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dimanche 23 septembre 2018

Les hommes naissent-ils naturellement gibiers de potence ? De la violence masculine

Il y a environ 80 000 personnes sous écrou en France, sur 250 000 prises en charge par l'administration pénitentiaire, de mémoire (le Ministère de la Justice planque ses chiffres par genre, mais j'ai vu il y a quelques mois sur Twitter une infographie que je n'arrive plus à retrouver) on aurait moins de 3000 femmes sur cette population. Ce qui était clair, c'est que c'est en pourcentage

97 % d'hommes et 3 % de femmes.

En Grande-Bretagne, en 2015, c'était 84 000 hommes et 3800 femmes, soit moins de 5 %. Ce sont les mêmes chiffres dans tout le monde occidental. La moyenne globale de femmes incarcérées est de 4,3 % selon l'observatoire international des prisons. La suite de mon article se réfère à des chiffres anglais, car il est largement inspiré de cet article de 2015 paru dans The Telegraph. On est dans la même partie du monde, les sociologies et niveaux de vie entre nos deux pays sont à peu près les mêmes. Voici une infographie comparative des cas français et allemand :


Le phénomène de la violence masculine est largement tu, en tous cas innommé, impensé ; la violence est considérée par la société, sans discussion, comme un phénomène universel au masculin, les femmes violentes étant considérées comme des anormalités monstrueuses, donc rares. La preuve par Wikipédia ? Tapez "violence féminine" sur un moteur de recherche, il arrive un wiki consacré au sujet ; tapez "violence masculine" dans le moteur de recherche de Wikipedia, vous obtenez la réponse suivante : "l'article violence masculine n'existe pas sur ce wiki". La violence des hommes est juste de la violence, phénomène inhérent à l'espèce humaine, elle ne s'analyse pas comme un phénomène masculin, alors que la violence des femmes, elle est spécifique, donc subsidiaire. Et analysée sociologiquement. Mais notre calme social est absolument passé sous silence. D'où la stupéfaction suivie par le déni, quand on souligne dans une conversation les 97 % contre 3 % de population carcérale, on obtient la réflexion suivante de l'assistance -par les femmes interloquées, les hommes se la bouclent- (ça m'arrive à chaque fois) : "il y a des femmes en prison" ! Oui, 3 % contre 97 % de mecs, j'insiste. Je rajoute même : d'ailleurs, elles y sont très mal traitées, la prison est entièrement conçue pour les hommes, pas pour les femmes.

Depuis les débuts de l'ère industrielle, donc depuis qu'il existe des statistiques, non seulement les femmes criminelles sont minoritaires, leurs crimes sont moins graves, mais en plus, leurs carrières de criminelles sont plus courtes, moins "professionnelles", et elles ne récidivent généralement pas ou peu. Quelle est donc l'explication d'une telle différence entre le nombre de femmes et d'hommes délinquants en prison ?

Quelques pistes de réflexion ont été avancées :
La biologie ? Les hommes seraient plus violents car plus forts physiquement ? Sauf que les crimes les plus nombreux sont les crimes de violence routière : ils ne demandent aucune force physique ; les hommes prennent plus de risques en conduisant, et ils sont impliqués dans des accidents plus graves, ils tuent et se tuent, ainsi que l'indique cette infographie de la Sécurité routière. Ils peuvent de ce fait se retrouver en prison, même si la violence routière est peu réprimée.

Autre tentative d'explication : la théorie "chevaleresque" : les juges, implicitement mâles, influencés par les biais de genre, auraient tendance à condamner moins sévèrement les femmes. J'y vois deux objections : premièrement, 80 % des magistrats en France sont des magistrates, je ne les vois pas exerçant un biais chevaleresque -plutôt biais masculin, les chevaliers sont généralement des hommes, chevalière au féminin désignant habituellement une bague ! ; et deuxièmement, les femmes criminelles sont, justement à cause du biais genré, jugées sévèrement puisqu'elles sortent des rôles maternels, de la douceur et du care où elles sont habituellement cantonnées. Voir les noms et surnoms dont on les affuble : sorcière, empoisonneuse, avorteuse, criminelle impie, diabolique, etc..

