samedi 19 septembre 2026

L'évangile de Véronique


Mes relectures d'été 

Ayant relu en août Le Royaume d'Emmanuel Carrère qui, en historien, enquête sur la naissance du Christianisme, met ses pas dans les pas de Paul (véritable fondateur du Christianisme selon lui) et de Luc son biographe (qui a écrit Les actes des apôtres, premier texte chrétien), et des trois autres évangélistes. Il décrit comment les 'romains' de la maison-mère (Jacques le frère, Jean, Marie, tous les apôtres ayant côtoyé le Christ) se sont fait absorber par la succursale 'grecque' de Paul qui lui, ne l'a pas connu, mais qui, au contraire des 'romains' analphabètes, est lettré et polyglotte en araméen, grec et latin. Il convertira quelques juifs, notamment les Gentils (non juifs). Et surtout, il posera les fondements de la doctrine qui a toujours cours aujourd'hui chez les Chrétiens, incluse son aversion pour le sexe et les femmes. De l'avantage de l'écrit sur l'oral. Emmanuel Carrère, dans une longue introduction, se déclare honnêtement non croyant au moment de l'écriture de son ouvrage, mais il l'a été durant trois ans. 

Sur ma lancée, puisque je l'ai dans ma bibliothèque, et qu'il est dans le thème, je décide de relire l'Evangile de Véronique, sans doute le dernier ouvrage de Françoise d'Eaubonne, publié en 2003. 

" Mon sang était le péril et la souillure des hommes. "

Véronique (du latin Vera Icona, la Vraie Image) est juive et fille de rabbin, elle sait lire, et elle fréquente certains membres de l'occupant romain, notamment une jeune femme, Calpurnia, nièce de Pilate, qui lui enseigne le sport prisé des Romains et devient son amie. Véronique souffre d'une affection qu'on diagnostiquerait sans doute aujourd'hui de dysménorrhée ; elle saigne sans arrêt, ses règles, "son flux", n'arrêtent jamais et elle en souffre d'autant plus que les femmes juives sont considérées comme impures lors de leurs règles. Véronique exerce le métier de tisserande, avec lequel elle gagne sa vie. Elle tisse de belles pièces de lin blanchi : nappes, draps, vêtements, et des rideaux de bibliothèque pour une commande de Calpurnia ; en effet, alors que les Juifs gardent leurs textes sur des rouleaux conservés dans des jarres, les Romains entreposent leurs ouvrages sur des étagères, les ancêtres de nos bibliothèques actuelles. 

Quand elle entend parler de Jésus, " Yaésou, le thérapeute errant " dans le roman de Françoise d'Eaubonne, et des miracles qu'il réalise sur les malades et paralytiques, elle décide de rendre sur les lieux où il enseigne. Morte de timidité, serrée par la cohue qui se presse sur son passage, elle n'ose pas lui parler : elle se contente de toucher son manteau, le faisant se retourner sur elle, demandant qui l'a touché. Véronique est, à la suite de ce contact, guérie de sa maladie. Elle rencontrera le Christ une deuxième et dernière fois, sur le chemin de la crucifixion, chutant sous le bois de sa croix, affreusement blessé, le visage ensanglanté, tête couronnée d'épines. Dans un geste de pure humanité et de gratitude, elle éponge le visage du supplicié avec son voile de lin frais, croise le regard incandescent de Jésus et repart avec l'image de son visage transférée sur le tissu. 

Véronique est une femme de bon sens, elle raconte ce qu'elle sait des faits du Nazaréen, auxquels elle assiste, notamment la scène des marchands du temple, que le Christ chasse violemment. Elle le présente comme une sorte de type hors de lui, frappant et saccageant tout, ce qui lui rajoutera pas mal d'ennemis. Véronique donne aussi sa version de la "résurrection" révélée par des femmes, êtres peu crédibles selon la doxa en cours en Palestine à l'époque, dont " Myriam de Magdala que l'on appelle plus que du nom de sa contrée ", Magdalena, proche amie du Christ, jalousée par les apôtres mâles, toujours présentée comme prostituée par les juifs de l'époque, et maintenant par les pères de l'Eglise, parce qu'elle vivait en femme libre, hors de leurs canons et injonctions. Véronique nous livre aussi son explication -totalement plausible- du 'miracle de la résurrection' qui fait fortune depuis 2000 ans. Evidemment, je ne divulgue pas. Il faut aller lire cet ouvrage de 170 pages. 

" Le vie libre et les allures hardies de Magdalena, en sus de sa beauté blonde, l'ont fait traiter de putain par les dévots sadducéens. "

Françoise d'Eaubonne, loin des images d'Epinal et des superstitions obscurantistes, nous livre ici un remarquable et ardent plaidoyer féministe via son héroïne, jamais revendicatrice : elle ose (blasphème diront certains !) mettre sur le même plan le sang de ses règles de femme et le sang masculin des blessures de Jésus, puisque c'est le sang qui les unit et les fait se rencontrer. Véronique, en son vieil âge, met en garde l'Eglise de Paul contre ce préjugé sur les femmes et le sexe, prophétisant le retour de bâton des scandales sexuels dont se rendront coupables ses 'pasteurs'. 

Cet ouvrage érudit est écrit dans une langue splendide, marque de l'oeuvre de Françoise d'Eaubonne, décidément une grande styliste de la langue française. Bondieusards et calotins passez votre chemin ou apprêtez-vous à un choc. L'évangile de Véronique est un chef d'oeuvre qui peut être lu de façon totalement laïque ou mystique, mais l'humanité du Christ y est rendue pleine et entière.

Aux Editions Albin Michel - 2003

Les caractères en gras et rouge sont des citations de l'ouvrage.

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