mardi 14 juillet 2020

Nellie Bly - Première journaliste d'investigation





J'ai lu cette semaine cette excellente BD de 140 pages sur la vie professionnelle de Nellie Bly, nom de plume de Elizabeth Jane Cochrane (1864-1922), premier grand reporter et journaliste d'investigation, elle invente même le principe du journaliste embarqué (embedded), immergé dans son sujet. Elle est également la première femme correspondante de guerre envoyée pendant la Grande Guerre sur le front serbe. Une pionnière. 

Fille d'une mère mal mariée trois fois de suite, elle est le fruit du deuxième mariage de sa mère et d'un père qui battait tout le monde, mère et enfants, elle décide donc de travailler pour gagner sa vie et ne pas dépendre d'un mari, ni affectivement ni économiquement. 

A son époque les femmes journalistes sont cantonnées aux sujets ménagers, mode et potins mondains. 
En 1885, elle lit dans le Pittsburg Dispatch un "article répugnant" sur le travail des femmes : 

auquel elle répond par un courrier plein d'aigreur et de colère. Le rédacteur en chef, intrigué par son culot et ses arguments, la convoque et lui propose d'écrire un article sur la condition des femmes, qu'il promet de publier dans son journal. Elle accepte et sa carrière est lancée. Elle enchaîne sur une série de reportages sur le Mexique du tyran Porfirio Diaz en imposant à l'époque de voyager seule en train et en bateau, ce qui ne se faisait pas. Elle concèdera finalement de voyager accompagnée de sa mère. Puis elle se fait passer pour une ouvrière pour étudier de l'intérieur la condition ouvrière, une tradition journalistique qui a toujours cours : voir les embauches de Geoffrey Le Guilcher à l'abattoir Kermené de Collinée, ou de Florence Aubenas engagée comme femme de ménage à Ouistreham, qui donneront des témoignages sur la condition ouvrière. Ces journalistes ne font que s'inspirer de leur précurseure Nellie Bly. Ses reportages ont un grand retentissement dans l'opinion publique, ils déclenchent des scandales qui aboutissent à des réformes ; Nellie Bly, par son travail de journaliste, améliore la conditions des femmes. A tel point que, remarquée par Joseph Pullitzer, elle ira travailler pour son prestigieux journal Le New York World. Elle y vivra son "shock corridor" en se faisant passer pour malade mentale, infiltrant un centre d'aliénées où les femmes sont affreusement maltraitées, souvent internées pour des raisons futiles par des maris qui par exemple ne peuvent obtenir le divorce et trouvent ainsi un moyen de se débarrasser de leur femme ! 

How quick can a woman go around the world ? 

Nellie Bly est également renommée pour avoir relevé le défi de battre le record de Phileas Fogg : Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne. D'abord choqués par son audace (une femme voyageant seule autour de la planète, en bateau, oh my god, mais vous n'y pensez pas, son rédacteur en chef renâcle devant l'audace !) après une année d'obstination, elle finit par embarquer seule à Hoboken pour son tour du monde qu'elle achèvera en 72 jours. Reçue en héroïne à Amiens pas Jules Verne, puis par les japonais qui viennent la soutenir à Yokohama, elle n'en croit pas ses yeux : être connue au Japon ! Le manteau de voyage pratique et confortable qu'elle se fait faire pour l'occasion sera adopté par toutes les femmes, elle devient à son corps défendant une prescriptrice de mode. 


Sa vie personnelle est moins retentissante : échaudée par l'expérience de sa mère, elle refuse la demande en mariage d'un ami de cœur de son âge, et continue sa carrière. Elle fera toutefois une fin : elle finit par épouser un industriel millionnaire et quitte la carrière de journaliste. Puis Nellie Bly sombrera dans l'oubli, comme souvent les pionnières femmes, effacées de l'HIStoire par les hommes qui, tout en s'inspirant et copiant, se proclament ensuite les inventeurs, spoliant ainsi les pionnières avant de les effacer. Nellie Bly sera tirée de l'ombre par les féministes. Cette BD joliment écrite par Luciana Cimino, mise en scène et dessinée par Sergio Algozzino, qui s'explique en fin d'ouvrage sur ses recherches et son travail d'aquarelle, est un régal pour les yeux. N'hésitez pas à l'offrir aux filles dès qu'elle savent bien lire et comprendre la progression narrative d'une bande dessinée avec ses flash back et flash forward. Elle est empowering et peut créer des vocations. Il n'y a pas de fatalité à être destinée au malheur et à la position immuable de victime quand on a été maltraitée par son père ; au contraire, cela peut être l'occasion d'une prise de conscience et de refuser le sort commun des femmes. Une belle lecture pour les vacances et pour toute l'année. 

Portrait-photo de Nellie Bly.

La bande dessinée Chez Steinkis Editeur 


mercredi 1 juillet 2020

Les damnés : des ouvriers en abattoir.

Le 30 juin, France 2 diffusait des témoignages d'ouvriers et d'ouvrières d'abattoirs dans le documentaire qui donne le titre de mon article. Une femme, 30 ans de "carrière" dans un abattoir de poulets entiers (sans découpe) et, d'après mon décompte, 7 hommes, dont un anonyme encapuché. Parmi les hommes, Joseph Ponthus qui a quitté l'abattoir de bovins où il travaillait pour une carrière d'écrivain, et Mauricio Garcia Pereira, lanceur d'alerte de l'abattoir de Limoges qui a écrit ses mémoires chroniquées sur mon blog (lien ci-dessous), diagnostiqué souffrant à vie d'un grave PTSD, syndrome de stress post-traumatique, qui fait que les images de veaux à terme mourant en gigotant dans la matrice de leurs mères abattues continuent à le hanter. Veaux immédiatement jetés à la poubelle : il faut entendre ses sanglots quand il dit, en agitant son mobile, qu'il a tout effacé de son témoignage, mais que les images sont toujours dans sa tête, et qu'il sait par d'ex-collègues que jusqu'à 20 veaux non nés continuent à mourir à l'abattoir de Limoges chaque jour, que la pratique qu'il a dénoncée a toujours cours parce qu'aucune loi n'interdit l'abattage de vaches gestantes.

" Le mot qui définirait bien l'abattoir, c'est la folie : blouses blanches, murs blancs, néons blafards ".

" Vous m'avez physiquement, mais mentalement, vous ne m'avez pas ", témoigne la seule femme qui raconte ainsi la dissociation mentale qu'elle est obligée de s'imposer pour "tenir" toute la journée malgré la souffrance psychique et physique. Cela rappelle le témoignage des prostituées et des victimes de viol qui se dissocient en attendant que cela passe, ou en attente de mourir.

L'abattoir, dinosaure de l'industrie de masse, appliquant un taylorisme effréné : travail en miettes, cadences infernales. 

Parmi les témoins, un ex salarié de la DSV, Direction des Services Vétérinaires des préfectures, devenue depuis DDPP avec des attributions plus larges : Direction départementale de la Protection des Populations, sous le mandat présidentiel Sarkozy ; notez le glissement sémantique, on passe des services vétérinaires à la protection des populations. Les animaux ont disparu ! Aucune importance de toutes façons, d'après le témoin qui a quitté la fonction, car ses rapports sur l'état désastreux d'animaux arrivant à l'abattoir, vaches avec un œil crevé entre autres, déplaisaient en haut lieu. Il décrit les pratiques dérogatoires des abattages halal et casher auxquelles il a assisté, où les bovins sont piégés, attachés, dans une machine qui les immobilise puis les retourne sur le dos, une sangle venant parfois tendre le cou, puis l'ouvrier qui enfonce son coutelas dedans, les 12 litres de sang artériel giclant à 6, 7 mètres de haut, l'animal agonisant durant parfois 15 minutes, jusqu'à la noyade.

" Les vaches, je les vois pleurer dans le piège ".

Le matador, pistolet à tige perforante qui leur transperce le crâne (étourdissement avant saignée, rendu obligatoire par la loi Gilardoni de 1964) " rouge pour les bœufs, vert pour les vaches, bleu pour les veaux" qui les fait immédiatement s'effondrer dans le box " un outil qui n'a jamais été amélioré depuis le début " et " dont aucune étude ne prouve que l'animal ne sent rien des opérations suivantes ", à savoir découpe des sabots, le dépouillement du cuir / peau puis la découpe des membres, le tout effectué à la scie en quelques minutes, cadence infernale oblige. Rien ne prouve donc que la bête soit morte.
Le fonctionnaire témoigne de l'inefficacité des DDPP préfectures, des signalements impossibles, de la complicité des autorités sanitaires avec l'industrie.

Aucun salarié d'abattoir ne rentre dans cet endroit par vocation. Mauricio Garcia Pereira dormait dans sa voiture avant d'être embauché pour un premier court contrat d'intérim, car c'est l'entrée obligatoire dans la "carrière", " 8 intérimaires sur 10 ne reprennent pas leur poste après la pause de 10 H ou ne reviennent pas le lendemain ".

Classisme :

" On les fait rentrer en les persuadant qu'ils sont des idiots ". " c'est plus facile de se dire que les gens qui font ça sont des brutes épaisses, des sans cerveaux ".
" L'abattoir écrase les gens, s'ils sortent, c'est sans qualification, les promotions sont impossibles, il n'y a pas de porte de sortie ", témoigne toujours le vétérinaire fonctionnaire préfectoral. De fait, tous disent qu'ils y sont entrés au SMIC en intérim pour quelques semaines, et que 15 ans, 19 ans ou 30 ans après, ils y sont toujours et... au SMIC !

" L'abattoir, c'est la guerre. On sait que ça existe, mais on préfère fermer les yeux ".

La banalité du mal - Hannah Arendt 

" La segmentation, la compartimentation des tâches permet à l'ouvrier de s'insérer dans un système d'extermination ".

Filmés dans un sous-bois, cadre bucolique, avec deux fois des hurlements d'animaux en train de mourir, les témoignages sont proprement insoutenables, tous relatent une expérience inhumaine. Je ne garantis pas au mot près les citations prises à la volée, mais j'aurai du mal à le regarder une deuxième fois. Je suis allée me coucher en état de dépression et de stress moi aussi, et ça dure. Je ne vais sûrement pas me plaindre, ces ouvriers sans choix ni perspectives sont plus en droit de le faire que moi. En prenant ces notes, je pensais en faire un fil sur Twitter : finalement, j'y renonce au profit de mon blog. Sur Twitter sévissent toutes sortes de relativistes culturel-les pratiquant un racisme mou, qu'illes pensent être une générosité "inclusive", une compréhension des "cultures différentes des nôtres" prétendant là à un relativisme historique. Nous ne serions pas tous au même stade de l'histoire, et serions des citoyens différents devant la loi. Tant que ce sont des bêtes ou des femmes qui en font les frais, what the fuck ?