Les femmes sont aussi, en cette matière criminelle, victimes du plafond de verre : elles ont moins d'opportunités ou, en français, d'occasions. La délinquance financière, l'escroquerie ou le détournement de fonds en entreprise sont plutôt affaires de mecs, vu les positions de séniorité, et de management qu'ils y occupent. Quand au Crime organisé il est patriarcal, pyramidal (Mafias), ce sont les mâles qui commandent et décident, héritent du pouvoir, participent aux opérations des gangs, même très jeunes, en formation ; les femmes y sont affectées à la reproduction et à l'intendance domestique selon des modalités fixées au Néolithique, ce qui ne rajeunit pas ces organisations du Crime.

Les comportements appris en revanche eux, sont légions. Les stéréotypes masculins imposent d'avoir du pouvoir sur les autres, de gagner le pain de la famille, de montrer de fait qui est le chef. Pour le rester, il faut en démontrer les capacités et faire preuve de virilité. Tous les moyens sont bons, surtout la colère, la brutalité, et la violence. Certains peuvent même aller chercher la masculinité en... prison. Les femmes, en revanche, sont élevées à prendre des responsabilités dès le plus jeune âge, dressées à s'occuper au soin des autres. Les qualités de douceur et de soumission sont valorisées pour elles. Ces rôles du care sont, de plus, stabilisants pour les femmes, pour les hommes aussi, on le voit à l'expérience sauf qu'ils y vont moins. Il est donc possible d'affirmer que les hommes commettent des crimes et que les femmes aident les criminels à se réhabiliter !

S'il n'y avait pas d'hommes ou s'ils étaient élevés comme des filles, il est évident qu'on s'éviterait des crimes graves, 96 % de places de prison, et une drastique réduction du budget de la justice, dont les prisons dépendent. Et il en découlerait la faillite de l'industrie du cinéma hollywoodien, notamment, qui fait 90 % de son chiffre d'affaires et ses entrées sur la valorisation et l'exaltation de l'inconduite masculine : le bad boy est ontologique de l'industrie du cinéma. Et il y trouve son inspiration : Redoine Faïd dit volontiers s'inspirer des films de Michael Mann et des rôles de mafieux de Robert de Niro.


Il est temps d'en finir avec l'hypermasculinité

La société qui cherche des solutions pour contrer la violence et la délinquance masculine, sans les nommer -et je ne vois pas comment on peut lutter contre un fléau sans le nommer, propose dans de nombreux cas, le camp de rééducation d'inspiration militaire. Mauvaise idée on dirait, car justement, ces sociétés viriles valorisent l'hypermasculinité, associée à de hauts niveaux de discipline. C'est oublier que dans les armées, partout dans le monde, il y a des problèmes d'alcool, de suicides, et de violences maritales et familiales. Le camp de rééducation militaire est une mauvaise piste.

En revanche, réévaluer le concept de masculinité, les inconvénients qu'il implique : incapacité à se plaindre, à écouter ses émotions et exprimer ses sentiments, impossibilité de faire un pas en arrière quand on s'est vanté ou qu'on a menacé, et cesser d'expliquer la pandémie de violences masculines en invoquant de fausses raisons :
- enfance malheureuse (comme c'est étrange, les filles sont largement maltraitées dans la sphère familiale, inclus les pères incestueux, pourtant elles ne saisissent jamais de Kalachnikov pour tirer dans le tas !)
- "crises" économiques, (les femmes et filles sont les premières impactées par les "crises", elles ne braquent pas de banques et ne volent pas de mobylettes pour autant !)
- pour se venger de leurs statuts de pauvres et de déclassés, ils violent des filles dans les caves ? Mais les femmes, aussi pauvres qu'eux et pourtant chargées d'enfants, quémandant dans les services sociaux, ne violent pas dans les caves pour exprimer leurs frustrations et leur rage ! ALORS ?

