lundi 4 octobre 2021

Sur les récentes appropriations des idées de Françoise d'Eaubonne

Quand j'ai commencé ce blog, il y a 11 ans, il devait être écoféministe en s'inspirant des idées développées par Françoise d'Eaubonne dans Le féminisme ou la mort publié en 1974. J'ai eu l'idée d'un blog en lisant ceux des autres, mais je ne voulais surtout pas qu'il soit réformiste ; il y avait assez de blogueuses comme cela qui écrivaient sur la parité, l'égalité, le plafond de verre. L'approche féministe par la segmentation ne me convenait pas : mon blog serait surplombant, il critiquerait un système global d'exploitation et de parasitisme, ou il ne serait pas. Evidemment, il comporte aussi des articles sur la parité et l'égalité, bien obligée, mais ses sujets sont plus larges et plus généraux. Et il devait s'appeler Blog écoféministe, c'était ma première idée. Sauf qu'en testant le mot "écoféministe" auprès de mon entourage, j'ai vite compris que le mot n'évoquait plus rien en France. Il m'a donc fallu trouver un autre titre : il est devenu "blog féministe et anti-spéciste". Il y a onze ans, les notions de spécisme et d'antispécisme n'étaient pas très connues non plus, mais c'était "moins pire" que la notion d'écoféminisme. Françoise d'Eaubonne et ses idées étaient bien oubliées, et même longtemps avant son décès en 2005.

Onze ans après la naissance de mon blog, nous y voilà ! Une biographie, la réédition de plusieurs de ses ouvrages écoféministes, et les femmes politiques qui se réclament des idées de Françoise d'Eaubonne, mais souvent en les déformant à la sauce "woke" et "décoloniale", ou en mode "sorcière", figure devenue pop, mais oublieuse du fait que les sorcières étaient des femmes qui ont été supprimées, éradiquées férocement, parce que femmes et qu'elles dérangeaient l'ordre social patriarcal et clérical. Les pratiques de "sorcellerie" n'étaient qu'un prétexte du clergé. L'histoire et les statistiques de cette épuration restent à écrire et à établir. Le féminisme ou la mort, ouvrage fondateur de l'écoféminisme, a été republié en 2020, mais hélas corrigé par un aggiornamento, une préface woke et décoloniale, une vraie mauvaise action. Jugez-en : "l'écoféminisme et la blanchité SIC de son histoire" ; Le féminisme ou la mort serait "problématique parce qu'il ignore la colonisation, donnée fondamentale" et qu'on y trouve des expressions comme "arriération économique et culturelle" ; est même invoquée une "histoire coloniale de la pilule" ! Vous pouvez constater tout cela en allant lire cette préface sur la page Amazon de l'ouvrage, en feuilletant le livre, puisque ce service est proposé. C'est hallucinant. Pauvre Françoise d'Eaubonne. 

Se passer de l'intelligence de la moitié la plus intelligente de la population c'est se condamner à l'arriération et au sous-développement. Une habitude masculine.

Avec la reprise en main de l'Afghanistan par les Talibans qui vont faire le pays retourner 1700 ans en arrière (mais avec des smartphones quand même !), c'est un retour en arrière que les femmes, surtout, vont subir de plein fouet par la perte de leur autonomie économique, car ils sont en train de leur interdire de travailler pour les forcer à se marier et produire des enfants, -bizarre on n'entend pas trop les décoloniales sur le sujet. Il n'est pas exagéré de dire que vouloir se passer de l'intelligence de la moitié la plus intelligente et la plus calme de l'espèce humaine, c'est se condamner à "l'arriération et au sous-développement" et que c'est une habitude masculine universelle. On peut toujours compter sur eux pour de fantastiques bons en arrière. Ce serait raciste de le dire ? Ce n'est plus possible de dénoncer la mainmise viriarcale universelle sur les femmes ? 

Donc rappelons qui est Françoise d'Eaubonne : née en 1920, donc la plus âgée des cofondatrices du MLF, cadette et amie de Simone de Beauvoir (née en 1908), universaliste, matérialiste, de formation marxiste, car militante quelques années au PCF où elle a été politiquement formée, elle fait émerger une conscience écologiste dans les années 70, fait la première le lien de l'exploitation des ressources terrestres avec l'exploitation des femmes : le slogan un peu simplificateur "on se sert on jette" de Sandrine Rousseau pour la Primaire écologiste. Elle est en plus dans la mouvance néo-malthusienne. C'est quoi le néo-malthusianisme ? Pas grand-chose à voir avec le malthusianisme, théorie nommée d'après l'économiste Malthus, et ce n'est pas accessoire, curé anglican, donc patriarcal, analyste des rapports entre population et production. En gros, on fait trop d'enfants (les femmes, air connu, font seules les enfants) pas vraiment une critique des grands livres et des injonctions du Patriarcat. Le néo-malthusianisme, au contraire, est une épistémologie féministe (une critique) du fait que les femmes sont tellement assujetties à la maternité, que certaines passaient leur vie enceintes et que cela avait un impact lourd sur leur santé. Le mouvement, qui comprend des femmes, commence au tout début du siècle dernier et est arrêté, devinez ? mais par la Grande Guerre, cette saignée de jeunes hommes envoyés mourir dans une guerre pour rien, puisque les mêmes remettront ça 20 ans plus tard. Donc, les filles, faites des enfants c'est un ordre : il nous faut de la chair à canon pour la prochaine. Et de la chair à usines pour fabriquer des sous-marins nucléaires et des Kalachnikov pour que les mecs puissent se dézinguer entre eux. 

La pauvre Françoise se retournerait dans sa tombe en lisant le texte de la préface de la réédition de son Féminisme ou la mort. Reprises par opportunisme politique, parce que ses idées sont d'actualité dans un milieu politique qui n'a plus d'idées, mais reprises gauchies, tordues, pour servir les propos du féminisme réformiste, des décoloniales et du wokisme, il va de soi que c'est un mauvais coup. 

Le matérialisme universaliste du MLF des seventies a évolué en la défense des mères (je ne dis pas qu'il ne faut pas les défendre, mais les défendre sans mettre en garde, sans prophylaxie, ça ressemble à une adhésion indiscutée aux injonctions patriarcales, ce que rejetait précisément le MLF), évacuées les féministes no kid, on ne parle plus que de femmes battues, des femmes appauvries dans la domesticité avec la nouveauté qu'elles élèvent désormais leurs enfants seules, la guerre livrée pour avoir "la garde" qui est en réalité la charge des enfants lors des divorces, la libération économique (partielle) des femmes est passée par là, la maternité brille au zénith, il n'y a qu'à voir les émissions hagiographiques sur la télé de service public, et que plus personne ne dénonce cette impérieuse injonction patriarcale, même les couples gays totalement normalisés la revendiquent, quitte à louer des ventres de femmes pour se perpétuer. Ce qui met une fois de plus en péril la santé et l'autonomie des femmes. Monique Wittig, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Christine Delphy (muette sur le mariage et la PMA), Christiane Rochefort, Marie-Jo Bonnet (et sa Maternité symbolique)... toutes sont plus que méfiantes et s'abstiendront. Curieusement Françoise d'Eaubonne elle, a plusieurs enfants. 

Misère de misère : en plus le débat actuel est pollué par les envoilées et leur entrisme, elles utilisent même, en les détournant, les slogans des combats collectifs du MLF pour imposer dans l'espace public leur vêture et leur adhésion à un vieux symbole patriarcal en lui donnant, miracle, un coup de jeune. Les religions, tellement accusées d'asservir les femmes après les avoir vilipendées et diffamées, dans Le féminisme ou la mort, font leur retour, sans critique des "néoféministes". Et, effet du libéralisme ravageur de l'époque, tous les choix se vaudraient, auraient la même "valence" selon le mot de Françoise Héritier, du moment qu'ils sont individuels et librement consentis. Oubliée la lutte collective des femmes, évacué le conditionnement social par la famille et le groupe, non mentionné le conflit de loyauté, niée la pression des hommes qui n'oublient jamais leur intérêt qui est la limitation des femmes et de leurs mouvements, la négation de leur qualité d'êtres humains entières sans avoir besoin de tutorat ou de mentorat. Retour à la domesticité "par choix". Si jamais vous insinuez qu'il pourrait en plus y avoir quelques activistes dans le lot, alors là vous êtes carrément ostracisée, effacée, taxée de racisme et de laïcarde intolérante. 

Pour conclure cet article prophylactique et de défense des idées de Françoise d'Eaubonne, je mets cette vidéo où Caroline Fourest qui, invitée sur LCI, remet la rationalité et l'universalisme de Françoise d'Eaubonne au centre, l'essentialisme n'ayant jamais été dans sa pensée, puisque certaines écoféministes, 50 ans plus tard, tentent de nous revendre cette vieille lune patriarcale de la complémentarité et de la spécialisation des sexes. Non, nos caractéristiques biologiques sexuelles ne nous spécialisent pas : l'espèce humaine n'est plus dans la nature mais dans la culture, on peut avoir un utérus et ne pas s'en servir, les femmes ne sont pas au service reproductif, sexuel ou domestique des hommes, cette classe sociale qui s'est proclamée au-dessus des autres ; pas plus que la terre n'est un vaste supermarché où se servir sans réserve, la réserve n'étant pas inépuisable. Il faut en finir aussi avec ce révisionnisme permanent où les idées de maintenant éclaireraient les idées d'hier, forcément obscures puisqu'aujourd'hui serait forcément plus éclairé qu'hier. C'est simpliste, et on aimerait bien que l'humanité avance, toujours plus éclairée, mais c'est oublier ses rechutes dans les cavernes de l'obscurantisme quand les circonstances deviennent menaçantes et que l'autoritarisme redevient séduisant. On sait aujourd'hui des choses qu'on ne savait pas hier, mais aujourd'hui peut aussi ignorer ou avoir oublié les idées progressistes d'hier, et demain nous aurons fait des prises de conscience qui annuleront ce qu'on pense éclairé aujourd'hui. Alors un peu d'humilité. Et bien se rappeler que les droits chèrement des femmes sont toujours vus comme secondaires, subsidiaires à la lutte contre le capitalisme (par l'extrême-gauche notamment) et toujours menacés au moindre coup de Trafalgar. La vigilance et la fermeté sur les principes s'imposent.  


Liens 

Féminisme et néo-malthusianisme sur l'Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe.