Deux des témoins se plaignent de la virilité de l'abattoir : tu subis, tu morfles, mais tu tiens debout, t'es un homme, pas un pédé, pas une mauviette. C'est le refrain que la hiérarchie leur assène au début, puis qui continue en perpétuel bruit de fond. Je ne fais pas partie des féministes qui considèrent que les luttes féministes sont secondaires à celles des ouvriers, je laisse ça à celles qui ont le cœur large et qui se considèrent éternelles secondes, club dont je ne fais pas partie. Je ne défends pas non plus la virilité, cette vache sacrée tellement prisée, même des femmes. Mais j'ai bien entendu les sanglots de Mauricio Garcia Pereira, et je me dis que les mecs paient cher, très cher, le maintien de leur position fantasmée de guerriers valeureux, dominant le monde et tout ce qui y vit.

Que les viandards qui trouvent "naturel" et indiscutable leur droit de manger de la viande aillent tous passer une semaine à tous les postes d'un abattoir. Un de ces jours, tôt ou tard, le sang de ces 80 milliards d'animaux massacrés par année pour que 5 à 6 milliards d'humains sur 8 y trouvent un plaisir de table égoïste, devenu un droit que ne justifie aucune nécessité, nous retombera dessus. Le coronavirus, originaire d'un marché aux animaux sauvages pour la consommation et le caprice de nouveaux riches n'était qu'un préambule.

Liens :
Le replay d'Infrarouge sur le site de France 2, lien disponible jusqu'au 30 août 2020, date après laquelle il se corrompra.
Le site de production du documentaire.
L'article du Monde sur les damnés des abattoirs : quand le travail rend fou.
Ma vie toute crue : mon billet sur le livre souvenirs de Mauricio Garcia Pereira
Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher, journaliste infiltré à l'abattoir Kermené de Collinée.

mardi 16 juin 2020

Catharine MacKinnon : Le féminisme irréductible

Discours sur la vie et la loi


Catharine MacKinnon est juriste, avocate à la Cour Suprême, elle travaille sur le féminisme et le droit. Elle y a plaidé avec Andrea Dworkin un contentieux des femmes contre la pornographie et les puissantes formes de cette industrie : presse,  Hugh Hefner (Play Boy), Larry Flint (Hustler) et cinéma porno. Leur plaidoyer a été débouté au titre du Premier Amendement de la Constitution des Etats-Unis, qui garantit la liberté d'expression. Pour la Cour Suprême, la pornographie est une expression artistique comme une autre, elle n'y voit pas d'avilissement des femmes.

 Epistémologue du droit, (peu de féministes ont critiqué le droit, déplore-t-elle) elle démystifie la misogynie intrinsèque de la neutralité libérale. Elle argumente que les 10 premiers amendements de la constitution des Etats-Unis (Bill of rights) ont été écrit par une convention composée exclusivement de mâles blancs représentants des 12 premiers états historiques, préoccupés au nom de l'universalité, à défendre les droits des hommes blancs.
Notez que c'est pareil dans l'article 1er de la Constitution française de 1958, elle aussi rédigée par un comité de membres du Conseil d'état, tous mâles, l'égalité des sexes n'y est pas mentionnée : neutralité libérale aussi ; et bien entendu, le Président de la République étant, dans l'imaginaire des rédacteurs, un mâle, forcément marié, sa femme n'est même pas mentionnée, et si elle bosse, c'est pour la peau comme toutes les femmes mariées, ce qui permet toutes les récriminations quand les "premières dames", selon un copier/coller du titre étasunien obtiennent un budget de fonctionnement. Le travail des femmes mariées est estampillé servage, péonage dans la Constitution de la 5ème République !

" L'épistémologie est la réponse à la question 'comment savez-vous ?', 'Qu'est-ce qui vous fait penser que vous savez ?'... en quoi votre description de la réalité est-elle exacte ? "

Le Féminisme irréductible (Feminism unmodified, titre en anglais) est un ensemble de textes de conférences à destination des universités étasuniennes, données par MacKinnon dans les années 80. L'ensemble est une épistémologie (définition ci-dessus ;) du droit et de la jurisprudence. Je vous propose quelques-unes des nombreuses punch lines que compte cette compilation de textes. Evidemment, il faut lire tout l'ouvrage qui propose une critique féministe matérialiste, marxienne et radicale. MacKinnon y démonte les arguments du féminisme libéral.

Féminisme marxien matérialiste (radical) : " Pour le féminisme, la sexualité est comme le travail pour le marxisme, socialement construite en même temps qu'elle construit la réalité sociale. Elle est une activité universelle, bien qu'ayant toujours une spécificité historique, et elle allie matière et esprit. De même que l'expropriation organisée du travail des un(e)s pour l'usage des autres définit les travailleurs en tant que classe, l'expropriation organisée de la sexualité des unes pour l'usage des autres définit la femme en tant que sexe. L'hétérosexualité est la structure dominante de la sexualité, le genre son processus social, la famille sa forme figée, les rôles sexuels sa caractéristique généralisée à deux personnages sociaux et la reproduction, sa conséquence...
Dans cette analyse, marxisme et féminisme sont des théories du pouvoir et de sa répartition inégale. "

Féminisme libéral : [son]" postulat de base est que chacun(e), même s'il appartient à un groupe pauvre et sans pouvoir, fait ce qu'il ou elle fait, volontairement [...] Prière d'oublier les réalités de la situation sexuelle et économique des femmes ; faire acte de libre volonté, pour nous, c'est écarter les jambes devant un objectif. " ; dans le cas de Play Boy, mais vous reconnaîtrez la rhétorique des pro GPA, des "travailleurs du sexe", et des pornocrates ! Mon corps, mon choix, mon droit (détournement du slogan des féministes luttant collectivement pour la dépénalisation de l'avortement dans les années 70 par les libérales), ma petite entreprise connaît pas la crise, dans l'économie informelle du XXIème siècle.

" Toute critique [de ces idées libérales] est qualifiée de critique morale laquelle, comme le savent les libéraux, ne peut porter que sur des opinions et des idées et jamais sur les faits vécus. L'ensemble de cet édifice défensif, aussi illogique qu'il puisse paraître, repose de façon tout à fait cohérente sur les cinq dimensions cardinales du libéralisme : individualisme, naturalisme, volontarisme, idéalisme et moralisme. [la] situation concrète de pouvoir / absence de pouvoir est transformée en jugements de valeur relatifs, chacun pouvant avoir ses préférences, différentes, mais toutes également valables. [...] Je ne crois pas qu'on puisse dire du féminisme libéral qu'il est féministe ; il n'est que l'application du libéralisme aux femmes. "

Masculin, Neutre, Universel

" Les femmes ont une compétence que n'ont toujours pas les hommes, la gestation utérine. "
Mais :
" La manière concrète dont l'homme est devenu la mesure de toute chose reste dissimulée. La neutralité de genre n'est que la norme masculine, et la règle de protection spéciale est simplement la norme féminine, mais ne soyez pas déçus : le masculin est la référence dans les deux cas. Pensez aux planches anatomiques en médecine ; le corps masculin y est le corps humain et tout ce superflu  qu'ont les femmes relève de la gynécologie et de l'obstétrique. "

" Sous cette forme, le principe d'égalité induit l'idée que le meilleur moyen d'obtenir quelque chose pour les femmes, c'est de l'obtenir pour les hommes. "
" Si l'égalité pose problème, on choisit toujours d'exclure les femmes, jamais les hommes. "

" l'idéalisme libéral qui [...] se parle à lui-même, est que pratiquement toute caractéristique qui distingue les hommes des femmes est déjà compensée par une mesure d'action positive en faveur des premiers : la plupart des critères sportifs reposent sur la physiologie des hommes, l'assurance maladie ou automobile sur leurs besoins, les aspirations de carrière et critères de réussite sur leurs profils socio-professionnels, la qualité du savoir universitaire sur leurs visions du monde et leurs centres d'intérêt, le mérite sur leurs parcours et leurs obsessions, l'art sur leur façon de réifier le vivant, la citoyenneté sur leur service militaire, la famille sur leur présence, l'histoire sur leur incapacité à s'entendre, leurs guerres et combats de chefs, dieu à leur image, et le sexe sur leurs organes génitaux.".

Exploitation sexuelle dans le mariage, la pornographie, la prostitution, harcèlement, viols sont commis contre notre auto-détermination sexuelle : " Nous sommes définies en tant que femmes par les utilisations auxquelles nous assignent les hommes ".
" Dans la pornographie, les hommes ont le droit de mettre des mots (entre autres choses) dans la bouche des femmes, inventent des scènes où elles veulent à tout prix être ligotées, battues, torturées, humiliées et tuées. Ou simplement prises et utilisées. Dans la vision des hommes, l'érotisme c'est ça. Pour eux, le désir sexuel des femmes, et ce qui les rend désirables, c'est la soumission même avec l'abandon extatique de toute autodétermination.  "

" Les hommes, en tant que groupe social ne tendent pas (à de rares exceptions près) être traités comme les femmes le sont par la pornographie. Elle ne les atteint pas comme elle atteint les femmes. Elle ne définit par leur statut social comme inférieur. "

Sur la libération sexuelle : elle a surtout permis un accès plus facile des hommes aux femmes par la levée des risques de grossesse (pilule, et IVG en cas d'échec) : " Pour la critique féministe, une telle définition de la sexualité libère l'agressivité sexuelle des hommes. L'objet de la recherche sur la sexualité est de faire en sorte que le pénis fonctionne bien et que les femmes l'acceptent. " Playboy qui dispose des femmes dans des positions intéressantes aux yeux des hommes, se prétend donc féministe (et il finance d'ailleurs, grâce à une fondation, des associations féministes)
" Dire que Playboy est féministe signifie donc, en d'autres termes, qu'il contribue à la libération sexuelle des femmes, c'est à dire qu'il libère les femmes pour l'accès sexuel des hommes. Et il nous promet de lever toutes les inhibitions dont nous autres 'frigides' souffrons quand nous disons que nous restons de marbre, que nous n'en voulons pas, pas avec celui-là. Notre résistance est prise pour du refoulement, à traiter par une thérapie sexuelle et la pornographie. "

Selon Catharine MacKinnon, Play Boy instaure ainsi un "racket de protection" dont profite surtout le féminisme libéral réformiste financé de fait par des Fondations plus ou moins occultes et toutes libérales, les subventions des collectivités locales et états, tous patriarcaux, qui achètent la paix et une conscience en maintenant une sorte de statu quo sur la situation de dominées, exploitées, violentées des femmes :

" Certain(e)s pourraient voir dans l'intérêt matériel qu'ont les féministes à l'égard de la pornographie, comme à l'égard de la famille ou de l'activité professionnelle, quelque chose du même ordre que celui qu'ont les prostituées à l'égard de leur souteneur : nous ne pouvons pas nous permettre de les détruire, nous avons besoin d'eux, nous dépendons d'eux, ils nous aident à tenir au jour le jour. Mais ils nous détruisent aussi. Tout système de pouvoir fait en sorte que celles et ceux qu'il maintient dans l'absence de pouvoir aient néanmoins un intérêt à pérenniser le statu quo. C'est notre lot dans la structure familiale, l'organisation du travail, la sexualité et le racket de protection actuels. "

Pour conclure ce billet sur cet ouvrage dense, je voudrais parler de la peur et de la légitime défense des femmes que Catharine MacKinnon aborde sous les mots d'auto-défense, les femmes étant généralement terrorisables et terrorisées, ou au minimum sidérées par la prétendue invincibilité masculine. Les anthropologues Paola Tabet et Nicole-Claude Mathieu écrivent que les femmes sont construites socialement par l'interdiction qui leur est faite de l'accès aux outils et aux armes, organisant ainsi leur vulnérabilité face aux mâles de l'espèce, et il faut dire que ça marche bien, vu qu'il ne manque pas de couteaux ni d'eau bouillante dans les cuisines de leurs maisons où s'exerce la violence maritale contre elles, dès qu'elles sont ferrées par le mariage / cohabitation, la grossesse ou le premier enfant. Et que ces couteaux de cuisine ne leur servent en fait à rien, parce que la prohibition de se défendre contre l'agresseur est totalement intériorisée.

