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dimanche 15 mai 2022

Adieu les rebelles ! La normalisation des gays par le mariage

Cette quinzaine, j'ai lu deux ouvrages de Marie-Jo Bonnet. D'abord La Maternité symbolique, Etre mère autrement, publié fin 2020, et ensuite Adieu les rebelles, publié fin 2013, aussitôt après la promulgation de la loi Taubira sur le mariage pour tous, une lecture en entraînant une autre. Décidément j'ai du retard dans mes lectures.  

Je vais donc chroniquer ces deux ouvrages de Marie-Jo Bonnet (MJB) dans le sens chronologique en deux articles afin que mes lectrices / lecteurs aient en tête la pensée de cette féministe, lesbienne militante des années 70, et historienne écrivant es qualités. 

" Le mariage considéré comme un progrès social : c'est un comble. "

Féministe du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) des années 70, MJB a toujours contesté le mariage petit-bourgeois, cette institution contractuelle patriarcale subordonnant les femmes aux hommes, institution dont le pédigrée et l'ADN sont fondamentalement inégalitaires dans la pratique sinon dans le droit. Personnellement, ayant refusé pour moi-même le mariage et la maternité pour ces raisons, je n'étais pas non plus à l'aise pendant ces débats de 2012. Mais le vent féministe ayant tourné néolibéral, la suspicion d'homophobie étant pendante, il était quasi impossible de ne pas soutenir ce projet des gays (surtout) et des lesbiennes, au nom de l'égalité ! Mais on peut réfuter cette position avec de bons arguments, c'est ce que fait Marie-Jo Bonnet dans ce court mais percutant ouvrage de 150 pages. 

Avant toute chose, il faut préciser que tous les combats des femmes et les gains qu'elles obtiennent profitent largement aux autres classes de la société. Mais ils sont aussi systématiquement digérés par la société patriarcale, récupérés, et se retournent contre nous, voient un retour à l'ordre ancien (backlash), ou échappent aux principales intéressées. On l'a constaté lors de la révolution sexuelle des années 60 qui ont vu les hommes largement en profiter en accumulant les aventures sexuelles et les partenaires, au besoin en taxant de prudes celles qui refusaient, et en continuant à ne pas assumer leurs responsabilités en cas de grossesses. On l'a vu aussi après la lutte féministe des années 70 pour le contrôle par les femmes de leur propre fécondité (jusqu'ici contrôlée étroitement par les hommes qui ont toujours du mal à s'abstraire du sujet) par l'obtention de lois sur la contraception et l'avortement qui déboucheront sur le retour de la maternité triomphante, voire obligatoire, par les techniques de la PMA ou fivete, en agitant le chiffon rouge de l'infertilité réelle ou supposée. Mais ce sujet sera traité plus largement, il le mérite, dans mon prochain article sur La maternité symbolique, qui développe largement ce point. Et enfin, désormais, la revendication du port du voile par des militantes de l'islam politique, reprenant sans vergogne les slogans du combat collectif du MLF : mon corps mon choix pour revendiquer un choix individuel aliénant, ce qui est le comble. 

Le mariage gay en trois étapes selon MJB : comment les gays (les lesbiennes, selon le principe intangible de l'universalisme au masculin de la langue française, ont été amalgamées aux gays et progressivement effacées, toute contestation semblant impossible) ont accédé à la normativité patriarcale et à la reconnaissance de leurs couples via le sacro-saint mariage. 

C'était dans le programme de François Hollande élu en 2012, seul président célibataire de la 5ème République ! Il n'est pas question ici de contester une loi qui a été votée par la représentation nationale et qui s'applique, qui accorde les mêmes droits aux couples homosexuels qu'aux couples hétérosexuels ; on peut juste analyser comme le fait MJB qu'après s'être battues pour l'égalité entre les hommes et les femmes, on est passées " insensiblement à une problématique d'égalité entre les sexualités, c'est-à-dire entre les homosexuels et les hétérosexuels ", concept d'égalité sexuelle " permettant finalement de placer les gays du côté des dominés et non plus des hommes appartenant à la catégorie sociale des dominants ". Ce faisant, personne ne s'est posé la question de l'égalité des célibataires avec les gens mariés, il y aurait tant à dire, mais les célibataires rasent les murs et, sans doute persuadés de leur indignité serinée à longueur de journée explicitement ou implicitement, ils / elles n'osent jamais revendiquer quoi que ce soit. D'ailleurs ils ont le PACS, statut contracté devant un fonctionnaire ou un notaire, que les gays jugeaient imparfait par rapport aux droits accordés par le mariage. 

Première étape : le MLF des années 70. Le Mouvement de Libération des Femmes dont les réunions et les manifestations étaient non mixtes acceptait cependant que des gays les accompagnent en fin de cortège et défilent avec elles. Ils sentaient que le mouvement était porteur d'un projet révolutionnaire et d'une libération qu'ils appelaient eux aussi de leurs vœux. Ce sont d'ailleurs des femmes, dont Françoise d'Eaubonne, qui ont créé le FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire), puis ensuite les Gouines Rouges dont MJB a été une active militante. Les féministes hétéros ou lesbiennes et les gays étaient donc alliés contre le patriarcat en ces années-là. 

Deuxième étape, l'arrivée du SIDA au début des années 80 : les gays se mettent à mourir de cette infection contre laquelle la médecine n'a aucune parade. Les gays vivant en couple se retrouvent sans aucun droit quand leur compagnon concubin décède. La société va prendre conscience à ce moment-là que les gays paient le prix du sang : " l'histoire du PACS et du mariage pour tous s'est développée dans le contexte très particulier de l'épidémie de SIDA " écrit MJB. " C'est en s'organisant pour lutter contre l'épidémie de SIDA que les gays vont acquérir une visibilité, une force communautaire et un pouvoir d'achat sans équivalent avec celui des lesbiennes et des femmes en général ". Et ce désir de normativité ne souffrira aucune contestation ; nous sommes en plus dans les années 80, dans un ordre libéral mondialisé qui ringardise la lutte anticapitaliste. Les gays prides où défilent des hommes virils, musclés, avec un sens affirmé du spectacle et de la fête vont finir par gagner la sympathie publique et imposer les gays dans le paysage. 

Il va y avoir réaction : les rassemblements spectaculaires de la Manif Pour Tous, leur conservatisme où l'on voit "des papas et des mamans" selon l'insupportable lexique régressif de l'époque, promenant des enfants habillés de rose ou de bleu genrés dans des poussettes, vont servir de repoussoir avec leurs slogans binaires ; la loi finit par passer, les gays sont désormais des gens comme tout le monde, leur lutte pour la visibilité et leur désir de normativité va les conduire à l'invisibilité. Ils ont le droit de se marier, et bientôt suivra le droit d'avoir des enfants. On est loin de l'idéal révolutionnaire des féministes des années 70 qui se battaient contre toutes ces injonctions patriarcales aliénantes. L'ordre familial est de retour et ce, curieusement, par le biais des homosexuels ! Un vrai backlash.

La PMA pour toutes en 2021 : L'ouvrage de MJB a été publié en 2013, la loi dite de bioéthique n'existait donc pas, mais déjà la revendication de la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes se faisait jour, selon la même revendication d'égalité ; puisque les femmes hétérosexuelles en couple avec un homme et les célibataires y avaient droit, pourquoi la refuser aux lesbiennes visiblement en couple ? Or, argumente MJB, la PMA n'est pas un droit, c'est une technique médicale contre l'infertilité remboursée par la sécurité sociale (comme si l'infertilité était d'ailleurs le problème de la planète, ajoute-t-elle, le problème de la planète c'est la surpopulation !). Et il y a une différence entre l'infertilité somatique (ou psychosomatique !) traitable médicalement, et l'infertilité sociale des lesbiennes due au fait que l'espèce humaine a besoin pour se reproduire d'un gamète mâle et d'un gamète femelle. On nage donc en pleine confusion des concepts et des définitions.

Toutes ces dispositions ouvrent la voie à la GPA (Gestation pour autrui), les couples d'hommes (majoritaires et à fort capital économique et social généralement) devraient revendiquer l'égalité avec les lesbiennes, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Or comme le souligne MJB, il y a une différence entre paternité et maternité (cette expérience organique de 9 mois), entre don de sperme et don d'ovules, entre insémination artificielle (après traitement hormonal de cheval) pour une femme en vue d'une grossesse pour elle-même, et location de ventre par un couple gay (ou hétérosexuel) pour obtenir un enfant. On n'en a certainement pas fini avec le brouillage des concepts, ni avec l'asservissement des femmes par les hommes dans la reproduction. Les hommes hétérosexuels l'exigeaient, sous couvert d'égalité les hommes homosexuels vont-ils l'exiger aussi ? Avant l'utérus artificiel, déjà expérimenté sur les animaux, permettant qu'advienne cet archaïque rêve patriarcal de se reproduire entre eux sans passer par les femmes. Prochaine étape, la maternité pour tous ? 

Bien sûr, nous savons que tous les gays et toutes les lesbiennes ne veulent pas du mariage, ni même vivre en couple en ayant des enfants. La logique libérale portée par un petit nombre de faux progressistes écrit MJB, n'a pas encore contaminé tout le monde. Mais le risque est grand que sous prétexte d'égalité, un petit nombre fasse " le jeu d'un néolibéralisme puissant, porté par le dieu argent qui n'en finit pas de déstructurer les vies, les consciences, l'économie, le lien social et l'avenir de la planète. " 

L'ouvrage de Marie-Jo Bonnet est indisponible, sans doute épuisé, chez l'éditeur ; on peut le trouver dans certaines bibliothèques, en tout cas chez Recyclivre et ses revendeurs, où j'ai trouvé le mien. Livre à lire de toute façon. 

Les citations tirées du livre sont en caractères gras et rouges. 

jeudi 11 novembre 2021

Carnages familiaux

Mardi matin, je suis réveillée à 6 H par le journal de RFM : Rémi Gaillard s'est suicidé dans sa cellule de la prison de Vezin Le Coquet (Rennes) ; il était en pleine dépression et en grève de la faim pour obtenir que ses quatre enfants soient regroupés dans le même établissement d'accueil après le meurtre de leur mère. Rémi Gaillard c'est le mari de l'affaire Blandin, cette mère de famille victime de féminicide en février dernier, tuée à coups de batte de baseball par son mari dont elle était séparée. Le père tue la mère, le père se suicide en prison, la fratrie de 4 enfants est éclatée dans différentes familles d'accueil (la maltraitance de la société se surajoute à la maltraitance paternelle), le chien de la famille erre des jours devant la fermette, avant sans doute d'être mis dans un chenil. Ma compassion va aussi au chien n'en déplaise aux suprémacistes anthropocentrés, les animaux vivent les mêmes déchirements que la famille, puisqu'ils font partie de la famille. 

