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mardi 30 avril 2024

Comment l'humanité se viande - Le véritable impact de l'alimentation carnée

Ecrit par Jean-Marc Gancille, cet ouvrage vient de sortir en librairie.


Dans ce petit essai de 152 pages, Jean-Marc Gancille reprend son plaidoyer commencé avec Carnage (que j'avais résumé dans cet article de mon blog), plaidoyer argumenté pour les animaux, pour une écologie sentientiste, et au final pour une agriculture végane sans élevage et sans amendements animaux. 

La première partie de l'ouvrage rappelle les chiffres affolants d'animaux tués (80 milliards chaque année) pour nourrir les 8 milliards d'habitants qui peuplent la planète, dont 4 milliards environ de classes moyennes aux besoins insatiables. Sans oublier que le carnage se commet également sur les mers et les océans du globe. Le pire, si c'est possible, a lieu en mer. L'emprise humaine de la pêche artisanale et industrielle est en effet bien plus importante que sur les terres, les océans occupant plus de place sur le globe que les terres émergées. Avec les inconvénients que l'on sait maintenant, sauf à vivre depuis 20 ans dans un caisson hyperbare insonorisé. Accaparement de terres cultivables pour nourrir des bêtes, destruction des habitats des animaux sauvages, de la biodiversité terrestre animale et végétale, de la faune marine, réchauffement climatique dû à la déforestation et aux émissions de méthane, pollution de l'air à l'ammoniac, pollution des eaux par eutrophisation avec les rejets d'effluents surchargés en nitrates, tels le lisier de porc, comme en Bretagne, en Chine, dans le Golfe du Mexique, tous littoraux truffés d'algues vertes ou de sargasses, se nourrissant des effluents des élevages.

Avec d'autres risques : antibiorésistance, pollution médicamenteuse, et dégâts pour la santé publique par consommation excessive de protéines et de graisses animales ; risques accrus de mutation de virus provenant de zoonoses frappant des animaux aux organismes affaiblis, tous génétiquement identiques, vivant confinés et mal portants, et donc d'épidémies ravageuses pour les humains. Les maladies épidémiques de grippe, variole, malaria, tuberculose, typhus, diphtérie, rougeole, fièvre jaune, peste, choléra sont apparues il y a 10 000 ans avec l'élevage, du fait de la proximité entre humains et animaux. Aujourd'hui, le virus de la grippe aviaire, particulièrement létal et résistant, qui a dévasté les populations d'oiseaux d'élevage et d'oiseaux sauvages en 2020 et 2021, H5N1, c'est son petit nom, donne des sueurs froides aux autorités sanitaires. Des oiseaux, il est passé aux mammifères, il contamine désormais des bovins. 

L'auteur s'applique dans un chapitre à démythifier nos croyances et démystifier nos sentimentalismes culturels pittoresques à propos de la chasse, de l'élevage et de la consommation de viande. Tels que les prairies stockant le carbone, les amendements organiques "nécessaires" pour les cultures, fumier, purin ou leur compromis moderne, le lisier, l'entretien des paysages par les paysans (dont on sait qu'ils les saccagent, en réalité, pour faire passer leurs gros engins agricoles), le bocage (talus entourant les champs, surtout garants des limites des propriétés et contenant les animaux, les empêchant de fuir), le mythe du "petit élevage" comme de la "petite pêche artisanale", tous aussi destructeurs sinon plus que l'intensif, car à plus forte intensité foncière donc d'occupation d'espace, le pastoralisme (subventionné) ravageant les flancs des montagnes, toujours en guerre contre les prédateurs (loups, lynx, ours) et tous les animaux sauvages accusés de disséminer la tuberculose bovine et toutes sortes de pestes. Le rêve des éleveurs, c'est des animaux sauvages tolérés derrière des clôtures, et des animaux d'élevage dans les vastes espaces sauvages, en contradiction totale avec le contrat des débuts, au Néolithique : des animaux sauvages devenus captifs, vivant en enclos, nourris, soignés, abrités par les humains, contre l'échange de leur vie, leur mise à mort, pour nous fournir en viande en fin parcours. 

Gancille débunke aussi le locavorisme pas forcément plus vertueux s'il est obtenu sous serre chauffée, et last but not least, la fameuse 'transition écologique', en prouvant que l'humanité n'a jamais, au cours de son histoire, transitionné vers d'autres formes d'organisation sociale que celle dont nous subissons aujourd'hui les conséquences. Tous ces arguments sont, de fait, des croyances que nous avons dû nous inventer et entretenir pour justifier le massacre. Comme la croyance indéracinable au "progrès" qui ferait forcément advenir une nouvelle ère de prospérité et de rendements croissants, comme lors de la mythique "révolution verte" des années 1960. 

Jean-Marc Gancille plaide en conclusion pour la sortie planétaire de l'élevage et du système carniste avant que nous ayons tout saccagé pour satisfaire nos estomacs : le désert avance, le chaos climatique menace notre confort et notre vie même ; le futur sera végétal ou ne sera pas. La phrase de Gunther Anders " nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai " est en exergue de l'ouvrage. 

Il y a quelques lueurs d'espoir, tout de même : l'élevage bovin (le plus destructeur) est en perte de vitesse, sans aides, hélas, pour une transition professionnelle en douceur. Ce sont d'ailleurs les éleveurs de bovins qui voient le plus de saisies de leurs animaux pour des raisons de délaissement, cachant mal des cas sociaux dramatiques. Des pays, la tête sous les excréments, tels la Hollande -pourtant dirigée par une coalition de centre-droit-, veulent imposer à leurs éleveurs une diminution de 30 % de leur cheptel, mesure très impopulaire. C'est dire si la situation est devenue intenable. La FAO, l'ONU et l'OMS lancent des avertissements sur les désastres à venir, et des coalitions internationales tentent de démontrer le vrai coût des protéines animales en incluant dans leur prix les nombreuses externalités négatives afin de faire pression sur les institutions européennes, dont il convient de rappeler que le budget de la PAC (Politique Agricole Commune : 37 % du budget de l'UE) contribue largement au ravage et à ses conséquences désastreuses à venir. 

" Arrêter de manger les animaux n'est pas 'un petit geste individuel', mais une décision éminemment politique qui engage le collectif tout entier. Renoncer à la viande et au poisson, c'est exprimer trois fois par jour et au moins mille fois par an, le refus de cautionner un système de domination extrêmement cruel, qui ravage les conditions de vie sur la planète. C'est un choix qui n'a rien d'une préférence alimentaire, mais un engagement qui exprime en permanence l'opposition courageuse à une norme culturelle omniprésente devenue suicidaire pour la société. " 
 
Passer à une alimentation végétale est facile et peu coûteux à réaliser. Cela dépend de chacun de nous de s'y engager et d'en constater les avantages. Il suffit juste de faire une révolution culturelle dans nos mentalités, nos assiettes suivront. Nous avons su nous unir planétairement en 1986 et 2020 pour lutter contre deux fléaux, la destruction de la couche d'ozone par les CFC, désormais bannis, et pour arrêter la pandémie mondiale de COVID 19. Pour la menace climatique, nous devrions pouvoir le refaire ? Même si cela demande un changement de nos croyances, de nos pratiques culturelles et de nos modes alimentaires. Très documenté de statistiques et de références disponibles, émanant d'organismes scientifiques tout à fait sérieux et reconnus, cet ouvrage de bonne vulgarisation est à mettre entre toutes les mains.

NAISSANCE du SAHARA 

" L'anthropologue David K Wright soutient que l'élevage est un agent actif de la désertification du Sahara, qui s'est étendue à mesure que les humains guidaient le bétail vers de nouveaux pâturages. Couplé à la croissance démographique, le pastoralisme y favorise la dévégétalisation et les changements de régime dans les écosystèmes : réduction de la productivité végétale, homogénéisation de la flore, transformation du paysage en une zone dominée par les arbustes et augmentation générale de la végétation xérophile (plantes vivant seulement en milieu aride). Il considère l'introduction des troupeaux comme facteur décisif à l'origine du franchissement de seuils écologiques. C'est l'élevage de pâturage qui aurait catalysé les rétroactions négatives entre les domaines terrestres et atmosphériques, précipitant la désertification du Sahara, autrefois caractérisé par un biome riche en végétation, avec des forêts et des broussailles. " 

In Humans as agents in the termination of African Humid Period" David K Wright. Cité dans l'ouvrage. 

Les citations en gras rouge et bleu sont tirées de l'ouvrage. 

jeudi 14 juillet 2022

Réfutation de quelques arguments carnistes

Un mastodonaute ayant fait part de son incapacité partielle à réfuter les (faux) arguments des carnistes recensés sur le bingo ci-dessous, je propose quelques-uns des miens. En espérant éclaircir le débat. S'il y a encore débat d'ailleurs, à 8 milliards d'habitants vivant sur la bête prévus pour le 15 novembre prochain, il vaudrait mieux qu'il n'y en ait plus. Je vais employer dans ce billet le substantif végétarien pour faire simple, on est tous des végétariens de toute façon, et pour éviter de compartimenter le petit club en sous-ghettos. Si en tout nous sommes 5 % en tout en France, c'est le bout du monde. 


Les trois meilleurs, degré zéro de la discussion :"J'aime trop la viande, j'aime pas les légumes, "j'aime pas les animaux de toute façon". Les végétariens (terme générique on est tous des végétariens) n'ont jamais dit qu'ils n'aimaient pas la viande, ils disent qu'illes n'en mangent pas. Ce n'est pas la même chose, le premier argument relève du conditionnement social, et du goût, de la préférence, forgés dans l'enfance, le second argument suppose une réflexion et une prise de distance avec ce conditionnement, il est politique et moral. Aussi merci de ne pas dépolitiser notre message. Plein de végétariens n'aiment pas les légumes, mais ce n'est pas le sujet ; les végétariens ne sont pas condamnés aux légumes, ils peuvent manger autre chose, des céréales et des légumineuses transformées par exemple. Enfin tous les végétariens ne sont pas idolâtres des animaux et plein n'en ont pas chez eux, en revanche, les végétariens savent que l'égoïsme et le suprémacisme humains sont surtout de commodes excuses pour ne rien amender de comportements construits socialement, acceptés, et applicables sans discussion. 

