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lundi 30 juin 2025

Outils, armes. Qui les utilise ?

Cette semaine, je vais revenir sur un sujet anthropologique qui me tient à cœur, les outils et les armes, et sur qui a le monopole de leur utilisation.  

Il est plausible que le premier outil ait été une arme, une pierre taillée pour blesser et tuer de petits animaux, les dépecer et les manger. Le bâton à fouir (un morceau de bois, branche d'arbre) qui permet de fouiller la terre à la recherche de larves, de tubercules et de racines, est aussi un outil, moins offensif (de femmes surtout), destiné à la quête de nourriture. La pierre tranchante comporte pas mal de risques : il faut s'approcher de l'animal au risque de prendre un coup de griffes ou de dents. Pour pallier l'inconvénient, l'ingéniosité humaine a donc inventé le propulseur, grand bond technologique permettant de tuer la proie à distance. Le propulseur est un long morceau de bois ficelé à l'aide d'une liane sur une pierre taillée, qu'on projette à distance en acquérant de la dextérité. Il est à la fois arme et outil, car il permet des gains de productivité sous forme de meilleurs rendements de chasse.

Des féministes réformistes actuelles tentent de démontrer que les femmes chassaient aussi à la Préhistoire, ce que je ne conteste pas, puisqu'on trouve des tombes de chasseuses ; il y a toutefois une contrainte biologique qui autorise à penser que chasser en étant enceinte n'est pas l'idéal du confort. Et surtout, on n'en constate aucune survivance dans nos sociétés contemporaines où les femmes ne sont que 2 % à chasser (chiffres Fédération Nationale de Chasse), ni chez les tribus premières observées par les ethnologues, autant femmes qu'hommes -on sait que les hommes ont tendance à ne voir qu'eux-mêmes en observant les autres ! Les tâches furent donc séparées : aux femmes le bâton à fouir, outil manuel simple et bénin. Aux hommes, le javelot propulseur, outil-arme permettant de meilleurs gains de productivité : les proies rapportées étant plus grosses. Apparaîtront ensuite avec le progrès technique et l'agriculture, la houe, simple outil de métal courbe avec une poignée, puis la charrue. Le mauvais pli étant pris, la houe restera un outil de femme, la charrue, elle, sera masculine. Elle augmente d'ailleurs significativement les gains de productivité par rapport à la houe, car elle peut être attelée et motorisée. 

Il est possible de penser qu'on va assister à la fixation et à la rigidification d'un usage : les armes-outils vont être monopolisées par les hommes. Les sociétés humaines en expansion vont devoir adopter des modes de fédération et de gouvernement, (de la horde primitive, aux tribus, clans, puis aux chefferies, villes-états, et enfin aux états, en allant très vite), hiérarchisées, parce qu'autrement, c'est l'anarchie. Les femmes ont dû résister à leur dépouillement du pouvoir et à leur mise en seconde place. Il a fallu les mater, avec l'aide du monopole masculin des armes. Ce processus s'est consolidé au Néolithique, au moment de la domestication des animaux pour l'élevage, animaux qui ont résisté aussi, comme les femmes. Quand on garde l'usage des armes-outils, c'est plus facile de domestiquer celles et ceux que vous comptez exploiter pour assurer le succès de l'espèce. Il suffit d'édicter des tabous et de punir les transgressions. Les hommes vont acquérir dans ce processus le monopole de l'utilisation des armes-outils, puisque, rappelons-le, c'est initialement la même chose.  


Le genre des outils.

Mais, me direz-vous, que sont alors le lave-linge, le lave-vaisselle, l'aspirateur, le réfrigérateur, le fer à repasser, la machine à coudre, le PC de bureau et le smartphone, cette Machine ultime (pour l'instant), poison technologique ayant colonisé nos vies ? Et tous plébiscités par les femmes ?

Les machines électro-ménagères, lave-linge, lave-vaisselle... ne permettent-elles pas aussi les gains de productivité qui caractérisent l'outil ? Oui, bien sûr, mais c'est plus retors que cela. De fait, les femmes ont gagné du temps sur le ménage, la lessive, la cuisine et tous les travaux domestiques, mais elles font toujours 70 % des corvées ménagères ! Ces machines leur ont permis en outre d'aller gagner leur vie à l'extérieur, surtout dans les basses zones de l'économie où une douzaine de métiers (sur une centaine, le gros reste allant aux hommes) leur sont réservés et qu'elles suroccupent. Les métiers du soin généralement, que je ne méprise pas, mais qui sont mal payés, peu valorisés, et où les hommes ne vont pas. La notion de salaire d'appoint à la vie dure.

