jeudi 1 juin 2017

Ceci est mon sang : une histoire des règles

Avoir ses fleurs, ses coquelicots, ses jours, ses lunes, son rosaire, avoir ses ourses (allusion à la Déesse Artémis : étymologiquement ourse puissante ?), ses ragnagnas, les anglais ou les russes qui débarquent..., les expressions populaires pour désigner les règles ou menstrues abondent, toutes plus poétiques les unes que les autres.




Les femmes subissent l'écoulement involontaire du sang, les hommes feraient couler le sang volontairement, selon une interprétation anthropologique sexiste de la symbolique des règles. Lesquelles n'ont pas toujours été taboues : elles signalaient la puissance procréatrice des femmes, leur fécondité. A telle enseigne que selon certaines interprétations, la circoncision serait le pendant des règles des femmes : on fait saigner les petits garçons aussi.
Cette volonté des hommes de mimer le sang menstruel pour s'en approprier le pouvoir est attestée dans plusieurs sociétés et à plusieurs époques ". Des exemples anthopologiques le prouvent, où des hommes se mutilent le scrotum pour saigner eux aussi. Des rituels de subincision pratiqués sur les pénis des garçons chez des aborigènes australiens, des rituels de castration en Grèce antique autour des lieux de culte des déesses Cybèle et Artémis, en attestent.

Et puis, le sang des règles devient maudit, "mal dit au sens strict" : les trois religions monothéistes vont le déclarer impur et les femmes seront stigmatisées ou signalées impures pendant les règles. Certains juifs orthodoxes se signaleraient ainsi dans les réceptions : ils ne s'assoient jamais sur aucun siège de peur qu'il ait été souillé par une femme ayant ses règles ! En Islam, les femmes sont aussi déclarées impures, et interdites de prière et de mosquée ces jours-là. Chez les catholiques, le tabou du sang menstruel est moins strict, Paul proclamant qu'en Christ, il n'y a ni mâles ni femelles, ni grec ni juif, ni esclave ni homme libre. Nous ne faisons tous qu'un. Oui, bon, les femmes étaient quand même interdites de communion ces jours-là au moyen âge, et devaient attendre 40 jours après un accouchement pour pouvoir retourner à l'église. Et puis la Sainte Vierge n'avait pas de règles selon les clercs, n'a pas été souillée par le sperme d'un homme, les deux étant polluant.es pour le clergé chrétien. Il n'empêche, chassez les rituels anciens, ils reviennent au galop : "Prenez et buvez en tous car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés... [...] L'Eucharistie apparaît comme un nouveau tour de chaises musicales entre les divinités féminines et masculines" écrit Elise Thiébaut.

On apprend que les rituels d'exclusion, qui subsistent aujourd'hui (les filles réglées recluses dans une hutte ou une cabane insalubre qui paraissent tellement barbares à nos sociétés modernes dans certaines parties du monde), seraient la persistance d'une réclusion plus protectrice : le sang des règles aurait attiré les animaux sauvages qui auraient attaqué les hordes humaines, d'où la réclusion volontaire dans des grottes, le temps que tout cela s'écoule, pour protéger la tribu. Et tenez-vous bien : n'ayant rien d'autre à faire, elles y auraient développé une spiritualité chamanique et inventé l'art pariétal, dont des savants très sérieux se demandent aujourd'hui si les petites mains qu'on y voit ne seraient pas des mains de femmes ! Pour faire bon poids, l'os d'Ishango est également évoqué : plus vieil objet numérateur trouvé dans l'actuel Congo, il a entre 20 000 et 25 000 ans, il serait un calendrier lunaire de 6 mois, premier objet mathématique connu, inventé par les femmes pour mesurer le temps et numéroter les jours entre leurs règles pour connaître leurs périodes de fécondité.

Les règles sont une calamité pour les filles et femmes du Monde Tiers qui n'ont pas accès aux protections périodiques et doivent donc s'absenter de l'école quelques jours par mois. Cela devient un problème de santé publique tel que des entreprises sociales se préoccupent de la question. Les premières choses que demandent les femmes des pays en guerre et les femmes de la rue, ce sont des protections périodiques, nous signale Elise Thiébaut.