Sur mon blog : Le féminisme ou la mort 1 et 2 ; Illimitisme patriarcal et surpopulation ; L'appel des femmes du mouvement écologie-féminisme révolutionnaire publié dans les appendices d'Ecologie et féminisme réédité en 2018, et dans Charlie Hebdo en 1974 parce que les années 70, c'étaient les années de la prise de conscience populaire de l'écologie. Il semble que cela aussi ait été oublié. 

vendredi 17 septembre 2021

Et toujours ce fichu voile ! Par Nadia Geerts

Dans cet ouvrage que je viens de lire, la philosophe belge Nadia Geerts revient sous forme d'une mise à jour de son précédent ouvrage "Ce fichu voile", sur les évolutions de la loi concernant le voile islamique "signe convictionnel" d'une religion. " Le voile islamique est le b-a ba de la prédiction islamique", un "prescrit", l'obsession de l'Islam politique qui veut rendre l'Islam visible, dans les espaces publics, à l'école, dans l'enseignement supérieur, au parlement, dans le sport, qui prescrit même le voilement des fillettes, hypersexualisation que Nadia Geerts compare aux concours de mini miss interdits dans la plupart des pays européens, car l'enfance doit être préservée de la sexualisation ; elle compare les deux systèmes belge (monarchie constitutionnelle dont les rois sont catholiques, mais "neutre") et français (république laïque avec une loi séparant clairement les églises et l'état qui ne reconnaît aucun culte, le renvoyant au privé, à l'intime, en rappelant au passage que la loi de 1905 française combattait moins la religion que le pouvoir clérical tout-puissant à l'époque), en montrant une préférence pour le système républicain garant des libertés tout en interdisant dans ses enceintes républicaines tout signe religieux ostentatoire. L'école est un espace symbolique séparé de celui de la famille, de la mosquée ou de l'église, de la plage ou de la rue ; en entrant dans l'enceinte scolaire, l'enfant passe de l'autorité des parents à celle du corps enseignant, l'autorité parentale s'est toujours arrêtée à la porte de l'école, affirme Nadia Geerts.

L'autrice sépare clairement les deux sphères et réfute fermement les arguments des religieux : oui, le voile est un message explicitement sexuel, non on n'a pas à laisser les petites filles "faire comme maman", argument utilisé par les idiots utiles de l'Islam politique : les mêmes laisseraient-ils une fillette aller à l'école juchée sur des talons aiguilles, maquillée et apprêtée avec de la laque sur les ongles et du rouge à lèvres ? Les tenants du voile sont renvoyés à la bigoterie communautariste obsédée par la biologie, au fanatisme de la différence, promouvant de plus une image des hommes incapables de contrôler leurs "pulsions" sexuelles forcément bestiales !
 
La comparaison avec le fichu de nos grands-mères des années 60 ne tient pas, ce fichu servait à préserver du vent et du froid, pas plus que le voile des religieuses qui sont du clergé et ne prétendent pas exercer les métiers de policière, avocate, magistrate, banquière, footballeuse ou même caissière ; elles exerçaient majoritairement les métiers d'enseignantes ou soignantes parce que ce sont elles qui les ont inventés à destination des populations pauvres quand n'existait rien de comparable à nos écoles de maintenant, et s'il en reste quelques-unes pour les exercer encore, c'est dans un contexte séculier, en présentant les diplômes requis et en se conformant à leur dress code professionnel actuel.
 
Car toutes les professions ont un dress code : on ne va pas travailler à la banque en maillot de bain, mais le moniteur de natation oui, avec en plus un bonnet de bain, le/la commercial-e est en tailleur ou costume cravate comme le banquier, et l'avocat porte une robe noire comme toutes les professions magistrales, assortie d'un jabot blanc, tête nue, ou portant perruque chez les anglo-saxons, et ce n'est pas négociable comme l'a précisé une jurisprudence face à une avocate revendiquant de porter le voile dans le prétoire. Il n'y a donc aucune raison pour qu'il n'y ait pas un dress code à l'école aussi.
L'autrice rappelle que le voile porté en Occident rate le but pour lequel il est prescrit : la modestie, et effacer les femmes de l'espace public lorsqu'elles sont contraintes de sortir pour des déplacement courts et purement utilitaires dans les théocraties musulmanes ; ici au contraire, il attire immanquablement le regard et les signale aux passants comme le nez au milieu de la figure. Pour Nadia Geerts, le libre choix mis en avant par les libéraux pour justifier le port du voile (mon corps, mon choix, mon voile, en détournant d'ailleurs le slogan des féministes matérialistes universalistes et de leurs combats collectifs) est un détournement opportuniste libéral du tout se vaut puisqu'il serait un choix individuel, une idéologie McDo du "venez comme vous êtes", et l'expression "féministe musulmane" est une supercherie, un oxymore.
 
Ferme sur les principes démocratiques qui permettent de vivre ensemble sans opposer à l'autre nos croyances, Nadia Geerts rappelle opportunément que tout choix engage celle ou celui qui le fait et qu'il oblige forcément à certains renoncements. Revendiquer de ne pas enlever son voile et vouloir dans le même temps, dans des pays sécularisés, recevoir le même traitement en matière d'embauche et d'emploi, d'engagement dans des associations défendant les droits des femmes par exemple, pour ne citer que cela, relève de l'inconséquence et de l'irresponsabilité. Pour faire bonne mesure, et pour respecter l'égalité des sexes, l'autrice refuse, pour les mêmes raisons et dans les mêmes circonstances, le port de la barbe islamiste arguant qu'en général elle est portée avec un qamis, et que l'ensemble permet qu'on ne confonde pas cette barbe avec celle des hipsters parfaitement reconnaissables eux aussi par une vêture générale qui est très différente d'une tenue islamiste.
 
Nadia Geerts plaide pour une interculturalité plutôt que pour la multiculturalité sans cesse revendiquée par les différentialistes / relativistes culturels.

Une ouvrage indispensable pour bien recadrer les débats actuels sur les signes communautaires. Nadia Geerts revendique fort l'universalisme et le droit à l'indifférence, dans et pour une société apaisée.

Et toujours ce fichu voile ! Nouvel argumentaire laïque féministe et antiraciste - Nadia Geerts - Préface de Caroline Fourest. Chez Luc Pire Editions. Nadia Geerts est agrégée de philosophie. 

samedi 28 août 2021

Miliciens

Ils sont descendus de leurs montagnes où ils ont macéré dans des grottes durant 20 ans, en 4X4 ou à mobylette, le RPG phallique bien en évidence, en adoration qu'ils sont devant leur bite qu'ils sont toujours en train de nous fiche sous le nez, en mode réel ou symbolique, pour bien montrer que ce sont toujours eux qui font la loi. Puissamment aidés par la corruption des élites claniques du pays et malgré les efforts des sponsors du "nation building" manifestement raté. La chappe de plomb virile, frustre, barbue, l'hirsutisme illustrant depuis toujours leurs vêtures et pratiques, va se refermer sur les femmes qui ont toutefois bénéficié de 20 ans de relative trêve, au moins dans les villes, où elles ont pu exercer tous leurs talents, de journalistes à policières, de roboticiennes à artistes, grâce à l'argent des ONG occidentales. Elles devront désormais s'ensevelir sous la burqa qui les rend invisibles dans l'espace public, ensevelissement qui a d'ailleurs commencé par leur effacement des vitrines, sous la férule des nouveaux maîtres de Kaboul. Les femmes sont destinées à être emmurées au gynécée, à la mort sociale, consacrées, enjointes à la reproduction de nouveaux miliciens du Patriarcat, garant de l'ordre antédiluvien du Néolithique. Leurs garçons sont dûment formatés et chapitrés dès le plus jeune âge à revenir vite et fort, leur "chier dans les bottes", du moins se retourner contre leurs génitrices, dès qu'ils auront, eux aussi, des poils partout. 

Les obscurantismes religieux sont tous d'inspiration mormone, ou en tous cas les Mormons en ont appliqué à la lettre les préceptes préhistoriques : on ne vit que pour se reproduire, quitte à forcer, et à avoir plusieurs femmes à la maison si on a les moyens de faire vivre tout le monde, au moins de manière sommaire. Inséminateurs ultimes, leur loi de fer ne tolère aucune divergence, aucun autre choix. Et ils s'attaquent aux femmes en raison de leur sexe, leur haine attisée par l'obligation de passer par notre sexe pour maintenir le cheptel de guerriers sacrifiables à leurs guerres permanentes, leurs antagonismes n'ayant d'égal que leur frustration et leur prosélytisme. Au moins la franchise précédente proposait-elle de desserrer l'étau en se choisissant un époux virtuel à condition de se retirer de la société, mais avec la possibilité de cultiver ses éventuels talents, en se mettant les pieds sous la table, à l'abri en communauté de femmes des vicissitudes de la vie sans l'asservissement du mariage avec un type réel. Mais en Islam du VIIème siècle, point de couvent, point d'autre destin que celui de la reproduction. Et comme si une seule plaie ne  suffisait pas, ils se font concurrence dans la violence abjecte (des attentats contre une maternité ou une école de filles ne les rebutent pas), un groupe plus nationaliste rustique, et l'autre plus cosmopolite et "connecté", mais avec toutefois les mêmes barbes, et surtout, les deux issus du même obscurantisme ignorant et totalitaire. Des "frères" irréductiblement ennemis, aux couteaux entre les dents. Je suis solidaire des femmes afghanes, prises dans la tenaille du totalitarisme meurtrier, niant l'altérité. 

Si la Nature nous en laisse le temps, nous prévaudrons. Il n'est pas possible d'être enterrées ainsi par tous les systèmes qui ont l'entropie au cœur. L'entropie les détruira, comme elle a détruit le nazisme, comme elle a détruit les expériences soviétique et khmère du communisme, et comme elle a détruit l'Etat islamique, laissant hélas quelques-uns encore capables de nuire et d'enflammer les brandons restants. 



Je reproduit ici deux fresques de Shamsia Hassani, street artiste afghane : cliquez pour voir plusieurs autres de ses fresques sur cet article Creapills ; sur ses comptes Twitter et Instagram (à chercher par mots clés, sa maison mère Facebook fermant le réseau au point que les liens hypertextes sont impossibles à maîtriser), à suivre pour la soutenir et montrer notre solidarité à toutes nos sœurs afghanes sous le joug viriarcal. C'est à peu près tout ce que nous pouvons faire, les arcanes de ce monde nous échappant largement. 

" Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n'ayant rien à soi et tenant d'un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?Etienne de la Boétie 

dimanche 8 août 2021

Les femmes aussi sont du voyage - L'émancipation par le départ

Cette semaine, j'ai lu ce livre sur prescription de Zoé Lucider qui en parle dans un de ses billets sur son blog.

