samedi 8 juin 2019

Tokenisme : l'effet canada dry

Tout est parti du partage d'une information sur la chasse d'été au chevreuil au prétexte de "gestion des populations" (sous-texte, ils "pullulent" et entravent de ce fait les activités humaines, donc il faut "réguler", de régis, roi, en latin ! Appréciez). L'article est sur le blog de One Voice, qui précise par ailleurs que l'été c'est le moment où les gens, c'est à dire tout le monde, femmes, enfants compris, se balade en forêt. Et que donc du coup, on est priées d'aller se faire voir ailleurs pendant que les mecs, comme d'habitude, confisquent la campagne à leur profit. Ce que je twitte immédiatement. Un de mes abonnés tombe sur mon tweet et tente de rectifier le tir (la métaphore s'impose) en rétorquant qu'il n'y a pas que les hommes qui chassent, il y a PLEIN de femmes qui chassent aussi ! Les mecs, c'est pas possible, quand ils voient une femme, ils en voient PLEIN. Je vous assure qu'argumenter féministe, c'est un boulot épuisant de Titan, il y en a toujours un (ou une d'ailleurs) qui n'est pas devant son poste quand vous publiez vos arguments. Donc, je réponds que "euh, 2 % : les fédérations de chasse déclarent 98 % d'hommes" dans leurs adhérents". La Fédération Nationale des chasseurs confirme. Comme d'ailleurs, par l'image, ce twittos :


Un deuxième twittos volant au secours de mon abonné, la solidarité masculine est étonnante surtout quand il s'agit de contrer les arguments des femmes, précise même que "ce qui est étonnant, c'est que les femmes sont les bienvenues dans les sociétés de chasse et y ont même souvent un rôle-clé !". Comme quoi ? Servir le café, cuisiner le faisan ou le chevreuil après avoir enlevé les petits plombs et les chevrotines, faire la vaisselle après le banquet, passer le balai, par exemple ?

Les femmes ne sont pas bienvenues, elles sont tolérées dans ces rituels masculins d'entre-soi, mais à condition qu'elles adoptent pleinement les us et coutumes de la société (pour ne pas dire la horde, j'ai des témoignages d'activistes qui ont vu des banquets de veneurs où on roulait en dégueulant sous la table, et où c'était vraiment crade !), us et coutumes délicates et classieuses de la société masculine, donc. La vulgarité extrême sous les Barbours. MAIS, quand on est en voie de disparition pour cause de non mixité et de vieillissement de la population, même si on préfère enrôler de jeunes garçons, on va demander aux femmes de venir. Faute de grives on mange des merles. D'autant plus que le sexisme se porte assez mal de nos jours, quand on est une corporation qui concentre les inimitiés : celles des défenseurs des animaux, celles des urbains, des rurbains et d'à peu près tout ce qui n'est pas campagnard, mâle, et hors des standards de l'époque. Donc, on fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Ça a même un nom : tokenisme (tokenism en anglais), de token, jeton, monnaie, mais qui a aussi un sens de peu de valeur, de fausse monnaie, à preuve, faux comme un jeton ! Le tokenisme est une pratique superficielle, un effort symbolique pour paraître inclusif envers les minorités (noirs, femmes...) pour donner le change. Token woman en anglais se traduit par femme alibi en français. Une femme instrumentalisée, cachant la forêt du sexisme. C'est l'effet canada dry : ça a la couleur de l'inclusion, le goût de l'inclusion, mais ce n'est pas de l'inclusion.

Vous voulez venir, Mesdames ? Pas de problème : vous porterez nos combinaisons d'un seul tenant et vous vous déshabillerez entièrement pour pisser ! Comment, ça vous prend plus de temps qu'à nous ? Mais si vous voulez entrer dans notre corps de métier, vous devez en accepter les contraintes ! Réponse des CRS quand les premières femmes ont été admises dans les compagnies de CRS.
Vous voulez venir dans nos écoles de techniciens informaticiens et d'ingénieurs, les filles ? Mais bien sûr, vous êtes les plus que bienvenues, on en cherche même ; mais vous devrez accepter les rituels masculins, bizutages mâle-traitants (Arts et Métiers), voire agressions sexuelles, pareil pour le mythe urbain du bricoleur de génie dans son garage, qui bosse comme un fou 24/7/365 sans se changer, mangeant gras et carné, et qui sent des pieds (Epitech, 42...) ; pas question que vous pervertissiez notre culture de boys'club d'aucune manière. C'est à prendre ou à laisser. Nous ne ferons aucune concession. Le femme alibi adopte les mœurs de ses pairs, pas l'inverse. Elle peut même en rajouter, elle n'en sera que mieux notée. D'ailleurs, c'est ça ou être exclue, considérée comme mauvaise camarade, ne jouant pas le jeu du groupe.

Quand je bossais chez Philips Recherche et Développement, ils se fendaient une fois par an sur leurs trois magazines maison (un international en anglais, un national en français, et un local sur Le Mans) d'articles encourageant les DRH à engager des femmes, en en montrant d'ailleurs sur la couverture des morceaux : coupées aux genoux, des jambes et des pieds chaussés de talons aiguilles rouges, les femmes portent des talons aiguilles dans la mentalité simpliste des industriels de l'électronique, c'est même à ça qu'on les reconnaît ! Les rares que je voyais en R et D mettaient pourtant leur point d'honneur à se fondre dans la masse, cheveux courts, pas de bijoux ni de maquillage, chaussées qu'elles étaient de doc martens et habillées de blousons bombers ! Les "vraies" femmes étaient soit secrétaires, ou quand c'étaient mes candidates, ils les perdaient dans les couloirs que j'étais obligée d'arpenter et de surveiller pour les retrouver ! Garanti, j'en ai retrouvé plusieurs en train de moisir sur des canapés, deux heures après que je les aient présentées au manager qui avait pourtant rendez-vous.

Je suis bien sûre que Philips continue, des années après sa protestation, la main sur le cœur : il faut qu'on engage des femmes, on va le faire, on va y arriver. Pareil pour Epitech, dont l'association e-emma est truffée de gars, tellement les filles ne viennent pas, découragées par le présentéisme forcené de l'école ! Allez courage, messieurs, continuez à tenter de donner le change : mais à d'autres, pas à moi. Prochaine fois qu'on me balance ces arguments mensongers, moi je balance cet article développé à la tronche de l'envoyeur.

La chasse est une activité hautement ritualisée où des hommes promulguent le patriarcat dans les espaces de nature. De l'importance du témoignage des survivants : une traduction sur mon blog d'un article très articulé et argumenté.

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