"C'est grâce à la viande que l'humain est aussi intelligent" ! Tout d'abord poser comme postulat que l'humain est intelligent c'est prendre un vrai risque, car certains doutent carrément. En premier lieu, il faudrait réussir à définir l'intelligence. En revanche, si on parle de langage articulé qui permet d'exprimer des concepts et des idées, c'est la station debout qui a permis la descente du larynx dans la position où il est chez nous, ce qui permet notre langage. Les animaux eux s'expriment autrement ; la station debout a en outre permis de libérer les mains pour construire des outils élaborés. Mais je l'écris avec humilité, je ne sais pas bien me servir de mes dix doigts pourvus d'outils d'une part, les animaux utilisent aussi des outils, et pour quelques-uns, des métas-outils (ça calme), en second lieu. La consommation de viande n'a rien à y voir. 

"On ne va quand même pas s'empêcher de vivre". Non bien sûr, on va juste ôter la vie à d'autres êtres et les empêcher de vivre. A rapprocher d' "il y a les animaux domestiques et les animaux d'élevage", l'argument spéciste typique, hiérarchiser les animaux en fonction de l'exploitation à laquelle nous les soumettons. Les animaux tiennent à leur vie, tous, elle a du prix pour eux, ils se défendent contre la violence, ils luttent contre la domestication qu'on veut leur imposer. Ils fuient, ils se font la malle sans arrêt, ils tiennent à leur liberté, tous leurs actes le démontrent. 

"J'ai pas envie d'être carencé". Dommage pour les carnistes, mais ça se saurait si les végétariens et véganes se ramassaient par pleines ambulances, effondrés dans les rues. Nous ne sommes pas carencés et nous sommes en aussi bonne santé qu'eux. L'argument que le végétarisme est un truc de bobos est scandaleux : les légumes et légumineuses sont bien moins chers que la charcuterie, les fromages AOP ou la viande d'animaux élevés à l'herbe que se vantent de manger les bobos carnistes qui prétendent acheter "directement chez le producteur" où "les animaux sont forcément bien traités". Les pauvres eux, mangent de la viande d'animaux élevés en silos. Non, les bobos ne sont pas de notre côté. 

Bis, ter, repetita placent. On n'arrête pas de l'écrire, le soja destiné à la consommation humaine ne provient pas d'Amazonie, puisqu'il est interdit par l'Europe de proposer des OGM pour la consommation directement humaine. Le soja d'Amazonie, du Brésil, d'Argentine, est importé pour nourrir les vaches laitières d'Ille-et-Vilaine (plus d'un million sur le département) pour la consommation de lait et de fromages. Ce sont donc les consommateurs de ces aliments qui déforestent l'Amazonie. Le soja qui nous fournit notre tofu pousse dans le sud de la France généralement, et il est non transgénique. Donc, en en mangeant nous soutenons les agriculteurs locaux plus sûrement que les carnistes. Et ce n'est pas triste, et non, nous ne mangeons pas de cailloux. En outre, même si l'humanité entière renonçait aux produits laitiers et à la viande pour se mettre au tofu, nous n'atteindrions jamais les volumes mangés par les bêtes parce qu'elles se fabriquent des onglons, des cornes, des poils, de la peau et des viscères que nous ne mangeons pas, mais qui leur sont indispensables à elles : les bêtes ont donc un très mauvais rendement, le rapport est de un à 5 ou 7. Il faut minimum 5 protéines végétales pour fabriquer une protéine animale. Platon le déplorait déjà dans La République. Le soja ne crie pas quand on le moissonne, les carottes ne gigotent pas quand on les tronçonne, au contraire des animaux qu'on égorge. Le végétarisme est vieux comme l'espèce humaine, depuis que nous sommes sur nos pattes de derrière, il y a eu des cueilleurs qui refusaient le meurtre animal pour se nourrir. Ce n'est jamais allé de soi de tuer un animal pour manger, l'espèce humaine a certainement mangé pas mal de cadavres laissés par les autres animaux. comme font les charognards. Et quand on vous traite d'extrémiste, répondez que Pythagore était végétarien, c'est même son nom qui a qualifié les végétariens jusqu'au milieu du XIXè siècle. La tradition mathématicienne continue d'ailleurs à fournir des végétariens dans nos sociétés modernes. Pour ceux qui font du sport et "ont besoin de protéines", il y a des protéines d'excellente qualité dans le règne végétal : Nick Kyrgios, tennisman, vice champion de Wimbledon 2022 explique sur ce lien pourquoi il est végétalien ; il a été battu lors de ce même tournoi par un autre végétalien, Novak Djokovic. 

#Euxcpaspareil

La semaine dernière, à l'occasion de la fête de l'Aïd tombant le 9 juillet, le journaliste Hugo Clément a pris courageusement position dans un tweet contre la pratique dérogatoire des abattages rituels halal et casher qui autorise toutes sortes d'abus : abattages clandestins par exemple, formellement interdits par la loi pour des raisons sanitaires. En rendant hommage à la Fondation Brigitte Bardot qui, avec d'autres associations fait des investigations, repère les marchés clandestins, et avec l'aide de la gendarmerie saisit les moutons promis à un égorgement insalubre et sordide, et qui les place dans ses ou des sanctuaires. Immédiatement, les Torquemada et les Bernard Gui de l'extrême gauche commencent à entasser le bois dont on fait les bûchers, en pleine canicule d'ailleurs, pendant que neuf cents pompiers du Tarn luttaient courageusement contre un méga feu, vraiment ce n'était pas malin. Il s'est même plaint de menaces de mort sur Twitter. Accusations de racisme, amalgame entre Brigitte Bardot qui a déjà été condamnée à juste titre pour propos racistes, et la fondation portant son nom qui défend les animaux sans failles. La FBB n'est d'ailleurs pas la seule association à demander la fin de cette exception cultu(r)elle dans un pays qui s'enorgueillit de sa loi de 1905. Avec mes petits bras, j'ai soutenu Hugo Clément, du coup quelques twittas ont eu des vapeurs et en ont profité pour se désabonner en se bouchant le nez. Certaines d'ailleurs, revenant aussitôt après lire par dessus mon épaule; Mais j'en ai vu d'autres. 

Ce n'est pas nouveau : l'extrême gauche nous a habituées à hiérarchiser les causes en mettant en haut de son agenda les hommes de la classe ouvrière. Les féministes des années 70 en savaient quelque chose, quand les militantes étaient renvoyées brutalement à leur ménage au motif que la défense de la classe ouvrière était la priorité, passant au-dessus de leurs histoires de bonnes femmes ; le reste suivrait forcément ! Remarque conclue généralement par "au fait, tu as terminé le ronéotage des tracts pour la prochaine manif ?".  Aujourd'hui, fidèles à eux-mêmes et inchangés, ils se sont trouvé d'autres damnés de la terre fantasmés : "les musulmans" essentialisés dans un magma indifférencié, qui ne seraient pas arrivés aux mêmes prises de conscience que "nous" ? "Eux" et "nous"? Pas conscientisés de la même manière à la cause animale. Alors qu'ils sont nés en France, ont fréquenté l'école, ont des téléphones portables et le même Internet que "nous", et qu'ils ne se déplacent pas à dos de chameau ! Descendants des victimes de la colonisation, on ne pourrait décemment pas leur demander d'obéir aux mêmes lois, qu'ils ne comprendraient pas ? Mais ce sont précisément des racistes qui utilisent ce genre d'arguments essentialistes. Quelques véganes dans le lot, véganes aux blanches mains parce qu'ils / elles ne mangent pas de viande et se disent radicales (tant qu'on n'a pas supprimé les abattoirs il faut bien que quelques-unes s'y collent au sort des animaux dans ces endroits-là aussi) ajoutent que les souffrances des animaux, ce n'est pas trop leur problème. Le problème c'est que quand on perd de vue la loi et qu'on relativise son application, on peut aborder le pire : j'ai lu un tweet d'une conversation faisant l'amalgame entre tuer des animaux et "tuer" des foetus. Dérapage complet. Je ne vois pas le rapport. Aussi méfiance les véganes, des malins de tous bords instrumentalisent la cause animale pour pousser leurs agendas et leurs programmes obscurantistes, voyez ce qu'il s'est passé aux Etats-Unis. Soyez vigilantes et achetez-vous un manuel de droit. Les personnes morales ne sont pas confondables avec les humains qui les ont fondées, et le droit français emploie un vocabulaire et des définitions précises, il ne confond pas un enfant né avec un embryon. 

mercredi 19 janvier 2022

Le monstre est parmi nous - Pandémies et autres fléaux du capitalisme

 The monster at our door - The global threat of avian flu - 2006 par Mike Davis 

The monster enters, nouvelle édition 2021, enrichie d'une préface écrite en avril 2021 en plein confinement aux Etats-Unis et partout ailleurs, préface dédiée bien sûr au SARS-Cov2.


Mike Davis est historien de l'urbanisme. J'ai eu l'occasion de citer sur ce blog un de ses textes (en fin de billet) sur le bidonville global ; son oeuvre décrit des villes mortes (Dead Cities), des villes de quartz (City of quartz / Los Angeles) et "le stade Dubaï de capitalisme" dans un style inimitable, maniant la métaphore avec intelligence et érudition. Ses ouvrages se lisent comme des romans. Mike Davis est marxiste. Le marxisme propose encore une critique acceptable du stade global du capitalisme que nous vivons actuellement. Dans Le monstre est parmi nous, Mike Davis annonce que la prochaine pandémie de grippe, le monstre c'est l'influenza -flu- du même type que celle de 1918-1920 dont le nombre de victimes, toujours non parfaitement dénombrées, a été évalué entre 14 millions à 100 millions de morts. En cas de "monstre" comparable (le SARS-COV2 est une promenade de santé à côté de la grippe HxNy) présentant la même virulence, vu que la population mondiale a sextuplé (X 6) en un siècle, on obtiendrait un nombre de morts entre 325 millions à 1 milliard pour les projections les plus pessimistes. Sachant que les taudis du début du XXème siècle, comme le manque d'hygiène dans les tranchées de la Grande Guerre, sont avantageusement remplacés et surmultipliés par les bidonvilles où s'entassent actuellement pratiquement 2 milliards d'humains. Humains déracinés, paysans sans terres, ruinés par l'agro-industrie intensive intégrée, paysans éleveurs extensifs, par exemple thaïlandais, clochardisés, dont "les filles peuplent désormais les bordels de Bangkok". Tandis que la grippe aviaire court dans les élevages d'Asie et dans le Sud-Ouest de la France, que nos désespérées "nuits des longs couteaux" (abattages massifs d'animaux) n'éradiquent plus, qu'elle flambe de plus belle ailleurs, sachant que la grippe porcine est dans les élevages des Côtes d'Armor, inspirée par l'ouvrage, voici la recette de la prochaine grippe, comme il y a un siècle.

