dimanche 25 juin 2017

Camille (et Auguste) à travers correspondances, carnets, articles de presse...

Camille Claudel : 1864 - 1943 - Sculptrice française "Art nouveau"
Auguste Rodin : 1840 - 1917 - Sculpteur français
Paul Claudel : 1868 - 1955 - Ecrivain, diplomate français

" Il est bien rare que la vocation artistique soit une bénédiction "
Paul Claudel - Mémoires improvisés - 1951


C'est la vie et l'itinéraire d'une artiste par des correspondances, articles de presse, extraits de carnets intimes, présentés bruts et chronologiquement, choisis et réunis par Isabelle Mons et Didier Le Fur, qui présentent un beau travail. Pour commencer, le titre choisi par l'éditeur n'est absolument pas représentatif de l'ouvrage, qui dit la vie de Camille Claudel à travers ses échanges épistolaires avec Rodin, son frère Paul, sa mère Louise-Athanaïse, son galeriste, ses soutiens féministes, notamment le journal La Fronde, des critiques d'art, ses clients, dont le ministère des Beaux-Arts, mauvais payeur comme il se doit. Relances d'impayés, sollicitation de mécènes, soucis de fins de mois et de trésorerie d'employeure devant payer ses ouvriers et son fondeur, ses achats d'onyx et de marbre ; ses joies de rencontrer des amies artistes, de partir en vacances, ses ennuis de santé, ses sautes d'humeur, et finalement sa maladie psychique, puisqu'il faut dire qu'elle était gravement paranoïaque, certaines lettres délirantes en attestent. A 49 ans, en 1913, d'abord internée à Ville d'Avray à la demande de sa famille, elle est ensuite envoyée dans un hospice psychiatrique à Montdevergues (Vaucluse) où elle meurt des conséquences de la dénutrition en octobre 1943. Emmurée vivante pendant 30 ans, disparaissant aux yeux de la société, certains qui l'appréciaient se demandant ce qu'elle est devenue, sa mère interdira même au Directeur de l'hôpital de la laisser sortir de la correspondance vers l'extérieur pour ne pas salir la réputation de sa famille. Son frère cadet Paul Claudel, très absorbé par sa carrière de diplomate et d'écrivain ne sera pas très assidu auprès de sa sœur, malgré de fréquents appels au secours. Certaines de ces lettres sont déchirantes. Auguste Rodin, une grande passion mutuelle pendant 10 ans, qui la soutient financièrement alors qu'elle ne veut plus le voir, ne quittera jamais Rose Beuret, sa femme -non épousée mais qui lui donne un fils, et assure l'indispensable intendance : les lettres de Rodin à Beuret sont accablantes, il lui demande de repasser ses chemises en lui donnant d'approximatives dates de retour à la maison ! Et Paul Claudel, fervent chrétien converti tardivement, qui sollicite un curé de sa connaissance pour lui demander si un "exorcisme à distance" de sa sœur serait possible. On se pince un peu, venant d'un si brillant esprit.

Camille Claudel fut une artiste reconnue, exposée, recherchée, achetée, de son vivant, sa fin atroce l'a fait glisser dans l'oubli. Une partie de ses œuvres seront réunies au Musée Rodin dans les années 50, puis un livre et un film la tireront de l'oubli. Tant mieux. Ce nouveau livre apporte originalement sa contribution. Allez voir les œuvres de Camille Claudel, artiste exceptionnelle, qui a désormais son musée et ses expositions dédiées.


Voici le portrait qu'en fait la journaliste Gabrielle Réval, à propos du Salon des artistes femmes en 1903 :
Mademoiselle Claudel sourit, ses yeux se tournent vers moi : deux yeux magnifiques, d'un vert pâle qui évoque les jeunes pousses des forêts. Ces yeux surprennent par leur clarté, ils ont un charme virgilien, puisqu'ils évoquent tout de suite la fraîcheur des bois. Mais au moment même où le regard vous attire, un geste instinctif de l'artiste semble arrêter l'élan de sa sympathie, et l'on reste avec cette impression bizarre d'une nature profondément personnelle, qui vous attire par sa grâce et vous repousse par sauvagerie. Tout le caractère de Mademoiselle Claudel est dans ce retrait un peu farouche. "

Paul Claudel analyse l'oeuvre de sa sœur Camille en 6 sculptures qu'il considère prémonitoires de son destin. Voici ce qu'il écrit dans son journal après le 25 septembre 1943 :
Réflexion sur la sculpture de ma sœur, qui est une confession toute imprimée de sentiment, de passion, du drame intime.
- La 1ère oeuvre, l'Abandon, cette femme qui s'abandonne à l'amour, au génie. - 2. la Valse, dans un mouvement spiral et une espèce d'envol, elle est emportée dans le tourbillon de la musique et de la passion. - 3. La Vague, les trois baigneuses qui se tiennent par la main et qui attendent l'écroulement de l'énorme vague au-dessus d'elles. - 4. L'Age mûr, l'oeuvre la plus déchirante. L'homme, lâche, emporté par l'habitude et la fatalité mauvaise, cette jeune femme à genoux derrière lui et séparée qui lui tend le bras. - 5. La Cheminée. L'abandonnée qui regarde le feu. - 6. La dernière oeuvre, Persée. Le héraut regarde, dans un miroir qu'il tient de la main gauche, la tête de Méduse (la folie !) que le bras droit lève verticalement derrière lui. - Dans mon dernier voyage, j'ai été frappé de ce large visage, cet énorme front dégagé et sculpté par l'âge . Avons-nous fait, les parents et moi, tout ce que nous pouvions ? Quel malheur que mon éloignement continuel de Paris ! "

L'Abandon (Sakountala) 1905



La Valse (1905)


Voici ce qu'écrit de La Valse Léon Daudet, écrivain et journaliste manifestement transporté par cette sculpture : " Un haut et large esprit a seul pu concevoir cette matérialisation de l'invisible. Et qu'est-ce que l'art, en somme, si ce n'est une prise perpétuelle, inassouvie, de l'humanité sur le mystère, le mystère, réservoir inépuisable et sombre de toutes les beautés possibles. Et maintenant les corps des valseurs vous parlent, puisqu'ils vous arrivent traduits par cette enveloppe mobile. Voici ce qu'ils m'ont semblé dire de la voix pénétrante, inextinguible des chef-d'oeuvres. Pris de dégoût pour la vie plate et la planète morose, nous sommes partis vers les espaces dans une danse d'amour et d'espoir. Nous tournons comme tournent les mondes et les esprits à travers les mondes, et notre valse suit celle des atomes. Pauvres atomes que nous sommes, petites poussières dans la tempête ! Mais jusqu'à ce qu'un choc définitif nous sépare, joignons-nous par l'ouragan même, vivons, pivotons bien serrés, et que notre spire éperdue concorde à celle de l'univers. "

 La Vague (1897)


L'âge mûr ou la Destinée (1899)


La Cheminée (1905)


Persée et la Gorgone (1902) sculpture monumentale visible à La Piscine à Roubaix


Camille Claudel déclinait ses œuvres en plusieurs versions : bronzes, plâtres, onyx, marbre.

Liens
Ouverture en mars 2017 du Musée Camille Claudel à Nogent sur Seine
Le site du Musée
La fiche Wikipedia de Camille Claudel
Les extraits du livre sont en caractères rouges


Les Causeuses - Camille Claudel - Plâtre - 1895

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