Il est temps de nommer la violence masculine, de dire comment elle est fabriquée : elle est le produit d'une éducation, d'injonctions patriarcales à fanfaronner, ne pas écouter ses sentiments ni les exprimer, à ne jamais montrer de faiblesse, à parader, faire le dur, à être incapable de faire un pas de côté, et dire qu'on s'est peut-être énervé un peu vite. A cogner avant et discuter après. Il est temps de rappeler aussi qu'ils commencent par se faire la main sur les animaux, par la chasse, par la maltraitance des traditions d'un autre âge, mais inamendables, dans la grande complaisance de la société et l'inconscience politique de pas mal de femmes. Tous refusent d'y voir un continuum.

Il est temps de réévaluer la masculinité, ou alors il va falloir décontaminer la planète pour préserver ce qu'il restera de vie à sauver, et ce sera l'évolution qui s'en chargera, ainsi que prédisait Mary Daly, féministe radicale. Et là, devant l'impératif de maintenir un nécessaire équilibre de la diversité, l'évolution ne fera pas de quartiers.

Lien pour aller plus loin : cet article de Libération sur les différences de traitement par la Justice entre garçons et filles, les filles ne constituant que 17,2 % des mineurs délinquants.

mardi 11 septembre 2018

Sofia de Meryem BenM'Barek : le malheur de naître fille

Enfin un bon film à se mettre sous la dent !



Sofia, fille de famille boudeuse au service des adultes (elle sert le thé quand on lui demande) accouche quasiment (elle y perd les eaux) dans la cuisine familiale ; déni de grossesse, elle n'a rien vu venir. On est à Casablanca en 2018 : quand une femme se présente pour accoucher dans un hôpital public ou une clinique privée, il lui faut présenter le numéro d'identité du mari-père, c'est la première chose qu'on lui demande, avant même de s'enquérir de comment elle va. Sinon elle risque d'un mois à un an de prison. Le patriarcat ne rigole pas avec la "vertu" des filles au Maroc.

Il va donc falloir en 24 heures trouver qui est le père, et le faire épouser. Je ne vais pas dévoiler l'intrigue et ses coups de théâtre, Meryem BenM'Barek tire parti d'un excellent scénario, primé à Cannes. Sachez juste que c'est de l'anthropologie clinique et grinçante : la grande affaire de l'espèce humaine, c'est la reproduction, à condition d'y mettre les formes : pas de truc dans le machin, ni de machin dans le truc, trop animal, les formes, les convenances, et rien d'autre. Tant pis si c'est étouffant, tant que les apparences sont sauves. Evidemment les femmes paient plein pot les turpitudes des mâles ; les mecs aussi d'ailleurs, mais on s'en fout. Les mâles alpha eux, tirent magistralement leur épingle du jeu. Les matrones, même les plus "francisées", qui ont bu le calice jusqu'à la lie, ne voient vraiment pas pourquoi leurs filles se tireraient du piège -genre rat coincé dans un tuyau- où on fait expier les femmes : le mariage-échange de chèvres entre éleveurs, pour faire société, lors d'une cérémonie vulgaire où la mariée est parée comme une idole et maquillée comme une voiture volée ; mais on se venge entre ancillaires rigolardes dans la cuisine en se racontant les fiascos des mâles qui "tirent le feu d'artifice avant la fête", et la sous-caste sociale a le regard filtrant et haineux des faux-jetons qui flairent la bonne affaire : caser un de ses rejetons mâles, surnuméraire et incapable, -elle ne se fait aucune illusion- dans une classe sociale supérieure.

Malgré toute cette noirceur, le miracle c'est que ce sont encore les jeunes femmes qui s'en tirent le mieux : l'une, empathique, effarée, et au bord des larmes pendant tout le film, devant le destin qui l'attend si elle ne se tire pas très vite dans une carrière de médecin, et la victime qui, contre vents et marées, réussit à imposer sa volonté dans les interstices minuscules que lui laisse cette société patriarcale étouffante. Meryem BenM'Barek filme d'ailleurs en plans serrés les visages et les corps, dans des intérieurs lourdement meublés, il n'y a aucune de lignes de fuite, on étouffe, à part dans une scène au bord de la mer.

Durant tout le film, les dialogues passent agréablement de l'arabe au français dans la même phrase, c'est très contemporain. Allez le voir, vous ne regretterez pas ; il est encore en salle. Et suivez la carrière de Meryem BenM'Barek : ce film est son premier long métrage, il est très prometteur.