Caractéristique de la machine électro-ménagère : elle est équipée d'une sonnerie. Elle sonne son usagère. Mon four électrique me sonne quand il a terminé le travail que je lui ai programmé, du coup, je l'ai affublé du prénom de Jean-Raoul. Je crois savoir que les machines à laver le linge (je n'en ai pas) sonnent également la ménagère à la fin du cycle, histoire de lui rappeler qu'il faudrait la vider et sécher.

And last but not least, la nouvelle sonnette de domestique, le smartphone. Il est vraiment la machine ultime, le piège infernal de son utilisatrice. Elles se sont fait avoir sans s'en rendre compte. D'abord leurs enfants et petits-enfants le leur ont offert, 'tiens, Mamie, cadeau'. Certainement qu'il y avait arrière-pensée. Avec cela, on pourra la requérir pour aller chercher les enfants à la sortie de l'école, ou lui demander de les garder quand on aura besoin. Il rend corvéable et sonnable à merci. Au nom du progrès technique, ce poison de nos sociétés qui risquent d'en crever. Mais what the fuck ? Tant qu'on a la sensation grisante de la 'liberté sans fil', de la connexion à la vitesse de la fibre et de la 5G, de pouvoir joindre tout le monde, et d'être jointe H24 comme disent les accros. L'enfer. La disponibilité sans fin, c'est le goulag. Si. Lisez Soljenitsyne. Donc, certains malins, les hommes et leurs entreprises très souvent, se sont mis à organiser leur injoignabilité : répondeurs, standards à choix multiples qui n'aboutissent nulle part, reconnaissance vocale absconse, envois de mails ne-pas-répondre, tout est bon pour faire écran, mais à l'envers. Tout poison finit par générer son anti-dote, sa réaction immunisante. 

" La représentation symbolique des machines est très liée à celui / celle qui les utilise. ", avais-je déjà noté lors d'une conférence à Nantes et que j'avais rapportée en 2016 sur cet article qui n'a pas pris une ride. 

L'outil masculin, lui, est essentiellement phallique et il fait du potin. Généralement, et au contraire des machines destinées aux seules femmes, les armes et les outils masculins ont une forme de b!te, ou ont une extension qui y ressemble, à un endroit ou un autre. Ils sont aussi assortis de sirènes (de recul, klaxons, déplacements rapides et prioritaires...) : Colette Guillaumin a écrit quelques pages mémorables sur le sujet, pages assez peu exploitées par les féministes actuelles, hélas. Sachez que la R et D -recherche et développement- permet à peu près tout, il suffit de lui donner les moyens : assourdir leurs outils à boucan est donc possible, mais ils seraient moins prisés par leurs utilisateurs et se vendraient moins bien ! SIC. Donc, ils font du potin. C'est même, à ce niveau, ontologique. Le boucan, c'est l'homme. Il leur permet certainement de combler une vacuité existentielle inhérente à leur nature, je ne vois pas d'autre explication rationnelle. 

Tout cela a des conséquences . Cette organisation sociale a plein d'inconvénients pour les femmes et la société. La première saute aux yeux : les femmes n'ont pas de goût ni d'attrait pour les outils et les (vraies) machines. Plus grave, comme elles n'y vont pas et qu'elles ne sont pas non plus dans les bureaux de conception (R et D, Recherche et Développement), elles n'influent pas sur leur design ni leurs modes d'usages. Les hommes techniciens sont en situation hégémonique, le phénomène s'auto-alimente. On est dans une boucle de rétroaction négative. Les algorithmes conçus par eux, avec leurs biais cognitifs, nous pénalisent. 

La seconde, très grave, c'est que les femmes ne se défendent pas. Le tabou des armes est puissant et ancien. Elles sont donc condamnées à accepter de faire dévolution de leur sécurité aux hommes, à leurs conditions à eux. Notre seul protecteur est l'ennemi intime. Au besoin en l'appelant sur un smartphone à la batterie déchargée, la boucle (rétroactive) est bouclée ! Rappelons que l'endroit le plus dangereux pour une femme est son domicile. Des affaires récentes nous le rappellent cruellement. 