" .... nous avons besoin de faire en sorte que nous n'ayons plus à avoir peur. 
Sur le plan individuel, je ne connais qu'un moyen de commencer à en finir avec la peur, et nous en disposons ici : l'autodéfense. Les arts mariaux ne sont pas un simple entraînement physique à faire un geste ciblé, à clouer quelqu'un au tapis ou à riposter habilement. C'est aussi une pratique spirituelle, complète, qui nous permet d'avoir une relation à notre propre corps en ayant conscience qu'il nous appartient, un corps pour agir, vivre, exister soi-même dans le monde, et pas seulement quelque chose qui est là pour porter notre tête ou être vu par les autres. Bien pratiquée, l'auto-défense peut nous aider à retrouver le sens de notre dignité et à la préserver. ".

Une opinion hélas peu partagée par des féministes qui préfèrent laisser les femmes à leur statut de victimes.
J'espère vous avoir donné envie de lire Catharine MacKinnon : elle donne une base dialectique indispensable pour répondre à nos ennemis de classe et nous constituer d'abord un mental de femmes qui s'auto-déterminent, sans en passer par les diktats sociaux patriarcaux. C'est un livre puissant.

Le livre est en édition de poche aux Editions des Femmes.
Les citations de l'autrice sont en caractères de couleurs et entre guillemets.


vendredi 12 juin 2020

Je n'ai pas d'enfant et je vais bien !

Mon blog devenant collaboratif, je publie bien volontiers cette semaine un billet proposé par une autrice sur le sujet de la maternité, refusante elle aussi ! En guise de préface, je propose une citation de Nicole-Claude Mathieu, anthropologue, théoricienne du féminisme, dont la thèse est que la fécondité et les capacités reproductives des femmes sont appropriées par les hommes, que la reproduction est contrainte, tout comme l'hétérosexualité. Ce sont des constructions sociales, et il faut beaucoup d'assertivité pour les refuser et s'en affranchir.

" A l'enseigne des saigneurs, il y a une internationale de la violence contre les femmes, dont la croissance démographique -qu'on pourrait appeler violence démographique contre les femmes n'est pas la moindre manifestation. Cette "croissance" ne se fait pas toute seule. Elle est le résultat de la volonté de maintien du contrôle des hommes sur la sexualité des femmes dont la collusion entre le Vatican et l'Islam démontre bien le caractère transculturel. Contrainte à la grossesse imposée en tous temps : temps de guerre ou de paix, temps de prospérité ou de famine, temps des camps de réfugiés..."

" ... entre la capacité et le fait de procréer s'interposent des interventions sociales sur le corps, la sexualité et la volonté des femmes, qui vont moins dans le sens d'une limitation des naissances que dans celui d'une rentabilisation des possibilités biologiques.
Nicole-Claude Mathieu L'anatomie Politique 2 

Voici le texte d'Annah Scott :

Je fais partie des 5 % de français, hommes et femmes confondus, à ne pas vouloir d'enfant. A 34 ans, ce choix a été longuement réfléchi et est aujourd'hui totalement assumé. Pourtant, il m'est encore souvent impossible de seulement laisser sous-entendre de ne pas désirer de chérubins.

Quand l'entourage s'en mêle

A défaut, j'ai droit aux réflexions coutumières :

Tu changeras d'avis !
Tu es égoïste !
Tu regretteras :
Tu finiras toute seule ! 

Ou celle implacable qui me rappelle que mon corps n'est pas mon allié
L'horloge tourne ! Dépêche-toi ! 

Tous mes besoins personnels tels que l'envie de conserver ma liberté au quotidien et mon autonomie dans mes choix de vie, trouvent une réponse imparable.

Commence alors une joute verbale parsemée des mêmes arguments entendus et répétés des centaines de fois. Aucune personne, en âge de donner son opinion, ne se dispense de son devoir de me ramener sur le "droit chemin".

Que ce soit dans mon cercle familial, privé ou professionnel, ces répliques cinglantes préfabriquées sont basées sur des arguments arriéristes condamnant les brebis égarées et hissant la procréation au rang de devoir.
Nous voici donc, femmes sans enfant, destituées de notre plein statut féminin !

Les diktats de la famille parfaite 

Après une telle vague de soutien, de tolérance et de compréhension, je me suis mise à penser que je ne devais sûrement pas avoir bien compris ce qu'était une vie réussie et que je devais sous-estimer la magnificence du rôle de mère.

Ces réactions archaïques inconscientes s'inscrivent pourtant dans un paradigme social et culturel, et répondent au besoin primaire de sécurité de l'Homme.

Aux yeux de ces personnes, nous remettons en cause la notion même du principe créateur si précieux à la religion chrétienne et représentons une menace à l'ordre établi depuis des siècles.

Lors d'une soirée entre amis, j'abordais ce thème avec la mère d'une enfant de huit ans. Tandis qu'avec son conjoint, ils avaient pris la décision commune de ne pas donner naissance à nouveau, elle m'avoua être sans cesse sous le joug des critiques de son entourage lui enjoignant de faire une autre enfant le plus rapidement possible.

Après tout, comment osait-elle se soustraire à la règle du second !? Les attributs masculins de son conjoint lui permettaient, quand à lui, d'échapper à cette injonction.

Je tombais des nues 

Je n'ai jamais ressenti ce besoin ardent, viscéral, ce cri du cœur et du corps à porter la vie. Lorsqu'un jour, une amie me confia vivre avec la sensation d'un vide immense au creux du ventre et son urgence physiologique de porter un enfant, je tombais des nues.

La seule urgence dont j'avais jamais été victime était celle de faire ma valise pour partir illico en voyage ou à la rigueur de m'offrir une escapade à cheval.

J'explorais, pour la première fois, le désir d'être mère à travers une autre personne. Est-il possible d'être dénuée du programme génétique de la maternité ? A ce jour, toujours aucun signe de vie du besoin irrépressible de materner !

Je célèbre, au contraire, mon goût des grasses matinées, des soirées et des week-ends improvisés et le bonheur des voyages hors vacances scolaires. Si l'International Childfree Day (la Journée internationale des femmes ne désirant pas d'enfant) fête ces privilèges chaque 1er août, j'ai la chance de les honorer toute l'année.

La reine mère

Tandis que la mère est sanctifiée, nous, qui n'avons jamais porté d'enfant, sommes appelées les nullipares -terme, ô combien glamour, évoquant l'idée de "sans" comme si quelque chose nous manquait.

Aucune opinion ne résiste à l'épreuve du temps et de l'expérience. Essayez donc la tolérance et l'ouverture d'esprit en questionnant intelligemment sur les raisons de nos choix indépendamment de vos attentes personnelles, de vos croyances et de vos comportements empiriques.

Via mon non désir d'enfant, j'expérimente probablement la peur de perdre ma liberté et de ne pas être à la hauteur en tant que mère pendant que d'autres répondent à la crainte de vieillir et de finir seule. Mais qui peut juger quelle peur est la plus légitime ?

La chance d'être tatie ! 

Nous sommes fréquemment étiquetées d'immatures. Et pourtant, il me semble significativement plus responsable d'évaluer en amont les enjeux pour le moins irréversibles de la maternité car, plus tard, personne ne nous autorisera à avouer que nous regrettons nos enfants.

Fort heureusement, mon rôle de tatie me permet de goûter aux joies de l'innocence tout en évitant les affres de l'éducation au quotidien. La solution est donc là ! Laissez vos frères et sœurs faire des enfants pour contenter les grands-parents et récoltez uniquement les moments de rire et d'insouciance.

Livre : Pas d'enfant, merci ! Annah Scott

Le livre Pas d'enfant, merci ! dévoile le regard porté sur ces femmes au travers de témoignages humoristiques, d'expériences personnelles, d'études et de données scientifiques. Il explore l'origine des exigences sociales, culturelles et familiales qui dictent le devoir d'enfanter, et se penche sur les aspirations de la nouvelle génération dans sa quête d'épanouissement personnel. Publié à compte d'auteur, l'ouvrage est disponible sur Amazon.



vendredi 29 mai 2020

Les crimes au féminin



J'ai lu cette semaine ce passionnant ouvrage de 146 pages, écrit en 2010 par Chrystèle Bellard (CB), doctorante en droit pénal. Elle y démystifie nos croyances et a priori sur les femmes criminelles.

Too few to count 

Les criminelles sont "trop peu nombreuses pour compter".
Le crime et la délinquance sont masculins, même si cela ne s'énonce pas facilement. La France est marquée par la pensée universaliste, donc si l'espèce humaine commet les pires horreurs, cela ne peut pas manquer d'affecter les deux sexes à égalité. C'est l'antienne qu'on vous sert à chaque fois que vous soulignez les insupportables comportements antisociaux des mecs. D'ailleurs on se garde bien de publier les chiffres de la délinquance entre les deux sexes et le vocabulaire sert à noyer le poisson : "les jeunes", commode adjectif substantivé désigne généralement tous types de délinquants, occultant le fait qu'on ne parle que de garçons ; violence "conjugale" ou mieux "intra-familiale", permet de masquer qui cogne sur qui. Les filles, c'est connu, ne sont jamais jeunes. Vieilles comme le monde, elles sont : si elles sont frustrées (et il n'y a pas de raison qu'elles le soient moins que les mecs vu que la société les maltraite davantage), elles ont tendance, soit à faire contre mauvaise fortune bon cœur, soit à retourner leurs frustrations plutôt contre elles-mêmes. Bien qu'elles représentent plus de 50 % de la population, les femmes tiennent une part infime parmi les auteurs d'infractions. Rappel : selon le Ministère de la Justice, qui gère les prisons, 97 % des places d'incarcération sont occupées par les hommes. On nous objectera que les femmes ont moins d'opportunités vu qu'elles sont enfermées socialement dans le conjugo et à la maison. Au fait qu'en disent les féministes ?

