samedi 24 septembre 2016

Le divorce : continuité du mariage

Puisque le collectif SOS Papa, petit lobby agissant auprès des politiques, refait parler de lui en proposant de modifier le code civil pour favoriser la garde alternée des enfants, (super fil à la patte destiné au final, entre autres, à empêcher la mobilité professionnelle des femmes) et en présentant les pères comme des victimes de juges inéquitables et insensibles à "l'intérêt de l'enfant", je vous propose des extraits d'un texte de Christine Delphy à propos du divorce parus dans L'ennemi principal, économie politique du patriarcat, Editions Syllepse, Chapitre Mariage et divorce. Il éclaire parfaitement la situation et démontre que le divorce est la parfaite continuité du mariage, et que l'inégalité est toujours en défaveur des femmes, ce qui arrange bien les hommes divorcés, et alimente l'institution du mariage.


LE MARIAGE

" En effet, si un divorce est la fin d'un mariage au sens d'une union particulière, il n'est nullement la fin du mariage en tant qu'institution. Il n'a pas été créé pour détruire le mariage puisqu'il ne serait pas nécessaire si le mariage n'existait pas. En ce sens comme bien des auteurs l'ont montré, même la fréquence des divorces peut être interprétée non comme un signe que l'institution du mariage est malade, mais au contraire comme un signe qu'elle est florissante. 
[...]
le mariage est l'institution par laquelle un travail gratuit est extorqué à une catégorie de la population, les femmes-épouses. Ce travail est gratuit car il ne donne pas lieu à un salaire mais seulement à l'entretien. 
[...]
les services domestiques peuvent être achetés sur le marché -ont une valeur- quand ils ne sont pas produits dans le cadre du mariage par des femmes-épouses. La gratuité du travail ménager  -ce rapport de production particulier- ne dépend pas de sa nature puisque lorsque les femmes fournissent ce travail hors de la famille, il est rémunéré. Le même travail prend donc de la valeur  -est rétribué- dès lors que la femme le fournit à des individus avec qui elle n'est pas mariée.
On doit donc en conclure que la non-valeur de ce travail est induite institutionnellement par le contrat de mariage et que le contrat de mariage est un contrat de travail. Plus précisément, c'est un contrat par lequel le chef de famille -le mari- s'approprie tout le travail effectué dans la famille puisqu'il peut le vendre sur le marché comme le sien propre, comme dans le cas de l'artisan ou de l'agriculteur. Inversement, le travail de la femme (épouse) est sans valeur parce qu'il ne peut pas être porté sur le marché, et il ne peut l'être en raison du contrat par lequel sa force de travail est appropriée par son mari.
Quand les femmes-épouses travaillent à l'extérieur, elles sont néanmoins tenues d'effectuer le travail ménager. Apparemment toute leur force de travail n'est pas appropriée puisqu'elles en divertissent une partie pour leur travail salarié. 
[les femmes travaillant en salariat en dehors de la cellule familiale le font en consentant d'énormes sacrifices : "conciliation" vie de famille et carrière, moindre disponibilité donc moindre ascension de carrière, promotions plus rares, salaires inférieurs à leurs collègues masculins, épuisement..., tant et si bien que à diplômes égaux ou supérieurs, responsabilités égales]
le mariage amène une mobilité descendante de la femme et au contraire une mobilité ascendante de l'homme qui se conjuguent  pour creuser un écart considérable entre les possibilités économiques des deux. 

