Les femmes de droite d'Andrea Dworkin a été publié pour la première fois en 1978 aux USA dans le contexte d'une des batailles pour l'
Equal Rights Amendment (ERA) qui rencontra une opposition forte des femmes conservatrices, notamment de l'activiste conservatrice
Phyllis Schlafly. Le texte de Dworkin, je vous rassure, n'est pas un comte-rendu de la bataille pour l'ERA, mais une analyse au rayons X du fonctionnement de la société hétéro-patriarcale et de sa réduction des femmes à la baise (fucking) et à la reproduction. Vous noterez qu'il faut à peu près 40 ans pour qu'un livre d'Andrea Dworkin soit traduit en français et encore, heureusement que nous avons les québécois-es pour faire le travail !
J'ai lu le livre dans cette édition
:
Andrea Dworkin est une féministe radicale, son propos n'est pas l'égalité des salaires avec les hommes (payés de 20 à 50 % de plus à qualification égale et diplômes généralement inférieurs à ceux des femmes, faut-il le rappeler ?), ni la parité en politique, ni le partage des tâches ménagères, tous combats parfaitement légitimes ; elle ne demande pas non plus que les hommes rejoignent le combat féministe, car "nous ne pourrions rien sans eux" ! Bref, elle n'est pas une réformiste cherchant un illusoire aménagement du patriarcat : elle le dissèque au scalpel et ça remue vraiment.
Alors pourquoi les femmes de droite, selon l'analyse de Dworkin, sont-elles pour le
status quo ante ? Parce qu'elles ont l'intelligence des femmes sur la situation qui leur est réservée dans une société dominée par les hommes : elles se marient et elles subissent la violence maritale, elles sont battues, maintenues dans la dépendance familiale et économique à la disposition des hommes, valorisées uniquement par la reproduction et la baise (fucking, le terme de Dworkin), elles avortent dans la clandestinité avec les risques que cela comporte pour leur santé et leur vie ; elles savent aussi l'illusoire liberté des mœurs des années 60, pseudo années de libération sexuelle où le corps des femmes n'était plus refusable aux hommes sous peine d'être traitée de "prude", ou de "coincée", insulte suprême dans une société prétendue sexuellement libérée ; elles savent la contrainte à la sexualité, aux échanges entre multiples partenaires et aux maternités désirées ou non qui s'ensuivent de ces années-là, le fardeau de devoir avorter dans l'opprobre et le danger ; elles savent l'illusion du travail des femmes hors de la maison : reléguées et exploitées dans les tâches dont les hommes ne veulent pas, cyniquement ségréguées dans des emplois-ghettos spéciaux femmes sous des apparences d'égalité (
separate-but-equal model), sous-payées, exploitées à l'extérieur comme à l'intérieur dans un "
modèle égal mais séparé" ; elles savent la condition indigne réservée aux vieilles femmes qui ne sont plus utiles à la reproduction et à la baise : droguées, (les femmes sont, dans l'hémisphère nord comme aux États-Unis, les principales consommatrices de tranquillisants et de neuroleptiques, en proportions jamais égalées chez les hommes !), elles savent la situation d'abandon des femmes (devenues inutiles) pauvres reléguées, parquées dans des maisons de retraite misérables sous le régime Medicaid (Sécurité sociale minimum pour les pauvres sans assurance privée aux USA, dont les femmes sont les principales récipiendaires), les femmes de droite savent que "
sans la reproduction les femmes, en tant que classe sociale, n'ont rien".
Et pour elles tout changement, accès à la pilule, droit à l'avortement, émancipation de la sphère familiale par le travail..., sont des menaces. Le droit à la contraception et à l'avortement est un appel d'air à l'accès sans restriction des hommes au corps des femmes contraintes à la baise sans frein et à la chute du dernier rempart qui les protège (plutôt mal, mais elles pensent que conserver vaut mieux que se risquer à moins de contraintes pour les hommes) ; la sphère familiale et son moralisme bourgeois (fait d'innombrables coups de canifs, elles ne sont pas dupes) est encore le meilleur rempart des femmes contre l'hyper exploitation / prédation masculine.Elles se croient relativement à l'abri au sein de leurs foyers, donc elles tiennent à leur abri. Les hommes de gauche pro-ERA sont accusés de la même manière, car ils profitent aussi de la "libération sexuelle" et dans un système de castes, la caste dominante est toujours favorisée quelle que soit sa couleur politique.