Tout d'abord précisons que voyager, ce n'est pas faire du tourisme, ni non plus, être instagrammeuse et partager ses "bons plans" et destinations préférées, qui ne sont que consommation du monde et des paysages, au préalable façonnés pour que les touristes s'y sentent à peine dépaysés. Non, voyager, c'est partir loin, longtemps, affronter sa propre solitude et des contrées inconnues, répondre à l'appel du large. Rien de féminin donc, si l'on en croit les injonctions patriarcales gravées dans le marbre des récits épiques, du premier récit de voyage, sans doute d'abord tradition orale, que Homère coucha par écrit sous le titre de l'Odyssée : Ulysse parcourt le monde, affronte des épreuves, se fraie un chemin parmi les embûches, tandis que sa femme Pénélope l'attend patiemment au foyer, en tricotant. On voit le modèle auquel les grands voyageurs qui nous ont laissé leurs mémoires se conformeront : une femme au port, (ou une dans chaque port, pour eux ce n'est pas antinomique) où ils ne reviennent que pour recharger les accus pour mieux repartir en ayant mis enceinte leur femme. Un, cité dans l'ouvrage, ne sera que 5 mois à la maison en plusieurs dizaines d'années de mariage, mais réussira à faire 5 enfants à sa femme qui les élèvera seule ! Aussi les grandes voyageuses sont-elles transgressives : dressées comme toutes les filles à avoir peur, à craindre les embûches et le vaste monde peuplé de monstres, dressées à être défendues par leur mâle qu'elles doivent se trouver après avoir appris à se pomponner pour être fraîche et jolie ce que ne permet pas le campement même avec un sherpa, ni le désert à dos de chameau, harnachées de superpositions de jupes et de crinolines, il faut avoir un sacré quant à soi pour larguer les amarres, se travestir en revêtant un habit masculin pour nos plus anciennes exploratrices (Jeanne Barret), vaincre sa timidité et sa peur, réduire son baluchon à une robe de voyage (Nellie Bly), épouser un homme pour pouvoir disposer de sa propre fortune de femme riche (Alexandra David-Néel et quelques autres), et partir visiter l'Asie pendant 15 ans en ayant dit qu'on sera de retour au plus tard sous 6 mois (David-Néel encore). 

Alexandra David-Néel, premier européen à pénétrer à Lhassa au Tibet a proprement inversé le mythe d'Ulysse : elle avait un époux qui l'attendait au foyer, lui envoyait des mandats poste restante, en piochant dans l'argent de sa femme qui ne pouvait pas en disposer seule, on est avant 1907, moyennant qu'elle lui écrivait tous les jours une lettre où elle notait ses observations de voyage. A l'âge de 100 ans, elle est décédée à 101 ans, elle faisait encore une demande de renouvellement de passeport ! 

Mais les femmes ont toujours voyagé, note Lucie Azema, la plupart du temps à fond de cale en butin de guerre ou à dos de chameau, razziées, enlevées dans les colonies pour peupler de lointaines contrées, en étant violées par l'équipage durant le voyage. Elles voyageaient aussi sous statut de domestiques, cuisinières, interprètes, sans elles toute exploration eût été impossible, écrit Lucie Azema. Tout comme les esclaves ramenés d'Afrique voyageaient eux aussi sous les chaînes. Certains de ces oublié-es ont même laissé des récits de voyage. Vasco de Gama voyageait avec des condamnés à mort chargés d'aller au devant des "sauvages" afin de tester en préalable au débarquement leur hospitalité ! Intrépides et téméraires, dites-vous ?  C'est la raison pour laquelle, le colonial male gaze : le regard "universel" du mâle blanc domine largement les récits de voyage masculins. Celui de Pierre Loti, homosexuel refoulé, une femme dans chaque pays visité, mariée sous la contrainte, semant les enfants sur son passage, en extase devant la lascivité des femmes exotiques, leur passivité et leur obéissance à tous ses désirs -une se révolterait qu'il est bien incapable de voir quoi que ce soit, pénétré qu'il est de sa supériorité de mâle européen. L'Orient et l'Afrique femellisés, renvoyés à l'ordre de la nature, leurs hommes décrits comme frustres et sauvages. Le sommet pictural de ce colonial mal gaze est Le bain turc de Jean-Auguste Ingres peint au XIXème siècle sous Napoléon III. Celui de Stendhal, de Flaubert, de Gauguin qui sème lui la syphilis sur des filles mineures en Polynésie, mais qui les peint tellement bien ! Celui du créateur du mouvement de la Beat Generation Jack Kerouac, inventant le mouvement perpétuel sans ponctuation (Sur la  route, mythique !) dans ses récits de voyage, ne voyant que des "poupées", des "salopes" des "petites blondes" sans jamais de prénoms, les maltraitant lors de ses beuveries épiques, n'oubliant toutefois pas de demander en se plaignant à sa mère puis à sa tante de financer ses voyages sur leurs propres deniers à elles ! Comment se couvrir de gloire en parasitant et en diffamant dans le même mouvement les femmes : une sacrée habitude masculine ancrée. Curieusement les récits de voyage des femmes eux feront rapidement contrepoint. Etonnant, les femmes ne perçoivent pas les mêmes choses ! Plus empathiques, plus observatrices, moins "reines du Monde", élevées à être humbles, elles ? 

Autant les hommes sèment à tous vents des "bâtards" (c'est eux, toujours élégants, qui le disent ainsi) dans chaque port, autant les femmes elles perçoivent la grossesse et la maternité comme des freins, des boulets. D'ailleurs, souvent, elles choisissent le voyage pour échapper au mariage et ses contraintes. La voyageuse se fait ligaturer les trompes ou poser un stérilet dès que la technique médicale le lui permet. Les femmes elles, n'ont pas un mari au foyer pour s'occuper des enfants. Ce qu'on ne reproche pas aux hommes, laisser femme et enfants en plan pour répondre à un "appel irrésistible", on le reprochera aux femmes qui font de même. Un exemple parmi tant : Lucie Ceccaldi, aventurière de la génération hippie ; elle a le tort d'épouser et de partir avec l'Epoux, c'est ainsi qu'elle l'appelle dans ses récits de voyage, en 2CV en Afrique dans les années 60. Elle aura un fils qu'elle s'empressera de confier à sa mère : c'est ainsi que le petit Michel Houellebecq sera élevé en Algérie par sa grand-mère et écrira Les particules élémentaires où il accuse sa mère de tous les maux, puis Plateforme, roman sur le tourisme sexuel. Voyage émancipateur qu'on reproche avec véhémence à l'une, tourisme sexuel, aboutissement des récits de voyage masculins pour l'autre, ah ah.  

Formidable livre optimiste, écrit par une grande voyageuse elle-même, Lucie Azema nous propose un voyage dans l'histoire et dans la géographie, un plaidoyer émancipateur pour le voyage et la flânerie, une mine de citations érudites, et de noms de grandes voyageuses pionnières ou plus modestes, mais toutes passionnantes. Etre soi, être bien en tête à tête avec soi-même, ne pas craindre la solitude ni le danger (pour quelques-unes, il rôde plus sûrement dans leur cuisine ou leur salon !), oser revendiquer le vaste monde, flâner, " J'ETAIS MOI écrit Simone de Beauvoir, grande crapahuteuse, à pied, à vélo apprenant à changer un boyau, en train, voyageant généralement seule, un peu avec Sartre -j'ai relu après de longues années cet été La force de l'âge- flânant dans Paris, étudiant et écrivant à une table du café Le Flore, vivant à l'hôtel, dans des meublés, ou chez l'habitant, ne craignant rien, frénétique de mouvement, affirmant son existentialisme, vivant sa vie d'être libre, accomplissant son destin. Fabuleuse Simone de Beauvoir. 

Et tant d'autres : 

Jeanne Barret (exploratrice marin travestie en homme, violée par l'équipage quand elle fut découverte, les hommes ces éternels dresseurs, homosexuels refoulés, car violer une femme en réunion ce n'est pas de l'hétérosexualité)

Agatha Christie

Isabelle Eberhardt

Ella Maillart

Annemarie Swarzenbach

Odette Du Puigaudeau

Anita Conti

Jane Dieulafoy

Flora Tristan

Gloria Steinheim

Sarah Marquis

Nellie Bly

Alexandra David-Néel

Mary Seacole

Karen Blixen

L'ouvrage de Lucie Azema est agrémenté d'une somptueuse bibliographie dans laquelle on peut piocher pour se faire une culture sur le voyage, écrivain-es voyageuses/eurs, aussi bien femmes qu'hommes. Pour ma part, je retiens : Les grandes aventurières de Françoise d'Eaubonne, Ada Blackjack, survivante de l'Arctique par Jennifer Niven non traduit de l'anglais, la bande dessinée Groenland Manhattan (un enfant Eskimo ramené comme souvenir de voyage) par Chloé Cruchaudet, Ecrits sur le sable par Isabelle Eberhardt, Les travesties de l'histoire par Hélène Soumet, avec parmi elles des voyageuses, L'Innocente par Lucie Ceccaldi, et pour rire enfin, de Mathias Debureaux, De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages

D'autre part, j'ai chroniqué ici même une BD sur Nellie Bly, grande reporter et journaliste d'investigation. 

" Voyager, pour une femme, c'est une mise à feu -de toutes les interdictions, de toutes les injonctions. C'est dire : 'Je veux aller là-bas, et vouloir me suffit, personne ne m'en empêchera'. La liberté ne se demande pas poliment, elle se prend. " Lucie Azema.

Lien : Flammarion éditeur

vendredi 16 juillet 2021

Zone SCM

Je vis comme toutes les femmes, même si ça n'arrive pas toujours à leur conscience, dans une zone SCM (Sale Cons de Mecs) ; je me déplace dans des zones SCM, zones industrielles, ZUP, campagnes, exemple le Centre Bretagne et son exposition L'Art dans les Chapelles dont les oeuvres sonores sont à chaque fois ravagées par un mec qui un besoin irrépressible de faire des travaux dans sa grange ou de tondre sa pelouse situées juste à côté, le fin fond de la campagne n'existant plus, bien sûr personne ne leur dit jamais rien, surtout pas les filles qui reçoivent dans les chapelles, très tolérantes à l'outrecuidance masculine, et les mecs, quand il y en a, sont solidaires de la toxicité bruyante masculine, solidarité de classe je suppose... Les zones SCM sont partout. 

Hier, j'ai eu besoin de sortir en voiture de mon parking souterrain qui malheureusement débouche sur une ruelle où sévissent des travaux de raccordement d'un nouveau logement en construction : non seulement ils bétonnent le moindre jardin à hérisson, mais il faut en plus faire passer des tuyaux, donc travaux de creusement et de terrassement dans mon allée de sortie. Je vous décris la situation : deux mecs, un dans un tractopelle, l'autre dans un camion à côté ramassent l'un les gravats provenant de la destruction du bitume, l'autre pianote sur son smartphone dans son camion le temps que sa benne se remplisse, tandis que trois autres gars regardent les deux autres travailler. J'arrive derrière le chantier avec ma petite voiture, et j'attends disons une minute, d'autant que les trois mecs les mains dans les poches me voient. Au bout d'une minute je fais un appel de phares. RIEN. Alors là j'ai deux solutions : "attendre que ça se fasse" comme disant mes voisines en soupirant et prenant leur mal en patience, cas le plus courant, ou sortir de ma voiture et aller leur décrire oralement la situation pourtant claire visuellement. N'ayant pas à ménager la Firme, et n'étant pas plombée par un irréfragable syndrome de Stockholm, je choisis la seconde et longe dans un boucan infernal en risquant ma vie, le camion qui reçoit les charges du tractopelle et j'arrive droit sur les mecs en précisant que "je veux sortir, que je n'ai pas la matinée, qu'il n'y a que les bonhommes pour se sentir ainsi dans leur droit à suroccuper l'espace public", SIC. 