Évidemment, pas question dans les médias d'évoquer jamais ce qui ne serait pas arrivé et tant mieux, si ces deux ne s'étaient pas rencontrés, n'avaient pas obéi à cette injonction de faire famille à tout prix, de se trouver un mec et de le garder, même un immature incapable de vivre sans une "maman" à ses cotés. De faire quatre enfants, puisque le mariage est le lieu où on doit se reproduire, "perpétuer l'espèce" comme j'ai encore entendu ce mois-ci. Pas de questionnement sur l'incitation à mettre des enfants au monde sans se préoccuper de savoir si les parents ne seraient pas des maltraitants présents ou futurs, ou si ce ne serait pas exactement leur vocation, jamais de mise en garde. Quatre enfants et hop un chien, parce qu'il distraira les enfants. 

Il n'est pas question ici de dire aux femmes ce qu'elles doivent faire de leur vie, ni d'accuser qui que ce soit. Il est juste question de dénoncer la façon dont fonctionne la société à notre égard par le conditionnement : injonctions à se trouver un homme et le garder, injonction à la maternité sans quoi vous auriez raté votre vie de femme, injonction à l'hétérosexualité, présentée comme "naturelle". There is no alternative selon la doctrine TINA, célèbre dans un autre domaine, l'économie. Toute la littérature, tous les arts, toutes les chansons, toutes les productions cinématographiques et télévisuelles, des fictions aux émissions de plateaux et de coaching nous le rabâchent sans arrêt. Un exemple entre mille : il m'arrive de m'attarder pour des raisons d'observation sociologique, pas longtemps ni souvent parce mon poste de télé risque gros, sur "Ca commence aujourd'hui", émission sur le service public (!) présentée par Faustine Bollaert qui est l'une des plus représentatives et obsessionnelles de l'injonction à trouver l'aaaamourrr ! Sujets souvent racoleurs à base de témoignages lacrymaux, plateau occupé par des femmes à 90 % pour un public de retraitées femmes. On y traite aussi de harcèlement, d'abandon, d'inceste et de viol, toutes situations qui concernent en majorité les femmes. Il n'y a pas une émission sur ces sujets où la présentatrice ne rappelle l'ordre hétéro-patriarcal familial sur lequel est basé la société : les femmes doivent se trouver un mec et procréer. C'est du dressage social. Je suis tombée sur des fois hallucinantes où la question posée était "après trois viols, j'espère que vous avez réussi tout de même à trouver l'âme sœur et construire un foyer", ainsi que la question terriblement intrusive et personnelle (mais on est entre nous, n'est-ce pas ?), inévitable, de savoir si elles ont ou ont en projet d'avoir des enfants. Avec le sourire et la bouche en cœur pour faire passer l'injonction. On n'est pas des brutes. 

Pas une ne répond " heu si j'avoue, après trois viols, j'ai demandé l'asile politique aux Clarisses pendant 6 mois, carottes et poireaux bouillis à tous les repas, cellule non chauffée l'hiver, mais pas un mec à l'horizon, ça me change, rien que des femmes qui chantent toutes les heures, et surtout une clôture autour ! Pour la suite on verra, je n'ai rien arrêté, mais reconnaissez qu'il y a matière à réfléchir". J'ai vu une fois un homme renâcler avec un ténu mouvement d'épaule, on voyait que la question le gonflait, et une autre fois Maryse Wolinski de mauvais poil, en train de faire sur demande de son éditeur la promo d'un livre hommage à son mari assassiné. A 73 balais, question de la présentatrice : "pensez-vous refaire votre vie ?" On a vu assez clairement qu'elle se retenait de détruire le décor. Mais c'est tout, et c'est peu. 

Une aide-soignante ou une éducatrice spécialisée qui souhaite faire carrière peut faire des études d'infirmière, puis par le biais de l'avancement et de la promotion de carrière se retrouver à l'Ecole des Hautes études en Santé Publique (Rennes, décentralisation réussie, qui forme les cadres hospitaliers) et finir dans la peau d'une infirmière générale dirigeant un hôpital ! Ce n'est pas forcément courant mais je connais des cas. Une carrière professionnelle se bâtit avec des rencontres et des occasions. Mais pour ça, il faut être un peu disponible, ne pas être encombrée de mari et d'enfants, qui feront obstacle à un choix, surtout audacieux. C'est à se demander si à force de suivre tous ces commandements ineptes, on n'aboutit pas à un véritable gâchis de potentialités. Je ne crois pas à la "réalisation" totale par la maternité, quelques-unes peuvent y trouver leur compte au moins un moment, à force d'auto-persuasion et d'émissions de gavage de Faustine Bollaert, mais ce ne doit pas être le cas de la majorité, et ça ne vaut pas pour une vie entière. Je ne crois pas non plus satisfaisant de mener de front un emploi payé et une carrière familiale bénévole sans tomber dans l'aigrissement et l'insatisfaction à un moment ou un autre. Il faut renoncer à des choses auxquelles les hommes eux ne consentiraient pas et qu'on ne leur demande pas ! La maternité n'est qu'une potentialité parmi tant d'autres. Je ne crois pas au Père Noël. Or dans le cas du mariage et de la maternité, on nous fait gober un conte de Noël. 

Et puis peut-être faudrait-il commencer par concentrer nos ressources à ceux qui sont nés, qui sont ici (et ailleurs) et maintenant, et s'assurer que leurs besoins vitaux sont correctement couverts avant d'en mettre d'autres au monde : réfugiés promenés, encadrés par la police entre deux frontières comme en Pologne, ou bloqués à une, comme à Calais ; gens sans emplois et sans abri partout, femmes surchargées d'enfants ailleurs, dans la survie la plus immédiate, trouver à manger. La semaine dernière un homme est mort dans une rue de mon quartier, il a été retrouvé adossé à une porte, assis sur les trois marches du perron étroit d'une maison. Pas mal de gens ont dû passer devant sans le voir ou en tous cas sans faire attention. C'est par le message qu'a affiché sur le mur de sa maison la résidente qui l'a trouvé qu'on a appris la nouvelle, assortie de la recommandation de s'enquérir de la santé des personnes quand elles sont assises dans une position bizarre, et si ça ne va pas, ou sans réponse, d'appeler les pompiers. C'est juste du bon sens et de l'attention. Trouver le temps d'arrêter l'indifférence et de discerner la détresse dans la multitude. Multitude qui ne facilite pas les choses, personnellement j'évite les foules et suis très occupée en ville à éviter qu'on me marche dessus. On a l'impression que notre espèce maltraitante et inhumaine préfère toujours la quantité, jamais la qualité de vie des invités aux banquets des patriarcaux. Dieu y pourvoira, selon les slogans des clercs de toutes religions pousse-au-crime ? C'est surtout les femmes qui y pourvoient au détriment de leur santé psychique, physique, économique et sociale. Pour un faible retour sur investissement (ROI), à en juger par la teneur de l'article trouvé dans Ouest France : Françoise, 52 ans auxiliaire de vie à petit salaire et amplitude horaire infernale, emmerdée le soir quand elle rentre chez elle par les dealers de son quartier, des mecs bien sûr, exerçant leur parasitisme sur l'environnement. Dans la totale indifférence et ingratitude des femmes et hommes politiques locaux. Ou comment se faire ch.er dans les bottes par l'ennemi principal qu'on a mis au monde et élevé. Clairement le ROI (Return On Investement) condamne lui aussi ce choix : mépris, abandon politique, social et économique après avoir obéi à toutes leurs injonctions, c'est ainsi que les femmes sont éternellement sacrifiées sur l'autel de la sacro-sainte reproduction. 

Le conte de Noël fait long feu. J'essaie un travail de démystification et de prophylaxie, de faire entendre une parole différente, même si elle est discordante, je sais que ce n'est pas populaire, mais tant pis pour le syndrome de Stockholm et les conflits de loyauté de pas mal d'entre nous. Certaines féministes sont trop soucieuses de ménager les hommes qui eux ne nous ménagent pourtant jamais ! Je vois trop distinctement la Matrice pour arrêter. Et si ça peut faire des blessées et des mortes en moins, si je sauve une vie, ça vaut le coup. Et si jamais elle passe par ici, je souffle à Faustine Bollaert la bonne question à poser à ses femmes témoins évoquées plus haut : "Vous n'avez pas envie de leur faire bouffer leurs couilles ?" 

Rémi Gaillard a fracassé la tête de sa femme qui l'avait quitté pour réaffirmer son droit de propriété sur sa femme ; une femme ne s'appartient pas, elle est donnée aux hommes, à leur famille et à leur clan. L'assassinat de Magali Blandin, comme celui de toutes les autres, est là pour rappeler aux récalcitrantes ce qu'il peut en coûter à une femme de revendiquer son autonomie, son autodétermination. L'assassinat de Magali Blandin sert tous les hommes qui bénéficient des privilèges du patriarcat, même s'ils ne les revendiquent pas. 


vendredi 14 mai 2021

Syndrome de Stockholm

Quelle quinzaine abominable avons-nous vécue ! Après le féminicide de Chahinez, brûlée vive à Mérignac par son ex mari dont elle divorçait, un récidiviste déjà condamné et remis en liberté sans que la justice ait prévenu personne malgré les plaintes déposées et les témoins des violences, surgissement d'un meurtre violent et moyenâgeux qu'on ne pense jamais possible chez nous, une administrative accueil Police Stéphanie Montfermé égorgée par un terroriste islamiste dans l'entrée du commissariat de Rambouillet, des frustrés enragés s'acharnent sur une banale intervention de police sur un point de deal de cocaïne, un policier, Eric Masson, est tué, enfin, une fusillade dans les Cévennes par un survivaliste, chasseur, collectionneur d'armes qui règle ses différends patron-salarié au fusil ! J'apprends que l'homme en question (en fuite au moment où j'écris) est marié et a une fille ! 

Je sais que les medias, les pouvoirs publics et la police / gendarmerie ne font jamais le lien entre ces meurtres et assassinats, la compartimentation des manifestations de la terreur masculine arrange tout le monde, mais il me semble pourtant que tout cela ressort de l'incapacité des hommes, et seulement eux, à régler leurs différends, leur frustration, autrement qu'au couteau ou au fusil, voire à l'arme lourde. Il y a trois fois plus de risque de mort violente chez les possesseurs d'armes, ai-je lu dans un roman policier d'Olivier Norek, comme il est ancien capitaine de la PJ de Seine Saint Denis, je pense que sa documentation est bonne. Le dernier assassin présumé, Valentin Marcone était chasseur : il se faisait donc la main sur des animaux innocents, activité très bien tolérée par la société. Le lien qui va de de la violence faite aux animaux à celle infligée aux humains, n'est toujours pas reconnu. C'est que des bêtes, refrain habituel. 