Drôle, sans tabous, plein de ressources, ce livre évoque toutes les problématiques des règles, mythologie, histoire, garnitures à travers les âges, et alternatives actuelles aux tampons, en réalité extrêmement polluants et très difficiles à dégrader, et les deux combats les plus récents menés par les femmes : la tampon taxe, et la composition des tampons. On expérimente la Moon Cup réutilisable qui laisse s'écouler le flux sainement, ce que les tampons ne font pas, et le "flux instinctif libre" ! Là, j'ai des doutes, mais il faut voir. Le syndrome pré-menstruel, la terrible endométriose ignorée par les médecins, sont bien décrits, notamment parce que l'auteure en a souffert elle-même. Enfin, Elise Thiébaut aborde le sujet des cellules souches que contiendraient les règles. Avec des expériences sur des rats, là je suis nettement moins d'accord ! Tout savoir sur l'utérus (ce tueur qui balance à la poubelle tout ce qui ne lui plaît pas, contrairement à ce que pensent les religieux obscurantistes de tous bois aha), vos trompes de Fallope, vos ovocytes, et votre endomètre qui "refait la déco, le papier peint et le carrelage" tous les 28 jours pour recevoir un nouvel hôte au cas où... Un conseil, quand votre fille vous dit qu'elle croit qu'elle a ses règles, au lieu de lui dire "eh ben, vla aut' chose" (la mère de l'auteure) faites une petite fête avec un gros gâteau (vegan) avec plein de rouge, et offrez-lui deux ou trois moon cups. Il n'y a aucune raison que nous n'ayons pas nos rites initiatiques nous aussi. Et les mecs qui passez par ici, arrêtez d'emmerder les femmes avec leurs "humeurs ragnagnas", vous avez vos propres humeurs vous aussi, et la plupart des femmes sont surprises chaque mois par le débarquement des anglais. Au point de devoir se précipiter à la pharmacie pour se trouver des protections périodiques.

Il est temps de réhabiliter les règles : Certaines artistes s'y emploient qui peignent avec leur sang menstruel, d'autres en font des performances "blasphématoires" en réponse au seul blasphème qui existe : haïr et nier les femmes, leurs contributions et leur capacité à donner (ou non) la vie. La blogueuse égyptienne Aliaa Magda Elmahdy publie une photo d'elle sur Facebook, dénudée, en train de répandre son sang menstruel sur le drapeau de l'Etat Islamique, acte hautement politique.


Joana Vasconcelos qui fait un lustre (La mariée) en tampons hygiéniques, refusé à Versailles pour une expo qui lui est pourtant consacrée ;


Les period pains de l'artiste lesbienne sud-africaine (Zulu) Zanele Muholi :


ainsi que le Tumblr Womanstruation de John Anna :


Enfin, en avril 2016, le magazine Newsweek, parodiant le titre du film de Paul Thomas Anderson (There will be blood, 2007 : Il va y avoir du sang) fait sa couverture sur un dossier complet en anglais "The fight to end period shaming is going mainstream" ! Espérons, espérons...


Aménorrhées

Jeanne d'Arc n'avait pas de règles, ce qui a conduit certains à prétendre qu'elle était un homme ! Ceci me rappelle l'anecdote professionnelle suivante : un jour, visitant un des médecins du travail d'une entreprise industrielle employant une infirmière et à qui je vendais des prestations, la conversation tombe sur ses (rares) femmes ingénieures qui, me dit-il "souffraient toutes d'aménorrhées". Et de m'expliquer que, dans un milieu exclusif d'hommes, elles refusaient d'être des femmes et que leur cerveau (notre premier organe sexuel) bloquait l'ovulation, donc le processus des règles. J'espère avoir eu à l'époque la présence d'esprit de lui souffler qu'il recommande à son DRH de recruter autant de femmes que d'hommes, qu'ainsi tout rentrerait dans l'ordre ! Jeanne d'Arc avait certainement le même genre de blocage au milieu de son armée de garçons. Et puis, elle devait se mal nourrir, ce qui est de forte incidence sur les menstrues des femmes. Aucune sorcellerie là-dedans, les femmes incarcérées ont, dans un milieu différent, le même problème, le temps de leur peine.

Réglées comme du papier à musique ?

" ... la régularité du cycle menstruel peut être perturbée par tout et n'importe quoi. Une femme qui mange à sa faim, n'est pas emprisonnée et ne produit pas d'efforts excessifs ovule plus ou moins régulièrement de la puberté à la ménopause. Mais si elle se prive de manger de façon prolongée, si elle voyage, si elle est une sportive de haut niveau et ne dispose pas suffisamment de réserves de graisse pour transmettre le message hormonal aux ovaires, si elle a été envoyée en prison ou, pire, en camp de concentration, elle cesse d'ovuler et donc, d'avoir ses règles. On sait qu'un grand stress peut soit déclencher un cycle, soit l'interrompre. Durant les guerres, des épreuves tragiques comme un exil ou une migration forcée, les femmes ont moins -voire plus du tout- leurs règles : leur corps se met en mode survie. C'est ce qu'on désigne sous le nom d'aménorrhée de guerre ou de famine, ou encore aménorrhée d'inanition. "
Les règles : le seul sang qui coule sans violence, mais le seul sang qui dégoûte les hommes"

Les citations du livre d'Elise Thiébaut sont en caractères gras et rouge.
Mon billet -images et texte- est composé pour Chrome : il peut présenter de mauvaises césures sur d'autres navigateurs.

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