Réponse du chef, pardon, du Chef des oisifs : "j'ai un arrêté municipal d'occupation et je peux bloquer la rue si je veux". L'outrecuidance des hommes qui se croient en droit de sortir leur bite en tous lieux, bite réelle ou symbolique comme dans ce cas. Pas un mot d'excuse, rien. J'ai tort parce que femelle, lui a raison parce que mâle. M'étonne pas dans cette ville de mâles où les femmes sont malmenées et abreuvées de mépris, je réponds aussi sec. Immédiatement, (piqué ? sait-on jamais ? personne ne lui a jamais parlé comme ça ?) il fait un signe au chauffeur de camion et les deux engins dégagent promptement les lieux sans demander leur reste. Ce qui prouve que ce qu'il vient de m'asséner est faux, est juste de la mâle-traitance. Il doit me laisser passer, c'est écrit dans son arrêté municipal. 

J'ai apprécié la sobriété du geste, les hommes c'est tout en concision, en brièveté, en sécheresse : un signe de tête et deux engins de travaux publics décanillent, un geste du pouce et deux types sont transpercés de flèches ou poignardés, un geste vers l'oreille et le tableau à 10 millions de dollars est à eux, ils se mettent les pieds sous la table et la soupe arrive immédiatement. Efficacité. C'est d'ailleurs leur seule efficacité, pour le reste, il convient de couper les cheveux en 16, de décrire des process imbitables et inapplicables en hachant menu, de faire la guerre pendant 20 ans et 100 000 morts, pour se retirer piteusement en laissant la place à l'ennemi en prétextant qu'ils ont assez dépensé l'argent du contribuable comme ça !  

Deuxième illustration : il se trouve que les mômes du quartier envahissent squares et rues piétonnes vers 17H ou 18 H jusqu'à pas d'heure les soirs où il fait beau. Les manmans surveillent, je suppose, de leur cuisine leurs gars qui tapent dans des ballons, jouant au foot dans les passages communs, les interdisant ipso facto aux autres ; évidemment tous les jeux de ballons ne se valent pas, les plages horaires non plus, occupées selon une organisation mystérieuse (pour moi en tous cas). Les filles sortent en premier, une demi-heure à tout casser, chahutent, parlent, profitent des jeux disposés dans le lieu, les gars les remplacent ensuite avec des "ballons durs", et tapent en faisant un maximum de bruit, tant que ça finit par casser la tête. Dans la première tranche vous passez, dans la seconde vous évitez en faisant un détour. "Stratégie d'évitement"  ça s'appelle. Le tout dans une passivité ménagère que je ne m'explique pas. Aucune conscience de classe. Pas une once de culture politique. Il se trouve qu'il y a une quinzaine, j'ai eu besoin de traverser, et que j'ai pris le chemin le plus droit, traverser l'endroit en diagonale. Devinez ? Un garçon (10 ans maximum, même si j'ai du mal à donner un âge aux mômes) est venu tourner autour de moi sur son vélo en faisant des roues arrière. Bof, ai-je dit, pas terrible ça ! Il m'a traitée de raciste, a appelé ses acolytes mâles à la rescousse, dont une partie m'a escortée avec un ton mal sonnant, même si je n'ai rien compris à ce qu'ils se disaient, les autres jouant sans se déranger tandis que je passais. Délicatesse, courtoisie, comportements d'enfants rois qui donnent des leçons aux adultes, surtout aux femmes d'ailleurs, sommées de rentrer dans leurs cuisines, laissant ainsi la place aux mâles. J'ai l'habitude ici de donner l'explication de la fabrication sociale de cette déviance qu'est la virilité, mais franchement, je me demande si chez eux, la goujaterie, l'outrecuidance, ne sont pas ontologiques, dues à un chromosome qui foire salement. C'et évident, ils sont rebelles à toute empathie ou forme de sociabilité. 

Le monde est leur vaste terrain de jeux, une immense zone SCM : ils en ont bien profité, ils ont extrait à coups de pelles, puis de foreuses de plus en plus puissantes, de plus en plus profond, des minéraux rares ou pas rares d'ailleurs comme le nickel dont il ne reste plus rien, ils ont tué tout ce qui bouge et n'appartient pas à leur désastreuse espèce / classe sociale, ils ont asséché des fleuves aussi puissants que le Colorado ou le Nil, des mers comme la mer d'Aral, ils ont mis le feu à des forêts et brûlé l'Amazonie, ils ont pollué partout, océans, montagnes les plus hautes et les plus inaccessibles, les lacs les plus profonds, les déserts les plus féroces, mais rien n'égale leur férocité ; ils ont même salopé l'espace où les millions de débris de leurs stations orbitales ou satellites tournent indéfiniment en dégradant leur orbite. Ils ont peuplé tous les coins du monde, même les plus hostiles, à un point inimaginable en domestiquant les femmes à leur service sexuel, reproductif et ménager. Pour l'instant ils ont encore du mal à réaliser qu'ils ont salopé le climat donc notre biotope à telle aune que leur irresponsabilité est en train de leur faire un backfire dans la figure, mais le progrès teknik va leur permettre de tirer leur épingle du jeu. Croient-ils. On verra bien, pour le moment leurs affaires se présentent mal. 


J'avais relaté sur un autre réseau social mes tribulations avec une voisine, en pleine affaire de Mérignac où un terrible féminicide s'était produit, les sanglots d'une locataire et les engueulades interminables par son Valentin devant la porte de mon appartement ce qui m'avait fait craindre le pire, mon intervention auprès de l'association qui la loge en tant que "jeune adulte en précarité", en majorité des filles et femmes, souvent lorgnées par des garçons proxénètes qui flairent la femme affaiblie par toutes sortes de circonstances provoquées en général. A l'occasion, je la voyais passer voilée, genre fashionista, mais voilée tout de même. Je m'étais même confrontée en sa présence avec le maltraitant qui m'avait accusée de racisme aussi, décidément le nouvel argument quand on n'en a plus. Désormais, je ne vois plus le Valentin en question, ni son scooter garé dans l'entrée (décidément, tout leur est permis), mais je vois passer la locataire, désormais habillée en jeune active citadine, guillerette et souriante, totalement détendue. Il semble que la détermination, la fermeté sur les principes, la réassurance des femmes en leur potentiel et autonomie soient payants. C'est une bonne nouvelle. Et c'est facile à appliquer, aussi on se demande pourquoi s'en priver ? Si je rapporte la situation, c'est parce que je pense qu'il n'est plus temps d'être timorée devant leurs comportements destructeurs et avilissants. 

mardi 29 juin 2021

Je suis le prix de votre liberté : mémoires d'une jeune fille de 17 ans

 

Ecrire seule (elle n'a pas de cosignataire) un livre de mémoires à 17 ans, c'est possible quand on a beaucoup et intensément vécu, et que le vécu se résume à l'horreur d'être mise à l'écart de la société et d'une vie normale par un magma indifférencié et anonyme ou se croyant tel, de harceleurs agissant en troupeau. Mila était, avant de devenir l'ennemie d'obscurantistes décérébrés, une jeune tiktokeuse et instagrammeuse publiant ses films de transformation et de maquillage auprès de sa communauté réduite à quelques centaines ou milliers d'abonné-es. Elle n'était pas sur Twitter et c'est pourtant Twitter qui va lui apporter la haine et la notoriété. Ce réseau de mises à jour permet à la fois le meilleur (faire de l'activisme avec succès en agrégeant des militant-es pour promouvoir une idée ou une cause, informer) et le pire, ostraciser et menacer de mort en meute. La haine des femmes et du sexe (minoritaire dans ce cas) fait le reste. 97 % des harceleurs sont des hommes et ils harcèlent des femmes. Identitaires, extrême-droite, virilistes tremblant de perdre leur derniers privilèges indus face à la montée du féminisme, hétéros normopathes, religiosité en écharpe, haineux des corps et du sexe des femmes, chassant celles qui mettent en avant une différence, ils opposent au sujet Mila une meute, magma informe et non identifié, leurs propositions obscènes, puis devant son refus catégorique, leurs injonctions, anathèmes et finalement leurs menaces de mort. Mila, devant le sérieux de la menace, se demande même si elle sera vivante au moment où son livre paraîtra. 

Fine analyse sur la façon dont fonctionnent les réseaux sociaux et leurs algorithmes, du comportement de sa génération abreuvée aux écrans et à l'instantanéité, mais génération sans références, sans capacités d'analyse, de mise à distance et de recul, le livre de Mila est aussi un appel à résister. Je suis le prix de votre liberté. Il n'y a pas à ergoter ni à chipoter, Mila est la cible de totalitaires, de malfaisants acculturés à une idéologie mortifère ou juste inconscients du mal qu'ils font, qui veulent nous imposer leurs diktats, nous faire taire, nous museler, nous faire "fermer nos gueules" comme dit Nadia Daam dans le documentaire #SalePute diffusé sur Arte. Il n'y a aucune analogie à faire entre critiquer ou même insulter une idée, une entité abstraite dont l'existence pas plus que la non existence n'est prouvable par des moyens rationnels, et insulter des personnes réelles, des individus pour leurs croyances. Les personnes sont réelles, elles souffrent de l'insulte et de l'anathème. Mila en témoigne. Et elle n'a jamais franchi la ligne. "Si vous croyez au combat sans cesse renouvelé pour nos vies libres, lisez ce livre". Je cite et souscris à la dernière phrase de quatrième de couverture de l'ouvrage. 


#SalePute, le documentaire des journalistes belges Myriam Leroy et Florence Hainaut diffusé sur ARTE et toujours en libre accès sur leur site ainsi que sur Youtube creuse la question en faisant témoigner des cyber-influenceuses, des blogueuses, une vidéaste sur Twitch, et des journalistes qui ont dû fermer leurs comptes sociaux à la suite de plusieurs mois de cyberharcèlement, ou se sont vu supprimer leurs émissions à la radio (Lauren Bastide sur France Inter ; elle a fermé aussi un compte de 60 000 abonnées sur Twitter). Nadia Daam a subi une campagne haineuse de plusieurs mois avec menaces de mort sur elle et sa fille. Natascha Kampusch, rescapée survivante d'un rapt en Autriche par un homme qui l'a séquestrée pendant 8 ans est aussi interviewée, avec des féministes allemandes. Le cas Mila n'y est pas abordé, je ne sais pas si c'est pour non concordance de délais de tournage ou si c'est pour ostracisation de Mila par les féministes intersectionnelles politiques, ce que sont presque toutes les femmes témoins du documentaire, qu'il faut voir de toutes façons. L'inextinguible haine masculine pour les femmes a indubitablement trouvé dans les médias sociaux une façon de se renouveler. 

