Ces semaines du mois de novembre, j'ai découvert ou redécouvert deux femmes bien oubliées de l'histoire.
Anna Kingsford - 1846-1888
Féministe suffragiste, antivivisectionniste, activiste de la cause animale, végétarienne militante, et une des premières femmes médecin de Grande-Bretagne où elle a le projet d'étudier le thème de la vivisection dans l'intention de découvrir si elle est aussi indispensable que prétendu par les autorités médicales. Serions-nous 67 kg de hamsters ? La belle Anna en doute. Mais comme à l'époque la profession de médecin était interdite aux femmes en Grande Bretagne, elle fait ses études en France, à Paris, et écrit et soutient sa thèse de doctorat en français, thèse qui est une recherche scientifique sur les protéines végétales, leurs qualités et quantité, comparées à celles de la viande, leur utilité pour enrayer le gaspillage, la malnutrition, les guerres pour les terres, en les consommant nous-mêmes (déjà !) : L'alimentation végétale de l'Homme en 1861. Traduite en anglais sous le titre The perfect way in diet. Elle est également autrice d'un pamphlet féministe, plaidoyer pour des femmes représentantes au Parlement : Essay on the admission of women to the parliamentary franchise en 1868.
Evidemment, ses biographes la trouvent excentrique, les professeurs français de médecine rejettent sa thèse, et elle est accusée de sentimentalisme et de "tête brûlée" comme le fait Le Quotidien du médecin ! Typiques jugements d'hommes sur les végétariennes et défenseures des animaux ; les féministes, elles, sont hystériques. On connait. Et Kingsford cumule. Pourtant elle fut pionnière, défricheuse, contre la vivisection, défendant les bébés phoques et les cochons d'Inde ! Avec une grosse dose de misanthropie.
" I cannot love both the animals and those who systematically ill-treat them ! "
Malgré mes recherches sur les féministes, suffragistes engagées pour la cause animale, Anna Kingsford m'avait échappé ! Heureusement, un documentaire d'ARTE, L'adieu à la viande, la grande histoire des végétariens, diffusé cette fin novembre mettait en avant, entre autres, cette pionnière. Merci ARTE. Même si le documentaire était rapide et survolait le sujet en restant dans les ornières habituelles sur les végétariens. Une belle découverte que cette femme, donc. Il nous faudrait maintenant une sérieuse biographie de cette féministe et scientifique, pionnière de la médecine. Avis aux éditeurs.
Mes sources viennent de Wikipedia et de cet article écrit par un historien spécialiste du XIXe et début du XXe siècle, qui étudie les intersections entre culture, éthique, et relations humains-animaux.
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Marguerite Audoux - 1863-1937 - Ecrivaine française.
Marguerite écrit, la nuit, sur des cahiers d'écolières à cinq sous, ses souvenirs et ses amours de bergère solognote, mémoires qu'elle planque dans les tiroirs de son atelier-cuisine. Puis Marguerite rencontre via le truchement de sa nièce, l'amant de cette dernière, qui appartient à un club littéraire. Parmi ces amis écrivains, à qui elle finit par avouer qu'elle aussi écrit, excusez du peu il y a André Gide, Henri-Alain Fournier, Francis Jourdain (qui deviendra créateur de meubles, activité dans laquelle il est plus connu qu'en littérature), d'autres aussi, plus oubliés, et le surtout puissant Octave Mirbeau, libertaire, végétarien, auteur du Journal d'une femme de chambre, qui fait la pluie et le beau temps chez l'éditeur parisien Fasquelle. Bien que truffés de fautes d'orthographe, les textes de Marguerite Audoux sont tellement poétiques que Mirbeau en impose la publication.
Ce sera Marie-Claire, qui frôlera le Goncourt, jury masculin (on ne va quand même donner le Goncourt à une bonne femme ?), obtiendra le Prix Femina* (créé en 1904 pour faire pièce au Goncourt, jury masculin qui ne décerne ses prix qu'à des hommes), en 1910. Son roman, aussitôt traduit en une dizaine de langues, se vendra à 100 000 exemplaires en quelques mois. Mais Marguerite Audoux, qui élève les enfants de sa sœur en continuant la couture, ne se voit pas en écrivaine parisienne de ce club sélect que forment ses amis. Elle publiera dix ans plus tard, à la suite, L'atelier de Marie-Claire et quelques nouvelles, puis sera oubliée. Pourtant ses textes ont fourni les dictées des enfants des écoles des années Cinquante, et Marie-Claire, histoire de son enfance, pudique et poétique, jamais misérabiliste, est une petite merveille, à mettre entre toutes les mains. Géraldine Doutriaux, sa biographe, dit qu'elle l'a fait lire à sa fille de neuf ans. Je l'ai pour ma part, fait remonter des archives des Champs Libres un dimanche, et me suis délectée de sa lecture pendant le même week-end. On y découvre qu'à 13 ans, bergère chez des paysans solognots, elle est la seule à savoir lire et écrire à la ferme où elle lit, en affamée, tout ce qui lui tombe sous la main ! Ses patron et patronne qui ne sont jamais allés à l'école, sont analphabètes. Mais l'orpheline, elle, dans son sévère orphelinat de religieuses, a appris à lire, écrire et compter. C'était avant l'Instruction Publique. Evidemment ses cahiers sont truffés de fautes d'orthographe, et elle ne connaît pas les règles de la grammaire. Moi j'appelle cela une artiste. Elle écrit comme elle peindrait ou dessinerait, en autodidacte, sous une impulsion irrésistible.
L'écriture de Géraldine Doutriaux est plus alambiquée que celle de Marguerite Audoux, toutefois cette biographie romancée (pour combler les manques documentaires) est très émouvante. Relisez et faites lire Marguerite Audoux. Et, conseil aux professeurs des écoles, faites des dictées de ses textes ! Son style est une merveille de poésie elliptique, d'atmosphères, procédant par allusions, aux phrases courtes et factuelles, complètement accessible. Merci aux Editions des Femmes pour cet hommage à une autrice injustement oubliée de l'histoire littéraire.
* Le jury Femina composé uniquement de femmes, décerne ses prix aussi bien aux auteurs femmes qu'hommes.