Au même moment où le meurtre de Chahinez arrive dans l'actualité, il se trouve qu'une nouvelle locataire envoyée par une association prend possession du logement de l'étage au-dessus, dans mon immeuble : le studio est loué par une association qui, avais-je compris, y met à l'abri des femmes mineures ou jeunes adultes (jusqu'à présent on n'a eu que des femmes) de la précarité sociale et économique, de l'itinérance ou de la violence. Sauf que dans ce dernier cas, au bruit émis, les meubles volent, les admonestations et les engueulades d'un mec qui accompagne Madame tous les soirs pleuvent, les sanglots de Madame qui le poursuit dans l'escalier et l'agonit d'injures en chemise dès qu'il dégare son scoot du rez de chaussée ; l'évolution vestimentaire de Madame est allée de la mini-jupe très mini à la tenue longue et au voile sur la tête (sauf quand elle poursuit Valentin en chemise dans la rue) : tenue islamique, mais pop, fashionista, robe travaillée avec empiècements colorés, et mousselines sur la tête et les épaules, snickers dernière mode, chic et chères aux pieds. Son mec est banalement le mec en scooter garé devant la porte (jurisprudence masculine) casque et snicker aussi, mais plus communs. Bref, tout ça fait que secouée par l'assassinat atroce de Chahinez, je suis intervenue, et auprès de l'association et auprès des gêneurs. L'association m'a assurée que la bénéficiaire c'est la dame, et que leur règlement interdit d'y recevoir pour la nuit. J'ai insisté sur le parasitisme masculin forcené des espaces des femmes, notamment quand elles sont menacées : tête de l'employée, elle me regardait avec méfiance comme si j'avais la rage ou la gale, mondieu, mais elle dit du mal des mâles, celle-ci ! Je l'entendais penser. Quand au couple, elle, rimmel coulant et me tenant par le bras s'est excusée tout du long, pendant que son Valentin menaçant, avançait sur moi et m'a traitée de raciste en me montrant la peau de son bras. Ils s'engueulent en farsi ou en ourdou (ce n'est pas de l'arabe, j'en mettrais ma main à couper !) mais parlent un excellent français. Raciste ? Je ne me démonte jamais ; d'habitude c'est plutôt "grosse pute",  aussi j'ai de l'entraînement ! Je réponds comme à chaque fois sur le même ton "sexiste, misogyne, haineux des femmes". Ca marche plutôt bien. Je peux même développer "les mecs nous haïssent depuis le début des temps jusqu'à la fin des temps,c'est documenté". Et je suis remontée chez moi. Envoi d'un mail à l'asso, qui ne m'a pas répondu, sinistre sale habitude de "la ville où il fait teeellement bon vivre !". Les coups d'éclats continuent, mais il vaut mieux qu'ils s'engueulent ailleurs que sur mon palier, les amoureux. L'aaaamourr, cette grande affaire humaine entre les sexes. Si c'était son frère, je ne pense pas qu'elle courrait derrière en chemise et en hurlant quand il se casse après lui avoir remonté les bretelles : il lui parle d'un ton impérieux c'est la seule chose que je comprends, ensuite elle remonte tous les étages en sanglotant. 

Ce qui dépasse mon entendement, c'est cette incapacité des femmes et filles à vivre en auto-détermination même quand leur relation avec un homme est toxique. Notez que les précédentes bénéficiaires du même studio étaient, elles, cornaquées par leur smartphone tendu devant elles à un point invraisemblable. "Les femmes sont automobiles" ironisait Nicole-Claude Mathieu, anthropologue à propos du traitement des femmes chez les peuples premiers qu'elle étudiait : elles se meuvent seules à condition qu'il y ait quelqu'un au volant ! Il vaut tout de même mieux être seule que mal accompagnée non ? On dirait que non. Ils "leur chient dans les bottes" (je cite Nicolas Mathieu dans Leurs enfants après eux, si si) à toutes les étapes de leur vie mais bon, elles en veulent quand même, quitte à les produire elles-mêmes ! Je vais tenter une explication : 

Les femmes ont de tous temps été : niées, tuées avant d'être nées (fœticide) ou juste nées (infanticide) jamais désirées, en tous cas deuxième choix, traitée en butin, razziées (les razzias sont de retour au Nigeria perpétrées par Boko Haram, voir leurs enlèvements collectifs de collégiennes), enlevées, mariées précocement ou de force, voilées, invisibilisées, violées, violentées, battues par un mari tout puissant, incestuées par les mâles de la famille, maintenues dans la faiblesse économique et sociale à dessein pour leur fournir un cheptel de prostituées, domestiquées depuis des millénaires pour leur service sexuel, reproductif et domestique. Esclavagisées en somme, captivité et colonisation psychologique génétique des femmes. Ca laisse des traces durables dans la psyché, ça s'inscrit dans le cerveau reptilien et sans doute même dans la mémoire des gènes et franchit les générations. A tel point qu'elles ont développé des stratégies de survie : l'amour, faire cause commune avec l'agresseur, être amoureuse de lui, stratégie masochiste pour SURVIVRE ! En espérant diminuer les coups, leur produire des garçons leur choix du roi, pour avoir à peu près la paix, cet autre syndrome de Stockholm, celui des mères pour les fils qu'elles ont engendrés qui les préserverait des hommes qu'elles n'ont pas engendrés. Combien de fois avez-vous entendu une femme bafouée dans le conjugo venir vous expliquer qu'elle n'a pas tiré le trop mauvais numéro finalement, qu'elle n'a pas été si malheureuse après tout, toujours comptant en creux ses maigres gains. Finalement, il ne m'a pas tuée, Et si ça se trouve, il a empêché les autres hommes de me tuer, j'ai de la chance. La stratégie multimillénaire des femmes pour survivre. L'amour. 

A force de temps, on développe un solide et incurable syndrome de Stockholm. Le syndrome de Stockholm se développe d'autant plus et durablement quand le rapt, l'empêchement de circuler, la captivité, durent longtemps. Tous les otages, quand ils ne sont pas tués ni trop blessés, finissent par adhérer à la cause de leurs agresseurs. La dernière libérée en date du 8 octobre 2020, Sophie Pétronin, 75 ans, malade, séquestrée 4 ans au Mali, a réapparu voilée, défendant quasiment ses ravisseurs, convertie à l'Islam, prête à repartir "aider les pauvres". Bon, comme elle était catho avant, il n'y a avait qu'un petit pas à franchir, et elle était entraînée à pardonner. La deuxième composante de ce syndrome, c'est que c'est le séquestreur qui vous abrite -c'est ce qu'il prétend-, garantit votre sécurité, pas la police ni la justice, ni les associations, présentés par lui comme menaçants. Et vous le croyez. Chez les femmes et les enfants maltraités dans le foyer familial, c'est frappant, cela les incite à refuser toute aide venant de l'extérieur. 

Il est évident qu'avec une histoire multimillénaire pareille c'est difficile de se penser autonome, assurant soi-même sa sauvegarde. Et pourtant, quand on sait que les meurtres de femmes se produisent majoritairement dans leur foyer, il vaudrait mieux être son propre défenseur, ne jamais en confier la dévolution à un homme, fût-il le compagnon, le mari, l'amant, et être solidaires entre femmes. Elles ont peur des chiens, peur de se faire vacciner à l'Astra Zeneca, mais PAS de laisser le volant à Valentin, alors que 85 % des accidents graves de la route, ce sont les mecs qui en sont responsables. Violence routière et violence routinière. Il faut apprendre à se méfier des hommes et les tenir EUX pour responsables de leurs propres violences.

Il est temps d'apprendre l'autonomie et l'auto-détermination aux femmes, arrêter la propagande hétéro-patriarcale, l'hétéronormativité du conjugo et de la maternité comme alpha et omega d'une vie réussie. Qu'on arrête de nous casser les oreilles avec les papas et les mamans, les papys et les mamies, les tontons et les taties, vocabulaire régressif ! Le COVID nous en a remis une couche. Il faut apprendre aux garçons dès le berceau que les femmes ne leur doivent RIEN, qu'elles n'ont pas été crées pour eux. Il n'y a pas de droit au sexe, ni à l'enfant d'ailleurs dans les droits humains, ils ne sont pas des ayant-droit, qu'ils se démerdent seuls ou qu'ils restent chez leurs mères si elle veut d'eux, ce qui ne leur est pas garanti. Et il faut en finir avec la romance qui leur fournit de la chair à canon, pour évacuer leur trop plein de frustrations et leur soif de domination. Leur apprendre aussi à résister à la frustration au lieu de d'accourir au moindre bobo à leur rescousse comme le font les femmes de leur entourage, éternelles béquilles, infirmières, assistantes sociales et secrétaires comptables, trésorières, visiteuses de prison, en finir avec cette féminité patriarcale qui les rend solidaires de leurs hommes alors que c'est la solidarité entre femmes qui leur serait profitable. Eux ne pratiquent que cette solidarité entre pairs de même sexe. L'autonomie c'est pour tout le monde : pour les hommes comme pour les femmes. Et l'autonomie c'est le contraire des niaiseries de Prince et Princesse Charmante. L'autonomie c'est faire mentir l'idée que "avoir son propre point de vue c'est haïr les hommes, mais que tuer et violer des femmes, ce ne serait pas haïr les femmes", idée fausse destinée à perpétuer la colonisation psychique génétique des femmes. L'autodétermination, c'est se choisir un chemin aussi bien hors du troupeau, et défendre sa position face aux injonctions, aux anathèmes, en promouvant les avantages qu'elle vous a apportés. Il n'y a pas de fatalité à marcher trois pas derrière un homme. Ni à lui laisser le volant. 

Pour approfondir le sujet du syndrome de Stockholm et des stratégies de survie des femmes, allez lire " Aimer pour  survivre : l'emprise et la colonisation psychique des femmes " excellent article de Martin Dufresne chez Tradfem qui a inspiré ce billet. 

Actualisation 15/5/21 : Finalement le fugitif du Gard s'est rendu "hagard" aux gendarmes en "s'excusant" après une sorte de battue aux sangliers appliquée à un humain, qui a duré 3 jours et demi ; ça permet à la Gendarmerie de mettre en avant ses compétences, le patriarcat c'est quand même bien foutu. Deux personnes ne sont pas rentrées le soir après être allées au travail le matin mais bon, les victimes, ce n'est pas le propos. Je me doute qu'on va lui trouver plein d'excuses à ce garçon. Le Président de la Fédération de Chasse du Gard a fermement démenti que Valentin Marcone ait été d'une manière ou d'une autre un chasseur, c'était un "tireur sportif", nuance. Le club des sanglants, victime collatérale, obligé de défendre sa réputation -qui n'est pourtant plus à faire ! 