MANUEL D'APOCALYPSE EN 11 ETAPES 

Poursuivre le peuplement humain incontinent, envahissant les espaces sauvages, à base de déforestation, de destruction de la biodiversité, de braconnage pour vendre de la viande de brousse (Afrique) et sur les wet markets (marchés humides vendant toutes sortes de bêtes vivantes en Asie) aux classes moyennes ;

Pour avoir de la viande à tous les repas, élever une mégafaune d'animaux entassés et serrés par dizaines de milliers dans des hangars ou des bâtiments à étages, avec la mortelle combinaison porcs / poulets concentrés sur des régions entières, animaux au système immunitaire déficient, affaibli par leurs conditions de vie, aggravé par l'uniformité des races cultivées / élevées ; 

S'aveugler sur la capacité de nuisance des capitalistes avides et corrupteurs qui ne croient qu'à la rentabilité immédiate, en jetant des millions de paysans familiaux et extensifs dans des mégalopoles et les bidonvilles du tiers-monde ; 

Pratiquer le tourisme de masse, les transhumances massives, les voyages en avion, lors des "fêtes traditionnelles" (Nouvel an Chinois, pèlerinages, tourisme...), et le vagabondage sexuel ;

Externaliser dans des pays à faible coût de main d'oeuvre la production industrielle de masques, respirateurs, seringues, aiguilles, de médicaments, de vaccins dont la fabrication est jugée peu rentable ; pour la prochaine, on ressortira les sacs poubelles en guise de surblouse pour les soignants. S'il en reste, ils seront les premiers à mourir en soignant leurs patients. 

Privilégier la recherche de molécules pour les maladies cardio-vasculaires, le diabète et les cancers, les troubles de l'érection des hommes (l'inénarrable Viagra et son marché de riches), et hystériser la menace bioterroriste ; l'assassin bioterroriste à notre porte, c'est la grippe notamment d'origine aviaire H5N1 et ses grandes capacités recombinantes ; virus à ARN se cherchant en permanence des hôtes pour se perpétuer, il cherche en permanence la clé d'entrée de nos cellules, en mode essai erreur, il va finir par la trouver ; 

Pratiquer l'austérité financière à l'hôpital et vis à vis du système de santé en vidant les stocks stratégiques pour faire des économies, de la gestion à flux tendus ; fermer des services de recherche et d'excellence ; privilégier les intérêts économiques aux questions de santé publique dont l'actuelle pandémie a démontré que sans services de santé agiles, il n'y a plus d'activité économique ;

Continuer l'égoïste politique vaccinale et de vente de médicaments (Tamiflu) "America and Europe first, Africa last" : nous sommes, en matière de pandémies, interdépendants ; entasser des pauvres dans des bidonvilles surpeuplés avec une seule toilette pour 2000 habitants ;

Continuer à saturer l'air de polluants (fumées, substances chimiques…) ; évidemment, ne rien faire pour combattre la crise climatique ni l'effondrement de la biodiversité. La diversité des espèces nous protège des virus, en leur opposant des systèmes immunitaires différents et robustes. Or nous privilégions uniformément la "culture de la betterave", pour paraphraser Claude Lévi-Strauss.  

Cacher ou minimiser une épidémie, mentir à l'OMS pour des raisons économiques et de prestige, menacer les lanceurs d'alerte comme en 2019 en Chine, et avant, en Thaïlande, lors d'une épidémie de IHAP Influenza Aviaire Hautement Pathogène où des gens, des enfants, sont morts en même temps que de millions d'oiseaux étaient enterrés vivants ou éliminés par le gaz ; 

Continuer la concentration de la production de nourriture, notamment de viande, aux mains de quelques industriels tout-puissants, souvent corrompus et opaques.  

La voilà la recette du désastre. Le pire n'est pas forcément sûr, Mike Davis rapporte en toute équité que la grippe espagnole (appelée ainsi parce que ce sont des journaux espagnols libres qui l'ont annoncée les premiers) serait selon un épidémiologiste un accident unique dans l'histoire humaine. On peut espérer. Mais il est tout de même prudent de prendre des précautions. Il est incontestable que le rythme des épidémies s'accélère. Les deux SRAS (2003 et 2019) ne sont peut-être que des émissaires. Tenons compte de l'avertissement. La lecture de cet ouvrage est informative et salutaire.

" Le SRAS comme le VIH est un dérivé effroyable du commerce international d'animaux vivants, commerce le plus souvent illégal et étroitement corrélé à l'exploitation forestière et la déforestation. " Mike Davis

lundi 28 septembre 2020

Carnage : Pour en finir avec l'anthropocentrisme

Egorgés, abattus au fusil après une course épuisante, piégés, étranglés dans des collets, braconnés, trafiqués, enlevés à leurs parents et transportés enfants hors de leur biotope (la folie des guépards en Arabie saoudite), butés par des gendarmes ou des officiers de louveterie parce qu'ils ont tenté d'échapper à l'abattoir, ou parce qu'ils "prolifèrent", peu importe qu'ils soient "protégés" par deux conventions internationales (loups) ; esclavagisés dans des zoos et des cirques, battus avec des pioches et des pinces, éviscérés vivants, étouffés, remontés des fonds abyssaux, organes éclatés par la différence de pression, nassés, empoisonnés au cyanure, retournés sur le dos et égorgés dans des pièges à l'abattoir, noyés dans leur sang giclant jusqu'au plafond et sur les murs, mal étourdis électrodes dans l'œil quand ils sont des porcs, ébouillantés et dépecés vivants à la scie pour les vaches, porcs, volailles, chassés pour leur ailerons puis rejetés vivants à la baille pour les requins, expérimentés dans les laboratoires pharmaceutiques (chiens, rats, souris, macaques), encagés dans des cirques, incarcérés donc rendus fous dans des zoos, accablés de charges aussi lourdes qu'eux qu'ils portent jusqu'à épuisement, assassinés dans des chasses-loisirs par des gros tas américains s'exhibant ensuite sur leurs cadavres ; envoyés à la mort dans nos incessantes guerres stupides, envoyés en troupeaux sur des champs de mines pour les faire exploser en explosant eux-mêmes (moutons sur les plages du Débarquement), traversant des champs de bataille avec le courrier accroché au cou (pigeons), porcs vivants utilisés comme matériel de crash test dans l'industrie automobile ou utilisés comme matériel d'expérimentation militaire ; modifiés génétiquement pour produire toujours plus de muscle ou de lait, confinés dans des élevages où règne une telle promiscuité qu'ils en deviennent fous, tripotés par des touristes, ces plaies invasives, dépouillés de leur fourrures et peaux pour en faire des manteaux et des sacs, jamais en paix, et avant tout calomniés par l'espèce humaine, rejetés dans une altérité radicale, pour mieux les exploiter dans toutes sortes d'industries lucratives et puissantes ; butés sur les bords des routes parce que les quadrillages de nos voies routières, ferrées et maritimes de leurs territoires les font prendre tous les risques pour se rencontrer, s'accoupler ou simplement se nourrir ; étouffés avec des sacs plastiques en mer et sur terre, la gueule arrachée par un piège bourré d'engins explosifs comme les éléphants en Inde... 


La première moitié du livre tente un recensement du malheur infligé aux animaux par l'espèce humaine. C'est accablant. Tant et si bien d'ailleurs que le vivant est en train de s'effondrer autour de nous, dans l'apathie repue générale. Le spécisme -action de considérer qu'une espèce est plus importante qu'une autre et que les autres espèces sont des moyens pour les fins humaines- continue ses ravages : pas une journée ne se passe sans que nous en soyons témoins ! Ainsi ce matin, sur France info, chronique de l'histoire édifiante d'un "rat mignon, oubliez le vilain rat en bas de chez vous" SIC qui a été médaillé pour avoir détecté des mines au cambodge. Sous-texte pour les mal-comprenant : quand ils nous rendent des services, les animaux sont utiles et l'espèce humaine les tolère et peut même les trouver "mignons" ! Evidemment, ça ne tient pas une minute, allez voir la photo, c'est un rat, de l'espèce rat, et si vous trouvez les rats moches, surtout comparés à la magnifaïque, bellissime, hors-concours espèce humaine, en face de la bête, vous allez monter sur une chaise ou vous évanouir. A l'instar de sa cruauté, la mauvais foi humaine n'a pas de fond. 

La deuxième partie du livre se demande s'il y a des justifications à un tel massacre d'être vivants : "l'espèce humaine tue consciemment volontairement chaque minute dans le monde, plus de 2 millions d'animaux". Ils sont généralement décomptés en tonnages, les abattoirs affichant rarement le nombre d'individus (sentients, éprouvants des émotions, détenant un savoir qu'ils transmettent à leur jeunes, mères maternelles) ; c'est notamment le cas des pêcheurs qui ne savent, ne comptent pas individuellement leurs prises, ils raisonnent systématiquement en "stocks", "ressources" et "tonnages", cela aboutit à  vider les océans et les mers sans états d'âmes en utilisant des technologies de guerre (sonars, radars détecteurs de bans, grenades, harpons..). Car c'est bien d'une guerre dont on parle. Une guerre d'extermination. 