Lauren Bastide a publié sur Instagram un article "Pourquoi je ne soutiens pas Mila" où elle expose ses arguments dont le discutable "Mila est irrespectueuse des musulmans de France" ou comment instrumentaliser les "musulmans", les assigner à une case "offensés" dans laquelle ils ne se reconnaissent pas tous, bref les bons sentiments classistes et relativistes habituels : puisqu'Instagram est un réseau filiale de Facebook donc totalement fermé, déroulez le fil Twitter avec captures d'écrans de Hadrien Mathoux journaliste à Marianne, et un article-réponse du même Marianne sur le non soutien de Lauren Bastide à Mila et la réfutation de ses arguments. Le problème c'est que les accusés au procès des harceleurs de Mila n'ont pas de profil type religieux ou social, ils (10 hommes, 3 femmes) sont étudiants en psychologie, un se dit athée, un est cuisinier passionné d'astrophysique. Evidemment ce n'est qu'un échantillon dans les centaines de milliers de messages haineux reçus. Il y a donc instrumentalisation d'un groupe social pour justifier une reculade ; il y aurait les bonnes harcelées, femmes influentes, journalistes, femmes désirant se faire connaître et promouvoir leur carrière (je n'ai RIEN contre bien entendu) et l'adolescente lycéenne "grossière" qui s'énerve devant des propositions indécentes de se faire mettre des "coups de bite" pour changer d'orientation sexuelle et de façon de penser. Elle a besoin d'un bon sermon en somme, et tout le monde, ses harceleurs et les féministes intersectionnelles seraient d'accord sur ce point ?

Moi je suis solidaire de Mila et de Lauren Bastide dont je ne suis pas forcément toutes les idées intersectionnelles et dont je n'ai pas apprécié sa postface intersectionnelle aussi à la réédition du SCUM Manifesto chez 1001 nuits, de Nadia Daam, dont je vois de loin en loin les chroniques sur 28 minutes, et de toutes les autres qui témoignent dans le documentaire #SalePute. Par solidarité féministe avec les femmes, puissantes ou non, adultes, professionnelles, faisant carrière, ou lycéennes. Les masculinistes, les virilistes toxiques porteurs de la plus vieille haine anté-historique qu'est la haine des femmes sont nos ennemis à toutes. Les doctrines religieuses sont par essence patriarcales car elles ont été inventées contre les femmes pour les contrôler socialement et les asservir à leur reproduction et leur service domestique. Pour moi, il n'y a là aucune ambiguïté, pas de conflit de loyauté, pas de connivence possible avec l'extrême-gauche qui a toujours subordonné les luttes de femmes pour leur auto-détermination à celle des "damnés de la Terre", c'est une plaie historique du féminisme, hélas. Céder à la pusillanimité, c'est être molle du genou, c'est ne pas être ferme sur les principes, c'est s'exposer à rendre les armes pour des picaillons. Pas de compromis. Pas plus envers l'extrême-droite dont on sait ce qu'elle pense des femmes, ce qu'elle ferait de leurs droits chèrement acquis, et qui soutiendrait Mila, prétexte utilisé pour que la gauche ne la soutienne pas, excuse commode et clivante. 

Les deux réalisatrices du documentaire #SalePute n'ont pas souhaité participer non plus à cette émission de France-Culture sur l'affaire Mila et le cyber-harcèlement, misogynie, technologie, laïcité, qui m'a été signalée par une de mes abonnées Twitter, qui analyse assez bien la situation : raison invoquée, Mila serait soutenue pas l'extrême-droite ! C'est vraiment sympa pour nous de ne pas voir une fois de plus les nombreuses féministes universalistes qui soutiennent Mila. 

Je souhaite le meilleur à Mila et je suis fière d'elle ; je pense qu'elle a un fort potentiel artistique et de performeuse, elle est créative et a du charisme, c'est à dire qu'elle sait fédérer des gens autour d'elle ; ce qu'elle appelle sa déscolarisation, alors que bien sûr elle suit des cours par correspondance, son isolement, l'abandon par une partie de l'opinion publique, sont évidemment des épreuves, mais on n'apprend pas la vie dans une école, même si c'est un raccourci pour faire des pas de géante. Elle est très jeune et elle a le soutien et la solidarité d'une bonne famille. Elle apprend en ce moment à s'exprimer sur des plateaux de télévision et quand on ne lui tend pas de pièges, mais elle apprend vite, son discours est réfléchi et pondéré, sa pensée est structurée, elle réfléchit avant de parler, et n'hésite pas à ponctuer ses réponses de silences. A 18 ans ! Elle a déjà écrit un livre de mémoires. Lesquels de ses attaquants ont fait le quart de ce qu'elle a accompli ? 

vendredi 18 juin 2021

Malaise dans l'éducation des garçons

Il y a une quinzaine, j'ai vu Les Héritières, un bon téléfilm sur ARTE porté par d'excellentes actrices dont Tracy Gotoas dans le rôle principal. Douée en classe, Sanou, 15 ans, qui a grandi dans le 93, est sélectionnée pour faire une prépa avant d'intégrer le prestigieux lycée Henri IV à Paris. Le principal problème de Sanou, c'est sa famille et ce que celle-ci attend d'elle. Elle est enfermée dans un conflit de loyauté entre son milieu social d'origine, sa mère, son redoutable père et le service dû obligatoirement, puisqu'elle est une fille, à ses petits frères. C'est proprement infernal, on souffre tout du long pour elle. Sa mère, elle-même en conflit de loyauté avec son mari peine à défendre sa fille. Devoir travailler sans lieu à soi, sans bureau au calme dans une famille nombreuse, être "autorisée" à aller à Paris en train à condition toutefois de revenir chercher ponctuellement un petit frère à l'école quand sa mère travaille, tout cela pèse sur les efforts à accomplir et sur les résultats. Imagine-t-on une seconde une telle charge peser sur un garçon dans la même situation ? Au contraire, ses sœurs, mère... ne seraient-elles pas convoquées en soutien pour le porter vers le succès ? Pourquoi les parents qui mettent au monde des enfants -rappelons que depuis plus de 50 ans la contraception est libre dans ce pays- veulent ensuite que LEURS FILLES les aident dans leurs missions d'élevage, sauf à vouloir les brimer et les limiter ? 

Il ne s'agit pas bien entendu de décourager la serviabilité et la solidarité dans les liens familiaux, mais il faut tout de même reconnaître que ce sont les femmes et filles qui y sont le plus souvent, voire toujours mises à contribution. 

Dans le même ordre d'idée, puisque décidément les séries décrivent bien les assignations à rôles sociaux dans nos sociétés, la minisérie sur l'affaire Skripal (The Salisbury poisonings sur la BBC) survenue en 2018, raconte en 4 épisodes, et en mode quasi documentaire, avec les vrais héros du quotidien interprétés par des acteurs, toute l'affaire, son déroulé et sa fin. L'héroïne de la série est Tracy Daszciewicz, cheffe de la santé publique du comté de Salisbury, en charge de dizaines de milliers d'habitants. La personne réelle qu'est Tracy va le vivre comme une épreuve personnelle ; elle est mobilisée 24/7 pendant plusieurs semaines, le poison neurologique utilisé étant un puissant toxique neurologique qui a été disséminé sans savoir où et il provoque la mort. Devinez ce qu'il advient ? Son fils de 12 ans (environ) va lui faire une guerre sans merci parce qu'elle n'est plus à la maison pour lui servir son petit déjeuner, ni le soir pour surveiller ses devoirs. Trahison suprême. Si c'avait été le père (qui dans la vie est un psychologue !) on lui aurait expliqué que c'était un héros et qu'il sauvait la vie de milliers de gens. Mais c'est la mère, alors pas question. Elle a plus que du mal à remettre son fils unique en place, et à lui expliquer ce qu'elle fait, le garçon est d'une mauvaise foi totale, le père absent fait la gueule aussi, il y a même une scène où elle s'excuse en pleurant de travailler au bien public ! J'en aurais lacéré l'écran. Les hommes font carrière sans se poser de questions, la soupe est prête, les gosses ont fait leurs devoirs, sont lavés, couchés, mais les femmes sont prises dans d'inextricables conflits de loyauté avec toute la Famillllllia, surtout avec les hommes (maris, fils, pères..) d'ailleurs ! Et c'est le bruit de fond émis en permanence par la société. On leur doit des services. Eux, en contrepartie, ne nous doivent que des sévices. 

On reproche sans arrêt aux mères de ne pas avoir d'autorité, d'élever des enfants sans père, mais j'ai bien peur qu'elles n'y peuvent pas grand chose. Leurs garçons leur échappent plusieurs heures par jour : à la maternelle ou chez la nounou, puis à l'école, au collège, lycée, clubs de sports, tous ces endroits où on s'entend à les dresser contre les femmes, contre les "fiottes", à en faire de vrais durs, où on les acculture au manque d'empathie, où on flatte leurs mauvaises actions et incivilités, leur cossardise, la société adorant définitivement les bad boys. Toute la culture populaire en témoigne. 

La féminité c'est l'impuissance, la maternité aussi. Les mères sont alternativement portées au pinacle, puis bafouées en permanence : accusées de tous les maux, de défaillances, tenues incapables de nommer le problème puisque accusées d'avoir failli ; ce sont des "enfants qui tuent nos filles" entend-on. Comment dans ces conditions avoir la moindre autorité puisque l'image qu'elles renvoient c'est celle de la personne corvéable et diffamable en toutes circonstances, mais dignes. Digne dans ce cas voulant dire ne disant pas un mot plus haut que l'autre contre le système patriarcal ! Le piège est parfait. Comment s'y retrouver en étant malmenées ainsi ? Comment acquérir une assertivité, se défendre ? Pour acquérir une culture politique, il faut du temps à soi, l'immense majorité des femmes et mères n'a ni l'une ni l'autre. D'autant que c'est épuisant en plus. Et ça fait système. Epuisées, elles se débarrassent de leurs jeunes gars infernaux dans les espaces publics où ils tapent dans des ballons tandis qu'elles et leur filles préparent le repas. C'est plus simple que de négocier chaque service demandé. Pendant ce temps-là ils leur fichent la paix. Et il vaut mieux ne pas avoir besoin de traverser ! Il y a une semaine, sans réfléchir, j'ai dû aller d'un point A à un point B, le plus court chemin étant la place où ils jouent, j'ai traversé ; mal m'en a pris. Un garçon, 10 ans à tout casser, est venu faire des roues arrière sur son vélo de minus autour de moi. Je lui ai dit "pas terrible, ça" sans m'arrêter : j'ai été traitée de raciste par un môme de 10 ans totalement hors sujet ! Il m'a suivie en proférant des phrases auxquelles je n'ai rien compris, mais le sous-texte était bien clair : "ce n'est pas ici ta place". La place est à nous les garçons, et la tienne est à la cuisine. 