Chrystèle Bellard en distingue deux sortes : les féministes matérialistes qui expliquent que si les femmes sont moins agitées et criminelles, c'est à cause de leur socialisation. Mais les femmes étant après tout des hommes comme les autres (Beauvoir), l'émancipation pour laquelle elles se battent devrait faire que, alleluia, à la fin, quand nous aurons gagné, on pourra aligner des contre -performances égales à celles des mecs, voire qu'on pourrait même les battre, vu qu'on est meilleures qu'eux en tout. Je suis matérialiste, mais, euh non, je n'ai pas envie de ce genre de victoire.
Les féministes essentialistes, elles, opposent le courant radical de la "spécificité" : elles revendiquent la "femellité" des femmes, faite de douceur, d'attention à l'autre, elles défendent " un territoire, un savoir, une éthique et un pouvoir féminin ".  Heu, merci, non plus.

Mais dans tous les cas, les deux courants féministes identifiés par Chrystèle Bellard (CB) prennent pour modèle criminel l'étalon masculin ! Ce que conteste CB. 

On peut être d'accord avec elle : en effet, malgré la révolution féministe qu'on va dater des débuts du suffragisme, il y a maintenant un siècle, malgré l'empouvoirement des femmes qui s'en est suivi, l'émancipation, l'autonomisation, l'agentivité gagnées, les criminelles ne sont qu'une poignée aux Assises, elles restent des étrangetés criminelles. Les femmes restent (désespérément ?) calmes au niveau social. D'un calme olympien même. Tandis que les hommes eux, sont surreprésentés dans les meurtres, la violence, la tuerie de masse.

Mais écrit CB :" il ne s'agit pas de se demander pourquoi les femmes commettent moins de crimes que les hommes, mais bien plutôt pourquoi eux en commettent tellement plus ? " Au contraire, il serait " plus cohérent de considérer la criminalité des femmes comme la norme : elle est le meilleur modèle des deux, la criminalité des hommes devrait donc être étudiée en fonction d'elle. "

Criminelles et fantasmes

La femme étant de toute éternité, selon les mythes culturels et religieux un potentiel danger pour l'homme, la criminelle agite d'autant plus les fantasmes qu'elle est minoritaire (voir ci-dessus). L'empoisonneuse diabolique hante la littérature : La Brinvilliers, Thérèse Desqueyroux..., et les faits divers : Violette Nozières (victime d'inceste paternel, muse des Surréalistes), Marie Capelle, épouse Lafarge, et (merci CB, elle a été totalement invisibilisée par l'histoire  :) Hélène Jégado tueuse en série bretonne, "elle pourrait être LE tueur en série le plus important du XIXème siècle", elle a semé la mort en Bretagne pendant 18 ans, elle pimentait la soupe de ses employeurs à l'arsenic, elle n'a été jugée que pour 3 meurtres et 4 tentatives de meurtres alors qu'elle aurait tué au moins 23 personnes, certains disaient 80. Mais les faits étaient couverts par la prescription. " Dans l'imaginaire collectif, l'empoisonneuse présente l'image inversée de la mère nourricière ". Sauf que, patatras : les plus nombreux criminels empoisonneurs sont les hommes, l'empoisonnement n'arrive qu'en neuvième position chez les femmes, c'est un fait statistique, leur arme favorite étant l'arme blanche ! Le couteau de cuisine sans doute, puisque la cuisine est leur lieu de destination ?

Autre archétype, la "diabolique" qui a tendance à mener sa vie sans respecter les rôles qui lui sont dévolus. Effectivement, pas beau, ça ! " Instigatrice, muse sanglante, les journalistes lui attribuent un surnom choisi dans le domaine animalier (d'une pierre deux coups, sexisme et spécisme, ça peut toujours servir). Elle est ainsi tour à tour une "veuve noire", une "mante religieuse", une "mygale", une "vipère, ou encore une "pieuvre". Pas mal d'avocats, et pas des moindres, se sont ridiculisés en abusant de ces adjectifs à leurs procès. Les meurtrières sont généralement jugées au prisme du genre qui fonctionne en double face : certains de leurs actes sont excusables parce c'est une femme, d'autres impardonnables parce que c'est une femme. Il y aurait des comportements criminels acceptables pour une femme, d'autres impardonnables, la tolérance dépendant de son respect des normes féminines." Quand une femme transgresse gravement, au contraire d'un homme, cela fait vaciller la société toute entière, écrit CB. Le genre demeure donc un élément discriminatoire puissant dans la sphère pénale. L'idée demeure que toute femme qui commet un délit est doublement coupable, d'un délit réprimé par la loi et d'un délit contre l'ordre moral.

Hors des fantasmes, les femmes criminelles

Les femmes tuent maris, amants, patrons, enfants (le crime d'infanticide est le crime féminin le plus répandu), elles violent, peuvent être pédophile, tabou suprême. les femmes sont des êtres humains qui tuent par intérêt, par vengeance, par passion, par amour.
Il y a la femme trahie qui tue plutôt Valentin, les femmes tuant leurs rivales sont rares, la mère meurtrière, -l'infanticide est l'acte criminel le plus féminin-, elle-même comportant deux catégories : la néonaticide, généralement considérée avec indulgence par la société, sans doute au prix de l'exaltation permanente de la tellement géniale maternité-c'est-que-du-bonheur. Une extrême minorité de néonaticides arrive en Cours d'Assises. A ce sujet, le traitement judiciaire compréhensif réservé aux femmes qui tuent leur nouveau-né à la suite d'un déni de grossesse est, je trouve, particulièrement choquant. On reconnaît ici le même travers que chez les féministes considérant la femme comme éternelle victime des hommes, de leur violence, la même croyance en la faiblesse constitutive des femmes. Et l'évitement sociétal d'affronter la mise en place de mesures de prévention.

Le deuxième catégorie de mère meurtrière est la libéricide : prototype Médée qui égorge ses enfants parce qu'elle est rejetée par Jason pour une autre femme. Autre nom : suicide altruiste, qui est plutôt un travers des pères quittés par la mère. Mais des femmes tuent leurs enfants handicapés. 
Meurtre du conjoint : il est admis que les femmes tuent pour se libérer d'un homme violent, maltraitant, pour mettre fin à une liaison toxique, alors que les hommes eux, tuent leur conjointe parce qu'elle veut les quitter ! De quoi mettre à mal une croyance ancrée qui veut que les femmes sont demandeuses de conjugo alors que les hommes, eux, ne se mettraient en couple que sous la pression de leur conjointe. Encore une légende patriarcale réduite à néant. 

CB distingue les meurtres des autres violences : maltraitances à nourrisson, violence maternelle ; pour y remédier il faut cesser de présenter la maternité comme le bonheur absolu, il faut en finir avec l'angélisme propagandiste, la maternité sacralisée. Taboues, les infractions sexuelles commises par des femmes : viols, pédophilie, généralement exercés sur les filles, avec la complicité d'un homme ou non. Chez les femmes aussi, les agressions sexuelles sont la manifestation d'un pouvoir sur la victime. La définition du viol en droit français est non genrée, contrairement au droit de pays comparables au nôtre : il n'y est pas question d'attributs que les femmes n'ont pas. En matière d'abus sexuels, la prise de conscience, et donc la législation, sont récentes : la réalité criminelle du viol date des années 60, l'inceste des années 80/90, l'affaire Dutroux introduit la pédophilie dans les faits divers ; pour l'inceste et la pédophilie des femmes, il faudra attendre les années 2000 avec l'affaire Outreau.

Immatures, dépressives, adolescentes mineures, peu diplômées, sous l'influence de drogues, de l'alcool, ou d'un homme, violentées pendant leur enfance, les femmes criminelles sont toutefois de tous les milieux sociaux. L'enquête de CB est faite sur un panel de délinquantes, sur les archives des tribunaux, sur des entretiens de criminelles de la prison centrale des femmes de Rennes. Ses tableaux statistiques sont en fin d'ouvrage. A lire. L'autrice débunque à tout va nos croyances.

En conclusion, Chrystèle Bellard propose une comparaison des deux contentieux masculin et féminin mais en prenant celui des femmes comme référence. " Il s'agirait alors d'analyser l'excédent criminel masculin, afin d'identifier ce qui, chez les hommes, ou plus probablement dans leur socialisation, dysfonctionne. " CB propose d'asexuer le concept de violence, d'arrêter de l'associer au genre masculin, et de considérer la criminalité féminine comme norme criminologique ; la société pourrait ainsi se fixer comme objectif " de supprimer cet écart, d'uniformiser le volume des contentieux, en ramenant les hommes à un niveau de dangerosité comparable à celui des femmes. "
" Il faudrait faire preuve de bon sens : que les filles soient éduquées à prendre soin des autres, à respecter les règles et à réfléchir avant d'agir explique pour beaucoup leur moindre criminalité. Présenter cela comme l'illustration voire la cause des inégalités subies par les femmes, une injuste discrimination à combattre semble être une conclusion absurde. Ces acquis caractérisent une socialisation réussie et on peut se féliciter que les femmes possèdent de telles facultés."

Il n'y a plus qu'à. Pour cela, il faut inverser le paradigme actuel sur lequel vit la société : la dévalorisation des qualités des filles et femmes, et à l'opposé, l'exaltation, la flatterie dont bénéficient les garçons pour leurs comportements virils, cossards, irresponsables, m'as-tu-vu, cruels, dilettantes, j'en passe. Leurs mères sont-elles prêtes à renoncer au prestige douteux d'avoir élevé un tel misfit comme revanche sur leur vie dévalorisée, jouant ainsi contre leurs intérêts de classe ?

Les citations de l'auteure sont en caractères bold et rouge.

Edit le 31 mai 2020
Pour instruire la dernière citation de CB sur les filles, avant qu'on nous accuse d'essentialisme ce qui ne va pas manquer d'arriver, je rajoute ce qu'écrit Colette Guillaumin dans Sexe, race et pratique du pouvoir, sur les "qualités de femmes", les "traits féminins" (liens entre être humains, attention aux autres, inventivité dans la vie matérielle quotidienne) tant prisés par l'autrice de cet ouvrage :
" Loués comme tels, ces traits sont les CONSEQUENCES, heureuses, estimables (tout ce qu'on voudra) mais conséquences tout de même, d'une relation matérielle. D'une certaine place dans une relation d'exploitation classique ". Ca va mieux en le précisant.

