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mercredi 8 juin 2011

Konrad et Martina

Vous évitez un pavé sur deux en marchant sur les trottoirs ? Quand vous changez de route pour aller au travail, vous lui attribuez les vicissitudes et insuccès de la journée ? Vous remettez superstitieusement la même petite veste rouge vieille de 15 ans pour vos rendez-vous cruciaux, donc vous vous croyez un peu folle et les autres se moquent de vous et de vos  rituels encombrants ? Excellente nouvelle, vous êtes absolument
normal-e : voici une histoire de Martina, l'oie cendrée de Konrad Lorenz grâce à qui il découvrit et décrivit le phénomène d'imprégnation chez les oiseaux. Ou comment les animaux nous apprennent des choses passionnantes sur nos comportements humains.

"Je n'oublierai jamais une expérience qui m'a fait comprendre combien la fonction de base de l'apprentissage de l'itinéraire d'un oiseau ressemble, en ses effets, à la formation complexe d'un rite humain par la culture. J'étudiais à ce moment-là une jeune oie cendrée que j'avais élevée dès l'oeuf et qui avait transféré sur ma personne tous les comportements qui s'adressent normalement aux parents. C'est un phénomène assez curieux qu'on appelle imprégnation et que j'ai décrit avec plus de détails dans mes autres livres, ainsi que cette oie cendrée elle-même, Martina. Dans sa prime jeunesse Martina avait acquis une habitude bien ancrée : j'avais essayé, lorsqu'elle fut capable de monter sans aide un escalier, à l'âge d'environ une semaine, de la faire venir chaque soir à pied dans ma chambre à coucher au lieu de l'y porter. Les oies cendrées n'aiment pas beaucoup qu'on les touche, cela les effraie, et l'on fait donc bien de leur épargner si possible tout contact physique. Il y a dans le hall de notre maison d'Altenberg, à droite de la porte, un escalier d'honneur qui mène à l'étage supérieur. En face de la porte se trouve une très grande fenêtre. Lorsque Martina, me suivant docilement de près, entra pour la première fois dans le hall, elle fut effrayée par l'entourage inhabituel et, comme tous les oiseaux, elle se dirigea vers la lumière, ce qui veut dire qu'elle courut, à partir de la porte, tout droit vers la fenêtre en me dépassant, car j'avais déjà le pied sur la première marche de l'escalier. Elle s'arrêta un instant devant la fenêtre, puis après avoir retrouvé son calme, elle revint à moi et me suivit sagement à l'étage supérieur. Le même manège se répéta le soir suivant, avec la différence que Martina raccourcit un peu le détour vers la fenêtre et qu'il lui fallut moins de temps pour se calmer. Pendant les jours qui vinrent, cette évolution continua, le séjour près de la fenêtre fut complètement supprimé et l'oie ne donnait plus l'impression d'avoir peur. Cependant, le détour vers la fenêtre prenait de plus en plus le caractère d'une habitude et il était drôle de voir comment Martina se dirigeait d'un pas décidé vers la fenêtre et, à peine arrivée, faisait demi-tour sans s'arrêter, pour marcher d'un pas aussi décidé vers l'escalier et le monter. Le détour routinier vers la fenêtre devenait de plus en plus court, l'angle de 180 ° devenait de plus en plus aigu, et après un an, il ne restait que l'habitude de ce détour qu'un angle droit : l'oie venant de la porte, au lieu de monter du côté droit, longeait la première marche jusqu'au coin gauche et se tournait brusquement sur sa droite pour monter.