LE DIVORCE

... l'exercice d'un métier permettant à certaines d'envisager le divorce quand d'autres dans la même situation mais sans métier, font "aller" leur mariage, on peut penser que nombre de femmes divorcées ou en instance de l'être, abordent le marché du travail en catastrophe (comme les veuves d 'ailleurs) : sans qualification, sans expérience de travail, sans ancienneté, elles se trouvent reléguées dans les emplois les moins bien payés. Cette situation contraste souvent avec le niveau honorable de leurs études, les carrières qu'elles envisageaient ou pouvaient envisager avant le mariage, la position sociale de leurs parents, et non seulement la position sociale originelle de leur mari mais surtout celle qu'il a atteinte cinq, dix, vingt ans après le mariage, au moment du divorce. De surcroît, sur leur salaire, elles ont en général des enfants à entretenir, non seulement matériellement comme avant le divorce mais aussi financièrement, ce qui est nouveau. 
[...] le niveau de vie des divorcés un an après le divorce, tombe de 40 % pour les femmes et s'élève de 70 % pour les hommes. 
La charge des enfants est l'aspect de l'état de divorce qui éclaire le plus le mariage et en même temps confirme la continuation du mariage après le divorce. Cette charge assumée par la femme, confirme l'hypothèse de l'appropriation du travail de la femme par le mari, mais de plus elle fait entrevoir ce qui est moins évident : que cette appropriation, caractéristique du mariage, persiste après que celui-ci est rompu. Ce qui nous permet d'avancer que le divorce n'est pas le contraire du mariage, ni sa fin, mais un avatar, une transformation du mariage. 

[au nom officiel de "l'intérêt de l'enfant"]

Officieusement (action négative) la garde des enfants est considérée comme un privilège et même une compensation pour les femmes, mal loties par ailleurs. Toute une mise en scène a pour but de dresser les conjoints l'un contre l'autre, de faire peser des incertitudes quand à l'issue du combat, et d'ériger la garde des enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle, celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir remporté une victoire. Bien entendu, il n'est jamais question de leur entretien -de leur charge- mais seulement de leur "garde" -notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et officieusement le droit d'en jouir comme d'une propriété. Officiellement encore la charge est répartie entre les deux parents. Dans les faits les femmes ont toujours la garde des enfants jeunes. Leur revenu après le divorce est toujours très inférieur à celui de leur mari. Les pensions fixées par le tribunal sont toujours dérisoires. La contribution financière de la femme est nécessairement supérieure en valeur absolue à celle du mari, ce qui, compte tenu de son revenu inférieur, représente une valeur et un sacrifice relatif  beaucoup plus grand pour elle. De toutes façons, les pensions ne sont jamais versées. Mais même en restant dans le cadre officiel -dans l'hypothèse où elles sont versées- les pensions ne prennent jamais en compte l'entretien matériel : le temps et le travail de la femme. 

Ainsi, à la fois par des actions positives : l'attribution de la garde à la mère, la fixation d'une pension dérisoire, et par des actions négatives : l'omission de veiller à ce que les pensions soient versées, le tribunal consacre la responsabilité exclusive des femmes. Que ses guides officiels ne soient que des prétextes pour parvenir à ces résultats est prouvé par le fait que l'intérêt de l'enfant ne commande impérativement que celui-ci soit confié à sa mère, qu'elle soit pauvre, "immorale", ou malade, que tant qu'il nécessite un travail d'entretien important : tant qu'il y a des couches à laver, des biberons à donner, des courses à faire pour lui, etc. Dès que l'enfant a atteint quinze ans la Cour regarde généralement son père avec plus de faveur que la mère : elle ne saurait lui donner autant d'avantages que le père, plus riche (et pour cause). Un enfant confié à sa mère jusqu'à cet âge peut alors être redonné au père, toujours en considération de son intérêt ; mais cet aspect de l'intérêt de l'enfant -la richesse du parent- n'a curieusement pas joué quand l'enfant était plus jeune, son intérêt étant alors d'être langé par sa mère (et non par son père ou une personne payée par lui). Objectivement, "l'intérêt de l'enfant" a contribué à appauvrir sa mère, à enrichir son père, et à créer ainsi les conditions dans lesquelles son intérêt ultérieur est de revenir à son père.
[...] 
L'association mère-enfant ne constitue donc pas une famille ou un type de famille mais, dans sa virtualité, une condition, et dans sa réalité, une des modalités, de la seule famille : la famille patriarcale patrifocale. La misère qui accable les paires concrètes mère-enfant n'est pas un accident remédiable ou une injustice réparable. Elle est nécessaire, organisée, inévitable et constitutive du système. L'existence de ces paires est inséparable de leur condition misérable. De même qu'elles doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l'exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. " Christine Delphy

Christine Delphy est sociologue, chercheuse au CNRS, spécialiste des études féministes.
J'ai respecté scrupuleusement la ponctuation et les caractères. Mais les caractères en gras sont de mon fait. 

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