Liens supplémentaires sur le traitement double standard que subissent les femmes criminelles et les fantasmes qu'elles agitent :

Les amazones de la terreur Par Fanny Bugnon, historienne, chroniqué sur mon blog en 2015
Présumées coupables, les grands procès faits aux femmes, le beau catalogue de l'exposition des Archives Nationales en 2016, toujours disponible en bibliothèques ou en librairies.

samedi 16 mai 2020

Théorie politique : Carte du territoire ennemi, stratégie de renversement

Cette semaine je vous propose un texte politique de Ti Grace Atkinson, féministe radicale, auteure de Odyssée d'une Amazone dont provient cet extrait. Il a le mérite d'aller à la racine des choses et de les nommer. Elle est à mon avis la seule féministe qui, après avoir fait le diagnostic, propose une stratégie pour parvenir à bout de l'oppression. Evidemment cette stratégie est radicale. Elle ne peut être que radicale, toute autre n'étant qu'aménagement (réforme).

Ti Grace Atkinson attends conference held at Barnard College - Photo Bettye Lane

" Ces deux dernières années, j'ai insisté sur la nécessité pour les féministes d'élaborer une analyse politique. Une théorie politique suppose une carte du territoire ennemi . Sans elle, il est impossible de développer une stratégie appropriée. On pourrait aussi proposer une analogie moins polémique : un médecin doit faire un diagnostic avant de prescrire un traitement. [...]

L'oppression est une activité créée, développée et soutenue par l'Oppresseur. La classe des femmes est déterminée par certaines caractéristiques sexuelles. Appelons-la la classe "sexuelle". Or, un aspect de la nature des classes politiques est leur dichotomisation : blanc / noir, riche / pauvre, et homme / femme. Pour la classe opprimée, il n'existe qu'une autre classe : son antagoniste. C'est donc nécessairement la classe antagoniste à la classe des femmes qui est l'Oppresseur. La classe des hommes est l'oppresseur de la classe des femmes. En termes politiques, les hommes oppriment les femmes. Or, ceci veut dire tous les hommes, et aussi toutes les femmes. Ce point doit être bien clair. 

L'activité de l'oppression implique, semble-t-il, plusieurs tours de passe-passe, rapidement exécutés. D'abord, l'Oppresseur stimule et développe sa conscience de classe, en réponse à certaines caractéristiques communes de la classe qu'il opprimera. La classe oppressive se détermine donc, en un sens, par voie de négation. Dans le cas des femmes, la caractéristique perçue par l'Oppresseur est évidemment la possibilité d'avoir des enfants, et par extension, les caractéristiques sexuelles secondaires.

Il existe différentes descriptions anthropologiques de ce phénomène historique, le premier tour de passe passe.

[Capacité à mettre des enfants au monde, source enviée de pouvoir politique ; mise en avant du pénis, organe reproducteur des hommes dont ils sont obsédés, qui devient l'organe de la suprématie de classe, l'acte sexuel évoluant en rappel de l'infériorité de classe des femmes]

Le premier stade de l'oppression est plus ou moins franc. L'Oppresseur peut révéler son jeu dans le contexte de la seconde étape. Il lui faut en effet dissimuler son activité de formation d'une classe politique en vue d'éviter la résistance. La consolidation et le maintien de l'oppression exigent que la charge de l'oppression revienne aux Opprimés afin de justifier l'oppression comme partie nécessaire et naturelle de l'ordre de l'univers. Les Opprimés, groupe d'individus, se retrouvent ainsi transformés en fonction particulière de la société. Cette fonction devient alors un instrument ou un prolongement de la société. Il me semble évident que l'aptitude à mettre au monde des enfants, aptitude que possèdent certains individus de la société, est devenue une fonction nécessaire à la société. Il est évident aussi que cette aptitude individuelle a été transformée politiquement, c'est à dire artificiellement,en incapacité de classe. Après avoir sournoisement amené les femmes dans cette fausse position, les hommes furent à même de consolider l'activité oppressive en schémas sociaux appelés aujourd'hui "institutions".

Ces premiers tours de passe passe permirent aux hommes de faire passer ces institutions pour des "protections". Le mariage en est l'exemple le plus évident. Les lois parlent clairement. La femme est le prolongement de son mari. Etant donné ce principe, la structure de l'institution ne peut surprendre personne : aucune liberté de mouvement, aucune rétribution du travail domestique, et des relations sexuelles selon le bon vouloir et la décision du mari. [...] Une des "réalisations" les plus célèbres de l'ancien Mouvement des Femmes fut "l'Acte de Propriété de la Femme Mariée". Sur quelle base éventuelle pourrait-on sauver l'institution du mariage ?

J'ai dit plus haut que le seul changement possible de l'oppression féminine aurait été la conscience de l'oppression chez les Opprimés. Il a fallu enchaîner les esclaves de la première génération. Mais dès la seconde génération, seuls quelques esclaves durent subir les chaînes ou la coercition. Quand les opprimés sont isolés les uns des autres, quand ils voient depuis la naissance les membres de leur classe jouer certains rôles et quand les conditions de libération ne représentent qu'une modification de la situation immédiate, les esclaves peuvent accepter leur définition politique d'Opprimés ou d'Inférieurs. Mais aucun être humain ne peut "accepter" l'oppression en tant que telle. Le dilemme, du point de vue psychologique, est de résister à l'Oppresseur ou d'accepter d'être inférieur, avec tout ce que cela implique. L'alternative à ce dilemme est d'accepter la notion d'identité comme prolongement d'un autre individu. La vie même d'une femme en tant qu'être humain dépend de son adhésion et de son identification à la classe qui lui est opposée, à savoir les hommes.

Certaines femmes du Mouvement prétendent que le phénomène de l'amour, en particulier celui de "l'amour romantique", est relativement récent. Mais avant d'entrer dans la polémique, je dois signaler l'importance même du problème de l'amour. [...]
Cette condition mentale, si désespérément recherchée par les femmes ne me semble pas particulièrement mystérieuse. Apparemment "l'Amour" est une réponse traditionnelle à l'oppression accablante. De plus, il fait partie du processus d'identification avec "l'Homme". Aimer c'est s'abandonner. C'est probablement pour l'opprimée la seule façon d'échapper à son oppression.

La prostitution est le type même de fausse alternative au mariage. Cette sinistre leçon de choses permet à l'Oppresseur de maintenir la femme moyenne enfermée dans la prison du mariage, subordonnée à son Oppresseur.
Le viol est une activité terroriste.
Les rôles, distincts de la fonction*, sont l'expression des caractères de classe des institutions.

Ce que le Mouvement appelle les activités pour les "droits civils", par exemple la lutte contre la discrimination dans l'emploi, sont à n'en pas douter des aspects secondaires de l'oppression des femmes dans la mesure où ils reflètent les rôles attribués aux femmes au sein des principales institutions sexuelles. Combattre la discrimination dans l'emploi et en faire le pivot de la lutte contre l'oppression des femmes est plus ou moins analogue au cas des noirs qui combattaient pour la même cause dans les années 1850, croyant attaquer le cœur de leur oppression. Tactique suicide !
La religion est, semble-t-il, le type d'instrument officiel destiné à faciliter l'adaptation de la conscience des femmes à l'oppression. Il ne faut pas oublier qu'une théorie de l'oppression des femmes doit envisager tous les cas, toutes les structures et toutes les institutions de cette oppression.

... et que dire de toutes ces lois faites par les hommes qui décident de l'utilisation du corps des femmes, comme par exemple les lois sur le contrôle de la natalité et les lois sur l'avortement.

Je  voudrais proposer brièvement un programme destiné à enrayer l'oppression des femmes. Manifestement, les femmes -le plus grand nombre de femmes- doivent avant tout se couper des institutions sexuelles et s'organiser pour créer un contre-pouvoir opposé à celui des hommes. Aussi, je vous en prie, pour votre bien et celui du Mouvement, ne vous mariez pas. Une fois les institutions majeures minées ainsi, il faut lutter pour trouver les moyens de passer de l'oppression à la liberté.

Les Féministes (The Feminists) ont avancé un programme de dédommagements élaboré sur le modèle des programmes de l'Administration des Anciens Combattants. Ceci pourrait être fait par un Ordre de l'Exécutif. Ce programme, comme celui de l'Administration des Anciens Combattants, comprendrait trois catégories de bénéficiaires : femmes célibataires, femmes mariées et femmes ayant des personnes à charge. Ce serait un engagement national à une telle échelle que les dépenses se rapprocheraient vraisemblablement de celles que nous consacrons actuellement à la "défense" militaire. Il serait naïf de croire que n'importe quel gouvernement, et à plus forte raison le nôtre, est prêt à admettre la nécessité d'un tel engagement sans une énorme pression.

Quant à la tactique, je crois que la méthode la plus efficace consiste à isoler l'objectif et à l'attaquer sous tous les angles, jusqu'à la chute définitive. Prenons le cas du mariage. Il faudra développer une campagne d'éducation massive. Et ensuite faire un procès au mariage en s'inspirant du Treizième Amendement de la Constitution des Etats-Unis qui déclare l'illégalité de l'esclavage et du servage involontaires. Notre gouvernement, comme tous ceux que je connais, peut prétendre que le mariage est une forme de servitude volontaire. Mais les femmes n'étant pas informées des termes du contrat et cette ignorance étant à l'origine de l'annulation de toute autre forme de contrat de travail, force est de déclarer nul le contrat de mariage. Même les Nations Unies peu favorables aux points de vue "radicaux", affirment que le servage** ne va pas de soi dans la condition humaine. Ainsi, à moins de proclamer que les femmes ne sont pas humaines -idée qui n'est pas neuve- la "servitude volontaire" est une contradiction dans les termes. "

Ti Grace Atkinson 
Conférence à Kingston, Rhode Island, 4 mars 1970
Ti Grace Atkinson est une féministe en rupture avec le féminisme réformiste, théoricienne du féminisme radical et des rôles sociaux des sexes. 

J'ai supprimé ou résumé quelques phrases et paragraphes, suppressions et résumés signalés par des [entre crochets]. Une conférence-discours, pour celles qui en ont fait, peuvent et doivent même être redondantes, c'est une façon de rythmer son propos, comme un refrain dans un chant. A l'écrit, au contraire, la redondance est à proscrire.

* Cette notion de rôle, distinct de la fonction, est repris par Orna Donath dans Le regret d'être mère.