Nicole-Claude Mathieu, anthropologue, autrice du classique L'anatomie politique, aimait à souligner que quand les femmes appellent le plombier, " c'est toujours un homme qui débarque dans leur salle de bain ". Ca marche aussi avec électricien, chauffagiste, et même l'installateur fibre (le mien est passé dans toutes les pièces de mon appartement, je lui ai ouvert mes placards afin qu'il voie où faire passer son câble, mais que vive la 'dématérialisation' !), ce sont toujours un ou deux hommes qui sonnent à la porte. Cela n'incite pas à se méfier. Nous sommes conditionnées et condamnées à leur ouvrir nos logements, bien obligées. Il serait temps de briser ce monopole masculin. Je pense que les machines seraient plus user friendly, plus à la main de l'utilisatrice, moins bourrées de gadgets inutiles, plus robustes, plus sobres à l'usage si les femmes les inventaient. Et, si elles doivent être truffées de biais, qu'ils soient au moins en faveur de nos intérêts. Par construction sociale, les femmes sont plus pragmatiques, moins joueuses que les hommes. 

" Laisser aux hommes le contrôle exclusif des instruments de violence cautionne la division entre protecteur et protégée, met les femmes en danger, et, ironiquement, alimente aussi bien l'idéologie militaire que l'idéologie masculiniste. " 

Sarah Ruddick - Activiste antimilitariste

"Avoir accès à la violence n'implique pas d'y céder.

Caroline Granier - Autrice d'A armes égales, les femmes armées dans les romans policiers contemporains. 

mardi 23 avril 2019

Pipeline vers nulle part

Un défit amusant, Mesdames : tentez de vous présenter au travail dans ce type d'accoutrement, juste pour voir.
(Photo de Jack Dorsey, créateur de Twitter ;)

Vous allez vite vous rendre compte que les mecs dans les entreprises sont frappés d'extra-territorialité, depuis Bill Gates qui travaillait, pas douché, dans son garage, -c'est en tous cas ce que dit la légende- et Zuckerberg qui arrivait aux cours -quand il y allait- à la fac en robe de chambre, chaussettes blanches dans des sandales. L'important est que la légende urbaine du geek méritant, travaillant pas lavé dans son garage, en se nourrissant (mal) de pizzas graisseuses ou de pommes, se transmette et occulte la prosaïque réalité : en fait, ils sont tous diplômés du MIT ou de Harvard, et ils sont cooptés avant la fin de leurs études par des entreprises prestigieuses qui étalent ainsi leurs mafias, boys clubs, et autres fraternités masculines tout en se battant les flancs "parce que femmes refuseraient de venir" se joindre à ces pourtant tellement conviviales boîtes de mecs !

Donc, pour montrer comment ça marche au cœur de cette industrie, je vous propose, pour ce nouveau billet, la traduction de quelques pages de Technically wrong par Sara Wachter-Boettcher, consultante en technologies web. Elle est, de ce fait, stratégiquement placée au cœur de ces entreprises de technologies sexistes et toxiques.

" Évidemment que les industries de technologie ont des problèmes de pipeline : les universités diplôment relativement peu de femmes en études d'informatique, et encore moins d'étudiants noirs et hispaniques. Par exemple, les chiffres les plus récents rapportés par la National Science Foundation (NSF) pour 2014, donnent 18 % de femmes ayant obtenu une licence d'informatique. Ce qui est intéressant au sujet de ces chiffres de la NSF, c'est qu'en comparant les statistiques à travers le temps, on voit qu'en réalité les femmes obtiennent moins de diplômes en informatique, rien de plus.

Originellement la programmation informatique était catégorisée "travail de femmes", puisqu'elle était agrégée à des compétences administratives comme la frappe sous la dictée (en réalité durant la seconde guerre mondiale le mot ordinateur/trice était associé, non pas aux machines, mais aux femmes qui les utilisaient pour calculer des données). Tandis que de plus en plus d'universités commençaient dans les années 60 à proposer de plus en plus de formations diplômantes en science informatique, les femmes se précipitèrent sur ces études  : 11 % des majors sortant de ces écoles d'informatique en 1967 étaient des femmes. En 1984, elles étaient 37 %. A partir de 1985, ce pourcentage tomba chaque année jusqu'en 2007, où il se stabilisa à 18 % jusqu'à 2014.