" Une plainte continue monte des fermes, des laboratoires, des arènes, des cuisines, des abattoirs, des niches, des cages ou des bois, de toutes les parcelles de la Terre. Le cri des bêtes nous assourdit. Leur sang nous inonde. Ceux à qui on laisse la vie sauve ne connaissent pas un sort plus enviable. Captifs ou dressés, ils offriront toujours une image de vaincus dans un monde entièrement gouverné par des rapports de force d'autant plus admirables qu'inutiles, arbitraires et gratuits. " *

Pour Jean-Marc Gancille, le réformisme, le welfarisme (agrandissement des cages, libre-parcours, cameras dans les abattoirs pour surveiller les "bonnes pratiques d'abattage" SIC, les abattages à la ferme sensés supprimer les transports sur de longues distances, la défense de petits pêcheurs artisanaux contre les chalutiers industriels, en démontrant, chiffres à l'appui, que la Méditerranée a été vidée par des pêcheurs à bateaux de moins de 12 mètres..., toutes ces bonnes intentions ne font que masquer que, finalement, c'est toujours à la mort de l'animal qu'on aboutit. Pour RIEN. Nous n'avons aucun besoin de viande ni de poisson pour nous nourrir : les végétariens et véganes actuels, ou venant du fond de l'histoire, car ce mouvement de libération animale existe depuis que les humains arpentent la planète, en sont la preuve vivante et en bonne santé sous nos yeux, le contester fait montre d'une obstination dans la mauvaise foi. Le réformisme ne fait que, au final, justifier le système, le cautionner, le faire durer. Ce que font les désespérants écologistes actuels, type EELV, avec leurs oxymores "développement durable, viande éthique, pêche artisanale, gestion de la ressource"... : le malheur et l'arnaque se perpétuent. La façon dont l'humanité traite les animaux, notamment dans l'industrie de l'élevage, par caprice de riches, est un naufrage moral. 

Les animaux sont, comme nous, l'aboutissement d'une longue évolution, comme nous le résultat d'une longue adaptation parsemée d'écueils surmontés, d'apprentissages et de transmission de ces apprentissages. Mieux même, nous sommes tous interdépendants : l'humanité ne survivra pas au dépeuplement et à l'acidification des océans, à des températures moyennes de 45° C à l'ombre, à l'expansion des déserts, à l'effondrement de la diversité des insectes, arthropodes, et vers de terre (la majorité de la biomasse de la planète alors que l'humanité n'en représente que 0,01 % !) qui aèrent, cultivent et rendent nos sols féconds, à l'effondrement des mammifères terrestres par nos élevages et cultures agricoles pour nourrir surtout des animaux, qui concurrencent la place des espèces sauvages : l'auteur préconise l'arrêt total et immédiat de l'élevage, de reconnaître un statut juridique aux animaux, la végétalisation totale de l'alimentation humaine, la fermeture des zoos, l'arrêt définitif de la chasse et de la pêche, le ré-ensauvagement de 50 % des terres et océans de la planète, où les espèces sauvages exerceraient leurs droits à l'autodétermination sans que nous y intervenions et y mettions notre grain de sel ; vu la façon à la gribouille dont nous nous y prenons, dont nous nous y sommes pris jusqu'à maintenant, nos gros sabots de suprémacistes piétinant la porcelaine de l'équilibre fragile de notre biotope, cela me paraît de bon sens. Rien ne peut être pire que la perpétuelle et désastreuse intervention humaine. Nous n'avons de toutes façons plus le choix : nous sommes au pied du mur, acculés. Où nous changerons RADICALEMENT nos comportements de tueurs anthropocentristes ou nous périssons. L'humanité ne survivra pas à la déforestation, à l'avancée des déserts, à des températures de 58° C dues à l'effet de piégeage du carbone dont l'élevage est un puissant pourvoyeur, à la pollution qui suit toutes ses colonisations des territoires des autres, à la surpopulation sur une planète désolée où les autres terriens ne seront que quelques espèces élevées à grand frais environnemental pour nos mythiques protéines animales. Les milliards de poulets que nous torturons et confinons dans des tunnels sont déjà les plus nombreux habitants de la planète. Nous vivons sur la planète du poulet d'élevage. Nous ne survivrons pas dans un désert déforesté, brûlé, à l'air irrespirable, à la montée des eaux, à la cueillette sur des tas d'ordures, comme c'est déjà le cas pour la partie la plus défavorisée de l'humanité. Nous allons devoir tourner le dos au mauvais chemin où l'humanité s'est engagée lors de la "révolution" du Néolithique selon Yuval Harari, en espérant qu'il ne soit pas trop tard. Ca va être dur, notre déni freinant nos prises de conscience, il va nous falloir être la Terre qui se défend contre la prédation humaine. Courage les défenseurs des animaux, soyons radicaux. 

CARNAGE : nom masculin, action de tuer un grand nombre d'animaux ou d'humains.

" Par la faute de l'anthropocentrisme, nous sommes devenus ce primate nu gonflé d'orgueil, qui s'est auto-persuadé d'être une légende épique. " Paul Watson, pour la préface. 

Charles Patterson, universitaire, historien, s'interrogeant sur les torts terribles que nous infligeons aux animaux, écrit en 2002 Un éternel Treblinka. Isaac Bashevis Singer, écrivain juif d'expression Yiddish, Nobel de littérature, ayant vu sa famille engloutie dans la Shoah écrira : "pour ces créatures (animales), tous les humains sont des nazis". 

" On sait que la grande majorité de ceux qui, descendant des trains, se retrouvaient sur les rampes des camps d'extermination ne parlaient pas allemand, ne comprenaient rien à ces mots qui ne leur étaient pas adressés comme une parole humaine, mais qui s'abattaient sur eux dans la rage et les hurlements. Or, subir une langue qui n'est pas faite de mots mais seulement de cris de haine et qui n'exprime rien d'autre que le pouvoir infini de la terreur, le paroxysme de l'intelligibilité meurtrière, n'est-ce pas précisément le sort que connaissent tant et tant d'animaux ? " Elizabeth de Fontenay, philosophe, Le silence des bêtes, la philosophie à l'épreuve de l'animalité, 1998, chez Fayard.

* Citation de Armand Farrachi Les ennemis de la terre

samedi 5 septembre 2020

La peste soit des mangeurs de viande !

Nos économies et nos vies sont plombées depuis 7 mois par un virus très contagieux : arrêt de l'économie de la planète pour confiner les gens à domicile ou à l'intérieur des frontières, pour arrêter la propagation, préserver les services de santé. Chute consécutive des sacro-saints PIB (Produits Intérieurs Bruts) donc chômage et récession en vue, peut-être pire qu'en 2008-2010, et, dans les pays où il n'y a pas de filets sociaux, des gens se retrouvent expulsés de chez eux, toutes leurs possessions sur le trottoir. Vous remarquez comme moi qu'on ne parle plus que masques, relocalisation de la production, recherche frénétique de médicaments et d'un vaccin. Toujours le nez sur l'événement, aucune anticipation, crise puis remèdes à la crise. Ca tombe bien, ça fait du PIB : investissements lourds sur la recherche et l'industrie, commissariat au plan comme dans les années 50 du siècle dernier, et l'inévitable concours de bites qui va avec comme d'habitude : Professeur Raoult contre l'establishment parisien chez nous, et qui va trouver un vaccin le premier : Poutine ou Trump ? On est sur des charbons ardents. 

Depuis des décennies, on avertit que l'élevage est porteur d'une bombe à retardement, que le braconnage est un danger qui nous met face à des contaminants inconnus voire mutants, et qu'une crise sanitaire menace ; il y a bien eu quelques avertissements où il n'y avait que les animaux qui trinquaient (les épizooties qu'on a connues depuis 20 ans), avec l'avertissement sérieux tout de même en 2003 du SRAS qu'on s'est empressés d'oublier, aidés par la grippe porcine H1N1 qui fit long feu en 2011. Les chinois, dont les comportements égoïstes envers les animaux et la vie sauvage ne sont jamais questionnés, les caprices de leur classe moyenne naissante de nouveaux-riches participant à leur croissance à deux chiffres, provoquant le pillage des ressources naturelles de la planète, mais puisque le mythe de la croissance infinie est inamendable, ils procèdent à la destruction de la scène de crime à Wuhan où l'épidémie a démarré. Plus de scène de crime, plus de crime. Non lieu. Je ne suis évidemment pas contre le fait qu'il faille lutter contre les virus et les crises qu'ils provoquent, mais un peu d'anticipation et de prudence, ne parlons pas du déni, nous éviterait ces apnées économiques que tout le monde va payer au prix fort. 

" La viande est puissante ", " manger de la viande est une affirmation féroce de pouvoir " écrivait Martin Caparros dans La faim, son ouvrage de 2015 que j'avais chroniqué ici même. 

Et la viande est violente. Sa violence contamine tout le reste de la société. La peste soit des mangeurs de viande !

J'ai lu ce polar noir de Frédéric Paulin, paru en 2017 à La manufacture du livre, polar qui tombe à pic en ces moments de pandémie globale. J'ai commencé à lire l'oeuvre de Paulin par sa trilogie sur le terrorisme islamique qui rencontre un grand succès : La guerre est une ruse, Prémices ce la chute et La fabrique de la terreur, ce troisième tome récemment paru. Ca m'a donné envie d'en lire plus. Frédéric Paulin est breton d'adoption, rennais même, et la plupart de ses premiers romans policiers se passent à Rennes. Je ne fait bien entendu aucune crispation identitaire, je lis Paulin parce que je lis des polars, que son style est alerte, qu'il est drôle malgré sa noirceur, qu'il décrit bien notre époque, et qu'au final, dans ce dernier roman noir de 2017, il écrit une charge contre la viande et ses barons industriels. Scène de crime du début du roman : un flic est trouvé au petit matin, saigné, égorgé, dans un abattoir. On va immédiatement soupçonner un petit groupe d'antispécistes qui évoluent dans le coin. Ce polar est prétexte pour le végétarien Paulin à une charge contre la violence de la société, à commencer par celle infligée industriellement aux bêtes dites de boucherie, qui contamine littéralement tout le reste. L'antispéciste créateur de La mort est dans le pré (SIC), un groupe clandestin qui prétend défendre activement les animaux après une infiltration dans un abattoir où il vont découvrir le sort abominable des cochons dès la descente du camion, est de fait un violent, obligé d'aller chercher à s'armer auprès de groupes islamistes d'Europe centrale (ex yougoslavie) ; une protagoniste capitaine de police est une femme battue qui va finir par retourner la violence de son conjoint, bref une épidémie de violence, une véritable contamination. Le seul qui gagne à la fin, c'est le Président du Syndicat des producteurs de viande, un cynique absolu, anticipant la défection occidentale, mais surtout escomptant les gains de parts de marché de l'Asie et de l'Afrique !