** Le servage ou péonage n'est pas la même forme d'asservissement que l'esclavage ; le serf ou péon, contrairement à l'esclave qui ne s'appartient pas, qui peut être acheté ou vendu, le serf, lui est un humain libre, à ceci près qu'il n'est pas libre de ses mouvements. Il doit en effet à son suzerain une dette qu'il rembourse sous forme de corvées et de dîmes, de paiements en récoltes ou en produit de chasse ou d'élevage. Il doit donc habiter jusqu'à extinction de sa dette sur les terres de son suzerain.
Lire Dette, 5000 ans d'histoire de David Graeber

mardi 5 mai 2020

Prophylaxie

En France, devant les dégâts causés par la violence routière (3500 personnes tuées par année sur les routes, plus plein d'autres estropiées, handicapées à vie) on a imaginé des mesures de prévention de ladite "violence routière", nommer le problème est un progrès : vitesse sans cesse abaissée sur les routes et autoroutes, contrôles routiers aléatoires en voitures de police banalisées, radars de plus en plus perfectionnés, dos d'âne-traquenards sur les lignes droites qui menacent votre suspension si vous dépassez 30 à l'heure, contrôles du taux d'alcoolémie des conducteur pour ceux (celles ?) qui voudraient prendre la route avec une mufflée.  Toutes ces mesures ont fait que les accidents provoqués par la délinquance routière baissent sans discontinuer depuis 20 ans.

Par ailleurs, on recense 60 000 morts du cancer du poumon dans notre pays, dont 44 000 de cancer dû au tabac. Des mesures prophylactiques ont donc été mises en oeuvre pour stopper l'épidémie : augmentation du prix du tabac, interdiction de la publicité des marques de cigarettes, emballages anonymes de plus en plus dissuasifs avec FUMER TUE inscrit dessus, campagnes de publicité sur les moyens d'arrêter.

Enfin, l'alcool rend malade et tue : on considère que 60 % des lits d'hôpitaux tous services confondus, y compris la psychiatrie, sont occupés par des maladies liées à l'alcool, inclus les polytraumatisés de la route. Pareillement, des mesures prophylactiques sont prises pour limiter le fléau : interdiction de vente aux mineurs, interdiction de vente d'alcool sur les autoroutes, contrôles d'alcoolémie au volant, campagnes dissuasives. Pour l'instant, mais jusqu'à quand, la publicité pour l'alcool reste autorisée sous la pression du puissant lobby viticole.

Si l'on considère à présent les victimes de la violence appelée "conjugale" où c'est en écrasante majorité les hommes qui maltraitent, blessent et/ou tuent, violences en recrudescence d'au moins 30 % depuis le début du confinement de l'épidémie de COVID 19 selon les statistiques des associations de prévention et de secours, on obtient certes un nombre de victimes nettement inférieur même si on ajoute les enfants tués ou blessés avec leurs mères, les suicides abusivement déclarés "altruistes" (le père tue toute la famille avant de se donner la mort, dans le cas de séparations violentes) : on obtient entre 2015 et 2018, 1086 femmes victimes d'homicides et 363 enfants morts sous les coups de leurs parents entre 2012 et 2016, ces statistiques ne faisant pas de différence entre les meurtriers, les femmes étant davantage infanticides, et l'infanticide se nomme ainsi jusqu'aux deux ans de l'enfant. Il ne tient pas compte non plus des enfants battus, ou victimes d'inceste en général par un père, grand-père, beau-père, frères ou demi-frères, les filles étant sur-représentées dans les victimes de ces crimes. Mais en tout état de cause on peut dire que le sacro-saint mariage ou l'union libre blessent, handicapent, tuent violemment des femmes et des enfants, voire mettent gravement en danger leur santé physique et mentale. On me rétorquera que ce ne sont pas les mêmes niveaux de chiffres et qu'on ne pourrait donc pas comparer. Sauf que dans ce dernier cas, il s'agit généralement de coups, de crimes, d'actes de torture, de morts violentes, dont les enfants sont parfois témoins, et qu'ils mettent en péril l'ordre public. Ils choquent davantage l'opinion. Et puis, il y a une différence entre s'arsouiller copieusement chez soi en solo, fumer comme une cheminée pendant des années et en payer ensuite le prix individuellement tout en coûtant à la société et au système de santé tout de même, et mourir violemment aux mains du précédemment mal nommé Prince Charmant ! Je t'aime, je t'ai dans la peau, je te tue, serinent l'opéra comme la chanson populaires qui regorgent de ces refrains.

Aussi, je me demande s'il ne serait pas temps de mettre en garde (dissuader) les femmes contre le conjugo (de la main droite comme de la main gauche) vu les mort-es et les blessé-es qu'il provoque. Parce que c'est bien beau de compter les mortes comme font les associations féministes, d'être en permanence dans le constat (impuissant) et la déploration sans jamais engager de mesures dissuasives du type de celles évoquées ci-dessus contre la violence routière, le tabagisme et l'alcoolisme. Vous me direz, il s'agit de l'aaaamourrr tellement prisé, survalorisé même, surtout quand il s'agit de l'amour entre parents et enfants, de l'aaaamourrrr (névrose, dépendance) entre une femme et un homme. Trouver le bon, trouver l'amour, trouver et garder sa moitié d'orange, se sacrifier pour ses enfants : toute la littérature, la culture, populaire ou plus huppée, la chansonnette, la poésie, toutes ces narrations édifiantes nous entretiennent dans l'illusion cékedubonheur : l'amour, le conjugo, la maternité et la paternité, bref toutes les vaches sacrées du patriarcat sans lesquelles la société ne serait pas ce qu'elle est, une succession de normes intangibles et inamendables. Tiens d'ailleurs, c'est tellement un lieu commun indiscutable malgré le malheur occasionné que j'ai vu passer un concours lancé par un tweet genre "on se désennuie pendant le confinement", je vous le donne en mille : quel est le plus beau film d'aaaaamourrrr que vous ayez jamais vu ? Devinez ? Le tweet d'origine a été repéré par une (importante) asso féministe dont je vais taire le nom par charité, et relayé ! Je n'ai pas creusé, mais il serait intéressant de savoir combien de féministes ont voté pour Pretty Woman, histoire d'amour entre une prostituée et son client qui la sort par.... le mariage de... la prostitution ! Richaaarrrd, Juliaaaaaa ! Non mais on se pince.

Bien que personnellement je n'ai jamais tenté le DIABLE, (voir mes nombreux précédents billets sur le sujet) je vais tenter, devant le silence abyssal de la société, quelques propositions pour au moins avertir les filles et femmes avant que le mal soit fait ; si j'en sauve une ou deux ce sera déjà un succès.

Aux grands maux, les grands remèdes, suggestions préventives -les solutions curatives, il y en a plein : trois propositions prophylactiques.

Il convient d'abord de se sortir de l'ornière et arrêter de dire par actes délibérés ou manqués que se marier et avoir des enfants est l'alpha et l'oméga d'une vie de femme ; on leur expliquera même les tas d'INCONVENIENTS auxquels elles s'exposent en s'engageant dans un système qui n'est décidément pas fait pour leur plus grand épanouissement social, économique et politique. Pas de fausse pudeur, il est temps d'arrêter la machine à décerveler et aliéner. Cela vaut évidemment pour les garçons, même (surtout) si vous vous attaquez à leurs privilèges d'ayant-droit. Avant de se marier, c'est la loi, il faut déposer des bans qui seront affichés en mairie : c'est le bon moment pour que les fiancés repartent avec un copieux fascicule leur rappelant leurs droits d'êtres humains : vivre en paix et en sécurité sans prendre de baffes pour madame en lui rappelant que la société le lui garantit, et pour monsieur, un sérieux rappel à la loi, le mariage ne lui donne pas tous les droits, et qu'au cas où il récalcitrerait ou se montrerait non respectueux des conventions, lui faire bien comprendre que ça peut vraiment barder pour son matricule. Joie, liesse, ok, mais dans le strict respect des lois et us, on n'est pas là que pour rigoler et s'embrasser. Bis repetita placent : le jour du mariage s'ils ont décidé de persister contre tout, rajouter un moment dans la cérémonie, à un endroit stratégique, leur rappelant bien tout ce à quoi ne s'engage pas madame (se prendre des baffes et servir d'exutoire aux frustrations de Monsieur) et à quoi s'engage Monsieur, assurer à deux la paix dans le ménage. Sans quoi, etcoetera...
J'avais pensé rajouter que, sur le modèle des paquets de cigarette où est inscrit "fumer tue", on aurait pu inscrire de la même manière sur le fronton des mairies ou au moins sur celui de leurs salles de mariage, SE MARIER PEUT PROVOQUER DES BLESSURES physiques et psychiques GRAVES, et MEME LA MORT ! Mais bon, toutes celles qui n'y passent pas ne le verraient pas. Mais quand même, franchement, ça se tente, ce n'est pas parce que les unes ne le voient pas qu'elles ne savent pas par les autres ce qui est écrit. Non, franchement, finalement, c'est une bonne idée. De même, lorsque les femmes sont enceintes et lors des examens médicaux obligatoires, ces conseils de prévention prophylactique seront rappelés : n'oublions pas que les violences commencent quand la femme est en situation de vulnérabilité : être enceinte réduit vos possibilités de fuir le prédateur, être enceinte est une situation de vulnérabilité.

Ces propositions ne sauraient être exhaustives, ce sont des rappels préventifs oraux et par écrit, car l'écrit est dissuasif dans notre pays de droit romain. Toute autre suggestion peut être ajoutée en commentaires.

Je mets en lien un texte de Marlène Schiappa, publié par la Fondation Jean Jaurès sur les implications et les conséquences pour les femmes de la pandémie de COVID19 : évidemment pas réjouissantes ! Quand les mecs déclarent et font la guerre, nous les femmes on est mal, quand on revient à la paix on est mal, quand le réchauffement climatique pointe on est les premières impactées, quand la planète tombe malade, on est en première ligne littéralement, salariées ou bénévoles fabriquant des masques grand public en tissu, et payant le prix sur notre santé, bref, on est toujours les plus désavantagées. Il est plus que temps de sortir de la déploration, de proposer des solutions et de les appliquer.
Je suis passée pour une ennemie du genre humain, asociale, parce que refusante de toutes ces injonctions dont je n'ai jamais vu quel avantage personnel j'en retirerais, ni pour quelles raisons je devrais me sacrifier pour la société : carrière, engagement syndical, politique et associatif, bien-être personnel, je n'ai même jamais pensé que ce serait un plus pour la société si, perdue dans les regrets et les remords, j'avais été une charge pour elle parce que je n'aurais pas pu faire face à mes "obligations" de femme mariée et mère de famille. Et surtout, je n'ai pas été élevée comme cela. Je n'ai pas vu non plus pourquoi il fallait absolument inviter de nouveaux participants au banquet humain dont on voit de plus en plus qu'il est empoisonné, surtout pour les femmes. J'ai donc préféré m'abstenir. Dès lundi, jour du déconfinement, les nouvelles règles de vie en société vont être la distanciation sociale, un-e tous les deux mètres, arrêt de tous les grands raouts où l'humanité se plait à être innombrable et en grande promiscuité dans un grand melting-pot d'amour et de convivialité ; à l'école ça va être 15 enfants par classe maximum ; haro sur les transports en commun bondés, bus, métros, vols en avion à bas coûts mais vrais transports de bestiaux vers des plages achélèmes surpeuplées où votre serviette touche celle d'un-e parfait-e inconnu-e ; les gens commencent à envisager de fuir les mégapoles ; fin du mythique open space teeeellement convivial et chaleureux de la joyeuse bande des collègues de travail (tu parles !), et avènement du télétravail : chacun dans sa chacunière. Fin des serrages de pognes, fin des fricassées de museaux, comme on dit dans les Côtes d'Armor, pour tout et pour rien. Une nouvelle ère commence : je ne me prononce pas si c'est mieux ou moins bien. Mais clairement, pour l'instant, celles et ceux qui trouvaient quand même comme moi que c'était too much vont avoir, au moins temporairement, raison.