Une jeune femme de 17 ans a été poignardée à mort à Ivry sur Seine hier vendredi par un mec ado de 14 ans pour avoir voulu s'intermédier entre un harceleur sur les réseaux sociaux et sa petite sœur ; il semble que s'interposer et vouloir arranger les choses ne soit finalement pas une bonne idée face à ces  enragés couteau entre les dents. L'affaire ne sera pas considérée comme féminicide puisque le féminicide c'est quand c'est Roméo qui tue. 

lundi 12 avril 2021

Violences aux femmes : prophylaxie et décontamination

Malgré le fait que des femmes subissent des violences ou meurent  assassinées dans le conjugo (mariage, concubinage, ou durant la procédure de divorce), alors que nous connaissons en Ille et Vilaine un cas de féminicide récent, et une disparition de femme depuis un mois, le cas récent aussi d'Aurélie Vaquier à Bédarieux, nous restons dans la dénonciation des crimes et la déploration de la perte de victimes femmes du fait de la violence masculine. On a l'impression que ça n'arrêtera jamais et même que le phénomène empire. En revanche, aucune mesure de prophylaxie n'est jamais envisagée. Les mots d'ordre, c'est toujours le brainwashing hétérosexuel, se trouver un mec et le garder, la mise au pinacle de femmes effacées ou supportant tout sans broncher, résilientes même, qui se laissent poser de façon impavide mais insistante, après un témoignage glaçant et révoltant de sévices subis (viols, coups, menaces...) la question qui tue selon moi "si malgré tout, elles font encore confiance aux hommes ?". Faustine Bollaert est la spécialiste du dressage hétéropatriarcal sur France 2 à 14h pétantes, vaisselle faite et bonhommes partis au travail ou au... cimetière, la tranche d'âge visée étant les retraitées. Jamais de relâche, même à 70 balais, elles doivent TRANSMETTRE la tradition d'oppression je suppose ! Sinon où va-t-on ? Qui va faire la bouffe et la vaisselle, pendant que les mecs s'occupent des choses sérieuses franchement ?  Evidemment, je ne regarde pas, je me contente de la bande annonce, un accident de matériel est vite arrivé avec une personne irascible, moi, en face. 

Prophylaxie donc, décontamination. Il va falloir s'y coller. Franchement, on a l'impression que c'est un fond de commerce la maltraitance aux femmes, comme la faim dans le monde et la réparation des dommages de guerre : si jamais ça s'arrête ou ralentit même un peu, on va perdre nos beautiful Toyota, notre aide alimentaire et nos subventions ! Le charity business, la déploration et la compassion vivent de la misère du monde et des femmes, puisque c'est elles qui en bavent le plus de toutes façons. 

La combinaison de l'assignation patriarcale à s'en trouver un et le garder sinon vous n'êtes qu'une moitié de quelque chose c'est à dire RIEN, à se trouver "un protecteur" SIC, -plein de femmes vivent encore avec cet archaïsme vissé dans la tête- avec l'interdiction anthropologique de se défendre, cette combinaison donc, provoque un mélange mortel pour les femmes. L'indifférence de la société, de sa police et de sa justice complètent le tableau clinique. Le cas d'Aurélie Debaillie (sa famille vient de déposer plainte contre le Ministère de l'Intérieur pour défaut d'intervention) est emblématique : assassinée en réunion par son ex et trois complices recrutés et payés 300 euros chacun par le compte bancaire d'Aurélie, enlevée sur son lieu de travail, après de multiples menaces, suivie dans la rue, sur son lieu de travail, voisinage et famille témoins des exactions de l'ex, police prévenue par plusieurs mains courantes et une plainte avec un dossier constitué des preuves du harcèlement, Aurélie n'a pas été protégée par la police qui s'est présentée au domicile après l'enlèvement et n'est même pas entrée, parce qu'on n'a pas répondu au coup de sonnette ! Elle était peut-être encore vivante à l'intérieur, ne pouvant bouger. L'argument opposé aux femmes battues et maltraitées dans le couple est toujours que les violences se produisent dans le huis-clos privé familial, alors que dans ce dernier cas, tout s'est passé "outdoor" comme disait l'avocate de la famille sur BFMTV, tout le monde savait, avait les preuves, puisque ça se passait sur le lieu de travail, dans la rue, dans le voisinage et auprès de la famille de la victime, mais, terrorisme mâle obligeant, la police n'a pas bougé. Solidarité de classe ? Grande tolérance au malheur des femmes toujours soupçonnées de jouer un rôle dans les exactions qu'elles subissent ? 

A ce train, et au vu des événements qui se suivent et se ressemblent, je me demande s'il ne serait pas temps de laisser se déssécher dans leur coin ces ayant-droit incapables de faire face à leurs frustrations sans cogner ou tuer ? Pourquoi les femmes devraient-elles aller au casse-pipe ? Le jeu en vaut-il la chandelle quand une meurt tous les 3 jours sous les coups ? Quand on est face à un pathogène, une substance toxique ou dangereuse, on prend des précautions, on met en place des mesures prophylactiques, des "gestes barrières", de la "distanciation physique", on décontamine ! Pourquoi les femmes devraient elles être exclues de mesures de précaution mises en place par toute société préoccupée par la sauvegarde et la santé de ses citoyen-nes ? Pourquoi ne pourrions-nous pas être sur la défensive ? Pourquoi toujours se présenter comme accueillante et open alors qu'on a en face un agresseur potentiel à gros pédigrée ? Il est temps d'apprendre à évaluer la menace et à se défendre : légalement, juridiquement et physiquement. Même si on n'a pas à s'en servir, l'aptitude à se défendre sert à dissuader les potentiels agresseurs qui ont un don pour détecter la proie boiteuse. Se fabriquer son propre fluide glacial dissuasif a toujours un avantage, au moins le temps d'hésitation peut être mis à profit pour mobiliser des ressources, appeler à l'aide, répondre en cognant aussi, ou simplement fuir.

Aujourd'hui les femmes ne sont plus obligées de faire compagnonnage et famille pour trouver un rang dans la société. Nous pouvons désormais faire des études où nous sommes meilleures qu'eux, nous réussissons mieux nos concours et examens que les hommes (ça doit d'ailleurs les énerver et ne pas améliorer leurs dispositions à notre égard à mon avis ;( ; nous pouvons faire carrière où nous voulons, toutes sortes d'opportunités nous sont offertes de gagner notre vie, parfois en nous amusant et faisant des choses passionnantes (engagement associatif, public, politique, dans nos propres entreprises...) alors pourquoi en plus s'encombrer d'un mec qui peut se révéler un boulet, aigri au fil du temps, parce que la société l'a préparé à être un éternel ayant-droit ? Pourquoi les laisser nous boucher la vue avec ou sans pectoraux ? Quand à avoir des enfants, à pas loin de 8 milliards, on est peinardes, pas besoin d'en réinviter tout de suite. Le biotope est en train de périr sous notre omniprésence colonialiste envahissante. Il faudrait d'abord faire l'inventaire des stocks restants avant de convier des invités à un nouveau banquet. Et puis, ça fera des maltraité-es en moins, parce que là aussi, côté enfants, il y aurait à redire. 

Il y a un siècle, Virginia Woolf héritait d'une tante la somme de 500 livres qui la mettait à l'abri du besoin et donc du conjugo. Virginia voulait vouer sa vie à l'écriture et à l'art, avoir un bureau à elle. Aujourd'hui, nous n'avons plus forcément besoin de faire un héritage (quoique si ça se présente ne le refusez pas, en revanche, le partager ou en confier la gestion à Valentin peut être une très mauvaise manœuvre, voir ce qui est arrivé à cette pauvre Madame De Ligonnès !) ; aujourd'hui, nous avons infiniment plus de possibilités que Virginia Woolf  n'en avait il y a un siècle, avec tout son talent ! 

Aussi voici la déclaration d'indépendance de Virginia Woolf dans Un lieu à soi : comment se ménager un "ciel dégagé" ! 

" Il faut que je vous dise que ma tante, Mary Beton, est morte en tombant de son cheval alors qu'elle se promenait pour prendre l'air à Bombay. La nouvelle de mon héritage m'est arrivée un soir, à peu près à l'époque où fut passée la loi qui donna le droit de vote aux femmes. La lettre d'un notaire tomba dans ma boîte aux lettres et quand je l'ouvris je découvris que ma tante m'avait laissé 500 livres par an pour toujours. Des deux -le vote et l'argent- l'argent, je l'avoue me sembla infiniment plus important. Avant ça, j'avais gagné ma vie en mendiant toute une variété d'étranges travaux auprès des journaux, ici sur une foire aux ânes, là sur un mariage ; j'avais gagné quelques livres sterling en écrivant des adresses sur des enveloppes, en faisant la lecture à des vieilles dames, en fabriquant des fleurs artificielles, en enseignant l'alphabet dans un jardin d'enfants. C'étaient là les principales occupations ouvertes aux femmes avant 1918. Je n'ai pas besoin, je le crains, de décrire en détail la difficulté du travail, car vous connaissez peut-être des femmes qui l'ont fait ; ni la difficulté de vivre de l'argent ainsi gagné, car vous avez peut-être essayé. Mais ce qui me reste encore comme pire blessure, c'était le poison de la peur et de l'amertume que ces jours généraient en moi. Pour commencer, toujours faire un travail sans envie de le faire, et le faire comme une esclave, à flatter et complaire, sans toujours de nécessité peut-être, mais la nécessité semblait réelle et les enjeux trop grands pour courir des risques ; et puis la pensée de cet unique talent -c'était la mort de le cacher- ce talent petit mais cher à celle qui le possédait -qui périssait, et avec lui mon moi, mon âme- tout cela devenait comme une rouille dévorant l'éclosion du printemps, détruisant l'arbre au cœur. Cependant, comme je l'ai dit, ma tante mourut ; et chaque fois que je change un billet de dix livres, un peu de cette rouille, de cette corrosion, est décapée ; la peur et l'amertume s'en vont. Vraiment, me disais-je en glissant les pièces d'argent dans mon porte-monnaie, quand je me rappelle l'amertume de cette époque, quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter. Aucune force au monde ne peut me retirer mes cinq cents livres. Je suis logée, nourrie, blanchie pour toujours. En conséquence, non seulement cessent l'effort et le labeur, mais aussi la haine et l'amertume. Je n'ai besoin de haïr aucun homme ; il ne peut pas me blesser. Je n'ai besoin de flatter aucun homme ; il n'a rien à me donner. Ainsi, imperceptiblement, me suis-je retrouvée à adopter une nouvelle attitude envers l'autre moitié de la race humaine. Il était absurde de blâmer une classe ou un sexe dans son ensemble. Les grandes masses des peuples ne sont jamais responsables de ce qu'elle font.  Elles sont menées par leurs instincts, qui sont hors de leur contrôle. Eux aussi, les patriarches, les professeurs, ont eu des difficultés sans fin, et de terribles obstacles à affronter. Leur éducation, par certains aspects, a été aussi déficiente que la mienne. Elle leur a inculqué d'aussi grands défauts. Certes, ils avaient l'argent et le pouvoir, à un coût cependant, celui de nourrir en leur sein un aigle, un vautour, pour toujours leur dévorant le foie et leur déchirant les poumons- l'instinct de la possession, la rage de l'acquisition, qui les pousse à désirer les terres et les biens des autres, perpétuellement; à fabriquer des frontières et des drapeaux ; des vaisseaux de guerre et des gaz empoisonnés ; à offrir leur propre vie et celle de leurs enfants. 