Alors, il arriva un soir que j'oubliais de faire entrer Martina à l'heure habituelle et de la conduire dans ma chambre. Lorsque je me souvins d'elle, le crépuscule était déjà tombé. Je courus vite à la porte et, lorsque je l'ouvris, l'oie se pressa peureusement par la fente, entre mes jambes, et courut contre son habitude devant moi, vers l'escalier. Et voilà qu'elle fit une chose encore plus contraire à ses habitudes ! Elle ne prit pas le chemin habituel, mais le chemin le plus court : sans faire le mouvement habituel en angle droit, elle mit le pied sur le côté droit de la première marche et commença à monter en "coupant" obliquement la spirale de l'escalier. Mais, arrivée à la cinquième marche, elle fit quelque chose de réellement bouleversant : elle s'arrêta subitement, son cou s'allongea, signe de grande terreur chez une oie sauvage, et elle sortit ses ailes de leur repli, prête à s'enfuir. En même temps, elle poussa le cri d'avertissement.  Je crus qu'elle allait s'envoler. Mais elle hésita un instant, fit demi-tour, redescendit les cinq marches et exécuta d'un pas pressé, comme quelqu'un qui doit accomplir une mission très importante, le détour primitif vers la fenêtre. Ensuite, elle monta à nouveau, cette fois conformément à l'usage primitif, tout à fait à gauche. Arrivée sur la cinquième marche, elle s'arrêta et se retourna, puis se secoua et salua, deux comportements que l'on observe régulièrement chez les oies cendrées lorsque la peur fait place à l'apaisement. J'en croyais à peine mes yeux. Je n'avais aucun doute sur l'explication à donner à ce que je viens de raconter : l'habitude était devenue une coutume que l'oie ne pouvait enfreindre sans être saisie de peur.
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L'ethnologue, en lisant mes récits, pensera peut-être à la "pensée magique" de nombreuses populations primitives. Encore très vivaces chez l'homme civilisé, elle oblige la plupart d'entre nous à de dégradantes petites sorcelleries, par exemple toucher du bois pour conjurer le mauvais sort, ou jeter trois grains de sel répandu par-dessus l'épaule gauche, etc.
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Tous ces phénomènes sont, en effet, reliés entre eux en ce sens qu'ils ont une racine commune : un mécanisme de comportement d'une évidente utilité pour la conservation de l'espèce. Il est en effet très utile pour un être vivant, s'il ne comprend pas les relations causales, de pouvoir s'accrocher à un comportement qui s'est montré une ou plusieurs fois capable de mener au but désiré, ou d'être inoffensif. Lorsqu'on ignore quels détails sont responsables d'un succès ou de l'absence de danger, on fait bien en effet de les observer tous, avec une obédience d'esclave. Le principe "on ne peut savoir ce qui arriverait autrement" s'exprime nettement dans de telles superstitions."

In L'agression - Chapitre V - Habitudes, cérémonial et magie - Konrad Lorenz - Champs / Flammarion
Image Oies cendrées sauvages - Crédit photo : Yves Dubois Free.fr

Un autre conseil de lecture, qui n'a rien à voir avec le sujet ci-dessus pour celleux qui ne l'ont pas encore lu : Le bûcher des vanités de Tom Wolfe. Grand roman noir américain, il raconte la chute inexorable d'un puissant financier blanc : la bourse et les conflits raciaux, l'argent, la politique, la presse, la justice, tout y est. De la belle littérature américaine protestataire comme on l'aime, féroce, ricanante et drôle. Je l'ai lu en 2009 en pleine crise financière, juste pour me consoler. Publié en 1987, il revient en pleine actualité, tellement il est universel.

samedi 23 octobre 2010

Petite expérience d'éthologie en balade

Un matin où il fait beau, je décide d'aller marcher au bord de la rivière, les mains dans les poches, histoire de faire un peu d'exercice. Ca détend, rafraîchit le teint et permet des rencontres agréables ou désagréables, les femmes dans l'espace public n'étant que tolérées, comme il vaut mieux le savoir.