Je vous souhaite un déconfinement le plus sécurisé possible ; à nous de tirer toutes les conséquences de cette crise en remettant à plat nos standards de vie. Et par dessus tout, puisque le thème de ce billet est la prudence, soyez prudentes.

dimanche 12 avril 2020

Le jour d'après

Fête de la saucisse en une du Parisien, le 5 avril 2020 : le monde d'après promet de ressembler furieusement à celui d'avant !


Une fois encore, pendant que les femmes sont en première ligne, assurant les soins (femmes médecins, infirmières y compris libérales, aides-soignantes, y compris de HAD et d'EHPAD, anesthésistes-réanimatrices, Infirmières générales coordinatrices des hôpitaux et des cliniques, pharmaciennes hospitalières et d'officine, biologistes des laboratoires, bio-nettoyeuses (agentes des services hospitaliers, en charge du nettoyage), et en deuxième ligne, les caissières de supermarchés, les professeures devant assurer la scolarité des enfants des premières lignes soignantes, psychologues soutenant le moral de toutes ces troupes..., les mecs eux, comme à leur habitude, pérorent et préparent le monde d'après ! Notez qu'ils ont le temps : sur les plateaux de télé, les toutologues -experts en tout, ce qui est contradictoire dans les termes, mais au masculin tout est possible, et les médecins de plateau sont en majorité des hommes. On peut donc craindre que le jour d'après ressemblera furieusement au jour d'avant. Voici pourquoi je ne suis pas optimiste.

On entend déjà de plus en plus de "spécialistes" mettre en doute l'origine animale de la contamination  planétaire par le COVID19, et on en entendra d'autres, la "scène de crime", à savoir le wet market de Wuhan d'où est partie l'épidémie, ayant été détruite par les chinois. On n'a plus aucun espoir de travailler dessus. Evidemment que pendant la crise il faut traiter l'urgence, les patients, et tenter d'endiguer l'épidémie, mais durant ce temps, on perd de vue les principales raisons à l'origine de ce désastre. A savoir, la destruction de la biodiversité et des espèces sauvages, l'envahissement des espaces des autres espèces par l'humanité toujours plus nombreuse avec de plus en plus de besoins, la déforestation qui s'ensuit, l'élevage et son appauvrissement génétique et donc immunitaire des animaux qui ne tiennent contre les épizooties et zoonoses qu'entassés en bâtiment, pendant que nos terres cultivables sont dédiées à leur fournir leurs protéines végétales que nous pourrions manger nous-mêmes, le tout en absorbant des quantités astronomiques d'eau, ressource en cours de raréfaction au fur et à mesure de la désertification provoquée par nos besoins en terres cultivables et donc en déforestation. Un cercle vicieux. Parlons aussi de la pandémie d'obésité mondiale, non traitée comme une urgence, dont les mal portants diabétiques et faisant de l'hypertension artérielle sont les premières victimes du COVID19 si l'on en croit les statistiques. Ca va mal finir, les végétariens et les défenseurs des animaux le disent depuis des années, en pure perte. Cette catastrophe du coronavirus était prévue. Le coronavirus du SRAS de 2003 était un avertissement, celui de la grippe porcine H1N1, plus bénigne, de 2009 aussi.

La puissance de la viande et l'impuissance des militantes de la cause animale et des défenseurs de l'environnement.
La viande est puissante, le lobby (masculin) des éleveurs est puissant, ils tiennent les politiques sous leur influence. C'est la définition même du lobby : plus il est petit, plus il est influent et toxique. Les militantes de la cause animale, les végétariennes sont des nobodys à côté, ce d'autant plus qu'elles sont des femmes en majorité, et que ceux que nous défendons, les animaux, sont des nobodys aussi. Leur état non amendable de quasi non-êtres définitivement établi par la philosophie, rejaillit sur leurs défenseurs. Nos voix ne portent pas. Les militants hommes qui sont avec nous, dans le même combat, sont féminisés, renvoyés au statut de "femmelettes" à émotivité et sensiblerie à fleur de peau, provoquant chez certains d'entre eux des réactions ultra-viriles telles ces images de sportifs véganes aux corps sculptés, et aux pectoraux en "tablettes de chocolat". Comme s'il fallait en permanence donner le change, faire montre d'hyper puissance et d'antagonisme face aux éléments terrestres déchaînés contre nous.

Car la crise du COVID19 est bel et bien une crise écologique, un sinistre craquement, un avertissement de plus de notre écosystème. Saurons-nous l'entendre ? Depuis deux mois, nous avons su collectivement arrêter l'économie marchande mondiale pour nous donner le temps de soigner nos malades, contenir l'épidémie et préserver la capacité de notre système de santé ; la moitié de l'humanité, soit plus de 3 milliards d'humains sont à l'arrêt, confinés chez eux : saurons-nous prendre ce temps pour réfléchir au jour d'après ? Reconnaître que les super-héros qui "sauvent le monde" sont en fait des héroïnes qui font ce qu'elles peuvent avec les pauvres moyens qui leur ont été laissés par les ultras du libéralisme, du "marché", censé tout réguler pour le bien de tous dans son immense sagesse ? Qui nous dit que les intégristes libéraux, ces évangélistes de malheur, "there is no alternative", ne sont pas en train de polir de nouveau arguments pour mieux revenir après le désastre ?

Vraisemblablement, quelques usines seront rapatriées d'Asie pour être relocalisées, au moins celles de production de molécules médicamenteuses, et de fournitures de santé pour éviter les pénuries en cas de crises appelées à se répéter : il reste juste à espérer qu'elles seront restaurées sur des friches industrielles pour éviter la vitrification de nouvelles terres cultivables, mais ce n'est même pas sûr. Il faudra être vigilantes. Les grands rassemblements humains où on s'échange des bactéries, prétextes à salir l'environnement, seront sans doute revus aussi à la baisse : pour moi cela ne changera rien, je n'y mettais jamais les pieds, je n'ai jamais compris ce goût pour les multitudes de notre espèce coloniale envahissante. La distance sociale deviendra aussi la norme, je ne m'en plaindrai pas non plus. La société de la surveillance, n'en doutons pas, tirera elle aussi quelques avantages de la situation, elle ne se privera pas de pousser ses pions, en tous cas. Les régimes autoritaires de mâles pères fouettards, rognant sur nos libertés individuelles et collectives engrangeront eux aussi, comme après tous les désordres provoqués par eux (et nous, c'est nous qui sommes le problème sur cette planète) de bons scores électoraux. La surchauffe économique nous est promise pour résorber le chômage de masse de l'après-crise, puisque nous ne savons décidément pas faire autrement que croître et nous multiplier en ravageant notre maison commune ! La consommation de viande reprendra de plus belle, alors que les végétariens se portent bien et que rien ne démontre qu'ils ont des carences, qu'ils ne consomment que peu d'espace terrestre et d'eau pour se nourrir, qu'ils n'émettent pas, par l'élevage très émetteur lui, de gaz à effet de serre, qu'ils ne provoquent pas de tueries d'animaux d'élevage ni sauvages, peu ou pas du tout de catastrophes sanitaires. Le carnisme est irrationnel, il est une superstition irresponsable, personne ne peut plus l'ignorer.

Aussi la couverture du Parisien est tout à fait prédictive de leurs agendas de toujours : ces 4 hommes issus du sérail, qui y ont fait carrière et prospéré, ne lutteront pas contre la doxa, ni n'émettront pas une idée en rupture avec elle, ils n'y ont pas intérêt ; un Thierry Breton, ingénieur Supélec, chef d'entreprises Thomson, France Télécom (j'ai bien connu et travaillé avec quelques Supélec, gris, plutôt phobiques sociaux, incapables d'expliquer leur prises de décisions à leur personnel, consensuels mous, pas de quoi se relever la nuit, franchement) peut-il avoir des idées "disruptives" d'avec la doxa d'avant, croissantiste et illimitiste ? Idem pour Axel Kahn, expert en bioéthique, classé à gauche, dont j'ai un souvenir cuisant à la radio de sa haine d'une femme et de ses décisions reproductives. Les hommes débordés sur leur droite par des femmes fanatiques de la natalité, utilisant les pires techniques d'élevage pour arriver à leurs fins, ont toujours des réactions de haine : pas touche à leurs prérogatives et antériorité prescriptive en matière de reproduction, c'est leur pré carré depuis le néolithique : ils me fatiguent. Les femmes font ce qu'elles veulent de leurs ovaires, qu'ils se le tiennent pour dit. La seule attitude qu'on tolérera désormais des hommes est celle de l'humilité. Ils nous ont assez jugées, asservies et colonisées comme ça, avec les résultats qu'on sait. Quand aux "experts" environnementaux qui nous expliquent qu'il va "falloir croître autrement", "mieux répartir la pénurie des ressources et mieux les gérer", la limitation des besoins humains, la frugalité ne sont jamais à leur programme parce que ce n'est pas vendeur politiquement. Nos voisins de planète, les autres animaux, ne sont toujours pas non plus inclus ou à peine évoqués, dans leurs programmes politiques, alors que nos destins sont liés. L'espèce humaine est et reste pour eux, l'alpha et l'oméga de toute Création. A la fin, c'est de l'obscurantisme et de la superstition.