La peste soit donc des mangeurs de viande. De la misère sociale qu'elle induit : une partie de l'action se passe lors du conflit social des abattoirs GAD à Lampaul Guimiliau (Finistère) désormais fermés, mais où, souvenez-vous un certain Emmanuel Macron était allé, puis revenu, en disant qu'il y avait des "illettrés" parmi le personnel (ce qui lui fut reproché par les bien-pensants de gauche qui ne veulent rien savoir des conditions de production de leurs steaks) constatant ainsi la sociologie des damnés de la viande dont personne ne veut jamais rien entendre, surtout à gauche ! Je rappelle au passage que partout dans le monde, au moins le monde libre où ces choses se disent et s'écrivent, les ouvrier-es d'abattoirs ont payé un très lourd tribut au coronavirus SarsCov2, y compris dans nos régions. En Mayenne, Sarthe et Finistère notamment. Ces ouvriers, tâcherons pour la plupart, parlent même à peine français : ils sont roumains ou maliens dans les abattoirs bretons. Ils peuvent donc à peine se défendre, ça tombe bien, c'est la garantie de la viande à bas coût. 

On n'en a pas fini avec ce virus, il va sans doute nous empêcher de vivre normalement pendant quelques temps encore. Espérons qu'il ne va pas en ressortir une génération de crétins qui n'auront pas pu aller à l'école et à l'université normalement, et que surtout, l'après coronavirus sera différent du "monde d'avant". Je suis pessimiste, les industriels de la viande ont en effet constaté une progression de leurs ventes de steaks hachés durant le confinement. Personne n'apprend rien décidément. En attendant, comme écrit Paulin, le marché chinois "fait bander" les industriels bretons. 

Je laisse le dernier mot à des artistes : ils sont toujours aux avant-gardes, ils voient ce que nous ne voyons pas avant tout le monde : Patrick Morrissey, The Smiths, qui figurent en exergue du roman de Frédéric Paulin.

it's not natural, normal or kind 

the flesh you so fancifully fry, 

the meat in your mouth 

as you savour the flavour

of murder 

no, no, no, it's murder 

no, no, no, it's murder 

who hears when animals cry ? 

The Smiths - Patrick Morrissey 


mercredi 1 juillet 2020

Les damnés : des ouvriers en abattoir.

Le 30 juin, France 2 diffusait des témoignages d'ouvriers et d'ouvrières d'abattoirs dans le documentaire qui donne le titre de mon article. Une femme, 30 ans de "carrière" dans un abattoir de poulets entiers (sans découpe) et, d'après mon décompte, 7 hommes, dont un anonyme encapuché. Parmi les hommes, Joseph Ponthus qui a quitté l'abattoir de bovins où il travaillait pour une carrière d'écrivain, et Mauricio Garcia Pereira, lanceur d'alerte de l'abattoir de Limoges qui a écrit ses mémoires chroniquées sur mon blog (lien ci-dessous), diagnostiqué souffrant à vie d'un grave PTSD, syndrome de stress post-traumatique, qui fait que les images de veaux à terme mourant en gigotant dans la matrice de leurs mères abattues continuent à le hanter. Veaux immédiatement jetés à la poubelle : il faut entendre ses sanglots quand il dit, en agitant son mobile, qu'il a tout effacé de son témoignage, mais que les images sont toujours dans sa tête, et qu'il sait par d'ex-collègues que jusqu'à 20 veaux non nés continuent à mourir à l'abattoir de Limoges chaque jour, que la pratique qu'il a dénoncée a toujours cours parce qu'aucune loi n'interdit l'abattage de vaches gestantes.

" Le mot qui définirait bien l'abattoir, c'est la folie : blouses blanches, murs blancs, néons blafards ".

" Vous m'avez physiquement, mais mentalement, vous ne m'avez pas ", témoigne la seule femme qui raconte ainsi la dissociation mentale qu'elle est obligée de s'imposer pour "tenir" toute la journée malgré la souffrance psychique et physique. Cela rappelle le témoignage des prostituées et des victimes de viol qui se dissocient en attendant que cela passe, ou en attente de mourir.

L'abattoir, dinosaure de l'industrie de masse, appliquant un taylorisme effréné : travail en miettes, cadences infernales. 

Parmi les témoins, un ex salarié de la DSV, Direction des Services Vétérinaires des préfectures, devenue depuis DDPP avec des attributions plus larges : Direction départementale de la Protection des Populations, sous le mandat présidentiel Sarkozy ; notez le glissement sémantique, on passe des services vétérinaires à la protection des populations. Les animaux ont disparu ! Aucune importance de toutes façons, d'après le témoin qui a quitté la fonction, car ses rapports sur l'état désastreux d'animaux arrivant à l'abattoir, vaches avec un œil crevé entre autres, déplaisaient en haut lieu. Il décrit les pratiques dérogatoires des abattages halal et casher auxquelles il a assisté, où les bovins sont piégés, attachés, dans une machine qui les immobilise puis les retourne sur le dos, une sangle venant parfois tendre le cou, puis l'ouvrier qui enfonce son coutelas dedans, les 12 litres de sang artériel giclant à 6, 7 mètres de haut, l'animal agonisant durant parfois 15 minutes, jusqu'à la noyade.

" Les vaches, je les vois pleurer dans le piège ".

Le matador, pistolet à tige perforante qui leur transperce le crâne (étourdissement avant saignée, rendu obligatoire par la loi Gilardoni de 1964) " rouge pour les bœufs, vert pour les vaches, bleu pour les veaux" qui les fait immédiatement s'effondrer dans le box " un outil qui n'a jamais été amélioré depuis le début " et " dont aucune étude ne prouve que l'animal ne sent rien des opérations suivantes ", à savoir découpe des sabots, le dépouillement du cuir / peau puis la découpe des membres, le tout effectué à la scie en quelques minutes, cadence infernale oblige. Rien ne prouve donc que la bête soit morte.
Le fonctionnaire témoigne de l'inefficacité des DDPP préfectures, des signalements impossibles, de la complicité des autorités sanitaires avec l'industrie.

Aucun salarié d'abattoir ne rentre dans cet endroit par vocation. Mauricio Garcia Pereira dormait dans sa voiture avant d'être embauché pour un premier court contrat d'intérim, car c'est l'entrée obligatoire dans la "carrière", " 8 intérimaires sur 10 ne reprennent pas leur poste après la pause de 10 H ou ne reviennent pas le lendemain ".

Classisme :

" On les fait rentrer en les persuadant qu'ils sont des idiots ". " c'est plus facile de se dire que les gens qui font ça sont des brutes épaisses, des sans cerveaux ".
" L'abattoir écrase les gens, s'ils sortent, c'est sans qualification, les promotions sont impossibles, il n'y a pas de porte de sortie ", témoigne toujours le vétérinaire fonctionnaire préfectoral. De fait, tous disent qu'ils y sont entrés au SMIC en intérim pour quelques semaines, et que 15 ans, 19 ans ou 30 ans après, ils y sont toujours et... au SMIC !

" L'abattoir, c'est la guerre. On sait que ça existe, mais on préfère fermer les yeux ".

La banalité du mal - Hannah Arendt 

" La segmentation, la compartimentation des tâches permet à l'ouvrier de s'insérer dans un système d'extermination ".

Filmés dans un sous-bois, cadre bucolique, avec deux fois des hurlements d'animaux en train de mourir, les témoignages sont proprement insoutenables, tous relatent une expérience inhumaine. Je ne garantis pas au mot près les citations prises à la volée, mais j'aurai du mal à le regarder une deuxième fois. Je suis allée me coucher en état de dépression et de stress moi aussi, et ça dure. Je ne vais sûrement pas me plaindre, ces ouvriers sans choix ni perspectives sont plus en droit de le faire que moi. En prenant ces notes, je pensais en faire un fil sur Twitter : finalement, j'y renonce au profit de mon blog. Sur Twitter sévissent toutes sortes de relativistes culturel-les pratiquant un racisme mou, qu'illes pensent être une générosité "inclusive", une compréhension des "cultures différentes des nôtres" prétendant là à un relativisme historique. Nous ne serions pas tous au même stade de l'histoire, et serions des citoyens différents devant la loi. Tant que ce sont des bêtes ou des femmes qui en font les frais, what the fuck ?

Deux des témoins se plaignent de la virilité de l'abattoir : tu subis, tu morfles, mais tu tiens debout, t'es un homme, pas un pédé, pas une mauviette. C'est le refrain que la hiérarchie leur assène au début, puis qui continue en perpétuel bruit de fond. Je ne fais pas partie des féministes qui considèrent que les luttes féministes sont secondaires à celles des ouvriers, je laisse ça à celles qui ont le cœur large et qui se considèrent éternelles secondes, club dont je ne fais pas partie. Je ne défends pas non plus la virilité, cette vache sacrée tellement prisée, même des femmes. Mais j'ai bien entendu les sanglots de Mauricio Garcia Pereira, et je me dis que les mecs paient cher, très cher, le maintien de leur position fantasmée de guerriers valeureux, dominant le monde et tout ce qui y vit.

Que les viandards qui trouvent "naturel" et indiscutable leur droit de manger de la viande aillent tous passer une semaine à tous les postes d'un abattoir. Un de ces jours, tôt ou tard, le sang de ces 80 milliards d'animaux massacrés par année pour que 5 à 6 milliards d'humains sur 8 y trouvent un plaisir de table égoïste, devenu un droit que ne justifie aucune nécessité, nous retombera dessus. Le coronavirus, originaire d'un marché aux animaux sauvages pour la consommation et le caprice de nouveaux riches n'était qu'un préambule.

Liens :
Le replay d'Infrarouge sur le site de France 2, lien disponible jusqu'au 30 août 2020, date après laquelle il se corrompra.
Le site de production du documentaire.
L'article du Monde sur les damnés des abattoirs : quand le travail rend fou.
Ma vie toute crue : mon billet sur le livre souvenirs de Mauricio Garcia Pereira
Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher, journaliste infiltré à l'abattoir Kermené de Collinée.

mercredi 19 juin 2019

Algues Vertes - L'histoire interdite

De 1989 à 2016, 3 hommes et au moins 40 animaux ont trouvé la mort sur les plages bretonnes des Côtes d'Armor. Une première victime en 1989 a été sauvée de justesse, mais son cheval y est resté. L'été 2011, une série de marcassins, de laies et de sangliers seront retrouvés morts dans l'estuaire du Gouessant. Le tueur en série est un gaz, l'hydrogène sulfuré (H2S) un gaz à effets neurotoxiques à dose élevée, produit par la décomposition d'une algue verte nauséabonde (Ulva armoricana) résultant de l'eutrophisation -excès chronique de nutriments- des cours d'eau qui se jettent dans la mer.