Promenez-vous sous l'arche de l'Amirauté (j'avais atteint ce monument) ou toute autre avenue dédiée aux trophées et aux canons, et songez au genre de gloire célébrée ici. Ou regardez, au soleil du printemps, l'agent de change et le ténor du barreau s'enfermer pour faire de l'argent et plus d'argent et encore plus d'argent quand il est avéré que cinq cents livres par an suffisent à rester vivant sous le ciel. Ce sont là de déplaisants instincts à nourrir ; ils sont le fruit des conditions de vie ; du manque de civilisation, songeais-je en regardant la statue du Duc de Cambridge, et en particulier les plumes de son bicorne, avec une fixité qu'elles ont rarement reçue jusque-là. Et comme je prenais conscience de ces obstacles, graduellement la peur et l'amertume se changeaient en pitié et tolérance; et au bout  d'un an ou deux, c'en était fait de la pitié et de la tolérance, pour laisser place au véritable lâcher-prise, qui est la liberté de penser les choses en elles-mêmes. Cet édifice, par exemple, est-ce que je l'aime ou pas ? Ce tableau est -il bon ou non ? Ce livre, à mon avis, est-il bon ou pas ? Vraiment, l'héritage de ma tante m'a dévoilé le ciel, et a mis à la place de la vaste et imposante figure d'un monsieur, que Milton recommandait à mon adoration perpétuelle, la vue d'un ciel dégagé. "


Une excellente lecture, décapante et radicale : Un lieu à soi - Virginia Woolf, nouvelle traduction par Marie Darrieussecq chez Denoël Editeur. 

vendredi 12 avril 2019

Soyons intersectionnelles avec les femmes battues

Je tombe sur ce thread (fil) de tweets il y a quelques jours :


Dans ce fil Chokodoc (à dérouler en cliquant dessus), l'homme (MonMec) est présenté comme le sauveur : on s'en sort bien parce qu'on peut l'appeler au téléphone et qu'il rapplique aussi sec. Sauf que 1) tout le monde n'a pas le dispositif MonMec, ou encore quand on en a besoin, MonMec n'est pas là, immédiatement disponible sous la main ; 2) le sauveur, dans pas mal de cas, peut se révéler être l'agresseur, c'est le cas pour les femmes battues : MonMec devient l'agresseur. Janus : sauveur ET agresseur, la double face du conjugo. Cela peut se révéler être un piège redoutable.

Et c'est un problème. C'est quoi l'intersectionnalité ? Pour Osez le féminisme, et d'autres, l'intersectionnalité s'applique aux femmes noires et autres "racisées" qui, c'est vrai sont doublement discriminées et maltraitées : une fois parce que femme, une deuxième fois parce que femmes noires. Elles peuvent même être victimes, troisième peine, du sexisme des hommes noirs, le sexisme n'étant pas réservé aux blancs, pas plus que le racisme d'ailleurs. Intersectionnalité : étude sociale et reconnaissance des hiérarchies d'oppression. Le problème survient lorsqu'elle est utilisée politiquement, qu'elle fragmente les luttes, ce qui accessoirement sert le système patriarcal qui se frotte les mains, permet le différentialisme culturel (on ne va pas accuser les grands frères d'être sexistes, ils sont victimes du racisme et du post-colonialisme, du coup on leur pardonne leur sexisme, condescendance absolue), qu'elle lui sert d'alibi politique, niant l'universalisme du statut d'inférieures sociales des femmes, de toute la classe sociale femmes. Exemple, ne parlons pas du sexisme des hommes noirs, ce ne serait pas politiquement correct.

Les femmes battues donc. Un marché de la subvention et de l'influence, une bonne opération pour les politiques. Au départ, comme la Fondation Abbé Pierre, les Restaus du Coeur, USAID, ou Médecins du monde, la Banque Alimentaire..., c'est une bonne idée charitable, qui permet de soulager la misère d'autrui par la solidarité. Mais c'est aussi une défausse de sociétés inégalitaires sur des "charities" comme disent les anglais : la charité c'est une vertu religieuse ; la justice sociale, c'est ce qu'organise par l'impôt et la répartition, la sécurité de toustes, une société démocratique. On n'est plus sur le même sujet.

Ces associations se nourrissent de dons privés en argent et en stocks de marchandises, et de subventions publiques ; elles grossissent, font donc du chiffre d'affaires (dons, distribution, bilans aux donateurs et bénéficiaires...) et, comme toute organisation humaine, elle ont intérêt à grossir, prospérer et persévérer dans leur être. Au bout d'un (long) moment, on se demande qui a commencé : de la poule ou de l’œuf, de la misère qui ne faiblit pas, avec toujours plus de bénéficiaires, ou des concerts de plus en plus lucratifs, salles remplies, records de ventes de billets ; regardez le Telethon : ils font concours d'une année sur l'autre, si une année est moins bonne que la précédente, c'est vécu comme un échec ! Trente ans après, ils en sont au même point : il leur faut toujours plus d'argent,  pour quel résultat au final ?

Une défausse des pouvoirs publics : la recherche dans le cas du Telethon est normalement un des buts de l'université ; la justice sociale est habituellement assurée par les filets sociaux (allocs, sécurité sociale, retraite). Les femmes battues sont un échec de la sécurité publique. Un mec qui cogne sa femme est un délinquant dont il convient de protéger la société qui doit l'empêcher de nuire, mission régalienne de l'état via la police et la justice. Mais tout se passe comme si une femme, et souvent des enfants, sont, chez eux, dans une sorte d'extra-territorialité comme si le privé n'était pas politique. Aussi, on a les associations de défense des femmes : généralement subventionnées (mairies, régions, Europe, état), on peut même dire qu'elles sont financées par le patriarcat vu le nombre de mecs à la tête de ces instances gouvernementales. Avec pas mal d'effets pervers : vous voulez un renouvellement annuel de vos subventions Mesdames, soyez gentilles et tenez-vous correctement ; je l'ai vécu, j'ai bossé bénévolement dans une association féministe pendant 4 ans, j'étais de toutes les réunions, inaugurations et buffets bien carnés des financeurs dont nous sortions l'estomac dans les talons, et accessoirement des sessions qu'on nous organisait avec des patrons du Bâtiment pour tenter de les convaincre de recruter des femmes. Jusqu'au jour où j'ai répondu à un qui nous disait "Et puis des femmes sur des chantiers boueux, aussi !", que quand nos grands-mères ont remplacé les mecs partis à la guerre à tous les postes laissés vacants par les hommes, quand ces derniers sont rentrés, ils ne leur ont pas demandé si leurs manucures avaient tenu le coup ? Coup de froid sibérien. L'adjointe au droits des femmes était dans la salle, elle l'a mal pris, on se demande pourquoi puisqu'ils étaient là pour ça, et moi aussi ! Bref, elle est allée voir la fondatrice et lui a demandé "C'est qui cette femme" (SIC), une journaliste ? J'avais un bloc-note, c'est pour ça, les journalistes ont des bloc-notes. Ça n'a pas traîné, on m'a rappelée à l'ordre et fait comprendre que les mecs, c'est fragile, qu'on ne les traite pas comme ça ! Inutile d'argumenter que le patron en question était venu boire une flute et discuter avec moi après, et qu'on s'était quittés en se serrant la louche ; en sous-texte, Karine la patronne a dû comprendre que sa subvention municipale était dans la balance, je suis donc partie.

Voilà où conduit l'addiction aux subventions. Soumission totale au financeur qui a droit de vie ou de mort sur votre association, les femmes en gardiennes du temple. Et puis ça fonctionne comme précédemment décrit : il y a des femmes battues, il faut donc des assistantes sociales, des refuges, du personnel pour tenir tout ça, ça crée des emplois associatifs en bénévolat ou très mal payés, qu'on espère efficaces : c'est une sorte de business de la misère qui devient pérenne. Les concours d'influence font aussi rage sur les réseaux sociaux à voir tous les comptes cause unique, ligne unique qui s'y tirent la bourre. Faire de la prévention ? On est bien trop occupées par le curatif et le curatif fait du chiffre. C'est toujours le même calcul : une bonne guerre relance le bâtiment, la prévention de la guerre ne rapporte rien aux PIB marchands.

Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas s'occuper des femmes victimes de conjoints violents, évidemment qu'il faut le faire, mais c'est aux pouvoirs publics de le faire avec de vrais emplois ; il faut d'ailleurs former la police et la justice à les recevoir toutes et à les écouter avec bienveillance.

Il est aussi temps de faire de la prévention, de dire aux filles que le mariage n'est pas une assurance : il ne garantit rien, ni le bonheur, ni la sécurité, il n'est ni une assurance vie ni une assurance santé. Au contraire, quand vous êtes ferrée, bien ligotée par les signatures devant le maire et le curé, les témoins, la famille, les amis, c'est à ce moment, en général, qu'il y a un fort risque que les violences commencent ; si elles ne commencent pas à ce moment-là, c'est que le violent attend que la femme soit enceinte, ce double verrou de sécurité pour lui. Le mariage est une institution patriarcale faite pour le plus grand bénéfice des hommes, les femmes seront perdantes de toutes façons sur les corvées non rémunérées et non reconnues par la société, alors que le conjoint attend bien ces services de son épouse, c'est implicite dans le contrat, une clause tacite non écrite. Je ne crois pas non plus que le mariage émancipe, il institue au contraire une dépendance, surtout des femmes : dépendance affective, psychologique, économique, régression de leur carrière alors que celle du mari décolle : il se stabilise, tandis que Madame se déstabilise, elle. Je sais qu'il y a toutes sortes de mariages : j'ai une connaissance qui s'est mariée tardivement pour l'avantage fiscal, elle n'est jamais chez elle la semaine car elle travaille comme commerciale en grand déplacement, elle est engagée en militantisme, ce qui signifie des week-ends et des soirées prises, il n'y a pas d'enfant en commun, c'est évidemment plus un arrangement social qu'une névrose amoureuse type "je l'ai dans la peau", ce qui ne veut pas dire qu'ils ne tiennent pas l'un à l'autre évidemment.

Pourquoi les associations féministes révèrent-elles tant ces vaches sacrées que sont le mariage et la maternité ? Pourquoi ne feraient-elles pas de la formation à la résistance à la pression sociale ? On dirait que pour celles-ci, dire du mal des institutions mariage et maternité est un tabou : on déplore le sort des femmes mais on ne met pas en garde, on ne dissuade pas. Pire même, on s'y épuise à revendiquer une parité inaccessible, on réinvente et affadit des concepts déjà mis en évidence sous d'autres mots, à d'autres époques ! Il était inutile d'inventer charge mentale, Christine Delphy avait déjà, en 1990, parfaitement décrit le phénomène sous les mots bien plus percutants de "double journée pour un demi-salaire" -et au final une demi-retraite ! Quelle perte de temps.