La bascule coïncide parfaitement avec l'avènement de l'ordinateur personnel (PC) dont le marketing cibla exclusivement les hommes et les  garçons. Nous entendîmes alors sans cesse des histoires à propos des Steve Jobs, Bill Gates, Paul Allen -bricoleurs de garages, génies masculins, geeks. Les compagnies d'informatique aussitôt suivies des entreprises de l'Internet, toutes mettaient en avant, à la barre, des hommes, soutenus par des armées de techniciens qui leur ressemblaient.

Et pendant le même temps, les femmes arrêtèrent d'étudier les sciences informatiques, alors même que plus que jamais les femmes accédaient aux études universitaires. Je ne prétends pas savoir de façon précise les raisons de ce basculement, mais si des gens ne peuvent s'imaginer travaillant dans un champ de connaissances, alors ils ne l'étudieront pas. Et c'est très difficile de se projeter dans une profession où personne ne vous ressemble *. C'est aussi pourquoi il est critique que des compagnies de technologies, non seulement recrutent un staff diversifié, mais aussi qu'elles travaillent aussi très dur pour le garder. Car à moins que la tech ne puisse montrer des gens, toutes sortes de gens, réussissant dans sa culture, les femmes et les groupes sous-représentés continueront à réussir ailleurs, dans des endroits où ils pourront s'imaginer en harmonie avec leur lieu de travail. En d'autres mots, accusez le pipeline autant que vous voulez, mais les gens différents ne sauteront pas dedans les yeux fermés avant d'être sûr-es que c'est pour eux un endroit où ils seront en sécurité quand ils l'intègreront, peu importe le nombre de filles noires que vous enverrez en code camp !

Aujourd'hui, cependant, les compagnies de technologie font de gros efforts pour retenir les femmes et les minorités sous-représentées qu'elles arrivent à recruter. En 2008, une étude qui incluait des milliers de femmes travaillant dans le secteur privé en sciences, ingénierie et technologie (SET, qui rassemble un large panel de métiers pas seulement de l'Internet ou du développement logiciel), les chercheurs trouvèrent que plus de la moitié des femmes quittent leurs emplois "à cause d'environnements hostiles ou à cause une pression extrême au travail'. Un autre observe que près d'un tiers des femmes dans ces positions techniques et scientifiques, se sentent entravées dans leur carrière, et pour les femmes noires, ce chiffre peut atteindre 50 %.

Vous pouvez tenter de prétendre que cette diminution est due à des femmes qui partent pour s'occuper de leur famille. Sûrement pas. Seulement 20 % de celles qui quittent ces postes techniques et scientifiques quittent définitivement l'emploi salarié. Le reste (80%) soit emporte ses compétences vers un autre secteur industriel (dans une association ou dans l'enseignement, disons), ou elles évoluent vers des positions non techniques.

Les professionnels appellent le phénomène "le seau percé" : il se produit quand les femmes et les groupes sous-représentés s'en vont parce qu'illes en ont assez de cultures d'entreprises biaisées où illes ne peuvent pas progresser. Aucun pipeline au monde ne peut compenser cette fuite hors des compagnies technologiques. Cate Huston, chef de service chez Automaticc (la compagnie derrière Wordpress) et proéminente programmeuse, va jusqu'à assumer qu'elle a envisagé cette direction elle-même, et elle dit que ses collègues font pareil :

- " nous en plaisantons mes autres collègues femmes et moi, de ce que nous ferons quand nous partirons. Devenir avocate. Retourner aux études. Produire un acte de disparition, me dit une amie, me laissant seule expliquer le chaos qu'elle laissera derrière elle. Je lui réponds : sauf si je pars la première."

Ainsi le cycle se reproduit-il : la tech renvoie un autre round de communiqués de presse détaillant les maigres améliorations de la diversité et appelant à des programmes supplémentaires d'enseignement de code à des bacheliers, pendant qu'une autre génération de femmes et de gens issus de la diversité essaient de gagner davantage de visibilité et de valeur dans une industrie qui veut afficher des chiffres, mais qui ne veut en aucun cas bouleverser sa culture pour gagner, garder et intégrer des gens de la diversité. "

oOo

Ce qui est écrit dans ce texte est validé par ce qu'on voit des différentes tentatives en France des écoles telles 42, Epitech et d'autres, qui mettent en avant des associations de filles, à bureau et présidents garçons, puisqu'il n'ont pas de filles ou pas assez- tentatives de donner le change sans modifier d'un iota une culture faite de présentéisme, de "piscines" d'inspiration militaire, de jours d'intégration -l'autre nom du bizutage, de boys'clubs, de fraternités masculines toxiques, où jamais des filles n'iront, hormis quelques-unes, des femmes qu'ils mettront en avant pour montrer qu'ils ne sont pas sectaires/sexistes, femmes condamnées à servir de paravent à une culture inhospitalière de la virilité. Enfin, pourquoi ce serait aux femmes et aux gens issus de la diversité de s'adapter aux boîtes masculines et pas l'inverse ? Ils ne peuvent même pas utiliser l'excuse d'avoir été là en premier, puisque c'est faux, les boulots de défrichages fastidieux sont généralement confiés aux femmes ; en réalité, ils nous en ont évincées pour s'installer et prendre toute la place.