Les lisiers-fumiers produits par l'élevage industriel hors-sol et épandus sur les terres sont des engrais azotés qui se transforment en nitrates dans le sol, sol ensuite lessivé par les pluies qui s'écoulent dans les cours d'eau aboutissant, eux, à la mer. Ces algues en pourrissant, blanchissent et se confondent avec le sable, installant un piège instable où promeneurs et bêtes s'enfoncent, libérant le gaz toxique. Ne jamais vous aventurer sur une plage avec des panneaux d'interdiction d'approcher, ils ne sont pas mis là par caprice. Et tenez vos animaux en laisse.

Ces marées vertes sont le prix à payer pour la démocratisation de la côte de porc, de la charcuterie, du barbecue familial les dimanches de beau temps, et du jambon coquillettes tellement prisé des parents et des enfants. Derrière le tueur H2S, il y a le lobby de l'élevage breton (67 % de la production française de porcs sur 4 départements), dont l'histoire est aussi racontée dans la BD extrêmement documentée, et le lobby du tourisme, qui ont évidemment intérêt à silencer les victimes et lanceurs d'alerte.

Jeux d'influence, corps enterrés sans être autopsiés, loi du silence, échantillons de sang perdus, procureurs de la République réticents, maires des communes touristiques faisant pression sur les familles des victimes, dans le cas de Thierry Morfoisse décédé en 2009, il fut prétendu qu'il avait une mauvaise hygiène de vie, menaces et tentatives d'intimidation des lanceurs d'alerte et des paysans voulant changer de modèle, vous saurez tout sur le puissant monde très masculin de l'élevage.



En effet, derrière le tueur H2S, on trouve les féodaux qui entendent maintenir le status quo créé dans les années 60 par le ministre de l'agriculture de l'époque, Edgar Pisani, grand commis de l'état qui "modernisa" l'agriculture bretonne à coup de remembrements et d'envoi du surplus des paysans "inadaptables" à l'usine Citroën de Rennes. Le processus, peu connu du public, est raconté dans la bande dessinée. Les féodaux qui ont assumé l'héritage et assuré la relève sont : Jean-Yves 1er le Drian, Duc de Bretagne, éternel président ex-socialiste de la Région, siège actuellement occupé par Loïg Chesnais-Girard, ombre du Duc en question, pendant la durée de son portefeuille de ministre des Affaires étrangères de l'ère Macron.

Un autre baron toxique tenant de l'élevage industriel hors-sol maltraitant est Marc Le Fur, insubmersible député "cochon" des Côtes d'Armor depuis 1993 ; l'un de ses amendements adopté en 2014 a permis de "relever de 450 à 2000 places, le seuil à partir duquel une porcherie est soumise à demande d'autorisation". Rajouté au fait que dans les années 80 et 90, les élevages de porcs en tunnels s'agrandissent en toute illégalité, à tel point que l'eau des puits et des fontaines devient impropre à la consommation tellement ils sont chargés en nitrates. Il n'empêche que les lobbies mortifères de l'élevage (FNSEA, Chambres d'agriculture...) et du tourisme via les maires des communes impactées contesteront toute corrélation entre la prolifération des nitrates dans les cours d'eau, sur les estuaires et estrans des Côtes d'Armor, devenus lieux morts d'où tout organisme vivant a été éradiqué, et aussi tombeaux pour tout animal ou humain s'y aventurant.

Les autres féodaux sont répertoriés dans la double page photographiée ci-dessous : double cliquer pour superposer et agrandir mais c'est mieux dans l'album :) Toutes les coopératives, y compris banques, en tête le Crédit Agricole Mutuel, qui ont trahi leur idéal de départ y sont représentées, dont la Cooperl et sa tête de lard de patron, Emmanuel Commault, qui refusait il y quelques mois de payer au juste prix le kilo de porc à ses adhérents "prolétaires porteurs de seaux", provoquant des faillites et la fronde de ses coopérants. Aujourd'hui, le prix du porc est bien remonté, demande soutenue par la peste porcine africaine décimant les élevages Chinois ainsi que ceux de toute l'Asie. Parce que, bien entendu, peste porcine ou pas (des millions de porcs abattus par précaution, certains enterrés vivants dans des fosses improvisées au Vietnam) pas question de renoncer à son barbecue et à ses cagettes de côtes de porc en promotion. Nous sommes décidément une espèce irresponsable. 


Aujourd'hui quand je rencontre un éleveur, il prétend que les niveaux d'azote épandus ont été bien diminués grâce à la Directive Nitrates de l'Union Européenne et aux "efforts" faits par les éleveurs qui ont changé leurs pratiques de nourrissage et d'épandage. En revanche, ce qu'il ne dira pas, c'est que les SUBVENTIONS distribuées pour améliorer les stations de retraitement des lisiers ont été détournées pour augmenter la taille des cheptels. Du coup, les 30 % de diminution des rejets azotés ont été annulés par 30 % d'augmentation de la taille des troupeaux entassés dans les tunnels. Merci Marc Le Fur. Pensez-y quand vous achèterez votre jambon : vous payez le prix chez le charcutier, PLUS le prix de la dépollution via les subventions qui contribuent à polluer encore davantage. Politique de Gribouille, court-termiste et toxique. L'élevage, on ne répétera jamais assez, est l'ennemi de la santé humaine, de celle des animaux, et d'un environnement sain, l'élevage est une infection inventée par l'humanité, sur la planète entière.


Un vrai travail de journalisme d'enquête de trois années en Centre-Bretagne, fait par Inès Léraud, mis en dessins par Pierre Van Hove et Mathilda, coloriste : une bande dessinée de 150 pages parue chez Delcourt. A lire d'urgence. Les plages ont l'air propres en Bretagne, mais c'est parce qu'elles sont nettoyées tous les matins, aux frais des contribuables. Tiens, encore un coût à rajouter au prix de votre côte de porc.

Liens :
Coordination Verte et bleue - Association Sauvegarde du Trégor 
Halte aux marées vertes 
Lieux mouvants : Rendez-vous avec la création en Centre-Bretagne
Bulles d'info : la BD nouveau support du journalisme d'investigation.

samedi 27 octobre 2018

L'histoire violente du hamburger

Colonialisme, sexisme, défaunation, holocauste d'animaux d'élevage : l'HIStoire du burger, l'insoutenable solution moderniste à notre fourniture en protéines.

Cet article est inspiré du chapitre 3 (Cow burger) de l'ouvrage de Carol J Adams "Burger" paru chez Bloomsbury dans leur collection Object Lessons qui raconte l'histoire d'objet usuels du quotidien. Édition non traduite en français.

Colonialisme

Tout commence en 1492 avec l'arrivée de Christophe Colomb dans le "nouveau monde", immédiatement suivi par les colons espagnols qui arrivent sur l’Île d'Hispaniola (l'actuelle République Dominicaine) avec leurs vaches Long Horn.
Au commencement était l'auroch, ancêtres de toutes les vaches actuellement connues, dont les derniers spécimens disparaissent définitivement aux alentours de 1500. Il est à noter que le "Nouveau Monde" est invariablement présenté comme " une terre vierge à conquérir " ce qui est évidemment une métaphore sexiste : la virginité, caractéristique des femmes -selon la rhétorique patriarcale- qui n'ont pas été dégradées par des rapports sexuels, comme écrira plus tard Andrea Dworkin dans Intercourse. Femmes et nature, ces deux "terres à conquérir" pour tout valeureux mâle digne de ce nom.

Y a-t-il des gens sur ces "terres vierges" avant l'arrivée de Colomb et Cortès ? Oui, il y a des indiens, ainsi nommés par Colomb car il se croyait aux Indes. Des autochtones, des gens du cru. Mais ce sont des "sauvages", ils seront commodément animalisés et féminisés dans le processus de colonisation et surtout, ils devront céder la place. Donc, voici les vaches Long horn débarquant des galions espagnols, pour la fourniture de lait et de travail de somme essentiellement, accompagnées des maladies qui vont avec les troupeaux : la tuberculose, la variole et la rougeole. Toutes les épidémies humaines viennent d'épizooties, de virus mutagènes dus au contact entre espèces et de la densité de populations animales et humaines. Comme on n'est pas des sauvages, on va "civiliser" les natifs "indiens" en les poussant à acquérir des vaches contre 8 loups présentés tués : tout bénef, on éradique le prédateur des troupeaux, et les indiens passent aussi d'une société de chasseurs à celle d'éleveurs-agriculteurs sédentaires, le modèle "civilisateur" occidental.
Le problème ou bénéfice (cela dépend du point de vue où on se place) avec des vaches, c'est qu'il faut les faire pâturer dans des champs clôturés de façon qu'elles ne se fassent pas la belle, ce qui tend à prouver que les animaux d'élevages sont détenus contre leur gré; en effet, dès qu'il y a une brèche dans une clôture, elles se carapatent ! Sauf que pour les clôtures à piquets de bois, il faut du bois, qui vient à manquer quand on a déforesté pour faire des pâtures. Comme il y a un dieu bienveillant pour les patriarcaux et qu'ils sont ingénieux en diable, en 1873 un certain Joseph F Glidden, fermier de l'Illinois, dépose un brevet pour le fil de fer barbelé qu'il vient d'inventer : un grand bond pour l'humanité éleveuse. Surnommé la "corde du diable" par les ranchers texans, le barbelé fonctionne sur la violence, contrairement à toute autre type de clôture, le barbelé utilise de corps du détenu contre lui-même : l'acte de forcer le barbelé cause des blessures au corps du fugitif ", écrit Carol J Adams.