Nous ne sommes déjà pas aidées par la société, ni la par pop culture qui poussent au conjugo en le présentant comme le nec plus ultra ; les nombreuses humoristes femmes dans leurs stand up font rire en disant qu'elles ont "40 ans et pas de mec", présenté comme un échec patent (what the fuck ?) ; imaginez l'inverse, un comique homme faisant un spectacle "40 ans et pas de femme" ? Non, l'obligation du conjugo ne pèse que sur les femmes, c'est une fabrication sociale, et elle est dangereuse quand on voit les dégâts qu'elle cause. Il n'y a pas de voie royale, toutes les expériences sont bonnes à tenter. A condition surtout qu'elles soient libératrices, de les vivre en autonomie sans devoir sa vie et son destin à quelqu'un d'autre.

Il y a toutes sortes d'alternatives au mariage en fonction de ce que l'on souhaite obtenir en terme de solidarités : colocation, PACS, communautés de femmes -expérimentées par les féministes des années 70, mais on dirait que chaque époque se doit d'inventer ce qui l'a déjà été, et que nous ayons une mémoire d'amibe. Il est aussi temps de rappeler que vivre seule ne signifie pas qu'on est atteinte d'une maladie contagieuse incurable. Il est temps que les femmes qui vivent seules et qui en sont contentes sortent du placard pour dire et proclamer qu'elles sont très épanouies et qu'elles ne renonceraient à leur autonomie pour rien au monde. Arrêtez la pression sur votre entourage si vous êtes mariée, ne cédez pas à la pression sociale, arrêtez la propagation des légendes patriarcales : on peut vivre une vie pleine sans mariage et sans enfants, on peut vivre plusieurs amours sans se posséder l'un l'autre par contrat, on peut tout vivre. Il n'y a pas de normalité, il n'y a que des conventions sociales, grégaires, normalisantes.

Il faut rappeler avec Andrea Dworkin encore et toujours que :
" Le féminisme est la reconnaissance que chaque être humain vit une vie séparée dans un corps séparé, et meurt seul... c'est la plus simple idée révolutionnaire jamais conçue, et la plus méprisée ".



Dessin de Chaval (Yvan Le Borgne) - Caricaturiste et cartooniste - 1915-1968

Lien supplémentaire : Les femmes et les enfant d'abord ? Le mythe de l'homme protecteur ne résiste pas à l'analyse

samedi 30 mars 2019

Mariage et patriarcat

Cette semaine, je vous propose la traduction, avec leur accord, d'un article écrit par Marv Wheale pour le blog Vegan Feminist Network. Il traite du mariage et de quelques objections qu'on peut à juste titre lui opposer. Vous noterez en conclusion l'utilisation faite de l'intersectionnalité, cette nécessaire critique sociologique des hiérarchies d'oppression imposées par la domination patriarcale, mais plus contestable quand on en fait un usage politique puisqu'elle segmente l'oppression et fait perdre de vue "l'ennemi principal". Ici, elle s'applique judicieusement aux femmes mariées battues, le mariage étant pourtant peu contesté par les féministes qui défendent à juste titre ces femmes. Et pour le reste, gardez en tête que cet article est écrit dans le contexte social étatsunien.

" Le mariage est une institution ancienne, en même temps que contemporaine. Son aspect culturel réside dans sa capacité à appeler des aspirations telles que l'amour, le bonheur et l'identité. Le cérémonial du mariage lie ensemble des individus à la poursuite d'un avenir satisfaisant et comblé.
Vous ne pouvez pas reprocher à des couples de vouloir une vie merveilleuse, mais le mariage pose pourtant de nombreux problèmes. Je vais en examiner deux :

- Il occulte les inégales conditions sociales des hommes et des femmes ;
- Il dévalorise les autres relations intimes non sexualisées : amicales, fraternelles (entre frères et sœurs) et entre humains et autres animaux, en les renvoyant à un statut inférieur.

La politique sexuelle autour du mariage

Le mariage en tant que dispositif établi par la société dissimule les divisions de pouvoir entre hommes et femmes face à l'intimité qu'ils partagent. Plus simplement, les femmes n'ont pas un statut égal à celui des hommes même quand l'affection qu'ils partagent est profonde : l'assignation aux rôles sexuels / travail reproductif non payé / salaires inégaux sur le marché du travail / participation des hommes disproportionnée aux gouvernements / manque de représentation des femmes à la tête des grandes compagnies, dans la police, les cours de justice et l'Armée / le harcèlement sexuel, le viol, les violences conjugales et le meurtre / l'objettisation sexuelle dans la pornographie, les autres médias et la prostitution. Tous ces facteurs se mêlent à d'autres et sont aggravés par l'ethnie, la classe économique, le handicap, la taille, et l'âge.

Parce que le mariage obscurcit ces inégalités et désavantages, il rend plus difficile l'organisation contre le pouvoir mâle. La mobilisation d'énergie est divertie vers les "intérêts du mariage" qui engloutissent des tonnes de ressources matérielles et émotionnelles en quelque chose qui ne peut satisfaire nos désirs les plus profonds. Il est essentiellement contre-productif d'investir autant dans un but incapable de tenir ses promesses aux hommes et aux femmes en tant que groupes sociaux. De toutes les identités qui affirment la subordination des femmes au patriarcat, le mariage est une des plus influentes.

Les mariages LGBTQ+ en sont une réforme, mais ils ne peuvent pas préserver des sanctions d'une institution fabriquée par la société patriarcale. Toute amélioration du système finit par le légitimer. Pensez aux proclamations du capitalisme végane, aux mesures de bien-être animal, à la pornographie féministe, au travail du sexe..., tous hérauts de la libération. Ces mouvements contradictoires ne peuvent apporter de résultats en vue d'une émancipation. Ils sont tous des illusions libérales.



Les outsiders

Pour mieux appréhender les implications du mariage, vous devez reconnaître la situation où il place celles/ceux hors de ses frontières. Les non mariés sont relégués dans une position sociale subordonnée au motif qu'illes n'atteignent pas le modèle marital. Vivre à l'intérieur de différentes autres unions vous donne un statut inférieur. C'est évident non seulement au niveau de la non reconnaissance culturelle, mais également dans les lois des états. Les relations contractuelles des sexes dans le mariage, reconnues par l'état permettent toutes sortes d'avantages : des réductions d'impôts, des prêts bancaires, l'accès à l'adoption d'enfants, l'accès aux avantages sociaux du partenaire, des privilèges d'assurances santé, des droits de visite à l'hôpital, des directives pré-décès, des droits du survivant, des droits à l'héritage, des droits à l'immigration, et tous les avantages des proches-parents.

Les contre-arguments aux critiques du mariage 

Des gens vous diront que c'est une simplification que de voir le mariage comme irrémédiablement sexiste, surpassant toute autre relation platonique. Après tout, des quantités de femmes sont heureuses dans le mariage. De ce point de vue, plus de sensibilité et de crédit devraient être donnés aux exemples particuliers de mariages où les deux époux s'alignent sur les objectifs féministes, et qui respectent le pluralisme des relations des non mariés ; ils proposent que tous les avantages légaux et économiques du mariage soient étendus aux relations alternatives.

De plus, de nombreux couples issus des classes moins privilégiées pensent que le mariage est un refuge : contre la suprématie blanche, l'adversité économique, le capacitisme dominant, et la primauté hétérosexuelle. Ils proclament que bien que le mariage a des inconvénients pour les femmes, il est moins pénalisant que les pesants problèmes imposés par le racisme, le classisme, le capacitisme ou  l'hétérosexisme. Ce qui est important pour elles/eux, c'est de centrer le mariage sur la réciprocité et la résistance aux injustices sociales. Dans ces cas, le mariage est estimé fortifier la classe laborieuse, les combats contre le racisme, ceux des handicapés et des LGBTQ+ : en retour, le mariage s'en retrouve fortifié.

Les mariages entre véganes aussi sont vus comme un moyen d'exprimer publiquement un attachement émotionnel, des valeurs communes pour la cause de la libération animale. Ce raisonnement et ces sentiments sont similaires aux autres mariages axés sur la justice sociale.

Dernières remarques 

Non, tous les mariages ne sont pas égaux, mais la querelle contre le mariage est politique, car il est une entité politique.

L'idée du mariage, bon ou mauvais, faisant consensus, dépendant du respect mutuel, de l'affection et de la solidarité, masque la réalité des classes de sexe et la privatisation des femmes dans l'institution. Il dévalue celles/ceux qui ne veulent pas en être culturellement et légalement, refusant d'être ébranlés par l'optimisme progressiste des gens mariés à l'esprit aussi ouvert soit-il.

Certainement que l'intimité et l'activisme politique sont accessibles hors liens maritaux.
La violence des hommes contre les femmes est un système de pouvoir qui s'exprime majoritairement dans les liens du mariage. Pourquoi promouvoir un système oppressif qui masque l'occupation structurelle des hommes de la vie des femmes ?

Ne pourrions nous pas rendre l'intersectionnalité plus inclusive vis à vis des femmes battues en critiquant le mariage comme une fabrication sociale ? Nous savons que le genre, la race, le capacitisme, la classe, sont des constructions sociales, pourquoi ne pourrions-nous pas dire que le mariage en est une
aussi ? Tendons-nous à nous accrocher socialement à des habitudes apprises qui nous empêchent de questionner en profondeur nos visions du monde ?

Je ne demande pas aux gens mariés de se séparer ou de divorcer. Ce serait arrogant, inconséquent et absurde. Ce n'est pas la faute des individus s'ils ont été socialisés par des normes et des valeurs. Mon invitation est de mettre de côté nos résistances aux questionnements et de soumettre nos institutions sociales à l'épreuve de la pensée, du ressenti et du vivre. "

Marv est le modérateur de la page Facebook du Vegan Feminist Network.

vendredi 1 février 2019

La grande arnaque - Le mariage

Sexualité des femmes et échange économico-sexuel - Paola Tabet - Anthropologue
1 - Le mariage - Citations

Au nom du père - sculpture par Raymonde Arcier - 1976 - Toile de jute, kapok, mousse de polyester, coton et cuivre. Hauteur : 2m65.

Etre marchandise : Selon Claude Lévi-Strauss, anthropologue, les sociétés humaines se sont constituées sur l'échange des femmes ; depuis la nuit des temps, on vend leur travail et leur capacité reproductive. C'est une transaction dans laquelle, toujours selon Lévi-Strauss " la femme n'est pas un partenaire de l'échange qui se déroule entre hommes, mais l'objet de l'échange ".

" La sexualité des femmes leur est aliénée, elle entre dans le système d'échange, où son affectation peut être contrôlée par d'autres qu'elle-même. La sexualité des hommes n'a subi aucune évolution parallèle ". Jill Nash, ethnologue, comparant des sociétés de Bougainville dans le Pacifique -à propos de l'échange dans le mariage et dans le système prostitutionnel.

[là ou existe le travail salarié, dans les sociétés industrialisées et en voie de développement], les salaires inégaux et l'inégal accès au travail, en particulier à des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés, constituent autant d'éléments matériels bien connus qui continuent à forger la dépendance des femmes aux hommes, y compris sur le plan individuel, et, partant, à instituer l'échange économico-sexuel comme forme générale des rapports de sexe ".