Le mythe du garage, la légende urbaine geek : en fait de mec qui bricole tout seul dans son garage, en mangeant gras et en ne dormant pas, c'est pipeau. Ils sont en majorité diplômés du MIT ou de Harvard et ils sont recrutés sur une appartenance (la plus prisée, le genre masculin) d'où le nécessaire mythe du garage pour donner le change.

Notez aussi que chez Google, une femme ne va pas pisser seule : elle est obligatoirement accompagnée aux toilettes, son accompagnant attend devant la porte qu'elle ait terminé, ce qui en dit long sur les rapports de bienveillance, et la confiance qu'entretient cette compagnie avec le sexe féminin.


" Le travail intellectuel des femmes fut à l'origine des technologies de l'information, les femmes ont élevé les opérations rudimentaires des machines en art appelé programmation. Elles ont donné le langage aux machines. Elles ont transformé des systèmes informatiques bruts en services publics, montrant comment des produits industriels pouvaient être mis au service des gens si l'intention y était. Quand l'Internet était encore un assortiment d'hôtes sans règles, elles construisirent des protocoles pour diriger le flot du trafic et le faire croître. Avant que le World Wide Web arrive dans nos vies quotidiennes, des femmes ingénieures et scientifiques créèrent des systèmes pour transformer de vastes banques de données digitales brutes en connaissance ; nous avons transformé des stocks de données primaires en pure simplicité. Les femmes ont bâti les empires de l'ère des dot-com, elles furent parmi les premières à établir et faire prospérer des communautés virtuelles. Les leçons qu'elles ont apprises ce faisant pourraient nous servir aujourd'hui, si seulement nous écoutions. "

Broadband - The untold story of the women who made the Internet
Introduction
Claire L Evans

* Ca marche dans les deux sens : pas mal de femmes ne se sentiront pas à l'aise dans un univers strictement masculin mais, et là, je fais appel à mes souvenirs de candidate à des postes commerciaux dans des entreprises d'informatique et de technologies : je sentais bien aussi que des mecs dirigeants de boîtes de mecs ne se voyaient pas engager une femme pour leur services commerciaux, aussi attractif qu'eût été son CV ! Ce fut mon expérience de candidate ou de commerciale dans des univers masculins. Les candidatures de femmes sont ainsi bel et bien rejetées des procédures de recrutement.

mercredi 19 décembre 2018

Technically wrong : applications sexistes, algorithmes biaisés et autres menaces des technologies toxiques

J'ai lu Technically wrong de Sara Wachter-Boettcher, consultante web basée en Californie, publié il y a quelques mois en anglais, non traduit en français. Dommage, la lecture en est édifiante et passionnante. Si vous êtes ingénieur-e en informatique ou développeur-euse, lisez-le, l'anglais est à votre portée. Pour les autres,étant donné l'enjeu, je vous en propose un (noir) résumé.

Application sexistes, algorithmes biaisés et autres menaces des technologies toxiques