Deux autres inventions techniques vont faire la fortune du hamburger : l'abattoir -annonciateur de l'ère industrielle, puisque le système précurseur de désassemblage des abattoirs de Chicago "la grande cité du bœuf de boucherie", sera copié à l'envers par le fordisme et ses usines d'assemblage d'automobiles, à Detroit. Ensuite la congélation et le système de vente au détail de pièces de viande : jusqu'à cette époque, la viande de porc était privilégiée pour la consommation humaine, à cause des modes de conservation dans la saumure, ou par séchage, mais qui ne permettent pas de manger de la viande fraîche tout le temps. L'essor du train quadrillant les grandes plaines des indiens décimés désormais parqués dans des réserves, permet de transporter rapidement des pièces de bœuf vers les lieux de détail, les boucheries, dans les villes. L'industrialisation de l'élevage -les grandes plaines du Far West rapidement transformées en pâtures clôturées, puis en "feedlots" parcs à bovins, on garde les clôtures mais ils sont sur de la terre battue, non plus nourris par de l'herbe mais par du maïs, tout cela fait que l'animal produit plus rapidement du muscle, une viande "persillée" (infiltrée de graisse), et qu'il est abattu "à maturité" plus jeune, d'où des gains de productivité, malgré le fait que 40 à 50 % de l'animal est non consommé (peaux, onglons, abats, cornes...).

Des voix s'élèvent-elles dès la fin du XIXème siècle en disant que la déforestation, la transformation des Prairies en pâtures, puis l'élevage intensif, épuisent les sols et, comme on ne disait pas alors, la biodiversité ? Extermination des loups et des bisons, la colonisation des terres par les fermiers et leurs bovins sonneront le glas des "native americans" les indiens, les quelques restants seront bientôt parqués dans des réserves, minés par la perte d'identité, la perte de leur histoire, de leur culture, et par l'alcoolisme qui va avec : biocide, zoocide, génocide se suivent, qu'à cela ne tienne, la faim humaine de viande aura raison de toute prudence. Burger pour tous. Les colons anglais mangeurs de bœuf ont définitivement gagné la partie.

L'infographie ci-dessous montre le poids des mammifères terrestres sur la planète aujourd'hui. Un petit carré équivaut à un million de tonnes. Les humains et leurs animaux de boucherie surclassent toutes les autres espèces de mammifères, représentés eux par les petites briques vertes.



Néo-colonialisme 

Les hindous et les irlandais, tous deux peuples stigmatisés, l'un comme mangeur de riz et l'autre comme mangeur de patates, tous deux victimes de la colonisation britannique, étaient vus comme des sous-développés et tenus en sujétion par les anglais qui se considéraient mieux nourris de viande de bœuf, et du coup apporteurs de civilisation. Les irlandais paieront le prix fort de la Grande Famine provoquée entre 1845 et 1852 par le colonisateur anglais, famine qui les contraindra à émigrer massivement vers cette autre colonie britannique, les Etats-Unis.

Dans les abattoirs industriels aujourd'hui, travaille en majorité une main d’œuvre immigrée, provenant, pour les États-Unis, du Mexique ou d'autres pays d'Amérique du Sud, les "dos mouillés" qui trouvent à s'employer dans les travaux, dont même les petits blancs pauvres ne veulent plus. En Europe, ce sont les maliens, roumains et portugais... qui fournissent les bataillons de l'abattage des millions de vaches pour votre hamburger McDonald's ou Burger King ! C'est le prix à payer pour une viande bon marché dont un seul steak haché peut compter jusqu'à un millier d'ADN différents !

Sexisme

The Thick Burger
The Whopper
The Big Mac
Big Boy
Chubby Boy
Beefy Boy
Super Boy

Pour nommer leurs steaks hachés, les McDonald's et Burger King rivalisent de "double entendre" disent les anglais, d'allusions à des fonctions érectiles : il y est question d'organes masculins rivalisant de longueur, largeur et puissance, même si le français peine à les traduire et que les termes employés passent au-dessus de la tête des consommateurs non US, puisque leurs noms viennent du parler populaire de là-bas, nous colonisant à notre tour. Comptez toutefois sur les visuels publicitaires pour expliciter la chose. Ils sont forgés pour convaincre les hommes qui les consomment de leur virilité, et les femmes, de se les rentrer dans la bouche !


Ainsi, en deux centaines d'années, le burger conquit le monde ! 

Il a suffit de convaincre les sous-développés mangeurs de riz (les sauvages mangent du riz et autres graines ou céréales, et les bonnes femmes mangent des salades, selon la rhétorique des mâles éleveurs mangeurs de viande) de se mettre au bœuf haché.
Pour le suprême malheur des animaux dits "de boucherie", élevés dans des conditions indignes, promis à une mort précoce et industrielle, un holocauste de vaches, porcs, poulets, et poissons ;
Pour le malheur des animaux sauvages victimes depuis 150 ans de réduction, puis destruction de leur habitat, et de disparition inéluctable, dite défaunation ;
Pour le grand malheur de la terre appauvrie sous les sabots des vaches en corrals, et sous les cultures intensives de maïs, à base d'intrants, désherbants, insecticides et pesticides ;
Pour le malheur de la forêt amazonienne (entre autres) décimée au profit des cultures de soja fournissant les protéagineux nécessaires aux vaches dites "à viande et lait" ;
Pour le malheur des paysages et des communautés humaines forcés de suivre le mouvement du steak haché pour toutes les bourses, une sorte de dévoiement de la démocratie tout en prétendant faire le bonheur des classes moyennes ;
Et enfin, pour le grand malheur de l'humanité, frappée en premier lieu d'une pandémie d'obésité, de résistance aux antibiotiques qui pourrait réellement mal tourner, surtout si un superbug ultra résistant franchit la barrière des espèces ; de perte de ressources en biodiversité, humanité bientôt seule dans un monde désolé, uniformisé, dépourvu de toute beauté.
Ne comptez pas sur moi pour pleurer sur son sort.

Comment tuer une vache

" D'un côté de la salle, court une étroite galerie, à quelques pieds de l'atelier, vers lequel le bétail est conduit par des hommes qui leur donnent des chocs électriques. Une fois assemblés là, les créatures sont emprisonnées, séparées, chacune dans son enclos, par des portes qui se ferment, ne leur laissant aucune place pour se retourner ; et pendant qu'elles se tiennent meuglant et ruant, au-dessus de l'enclos, se penche un des "tueurs" armé d'une masse, cherchant un angle de frappe. La pièce est remplie des échos d'une succession de bruits sourds, du martèlement des sabots et des ruades des taurillons. " La Jungle d'Upton Sinclair, selon ma traduction.

Aujourd'hui, les tueurs sont armés de pistolets à tige perforante tirés dans la tête, sensés rendre les bovins inconscients (quand le pistolet ne s'enraie pas) avant d'être dépecés, membres découpés à la scie électrique, le tout en moins de cinq minutes. Certains sont dépecés non étourdis. Le convoyeur avance à 15 km par heure.

lundi 11 juin 2018

Féministes et défenseur-es des animaux uni-es contre le sexisme

Le grossiste suisse Migros voulant sans doute surfer sur l'irrésistible (?) prise de conscience de la souffrance animale et l'aspiration au végétarisme qui s'ensuit, à eu la mauvaise idée de commettre ce film publicitaire sexiste en détournant le message politique des végétariens et des défenseurs des animaux. Un festival de clichés sexistes : la couleur rose attribuée aux filles, comme le découpage de légumes, le massage de viande en regardant une femme à poil qui retourne un regard lascif, la virilité associée au feu, à la viande et à toutes sortes d'engins phalliques, le combo qui se veut œcuménique est indigeste.



Deux associations suisses, l'une féministe Terre des femmes, et l'autre Pour l'Egalité Animale (PEA) ont porté plainte pour sexisme : selon leurs communiqués de presse respectifs " l'assimilation femme et viande toutes deux considérées comme consommables ", puis " la reproduction de stéréotypes de sexe ou de genre et l'encouragement à la consommation de chair d'animaux ont des conséquences désastreuses qu'on ne peut pas ignorer sous couvert d'humour ". Cette publicité contrevient aux lois suisses contre le sexisme selon les deux associations. Je crois que c'est une première. Il faut la saluer. L'animalisation des femmes, la réification des animaux, êtres vivants et sensibles, dans la viande à griller pour le plaisir masculin (ils ne sont jamais aux fourneaux, mais ils attisent les braises quand il s'agit de barbecue, comme par hasard, ils manient le trident et le feu), la coupe déborde.

Le féminisme et le véganisme au risque de le dépolitisation

L'association de protection animale aurait aussi bien pu invoquer le détournement politique du message des végétariens, dont je rappelle qu'ils le sont pour épargner des vies animales -pas pour leur santé, ni pour obéir à un tabou alimentaire religieux, ni même pour l'environnement-, en effet, le ridicule "grilétarien" s'approprie de suffixe "tarien" du mot végétarien pour mieux détourner et ridiculiser notre message politique, à savoir, les animaux ne sont pas nos souffre douleur, ni nos protéines, ils sont les autres habitants de la planète, "d'autres nations", non dédiés à notre service ni à nos caprices, foutons leur la paix !

Le féminisme aussi risque la dépolitisation avec sa mutation en "féminisme pop" porté par certaines chanteuses qui prétendent que la féminité est puissante (Beyoncé...), ou en "réformisme libéral ultra light", affirmant que le combat collectif de "viragos poilues et stériles" est terminé, qu'il faut passer à autre chose, que les hommes ne sont pas nos ennemis, le mouvement né sur les réseaux sociaux #HeForShe" en est un bon exemple. Tous ces messages individualistes, trompeurs et édulcorants, la déferlante "flexitarienne", cette adaptation light du véganisme, l'assimilation au sans gluten et à toutes les segmentations marketing qu'invente le capitalisme pour faire son beurre, risquent de noyer les revendications sociales et politiques des défenseurs des animaux, dont l'immense majorité des troupes, rappelons-le, sont des femmes, même si le mouvement, gagnant en ampleur, commence à attirer les hommes qui regardaient, plutôt perplexes, jusqu'ici. Tout ce qui peut générer une opportunité de pouvoir les intéresse, au risque de pervertir l'idée de départ, et bien sûr, d'en effacer les femmes pionnières. NE L'OUBLIONS JAMAIS.

Aussi je salue cette alliance entre mouvement de défense des animaux et mouvement antisexiste. Bravo, mesdames. A plusieurs on est plus fortes. Migros et les carnistes sexistes patriarcaux n'a plus qu'à bien se tenir.

dimanche 20 mai 2018

Sexisme, spécisme, "cannibalisme psychique"

En ces temps de Pentecôte, "mangez du veau" selon le slogan marketing du lobby de la viande, -l'élevage envoie à l'abattoir les veaux mâles, sous-produits de l'industrie laitière, réputés inutiles voire parasites puisqu'ils mangent des ressources alors qu'ils ne porteront pas de petits-, et en ces temps de ramadan, je vous propose un tout-images en trois pubs sexistes, et spécistes, ça va de soi, les deux marchant ensemble.


