A la suite d'une petite controverse il y a quelques temps entre blogueuses
au sujet de la sorcellerie et des sorcières, de l'arrêt de la répression, j'ai retrouvé le titre de ce livre dont j'avais entendu la promotion à sa publication, livre que je n'avais jamais acheté mais dont j'avais noté les coordonnées sur un document aussitôt perdu. J'ai fini par retrouver le nom de l'auteure par miracle en fouillant dans un vieil ordinateur ! Cette auteure, c'est
Armelle Le Bras-Chopard (ALC), son livre a été publié en 2006 et on ne le trouve plus (ou alors à des prix de bibliophilie), décidément ces ouvrages concernant l'histoire des femmes (Herstory) ont des tirages limités et ne sont pas réimprimés ; j'ai pu l'acheter pour un prix modique, sur un site d'enchères en ligne.
La lecture en est passionnante : sa thèse est que la sorcellerie fut "un phénomène plus politique que religieux, aboutissant à la construction au masculin de l'Etat moderne, phénomène qui disparaîtra une fois les femmes assujetties sous la loi", selon la quatrième de couverture.
La répression va naître du fantasme d'une montée en puissance des femmes au XVème siècle : les inquisiteurs Institoris et Sprenger en 1486 constatent catastrophés :
"Ce temps-ci est le temps de la femme" ! Si ça vous rappelle un slogan contemporain, sachez qu'il a déjà eu cours, ce qui n'est pas rassurant ! Et effectivement, elles prennent une relative autonomie en dehors de la maison, elles tiennent boutique, elles ont leurs propres corporations, elles sont "courtières", "graillonneuses", "regrattières", "laboureuses", "brasseuses", "limonadières". Elles sont sages-femmes, matrones, guérisseuses et médeciennes, elles connaissent les herbes qui soignent et soulagent ; les médeciennes ont le quasi monopole sur les maladies des femmes. Pire, si possible, ce pouvoir que les femmes ont acquis va être mis en lumière par l'accession au trône de plusieurs reines, écrit ALC que je cite : "
... à la fin du XVème siècle, Isabelle soeur d'Henri IV pour la Castille, Marguerite d'Autriche, puis au XVIème siècle Marie Stuart en Ecosse, Marie et Elizabeth Tudor en Angleterre, Jeanne d'Albret en 1555 en Navarre, alors royaume indépendant entre la France et l'Espagne. En France, la régence est confiée à des femmes soit pour minorité du roi, soit lors de son absence temporaire du pays : ainsi fait François 1er en faveur de sa mère, Henri II pour son épouse, Catherine de Médicis qui sera de nouveau régente en 1574, lors de la minorité de son fils Charles. Les femmes jouent un rôle dans la diplomatie, comme Marguerite de Navarre, soeur de François 1er ; Louise de Savoie pour la France et Marguerite d'Autriche concluent en août 1529 la "Paix des Dames" qui met fin au conflit entre leurs états respectifs".
C'en est trop ! Pour des êtres dont la nature femelle doit les porter à la soumission, à quoi s'ajoute la double hantise masculine toujours latente de l'émancipation des femmes, sexe faible, et de leur prise de pouvoir, les mâles se doivent de réagir sous peine de se faire spolier !
Ils vont donc convoquer le diable.
Au début, on ne sait pas bien qui il est : il va apparaître "après une longue gestation". Sa première mention est dans le Livre d'Enoch situé entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et il a les traits du serpent dans la Bible quand il se manifeste à Adam et Eve. Ange omniscient, créature noire, Prince des Ténèbres, il dévoile au creux de l'oreiller, des secrets aux femmes. On va très vite associer Diable, femme, acte sexuel, danger pour les hommes. De pur esprit, il va finir par prendre corps dans l'imagination enfiévrée des inquisiteurs et des artistes du Moyen Age sur les tableaux, les sculptures avec la naissance du Purgatoire et de l'Enfer ; les clercs, les hommes vont vite lui trouver des caractéristiques tombant fort à propos :
il est mâle et... hétérosexuel, ce qui permet d'éviter qu'il soit sodomite, qualité qui lui permettrait de mouiller aussi les hommes dans le coup, et ça ils n'en veulent à aucun prix. Il a toutefois un curieux appareil uro-génital (froid et pointu !) dont je vais vous épargner les descriptions toutes plus farfelues et stupides les unes que les autres (on est habituées aux fantasmes masculins sur le sujet) sauf une caractéristique tout de même (je résume ce que dit ALC) : tout en étant lubrique, il est un très mauvais coup au lit et au sabbat ! Il ne donne aucun plaisir sexuel aux sorcières qui sont quand même très attirées par lui, ne cherchez pas à comprendre. De toutes façons à l'époque les femmes sont considérées comme irrémédiablement stupides et déraisonnables. Comme elles sont faibles et ne savent résister, elles vont avoir
le diable au corps.
Basée sur les textes péjoratifs à l'endroit des femmes d'Aristote, de Platon, de Rabelais, sur les écrits délirants et gynophobes des inquisiteurs et des juristes, la répression va être féroce et durer des siècles. Elle va s'attaquer aux vieilles femmes (hantise des hommes de la masculinisation des femmes ménopausées), aux sages-femmes (qui pratiquent les herbes et la médecine qui guérit et ne sont pas à l'abri d'un accident de parcours -en effet, la mortalité pendant les accouchements et péri-natale est importante), aux prostituées puisque le sexe est diabolisé. Il y aura 80 femmes pour 20 hommes sur 100 accusés de pratiquer la sorcellerie. Les femmes pauvres des campagnes paieront un lourd tribut à la haine. Elles seront torturées, noyées, brulées, sans qu'aucune se soulève et malgré quelques voix qui disent que tout cela ce sont des superstitions, voix inaudibles et vites tues. Au milieu du XVIIème siècle, la répression flambe : basée sur des dénonciations, les tribunaux fonctionnent à plein régime, le système s'emballe et on commence à dénoncer des enfants et.... des hommes. A ce moment-là, tout va basculer : brûler massivement des femmes, passe encore, mais des enfants et surtout des hommes, ça ne passe plus. Même les curés les plus féroces commencent à renâcler devant le massacre.
