dimanche 19 février 2017

Steak Machine : souffrance animale, souffrance sociale



Abattoirs, boîtes noires :
" Les barons de l'élevage industriel savent que leur modèle d'activité repose sur l'impossibilité par les consommateurs de voir (ou d'apprendre) ce qu'ils font. " Jonathan Safran Foer - Faut-il manger les animaux ? 2011

" Il est plus facile de rentrer dans un sous-marin nucléaire que dans un abattoir " - " Les abattoirs sont des lieux totalement clos et cachés. Pour les trouver physiquement, il n'y a jamais de pancarte, même le GPS ne trouve pas... " - Olivier Falorni - Député de Charente Maritime, Président de la Commission d'enquête sur les conditions d'abattage - 2016

" L'occultation totale du sort réservé aux animaux est le pilier de la consommation  de masse de viande "Paul Bigard, patron de Bigard Charal, premier groupe français, 4,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Sur une suggestion de son éditrice, Geoffrey Le Guilcher, journaliste,  change d'apparence, de prénom, se bidouille un nouveau CV plus conforme à la sociologie des abattoirs, et l'envoie à une société d'intérim de Bretagne "région-abattoir" : une quarantaine pour 4 départements, sur les 183 abattoirs que compte le territoire français.
Évidemment, trois semaines plus tard, sur ces métiers en tension qui peinent à embaucher et fidéliser des salariés, il est engagé pour trois semaines, à l'essai, au parage dégraissage dans une nacelle qui le porte au niveau des carcasses de vaches qui arrivent saignées de la tuerie.

Pratiques de la profession : minimum 15 mois à deux ans en intérim avant (s'ils tiennent !) le mythique CDI, graal du travail posté industriel. Soit environ deux ans à 2 ans et demi sans prendre de congés, alors que les abattoirs sont des hachoirs à viande aussi bien animale qu'humaine. A petits chefs qui parlent mal à leurs salariés, allez comprendre quelque chose à cet "univers viril de taiseux" ! Pressions au rendement, cadences infernales : ne tiennent que les plus solides qui vieilliront prématurément, puis seront jetés au rebut, sans reconnaissance de "maladie professionnelle", l'homologation pénalisant le coût du travail et les caisses de protection sociale. " Les abattoirs, comme n'importe quel employeur payent des cotisations en fonction de leur sinistralité... ils ont intérêt à contester l'origine professionnelle d'une maladie ". Alors que le fordisme (chaîne d'assemblage, travail en miettes) s'inspirait directement des chaînes de désassemblage des abattoirs de Chicago à la fin du XIXème siècle, et que le fordisme a intégré des robots sur ses postes les plus éprouvants pour ses ouvriers, " les abattoirs eux n'ont pas réussi la mutation. [...] Chaque animal étant différent, l'humain dominera encore longtemps le sujet avec son couteau". Seule piste envisageable pour le moment, la recherche sur les exosquelettes. En attendant, les ouvriers d'abattoirs se démolissent sûrement les cervicales et lombaires, les phalanges et les épaules. Ils tiennent en prenant des substances psychotropes -hachich, LSD, alcool... Sans parler de la casse morale et psychique : " On a auditionné des gens qui faisaient des cauchemars la nuit et voyaient des êtres humains pendus à des crochets. " témoigne Olivier Falorni, président de la Commission d'enquête de 2016 sur les conditions d'abattage.

" De toutes façons, soyons lucides, qui se soucie des damnés de la viande ? "

Cadences infernales et saisonnalité de la viande :

Alors que les trois quarts de la viande sont achetés via la grande distribution, sa consommation fait des pics saisonniers aux fêtes religieuses (Noël, Pâques, Ascension, Aïd,... occasions incontournables de faire couler le sang des animaux), aux rentrées scolaires (redémarrage des cantines, achats en gros des collectivités) et à la rentrée tout court, pour les ménages qui ont vidé leur congélateur en juillet au départ en vacances pour le remplir fin août, à coups de promotions "deux gigots pour le prix d'un" de la grande distribution, qui profite de l'occasion. Évidemment, cela se traduit à l'abattoir par des coups de feu, heures supplémentaires et extension de plages horaires sur des ouvriers déjà épuisés, qui rattrapent les jours fériés non travaillés en heures supplémentaires.

Comment dans ces conditions parler de "bien-être animal" dans un abattoir ? 

