J'ai eu l'occasion d'évoquer
dans un précédent billet les arguments des hommes pour écarter les femmes de certaines professions. A l'invitation de l'association féministe dans laquelle je militais, j'allais faire potiche aux réceptions de leurs financeurs, mais avec mon plein accord. Je ne porte pas de crête à l'iroquoise, ce qui était le cas des deux fondatrices, je m'intègre donc mieux dans un buffet de la préfecture, de la Région ou de la mairie dont dépendaient leurs financements. Et, bien entendu, elles avaient le droit de se coiffer comme elles l'entendaient. Tout est allé très bien pendant plusieurs années. La coupe a débordé un matin lors de la réception d'une poignée de patrons du BTP, dont un chef d'entreprise de peinture en costume velours ras noir qu'il avait sans doute peur de salir, c'est fragile ce tissu. La rencontre avait lieu pour promouvoir les femmes dans les métiers du bâtiment, et l'adjointe au maire pour la parité était de la réception. Bref, quand le patron peintre a commencé à divaguer sur "des femmes dans la boue sur les chantiers, aussi, quand même !!", mon sang n'a fait qu'un tour. Il faut dire que j'entends depuis des lustres les mêmes arguments mensongers dans l'industrie, qui est davantage mon domaine. J'ai donc répondu poliment mais néanmoins fermement "c'est amusant, mais entre 1914 et 1920, aux femmes qui remplaçaient les hommes partout aux champs (80 % de la France était rurale) et dans les usines d'armement notamment, on n'a pas demandé, quand les mecs sont rentrés de la boucherie mondiale, si leurs bottines, leurs jupons brodés, et leurs manucures avaient bien résisté à la boue des champs et à la graisse des ateliers ?". Non, c'est vrai quoi. Silence de mort dans la salle. Ça a même empiré quand le patron estomaqué a balancé l'argument de trop selon moi : "Vous avez des enfants, Madame ?", "Ah, parce qu'il faut être pourvue d'enfants pour avoir un avis autorisé sur le sujet, en plus ?". Ou comment aggraver son cas.

Photo :
Une Rosie Riveter de l'industrie de guerre américaine en 1943.
Quand je plaçais du personnel médical et para-médical, les pharmacies industrielles (style Novartis et d'autres), dernier bastion mâle dans la pharmacie, me faisaient le nez quand je proposais une pharmacienne
(85 % des effectifs de la profession) : il faut trimballer des charges lourdes, me disaient-ils en me prenant pour une bille. Les chaînes industrielles d'assemblage intègrent depuis longtemps les éléments lourds par des monte-charges et des systèmes de portage, donc on se payait ma tête. Pareil chez les autres industriels : pas de chiottes ni de douches pour femmes, la chaîne n'est pas adaptée, me rétorquait-on, oubliant que dans les hôpitaux, les aide-soignantes et les ASH soulèvent des malades grabataires de 70 à 85 kg couramment, les manipulent pour les soins et la toilette, ce, sans aucune assistance mécanique de machines porteuses. Et dans ces professions qui ne sont pas mécanisables, les hommes se gardent bien de venir concurrencer les femmes ! Il m'est aussi arrivé de traverser des ateliers d'ébarbage de pièces d'acier : ce sont des femmes qui travaillent là, dans un brouillard permanent de poussière d'acier où on ne voit rien à 10 mètres, parce que les femmes sont "plus précises" ! Si la force physique était un argument, comment expliquer que dans les ateliers de développement software (codage, langages informatique...) on ne voit que des garçons ? Idem dans les écoles d'informatique truffées d'hommes. Développer en C++ se fait devant un clavier d'ordinateur, assis au chaud et au sec, sans bruit et sans poussières, sans appel à la force physique. Alors ? Pourquoi pas de femmes, comme dans la salle à coté où, devant les mêmes ordinateurs, elles sont secrétaires et comptables ?
Il n'y a pas de fatalité à ce qu'un poste de travail soit pénible, gras ou sale : il suffit de réfléchir à l'ergonomie du poste et de l'aménager pour l'améliorer : tout le monde en profite, les femmes ET les hommes. Il n'y a pas de fatalité à ce qu'un chantier soit boueux : il est boueux et dangereux parce que ce sont des hommes qui y travaillent en majorité, comme les vestiaires des mecs dans l'industrie ne sont pas propres, les chiottes à l'avenant, sans miroirs, avec des choses douteuses stockées devant les lavabos inaccessibles (ça m'est arrivé, en tant que commerciale de vouloir aller aux toilettes dans des ateliers où il n'y a que des mecs, où il faut en plus traverser une rangée de pissotières où ils se cramponnent l'appareil uro-génital : une horreur !), pas plus qu'un atelier de mécanique ne doit forcément être noir, sale et huileux par terre, au risque de chutes graves !

Ils veulent juste rester entre eux et se garder les postes valorisants et mieux payés : toutes leurs machines auxquelles les femmes n'ont pas accès, sont pilotées par un bien nommé
joystick (à fonction masturbatoire, mais je vais me garder de faire une psychanalyse de comptoir) et de boitiers presse-boutons, depuis leurs odieuses nacelles élévatrices qui sont partout, leurs grues de chantiers, jusqu'à
leurs inhumaines machines à ramasser les poulets dans les tunnels hors-sol -que je vois quand je fréquente l'autre endroit où ils ont tous les postes : l'inhumain élevage industriel, et plus généralement l'agriculture. Ils ramassent des poulets comme ils ne ramasseraient pas des pêches : trop fragiles, elles arriveraient abîmées chez les distributeurs et seraient invendables. Les poids lourds sont devenus hyper-équipés et avec cabines confortables, comme les chariots de caristes. La soudure est un travail de haute précision, comme celui de dentellière : certaines soudures sont radiographiées pour s'assurer qu'il n'y a aucune micro-fissure, dans l'industrie nucléaire notamment. Il n'y a donc aucune raison pour que les femmes n'y aillent pas.

Finalement, mais l'adjointe au maire partie vaquer à d'autres obligations n'était plus là pour le voir, le patron peintre après examen du cas à distance de sécurité de plusieurs mètres, constate que je n'ai pas l'écume aux lèvres, d'ailleurs je taille un bavette courtoise à une de ses homologues femme, sans qu'on s'envoie la décoration de table à la figure. Il s'approchera donc avec une coupe de champagne et nous bavarderons ensemble pendant une bonne vingtaine de minutes, en concluant par une poignée de mains. Mais le mal était fait : l'adjointe ayant fait demander à mon propos, outragée, "Mais qui est cette femme ?", nous nous sommes quittées l'association et moi pour raisons que le financement par l'oppresseur, fut-il représenté par une femme, ne permet pas d'exprimer ses arguments et qu'il faut caresser ces messieurs dans le sens du poil, même quand la réunion est faite pour promouvoir les femmes. Sans moi, et sans regrets. Cela m'a dégagé du temps pour me consacrer à la cause des animaux qui m'occupait en même temps. Quand je réussis à rentrer dans un élevage industriel (où on ne rentre pas, faut-il le préciser ?), et que le technicien me demande à la fin de la visite si je "suis journaliste" (imparable : je connais le sujet, je pose des questions et je prends des notes), que je me présente en qualité d'activiste de la cause animale, il pâlit légèrement en vérifiant que sa braguette est bien fermée, ce qui n'est pas désagréable ; et si les installations et le nombre de leurs occupant-es sont conformes à la Directive européenne, tout va bien, on sursoit à la pendaison par les couilles. Mais uniquement à cette condition.
ACTUALISATION - Liens supplémentaires (Merci Elihah :)
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