L'auteur, elle-même consultante en conception de sites internet depuis l'époque où on faisait encore des recherches sur AltaVista, décrit avec brio les travers et aberrations de technologies dominées par les hommes. Deux exemples : Google prend Sara Wachter-Boettcher (SWB) pour un homme parce qu'elle y fait des recherches sur les technologies de l'information ; au printemps 2015, Louise Selby, pédiatre de profession à Cambridge décide de s'inscrire dans un club de gym mais l'accès au vestiaire des femmes lui est refusé par sa carte de membre. Enquête faite auprès de la direction, on se rend compte que toutes les cartes électroniques du réseau sont codées par le sous-traitant informatique en paire "docteur = mâle". La culture et le mode de fonctionnement des entreprises de technologies sont basés non sur des besoins, mais sur des stéréotypes, témoigne une cheffe de projet -dont les siens étaient recalés car elle était dans une boîte de Mad Men qui, de façon routinière, excluent tout ce qui n'est pas jeune, blanc et mâle. Plus les femmes sont identifiées, codées de façon incorrecte, plus se renforce l'idée que ce sont les hommes qui dominent le secteur, plus le système corrèle l'usage des technologies avec les pratiques masculines, par l'effet, entre autres, du machine learning. " Voici une industrie qui recrute une bande de jeunes hommes blancs qui travaillent ensemble dans la journée, se bourrent la gueule ensemble le soir, et pensent "parfait, c'est à cela que ressemble un lieu de travail sain " ; quand par ailleurs, ces jeunes hommes utilisent le vocabulaire post-adolescent de la culture heroic fantasy des video-games les valorisant eux seuls : "licornes, ninja et rock stars", pour glorifier ses concepteurs, les femmes ne peuvent pas s'y reconnaître, déplore SWB.

Profilage, stéréotypage et finalement "pattern recognition". Comme les machines apprennent à reconnaître les faciès, les start up apprennent à reconnaître et coopter les gens qui leur ressemblent : aptitudes techniques constituées en méritocratie, avec le prédicat qu'elles seraient les plus difficiles à acquérir, que leurs industries n'ont pas besoin des apports de l'extérieur puisque les gens les plus intelligents sont déjà dans la salle, dévaluant systématiquement ceux qui apportent d'autres compétences pour renforcer les produits et les services commercialement et éthiquement ; des gens ayant fait leurs humanités (comme on ne dit plus hélas), des gens avec des compétences sociales, formés à tenir compte de contextes historiques et culturels, à identifier les biais inconscients (les femmes sont des ménagères, les noirs des criminels), à être plus empathiques avec les besoins des utilisateurs.

Produits eux aussi de la culture insulaire, mâle, blanche décrite ci-dessus, tous sortant des mêmes écoles de prêt-à-penser, les trois réseaux sociaux Twitter, Facebook, Reddit, et le moteur de recherche Google présentent toutes les défauts génétiques et les obsessions de leurs fondateurs.

En résumé :
Twitter, site d'updates et de listes non réciproques par défaut (les abonnements se font sans autorisation) : c'est son talon d'Achille car ils permettent le harcèlement et les conduites abusives. Mises en copies de la moitié de la planète, par le biais des partages vos notifications peuvent vite devenir ingérables et incontrôlables, truffées d'insultes voire de menaces. Plusieurs féministes ont dû fermer leur compte. Twitter est de plus truffé de faux comptes et de robots ; un grand ménage vient d'être fait ces dernières semaines à la demande de leurs annonceurs publicitaires (!) via des algorithmes, et je vous promets que c'est très étrange ! Ces algorithmes réagissent à des mots-clés, et finissent par évincer des comptes tout à fait décents, en les suspendant ou les restreignant. Des comptes féministes notamment, en ont fait les frais.

Facebook, 1 Hacker Way (si, ça ne s'invente pas !), Menlo Park California, site des "amis", "machine driven", ce sont les trending topics produits par des algorithmes qui recensent les sujets favoris de vos amis et en compilent des "sujets tendances", excellente méthode de production de fake news, fausses nouvelles, théories du complot.., couplés avec la culture de hacker du fondateur, partagée par les ingénieurs maison, la "méritocratie" évoquée plus haut, qui ne parlent pas aux sous-êtres de modérateurs humains hébergés eux dans les sous-sols du siège de la Firme (écrit SWB). Vraiment il vaut mieux vérifier tout ce que vous y partagez ! Et bien garder la tête froide. Cette recommandation vaut pour tous les medias sociaux : si vous sentez que vous commencez à chauffer, débranchez tout et allez faire un tour pendant deux heures. Vraiment.

Reddit, site d'agrégation de contenu : la culture "free speach", liberté d'expression de la maison, élevée au rang d'idéologie, couplée avec des modérateurs bénévoles (non rémunérés), font de la pratique du doxing (révélations d'informations sur des personnes privées) une des plaies de ce réseau.

Le moteur de recherche de Google n'est pas exempt de pataquès dont il n'est pas immédiatement responsable, mais qui révèlent le racisme qui sous-tend nos sociétés : un ingénieur noir fait des recherches d'images à base des mots-clés "visages sombres" pour son site Internet ; arrive un panel d'images de personnes noires au milieu desquelles il trouve une image de gorille ! "Je sais faire la part des choses parmi les erreurs d'algorithmes d'autant que je suis du métier, témoigne l'ingénieur, mais c'est tellement un argument raciste rebattu, que c'est insupportable". Il a finalement déposé plainte contre Google.