Ce matin, c'est jour faste : au détour de la berge, j'aperçois un magnifique chat tigré venant dans ma direction. Je ralentis le pas, et comme il s'arrête, je m'arrête aussi. Il a l'air peu farouche et prospère. Il s'asseoit sur son derrière pour m'examiner et décider si on peut être copain copine ou... pas. Il plisse les paupières en me regardant, comme font les chats, sans doute pour se préserver des regards dans les yeux, habitude humaine qui doit les déranger mais qu'ils adoptent en plissant ainsi les leurs ! Les animaux ne (se) regardent pas dans les yeux, c'est un signe d'agressivité.

Finalement, il décide que je suis fréquentable, approche et se laisse caresser. Au bout de quelques instants, il se roule même par terre et sur mes chaussures, se laisse caresser le ventre dans un total abandon. Il est du quartier, c'est indubitable, il a un foyer, il est bien nourri, il porte collier et médaille où à coup sûr, on trouve au besoin son adresse, son téléphone portable et bien sûr son adresse mail, tous accessoires de chats citadins bien dans leur époque !

Cinq minutes d'amitié humano-féline passent quand tout d'un coup, son attitude change du tout au tout ; il faut dire que nous nous faisons face et que chacun voit derrière l'autre. Il se remet brutalement sur ses pattes, se fige, son regard devient vitreux, toute son attitude proclame la défiance. Comme il regarde derrière moi, je me retourne et voit arriver à quelques mètres un chien molosse genre american staffordshire blanc et noir (12 fois la taille du chat minimum) tenu mollement en laisse par une dame. Je me mets sur le côté du chat toujours immobile pour bien observer la scène et laisser le passage ; le chat transformé en pierre n'a pas bougé d'un pouce ; l'atmosphère devient épaisse, d'ailleurs on pourrait la découper en morceaux ; à l'évidence toute son urbanité l'a quitté et les protagonistes témoins de la scène -deux humains et un chien- comprennent instantanément et en langage absolument universel que si jamais il devait y avoir de la castagne, c'est OK, il est de la partie, mais que ça pourrait vraiment saigner au-delà de l'imaginable, si quelqu'un faisait ne serait-ce qu'un faux mouvement !

D'ailleurs, la dame et son chien commencent à mollir du genou : ils regardent le chat avec stupéfaction puis crainte (molosse compris) et amorcent lentement mais sûrement un détour aussi grand que l'étroitesse de la berge le permet ; plus à l'écart, ils barboteraient dans l'eau ! En contournant, le chien bien à l'abri de sa maîtresse, la dame me demande d'un ton réprobateur et indigné "Mais c'est quoi ça ? Il est à vous ce
chat "? ; (c'est inouï, c'est moi qui vais prendre en plus !) ; à quoi, je réponds que non, moi je suis juste une casque bleue, observatrice des Nations Unies et que ma fonction en l'occurrence, c'est peacekeeper ! Je suis pour le dialogue entre les nations espèces.

Ce n'est qu'après qu'ils aient tous deux disparu derrière une courbe du chemin de halage que le chat va se détendre et redevenir "normal", c'est à dire un bon chat amical, un gros chamallow moëlleux ! Voilà, c'est tout. Finalement, il a bien raison ce chat : les emmerdeurs éventuellement gros prédateurs courent les villes, il n'y a aucune raison de se laisser marcher sur les pattes qu'on a délicates par ailleurs, et il est prudent de montrer qu'on est HOSTILE de PRIME ABORD (en tous cas pas amicale, pas aimable comme les parents nous ont dit d'être, souriante, gentille avec le monsieur qui ne nous voudrait que du bien, bonne fille et tout ça) et que si par malheur ça devait tourner au vinaigre, la victoire n'est pas promise au prédateur, qu'on a du répondant. C'est dissuasif ; les éventuels prédateurs se découragent vite si la victoire n'est pas assurée à 99 % et que la victime ne joue pas son rôle de victime. La dissuasion peut vous tirer de très mauvais pas.

Felis silvestris silvestris (Chat sauvage des forêts européennes)
Crédit photo : MarcheLibre