" Dans le mariage, le mari acquiert : 1) le droit à l'usage physique direct de la personne de l'épouse ; usage sexuel et usage reproductif ; 2) le droit à l'usage (quasiment illimité) de la force de travail de l'épouse. Là s'actualise et se présente avec une extrême clarté le rapport d'appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes ".

" La violence apparaît donc dans le champ même de la sexualité comme l'un des mécanismes sociaux essentiels par lesquels les femmes sont contraintes à occuper une position subordonnée par rapport aux hommes ".
La connaissance 

" L'autre mécanisme fondamental consiste à empêcher les femmes d'accéder à la connaissance ou à leur en limiter l'accès. Des efforts extraordinaires ont été consacrés, dans les différentes sociétés, à la sauvegarde du monopole du savoir. Comme la violence, c'est un travail indispensable au maintien du pouvoir ; il a visé par tous les moyens, et il continue à le faire, à bloquer la connaissance, l'expérimentation et l'imagination des femmes dans tous les domaines, que ce soit la technologie, l'art, la philosophie, la religion, la science. "

La grande arnaque - En conclusion

" Avec l'échange économico-sexuel, nous nous trouvons devant une gigantesque arnaque fondée sur le plus complexe, le plus solide et le plus durable des rapports de classe de toute l'histoire humaine, le rapport entre hommes et femmes. Une arnaque toujours à l'oeuvre aujourd'hui."
Division sexuelle du travail, gap technique en défaveur des femmes, accès différencié des hommes et des femmes aux ressources, différentiels de salaire et travail domestique gratuit des femmes, le surtravail des femmes donne aux hommes un surplus de temps libre, déterminant pour le savoir, la politique et la création.
" Les femmes sont faites pour avoir des enfants, les femmes n'ont que le sexe pour vivre, dit-on : il est donc normal qu'elles dépendent des hommes . Comme dans un tour de prestidigitation, le travail accaparé des femmes disparaît ; ce qui est occulté, c'est l'expropriation des ressources et des moyens de production qu'elles subissent et, par un renversement idéologique de la réalité, la domination et l'exploitation apparaissent comme des faits d'évidence, découlant de la "nature" différente des deux sexes. Une double tricherie se profile derrière les rapports de classe qui donnent aux hommes dans chaque société, le pouvoir économique, juridique et politique. "

Tout cela est puissamment représenté, figuré, par l'oeuvre ci-dessus de Raymonde Arcier : "Au nom du père" de 1976 acquise par le Centre Pompidou. Son oeuvre textile à base de tricotages toutes matières montre l'encombrement des femmes (sacs à provisions géants importables...) voulu par le patriarcat et ses agents prescripteurs.  J'espère la voir à Rennes lors de la prochaine exposition du Musée des Beaux-Arts "Créatrices, l'émancipation par l'art" prévue du 28 juin au 27 septembre 2019, Marie-Jo Bonnet, cofondatrice du MLF et historienne de l'art est commissaire de l'exposition. Réservez une visite en Bretagne dans votre emploi du temps de cet été, cet événement est prometteur avec ses 85 oeuvres de femmes du Moyen-Age à nos jours ! J'ai très hâte.

Mariez-vous si vous voulez, mais sachez que l'ADN du mariage c'est celui-là. Que vous soyez trobriandaise, parisienne ou vivant au Cap en Afrique du Sud, nulle n'y échappe. Trois indices immanquables dans les cérémonies de mariage pour vous mettre sur la voie : le voile de mariée (il fait son grand retour, d'après ce que je vois quand il m'arrive de passer près des mairies le samedi), est un lourd symbole d'appartenance ; le père de la mariée conduisant sa fille à l'autel, le lieu du sacrifice, pour la confier à son futur mari, matérialise l'échange entre hommes.

Raymonde Arcier : "Sac de noeuds" cabas géant crocheté avec de la grosse ficelle. Elle tricote aussi le fer et le laiton !


Ressources sur le site de Raymonde Arcier à aller voir et partager sans modération.
La grande arnaque de Paola Tabet sur le site de l'éditeur L'Harmattan.

mardi 11 septembre 2018

Sofia de Meryem BenM'Barek : le malheur de naître fille

Enfin un bon film à se mettre sous la dent !



Sofia, fille de famille boudeuse au service des adultes (elle sert le thé quand on lui demande) accouche quasiment (elle y perd les eaux) dans la cuisine familiale ; déni de grossesse, elle n'a rien vu venir. On est à Casablanca en 2018 : quand une femme se présente pour accoucher dans un hôpital public ou une clinique privée, il lui faut présenter le numéro d'identité du mari-père, c'est la première chose qu'on lui demande, avant même de s'enquérir de comment elle va. Sinon elle risque d'un mois à un an de prison. Le patriarcat ne rigole pas avec la "vertu" des filles au Maroc.

Il va donc falloir en 24 heures trouver qui est le père, et le faire épouser. Je ne vais pas dévoiler l'intrigue et ses coups de théâtre, Meryem BenM'Barek tire parti d'un excellent scénario, primé à Cannes. Sachez juste que c'est de l'anthropologie clinique et grinçante : la grande affaire de l'espèce humaine, c'est la reproduction, à condition d'y mettre les formes : pas de truc dans le machin, ni de machin dans le truc, trop animal, les formes, les convenances, et rien d'autre. Tant pis si c'est étouffant, tant que les apparences sont sauves. Evidemment les femmes paient plein pot les turpitudes des mâles ; les mecs aussi d'ailleurs, mais on s'en fout. Les mâles alpha eux, tirent magistralement leur épingle du jeu. Les matrones, même les plus "francisées", qui ont bu le calice jusqu'à la lie, ne voient vraiment pas pourquoi leurs filles se tireraient du piège -genre rat coincé dans un tuyau- où on fait expier les femmes : le mariage-échange de chèvres entre éleveurs, pour faire société, lors d'une cérémonie vulgaire où la mariée est parée comme une idole et maquillée comme une voiture volée ; mais on se venge entre ancillaires rigolardes dans la cuisine en se racontant les fiascos des mâles qui "tirent le feu d'artifice avant la fête", et la sous-caste sociale a le regard filtrant et haineux des faux-jetons qui flairent la bonne affaire : caser un de ses rejetons mâles, surnuméraire et incapable, -elle ne se fait aucune illusion- dans une classe sociale supérieure.

Malgré toute cette noirceur, le miracle c'est que ce sont encore les jeunes femmes qui s'en tirent le mieux : l'une, empathique, effarée, et au bord des larmes pendant tout le film, devant le destin qui l'attend si elle ne se tire pas très vite dans une carrière de médecin, et la victime qui, contre vents et marées, réussit à imposer sa volonté dans les interstices minuscules que lui laisse cette société patriarcale étouffante. Meryem BenM'Barek filme d'ailleurs en plans serrés les visages et les corps, dans des intérieurs lourdement meublés, il n'y a aucune de lignes de fuite, on étouffe, à part dans une scène au bord de la mer.

Durant tout le film, les dialogues passent agréablement de l'arabe au français dans la même phrase, c'est très contemporain. Allez le voir, vous ne regretterez pas ; il est encore en salle. Et suivez la carrière de Meryem BenM'Barek : ce film est son premier long métrage, il est très prometteur.

dimanche 18 décembre 2016

De l'amour, du mariage et du servage - Ti Grace Atkinson

Servage - Définition Wikipedia :
" Succédant à l'esclavage, le servage, dans l'analyse marxiste, représente l'une des trois formes d'exploitation du travail avec l'esclavage précisément et le salariat. Au niveau général, l'exploitation désigne le fait qu'une personne travaille gratuitement pour une autre. Ce travail gratuit peut prendre des formes simples, comme dans l'esclavage, ou complexes. Au niveau du servage, le serf se voit contraint de travailler gratuitement sur les terres du seigneur et de lui donner en nature une partie de sa récolte. Pour indiquer ce travail gratuit on dit qu'il est soumis à la taille et à la corvée seigneuriale : entretien du château, des douves ou des bois."

" L'Histoire n'a connu aucune vraie révolution. Les nombreux incidents qu'on a appelés "révolutions" n'étaient à proprement parler que des révoltes. Ces prétendues révolutions n'ont jamais rien touché à l'oppression des femmes ".  Ti Grace Atkinson - Odyssée d'une amazone -Manifeste féministe radical.

Cette semaine, je vous propose un texte tiré de Odyssée d'une amazone, proposant carrément de détruire le mariage, ce contrat de travail issu du servage, le serf étant une personne (contrairement à l'esclave qui est un bien meuble, comme les animaux actuellement) attachée à un fief, à une terre, liée par un contrat et devant des "corvées" à son suzerain, sans rétribution, sans pouvoir changer sa condition, sans pouvoir quitter sa terre. La seule contrepartie est la protection du suzerain et un lopin pour se nourrir ainsi que sa famille. Ce statut social rappelle furieusement la condition des femmes dans le mariage, condition souvent évoquée sur ce blog, voir mes articles Christine Delphy. 


" Certaines femmes du Mouvement prétendent que le phénomène de l'amour, en particulier celui de "l'amour romantique" , est relativement récent. Mais avant d'entrer dans la polémique, je dois signaler l'importance même du problème de l'amour. Le trait peut-être le plus pernicieux de la classe des femmes est probablement que, devant la terrible évidence de leur situation, elles affirment obstinément que malgré tout, elles "aiment" leur Oppresseur. Or, quelques féministes soutiennent que les femmes, jusqu'à une date plus ou moins récente, résistaient à leur oppression et que le passage de la haine à l'amour est un phénomène relativement moderne.
Cette condition mentale, si désespérément recherchée par les femmes, ne me semble pas particulièrement mystérieuse. Apparemment "l'amour" est une réponse traditionnelle à l'oppression accablante. De plus, il fait partie du processus d'identification avec "l'Homme". Aimer c'est s'abandonner. C'est probablement pour l'opprimée la seule façon d'échapper à son oppression. Elle "flippe".
La prostitution est le type même de fausse alternative au mariage. Cette sinistre leçon de choses permet à l'Oppresseur de maintenir la femme moyenne enfermée dans la prison du mariage, subordonnée à son Oppresseur.
Le viol est une activité terroriste.
Les rôles, distincts de la fonction, sont l'expression des caractères de classe des institutions.
Ce que le Mouvement appelle les activités pour les "droits civils", par exemple la lutte contre la discrimination dans l'emploi, sont à n'en pas douter des aspects secondaires de l'oppression des femmes dans la mesure où ils reflètent les rôles attribués aux femmes au sein des principales institutions sexuelles. Combattre la discrimination dans l'emploi et en faire le pivot de la lutte contre l'oppression des femmes est plus ou moins analogue au cas des noirs qui combattaient pour la même cause dans les années 1850, croyant attaquer le cœur de leur oppression. Tactique suicide !
La religion est, semble-t-il, le type d'instrument officiel destiné à faciliter l'adaptation de la conscience des femmes à l'oppression. Il ne faut pas oublier qu'une théorie de l'oppression des femmes doit envisager tous les cas, toutes les structures et toutes les institutions de cette oppression.