Une autre expérience qui m'est arrivée antérieurement : des mecs arrogants plus âgés occupent une rue à plusieurs avec jeux de ballons à chaque extrémité, je le leur fais remarquer. N'ayant pas de conflits de loyauté avec les hommes, ni d'intérêts dans La Firme d'ailleurs, je l'ouvre haut et fort, autant en profiter, c'est un avantage. Je leur rappelle donc que c'est un espace public où tout le monde passe, donc qu'ils n'ont pas à le privatiser. Réponse du Philistin (et ça prétend avoir un niveau en plus) : "puisque c'est à tout le monde, on a LE DROIT d'y jouer au ballon !" Bitocentré, tous les droits, de droit divin. Incurables. Notez qu'il n'y a pas grand monde pour les arrêter eux et leur morgue de saigneurs de la Terre : ce ne serait pas difficile d'interdire les jeux de ballons durs en plantant un panneau sur le lieu, et d'être ferme sur les principes. Mais quand on vit dans une ville où les investissements se font à perte sur les garcons (ce n'est pas une faute d'orthographe, c'est voulu, GARCONS) en skate parcs, terrains de foot, pistes bitumées où ils peuvent faire des rodéos et des roues arrière tout leur saoul -mais là c'est un acte manqué de la Maire tellement elle ne voit plus leurs privilèges indus auxquels elles abonde même-, pissotières où ils peuvent la sortir en public ce qui est interdit par la loi (mais what the fuck, franchement ?) tandis que les femmes peuvent faire des cystites, les incivilités masculines incontestablement majoritaires sont niées. Des mecs se tuent-ils entre eux (bon débarras !) à Villejean, à Maurepas, à Cleunay pour des places au marché de la drogue, réponse, devinez ? L'adjointe à la sécurité (j'ai bien regardé les articles de presse, au début je pensais naïvement que ça s'était fait à la demande des parents, mais non, l'initiative vient de la Mairie), l'adjointe à la sécurité donc a fait poser des voiles BRISE-VUE autour de la maternelle qui jouxte le point de deal et les éventuels canardages entre dealers. Alléluia. J'espère qu'elle est bien payée pour avoir des idées pareilles. Là, ce n'est même plus du consensus mou, c'est du coma dépassé, une tartufferie sans nom : cachez cette violence masculine que je ne veux pas voir. Un indice tout de même, les brise-vue n'arrêtent pas les balles de Kalachnikov. 




Les photos sont les miennes. Les expériences racontées aussi. 

Les parents et la société toute entière réussissent à nous persuader que nous aurions une dette envers eux, celle de la vie, alors que c'est eux qui nous ayant mis au monde en contractent une : ils doivent à leurs enfants assistance, sécurité, toit, nourriture et temps éducatif. Avec tous les moyens anti-conceptionnels offerts aujourd'hui, on peut faire des choix, c'est la nouvelle donne anthropologique, et c'est une bonne nouvelle. S'ils ne peuvent pas assumer toutes ces obligations, qu'ils s'abstiennent ou au moins se limitent. Ce n'est pas à la société de payer pour leurs mauvais choix ou pour leur production mal calculée. On ne devrait mettre au monde que les enfants qu'on peut élever sans forcer, sans s'épuiser. Les femmes et filles ne sont pas au service des garçons ni des hommes. Il faudrait que ça rentre. 

jeudi 27 mai 2021

Le coût de la virilité

En relation avec mes précédents billets évoquant les nombreuses conséquences de la virilité et de la masculinité dans une grande solitude et sans vrai écho, j'ai lu avec intérêt Le coût de la virilité, essai écrit par l'historienne Lucile Peytavin. Enfin, on avance, une historienne aborde le sujet. 



A l'instar de Muriel Robin et de son sketch où la voit regarder et agiter son pied chaussé d'escarpins neufs en disant "aujourd'hui, je me suis acheté de beaux rideaux", la société est aphasique sur la question des incivilités et de la délinquance masculine ; l'aphasie est une "surdité verbale", une pathologie où on emploie un mot à la place d'un autre. Dans le cas qui nous occupe, la société n'arrive pas à nommer les méfaits masculins, elle emploie donc des termes euphémisants ou mieux, invisibilisants : "jeunes" (de 14 à 50 ans en gros, les femmes n'étant jamais jeunes), "individu", "mineur", "personne", vocabulaire de théâtre antique signifiant masque, "loup solitaire", "barbares" permettant d'évacuer que ce sont des hommes, des représentants de l'espèce humaine, son maître-étalon même. Rappelons que "barbares" signifiait 'non grec' dans la Grèce antique, onomatopée signifiant qu'on ne comprenait rien à leurs "borborygmes" et que donc, ils étaient indignes de leur société. "Sauvageons", "ensauvagés", "porc"," vautour" et autres bestiaires renvoient aussi au manque de civilisation et à l'animalité. Ouf, pourvu qu'on n'ait pas à dire que ce sont en fait les mêmes gars que ceux qu'on a à la maison, et qu'on a élevés aux steaks saignants hachés, et qu'en gros, on serait un peu responsable du ratage. Camouflés par le neutre bienvenu, les deux sexes réunis (enfin) dans la même vilenie. "Ce sont des garçons" (moi) "non ce sont des enfants" (le neutre timoré de ma bibliothécaire) que j'ai fini par lâcher, fatiguée des insultes "grosse pute" en sortant de l'ascenseur, fatiguée d'enjamber les crachats et les pissats des mecs "enfants" de 1 m 80, squattant son devant de porte. Me taper en plus le déni des mères de familles, j'ai saturé. Ce ne sont pas les bibliothèques qui manquent. 

Alors que les chiffres sont publics et publiés, 96,3 % des détenus écroués et 93,6 % des suivis en milieu ouvert sont des hommes, chiffres 2018, -je suis sûre d'avoir vu 97 % sur un tweet du ministère de la Justice en 2019-, il a fallu à Lucile Peytavin "tomber" sur une statistique au cours de ses recherches pour que sa mâchoire du haut se décroche de celle du bas ! On a beau toutes se tenir au courant de l'actualité saturée de délinquance masculine, plébisciter comme le public des séries très populaires comme "Faites entrer l'accusé" ou "Au bout de l'enquête", voir que les hommes y sont surreprésentés dans le rôle d'assaillants, tueurs, violeurs, et les femmes y être surreprésentées parmi les victimes, apparemment, ça ne rentre pas. Pour le personnel de justice, même remarque : dans les tribunaux, face aux justiciables hommes, il y a une majorité de femmes juges, greffières, avocates, présidentes de tribunal. Il n'est pas possible qu'elles ne voient pas que d'un côté il n'y a que des hommes et de l'autre, des femmes. Cela fait des années que j'écris sur le sujet, personne ne commente ni ne partage. Muettes du sérail, pavé sur la langue, omerta, motus, silence dans les rangs, mutisme, déni de la société. Même les féministes ne nomment pas, en tous cas si elles le font, je ne les vois pas. Seules, quelques défenseures des animaux, qui savent qu'ils sont surreprésentés aussi dans la violence infligée aux bêtes, me partagent et sont solidaires. Virginia Woolf écrivait : "la plupart des oiseaux et des bêtes ont été tués par vous, pas par nous", protestation bien oubliée par les temps qui courent, ou accusée d'essentialisme. 

L'essai de Lucile Peytavin se divise en deux parties : première partie, les arguments biologiques et naturalistes justifiant la violence masculine, et leur réfutation par l'autrice. En deuxième partie, la méthode et le calcul des coûts de la virilité. Je vous propose un résumé.

Les arguments naturalistes sont le cerveau, la testostérone, et le "temps des cavernes" où les rôles se seraient spécialisés sous la pression à se reproduire : les hommes (forts) chassent, les femmes (fragiles) alourdies par la maternité restent au foyer et se seraient occupées des enfants ; on sait aujourd'hui que c'est une conception erronée, forgée au XIXème siècle, dont on a toujours du mal à se débarrasser et que les anthropologues traînent encore comme un boulet. Peytavin fait partie du petit club sélect, à l'instar de Jared Diamond, de Yuval Harari et de quelques autres, qui subodore que le Néolithique (il y a 10 000, 14 000 ans environ) a été une catastrophe pour l'humanité par la sédentarisation, l'invention de l'agriculture et de l'élevage, et la domestication y compris des femmes qui s'y sont produites. Les paléontologues qui fouillent des sites paléolithiques (période très longue précédant le Néolithique), y trouvent des squelettes humains sans dysmorphie entre les sexes qu'on peut départager désormais grâce aux analyses ADN : les femmes sont aussi grandes que les hommes, leurs os sont de même longueur, alors que les mêmes squelettes provenant du Néolithique postérieur montrent que les femmes sont plus petites (donc malnutrition présumée) et portent des blessures spécifiques, des contusions osseuses (les tissus mous ont évidemment disparu) qui prouveraient qu'elles étaient battues. Rien de tel au Paléolithique. Lucile Peytavin en déduit que tout le monde cueillait, chassait, fouissait (racines, larves), se livrait aux mêmes activités de charognage, que les régimes alimentaires étaient frugaux, équilibrés, y compris entre les sexes, qu'il n'y avait pas de famines, et que les femmes avaient peu d'enfants. On sait aujourd'hui que des tombes richement parées d'armes et de bijoux, longtemps attribuées à des guerriers et des chasseurs mâles sont en fait des tombes de femmes. L'ADN parle, ce qu'il ne faisait pas au XIXème ni au début du XXème siècle. 

Toutes les études scientifiques nous démontrent qu'il n'y a pas de cerveau féminin ni de cerveau masculin, la taille du cerveau ne signifie rien, le cerveau est plastique, il possède un petit capital dès la naissance, et engrange des connections entre neurones appelées synapses au fur et à mesure des apprentissages et des besoins de son possesseur. "90 % des connections cérébrales sont modelées par l'apprentissage". Les chauffeurs de taxi londoniens ont une bosse dans une zone précise de leur cerveau, qui signale les synapses engrangées par le métier pour se souvenir du... plan de Londres ! Le cerveau emmagasine et se modèle avec toutes les constructions sociales avec lesquelles on l'empoisonne : les filles jouant à la poupée à l'intérieur, les garçons au ballon à l'extérieur, un grand-père initie les garçons à la chasse pour les "acculturer à la violence", pour réprimer chez eux toute forme de douceur et d'empathie. Ces constructions se rigidifient à l'adolescence chez les deux sexes à force du bruit de fond émis par la famille, l'école, la société toute entière. On peut dire que " les garçons assimilent une culture qui leur est initialement étrangère, la virilité et le culte de la violence ". La testostérone n'a qu'un effet marginal, les femmes en produisant aussi, en moindres quantités, mais avec une forte variabilité d'une femme à l'autre, à preuve ces athlètes femmes dont on recale les exploits car elles émettraient "trop de testostérone", invalidant leurs exploits selon des instances toujours empressées d'aller regarder sous les jupes des filles, c'est même une pathologie historique chez les hommes, afin de les classer dans le bon ordre social. Jeanne d'Arc, cette transgressive de l'ordre des sexes, aurait pu en témoigner. 