Dernier exemple décrit aussi par SWB : Uber que tout le monde croit être une compagnie de taxis, quelle erreur ! En fait Uber est une entreprise de technologies de pointe qui fait de la géolocalisation, et une entreprise de design d'applications animées montrant une petite auto qui s'approche d'un petit bonhomme, signalant ainsi l'approche du taxi que vous avez commandé sur votre téléphone. C'est très ludique. Mais au bout du rigolo, ils travaillent surtout sur la voiture sans chauffeur, le remplacement des humains par La Machine Terminale, le conducteur de la voiture étant décidément trop cher et résistant à la mise en esclavage, fût-il, l'esclavage, paré des habits neufs de l'auto-entrepreneuriat où l'on s'esclavagise soi-même, dernière trouvaille de génie de l'économie informelle très prisée dans ces milieux.

Construit comme un polar, avec progression angoissante, -l'avenir promis n'est pas radieux-, d'abord l'état des lieux, puis les développements des algorithmes de data mining (extraction de toutes sortes d'informations dans des métadonnées, Facebook par exemple, qui ne pense qu'à utiliser vos données pour vous proposer de la pub ou les revendre, ainsi que des prévisions de comportements à des cabinets de conseil en marketing, ce qui lui vaut des tas de scandales qui pourraient à terme coûter sa place de Président à Zuckerberg), enfin de machine learning (des robots qui apprennent et adaptent leurs réponses au contact des clients, le service client de La Poste fonctionne ainsi, c'est pour l'instant assez pathétique, mais il fait des progrès tous les jours, c'est en tous cas la promesse de la technique), tant et si bien que déjà des algorithmes traquent les fraudeurs/euses de la Caisse d'Allocations Familiales, de L'ASSEDIC, trient vos CV avant de les soumettre à des services de ressources inhumaines, et fabriquent vos journaux télévisés sans plus aucune intervention humaine. Je vous laisse imaginer les dégâts qu'ils pourront faire s'ils sont truffés de biais cognitifs sexistes et racistes ! Souvenez-vous des "chômeurs fainéants", profiteurs, femmes seules forcément mères élevant des tripotées d'enfants avec de l'aide sociale, surtout si elles sont noires. Bienvenue dans un futur masculin, blanc, moins de 35 ans, geek déconnecté du réel, biberonné à l'heroic fantasy dont ils se  croient les héros !
Une vraie fête de la saucisse. Un CAUCHEMAR ! Mesdames, il est temps d'empoigner le sujet ; si les mecs y arrivent, franchement, le succès est à votre portée.


Quelques liens pour vous prouver que je n'ai pas fumé la moquette :
Sexisme, racisme, les algorithmes face aux préjugés.
Qui sélectionne votre CV lors d'une candidature en ligne ? Un algorithme ! Et c'est pervers pour les candidatures de femmes.
Les algorithmes et intelligences artificielles finissent par reproduire les schémas de nos sociétés.
Quand l'algorithme d'Uber pénalise les femmes.
Machine learning : comment les algorithmes deviennent sexistes en apprenant de nos biais de genres.
A la CAF de Touraine un algorithme signale les dossiers les plus susceptibles de faire l'objet de fraudes.

Ça fait froid dans le dos, non ?
Dernière recommandation : désactivez les "par défauts" sur tous vos terminaux et mettez les à vos préférences : sachez que s'ils sont installés par défaut, ce n'est pas fortuit mais dans leur intérêt bien compris ; en tablant sur votre passivité vis à vis des "par défaut", ils collectent tous des données sur vous, et rappelez-vous que si c'est gratuit (ils sont TOUS gratuits), c'est VOUS le produit ! Et comme j'ai entendu un jour Michel-Edouard Leclerc dire à un journaliste -et ça m'avait bien fait rigoler-, dépassez la page 4 de Google.

lundi 26 mars 2018

Un monde d'hommes

" A men's world 
But finished
They themselves have sold it to the machines "*
Adrienne Rich - Poétesse