On doit aussi souhaiter et agir pour que LES FEMMES COMPTENT, ENFIN, vu qu'elles auront largement prouvé durant cette crise, que sans leurs soins et leur travail (emplois marchands ou non), on ne s'en sortirait pas ou plus mal, car elles sont sur le front, aux avant-postes, de ce que les mecs appellent une guerre, oublieux qu'ils sont que les guerres, c'est toujours eux qui les déclarent : à la nature, aux autres espèces ensuite, aux femmes enfin... Mais là non plus, je ne suis pas optimiste, nous avons un tel atavisme culturel à valoriser ce qui est parasitaire et toxique, et à nier, trivialiser tout ce qui nous est tellement utile. Je laisse le dernier mot à Françoise d'Eaubonne :

" Comment donc le problème du profit maximal qui sacrifie l'intérêt collectif à l'intérêt privé, ou de la course au pouvoir qui se substitue à cet intérêt collectif en cas de révolution, comment donc ce problème pourrait-il être résolu tant que les structures mentales resteront ce qu'elles sont, à savoir informées par 50 siècles de domination masculine planétaire, surexploitatrice et destructrice des ressources ?
Françoise d'Eaubonne - Le féminisme ou la mort - 1973 

Et à Jane Goodall, primatologue, défenseure des animaux, et végane :

vendredi 27 mars 2020

Le regret d'être mère



Etre mère
La Maternité, construction sociale issue de la division des tâches entre femmes et hommes consacrée au XIXème siècle, qui nous gouverne toujours, pousse les femmes à engendrer, à la production d'enfants et à leur élevage à l'intérieur du foyer : le vocable maternité, loin d'être innocent, s'assure que ce sont les seules femmes qui en auront la charge. Les hommes, eux, travaillent au dehors du foyer, rapportant l'argent à la maison, en produisant autre chose : des objets marchandises, inutiles la plupart du temps, voire toxiques, comme des chars d'assaut ou des sous-marins nucléaires. Le fait que les femmes désormais dans les pays de l'hémisphère nord travaillent à l'extérieur du foyer n'a rien changé au fait que ce sont toujours les femmes qui s'y collent, pire même, elles sont souvent seules à élever leurs enfants, c'est la rançon de leur nouvelle indépendance économique. Impensé de la société, la maternité est considérée comme un déterminisme biologique, "naturel" et a-historique. Vous avez un utérus, c'est pour être mère. Ainsi endoctrinées socialement, l'imagination des femmes est colonisée. C'est leur seul scénario envisageable, il est si intériorisé dans la conscience des femmes, qu'elles n'envisagent même plus d'autre possibilités. Voire elles se trouvent des sensations, des appels de la nature et autres billevesées, y compris invoquant leurs hormones ! Les hormones peuvent être en effet tyranniques, poussant au désir sexuel, mais comme dans l'espèce humaine, les femmes n'ont pas d’œstrus, contrairement à la plupart des autres espèces animales, les deux, désir sexuel et reproduction y sont parfaitement découplés. On peut obéir à ses hormones en se trouvant un-e partenaire de jeux sexuels sans pour autant produire des enfants. Il est plus que temps de se décoloniser le cerveau des bobards de la propagande nataliste, cela nous éviterait bien des malheurs comme on va le voir.

Le regret
Regretter ses actions est généralement vu par la société comme un acte vain et négatif : l'origine en serait la femme de Loth quittant Babylone, à qui les anges interdisent de se retourner, de regarder en arrière, sous peine d'être transformée en statue de sel, ce qui lui arrive bien entendu, les femmes sont tellement sottes aussi. Le regret, c'est tenter de défaire l'irréversible. Aux refusantes de la maternité, la société promet l'enfer du regret : tu vas le regretter, car tu finiras vieille, seule et dans le dénuement affectif voire pire, matériel, les enfants étant abusivement utilisables comme bâtons de vieillesse. Dans ce cas, le regret est le chien de garde de l'hégémonie, un mécanisme de normalisation destiné à nous ramener dans le giron de la société. Tout autre est prohibé, surtout celui d'avoir eu des enfants. Tout au plus peut-on avouer regretter d'avoir bu comme un trou, ou fumé comme une cheminée pendant 20 ans, à l’extrême limite une mère peut regretter d'avoir mis au monde un fils, en prison pour avoir tué un convoyeur de fonds et une directrice de banque, parce que là, quand même, elle aura été une "mauvaise mère", mais on le voit, ce sont des regrets qui renforcent la norme sociale régnante : se conduire bien, être mère et une "bonne" mère. Pas de pardon si vous ratez votre coup, vous serez jugée et vouée sans pitié à la réprobation sociale.

L'étude sociologique d'Orna Donath, sociologue chercheuse, elle même femme sans enfant par choix (généralement les livres sur les no kids sont écrits par des femmes ayant obéi scrupuleusement aux normes sociales en pondant à la chaîne trois enfants minimum) porte donc sur le regret d'être mère, tabou majeur. Son échantillon est de 23 femmes, recrutées par annonces dans la presse ou par bouche à oreille, plusieurs candidates possibles ayant renoncé au moment des propositions de rendez-vous, la norme jouant à plein son rôle de gendarme. Elle est basée sur des entretiens en vue de recueillir un verbatim, c'est ce qu'on appelle une étude qualitative par opposition aux études quantitatives. La plupart de ses interviewées ont entre un, deux ou même quatre enfants, sont grand-mères, certaines sont enceintes de leur 2ème ou 3ème enfant, redoutant par avance la dépression post-partum, qui pour certaines se transformera en dépression pour de longues années. Certains entretiens sont déchirants, prouvant qu'il est difficile voire impossible de refuser de vouer un culte à cette vache sacrée, la maternité. Court échantillon  : 

Trois journées en une : " la troisième journée, le travail titanesque sur les émotions pour tenter de réparer les dégâts causés par la collision entre les exigences de la première journée et celles de la deuxième. "
" La maternité à fermé mes espaces, mes horizons, mon développement, j'affirme qu'une femme une fois qu'elle a un enfant renonce à beaucoup de choses auxquelles un homme n'a pas à renoncer ".
Et aussi : " mes deux grossesses je les ai eues avec des traitements contre l'infertilité. Juste parce que je ne pouvais pas être enceinte. Parce qu'en fait je ne voulais pas ! C'est aussi simple que ça. Et c'est incroyable. En fait, je ne voulais pas." Clash entre la prescription/pression sociale intériorisée et le cerveau, notre premier organe sexuel, qui ne veut pas. Ecoutez votre cerveau mesdames, il vous parle, il refuse.
Parce que les injonctions sont contradictoires et paradoxales : être mère, c'est aussi vivre dans une inconfortable schizoïdie. Madone asexuelle, pure, sacrée ET depuis les années 80, objet sexuel érotique, MILF (mother i'd like to fuck), hot mamas, yummy moms, mères baisables. " Je suis une salope, je suis une amoureuse, je suis une enfant, je suis une mère, je suis une pécheresse, je suis une sainte, voilà comment Meredith Brooks fait tenir ensemble l'incompatible." En effet, ça marche par paires inversées, noir et blanc ensemble, de quoi devenir folle à lier. On comprend le malaise, la souffrance. Mais taisez-vous surtout, fermez-là, ce que vous avez à dire nous ne voulons pas l'entendre, la maternité est sacrée, alpha et omega de tout épanouissement féminin, de toute vie de femme réussie. Sinon vous êtes une ratée, une inutile, une merde, indigne d'attention et d'écoute, indigne de compassion.

Où sont les féministes dans tout cela ?
Voilà, la question que je me suis bien posée toutes ces années de blogueuse, lisant les blogs des autres, de twitta recevant tous les jours dans mon fil Twitter les plaintes et dénonciations allant du plus bénin au plus lourd, notamment lors des divorces où elles mènent une bataille forcenée pour ne pas partager la charge -dénommée fort à propos la "garde"- des enfants, souvent c'est vrai aussi avec un père maltraitant, alors que jamais elles n'ont un mot dénonçant le mariage, elles comptent les mortes et dénoncent les manœuvres des pères promouvant le "syndrome d'aliénation parentale" inventé par les masculinistes ; vie des mères seules vouée à la pauvreté, la misère, la détresse économique, exercice de la profession entravé, univers borné par les enfants, jamais je ne lis un mot de prévention contre ces deux boulets que sont apparemment la conjugalité et la maternité / reproduction ! Eh bien, la réponse claire est dans cet ouvrage : ainsi qu'écrit Orna Donath " il semble que même dans les théorisations féministes sur la question, la possibilité de voir a posteriori les choses autrement, sans même parler de les regretter ne soit pas envisagée ". De plus, " le langage postféministe, capitaliste et néo-libéral énonce que les femmes ayant plus de choix aujourd'hui, si les femmes sont si nombreuses à devenir mères, cela signifie qu'elles ont toutes choisi de l'être". Exit les analyses féministes sur le conditionnement social et culturel.

L'intérêt des féministes pour la maternité écrit Bell Hooks, repose sur des stéréotypes sexistes, elles ont une vision romantique de la maternité ; mais surtout, comme elles se battent pour l'amélioration du statut des femmes en tendant vers l'égalité avec les hommes (féminisme réformiste), elles sont persuadées que c'est une question de conditions : si les conditions économiques et sociales des mères s'améliorent, deviennent optimales, alors le problème est réglé. De fait, elles adhèrent à l'idéologie capitaliste et néo-libérale qui vénère la réussite, la culture du progrès qui nous pousse à nous développer en permanence, elles sacralisent l'enfantement et l'éducation des enfants, en objectivant les femmes dans un rôle, celui mère.

Or les femmes sont des sujets, pas des personnages jouant un rôle, elles font des choix indépendamment de leur classe sociale. Riches ou pauvres, faisant carrière ou pas, elles peuvent ne pas vouloir des contraintes de la maternité. Tout bien considéré, elles peuvent préférer rester non mères quelles que soient les conditions. Qu'elles n'aient pas d'enfant du tout, ou que en ayant, et tout en les aimant, elles regrettent et disent que si c'était à refaire, elles ne le referaient pas. Pour rien au monde. Nous devons les écouter et les entendre alors même que ce faisant, elles constatent l'écart entre la réalité fantasmée, souhaitée, et la réalité telle qu'elle est. Surtout, et la société n'aime pas ça, elles défient les tabous, elles ébranlent l'ordre du monde. 
Un grand livre féministe car questionnant les injonctions et servitudes qui pèsent sur les femmes, au final, un livre libérateur.

Lien : Le regret d'être mère chez Odile Jacob éditeur 

Je dédicace ce billet à ma mère qui, mariée, mère de quatre enfants, à l'usage n'a pas du tout aimé ça non plus. Mais elle n'avait pas les possibilités ni les opportunités, ni l'agentivité des femmes d'aujourd'hui. Mariée parce que c'était la seule carrière qui s'offrait à elle, mettant au monde quatre enfants sans les avoir réellement voulus car sans moyens de contraception, enfants qu'elle a élevés (bien, très bien même, nous n'avons jamais manqué de rien, ni souffert d'aucune violence ou traumatismes) en se plaignant que si elle avait su, eu le choix, elle non plus ne l'aurait pas fait. Elle n'a pas eu elle, contrairement à moi, accès à ce privilège de pouvoir ébranler l'ordre du monde.

Les citations du livre sont en caractère gras et rouge.