Depuis que les activistes et whistleblowers de L214 (la photo de Sébastien Arsac de L214 est accrochée aux fléchettes dans les bureaux de tous les directeurs d'abattoirs de France, selon Le Guilcher) publient des vidéos accablantes d'animaux mal étourdis et mal tués, des vaches et des veaux pendus par la patte arrière "qui font l'hélicoptère" au dessus des bacs à sang et à viscères, la tuerie de l'abattoir breton de Le Guilcher a été invisibilisée derrière un mur aux visiteurs occasionnels, aux personnels n'appartenant pas à la tuerie stricto sensu, et aux éventuels journalistes ou témoins, munis d'une camera dissimulée, devenus la terreur de tous ces industriels. Il va se soi que parler de "bien-être animal" à l'abattoir est un sinistre fumisterie incompatible avec des cadences infernales, la course au profit et la réduction de coûts, de la poudre aux yeux pour ministres, ONG welfaristes réformistes, et clients consommateurs cherchant à calmer leur (mauvaise) conscience. Dans chaque abattoir, il y a bien une formation "bien-être animal" de 7 heures, et un "responsable de la Protection Animale" -RPA) MAIS ce sont les cadres responsables de la cadence qui portent le badge RPA ! Tout ceci démontre que nous avons affaire à des cyniques qui ne veulent en aucun cas de la transparence qui tuerait leur industrie : c'est impossible de mettre à mort facilement un animal jeune et en bonne santé, qui a la vie chevillée au corps, en une minute temps requis, étourdissement et égorgement-saignée incluses, sous peine d'arrêter la chaîne ! Ni de l'amendement de leurs pratiques maltraitantes.
Le pouvoir, ce ne sont pas les directeurs d'abattoirs qui le détiennent, ni à fortiori les prolétaires qui les servent, c'est bel et bien le consommateur : vous arrêtez d'acheter, ils arrêtent de tuer !


Le livre de Geoffrey Le Guilcher raconte une plongée dans un des infernaux hachoirs industriels qui broient en France un milliard de volailles par an, 3 millions de bovins, porcs, moutons, volailles... par jour, et plus de 50 000 ouvriers qui s'y abîment la santé. Le style en est alerte, drôle parfois, humain toujours ; l'auteur finira par déjouer la surveillance et traverser le mur infranchissable de la tuerie pendant quelques minutes. Avant de quitter en fin de mission l'abattoir, où resteront derrière lui les maliens, les tunisiens, les roumains qui tentent leur chance hors de leurs pays frappés de misère, et les sous-prolétaires bretons des élevages hors-sol et de l'industrie du bâtiment au chômage. Clairement, l'option abattoir n'est pas une vocation professionnelle. Après son immersion dans la broyeuse Machine à steaks, Geoffrey Le Guilcher se déclare désormais "flexitarien" : végétarien chez lui, omnivore en société. Allez, encore un effort...

" L'abattoir est le dinosaure qui a permis la naissance de l'ère de la consommation de masse. Un vieil animal toujours bien vivant. "

Les phrases en caractères gras et rouge sont des citations de Steak Machine.

5 commentaires:

  1. Intéressant de constater que cette descente en enfer n'aura pas été suffisant pour convaincre le journaliste de devenir VG...

    Y'a un livre à écrire juste sur ça! ;-)

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    1. C'est un long chemin de refuser tout ce qu'on vous a inculqué dans l'enfance en vous disant que c'est parole d'évangile.

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    2. et aussi: ne veut pas être taxé de parti-pris (lol), a du mal avec sa dissonance cog, reste dans son engagement, syndrome de stockholm du côté des ouvriers malmenés (sont-ils vg? haha)...pour ce que j'en ai vu, il paraît complètement dissocié ce type...un jour ça va peut-être s'effondrer, cette construction?

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    3. Effectivement, ils arrêtent quand ils ne supportent plus la schizophrénie de leur attitude : j'en ai rencontré dans ma pratique activiste : un ouvrier agricole à Laval un jour, il avait l'air très mal, il rasait les murs, j'espère sincèrement pour lui qu'il a trouvé autre chose et qu'il est toujours VG, et un vendeur de poisson à Vannes qui était vegane. Ils te répondent qu'il faut bien "bosser" ! Jocelyne Porcher raconte des anecdotes folles aussi dans ses conférences à propos d'éleveurs et d'ouvriers d'abattoirs. La dissonance cognitive ne fonctionne plus, ils deviennent fous ou ils arrêtent. C'est pour ça que je ne supporte pas quand on vient m'expliquer que je devrais défendre les gens plutôt que les animaux, alors qu'il faut écouter les psychanalyses de grands traumatisés ! Pour moi, c'est clairement la même chose. PS Le Guilcher n'a fait que passer 3 semaines dans son abattoir. On lui a commandé un travail. Ceci dit, j'espère que son livre va bien marcher.

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