La virilité est donc inculquée aux garçons, quel que soit par ailleurs le prix à payer pour eux, car " leurs privilèges iniques se paient cher ". Non seulement, on ne naît pas homme violent, on le devient, mais toute la société les y encourage et fait preuve d'une grande tolérance quand ça dérape : ivresse, "il tient l'alcool", comportements de groupe avec "examens de passage", brutalité, domination, agressivité, compétition, tout cela est encouragé, ou vu comme une fatalité : boys are boys, boys will be boys ! Que voulez-vous on n'y peut rien, selon l'habituel chœur des antiques. 


Cette photo d'infographie provient de l'ouvrage. Ce sont les statistiques du Ministère de l'Intérieur, tout ce qu'il y a d'officiel donc. " Il apparaît à la lecture de ces données que les activités des Ministère de la Justice et de l'Intérieur sont largement consacrées aux hommes. " N'y figurent toutefois pas les atteintes aux finances ni à la santé publiques, à l'environnement et à la fraude fiscale par manque de données ventilées par sexes. On peut penser que les multiples atteintes à l'environnement sont de leur fait : recycler et prendre soin de la planète, comme de tous ses autres habitants, est  perçu comme activités féminines, contraires aux pratiques viriles. Les femmes sont acculturées à l'empathie, à la douceur, au soin des autres. 

Comportements asociaux masculins Coût de la virilité

Le budget de la justice en France est de 9,06 milliards d'euros par an. Les prisons peuplées à  97 % d'hommes, c'est 70 000 écrous (103 personnes pour 100 000 habitants). La construction d'une cellule coûte entre 150 000 et 190 000 euros ; une année de prison coûte 32 000 euros. A quoi il faut rajouter les peines en milieu ouvert (174 000) soit 244 000 sous main de justice en France, ainsi que les effectifs de police et de gendarmerie qui dépendent respectivement de l'Intérieur et de l'Armée. Et les pompiers : secours santé et incendie (ce dernier à 7 %). Les hommes sont surreprésentés dans les services d'urgences, en accidentologie ; ils totalisent 52 % des km parcourus mais 85 % des accidents mortels, à tel point que Lucile Peytavin propose que le sticker A signalant le jeune conducteur ou la jeune conductrice (mais adorée, elle, des assureurs) soit remplacé par H pour homme à vie sur leurs voitures ! Violences conjugales, violences à enfants, viols, délits sexuels. Actes violents contre l'état et les Forces de l'ordre, 87 % d'hommes, 93 % pour les guet-apens, les attentats terroristes, le trafic de drogue et la traite humaine : clients de prostituées, 99 % d'hommes, 73 % des proxénètes. Même les incendies de forêt qui occupent les pompiers l'été sont majoritairement d'origine humaine donc de la délinquance. 99 % des pyromanes sont des hommes. Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts, 413 blessés, coût estimé pour la société à 2,2 milliards d'euros soit 0,1 % du PIB. Neuf terroristes, neuf hommes. Et la récidive concerne les hommes à 94 %. Je ne fais qu'un résumé de ces données fastidieuses et démoralisantes. Il faut lire le livre où figurent tous les comportement asociaux masculins, et les dépenses générées poste par poste. 

Après avoir expliqué précisément sa formule mathématique de calcul et avoir évalué le coût annuel de chaque poste, Lucile Peytavin arrive au chiffre de 95,2 milliards d'euros PAR AN

Les services de sécurité et de justice s'appuient sur une multitude de facteurs pour cerner le profil des délinquants : milieu social, âge, environnement éducatif, misère, alors que la surreprésentation des hommes nous dit que le facteur déterminant et prédictif de la délinquance est le sexe. Si la misère, les mauvais traitements et les discriminations sociales étaient prédictives de comportements asociaux, alors ce seraient les filles et femmes qui seraient majoritaires puisque ce sont elles qui les subissent : pauvreté économique, discriminations à l'embauche, violences sexuelles et familiales touchent massivement les filles. Alors que la délinquance des hommes n'est pas considérée comme objet social digne d'être nommé, Lucile Peytavin remarque que " du fait de son caractère exceptionnel et transgressif, les chercheurs en sciences humaines et les médias mettent régulièrement en avant la délinquance des femmes. ". On en fait même des émissions spectaculaires et multidiffusées, telles "Les femmes tueuses" chez Chérie25 ! Imaginez-vous la même titrée "Les hommes tueurs" ? 

" L'acculturation des femmes à des comportements humanistes et celle des hommes à la violence et aux comportements à risque sont donc le fruit d'un véritable système culturel qui se perpétue de génération en génération. Les parents en premier lieu, mais également l'entourage de l'enfant et la société dans son ensemble en sont acteurs. Concernant la virilité, l'éducation donnée aux garçons est la clé de voute de ce paradigme. Les conséquences négatives sont considérables et touchent tous les individus de façon plus ou moins dramatique, avec plus ou moins de gravité. L'organisation de notre société s'est faite en fonction de cette donnée, des conduites individuelles jusqu'au politique. Les femmes mettent par exemple en place des stratégies d'évitement de ces violences dès qu'elles sont dans l'espace public, et l'état, [...] consacre des moyens humains et financier colossaux pour enrayer le phénomène. "

Et cela ne touche pas que notre pays, le phénomène est planétaire. Avec quelques légères disparités liées au droit et aux pratiques de criminalisation des femmes pauvres, comme par exemple aux Etats-Unis. 

" La France vit au-dessus de ses moyens
Raymond Barre, Premier Ministre en 1976.
Thierry Breton, Ministre de l'économie, des Finances et de L'industrie en 2006.
Manuel Valls, Premier Ministre en 2014.

Cette phrase est en exergue de l'ouvrage. Cependant, la France a les moyens de se payer sans questionnement et sans nommer le problème la lourde facture des méfaits de ses garçons et des hommes. Et c'est très au-dessus des moyens de la société et même des ressources de la planète, de l'énergie des femmes. La virilité a un coût, et un coût extrêmement élevé. Outre le coût économique, les pratiques de la virilité engendrent des souffrances physiques et psychologiques, impactent la santé, des centaines de milliers de vies pourraient être sauvées si l'archaïque élevage des garçons était amendé. Alors que les filles sont acculturées à la douceur, à l'empathie, au soin aux autres, à la patience, donc mieux socialisées, la société refuse de frustrer suffisamment les garçons pour qu'ils acceptent les limites et apprennent eux aussi la patience. 

Avec 95 milliards d'euros par an, coût supérieur à la fraude fiscale, nous pourrions sortir des politiques de redressement de la dette, des mises au régime minceur des retraites et de l'assurance chômage. Nous pourrions sortir de la dette des hôpitaux et investir dans une politique de santé publique dont nous avons vu qu'elle est une question cruciale lors de la crise sanitaire ; nous pourrions financer des politiques sociales et environnementales ambitieuses ; nous pourrions financer la recherche et financer les futurs régimes de retraite dont on commence à nous seriner, à nous les femmes, qu'ils sont indexés sur une natalité "dynamique". A quoi bon inciter les femmes à produire des malheureux dans une société boiteuse et dysfonctionnelle dont elles sont les premières à être impactées par les dysfonctionnements ? Oui, clairement la France vit au-dessus de ses moyens en terme d'archaïsme viril, d'incivilités et méfaits impactant ses citoyens et citoyennes. Le temps de la prise de conscience, le temps de nommer le problème est venu. Il va falloir décontaminer la planète des pratiques de la virilité. Nos sociétés, les femmes et filles, l'environnement, les bêtes, ne peuvent plus supporter en de telles proportions la violence, les incivilités et l'irresponsabilité liées à leur incapacité à résister à la frustration. C'est une question de survie. C'est une question prophylactique. Il va falloir sauver ce qui peut l'être, ce que nous n'avons pas encore saccagé. 

Lucile Peytavin est historienne, spécialiste du travail des femmes dans l'artisanat et le commerce. Son ouvrage est d'utilité publique, à lire et à faire connaître autour de soi.

Les citations de l'ouvrage sont en caractères rouges

Lien supplémentaire : Chez Révolution féministe, un article un peu tunnel mais intéressant et complétant mon sujet. La réhabilitation des hommes violents en Suède, qui ne donne pas les résultats attendus apparemment. Si le mal est figé par l'éducation à la racine, la "déradicalisation" des pratiques viriles ne peut plus rien à l'âge mûr, où les mauvaises habitudes sont prises. L'Espagne, elle au contraire, a choisi d'investir sur la mise à l'abri et la sécurité des femmes. Avec de meilleurs résultats. Les hommes sont des trous noirs, en matière d'investissement c'est à fond perdu, ils ne font aucun retour sur l'investissement consenti. 

vendredi 14 mai 2021

Syndrome de Stockholm

Quelle quinzaine abominable avons-nous vécue ! Après le féminicide de Chahinez, brûlée vive à Mérignac par son ex mari dont elle divorçait, un récidiviste déjà condamné et remis en liberté sans que la justice ait prévenu personne malgré les plaintes déposées et les témoins des violences, surgissement d'un meurtre violent et moyenâgeux qu'on ne pense jamais possible chez nous, une administrative accueil Police Stéphanie Montfermé égorgée par un terroriste islamiste dans l'entrée du commissariat de Rambouillet, des frustrés enragés s'acharnent sur une banale intervention de police sur un point de deal de cocaïne, un policier, Eric Masson, est tué, enfin, une fusillade dans les Cévennes par un survivaliste, chasseur, collectionneur d'armes qui règle ses différends patron-salarié au fusil ! J'apprends que l'homme en question (en fuite au moment où j'écris) est marié et a une fille ! 

Je sais que les medias, les pouvoirs publics et la police / gendarmerie ne font jamais le lien entre ces meurtres et assassinats, la compartimentation des manifestations de la terreur masculine arrange tout le monde, mais il me semble pourtant que tout cela ressort de l'incapacité des hommes, et seulement eux, à régler leurs différends, leur frustration, autrement qu'au couteau ou au fusil, voire à l'arme lourde. Il y a trois fois plus de risque de mort violente chez les possesseurs d'armes, ai-je lu dans un roman policier d'Olivier Norek, comme il est ancien capitaine de la PJ de Seine Saint Denis, je pense que sa documentation est bonne. Le dernier assassin présumé, Valentin Marcone était chasseur : il se faisait donc la main sur des animaux innocents, activité très bien tolérée par la société. Le lien qui va de de la violence faite aux animaux à celle infligée aux humains, n'est toujours pas reconnu. C'est que des bêtes, refrain habituel. 

