" Le corps des femmes a été la première colonie dans l'histoire de l'humanité. "
Cet ouvrage est un traité sur la guerre, ses nouvelles formes, avec ses sous-traitants et mercenaires, guerres sans déclaration ni fin, en forme de "pastoralisme" annexant des territoires -gangs latino-américains, narcotrafic, en Europe aussi, quartiers communautaires avec femmes voilées, la charia prétendant faire la loi. Ces guerres se font sur le corps des femmes : voilement, viols, inséminations forcées comme Daesh en Syrie avec les Yézidies, la Russie au Donbass, aboutissant à des fémi-génocides comme les nomme Rita Laura Segato.Rita Laura Segato (RLS) est anthropologue. Elle analyse les faits sociaux par le biais de l'anthropologie. Universitaire, elle est "située", en Argentine. Elle travaille sur des faits sociaux des pays d'Amérique du Sud et centrale, l'Argentine, le Mexique, la Colombie, aussi bien que l'Uruguay ou la Bolivie, tous conquis par la colonisation européenne, désormais indépendants, dirigés par les descendants acculturés des anciens colonisés, une situation qu'elle décrit comme un criollisme (acriollado, acriollamiento) . Les élites de ces pays ont intégré, intériorisé la culture des anciens colonisateurs.
L'ouvrage de RLS, synthèse d'articles, cours ou conférences regroupés dans ce volume, est donc un traité sur la guerre. Plus précisément la guerre aux femmes. Mais la guerre est un phénomène total qui atteint tous les groupes sociaux.
Son constat est que les états légaux délèguent de plus en plus leurs fonctions régaliennes à des groupes privés avec des militaires professionnels salariés, notamment des armées qui interviennent en leur nom sur des champs de bataille ; mais aussi que les états sont débordés par des armées privées illégales, menant de nouvelles formes de guerre, tels les cartels de la drogue, (Colombie notoirement), les narcotrafiquants en Europe, annexant des quartiers et s'y livrant à la guerre entre dealers et ''charbonneurs' mineurs de 13 ans, et zones communautaires à pratiques religieuses fondamentalistes prétendant exercer leur propre loi, charia et enfermement, voilement des femmes, redistribution sociale (fournitures scolaires, récemment), tels qu'on peut en trouver aujourd'hui, aussi bien en Europe. Phénomène inquiétant qu'on nomme 'séparatisme' en France.
Son constat est que les états légaux délèguent de plus en plus leurs fonctions régaliennes à des groupes privés avec des militaires professionnels salariés, notamment des armées qui interviennent en leur nom sur des champs de bataille ; mais aussi que les états sont débordés par des armées privées illégales, menant de nouvelles formes de guerre, tels les cartels de la drogue, (Colombie notoirement), les narcotrafiquants en Europe, annexant des quartiers et s'y livrant à la guerre entre dealers et ''charbonneurs' mineurs de 13 ans, et zones communautaires à pratiques religieuses fondamentalistes prétendant exercer leur propre loi, charia et enfermement, voilement des femmes, redistribution sociale (fournitures scolaires, récemment), tels qu'on peut en trouver aujourd'hui, aussi bien en Europe. Phénomène inquiétant qu'on nomme 'séparatisme' en France.
Dans cette dernière phase apocalyptique du capital, où des sommes considérables d'argent sont amassées et circulent (économie souterraine), des groupes virils, généralement, décrits par RLS 'de second état' puisqu'ils ont le pouvoir d'imposer leur loi et juridiction sur une portion non négligeable du territoire du Premier état (l'état légal), groupes qu'elle appelle aussi 'sicariats', s'attaquent aux femmes pour y affirmer leur 'mandat de masculinité', une sorte de narratif qui les fait admettre par la sociabilité masculine ; c'est en tous cas ainsi qu'elle explique les meurtres de femmes de Ciudad Juarez entre les années 90 et le début des années 2000, meurtres qui font l'objet de son étude sur "L'écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez", incorporée dans cet ouvrage.
Des dizaines de femmes racialisées, descendantes des autochtones, en général brunes, ouvrières des maquiladores (usines) qui truffent les gigantesques zones industrielles de la mondialisation des années 90 sont tuées cruellement : viols accompagnés de tortures et de barbarie, puis mises à mort, cadavres ensuite dispersés dans le désert de Sonora, en zone frontalière avec les USA tout proches. La liberté économique des femmes s'y paie de leur vie.