Le système fonctionne par des tribunaux spéciaux et inquisitoriaux d'abord, puis provinciaux et locaux ensuite ; mais le patron à l'époque c'est quand même le roi. Même si rien n'est centralisé comme de nos jours, et que l'état n'existe pas. L'autorité du roi, sa juridiction n'atteint pas ou ne s'applique pas dans toutes les provinces de la royauté pendant l'ancien régime, il n'arrive pas à s'imposer partout. Et c'est là, selon la thèse d'ALC, que la répression contre les sorcières va jouer
un rôle déterminant dans la création de l'État.
Ce sont d'abord des confessionnaux mobiles puis des tribunaux inquisitoriaux religieux qui jugent les sorcières ; les parlement locaux ont aussi leurs propres juridictions que le pouvoir royal ne contrôle pas toujours et enfin, il y a les juridictions royales. Tous ces "tribunaux" vont se faire concurrence. La répression constitue un instrument pour mater les autorités locales, mais peut aussi être utilisée par ces mêmes instances pour affirmer leur propre pouvoir par rapport au souverain national. Les sorcières deviennent un enjeu de pouvoir ! Au fil du temps les tribunaux séculiers vont détrôner les tribunaux ecclésiastiques, puis les tribunaux provinciaux vont évincer les locaux et après des siècles de répression, ce sont les états centraux qui vont gagner la bataille. Dans le même temps, "l'émergence d'un esprit scientifique entend percer les mystères de la nature en tenant Dieu et le Diable à l'écart des réflexions fondées sur la seule Raison". L'homme "devient maître et possesseur de la nature ; la Science récusant tout dogme assené et non démontré s'affranchit de Dieu et de l'Église ; la politique prend aussi ses distances et son autonomie par rapport à la religion". En ce qui concerne les femmes, dit ALC, le premier soin est de les rejeter dans l'Ordre de la Nature. Selon le syllogisme :
un homme est un être humain ; une femme n'est pas un homme ; donc une femme n'appartient pas à l'humanité, du moins pas tout à fait, donc elle ressort de cette nature à maîtriser. Ce nouveau discours est dans la continuité des assertions misogynes multiséculaires, sauf qu'au lieu de mettre à mort les sorcières, il est préférable d'assujettir préventivement par la loi toutes les femmes vivantes.
"C'est sur ces bases que s'établira l'Etat moderne, mâle comme Satan" conclut ALC.
Établie sur le modèle de pouvoir du Pater familias, la souveraineté s'organise au masculin ; si le mari n'est plus le chef de famille, de même que si le pouvoir "
tombe en quenouille", c'est la "
gynécocratie", autrement dit la mort du politique et de toute souveraineté, car
la gynécocratie conduit au despotisme et à l'anarchie qui ne sont plus des régimes politiques, ou à la disparition de la famille si ce n'est plus le mari qui commande, décrit un théoricien du pouvoir.
La puissance entre les mains d'une femme s'exerce dans la cruauté et le meurtre, conclut-il. Le code Napoléon, code civil unificateur de 1804 entérinera l'incapacité de la femme mariée, incapable au sens juridique du terme comme les fous et les mineurs, elle sera placée sous tutelle avec devoir d'obéissance à son mari ; son statut n'aura eu de cesse de se dégrader depuis la fin du Moyen Age. La grande hantise des hommes que constitue la liberté des femmes : puisque toutes les femmes sont sous la tutelle de la loi, il n'y plus besoin de sorcières, elles peuvent donc disparaître. Le balai, véhicule des sorcières vers le lieu du sabbat est remplacé par l'inoffensif balai des ménagères, il ne sert plus désormais qu'à balayer, affectation qu'il n'aurait jamais dû perdre.
La putain du diable est partie en fumée au profit de la Fée du logis.
Armelle Le Bras-Chopard se demande toutefois, dans la conclusion de son ouvrage, si on ne peut pas craindre un retour des sorcières et de leur répression : les revendications des femmes à l'accès à la sphère publique et aux enceintes politiques comme les hommes, le retour du refoulé des religions, les mouvements féministes revendiquant l'exercice partagé du pouvoir partout sur la planète, la domination masculine contestée et battue en brèche pourraient favoriser
un retour de flamme des bûchers ? Sous une autre forme ?
Les Putains du Diable : Le procès en sorcellerie des femmes. Armelle Le Bras-Chopard - Editions PLON 2006
On peut aussi lire sur le sujet Le sexocide des sorcières de Françoise d'Eaubonnne - Editions L'esprit Frappeur
Et un lien signalé par
Euterpe vers
une conférence d'Eliane Viennot, agrégée d'histoire, prononcée en mars 2009 à l'Institut Emilie Du Châtelet qui est en plein dans le sujet, si vous n'avez jamais rien compris à la loi Salique qui a bel et bien une destination politique. C'est absolument passionnant.
"La fortune est femme, et il est nécessaire pour la tenir sujette, de la battre et heurter".
Machiavel - Le Prince