Au même moment où le meurtre de Chahinez arrive dans l'actualité, il se trouve qu'une nouvelle locataire envoyée par une association prend possession du logement de l'étage au-dessus, dans mon immeuble : le studio est loué par une association qui, avais-je compris, y met à l'abri des femmes mineures ou jeunes adultes (jusqu'à présent on n'a eu que des femmes) de la précarité sociale et économique, de l'itinérance ou de la violence. Sauf que dans ce dernier cas, au bruit émis, les meubles volent, les admonestations et les engueulades d'un mec qui accompagne Madame tous les soirs pleuvent, les sanglots de Madame qui le poursuit dans l'escalier et l'agonit d'injures en chemise dès qu'il dégare son scoot du rez de chaussée ; l'évolution vestimentaire de Madame est allée de la mini-jupe très mini à la tenue longue et au voile sur la tête (sauf quand elle poursuit Valentin en chemise dans la rue) : tenue islamique, mais pop, fashionista, robe travaillée avec empiècements colorés, et mousselines sur la tête et les épaules, snickers dernière mode, chic et chères aux pieds. Son mec est banalement le mec en scooter garé devant la porte (jurisprudence masculine) casque et snicker aussi, mais plus communs. Bref, tout ça fait que secouée par l'assassinat atroce de Chahinez, je suis intervenue, et auprès de l'association et auprès des gêneurs. L'association m'a assurée que la bénéficiaire c'est la dame, et que leur règlement interdit d'y recevoir pour la nuit. J'ai insisté sur le parasitisme masculin forcené des espaces des femmes, notamment quand elles sont menacées : tête de l'employée, elle me regardait avec méfiance comme si j'avais la rage ou la gale, mondieu, mais elle dit du mal des mâles, celle-ci ! Je l'entendais penser. Quand au couple, elle, rimmel coulant et me tenant par le bras s'est excusée tout du long, pendant que son Valentin menaçant, avançait sur moi et m'a traitée de raciste en me montrant la peau de son bras. Ils s'engueulent en farsi ou en ourdou (ce n'est pas de l'arabe, j'en mettrais ma main à couper !) mais parlent un excellent français. Raciste ? Je ne me démonte jamais ; d'habitude c'est plutôt "grosse pute",  aussi j'ai de l'entraînement ! Je réponds comme à chaque fois sur le même ton "sexiste, misogyne, haineux des femmes". Ca marche plutôt bien. Je peux même développer "les mecs nous haïssent depuis le début des temps jusqu'à la fin des temps,c'est documenté". Et je suis remontée chez moi. Envoi d'un mail à l'asso, qui ne m'a pas répondu, sinistre sale habitude de "la ville où il fait teeellement bon vivre !". Les coups d'éclats continuent, mais il vaut mieux qu'ils s'engueulent ailleurs que sur mon palier, les amoureux. L'aaaamourr, cette grande affaire humaine entre les sexes. Si c'était son frère, je ne pense pas qu'elle courrait derrière en chemise et en hurlant quand il se casse après lui avoir remonté les bretelles : il lui parle d'un ton impérieux c'est la seule chose que je comprends, ensuite elle remonte tous les étages en sanglotant. 

Ce qui dépasse mon entendement, c'est cette incapacité des femmes et filles à vivre en auto-détermination même quand leur relation avec un homme est toxique. Notez que les précédentes bénéficiaires du même studio étaient, elles, cornaquées par leur smartphone tendu devant elles à un point invraisemblable. "Les femmes sont automobiles" ironisait Nicole-Claude Mathieu, anthropologue à propos du traitement des femmes chez les peuples premiers qu'elle étudiait : elles se meuvent seules à condition qu'il y ait quelqu'un au volant ! Il vaut tout de même mieux être seule que mal accompagnée non ? On dirait que non. Ils "leur chient dans les bottes" (je cite Nicolas Mathieu dans Leurs enfants après eux, si si) à toutes les étapes de leur vie mais bon, elles en veulent quand même, quitte à les produire elles-mêmes ! Je vais tenter une explication : 

Les femmes ont de tous temps été : niées, tuées avant d'être nées (fœticide) ou juste nées (infanticide) jamais désirées, en tous cas deuxième choix, traitée en butin, razziées (les razzias sont de retour au Nigeria perpétrées par Boko Haram, voir leurs enlèvements collectifs de collégiennes), enlevées, mariées précocement ou de force, voilées, invisibilisées, violées, violentées, battues par un mari tout puissant, incestuées par les mâles de la famille, maintenues dans la faiblesse économique et sociale à dessein pour leur fournir un cheptel de prostituées, domestiquées depuis des millénaires pour leur service sexuel, reproductif et domestique. Esclavagisées en somme, captivité et colonisation psychologique génétique des femmes. Ca laisse des traces durables dans la psyché, ça s'inscrit dans le cerveau reptilien et sans doute même dans la mémoire des gènes et franchit les générations. A tel point qu'elles ont développé des stratégies de survie : l'amour, faire cause commune avec l'agresseur, être amoureuse de lui, stratégie masochiste pour SURVIVRE ! En espérant diminuer les coups, leur produire des garçons leur choix du roi, pour avoir à peu près la paix, cet autre syndrome de Stockholm, celui des mères pour les fils qu'elles ont engendrés qui les préserverait des hommes qu'elles n'ont pas engendrés. Combien de fois avez-vous entendu une femme bafouée dans le conjugo venir vous expliquer qu'elle n'a pas tiré le trop mauvais numéro finalement, qu'elle n'a pas été si malheureuse après tout, toujours comptant en creux ses maigres gains. Finalement, il ne m'a pas tuée, Et si ça se trouve, il a empêché les autres hommes de me tuer, j'ai de la chance. La stratégie multimillénaire des femmes pour survivre. L'amour. 

A force de temps, on développe un solide et incurable syndrome de Stockholm. Le syndrome de Stockholm se développe d'autant plus et durablement quand le rapt, l'empêchement de circuler, la captivité, durent longtemps. Tous les otages, quand ils ne sont pas tués ni trop blessés, finissent par adhérer à la cause de leurs agresseurs. La dernière libérée en date du 8 octobre 2020, Sophie Pétronin, 75 ans, malade, séquestrée 4 ans au Mali, a réapparu voilée, défendant quasiment ses ravisseurs, convertie à l'Islam, prête à repartir "aider les pauvres". Bon, comme elle était catho avant, il n'y a avait qu'un petit pas à franchir, et elle était entraînée à pardonner. La deuxième composante de ce syndrome, c'est que c'est le séquestreur qui vous abrite -c'est ce qu'il prétend-, garantit votre sécurité, pas la police ni la justice, ni les associations, présentés par lui comme menaçants. Et vous le croyez. Chez les femmes et les enfants maltraités dans le foyer familial, c'est frappant, cela les incite à refuser toute aide venant de l'extérieur. 

Il est évident qu'avec une histoire multimillénaire pareille c'est difficile de se penser autonome, assurant soi-même sa sauvegarde. Et pourtant, quand on sait que les meurtres de femmes se produisent majoritairement dans leur foyer, il vaudrait mieux être son propre défenseur, ne jamais en confier la dévolution à un homme, fût-il le compagnon, le mari, l'amant, et être solidaires entre femmes. Elles ont peur des chiens, peur de se faire vacciner à l'Astra Zeneca, mais PAS de laisser le volant à Valentin, alors que 85 % des accidents graves de la route, ce sont les mecs qui en sont responsables. Violence routière et violence routinière. Il faut apprendre à se méfier des hommes et les tenir EUX pour responsables de leurs propres violences.

Il est temps d'apprendre l'autonomie et l'auto-détermination aux femmes, arrêter la propagande hétéro-patriarcale, l'hétéronormativité du conjugo et de la maternité comme alpha et omega d'une vie réussie. Qu'on arrête de nous casser les oreilles avec les papas et les mamans, les papys et les mamies, les tontons et les taties, vocabulaire régressif ! Le COVID nous en a remis une couche. Il faut apprendre aux garçons dès le berceau que les femmes ne leur doivent RIEN, qu'elles n'ont pas été crées pour eux. Il n'y a pas de droit au sexe, ni à l'enfant d'ailleurs dans les droits humains, ils ne sont pas des ayant-droit, qu'ils se démerdent seuls ou qu'ils restent chez leurs mères si elle veut d'eux, ce qui ne leur est pas garanti. Et il faut en finir avec la romance qui leur fournit de la chair à canon, pour évacuer leur trop plein de frustrations et leur soif de domination. Leur apprendre aussi à résister à la frustration au lieu de d'accourir au moindre bobo à leur rescousse comme le font les femmes de leur entourage, éternelles béquilles, infirmières, assistantes sociales et secrétaires comptables, trésorières, visiteuses de prison, en finir avec cette féminité patriarcale qui les rend solidaires de leurs hommes alors que c'est la solidarité entre femmes qui leur serait profitable. Eux ne pratiquent que cette solidarité entre pairs de même sexe. L'autonomie c'est pour tout le monde : pour les hommes comme pour les femmes. Et l'autonomie c'est le contraire des niaiseries de Prince et Princesse Charmante. L'autonomie c'est faire mentir l'idée que "avoir son propre point de vue c'est haïr les hommes, mais que tuer et violer des femmes, ce ne serait pas haïr les femmes", idée fausse destinée à perpétuer la colonisation psychique génétique des femmes. L'autodétermination, c'est se choisir un chemin aussi bien hors du troupeau, et défendre sa position face aux injonctions, aux anathèmes, en promouvant les avantages qu'elle vous a apportés. Il n'y a pas de fatalité à marcher trois pas derrière un homme. Ni à lui laisser le volant. 

Pour approfondir le sujet du syndrome de Stockholm et des stratégies de survie des femmes, allez lire " Aimer pour  survivre : l'emprise et la colonisation psychique des femmes " excellent article de Martin Dufresne chez Tradfem qui a inspiré ce billet. 

Actualisation 15/5/21 : Finalement le fugitif du Gard s'est rendu "hagard" aux gendarmes en "s'excusant" après une sorte de battue aux sangliers appliquée à un humain, qui a duré 3 jours et demi ; ça permet à la Gendarmerie de mettre en avant ses compétences, le patriarcat c'est quand même bien foutu. Deux personnes ne sont pas rentrées le soir après être allées au travail le matin mais bon, les victimes, ce n'est pas le propos. Je me doute qu'on va lui trouver plein d'excuses à ce garçon. Le Président de la Fédération de Chasse du Gard a fermement démenti que Valentin Marcone ait été d'une manière ou d'une autre un chasseur, c'était un "tireur sportif", nuance. Le club des sanglants, victime collatérale, obligé de défendre sa réputation -qui n'est pourtant plus à faire ! 

Une jeune femme de 17 ans a été poignardée à mort à Ivry sur Seine hier vendredi par un mec ado de 14 ans pour avoir voulu s'intermédier entre un harceleur sur les réseaux sociaux et sa petite sœur ; il semble que s'interposer et vouloir arranger les choses ne soit finalement pas une bonne idée face à ces  enragés couteau entre les dents. L'affaire ne sera pas considérée comme féminicide puisque le féminicide c'est quand c'est Roméo qui tue.