dimanche 11 décembre 2016

La ville, territoire masculin

La ville est souvent représentée par une divinité féminine et le vocabulaire qui la décrit s'applique aussi aux femmes. Prendre une ville, pénétrer la ville, routes pénétrantes, "l'espace de la ville apparaît comme le corps d'une femme qu'il faut conquérir et occuper". Les poètes célèbrent ses vieux quartiers et ses maisons closes : Villon, poète pornographe, Breton dans Nadja, Aragon dans Le paysan de Paris et Baudelaire, misogyne et grand amateur de prostituées, dans Le spleen de Paris. La Ville est le territoire de chasse des hommes : les femmes qui s'y déplacent, surtout la nuit, prennent leurs risques. Elles sont des putes, des "trainées", puisque les seules femmes autorisées à arpenter les trottoirs sont les prostituées, les "femmes publiques" que les hommes peuvent acheter pour assouvir leurs "besoins" sexuels et s'y consoler de toutes sortes de cocufiages. Les femmes qui se respectent restent chez elles, à l'intérieur de leurs maisons entre la cuisine et le gynécée. Les chansons populaires témoignent que la ville est le terrain de chasse des hommes : La java de Broadway (Sardou), Les p'tites femmes de Pigalle et Femme, femme, femme (Lama), La jeune fille du métro de Renaud qui nous apprend le b.a.-ba du frotteur/frôleur du métro parisien.


94 % des noms de rues, places, ponts..., portent des noms d'hommes, généraux et fauteurs de guerre la plupart du temps. Les 6 % restants, des noms de femmes, sont généralement affectés à des allées ou des impasses (SIC). Marie Curie est habituellement sur des plaques de rues affectées à Pierre ET Marie Curie, les femmes peinant à exister par elles-mêmes, aussi illustres soient-elles. Sur 302 stations de métro parisien, 3 seulement portent le nom d'une femme.

75 % des budgets d'aménagement et d'urbanisme sont affectés aux hommes : skate parks, terrains de foot, grands stades, souvent vides ou à moitié pleins, mais tous fréquentés par des mâles. Imaginez vous une structure urbaine ayant coûté leur peau aux contribuables, où 60 000 femmes iraient brailler les samedis soirs ? Justifications des urbanistes : il faut calmer ces enragés frustrés ! Euh, pardon, il disent plutôt "dispositifs d'insertion des jeunes", ou "canaliser la violence des jeunes", ça sonne mieux et comme "jeune" n'est ni mâle ni femelle, ni vu ni connu, je t'embrouille. En réalité, il faut entendre "la violence des garçons". Les démagogiques élus et services jeunesse des villes célèbrent les cultures urbaines : skate, graff, hip-hop, toutes occupant des garçons. En pure perte : c'est toujours plus sale, plus occupé par des gars brutaux proférant des insultes.

Les filles ne fréquentent pas les lieux dominés par les garçons, les skate parks notamment, ça vient de la sale réputation des mecs, mais on préfère se réfugier derrière d'autres prétextes : les filles ont autre chose à faire, elles préfèrent rester à la maison. D'ailleurs, si jamais l'envie leur prenait de jouer dans les lieux à dominante masculine, les insultes sexistes fusent : "eh, connasse", "sale pute", "t'es bonne", le harcèlement et le terrorisme sexuel s'y manifestent frontalement.

Les femmes qui se déplacent plus en ville, et différemment des hommes, utilisent majoritairement les transports en commun. Dans les moyens de transport "doux", la bicyclette rime avec Paulette (Yves Montand). Le vélo, lui, rime avec Paulo, virilité, performance, risque, chute. Ils le paient d'ailleurs au prix fort : 80 % des accidents et 85 % des morts sont des mecs. Ici, je vous autorise un ricanement sardonique.

La ville se construit au masculin : les politiques d'urbanisme se discutent entre hommes, si quelques femmes présentes veulent prendre la parole on la leur coupe, on les recadre en prétendant que les sujets qu'elles abordent (enfants, famille) ne sont pas pas des sujets d'intérêt GENERAL, ils provoquent des rires et du brouhaha, suivis de rappels à l'ordre. La ville reste sournoisement le terrain de chasse des mâles hétérosexuels, où les femmes sont des proies.

Ce petit livre de la Collection EgalE à Egal des Editions Belin écrit par le géographe Yves Raibaud est très dense, il fourmille d'informations en 67 pages ! A lire pour balayer les idées reçues sur la ville, surtout si vous êtes élue ou si vous vous occupez de politique locale. Ou juste si vous voulez mesurer l'étendue du désastre.

Lien vers le journal du CNRS : Une ville faite pour les garçons - Yves Raibaud
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Évoquant un backlash terrifiant, le 7 décembre, un sujet de Caroline Sinz au journal de 20 H de France 2 a (un peu) ému les politiques : à Sevran (Ile de France) " T'es dans un café ici, il n'y a pas de mixité ", dit le gérant d'un  bar à des femmes qui veulent s'installer, et à Rillieux la Pape (Rhône), les femmes sont interdites d'espace public par les "grands frères" jaloux de leurs privilèges et défenseurs de la vertu des femmes qui sont mieux à la cuisine (voir plus haut). Des collectifs de femmes remettent au goût du jour les marches de nuits et l'irruption dans les bars pour réinvestir ces lieux de convivialité d'où ils veulent nous chasser. Ils se permettent même de sermonner les femmes qui entrent dans "leurs" cafés, ou alors ils se lèvent et s'en vont. Bon débarras, l'air est tout de suite plus pur. 

Ce billet est dédicacé aux mecs qui ont tapé dans un ballon dans l'espace public pendant son écriture : manifestement, les maires n'ont pas encore assez bétonné les espaces naturels et les terres cultivables avec des terrains de foot, car ils sont toujours trop loin nom de nom ! Faire quelques kilomètres en vélo pour ces pseudo sportifs, ce n'est toujours pas possible !

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