Des machines pour remplacer les ouvriers 
(OK, des bras articulés mus par cartes électroniques dans les ateliers de peinture et vernis de PSA, c'est mieux que des humains, les peintures et vernis sont hémato-toxiques)
Des chatbots sur Internet pour répondre aux clientes 
(Quand vous avez perdu un colis ou une lettre, la Poste vous permet de lui écrire sur son site web pour expliciter le dommage, l'accusé de réception est automatique et la réponse qui suit est envoyée par un chatbot, robot bavard (chat) qui apprend en interagissant (machine learning) ;
Des drones pour remplacer les facteurs et livrer les colis par géolocalisation

Des bagnoles autonomes
(qui écrasent les piétonnes pour le moment, mais bon, vous savez comment marche l'industrie, essai, erreur, essai, erreur..., jusqu'à la solution. Uber n'est pas une compagnie de taxis, elle est une entreprise de nouvelles technologies qui développe des applications de géolocalisation avec des petits bonshommes, où des petites voitures se meuvent sur votre écran et s'approchent de vous, signalant que vous allez être pris en charge dans 3, 2, 1 minute, c'est rigolo comme tout ; leurs chauffeurs sont des auto-entrepreneurs de l'économie informelle qui s'endettent pour acheter leur taxi, sont payés à coup de yield management -prix fixés en fonction de l'affluence ou non en une période ou un lieu donné-, mais tout le monde s'en fout, le but de l'opération, c'est de supprimer le chauffeur à terme, avec la voiture autonome de Uber, société de nouvelles technologies, rappelez-vous) ;
Des abeilles robots pour polliniser les cultures
les vraies abeilles étant subclaquantes à cause des saloperies de pesticides qu'ils ont déversés sur les campagnes depuis 50 ans, tant et si bien qu'il n'y a plus d'insectes, ni d'oiseaux non plus d'ailleurs, car ils se nourrissaient d'insectes ;
Des chiens, en tous cas des animaux à 4 pattes articulées qui ouvrent des portes,

Des poupées Xdolls pour leur triste sexualité
Toujours disponibles et pas compliquées, leur rêve !

REVUE DE WEB :

Les salles de marchés des banques sont truffées de robots qui achètent et vendent :
Triste photo de traders de Wall Street réagissant lorsque le marché des actions plonge.

 Nous allons tous mourir  pic.twitter.com/fAUyR2S9hX
Franchement, je ne sais pas ce que je fais si je rencontre CA en face de moi !



 En fait, c'est une robot-e :
Ils (elles) présenteront le journal télévisé ; sachez qu'ils écrivent déjà les articles et brèves que vous lisez sur Internet :


Enfin, les X dolls, poupées sexuelles en silicone à 80 € de l'heure environ : pour les phobiques sociaux mutiques.Triste sexualité quand même.

Actualisation 7 avril 2018

Zoé Lucider me signale le robot-soldat : il n'est pas encore au point, les robots militaires sont encore contrôlés à distance par des soldats humains, mais le robot autonome va suivre !

Robot de reconnaissance Cobra.

Les robots viendront-ils nous concurrencer dans la discipline humaine par excellence, en tous cas, c'est ce que nous prétendons, les animaux en sont pour l'instant exclus malgré quelques expériences avec des chimpanzés et des éléphants, l'art ? Il semble que oui. A preuve cette exposition qui se tient au Grand Palais à Paris du 5 avril au 9 juillet 2018


Obsolescence humaine :

Vous cherchez du travail ? Ressources humaines 2.0
Bientôt recruté-es par des robots ?
Comment séduire les robots recruteurs (pardon, ATS pour Applicant Tracking System) ?
Obsolescence humaine :
Chaque robot introduit sur le marché du travail détruit 6 emplois

Et en attendant une prochaine chronique sur Technically wrong : sexist apps, biased algorithms and other threats of toxic tech, l'excellent livre paru en anglais non traduit en français de Sara Wachter-Boettcher, consultante web californienne sur les biais et algorithmes sexistes d'un milieu dominé de façon écrasante par les hommes (mon billet sera en français évidemment), voici un avant-goût de ce qui nous attend toutes si nous ne prenons pas en main nous-mêmes ces technologies :
De l'automatisation des inégalités 

Bienvenue dans le futur ! 

*Un monde d'hommes. Mais fini. Ils l'ont eux-mêmes vendus aux machines.

PS Quand les femmes font du traitement du signal et de la robotique (j'en ai rencontré une à Rennes en décembre, sur un stand de protection animale où elle faisait du bénévolat) elles travaillent à développer des fauteuils intelligents pour handicapés. C'est en tous cas ce que cette ingénieure faisait. Autrement altruiste.