RLS est intersectionnelle ; elle forge des concepts audacieux qui heurtent une européenne universaliste tel le binaire "différents mais égaux" des Lumières, qu'elle ose et oppose à l'intersectionnel et dual "inégaux et différents" qui fait un peu grincer des dents ! RLS explicite et défend cette opposition entre 'binaire' et 'dual', en invoquant le statut des femmes avant la colonisation européenne, sans contester que le patriarcat régnait aussi dans ces sociétés où les femmes étaient cantonnées à l'intérieur, et les hommes à la politique. Mais, écrit-elle, le privé y était aussi politique et il circulait une socialité où les prérogatives de chacun et chacune étant respectées entre les deux groupes, ce que l'autrice nomme dualité, ou échange dual.
Rita Laura Segato est l'intersectionnelle (à peu près la seule avec Carol J Adams) que je lis avec profit et dont je recommande la lecture. Elle est très stimulante, ses idées et concepts, quoique abstraits et heurtants pour une universaliste, sont articulés et inspirants. Elle fait incontestablement oeuvre de chercheuse.
Citations
" Il est important de préciser ici que, bien qu'il y ait plus d'hommes que de femmes assassinées *, l'injustice des féminicides réside dans le fait que nous, les femmes, sommes beaucoup plus souvent assassinées que nous ne commettons de meurtres. Nous, les femmes, ne tuons pas, et les taux d'homicides commis par des femmes sont extrêmement faibles, en revanche nous sommes tuées. C'est dans cette disproportion que réside l'injustice. "
Le viol de guerre
" Sur le viol en tant que méthode, j'insiste sur le fait que dans le nouveau contexte de guerre, il ne s'agit pas d'appropriation mais de destruction, c'est-à-dire de la dévastation physique et morale d'un organisme-peuple. Il est concluant de noter ici une autre caractéristique importante de ce nouveau scénario de guerre : ce corps dans lequel on voit s'incarner le pays ennemi, son territoire, le corps féminin ou féminisé, généralement de femmes ou d'enfants et de jeunes hommes, n'est pas le corps du soldat-sicaire-mercenaire, c'est à dire qu'il n'est pas le sujet actif des forces armées ennemies, il n'est pas l'adversaire proprement belligérant, ce n'est pas celui contre lequel on se bat, mais plutôt un tiers, une victime sacrificielle, un messager dans lequel est signifié et inscrit le message de souveraineté dirigé contre l'adversaire. "
Le viol d'opportunité dit 'fait divers'
" Si le viol des hommes, en revanche, revient à féminiser leur corps, le viol des femmes exprime aussi leur destitution et une assignation à une place féminine, leur sanction dans une position comme destin, le destin du corps victimisé, réduit, soumis. La pédagogie de la féminité comme soumission se reproduit ici. Lorsque l'on viole une femme autant qu'un homme, l'intention est de les féminiser par une marque irrévocable et indélébile, et cet acte, à son tour, établit incontestablement l'impossibilité d'échapper à la matrice hétérosexuelle comme fondement et leçon inaugurale de toutes les autres formes de domination. "
Aussi, avis aux psys, aux policiers, magistrats et auxiliaires de justice (sait-on jamais, s'ils passent par ici ?), le viol n'est pas la manifestation d'un désir sexuel incontrôlable, d'une "pulsion", argument qu'on nous sert ad nauseam à chaque affaire de viol, mais bien un acte exhibitionniste de domination. Une écriture sur le corps des femmes, et une aspiration du violeur au rattachement à la société des mâles, la revendication d'un mandat de masculinité.
Dans les nombreux entretiens qu'elle a réalisés auprès de détenus pour viol dans les prisons, RLS pulvérise cette notion répandue et fausse de "pulsion du violeur", billevesée faisant sens commun, sans cesse invoquée entre autres par les 'molosses du patriarcat', aka les psys de toutes obédiences, scie obsédante qui nous est servie à chaque viol. Non, écrit Segato, violer un corps féminin (dans le cas d'une femme), ou féminisé (quand le violeur traite un homme comme une femme), n'est pas le résultat d'un désir sexuel incontrôlable, mais bien un acte exhibitionniste de domination, une demande d'agrément au club viril, au club des pairs.
Une citation supplémentaire à trouver sur ma page Babelio: Il n'existe pas d'individus devenus fous du fait d'une libido incontrôlée...
* Les hommes sont les premières victimes de la violence masculine. Sur dix homicides, majoritairement commis par des hommes, il y a neuf hommes victimes pour une femme tuée. A Ciudad Juarez surnommée 'la ville qui tue les femmes', la proportion était de quatre meurtres de femmes sur dix meurtres, soit 4 fois plus. Les hommes se tuent entre eux. Et ils tuent des femmes parce qu'elles sont femmes, les leurs en grande majorité, crime spécifique nommé féminicide.
L'ouvrage papier est épuisé au moment où j'écris, mais on peut se le procurer au format électronique. En tous cas, une lecture indispensable.
Cette critique est garantie écrite sans aucune aide de l'IA !