Je voudrais proposer brièvement un programme* destiné à enrayer l'oppression des femmes. Manifestement, les femmes -le plus grand nombre de femmes- doivent avant tout se couper des institutions sexuelles et s'organiser pour créer un contre-pouvoir opposé à celui des hommes. Aussi, je vous en prie, pour votre bien et celui du Mouvement, ne vous mariez pas. Une fois les institutions majeures minées ainsi, il faut lutter pour trouver les moyens de passer de l'oppression à la liberté.
Les féministes (The Feminists) ont avancé un programme de dédommagements élaboré sur le modèle des programmes de l'Administration des Anciens Combattants. Ceci pourrait être fait par un Ordre de l'Exécutif. Ce programme, comme celui de l'Administration des Anciens Combattants, comprendrait trois catégories de bénéficiaires : femmes célibataires, femmes mariées et femmes ayant des personnes à charge. Ce serait un engagement national à une telle échelle que les dépenses se rapprocheraient vraisemblablement de celles que nous consacrons à la "défense" militaire. Il serait naïf de croire que n'importe quel gouvernement, et à plus forte raison le nôtre, est prêt à admettre la nécessité d'un tel engagement sans une énorme pression.
Quant à la tactique, je crois que la méthode la plus efficace consiste à isoler l'objectif et à l'attaquer sous tous les angles, jusqu'à la chute définitive. Prenons le cas du mariage. Il faudra développer une campagne d'éducation massive. Et ensuite faire un procès au mariage en s'inspirant du Treizième Amendement de la Constitution des États-Unis qui déclare l'illégalité de l'esclavage et du servage involontaires.
Notre gouvernement, comme tous ceux que je connais, peut prétendre que le mariage est une forme de servitude volontaire. Mais les femmes n'étant pas informées des termes du contrat et cette ignorance étant à l'origine de l'annulation de toute autre forme de contrat de travail, force est de déclarer nul le contrat de mariage.
Même les Nations Unies, peu favorables aux points de vue "radicaux" affirment que le servage ne va pas de soi dans la condition humaine. Ainsi, à moins de proclamer que les femmes ne sont pas humaines - idée qui n'est pas neuve- la servitude volontaire est une contradiction dans les termes. "
Ti Grace Atkinson
Odyssée d'une amazone
4 mars 1970 : Kingston, Rhode Island.

*De toutes mes lectures féministes, la théoricienne mais pragmatique Ti Grace Atkinson est la seule à ma connaissance à proposer un programme de lutte contre le patriarcat, toutes les autres sont dans l'analyse et la dissection du patriarcat et de ses conséquences. Ti Grace Atkinson est une féministe radicale qui dès le début affirme que l'oppression des femmes est liée à un affrontement de classe.

samedi 24 septembre 2016

Le divorce : continuité du mariage

Puisque le collectif SOS Papa, petit lobby agissant auprès des politiques, refait parler de lui en proposant de modifier le code civil pour favoriser la garde alternée des enfants, (super fil à la patte destiné au final, entre autres, à empêcher la mobilité professionnelle des femmes) et en présentant les pères comme des victimes de juges inéquitables et insensibles à "l'intérêt de l'enfant", je vous propose des extraits d'un texte de Christine Delphy à propos du divorce parus dans L'ennemi principal, économie politique du patriarcat, Editions Syllepse, Chapitre Mariage et divorce. Il éclaire parfaitement la situation et démontre que le divorce est la parfaite continuité du mariage, et que l'inégalité est toujours en défaveur des femmes, ce qui arrange bien les hommes divorcés, et alimente l'institution du mariage.


LE MARIAGE

" En effet, si un divorce est la fin d'un mariage au sens d'une union particulière, il n'est nullement la fin du mariage en tant qu'institution. Il n'a pas été créé pour détruire le mariage puisqu'il ne serait pas nécessaire si le mariage n'existait pas. En ce sens comme bien des auteurs l'ont montré, même la fréquence des divorces peut être interprétée non comme un signe que l'institution du mariage est malade, mais au contraire comme un signe qu'elle est florissante. 
[...]
le mariage est l'institution par laquelle un travail gratuit est extorqué à une catégorie de la population, les femmes-épouses. Ce travail est gratuit car il ne donne pas lieu à un salaire mais seulement à l'entretien. 
[...]
les services domestiques peuvent être achetés sur le marché -ont une valeur- quand ils ne sont pas produits dans le cadre du mariage par des femmes-épouses. La gratuité du travail ménager  -ce rapport de production particulier- ne dépend pas de sa nature puisque lorsque les femmes fournissent ce travail hors de la famille, il est rémunéré. Le même travail prend donc de la valeur  -est rétribué- dès lors que la femme le fournit à des individus avec qui elle n'est pas mariée.
On doit donc en conclure que la non-valeur de ce travail est induite institutionnellement par le contrat de mariage et que le contrat de mariage est un contrat de travail. Plus précisément, c'est un contrat par lequel le chef de famille -le mari- s'approprie tout le travail effectué dans la famille puisqu'il peut le vendre sur le marché comme le sien propre, comme dans le cas de l'artisan ou de l'agriculteur. Inversement, le travail de la femme (épouse) est sans valeur parce qu'il ne peut pas être porté sur le marché, et il ne peut l'être en raison du contrat par lequel sa force de travail est appropriée par son mari.
Quand les femmes-épouses travaillent à l'extérieur, elles sont néanmoins tenues d'effectuer le travail ménager. Apparemment toute leur force de travail n'est pas appropriée puisqu'elles en divertissent une partie pour leur travail salarié. 
[les femmes travaillant en salariat en dehors de la cellule familiale le font en consentant d'énormes sacrifices : "conciliation" vie de famille et carrière, moindre disponibilité donc moindre ascension de carrière, promotions plus rares, salaires inférieurs à leurs collègues masculins, épuisement..., tant et si bien que à diplômes égaux ou supérieurs, responsabilités égales]
le mariage amène une mobilité descendante de la femme et au contraire une mobilité ascendante de l'homme qui se conjuguent  pour creuser un écart considérable entre les possibilités économiques des deux. 

LE DIVORCE

... l'exercice d'un métier permettant à certaines d'envisager le divorce quand d'autres dans la même situation mais sans métier, font "aller" leur mariage, on peut penser que nombre de femmes divorcées ou en instance de l'être, abordent le marché du travail en catastrophe (comme les veuves d 'ailleurs) : sans qualification, sans expérience de travail, sans ancienneté, elles se trouvent reléguées dans les emplois les moins bien payés. Cette situation contraste souvent avec le niveau honorable de leurs études, les carrières qu'elles envisageaient ou pouvaient envisager avant le mariage, la position sociale de leurs parents, et non seulement la position sociale originelle de leur mari mais surtout celle qu'il a atteinte cinq, dix, vingt ans après le mariage, au moment du divorce. De surcroît, sur leur salaire, elles ont en général des enfants à entretenir, non seulement matériellement comme avant le divorce mais aussi financièrement, ce qui est nouveau. 
[...] le niveau de vie des divorcés un an après le divorce, tombe de 40 % pour les femmes et s'élève de 70 % pour les hommes. 
La charge des enfants est l'aspect de l'état de divorce qui éclaire le plus le mariage et en même temps confirme la continuation du mariage après le divorce. Cette charge assumée par la femme, confirme l'hypothèse de l'appropriation du travail de la femme par le mari, mais de plus elle fait entrevoir ce qui est moins évident : que cette appropriation, caractéristique du mariage, persiste après que celui-ci est rompu. Ce qui nous permet d'avancer que le divorce n'est pas le contraire du mariage, ni sa fin, mais un avatar, une transformation du mariage. 

[au nom officiel de "l'intérêt de l'enfant"]

Officieusement (action négative) la garde des enfants est considérée comme un privilège et même une compensation pour les femmes, mal loties par ailleurs. Toute une mise en scène a pour but de dresser les conjoints l'un contre l'autre, de faire peser des incertitudes quand à l'issue du combat, et d'ériger la garde des enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle, celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir remporté une victoire. Bien entendu, il n'est jamais question de leur entretien -de leur charge- mais seulement de leur "garde" -notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et officieusement le droit d'en jouir comme d'une propriété. Officiellement encore la charge est répartie entre les deux parents. Dans les faits les femmes ont toujours la garde des enfants jeunes. Leur revenu après le divorce est toujours très inférieur à celui de leur mari. Les pensions fixées par le tribunal sont toujours dérisoires. La contribution financière de la femme est nécessairement supérieure en valeur absolue à celle du mari, ce qui, compte tenu de son revenu inférieur, représente une valeur et un sacrifice relatif  beaucoup plus grand pour elle. De toutes façons, les pensions ne sont jamais versées. Mais même en restant dans le cadre officiel -dans l'hypothèse où elles sont versées- les pensions ne prennent jamais en compte l'entretien matériel : le temps et le travail de la femme. 

Ainsi, à la fois par des actions positives : l'attribution de la garde à la mère, la fixation d'une pension dérisoire, et par des actions négatives : l'omission de veiller à ce que les pensions soient versées, le tribunal consacre la responsabilité exclusive des femmes. Que ses guides officiels ne soient que des prétextes pour parvenir à ces résultats est prouvé par le fait que l'intérêt de l'enfant ne commande impérativement que celui-ci soit confié à sa mère, qu'elle soit pauvre, "immorale", ou malade, que tant qu'il nécessite un travail d'entretien important : tant qu'il y a des couches à laver, des biberons à donner, des courses à faire pour lui, etc. Dès que l'enfant a atteint quinze ans la Cour regarde généralement son père avec plus de faveur que la mère : elle ne saurait lui donner autant d'avantages que le père, plus riche (et pour cause). Un enfant confié à sa mère jusqu'à cet âge peut alors être redonné au père, toujours en considération de son intérêt ; mais cet aspect de l'intérêt de l'enfant -la richesse du parent- n'a curieusement pas joué quand l'enfant était plus jeune, son intérêt étant alors d'être langé par sa mère (et non par son père ou une personne payée par lui). Objectivement, "l'intérêt de l'enfant" a contribué à appauvrir sa mère, à enrichir son père, et à créer ainsi les conditions dans lesquelles son intérêt ultérieur est de revenir à son père.
[...] 
L'association mère-enfant ne constitue donc pas une famille ou un type de famille mais, dans sa virtualité, une condition, et dans sa réalité, une des modalités, de la seule famille : la famille patriarcale patrifocale. La misère qui accable les paires concrètes mère-enfant n'est pas un accident remédiable ou une injustice réparable. Elle est nécessaire, organisée, inévitable et constitutive du système. L'existence de ces paires est inséparable de leur condition misérable. De même qu'elles doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l'exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. " Christine Delphy

Christine Delphy est sociologue, chercheuse au CNRS, spécialiste des études féministes.
J'ai respecté scrupuleusement la ponctuation et les caractères. Mais les caractères en gras sont de mon fait.