Hors-contexte du vote sur l'ERA, ce texte est une formidable analyse des rapports de domination entre sexes : domination incontestée et incontestable des hommes, et asservissement des femmes dans deux modèles exclusifs proposés :
le modèle du Bordel et le modèle de la Ferme.
Le modèle du Bordel : le corps des femmes est livré en morceau (à la découpe) à la pornographie et à la prostitution, puisque les hommes auraient des "besoins" particuliers à assouvir sans passer par les sentiments humains ni la séduction, besoins réputés "irrépressibles", il leur faut donc un stock renouvelable de chair fraîche de femmes à consommer.
Le modèle de la Ferme : le corps des femmes est destiné à la reproduction. Fournir autant de garçons qu'il en faut pour la guerre, la main-d’œuvre de production dans les usines et l'agriculture, et bien sûr, quelques filles pour assurer la reproduction du modèle exclusif de la société patriarcale. D'ailleurs se profile déjà à l'horizon de ces années 70, la location-vente des ventres des femmes pour la GPA (gestation pour autrui), ce qui est tout de même le modèle ultime de la ferme (et de l'élevage hors-sol).
On le voit, même aujourd'hui, ces deux modèles perdurent, malgré les "progrès" relatifs arrachés par le féminisme réformiste. La contrainte au mariage et à la reproduction sont toujours d'actualité : essayez juste de vous revendiquer childfree en société, juste pour entendre "le mépris et le dédain", les objections et les anathèmes les plus éculés provenant des deux sexes ! La marchandisation des corps des femmes est en marche : dans l'industrie de la pornographie comme dans celle à venir de la reproduction dominée par "un troisième acteur, scientifique ou médecin" : il sera très tentant pour les riches couples stériles, pour toutes sortes de raisons, de louer l'utérus des femmes pauvres qui seront contentes de gagner un peu d'argent (surtout leurs maris : plus elles sont pauvres et plus leur destin est contrôlé par les hommes !) en portant les enfants des autres. Les thèses de Dworkin sont bel et bien d'actualité en ce début de 21ème siècle.
Quelques citations (selon ma traduction)
:
"L'exploitation est un crime-clé contre les femmes, mais ce n'est pas la même exploitation économique que celle expérimentée par les hommes".
"Les hommes violent, les femmes sont violées ; même dans ces rares cas statistiques où des garçons et des hommes sont violés, les violeurs sont des hommes".
"Le féminisme est la reconnaissance que chaque être humain vit une vie séparée dans un corps séparé, et meurt seul"[...]. C'est la plus simple idée révolutionnaire jamais conçue, et la plus méprisée".
"Le féminisme est la position radicale contre tous les double standards en droits et responsabilités, le féminisme est le soutien révolutionnaire sans faille à un seul standard de liberté humaine".
J'espère que ce résumé vous donnera envie de le lire !
"Les femmes de droite" est officiellement lancé en France
Mercredi 20 mars 2013 à la
Librairie Violette and Co à Paris 11ème. Et votre libraire
en régions ne peut pas vous
en refuser la commande chez l'éditeur. La traduction est de Michèle Briand et de Martin Dufresne, relecture de Rachel Bédard et de Christine Delphy, préface de Christine Delphy.
Liens :
Le billet d'Anti-sexism sur Les femmes de droite
Son forum féministe où vous trouverez de nombreuses citations.
Tous les textes d'Andrea Dworkin sont en accès libre et gratuit sur Internet en suivant le lien
:
Feminist archive, The complete works of Andrea Dworkin. Evidemment, c'est en anglais.