veuves). 
Par ce système, on assista à une concentration de la propriété des houilles, mines, champs de pétrole aux mains des hommes. En spéculant, c'est en tous cas l'argument du contributeur à la revue, on peut penser que si les femmes avaient hérité équitablement avec les hommes, les propriétés auraient été moins concentrées, d'autres arbitrages auraient peut-être été faits, nous n'aurions pas aujourd'hui ces conglomérats énormes et tout-puissants qui ont contribué au réchauffement, dont les capitaux et le système de décision sont encore aujourd'hui aux mains des hommes. On peut donc bien parler de pétro-masculinité toujours selon l'historien contributeur, Armel Campagne, vu l'accumulation de capital fossile aux mains du genre masculin. Le réchauffement climatique n'étant plus contesté, au vu des désastres qui se produisent tous les quinze jours c'est devenu difficile, la pétro-masculinité évolue en "écomodernité" : on va faire de la croissance autrement, la croissance infinie étant leur mantra biblique indépassable et inamendable, puisque c'est Dieu qui l'a ordonné. On va rénover, réhabiliter, se chauffer et rouler autrement, à l'électricité, avec des centrales solaires, des champs d'éoliennes, des centrales nucléaires, en continuant à occuper l'espace terrestre ou marin, à creuser le déficit en minerais, à creuser des mines, sous l'océan au besoin, ou sous les pôles, et finalement sur Mars. Extractivisme et croyance au progrès technique qui va tout régler sont tenaces chez les écomodernes ; sont adeptes aussi bien les politiques de droite ou du centre (Macron et ses ministres), les socialistes et les communistes dont les applications ultras, soviétique et maoïste, ont ruiné le biotope, Mélenchon et sa croyance indéfectible en la science et la technique, et bien sûr les écolos, Yannick Jadot en tête. 

Mobilité, occupation de l'espace et préoccupations écologistes dans un cercle d'affaires bruxellois
      
Une des contributrices, doctorante en anthropologie "infiltre" en connaissance de cause et avec leur plein accord, un club de patrons bruxellois où, entre autres activités entre hommes (les femmes ne sont pas formellement exclues mais elles ne sont pas nombreuses, on peut penser qu'elles ont autre chose à faire dans la vie), on collectionne les voitures anciennes. Un des adhérents du club est d'ailleurs un Monsieur Peugeot. Bonne pioche pensent les club men : une femme de plus c'est bon à prendre, c'est sélect aussi de tendre vers une certaine parité, d'autant qu'une universitaire doctorante, c'est du capital culturel flatteur chez ces détenteurs de capital économique. A certains moments, ça fait tout de même penser à Lévi-Strauss chez les Bambaras, et même à Jane Goodall étudiant les chimpanzés ou Dian Fossey vivant parmi les gorilles. N'oublions pas que toutes deux étaient les élèves au départ du paléoanthropologue Louis Leakey. Les méthodes d'observation sont les mêmes. On va se rendre compte que " le progrès industriel est présenté par eux comme la cause des problèmes environnementaux et la solution pour les résoudre ", selon le principe d'écomodernité cité plus haut. Et que leur façon d'occuper l'espace public est sans commune mesure avec les  contraintes matérielles des autres groupes sociaux, femmes, autres dominés, vulnérables, outsiders. Fédérés autour d'une passion commune, ces moments partagés entre hommes entretiennent " leur sentiment de statut d'élite et leur aveuglement à des enjeux cruciaux pour d'autres groupes ". Clubs de chasse, clubs de golf, collectionneurs de voitures... trouvent normal -et la société avec eux- de s'approprier les espaces de nature pour leur seul bénéfice au détriment des promeneurs, ou cueilleurs de champignons par les chasseurs, la ressource en eau par les golfeurs comme on l'a vu cet été, pour arroser leurs terrains privés, places ou rues interdites à la circulation en temps normal pour le vulgaire peuple par les collectionneurs de voitures, le temps d'y montrer leurs engins. 

Masculinité hégémonique, asymétrie systémique.
L'illustration extrême de cet accaparement de la place est apportée de façon éclatante par Elon Musk, fondateur de Space X, en train, lui, de privatiser l'Espace ; détail qui tuerait n'importe quel "outsider" : lors du lancement de sa fusée Falcon Heavy, Musk a embarqué dedans sa voiture personnelle, une Tesla rouge cerise pilotée par un mannequin, affirmation du transport post-pétrole avec privatisation de l'espace intersidéral. Sa voiture électrique, symbolique de la masculinité écomoderne, est le " premier dick pic envoyé dans l'espace ". 

On peut donc bien dire que l'Anthropocène est un Androcène, ou au moins un Manthropocène avec ou sans parenthèse, (M)anthropocène. Evidemment, mon article ne propose qu'un résumé des arguments de deux articles, ceux qui m'ont le plus intéressée, j'en revendique d'ailleurs la partialité. Mais il a aussi un article sur l'intersectionnalité, et un sur ces femmes scientifiques qui ont trouvé une autre manière de "faire science" hors des modèles masculins en faisant un pas de côté, telle Jane Goodall avec ses chimpanzés à qui elle donnait des noms alors que les précédents primatologues hommes leur attribuaient, soi-disant dans un souci d'objectivité et de neutralité, des numéros ! Jane Goodall et ses consœurs, ont révolutionné la primatologie. A lire donc, pour comprendre les enjeux de l'environnementalisme du point de vue des dominants, et du standpoint des dominé-es et des outsiders, les enjeux de l'écoféminisme.  

Les Nouvelles Questions Féministes sont publiées sous la rédaction en chef de Christine Delphy, sociologue. Si vous avez lu L'ennemi principal, vous êtes familière avec sa terminologie de sociologue, son vocabulaire qu'on retrouve dans cette revue. L'ouvrage est disponible dans toutes les bonnes librairies sur commande, et en théorie sur le site Internet des NQF, mais je n'ai pas bien vu comment il fonctionne aussi, pour ma part, ce fut mon libraire. 

* Sur ce sujet de l'héritage transmis au mâle premier né, je vous recommande la lecture du chef-d'oeuvre de Thomas Mann, Les Buddenbrook, roman qui raconte sur trois générations l'accumulation de richesse, puis le déclin inexorable d'une famille allemande qui transmet l'héritage aux garçons aînés, alors qu'on assiste pendant tout le roman au gâchis de la fille mariée plusieurs fois, rongeant son frein comme épouse et mère de famille ratée, alors qu'on devine chez elle un énorme potentiel que ses frères n'ont pas, potentiel qui ne sera pas utilisé. Chef d'oeuvre inépuisable qui valut à Thomas Mann le prix Nobel de littérature, il montre magistralement, le gâchis des talents féminins au nom de la "primogéniture agnatique" comme écrivent les NQF.