Migros, grossiste alimentaire suisse trouve fin de surfer sur la vague végétale actuelle en proposant aux hommes du "rose" (de la viande blanche de bébé animal anémié ?) sous la dénomination "grilétarien" : le gril, apanage des hommes qui se mettent au "rose" couleur fiiiille, et grillent tout : de la viande, du poisson et des.... légumes ! Leur site Internet : Griletariens.ch, en allemand. Œcuménisme de mauvais aloi, gril couplé avec le même suffixe que végétarien, le tour est joué, le végéta*isme, mouvement social de libération animale, est noyé dans la grillade, la rigolade, et la diversion.


Trouvé cette illustration sur le site Monsieur Mondialisation à propos d'un article sur "la société de consommation : négation de la pensée critique", où curieusement une femme s'enfourne (c'est une sale habitude de l'industrie de la pub, on ne voit pas dans les mêmes proportions des hommes se rentrer des aliments dans la bouche !) un burger avec une étiquette masculine dessus ! Réservé aux hommes ? Donc transgression ? Hors le fait que ce sont toujours les femmes qui sont associées à la consommation, si quelqu'un-e peut m'expliquer.... La subtilité du message m'échappe.


Et enfin, cette réflexion trouvée sur le Twitter des @feralfeminists (féministes sauvages) :
"Quand j'avais 12 ans, j'entendais des garçons me traiter de "crevette". Je demandai à l'un d'eux ce que cela voulait dire. Il répondit : "Quand une fille a un joli corps mais une tête affreuse, elle est comme une crevette. Si vous enlevez la tête, vous pouvez manger son corps". Sexisme est spécisme, concluent les férales féministes. En tous cas, les deux marchent main dans la main. Belle illustration aussi du cannibalisme psychique des femmes par les hommes, évoqué par Ti Grace Atkinson.

Cette semaine, on a entendu Trump s'exprimer à propos des mexicains illégaux aux USA (lesquels leur rendent des tas de services, notamment travailler dans leurs abattoirs, emplois dont les étasuniens ne veulent plus) en les traitants d' "animaux". Renvoyer l'autre à l'altérité radicale en l'animalisant. Le spécisme, cette racine du racisme et du sexisme.

Bonne fête de Pentecôte ou bon ramadan, selon vos croyances, ou juste bon week-end pour celles/ceux qui ne s reconnaissent dans aucune obédience, sans violence, dans l'assiette et ailleurs.

vendredi 11 mai 2018

D'ouvrier d'abattoir à lanceur d'alerte : Ma vie toute crue

"T'es un homme ou un pédé ?  "
" Ferme ta gueule, baisse la tête, fais ton boulot. Et si tu n'es pas content, dégage !"


" Microcosme viril très fortement hiérarchisé dans lequel tu dois faire tes preuves à chaque instant ", l'abattoir est le dinosaure qui a inspiré l'ère industrielle ; l'abattoir est la matrice inversée du travail en miettes : Henri Ford s'inspira dans les années 20 de la chaîne de désassemblage des abattoirs de Chicago pour inventer la chaîne d'assemblage de ses usines automobiles de Détroit. Taylorisme, fordisme. La fragmentation empêche de voir la big picture, et c'est voulu.

" La plupart du temps, sur la chaîne, quand tu es concentré pour tenir le rythme, tu ne vois rien de ce qui se passe autour de toi. Tu ne vois que ta tâche, la globalité de ce qui se passe autour de toi t'échappe. "

La fragmentation du travail va de pair avec les "corps en miettes" des ouvriers, et le désassemblage de la vache, du veau, du bœuf ou du mouton, jusqu'à ce que l'animal ne soit plus reconnaissable dans la viande qu'on vous vendra. Étourdi par un matador, vidé de son sang, les muscles encore vibrants d'effets nerveux et de mouvements incontrôlés, les sabots sont coupés, le corps "vidangé" de ses organes internes, la peau enroulée sur un treuil, découpé à la scie, dégraissé pour ne conserver que le muscle, les abats envoyés dans diverses cuves en inox, au milieu des flots de sang et de merde, le travail d'ouvrier d'abattoir est un travail épuisant et dangereux, soumis à des cadences infernales. " La cadence nous tue. Elle nous broie, nous pousse à faire n'importe quoi.". " On t'insulte, on te harcèle, on te menace pour que tu tiennes la cadence ".

Mauricio Garcia Pereira, le lanceur d'alerte qui informa L214 et le monde de l'abattage des vaches gestantes par l'abattoir municipal de Limoges est un jour en remplacement à la boyauderie (alors que son poste habituel est l'aspiration des moelles de bovins) qui traite les viscères, quand il voit soudain arriver un sac rosâtre qui semble remuer : il réalise alors que c'est un fœtus de veau complètement formé, sabots rose nacré et langue pointant de la poche de liquide amniotique dans lequel le veau s'est noyé au coup de matador tuant sa mère ; troublé, il appelle son chef d'atelier qui lui dit que tout est normal, qu'il n'a qu'à balancer le tout dans la cuve à déchets incinérables ! Après sept longues années de maltraitance, de souffrances physiques, de douleurs d'épaules et dorsales, de mufflées alcoolisées et de shoots de cocaïne "laissées sur la cuvette des WC sur une carte Carrefour" pour "tenir", d'engueulades homériques avec sa hiérarchie, au bord de devenir fou, profondément choqué -le coup de trop, la goutte d'eau-, Mauricio Garcia Pereira voit un soir suivant, par hasard, sur sa télé les effroyables images "volées" en février 2016 par L214 à l'abattoir pourtant certifié bio du Vigan, et après une recherche sur Internet, appelle Brigitte Gothière, co-fondatrice de l'association, en lui disant qu'il a un document vidéo à lui soumettre.
A partir de ce moment, approché par l'association, Mauricio complétera grâce à une petite camera embarquée fournie par L214 sa documentation sur les fœtus de veaux avant de quitter définitivement l'abattoir de Limoges. S'enclenche une séquence trépidante où L214 publie son témoigne qui est aussitôt relayé par la presse et la télévision : Audrey Garric du Monde arrive même dans le petit salon de son HLM pour l'interviewer ! Puis les plateaux de télé s'enchaînent.

Témoignage en deux parties : une moitié du livre est consacrée au monde de l'abattoir, la description irremplaçable, par quelqu'un de l'intérieur, de la chaîne de mort industrielle qu'est l'abattoir, (l'abattoir municipal de Limoges avec " 1500 bovins, 1500 ovins et un millier de porcs abattus chaque semaine, ce qui représente 25 000 tonnes de viande chaque année ", est un des plus grands abattoirs municipaux d'Europe : viennent y abattre les particuliers, les bouchers et les grossistes qui en sont les principaux clients donc patrons), puis en deuxième partie, sa vie de lanceur d'alerte très sollicité par des journalistes pendant quelques mois. Mauricio Garcia Pereira, après des entretiens à propos de ses cauchemars récurrents avec une psychologue qui lui a diagnostiqué un "état de choc post-traumatique", est aujourd'hui en formation pour devenir monteur en réseaux électriques en haute et basse tension, mais il portera à jamais le stigmate du lanceur d'alerte ayant révélé les mauvaises pratiques d'un employeur. Le livre qu'il signe est coécrit avec la journaliste Clémence de Blasi. Lisez-le, et si vous êtes bibliothécaire, achetez-le et faites-le circuler !

Ouvrier d'abattoir n'est pas une vocation : on y va travailler, d'abord recruté par une agence d'intérim, parce que "c'est ça ou la rue" et que dormir dans sa voiture, ça va un moment, mais ce n'est pas une vie à la longue.

" A l'abattoir, les animaux sont terrifiés. Souvent, ils gardent la tête baissée, comme s'ils étaient résignés et acceptaient la mort. Certaines bêtes se battent jusqu'à la dernière seconde, d'autres se laissent tomber de tout leur poids dans le couloir de la mort et refusent obstinément d'avancer, malgré les coups de bâton et les décharges électriques ".

" L'abattage des vaches gestantes est toléré par l'Union Européenne qui indique seulement dans un règlement de 2004 refuser le transport de "femelles gravides qui ont passé au moins 90 % de la période de gestation" (qui est d'environ neuf mois et demi pour les bovins). "

" Où sont les services vétérinaires ? Dans leur bureau autant que possible. [... ] Quand aux contrôles sanitaires, parlons-en ! Peut-être pourraient-ils avoir un impact quelconque... si les abattoirs n'étaient pas prévenus une semaine à l'avance du passage de deux ou trois des 500 inspecteurs de la Santé publique vétérinaire. Tout le temps que le contrôle à lieu, on baisse la cadence de la chaîne au minimum. Pendant ces inspections les ouvriers peuvent enfin travailler normalement, dans des conditions correctes. Mais dès le lendemain, les mauvaises habitudes refont surface. Pourquoi est-ce qu'il n'y a jamais de contrôles inopinés ? "

Souffrance animale, souffrance sociale et humaine. Clairement, les mangeurs de viande prennent des risques. Sanitaires surtout. Et celui de se faire rouler dans la farine de l'abattage rituel aussi : le processus est tellement lourd et long que bien des viandes sont déclarées rituelles qui n'en sont pas. Maltraitance aux animaux, aux humains, mauvaises pratiques, contrôles sanitaires inexistants ou bâclés, grosse cavalerie, insuffisance des étiquetages, omerta sur des pratiques illégales, pas vue pas prise, l'industrie de la viande est un monde opaque qui entend rester bien planqué derrière ses postes de garde avec triples barrières. On ne rentre pas.

" Si les abattoirs avaient des murs de verre, tout le monde serait végétarien ". Paul Mc Cartney.

Aujourd'hui encore, puisqu'il n'y a pas de loi l'empêchant, l'abattoir de Limoges continue à abattre des vaches gestantes, arrivées par "accident", les éleveurs qui paient très chers leurs inséminations artificielles ne s'apercevraient de rien. Qui croit ça ?

Les caractères gras et rouge sont des citations du livre.